L'Inconnu et les Problèmes psychiques

Camille Flammarion · Chapitre 7 sur 12

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L'Inconnu et les Problèmes psychiques

Des Hallucinations proprement dites

Chapitre V

 

Des Hallucinations

 

proprement dites

 

On serait dans l’erreur la plus complète si l’on

supposait, d’après les chapitres précédents, que

nous n’admettons pas les hallucinations et que nous

ne leur faisons pas la part qui leur appartient. Mais

nous pensons qu’il y a des distinctions et des défini-

tions urgentes à établir.

Il y a des hallucinations réelles, c’est-à-dire des

illusions, des erreurs, des sensations fausses. Les

unes peuvent être éprouvées par des êtres névrosés,

fatigués, malades, fous ; les autres par des êtres par-faitement sains de corps et d’esprit. Autrefois, les

médecins n’admettaient que les premières, ce qui

était une grosse faute d’ignorance.

Les hallucinations sont des illusions du cerveau

et de la pensée, et il importe de ne pas leur donner

un autre sens et de ne pas supposer, par exemple,

comme pourrait le faire penser le titre souvent

employé d’Hallucinations véridiques, qu’il puisse

exister des hallucinations vraies. Du moment que

l’impression ressentie est considérée comme réelle,

comme le résultat d’une cause extérieure, agissant

sur le cerveau ou sur l’esprit, elle perd son caractère

hallucinatoire et entre dans le cadre des faits.

Ce n’est plus une « hallucination ». Cette distinc-

tion est ici d’une importance capitale. La difficulté

pour nous est précisément de faire la part de ce qui

est illusion, erreur, et de ce qui est réalité, dans le

détail assez confus de ces phénomènes.

Le Dictionnaire de l’Académie définit l’halluci-

nation « erreur, illusion d’une personne dont les per-

ceptions ne sont pas conformes à la réalité ». C’est

vague et embrouillé, et cela s’applique à d’autres

choses qu’à des hallucinations. On ne peut pas ad-

mettre une définition pareille. Littré dit : « Per-

ception de sensations sans aucun objet extérieur

qui les fasse naître ». C’est un peu plus clair et plus précis. Dans un mémoire sur l’hallucination vi-

suelle, le docteur Max Simon écrit : « L’hallucina-

tion consiste en une perception sensorielle sans ob-

jet extérieur qui la fasse naître ». Cette définition est

bien, comme celle de Littré, celle qui correspond à

l’idée générale, et nous l’adopterons. L’essentiel est

d’être d’accord sur ce point, que l’hallucination est

une sensation essentiellement subjective et erronée,

une perception fausse.

Brierre de Boismont a écrit sur les hallucina-

tions 1 un ouvrage des plus intéressants et devenu

classique, dans lequel le médecin aliéniste joue en-

core le plus grand rôle, mais où il prend déjà soin,

toutefois, de constater que toutes les hallucinations

ne sont pas voisines de la folie, en faisant remar-

quer que, d’une part, l’histoire du christianisme est

remplie de ces cas, surtout dans ses premiers temps,

et que, d’autre part, plus d’une hallucination cor-

respond à un état parfaitement sain du cerveau.

Ce livre peut être considéré comme l’un des pre-

miers efforts de la pensée scientifique indépendante

contre la théorie pathologique classique, et pour éta-

blir que, dans certains cas, l’hallucination peut être

 

1. Les Hallucinations, ou histoire raisonnée des apparitions,

des visions, des songes, de l’extase, du magnétisme et du somnam-bulisme, Paris, 1852.

considérée comme un phénomène purement physio-

logique. D’ailleurs, partisan déclaré du principe de

la dualité humaine, l’auteur rejette l’opinion qui ne

veut voir dans la folie qu’une névrose et dans la rai-

son que le produit d’un acte physiologique matériel.

« Les idées sont d’un autre ordre que les sensations.

Les faits psychologiques ne peuvent être mis sur

la même ligne que les faits sensibles. Le cerveau a

beau être le siège des opérations intellectuelles, il

n’en est pas le créateur. » Brierre de Boismont peut

être considéré comme le précurseur des recherches

actuelles sur les problèmes psychiques, quoique le

mot d’hallucination ait conservé, depuis ce grand

traité, son aspect pathologique et médical.

Il importe de donner ici quelques exemples des

diverses espèces d’hallucinations.

L’hallucination est un rêve éveillé. Les rêves

aussi produisent des hallucinations qui offrent par-

fois tous les caractères de la vie réelle.

Les hallucinations de la folie, les excentricités

de l’aliénation mentale, sont si nombreuses, si va-

riées et si connues qu’il serait superflu de les rap-

porter. Les ouvrages de médecine sur les maladies

mentales en sont pleins, et chacun peut facilement

les connaître. Et puis, elles n’ont rien de commun

avec les faits qui nous occupent. Choisissons plutôt des cas bien observés et bien décrits par les sujets

eux-mêmes. Nous emprunterons le suivant à l’ou-

vrage du docteur Ferriar, de Manchester, qui le te-

nait de l’auteur Nicolaï, de Berlin 2. Il est assez an-

cien, mais il est bien typique.

Pendant les derniers dix mois de l’année

1790, raconte cet académicien, j’avais eu des

chagrins qui m’avaient profondément affecté.

Le docteur Delle, qui avait coutume de me ti-

rer deux fois du sang par année, avait jugé

convenable de ne pratiquer cette fois qu’une

seule émission sanguine. Le 24 février 1791, à

la suite d’une vive altercation, j’aperçus tout

à coup, à la distance de dix pas, une figure

de mort ; je demandai à ma femme si elle

ne la voyait pas ; ma question l’alarma beau-

coup, et elle s’empressa d’envoyer chercher un

médecin : l’apparition dura huit minutes. À

quatre heures de l’après-midi, la même vision

se reproduisit, j’étais seul alors ; tourmenté de

cet accident, je me rendis à l’appartement de

ma femme, la vision m’y suivit. À dix heures,

je distinguai plusieurs figures qui n’avaient

point de rapport avec la première.

