L'Inconnu et les Problèmes psychiques

Camille Flammarion · Chapitre 4 sur 12

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L'Inconnu et les Problèmes psychiques

Les Crédules

Chapitre II

 

Les Crédules

 

Allez vous laver et manger de l’herbe.

 

Paroles de l’« Immaculée Conception »,

à Lourdes.

 

Notre premier chapitre, les Incrédules, nous a

montré combien l’esprit humain est, en général, peu

disposé à accepter les faits inexpliqués et les idées

nouvelles, et combien cette inertie a été nuisible à

l’avancement de nos connaissances sur la nature

et sur l’homme. Mais, fort heureusement, il y a

des Copernic, des Galilée, des Kepler, des Newton,

des Herschel, des Papin, des Fulton, des Galvani, des Volta, des Palissy, des Ampère, des Arago, des

Niepce, des Daguerre, des Fraunhöfer, des Kirchoff,

des Fresnel, des Le Verrier, des chercheurs et des

indépendants. La Science est tenue, par l’éternelle

loi de l’honneur, à regarder en face et sans crainte

tout problème qui peut franchement se présenter à

elle, disait naguère sir William Thomson, l’un des

plus éminents physiciens de notre époque, et c’est

là une proposition que nous aurions pu inscrire en

épigraphe de ce livre. Mais dans les questions diffi-

ciles, obscures, incertaines, un nouveau devoir s’im-

pose à nous, c’est d’examiner, d’analyser les choses

avec la plus sévère circonspection, et de n’admettre,

ici comme en tout, d’ailleurs, que ce qui est certain.

Il ne faudrait pas, sous prétexte de progrès, rempla-

cer une incrédulité systématique par une crédulité

dépourvue de tout sens critique, et peut-être n’est-il

pas inutile, avant d’entrer dans le cœur de notre su-

jet, de montrer aussi, par quelques exemples, com-

bien il est nécessaire de nous tenir en garde contre

cet excès contraire, non moins blâmable, non moins

dangereux que le premier.

 

L’espèce humaine forme, d’ailleurs un ordre com-

posite d’une diversité vraiment remarquable. De

même qu’il y a des êtres qui ne croient à rien, on

en rencontre d’autres, non moins nombreux, qui croient à tout. La crédulité des hommes et des

femmes est véritablement sans limites. Les stupidi-

tés les plus abracadabrantes ont été accueillies, ac-

ceptées, défendues. Et, remarque assez singulière,

ce sont souvent les esprits les plus sceptiques qui

ont été victimes des mensonges les plus audacieux

et qui ont soutenu les insanités les plus colossales.

Un regard d’investigation jeté sur l’humanité nous

montre autant de crédules que d’incrédules, les uns

comme les autres dupes de leur manière de penser.

Nous n’avons encore ici que l’embarras du choix,

et les exemples sont si innombrables qu’il n’y a qu’à

se baisser pour en prendre.

Vous rappelez-vous l’histoire de la dent d’or dont

parle Fontenelle dans son Histoire des Oracles ?

Pour être ancienne, elle n’en est pas moins typique.

En 1595, le bruit courut que les dents étaient tom-

bées à un enfant de sept ans, en Silésie, et qu’il

lui en était venu une en or, à la place d’une de

ses grosses dents. Horstius, professeur en méde-

cine, de l’Université de Helmstædt, écrivit en 1595

l’histoire de cette dent, assura qu’elle était en par-

tie naturelle, en partie miraculeuse, et qu’elle avait

été envoyée de Dieu à cet enfant pour consoler les

chrétiens affligés par les Turcs. On ne saisit pas

bien le rapport qui peut exister entre cette dent et les Turcs, mais l’explication fut tout de même

prise au sérieux. La même année, Rullandus en

écrivit une seconde histoire, et deux ans après, In-

golsterus, autre savant, publia un troisième mé-

moire, contradictoire des deux premiers. « Un autre

grand homme, nommé Libavius, ajoute Fontenelle,

ramassa tout ce qui avait été dit de la dent et y

ajouta son sentiment particulier. Il ne manquait

autre chose a tant de beaux ouvrages, sinon qu’il

fut vrai que la dent était d’or. Quand un orfèvre l’eut

examinée, il se trouva que c’était une feuille d’or ap-

pliquée à la dent avec beaucoup d’adresse ; mais on

avait fait des livres avant de consulter l’orfèvre. »

Il y a plus d’une dent d’or dans l’histoire de la

crédulité ancienne et moderne.

