L'Inconnu et les Problèmes psychiques

Camille Flammarion · Chapitre 2 sur 12

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L'Inconnu et les Problèmes psychiques

Introduction

 

Les aspirations universelles et constantes de

l’humanité pensante, le souvenir et le respect des

morts, l’idée innée d’une Justice immanente, le sen-

timent de notre conscience et de nos facultés intel-

lectuelles, la misérable incohérence des destinées

terrestres comparée à l’ordre mathématique qui ré-

git l’univers, l’immense vertige d’infini et d’éternité

suspendu dans les hauteurs de la nuit étoilée, et,

au fond de toutes nos conceptions, l’identité per-

manente de notre moi, malgré les variations et les

transformations perpétuelles de la substance céré-

brale, tout concourt à établir en nous la conviction

de l’existence de notre âme comme entité indivi-

duelle, de sa survivance à la destruction de notre

organisme corporel, et de son immortalité. Toute-

fois, la démonstration scientifique n’est pas encore faite, et les physiologistes enseignent, au contraire,

que la pensée est une fonction du cerveau, que sans

cerveau il n’y a pas de pensée, et que tout meurt

avec nous. Il y a contradiction entre les aspira-

tions idéales de l’humanité et ce que l’on appelle la

science positive.

D’autre part, on ne sait, on ne peut affirmer que

ce que l’on a appris, et l’on ne saura jamais que ce

que l’on aura appris. La Science seule est en progrès

dans l’histoire actuelle de l’humanité. Elle a trans-

formé le monde, quoiqu’on ne lui rende que bien ra-

rement la justice et la reconnaissance qui lui sont

dues. C’est par elle que nous vivons intellectuel-

lement et même matériellement aujourd’hui. C’est

elle seule qui peut nous éclairer et nous conduire.

Cet ouvrage est un essai d’analyse scientifique

de sujets considérés, en général, comme étrangers à

la science, et même comme incertains, fabuleux et

plus ou moins imaginaires.

Je vais montrer que ces faits existent.

Je vais essayer d’appliquer les méthodes des

sciences d’observation à la constatation et à l’ana-

lyse de phénomènes relégués généralement jus-

qu’ici dans le domaine des contes, du merveilleux

ou du surnaturel, et d’établir qu’ils sont produits

par des forces encore inconnues et appartiennent à un monde invisible, naturel, différent de celui qui

tombe sous nos sens.

Cette tentative est-elle rationnelle ? est-elle lo-

gique ? peut-elle conduire à des résultats ? Je

l’ignore. Mais elle est intéressante. Et si elle nous

mettait sur la voie de la connaissance de la nature

de l’âme humaine et de la démonstration scienti-

fique de sa survivance, elle ferait faire à l’humanité

un progrès supérieur à tous ceux qui lui ont été ap-

portés jusqu’ici par l’évolution graduelle de toutes

les autres sciences réunies.

La raison humaine ne peut admettre comme cer-

tain que ce qui est démontré. Mais, d’autre part,

nous n’avons le droit de rien nier d’avance, car le

témoignage de nos sens est incomplet et trompeur.

Nous devons aborder tout sujet d’études sans au-

cune idée préconçue, être disposés à admettre ce qui

sera prouvé, mais n’admettre que ce qui le sera. En

général, dans ces sortes de sujets touchant à la télé-

pathie, aux apparitions, à la vue à distance, à la sug-

gestion mentale, aux rêves prémonitoires, au ma-

gnétisme, aux manifestations psychiques, à l’hyp-

notisme, au spiritisme et à certaines croyances re-

ligieuses, il est inouï de voir combien peu on a mis

de critique éclairée dans l’examen des choses en dis-

cussion, et quel incohérent assemblage de sottises on accueille à titre de vérités. Mais la méthode d’ob-

servation scientifique est-elle applicable à toutes ces

recherches ? Voilà ce que nous devrons d’abord ap-

précier par ces recherches elles-mêmes.

En principe, nous ne devons croire à rien sans

preuves.

Il n’y a que deux méthodes en ce monde : celle

de l’ancienne scolastique, qui affirmait certaines vé-

rités a priori, auxquelles les faits étaient tenus de

se conformer, et celle de la science moderne de-

puis Bacon, qui part de l’observation des faits et ne

construit la théorie qu’après les avoir constatés. Je

n’ai pas besoin d’ajouter que c’est la seconde de ces

deux méthodes qui est appliquée ici.