2. Voy. WALTER SCOTT, La Démonologie, lettre I. BRIERRE

DE BOISMONT, Des hallucinations.

Lorsque la première émotion fut passée,

je contemplai les fantômes, les prenant pour

ce qu’ils étaient réellement : les conséquences

d’une indisposition. Pénétré de cette idée, je

les observai avec le plus grand soin, cherchant

par quelle association d’idées ces formes se

présentaient à mon imagination ; je ne pus ce-

pendant leur trouver de liaison avec mes oc-

cupations, mes pensées, mes travaux. Le len-

demain, la figure de mort disparut, mais elle

fut remplacée par un grand nombre d’autres

figures représentant quelquefois des amis, le

plus ordinairement des étrangers. Les per-

sonnes de ma société ne faisaient point par-

tie de ces apparitions, qui étaient presque ex-

clusivement composées d’individus habitant

des lieux plus ou moins éloignés. J’essayai

de reproduire à volonté les personnes de ma

connaissance par une objectivité intense de

leur image, mais quoique je visse distincte-

ment dans mon esprit deux ou trois d’entre

elles, je ne pus réussir à rendre extérieure

l’image intérieure, quoique auparavant je les

eusse vues involontairement de cette manière.

Ma disposition d’esprit me permettait de ne

pas confondre ces fausses perceptions avec la

réalité.

Ces visions étaient aussi claires et aussi

distinctes dans la solitude qu’en compagnie,

le jour que la nuit, dans la rue que dans ma

maison. Quand je fermais les yeux, elles dispa-

raissaient quelquefois, quoiqu’il y eût des cas

où elles fussent visibles ; mais dès que je les

ouvrais, elles reparaissaient aussitôt. En gé-

néral, ces figures, qui appartenaient aux deux

sexes, semblaient faire fort peu d’attention les

unes aux autres et marchaient d’un air affairé

comme dans un marché ; par moments, cepen-

dant, on aurait dit qu’elles faisaient des af-

faires ensemble. À différentes reprises, je vis

des gens à cheval, des chiens, des oiseaux.

Il n’y avait rien de particulier dans leurs re-

gards, leurs tailles, leurs habillements ; ces

figures paraissaient seulement un peu plus

pales que dans l’état naturel.

Environ quatre semaines après, le nombre

de ces apparitions augmenta ; je commen-

çai à les entendre parler. Quelquefois elles

m’adressaient la parole ; leurs discours étaient

courts et généralement agréables. À diffé-

rentes époques, je les pris pour des amis

tendres et sensibles qui cherchaient à adoucir

mes chagrins.

Quoique mon esprit et mon corps fussent,

à cette époque, en assez bon état, et que ces

spectres me fussent devenus si familiers qu’ils

ne me causaient plus la moindre inquiétude,

je cherchais cependant à m’en débarrasser par

des remèdes convenables. Il fut décidé qu’une

application de sangsues me serait faite, ce qui

eut effectivement lieu le 20 avril 1791, à onze

heures du matin. Le chirurgien était seul avec

moi ; durant l’opération, ma chambre se rem-

plissait de figures humaines de toute espèce.

Cette hallucination continua sans interrup-

tion jusqu’à quatre heures et demie, heure à

laquelle ma digestion commençait. Je m’aper-

çus que les mouvements de ces fantômes deve-

naient plus lents. Bientôt après ils commen-

cèrent à pâlir, et à sept heures ils avaient

pris une teinte blanche ; leurs mouvements

étaient très peu rapides, quoique leurs formes

fussent aussi distinctes qu’auparavant. Peu à

peu ils devinrent plus vaporeux et parurent se

confondre avec l’air. À huit heures, la chambre

fut entièrement débarrassée de ces visiteurs

fantastiques.

Depuis cette époque, j’ai cru deux ou trois

fois que ces visions allaient se montrer, mais

rien de semblable n’eut lieu.

Voilà un cas d’hallucination réelle et incontes-

table.

L’auteur a parfaitement analysé ses sensations

et a eu soin de faire remarquer que cet étonnant

désordre de l’esprit s’expliquait par l’influence des

chagrins et par le trouble de la circulation cérébrale

qui en fut la suite.

Walter Scott raconte, dans sa Démonologie,

qu’un malade de l’éminent docteur Gregory, ayant

fait appeler ce médecin, lui raconta dans les termes

suivants ses singulières souffrances :

J’ai l’habitude, dit-il, de dîner à cinq

heures, et lorsque six heures précises arrivent,

je suis sujet à une visite fantastique. La porte

de la chambre, même lorsque j’ai eu la fai-

blesse de la verrouiller, s’ouvre tout à coup ;

une vieille sorcière, semblable à une de celles

qui hantaient les bruyères de Fores, entre d’un

air menaçant et irrité, s’approche de moi avec

les démonstrations de dépit et d’indignation

propres à caractériser les sorcières qui visi-

taient Abdula dans les contes orientaux. Elle

se jette sur moi si brusquement que je ne puis

l’éviter, et alors me donne un violent coup de sa

béquille ; je tombe de ma chaise sans connais-

sance, et je reste ainsi plus ou moins long-

temps. Je suis tous les jours sous la puissance

de cette apparition. Tel est mon surprenant

sujet de plainte.