Vous souvenez-vous aussi des rats à trompe dont

fut victime, il y a un demi-siècle, un savantissime

naturaliste ?

Un zouave, pour utiliser les loisirs que le gouver-

nement lui faisait en Afrique, s’amusait à pratiquer

la greffe animale sur des rats. Il insérait un bout

de queue sur le museau, et la jonction s’opérait fort

bien, comme on voit le nez reconstitué avec un frag-

ment de peau. Un savant du Muséum de Paris paya

fort cher le premier rat, qui lui fut envoyé comme

spécimen d’une espèce de rongeurs jusque-là incon-nue. On lui en présenta d’autres qu’il acheta égale-

ment avec une grande générosité. Il paraît qu’il ne

fut désabusé qu’au croisement, les unions entre rats

et rates à trompe n’ayant produit que des ratons de

l’espèce la plus vulgaire.

Remarquons, à ce propos, que l’homme de

science étant, par sa nature même, foncièrement

honnête (car il n’y aurait pas de science sans hon-

nêteté) et n’étant pas accoutumé à se défier des ob-

jets sur lesquels il travaille, est plus facile à duper

que beaucoup d’autres. En astronomie, en chimie,

en physique, en géologie, en histoire naturelle, il n’y

a pas de mensonges. Pour un mathématicien, pour

un géomètre, 2 et 2 font 4, et les trois angles d’un

triangle sont égaux à deux angles droits. Ce témoi-

gnage de droiture et de naturelle franchise ne paraît

malheureusement applicable ni aux affaires, ni à la

politique, ni aux occupations habituelles des êtres

humains en général.

J’ai connu un éminent géomètre, l’un de nos

plus savants professeurs de l’École polytechnique,

membre de l’Institut des plus distingués et des

plus respectés, homme de hautes qualités intellec-

tuelles et morales. N’a-t-il pas été dupe de la su-

percherie la plus audacieuse qui se puisse ima-

giner, et ne se présente-t-il pas à notre souvenir comme le type le plus consommé de l’homme cré-

dule — et d’une crédulité sans limites ? Un ha-

bile faussaire, Vrain-Lucas, flattant son goût ef-

fréné pour les autographes, ne lui vendit-il pas à

prix d’or de faux autographes de Pascal, de New-

ton, de Galilée, de Henri IV, de François I er ? Et en-

suite des lettres de Charlemagne, puis de Vercin-

gétorix !... de Pythagore !... d’Archimède !... de Cléo-

pâtre !... et, mieux encore, de Lazare le ressuscité !

de Marie-Madeleine ! et, je crois même, de Jésus-

Christ ! M. Michel Chasles acheta en sept ans (1862-

1869), 27 000 de ces autographes pour la somme

rondelette de 140 000 francs ! Malgré l’habileté

du faussaire, on pouvait cependant remarquer, dès

l’origine, certaines nuances tendant à faire suspec-

ter l’authenticité des pièces. Je me souviens, entre

autres, d’une lettre de Galilée dans laquelle il di-

sait qu’on pourrait trouver une planète lointaine en

observant dans le voisinage de Saturne. Le mystifi-

cateur avait eu l’audace de faire prédire par Galilée,

en 1640, la découverte d’Uranus faite par Herschel

en 1781, et, confondant l’orbite avec le corps céleste

qui la parcourt, faisait dire à l’astronome italien

que la planète était derrière Saturne. Je m’amusai

à calculer la position d’Uranus pour l’époque de la

lettre supposée : la planète n’était pas du tout dans la région du ciel ou brillait Saturne. J’en traçai le

diagramme (voy· Astronomie populaire, liv. IV, ch.

I) et allai montrer au savant géomètre quelle sot-

tise on faisait dire à Galilée. À ma stupéfaction, M.

Chasles me répondit que « cela ne faisait rien » et

qu’il était sûr de l’authenticité de la lettre. Il me

la montra. Elle était écrite d’une écriture semblable

à celle de Galilée, sur du vieux papier jauni à fili-

grane, pliée et revêtue des cachets de la poste du

temps, l’illusion était vraiment complète. Mais faire

dire à un astronome que l’on peut chercher Ura-

nus derrière Saturne, c’était là une phrase d’éco-

lier ; et l’amateur d’autographes était déjà tellement

aveugle qu’il était tout prêt à accepter, argent comp-

tant, quelques mois après, un laissez-passer écrit

par Vercingétorix en français ( !) pour « l’empereur

Jules César ».