Le cadre de cet ouvrage est essentiellement

scientifique. Je laisserai de côté, par principe même,

les choses qui ne me paraîtront pas avoir été certi-

fiées, soit par l’observation, soit par l’expérience.

Beaucoup disent : « À quoi bon chercher ? Vous

ne trouverez rien. Ce sont là des secrets que Dieu

se réserve. » Il y a toujours eu des gens qui ont pré-

féré l’ignorance au savoir. Avec cette manière de rai-

sonner et d’agir, on n’aurait jamais rien su, et plus

d’une fois on l’a appliquée aussi aux recherches as-

tronomiques. C’est le raisonnement de ceux qui ont

l’habitude de ne pas penser personnellement, et qui confient à de prétendus directeurs le soin de tenir

leurs consciences en lisières.

D’autres affectent d’objecter que ces chapitres

des sciences occultes font reculer notre savoir vers

le moyen âge au lieu de l’avancer vers l’avenir lu-

mineux préparé par le progrès moderne. Eh bien !

l’étude raisonnée de ces faits ne peut pas plus nous

ramener aux temps de la sorcellerie que l’étude des

phénomènes astronomiques ne peut nous ramener

au temps de l’astrologie.

En commençant cet ouvrage, mes yeux viennent

de tomber sur la préface du livre du comte Agénor

de Gasparin sur Les tables tournantes et d’y lire ce

qui suit :

« Il y a un mot, un gros mot, qui demande à être

éclairci : « le sujet de mon travail n’est pas sérieux ».

En d’autres termes, nous ne voulons pas savoir si

vous avez tort ou raison, il nous suffit de savoir

que la vérité dont vous prétendez prendre la dé-

fense, n’est pas au nombre des vérités brevetées et

autorisées, des vérités dont on peut s’occuper sans

se compromettre, des vérités avouables, des véri-

tés sérieuses. Il existe des vérités ridicules ; tant pis

pour elles ! Leur tour viendra peut-être, et alors les

gens qui se respectent daigneront les prendre sous

leur protection, mais, en attendant, aussi longtemps que certaines personnes fronceront le sourcil, aussi

longtemps que certains salons railleront, il sera de

mauvais goût de braver le blâme de l’opinion reçue.

Ne nous parlez pas de la vérité ! Il s’agit de conve-

nances, il s’agit de tenue, il s’agit de demeurer dans

l’ornière ou marchent à la file les hommes sérieux. »

 

Ces paroles écrites il y a près d’un demi-siècle

sont toujours vraies. Notre pauvre espèce humaine,

si ignorante de tout, et dont les heures se passent,

en général, si stupidement, comprend dans ses

rangs des individus qui s’admirent très sérieuse-

ment, et jugent les hommes et les choses. Il n’y a

qu’un parti à prendre lorsqu’on étudie une question

quelconque, c’est de ne pas se préoccuper de ces in-

dividus, de leur opinion publique ou privée, et d’al-

ler droit devant soi dans la recherche de la vérité.

Les trois quarts de l’humanité sont composés d’êtres

encore incapables de comprendre cette recherche et

qui vivent sans penser par eux-mêmes. Laissons-les

avec leurs jugements superficiels et dépourvus de

valeur réelle.

Il y a fort longtemps que je m’occupe de ces ques-

tions, dans les heures de loisir de mes travaux astro-

nomiques. Mon ancienne carte de « membre associé

libre de la Société parisienne des études spirites », signée par Allan Kardec, vient de passer sous mes

yeux : elle est du 15 novembre 1861. (J’avais alors

19 ans et j’étais depuis trois ans élève-astronome

à l’Observatoire de Paris.) Depuis plus d’un tiers de

siècle, j’ai été tenu au courant de la plupart des phé-

nomènes observés sur l’ensemble de notre globe, et

j’ai examiné la plupart des « médiums ». Il m’a tou-

jours semblé que ces phénomènes méritaient d’être

étudiés dans un esprit de libre examen, et j’ai cru en

maintes circonstances devoir insister sur ce point 1.

C’est, sans aucun doute, a cause de cette longue ex-

périence personnelle que l’on a tant insisté pour ré-

clamer la rédaction de cet ouvrage.

Peut-être aussi, la pratique habituelle des mé-

thodes expérimentales et des sciences d’observation

assure-t-elle un contrôle plus digne de confiance que

les vagues approximations dont on se contente ha-

bituellement dans la vie ordinaire.