 

Le docteur lui demandai sur-le-champ s’il

avait invité quelqu’un à dîner avec lui pour

être témoin d’une semblable visite. Il répon-

dit que non. La nature de ce dont il se plai-

gnait était si particulière, on devait si natu-

rellement l’imputer à un dérangement mental,

qu’il lui avait toujours répugné d’en parler à

qui que ce fût. « Alors, dit le docteur, si vous

le permettez, je dînerai aujourd’hui avec vous

en tête à tête, et nous verrons si la méchante

femme viendra troubler notre société. » Le ma-

lade qui s’était attendu à se voir rire au nez, au

lieu d’exciter la compassion, accepta avec joie

et gratitude. Ils dînèrent, et le docteur Gre-

gory, qui soupçonnait là quelque maladie ner-

veuse, employa le charme de sa conversation,

des plus variées et des plus brillantes, à capti-

ver l’attention de son hôte, et à l’empêcher de

penser à l’approche de l’heure fatale. Il réus-

sit au delà de ses espérances. Six heures arri-

vèrent sans qu’on y fît attention. Mais, à peine

quelques minutes étaient-elles écoulées, que le

monomane s’écria d’une voix troublée : « Voici

la sorcière ! » Et, se renversant sur sa chaise, il

perdit connaissance.

 

Ce fantôme à béquille ressemble un peu à ce

que l’on ressent dans le cauchemar ; une oppression,

une suffocation, amènent parfois ces images dans le

cerveau. Tout bruit subit entendu par le dormeur

sans en être éveillé immédiatement, toute sensation

analogue du toucher est assimilée au rêve, et adap-

tée de manière à s’y rattacher et à entrer dans le

courant de la pensée du songe, quelle qu’elle soit,

et rien n’est plus remarquable que cette rapidité

avec laquelle l’imagination pourvoit à l’explication

complète de cette interruption, suivant la marche

des idées exprimées dans le songe, même lorsque

à peine un moment lui est accordé pour cette opé-

ration. Si, par exemple, on rêve d’un duel, les sons

qui arrivent sont en un clin d’œil la détonation des

pistolets ; s’il s’agit dans le songe d’un orateur pro-

nonçant sa harangue, les sons se changent en ap-

plaudissements de l’auditoire ; le dormeur parcourt-

il des ruines, le bruit devient celui de la chute d’une

portion de la masse : en un mot, un système expli-

catif est adopté pendant le sommeil avec une telle

rapidité, qu’en supposant que le bruit imprévu et brusque qui a éveillée à demi le dormeur ait été

un appel à haute voix, l’explication de ce bruit a

lieu pour le dormeur et est parfaite à son intelli-

gence avant qu’un second effort de la personne qui

l’éveillait l’ait rappelé au monde et à ses réalités.

La succession de nos idées dans le sommeil est si

rapide et si intuitive, qu’elle nous explique la vision

de Mahomet, qui eut le temps de monter jusqu’au

septième ciel avant que la jarre d’eau tombée au

commencement de l’extase se fut vidée entièrement

lorsqu’il reprit ses sens.

Mais ne nous occupons pas ici du sommeil et des

rêves, qui feront l’objet d’un prochain chapitre spé-

cial, rendons-nous compte simplement des halluci-

nations.

Il est un phénomène éprouvé par un grand

nombre de personnes, et auquel Alfred Maury, avec

lequel je m’en suis entretenu plusieurs fois, était

lui-même fort sujet, qui jette un grand jour sur le

mode de production des rêves : ce sont les hallu-

cinations dont est précédé le sommeil ou accom-

pagné le réveil. Ces images, ces sensations fantas-

tiques se produisent au moment où le sommeil nous

gagne, ou quand nous ne sommes encore qu’impar-

faitement réveillés. Elles constituent un genre à

part d’hallucinations auxquelles convient l’épithète d’hypnagogiques, dérivée des deux mots grecs ὕπνος,

sommeil, ἀγωγεύς, qui amène, conducteur, dont la

réunion indique le moment où l’hallucination se ma-

nifeste d’ordinaire.

Les personnes qui éprouvent le plus fréquem-

ment ces hallucinations hypnagogiques sont d’une

constitution facilement excitable et généralement

prédisposées à l’hypertrophie du cœur, à la péricar-

dite et aux affections cérébrales. C’est ce qu’Alfred

Maury a pu confirmer par sa propre expérience 3.

 

Mes hallucinations, écrit-il, sont plus nom-

breuses, et surtout plus vives, quand j’ai, ce

qui est fréquent chez moi, une disposition à la

congestion cérébrale. Dès que je souffre de cé-

phalalgie, dès que j’éprouve des douleurs ner-

veuses dans les yeux, les oreilles, le nez, dès

que je ressens des tiraillements dans le cer-

veau, les hallucinations m’assiègent, à peine

la paupière close. Aussi je m’explique pourquoi

j’ai toujours été sujet à ces hallucinations en

diligence, après y avoir passé la nuit, le dé-

faut de sommeil, le sommeil imparfait, ame-

nant constamment chez moi le mal de tête. Un

de mes cousins, Gustave L..., qui éprouvait les

 

3. Le Sommeil et les Rêves, p. 57.

mêmes hallucinations, a eu l’occasion de faire

en ce qui le touche, des remarques analogues.

« Lorsque dans la soirée, dit-il, je me suis li-

vré à un travail opiniâtre, les hallucinations

ne manquent jamais. Il y a quelques années,

ayant passé deux jours consécutifs à traduire

un long passage grec assez difficile, je vis, à

peine au lit, des images si multipliées, et qui

se succédaient avec tant de promptitude, que,

en proie à une véritable frayeur, je me levai

sur mon séant pour les dissiper. Au contraire,

à la campagne, quand j’ai l’esprit calme, je ne

constate que rarement le phénomène. »

Le café noir, le vin de Champagne qui,

même pris en assez petite quantité, pro-

voquent chez moi des insomnies et de la cé-

phalalgie, me disposent fortement aux visions

hypnagogiques. Mais, dans ce cas, elles n’ap-

paraissent qu’après un temps fort long, quand

le sommeil appelé vainement durant plusieurs

heures va finir par me gagner.