Je ne sais pas s’il y a des exemples de crédulité

plus forts que celui-là !

Avouons, dans tous les cas, que ce sont là de

rudes leçons, dont nous devons tous nous souvenir.

J’entends d’ici des esprits moins savants, se

croyant beaucoup plus forts, et se disant avec sécu-

rité : « Ce n’est pas à moi que cela arriverait ! » Sans

doute, il paraît difficile de descendre tout à fait une

telle pente. Mais je me suis plus d’une fois aperçu que ceux-là même qui se croyaient les plus supé-

rieurs avaient certaines faiblesses assez curieuses,

dînaient mal, par exemple, si l’on se trouvait treize

à table, touchaient du métal s’ils apprenaient un

malheur, craignaient de tomber malades s’ils cas-

saient un miroir, frémissaient devant une salière

renversée ou deux couteaux placés en croix, etc., etc.

Des citoyens très sérieux m’affirmaient hier que les

phases de la lune influencent les œufs, les femmes,

le vin en bouteilles, la pousse des cheveux et la

coupe des arbres. Ne soyons pas trop fiers !

Combien de personnes hésitent encore à se

mettre en route un vendredi ou un 13 ? Consultez

les recettes des chemins de fer, des tramways et des

omnibus, et vous serez stupéfaits des différences.

Visitez Paris et amusez-vous à vérifier les numé-

ros 13 des avenues, des boulevards et des rues, vous

verrez de vos yeux combien il en manque, rempla-

cés par 11 bis ! Cela nous rappelle l’origine des an-

nées bissextiles, les Romains ayant doublé un jour,

l’ayant intercalé subrepticement à la fin de février,

sans le nommer, pour que les dieux ne le voient

pas. Et n’avez-vous jamais rencontré de personnes

qui consultent quelquefois les somnambules « extra-

lucides » de la foire aux jambons ?

Nos ancêtres, du temps de l’âge de la pierre et du bronze, tremblant devant toutes les forces de la

nature qu’ils avaient à combattre, ont divinisé ces

forces et peuplé les champs, les bois, les fontaines,

les vallées, les grottes, les chaumières, d’êtres ima-

ginaires dont le souvenir n’a pas entièrement dis-

paru et dont les générations actuelles gardent en-

core l’héritage. Les superstitions populaires sont

partout répandues et les préjugés les plus bizarres

sont encore associés aux actions d’une partie de

l’humanité.

Il y a des personnes qui continuent de croire,

comme au temps des Romains, que l’on peut conju-

rer les orages et les tempêtes. Il y avait, à ce pro-

pos, vers 1870, dans un village des environs d’Is-

soire (Puy-de-Dôme), un prêtre qui avait la réputa-

tion de garantir sa paroisse et d’envoyer le vent et la

grêle sur les contrées voisines. On le voyait même, à

une fenêtre du clocher, faire des conjurations. A sa

mort, il fut remplacé par un curé qui eut la mal-

chance d’assister à un violent ouragan peu après

son entrée en fonctions. Les paysans étaient allés

le prier de les garantir, mais il n’y avait pas réussi,

et, à partir de ce moment, l’épithète de grêleroux lui

fut donnée, et la population le prit si fortement en

grippe que l’évêque fut obligé de le changer.

Un ancien marin, habitant Toulon, avait la répu-tation, vers 1885, de faire survenir un orage juste le

jour où l’on allait en pèlerinage à Notre-Dame-du-

Mai, sur la montagne de Sicié. On y croyait si sin-

cèrement qu’on lui cachait, avec le plus grand soin

tous les projets.

Nous pourrions citer d’autres exemples ana-

logues. Le patron du Vieux-Beausset, près Toulon,

saint Eutrope, passe pour avoir la faculté d’amener

la pluie, quand il le veut. Il y a quelques années, un

jour de mai, le gardien de l’ermitage où se trouve

la vieille statue du saint, la descendit de son socle,

la plaça sur la porte, et se mit à la rouer de coups.

Un passant, étonné d’un pareil traitement, lui en

demanda la raison : « Oh ! moun bouan moussu, ré-

pliqua le sacristain, si lou menavi pas ensin, n’en

pourriou ren faïre ! » (Oh ! mon bon monsieur, si je

ne le traitais pas ainsi, je n’en pourrais rien faire !)