Mais j’hésitais toujours. Le temps en est-il vrai-

ment venu ? Est-ce suffisamment préparé ? Le fruit

est-il mûr ?

On peut toutefois commencer (et on le fait avec

raison). Les siècles développeront le germe.

Ceci est donc un livre d’études, conçu et exé-

 

1. Voyez mon opuscule Des Forces naturelles inconnues (1865)

et Discours prononcé aux obsèques d’Allan Kardec (1869). cuté dans le seul but de connaître la réalité, sans

préoccupation des idées généralement admises jus-

qu’ici, avec l’indépendance d’esprit la plus complète

et le désintéressement le plus absolu de l’opinion

publique.

Il faut avouer, d’ailleurs, que si ce travail est in-

téressant, passionnant même, au point de vue de

la recherche de vérités inconnues, il est fort ingrat

au point de vue de cette opinion publique. Tout

le monde, ou à peu près, désapprouve ceux qui y

consacrent quelque temps. Les hommes de science

pensent que ce n’est pas un sujet scientifique et

qu’il est toujours regrettable de perdre son temps.

Les personnes, au contraire, qui croient aveuglé-

ment aux communications spirites, aux rêves, aux

pressentiments, aux apparitions, trouvent qu’il est

inutile d’y apporter un esprit critique d’analyse et

d’examen. Ne nous dissimulons pas non plus que le

sujet reste imprécis et obscur, et que nous aurons

beaucoup de peine à l’éclairer d’une véritable lu-

mière. Mais ce travail n’aurait-il servi qu’à apporter

une petite pierre à l’édifice des connaissances hu-

maines, que je serais heureux de l’avoir entrepris.

Le plus difficile pour l’homme est, semble-t-il,

de rester absolument indépendant et affranchi de

toute ambition personnelle, de dire ce qu’il pense, ce qu’il sait, sans aucun souci de l’opinion qu’on peut

avoir de lui, en demeurant désintéressé de tout. La

mise en pratique de la noble devise de Jean-Jacques

ne produit guère que des ennemis. Car l’humanité

est, avant tout, une race égoïste, grossière, barbare,

ignorante, lâche et hypocrite. Les êtres qui vivent

par l’esprit et par le cœur sont l’exception.

Ce qu’il y a encore de plus curieux peut-être, c’est

que la libre recherche de la vérité est désagréable

à tout le monde, car chaque cerveau a ses petits

préjugés dont il ne veut pas démordre. Si je dis,

par exemple, que l’immortalité de l’âme, déjà ensei-

gnée par la philosophie, sera bientôt prouvée expéri-

mentalement par les sciences psychiques, plus d’un

sceptique sourira de mon affirmation.

Si je dis, au contraire, que le spirite qui appelle

Socrate ou Newton, Archimède ou saint Augustin,

dans son guéridon, et qui s’imagine converser avec

eux est dupe d’une illusion, voici tout un parti qui

me jettera de lourdes pierres pour me lapider.

Mais, encore une fois, ne nous préoccupons pas

de ces diverses opinions.

À quoi peuvent conduire ces études sur les pro-

blèmes psychiques ? demande-t-on aussi.

— À montrer que l’âme existe et que les espé-

rances d’immortalité ne sont pas des chimères.

Le « matérialisme » est une hypothèse qui ne

peut plus se soutenir depuis que nous connaissons

mieux « la matière ». Celle-ci n’offre plus le solide

point d’appui qu’on lui attribuait. Les corps sont

composés de milliards d’atomes mobiles invisibles,

qui ne se touchent pas et sont en mouvement per-

pétuel les uns autour des autres ; ces atomes infini-

ment petits sont maintenant considérés eux-mêmes

comme des centres de force. Où est la matière ? Elle

disparaît sous le dynamisme.

Une loi intellectuelle régit l’univers, dans l’orga-

nisme duquel notre planète n’est qu’un humble or-

gane : c’est la loi du Progrès. J’ai montré dans mon

ouvrage Le Monde avant la création de l’homme

que le transformisme de Lamarck et Darwin n’est

qu’une constatation de faits et non une cause (le

produit ne peut jamais être supérieur à son géné-

rateur), et dans mon ouvrage La fin du Monde, que

rien ne peut finir, puisque depuis l’éternité passée

tout existe encore.