À l’appui des observations qui tendent à

faire regarder la congestion cérébrale comme

l’une des causes marquées d’hallucinations, je

dirai que tous ceux qui les éprouvent comme

moi, et que j’ai rencontrés, m’ont assuré être

également fort sujets aux maux de tête, tandis

que plusieurs personnes, entre lesquelles je ci-

terai ma mère, et auxquelles la céphalalgie est

à peu près inconnue, m’ont déclaré n’avoir ja-

mais vu ces images fantastiques.

 

Cette observation nous montre que le phéno-

mène doit se lier à une surexcitation du système

nerveux et à une tendance congestive du cerveau.

L’hallucination hypnagogique est un indice que,

durant le sommeil qui se prépare, l’activité senso-

rielle et cérébrale sera notablement affaiblie. En

effet, quand ces hallucinations débutent, l’esprit a

cessé d’être attentif ; il ne poursuit plus l’ordre lo-

gique et volontaire de ses pensées, de ses réflexions ;

il abandonne à elle-même son imagination, et de-

vient le témoin passif des créations que celle-ci fait

naître et disparaître incessamment. Cette condition

de non-attention, de non-tension intellectuelle, est,

dans le principe, nécessaire pour la production du

phénomène ; et elle explique comment celui-ci est

un prodrome du sommeil. Car, pour que nous puis-

sions nous y livrer, il faut que l’intelligence se retire

en quelque sorte, qu’elle détende ses ressorts et se

place dans un demi-état de torpeur. Or, le commen-

cement de cet état est précisément celui qui est né-

cessaire pour l’apparition de ces sortes d’hallucina-tions. Le retrait de l’attention peut être l’effet soit de

la fatigue des organes de la pensée, de leur défaut

d’habitude d’agir et de fonctionner longtemps, soit

de la fatigue des sens qui s’émoussent momentané-

ment, n’apportent plus les sensations au cerveau et

dès lors ne fournissent plus à l’esprit d’éléments, de

sujets d’activité. C’est de la première de ces causes

que résulte le sommeil auquel nous a conduit la rê-

vasserie qui l’a précédé. L’esprit, en cessant d’être

attentif, a graduellement amené le sommeil. Telle

est la raison pour laquelle certaines personnes, peu

habituées à la méditation ou à l’attention purement

mentale, s’endorment sitôt qu’elles veulent médi-

ter ou seulement lire. Voilà pourquoi un discours,

un livre ennuyeux provoquent à dormir : l’atten-

tion n’étant plus suffisamment excitée par l’orateur

ou l’intérêt du livre, elle se retire, et le sommeil ne

tarde pas à s’emparer de nous.

 

Dans cet état de non-attention, les sens ne sont

point encore assoupis : l’oreille entend, les membres

sentent ce qui est en contact avec eux, l’odorat per-

çoit les odeurs ; mais cependant leur aptitude à

transmettre la sensation n’est plus aussi vive, aussi

nette que dans l’état de veille. Quant à l’esprit, il

cesse d’avoir une conscience claire du moi, il est en

quelque sorte passif, il est tout entier dans les objets qui le frappent ; il perçoit, voit, entend, mais sans

savoir qu’il perçoit, voit, entend. Il y a là un machi-

nisme mental d’une nature fort particulière et en

tout semblable à celui de la rêvasserie.

Mais dès que l’esprit a lui, dès que l’attention se

rétablit, la conscience reprend ses droits. On peut

donc dire avec raison que, dans l’état intermédiaire

entre la veille et le sommeil, l’esprit est le jouet

des images évoquées par l’imagination, que celles-ci

le remplissent tout entier, le mènent où elles vont,

le ravissent comme au dehors de lui, sans lui per-

mettre dans le moment de réfléchir sur ce qu’il fait,

quoique ensuite, rappelé à soi, il puisse parfaite-

ment se souvenir de ce qu’il a éprouvé.

Une fois, sous l’empire d’une faim due à une

diète qu’il s’était imposée pour raison de santé, M.

Maury vit, dans l’état intermédiaire entre la veille

et le sommeil, une assiette et un mets qu’y pre-

nait une main armée d’une fourchette. Endormi,

quelques minutes après, il se trouva à une table

bien servie, et entendit, dans ce rêve, le bruit des

fourchettes des convives.

Il n’y a pas que des images plus ou moins

étranges, des sons, des sensations de goût, d’odeur,

de toucher qui nous assaillent au moment où le som-

meil nous gagne ; quelquefois des mots, des phrases surgissent tout à coup dans la tête, quand on s’as-

soupit, et cela sans être aucunement provoqués. Ce

sont de véritables hallucinations de la pensée, car

les mots sonnent à l’oreille interne comme si une

voix étrangère les articulait.

Le phénomène se produit donc de même, qu’il

s’agisse d’un son ou d’une idée. Le cerveau a été

fortement impressionné par une sensation, par une

pensée ; cette impression se reproduit plus tard

spontanément, par retentissement de l’action céré-

brale, lequel donne naissance soit à une hallucina-

tion hypnagogique, soit à un rêve. Ces répercus-

sions des pensées, cette réapparition d’images an-

térieurement perçues par l’esprit, sont souvent in-

dépendantes des dernières préoccupations de celui-

ci. Elles résultent alors de mouvements intérieurs

du cerveau corrélatifs de ceux du reste de l’orga-

nisme, où elles se produisent par voie d’enchaîne-

ment avec d’autres images qui ont surexcité l’esprit,

de la même façon que cela se produit pour nos idées,

sitôt que nous nous abandonnons à la rêverie, que

nous laissons vaguer notre imagination.

Des apparitions vues en rêve, peuvent n’être

également que des hallucinations causées par la

réminiscence d’un souvenir effacé, latent dans la

mémoire. Exemple l’observation suivante d’Alfred

Maury 4.

 

J’ai passé mes premières années à Meaux,

et je me rendais souvent dans un village voi-

sin, nommé Trilport, situé sur la Marne, où

mon père construisait un pont. Une nuit, je

me trouve en rêve transporté aux jours de

mon enfance, et jouant dans ce village de Tril-

port ; j’aperçois, vêtu d’une sorte d’uniforme,

un homme auquel j’adresse la parole, en lui

demandant son nom. Il m’apprend qu’il s’ap-

pelle C..., qu’il est le garde du port, puis dis-

paraît pour laisser la place à d’autres person-

nages. Je me réveille en sursaut avec le nom

de C... dans la tête. Était-ce là une pure ima-

gination, ou y avait-il eu à Trilport un garde

du port du nom de C... ? Je l’ignorais, n’ayant

aucun souvenir d’un pareil nom. J’interroge,

quelque temps après, une vieille domestique

jadis au service de mon père, et qui me condui-

sait souvent à Trilport. Je lui demande si elle

se rappelle un individu du nom de C..., et elle

me répond aussitôt que c’était un garde du

port de la Marne quand mon père construi-

sait son pont. Très certainement je l’avais vu

 

4. Le Sommeil et les Rêves, p. 92.

comme elle, mais le souvenir s’en était effacé.

Le rêve, en l’évoquant, m’avait comme révélé

ce que j’ignorais.

 

C’est encore là un type parfait d’hallucination

proprement dite. Il faut nous défier des images la-

tentes, des souvenirs effacés et de l’inconscient. Il y

a plus d’une impression de ce genre dans les rela-

tions qui m’ont été adressées 5. Les publier ici serait

inutile.

Cependant il ne sera pas sans intérêt de men-

tionner les quatre récits suivants :

 

Il y a un an environ, me trouvant dans cet

état intermédiaire qui suit immédiatement le

réveil et dans lequel on n’a pas encore complè-

tement repris ses sens, j’ai vu très nettement,

et cela dans l’obscurité presque complète (il

était cinq heures du matin), une forme hu-

maine se tenant immobile à un mètre devant

moi.

Le phénomène a duré quelques secondes,

puis l’image s’est évanouie, pour reparaître un

moment après avec les mêmes traits que la

première fois. Je n’ai reconnu personne en elle,

 

5. Voy. sur ce sujet, outre les auteurs précédents, J. Liégeois,

De la suggestion et du somnambulisme (1889), p. 312.

et c’est peut-être là la raison pour laquelle je

n’ai pas constaté de coïncidence avec une mort.

Il y a quelques mois, dans les mêmes cir-

constances, une nouvelle figure m’est apparue,

figure également inconnue de moi.

Je dois ajouter qu’antérieurement à ces

manifestations, j’ai eu l’occasion de m’assurer

qu’étant subitement réveillé au milieu d’un

songe, on peut continuer à voir, à l’état de

veille, pendant, un instant très court, les ob-

jets que l’on vient de voir pendant le sommeil.

Mais, dans les deux cas qui précèdent, la

vision a commencé à se produire postérieure-

ment au réveil et n’a pas été, comme dans ce

dernier cas, la continuation d’une impression

éprouvée pendant le rêve.

Il y a donc probablement là une distinc-

tion à établir entre ces deux genres de phéno-

mènes.

 

CH. TOUSCHE,

Vice-secrétaire de la Société scientifique

Flammarion de Marseille, Membre de la Société

astronomique de France et de la Société des

Hautes-Études psychiques de Marseille.

[Lettre 388.]

C’est très probablement là une hallucination hypnagogique.

 

J’avais douze ans. Un matin vers sept

heures (je ne me souviens pas de l’époque de

l’année, mais il faisait jour), j’étais au lit et

seul dans la maison ; un oncle, qui couchait

dans le même appartement, s’était levé une

heure, au moins, auparavant pour travailler

(il était maréchal-ferrant). Une table ronde se

trouvait près du lit et touchait l’alcôve ; sur la

table quelques objets, notamment mes effets.

Au moment où, m’éveillant, j’ai ouvert les

yeux, j’ai vu, près de la table et me faisant face,

un homme paraissant faire le nœud de sa cra-

vate.

J’ai immédiatement refermé les yeux, re-

tenant mon souffle ; puis, quelques instants

après, — une demi-minute peut-être, — la cu-

riosité étant plus forte que la frayeur, j’ai rou-

vert les yeux et j’ai vu ce même homme qui

contournait la table pour passer entre l’alcôve

et cette table. J’ai de nouveau fermé les yeux

et, lorsque je les ai rouverts, je n’ai plus rien

vu.

Cet homme passait entre la table et l’alcôve

et, cependant, la table touchait l’alcôve. Je n’ai

du reste entendu aucun bruit (ni bruit de pas,

ni autre, même léger). Il ne paraissait pas faire

attention à moi.

Je ne me souviens pas des traits de son vi-

sage qui m’étaient inconnus. Cette apparition

n’a pas coïncidé avec la mort d’une personne,

de moi connue.

 

G. LAMY,

89 rue Richelandière, à Saint-Étienne (Loire).

[Lettre 327.]

 

Même cas, sans doute.

 

Il y a environ deux mois, un soir, étant cou-

ché depuis quelques instants et non encore en-

dormi, j’éprouvai tout à coup la sensation d’un

corps lourd se posant sur mes jambes.