L’étude de l’univers nous fait entrevoir l’exis-

tence d’un plan et d’un but, qui n’ont point l’habi-

tant de notre planète pour objet spécial, et qui sont

d’ailleurs inconnaissables pour notre petitesse.

La loi du Progrès qui régit la vie, l’organisation

physique de cette vie elle-même, l’attraction des sexes, la prévoyance inconsciente des plantes, des

insectes, des oiseaux, etc., pour assurer leur progé-

niture et l’examen des principaux faits de l’histoire

naturelle établissent, comme l’a écrit Oersted, qu’il

y a « de l’esprit dans la nature. »

Les actes de la vie habituelle ne nous montrent

la pensée que dans le cerveau de l’homme et des ani-

maux. De là, les physiologistes ont conclu qu’elle est

une propriété, un produit du cerveau. On affirme,

disons-nous, qu’il n’y a pas de pensée sans cerveau.

Or, rien ne nous autorise à admettre que la

sphère de nos observations soit universelle, qu’elle

comprenne toutes les possibilités de la nature, dans

tous les mondes.

Nul n’a le droit d’affirmer que la pensée ne

puisse pas exister sans cerveau.

Si l’un ou l’autre des millions de microbes qui

habitent notre corps cherchait à généraliser ses im-

pressions, pourrait-il se douter, en naviguant dans

le sang de nos artères ou de nos veines, en dévorant

nos muscles, en perçant nos os, en voyageant dans

les divers organes de notre corps, depuis la tête jus-

qu’aux pieds, que ce corps, comme le sien, est régi

par une unité organique ?

Nous sommes sensiblement dans le même cas re-

lativement à l’univers astral.

Le soleil, cœur gigantesque de son système,

source de la vie, rayonne au foyer des orbites pla-

nétaires et gravite lui-même dans un organisme si-

déral plus vaste encore. Nous n’avons pas le droit

de nier qu’une pensée puisse résider dans l’espace

et diriger ces mouvements comme nous dirigeons

ceux de nos bras ou de nos jambes. La puissance

instinctive qui régit les êtres vivants, les forces qui

entretiennent les battements de nos cœurs, la cir-

culation de notre sang, la respiration de nos pou-

mons, le fonctionnement de nos organes, n’existent-

ils pas, autres, dans l’univers matériel, régissant

des conditions d’existence incomparablement plus

importantes que celles d’un être humain, puisque,

par exemple, si le soleil s’éteignait ou si le mouve-

ment de la terre était disloqué, ce n’est pas un être

humain qui mourrait, ce serait la population entière

du globe, sans parler des autres planètes.

Il existe dans le cosmos un élément dynamique,

invisible et impondérable, répandu à travers l’uni-

vers, indépendant de la matière visible et pondé-

rable, et agissant sur elle. Et dans cet élément dyna-

mique il y a une intelligence supérieure à la nôtre 2.

 

2. Le grand chimiste Humphry Davy, le premier qui ait ex-

périmenté le protoxyde d’azote (en 1799), en avait dès ses pre-mières expériences respiré une forte dose et avait perdu connais-

Oui, sans doute, nous pensons par le cerveau,

comme nous voyons par les yeux, comme nous en-

tendons par le sens de l’ouïe ; mais ce n’est pas notre

cerveau qui pense, pas plus que ce ne sont nos yeux

qui voient. Que dirait-on d’une personne qui félici-

terait une lunette de bien voir les canaux de Mars ?

L’œil est un organe. Le cerveau en est un aussi.

Les problèmes psychiques ne sont pas aussi

étrangers qu’on le suppose parfois aux problèmes

astronomiques. Si l’âme est immortelle, si le ciel

est sa future patrie, la connaissance de l’âme ne

peut pas rester étrangère à la connaissance du ciel.

L’espace infini n’est-il pas le domaine de l’éternité ?

Qu’y a-t-il donc de surprenant à ce que des astro-

 

sance. Pendant cette minute d’anéantissement apparent, il res-sentit des impressions cérébrales extraordinaires dont il se sou-vint au réveil, au moins en ce qui concernait leur conséquence métaphysique. Ses idées, rappelées avec énergie, éclatèrent tout à coup par cette exclamation prononcée sur le ton d’un inspiré : « Rien n’existe que la pensée ; l’univers se compose d’impressions, d’idées, de plaisirs et de peines. » (SIR HUMPHRY DAVY. Les der-niers jours d’un philosophe, édition française, préface, p. XXI.)