Je sortis la tête de sous les couvertures et

je distinguai très distinctement un enfant em-

mailloté qui me regardait en souriant. Effrayé

par cette apparition, je tire vivement mon bras

et je lance brutalement un coup de poing dans

sa direction. L’enfant saute par le bas du lit et

disparaît. J’étais parfaitement éveillé. La lune

éclairant suffisamment ma chambre pour en

distinguer les objets, j’ai parfaitement aperçu

la vision.

De plus, mon appartement étant bien

fermé, aucun animal n’a pu pénétrer pour sau-

ter sur mon lit. Et ensuite je me suis assuré,

le lendemain matin que tout était en ordre.

J’ajoute, comme complément, que mon esprit

s’était porté instinctivement vers mon petit

neveu, alors âgé de trois mois, et qui, grâce à

Dieu, se porte à merveille.

 

J. M.,

à Manasque. [Lettre 393.]

 

Ce sont encore là des aspects hallucinatoires.

 

Il n’y a pas plus de quinze jours, j’ai eu,

la nuit, étant dans mon lit mais parfaitement

éveillé et les yeux grands ouverts, l’impression

de voir un être humain.

Cette impression a duré plus d’une minute ;

elle m’a fait l’effet d’un médaillon représen-

tant un buste de femme aussi grand que na-

ture se déplaçant comme le ferait une projec-

tion lumineuse, se dégradant, changeant de

forme.

Pendant cette minute, j’ai eu le temps de

rappeler mes souvenirs en songeant à être

utile à vos recherches.

Cette figure n’a éveillé en moi aucun sou-

venir et m’a paru totalement inconnue, je ne

puis donc savoir si cette apparition coïncide

avec une mort ; en tout cas, ce ne serait pas

quelqu’un de mes proches.

Je n’ai pas cru à une apparition, mais plu-

tôt à une aberration du sens de la vue.

Je dois dire que l’obscurité était complète

dans ma chambre et que j’ai très bien distin-

gué les traits.

 

HENRIOT,

vétérinaire, à Chavanges (Aube). [Lettre 473.]

 

Il y a eu sans doute là également une sorte de

demi-rêve hallucinatoire.

 

Les exemples qui précèdent peuvent être expli-

qués par la théorie des hallucinations. Plusieurs ne

laissent aucun doute. On est tenté de mettre sur le

même rang tous les faits dont nous nous occupons

ici, et c’est, en général, ce que l’on croit. Mais un

grand nombre d’objections s’y opposent, si l’on ne se

contente pas d’un aperçu superficiel, si l’on se donne

la peine d’analyser à fond les faits observés.

Quelques exemples paraîtraient pouvoir être

classés dans la catégorie précédente. Ainsi, M. V. de Kerkhove (p. 89) étant au Texas, fumant tranquille-

ment sa pipe après son dîner, vers le coucher du

soleil, et voyant son grand-père, resté en Belgique,

lui apparaître dans l’embrasure d’une porte. L’au-

teur sommeillait doucement après un bon dîner, et

se trouvait dans les conditions d’une hallucination

hypnagogique. On pourrait admettre là ce genre

d’hallucination si son grand-père n’était pas mort

justement à cette heure-là. Pourquoi une hallucina-

tion à ce moment précis ? On répliquera que c’est

précisément cette coïncidence qui l’a fait remarquer.

Mais non. L’auteur n’en a jamais eu d’autre, et il en

est de même, en général, dans tous les récits. Il est

très rare qu’une même personne ait vu plusieurs ap-

paritions : généralement on n’en a vu qu’une, coïn-

cidant avec une mort. Le cas n’est pas du tout le

même que pour des pressentiments plus ou moins

vagues dont l’un, se réalisant par hasard, est plus

remarqué que les autres.

 

Et M. de Kerkhove n’était pas préoccupé de la

santé de son grand-père, pas plus que M me Block

lorsqu’elle a vu, à Rome, son neveu de 11 ans qui

mourait à Paris, et qu’elle avait laissé bien por-

tant (p. 86), pas plus que M me Berget entendant,

à Schlestadt, chanter son amie, religieuse, au mo-

ment où elle mourait dans un couvent de Strasbourg (p. 99), pas plus que la jeune fille qui pendant un

dîner fort gai voit apparaître sa mère (p. 157), pas

plus que M. Garling rencontrant en plein jour sur

une route le double de son ami Harrisson mourant

du choléra (p. 314). Nos 181 cas sont tout à fait en

dehors de ces explications physiologiques. Il n’y a là

aucune des conditions et associations d’idées com-

munes aux rêves hypnagogiques.

 

Autre objection : Les dates précises de mort

connues par les apparitions et en contradiction par-

fois avec les documents, par exemple le cas de Mme

Wheatcroft voyant son mari, le capitaine, tué le 14

novembre, tandis que plus tard les papiers du mi-

nistère de la guerre portèrent par erreur le 15, date

qui fut ultérieurement rectifiée (p. 292). L’explica-

tion par l’hallucination est d’une insuffisance no-

toire. Quoique, sur les nombreux cas signalés, il

puisse exister quelques coïncidences fortuites, l’en-

semble ne s’explique pas par cette hypothèse. Sans

contredit, il y a des hallucinations réelles et aussi

des coïncidences purement fortuites ; mais ni les

unes ni les autres n’empêchent qu’il y ait aussi

des manifestations télépathiques de mourants. Les

trois cas sont représentés dans la série de mes do-

cuments. Nous constaterons bientôt, d’ailleurs, que

l’action psychique d’un esprit sur un autre, à dis-tance, est un fait irrécusable.

Brierre de Boismont cite l’histoire suivante, que

Ferriar, Hibbert et Abercrombie ont envisagée sous

des rapports différents.

 

Un officier de l’armée anglaise, lié avec ma

famille, dit Ferriar, fut envoyé en garnison,

vers le milieu du siècle dernier, dans le voisi-

nage d’un gentilhomme écossais, qu’on disait

doué de la seconde vue. Un jour que l’officier,

qui avait fait sa connaissance, lisait une comé-

die aux dames, le maître de la maison, qui se

promenait dans l’appartement, s’arrêta court

et prit le regard d’un inspiré. Il tira la sonnette

et ordonna à un valet de seller un cheval pour

aller immédiatement à un château voisin sa-

voir des nouvelles de la santé de la dame, et

si la réponse était favorable de se rendre à un

autre château pour s’informer d’une autre lady

qu’il nomma.

L’officier ferma le livre et pria son hôte

de vouloir bien lui donner l’explication de ces

ordres instantanés. Celui-ci hésita, mais finit

par avouer que la porte lui avait paru s’ouvrir

et qu’il avait vu entrer une petite femme ayant

de la ressemblance avec les deux dames dési-

gnées ; cette apparition, ajouta-t-il, était l’in-

dice de la mort subite de quelque personne de

sa connaissance.

Plusieurs heures après, le domestique re-

vint avec la nouvelle qu’une de ces dames était

morte d’apoplexie au moment où l’apparition

avait eu lieu.

Dans une autre circonstance, il arriva que,

ce seigneur ayant été obligé de garder le lit,

l’officier lui fit la lecture par une nuit d’orage.

Le bateau de pêche se trouvait alors à la mer.

Le vieux gentleman, après avoir témoigné à di-

verses reprises beaucoup d’inquiétude sur ses

gens, s’écria tout à coup : « Le bateau est perdu.

— Comment le savez-vous ? lui demanda le co-

lonel. — Je vois, répondit le malade, deux ba-

teliers, qui en portent un troisième noyé ; ils

ruissellent d’eau et le placent près de votre

chaise. » Dans la nuit, les pécheurs revinrent

avec le corps d’un des mariniers.

Ferriar, ajoute B. de Boismont, attribue

avec raison cette vision aux hallucinations.

Suivant Abercrombie, elle serait la réminis-

cence d’un rêve oublié. Nous pensons qu’elle

doit surtout être rapportée aux hallucinations

qui se manifestent pendant l’extase.

 

Il eût été plus simple d’avouer que la chose est inexplicable.

On n’est pas autorisé à mettre sur le compte

des hallucinations tous les faits inexpliqués, celui-

ci, entre autres, sur mille :

Cardan raconte que pendant son séjour à Pavie,

regardant par hasard ses mains, il fut très alarmé

d’apercevoir sur son index droit un point rouge.

Dans la soirée, il reçut une lettre de son gendre qui

lui apprenait l’emprisonnement de son fils, et le dé-

sir ardent qu’il avait de le voir à Milan, où il était

condamné à mort. La marque continua à s’étendre

pendant cinquante-trois jours, jusqu’à ce qu’elle at-

teignit l’extrémité du doigt : elle était alors rouge

comme du sang. Son fils ayant été exécuté, la tache

diminua aussitôt ; le lendemain de sa mort elle avait

presque entièrement disparu, et deux jours après, il

n’en restait plus de trace 6.

Ce fait bizarre est également classé par Brierre

de Boismont au nombre des hallucinations (obs. 44).

Pour quelle raison ? Une illusion de la vue qui dure

55 jours ! Et la coïncidence ? Ici encore, est-elle né-

gligeable ? Le fils condamné à mort n’a-t-il pas agi

physiquement, sur son père, par une influence qui

n’a cessé qu’à la mort ?

 

6. Cardan, De vita propria.

Dans son excellent ouvrage sur le cerveau 7, Gra-

tiolet met — à tort aussi, suivant nous — les trois

observations suivantes au rang des hallucinations :

 

M. Chevreul, l’éminent chimiste, méditait

un jour, assis et courbé près de son foyer.

C’était en 1814, quelques jours avant l’occu-

pation de Paris par les alliés. Une inquiétude

universelle régnait. Un moment, il se lève, se

retourne et voit, entre les deux croisées de

son cabinet, une forme pale et blanche, sem-

blable à un cône fort allongé que surmonte-

rait une sphère. Cette forme, assez mal définie

d’ailleurs, était immobile, et pendant que M.

Chevreul la considérait, il était dans un état

tout particulier d’angoisse. Il n’éprouvait au-

cune frayeur morale, et cependant il se sen-

tait frissonner ; un instant il détourna les yeux

et cessa alors de voir le fantôme, puis, les re-

portant vers le même lieu, il l’y retrouva dans

la même attitude. Cette épreuve fut répétée

 

7. Tome II de l’Anatomie comparée du système nerveux consi-

déré dans ses rapports avec l’intelligence, par LEURET et GRA-TIOLET (1839-1857). Mon attention a été appelée sur cet ouvrage par mon savant ami M. Edmond Perrier, professeur au Muséum, membre de l’Institut, et je lui en suis particulièrement reconnais-sant.

avec le même résultat ; fatigué de cette vision

persistante, le savant se décida à se retirer

dans sa chambre à coucher. Pendant ce mou-

vement, qui l’obligeait à passer devant le fan-

tôme, celui-ci s’évanouit.

Trois mois après environ, M. Chevreul ap-

prit, assez tardivement, la mort d’un vieil ami

qui, en signe de souvenir, lui léguait sa biblio-

thèque ; cette triste nouvelle avait été singuliè-

rement retardée par la difficulté de communi-

cations dans cette malheureuse époque, et, en

rapprochant les dates, il constata entre la vi-

sion et l’heure de la mort de son ami une sorte

de coïncidence. Si j’avais été superstitieux, me

disait M. Chevreul, j’aurais pu croire à une ap-

parition réelle 8.

 

C’est précisément là la question. Y a-t-il eu ap-

parition ou hallucination ?