Dans le récit d’une de ses curieuses expériences, Mme d’Es-

pérance, dont les facultés médiumniques sont si extraordinaires, nous fait part d’une impression analogue : « Comment décrire l’indescriptible ? Le temps avait disparu ; l’espace n’existait plus. Je compris que les pensées sont les seules substances réellement tangibles. » (E. D’ESPÉRANCE. Au pays de l’Ombre, p. 292.) nomes aient été penseurs, chercheurs, soucieux de

s’éclairer sur la nature réelle de l’homme comme de

la création ? Ne reprochons pas à Schiaparelli, di-

recteur de l’Observatoire de Milan, observateur as-

sidu de la planète Mars, au professeur Zoellner, de

l’Observatoire de Leipsig, auteur de recherches im-

portantes sur les planètes, à Crookes, qui fut as-

tronome, avant d’être chimiste, à l’astro-physicien

Huggins, et à d’autres savants, tels que le prof. Ri-

chet, Wallace, Lombroso, etc., d’avoir cherché à sa-

voir ce qu’il y a de vrai dans ces manifestations. La

vérité est une, et tout se tient dans la nature.

J’oserai même ajouter qu’il n’y aurait pas grand

intérêt pour nous à étudier l’univers sidéral si nous

étions certains qu’il nous est et nous restera éternel-

lement étranger, si nous ne devions jamais en rien

connaître personnellement. L’immortalité dans les

astres me paraît être le complément logique de l’as-

tronomie. En quoi le ciel peut-il nous intéresser si

nous ne vivons qu’un jour sur la terre ?

Les sciences psychiques sont très en retard sur

les sciences physiques. L’astronomie a eu son New-

ton, la biologie n’en est qu’à Copernic, la psycholo-

gie n’a encore que des Hipparque et des Ptolémée.

Tout ce que nous pouvons faire actuellement, c’est

de recueillir des observations, de les coordonner, et d’aider aux débuts de la nouvelle science.

On pressent, on prévoit que la religion de l’ave-

nir sera scientifique, sera fondée sur la connais-

sance des faits psychiques. Cette religion de la

science aura sur toutes les autres antérieures un

avantage considérable : l’unité. Aujourd’hui, un juif

ou un protestant n’admet pas le culte de la Vierge

et des saints, un musulman hait « le chien de chré-

tien », un bouddhiste répudie les dogmes de l’Oc-

cident. Aucune de ces divisions ne saurait exister

dans une religion fondée sur la solution scientifique

générale des problèmes psychiques.

Mais nous sommes loin d’arriver aux questions

de théories ou de dogmes. Ce qui importe avant tout,

c’est de savoir si vraiment les phénomènes dont il

s’agit existent, et de s’éviter la perte de temps et

le ridicule de chercher la cause de ce qui n’existe

pas ! Constatons d’abord les faits. Les théories vien-

dront plus tard. Cet ouvrage sera surtout composé

d’observations, d’exemples, de constatations, de té-

moignages. Le moins de phrases possible. Il s’agit

d’accumuler les preuves de telle sorte que la cer-

titude en résulte. Nous essaierons une classifica-

tion méthodique des phénomènes en groupant en-

semble ceux qui offrent entre eux le plus d’ana-

logie et en essayant ensuite de les expliquer. Ce livre n’est pas un roman, mais un recueil de docu-

ments, une thèse d’étude scientifique. J’ai voulu y

suivre cette maxime de l’astronome Laplace : « Nous

sommes si éloignés de connaître tous les agents

de la nature, écrivait-il, précisément à propos du

magnétisme humain, qu’il ne serait pas philoso-

phique de nier les phénomènes uniquement parce

qu’ils sont inexplicables dans l’état actuel de nos

connaissances. Seulement, nous devons les exami-

ner avec une attention scrupuleuse et déterminer

jusqu’à quel point il faut multiplier les observations

ou les expériences, afin d’obtenir une probabilité su-

périeure aux raisons que l’on peut avoir d’ailleurs de

ne pas les admettre. »

 

On connaît notre programme. Ceux qui voudront

bien nous suivre verront que si ce travail a un mé-

rite, c’est celui de la sincérité. Nous désirons savoir

si l’on peut arriver à affirmer que les phénomènes

mystérieux dont l’humanité semble avoir été témoin

depuis la plus haute antiquité existent réellement,

et nous n’avons pas d’autre but que la recherche de

la vérité.

 

Paris, mars 1900.