Chevreul a signalé également à Gratiolet le cas

suivant :

 

Un des anatomistes qui ont illustré la fin

du dix-huitième siècle, X..., se faisait coiffer.

Tout à coup il se retourne et dit à son per-

ruquier : Pourquoi me serrez-vous le bras ?

8. Anatomie comparée du système nerveux, tome II, p. 534.

Celui-ci s’excuse et nie. Un moment après

même observation, même réponse. Le coiffeur

achève enfin son œuvre, renouvelle les déné-

gations les plus formelles et se retire.

Le lendemain, X... apprit la mort d’un de

ses amis. Au moment même où il s’était senti

serrer le bras, ce malheureux s’était noyé. X...

eut l’esprit frappé de cette coïncidence le reste

de sa vie, et fut dès lors sujet à des terreurs

d’enfant, si bien que le soir il se faisait ac-

compagner dans sa chambre où l’on demeurait

près de lui jusqu’à ce qu’il fût endormi 9.

 

L’hallucination n’est pas démontrée non plus

dans ce cas-ci.

Le troisième fait dont parle Gratiolet lui a été

également rapporté par Chevreul :

 

Il était encore enfant et jouait aux billes

dans une chambre où, quelques mois aupara-

vant, était morte une de ses tantes. Une de

ses billes lui échappe et roule dans l’alcôve ;

l’enfant se précipite, mais, au moment où il se

courbe pour la ramasser, il sent passer sur sa

tête un souffle léger, et un baiser effleure sa

 

9. Idem, page 525.

joue ; il entend en même temps murmurer à

son oreille ce mot : Adieu 10 !

 

Gratiolet ajoute : « Il est bien évident que, dans ce

cas, l’hallucination s’est développée sous l’influence

du principe d’association des idées. »

Eh bien, non, ce n’est pas évident.

Voici encore un exemple fort remarquable, tiré

des Hallucinations de B. de Boismont (obs. 87).

 

Mlle R..., douée d’un excellent jugement, re-

ligieuse sans bigoterie, habitait, avant d’être

mariée, la maison de son oncle, médecin cé-

lèbre, membre de l’Institut. Elle était alors sé-

parée de sa mère, atteinte, en province, d’une

maladie assez grave. Une nuit, cette jeune

personne rêva qu’elle l’apercevait devant elle,

pâle, défigurée, prête à rendre le dernier sou-

pir, et témoignant surtout un vif chagrin de

ne pas être entourée de ses enfants, dont l’un,

curé d’une des paroisses de Paris, avait émi-

gré en Espagne, et dont l’autre était à Paris.

Bientôt elle l’entendit l’appeler plusieurs fois

par son nom de baptême ; elle vit, dans son

rêve, les personnes qui entouraient sa mère,

s’imaginant qu’elle demandait sa petite-fille,

10. Idem, p. 524.

portant le même nom, aller la chercher dans

la pièce voisine ; un signe de la malade leur

apprit que ce n’était point elle, mais sa fille

qui habitait Paris, qu’elle désirait voir. La fi-

gure exprimait la douleur qu’elle éprouvait de

son absence ; tout à coup ses traits se décompo-

sèrent, se couvrirent de la pâleur de la mort ;

elle retombe sans vie sur son lit.

Le lendemain, Mlle R... parut fort triste de-

vant son oncle, qui lui demanda la cause de

son chagrin ; elle lui raconta dans tous les dé-

tails le songe qui l’avait si fortement tourmen-

tée. Celui-ci la pressa contre son cœur en lui

avouant que la nouvelle n’était que trop vraie,

que sa mère venait de mourir ; mais il n’entra

point dans d’autres explications.

Quelques mois après, Mlle R..., profitant de

l’absence de son oncle pour mettre en ordre ses

papiers auxquels, comme beaucoup d’autres

savants, il n’aimait pas qu’on touchât, trouva

une lettre qui avait été jetée dans un coin.

Quelle ne fut pas sa surprise en y lisant toutes

les particularités de son rêve, que son oncle

avait passées sous silence, ne voulant pas pro-

duire une émotion trop forte sur un esprit déjà

si vivement impressionné.

Ces renseignements, ajoute l’auteur, nous

ont été donnés par la personne elle-même,

dans laquelle nous avons la plus grande

confiance 11.

À l’honneur de son jugement scientifique indé-

pendant et éclairé, Brierre de Boismont fait lui-

même ici les réflexions suivantes :

« Il convient, sans doute, de se tenir ici dans une

réserve prudente, et l’explication donnée pour le

songe du ministre dont parle Abercrombie pourrait

à la rigueur être invoquée dans ce cas ; mais nous

dirons franchement que ces explications sont loin

de nous satisfaire et que ce sujet, dont nous nous

sommes beaucoup occupé, touche aux plus profonds

mystères de notre être ; si nous voulions citer tous

les noms des personnages connus ayant une haute

position dans la science, un jugement excellent, des

connaissances très étendues, qui ont eu de ces aver-

tissements, de ces pressentiments, il y aurait ma-

tière à plus d’une réflexion. »

11. Ce fait mérite, ainsi que les deux cas de l’officier anglais

rapportés par Ferriar et les deux premiers de Chevreul, d’être inscrit au nombre des faits de télépathie. Nous leur donne-rons donc les nos CLXXXII, CLXXXIII, CLXXXIV, CLXXXV et CLXXXVI de notre série. Le troisième de Chevreul pourrait être reporté à l’examen critique des manifestations de morts. Nous n’y sommes pas encore.

Ainsi les physiologistes étaient déjà prêts, il y

a un demi-siècle, à faire la part de l’inconnu dans

la théorie des hallucinations. Le lecteur est édifié

maintenant sur le cadre et les limites de cette théo-

rie physiologique et pathologique. L’hallucination

n’explique pas les faits. Notre devoir est maintenant

de chercher cette explication.