Peu après, la pluie se mit à tomber, et les récoltes

furent sauvées.

Le 13 juillet 1899, près d’Albertville (Savoie),

le curé de Thénésol a béni une nouvelle croix, « la

croix de la Belle-Étoile », rétablie en grande céré-

monie, à une altitude de 1836 mètres, à la place

de l’ancienne, brûlée par les habitants de la com-

mune de Scythenex sous prétexte qu’elle préservait

de la grêle, à leur préjudice, la commune voisine de Mercury-Gémilly. Trois cents personnes avaient

fait, par un rude soleil, le pèlerinage de cette recons-

titution.

M. Bérenger-Féraud rapporte, dans son intéres-

sant recueil, Superstitions et survivances, qu’en cer-

tains endroits de la Provence les bonnes femmes ont

une recette infaillible pour guérir les enfants de la

coqueluche : c’est de faire passer sept fois de suite

l’enfant sous le ventre d’un âne, en allant de droite

à gauche, et surtout jamais de gauche à droite. Il

y a des ânes plus ou moins renommés pour leur

vertu curative. On en connaissait un excellent au

village du Luc, il y a quelques années, et sa réputa-

tion était si grande qu’on lui amenait les enfants de

Draguignan et même de Cannes, c’est-à-dire de plus

de soixante kilomètres.

Le même auteur raconte qu’étant allé, en 1887,

dans une maison religieuse d’une certaine grande

ville de Provence, un de ses amis remarqua que la

statue de saint Joseph, qui ornait le parloir de la

communauté, avait la face tournée contre le mur.

Il crut d’abord à l’inadvertance de quelque domes-

tique ; mais, s’étant informé, il apprit que le saint

avait été mis en pénitence pour ne pas avoir exaucé

les prières qu’on lui avait adressées. L’enquête fut

poussée un peu plus loin et fit savoir qu’on lui avait demandé d’inspirer à un voisin très pieux l’idée de

léguer par testament à la communauté un morceau

de terrain dont elle avait besoin. On a même fait

savoir à ce voisin très pieux que « si saint Joseph

continue à rester sourd aux prières, on le descen-

dra à la cave, et même qu’on le fustigera ». L’au-

teur ajoute : « Je n’en voulais pas croire mes oreilles,

et, cependant, il a bien fallu me rendre à l’évi-

dence, devant les affirmations de plus de vingt per-

sonnes qui avaient eu connaissance de cette pu-

nition. Bien plus, j’ai appris que dans certaines

villes des Bouches-du-Rhône, du Lyonnais, qu’à Pa-

ris même, cette pratique est en usage dans la com-

munauté dont je parle. Ces indications précises ne

permettent pas de mettre en doute la punition du

saint, quelque stupéfiante qu’elle paraisse. »

 

À Toulon, vers 1850, une femme, ayant un en-

fant malade, invoqua un superbe christ en ivoire

qu’elle possédait et pour lequel elle avait une dé-

votion toute particulière. Ce christ provenait, sans

doute, du pillage d’une maison noble en 1795, car

il était d’une grande valeur artistique. Or, l’enfant

mourut, malgré les prières, les neuvaines et les

cierges brûlés. Dans un mouvement de désespoir, la

femme saisit le crucifix et lui dit : « Coquin ! c’est

ainsi que tu as répondu à mes prières. Eh bien ! tiens ! »

Puis, joignant le geste à la parole, elle le jeta par

la fenêtre.

Saint-Simon raconte, dans ses Mémoires, que,

pendant le siège de Namur, en 1692, la pluie s’étant

mise à tomber à verse le jour de la Saint-Médard,

les soldats, furieux de cet événement qui leur pré-

sageait encore quarante jours de pluie, se mirent en

colère contre le saint et brisèrent avec rage toutes

les images qui tombèrent sous leurs mains.

On prend quelquefois les choses plus gaîment,

lors même qu’une neuvaine — ou même deux —

n’amène pas la cessation des pluies. Au temps où,

à Paris, la châsse de sainte Geneviève avait une in-

fluence, on la transportait en procession de Saint-

Etienne-du-Mont à Notre-Dame. Un jour, la proces-

sion était à peine en route que la pluie se mit à tom-

ber. « La sainte se trompe, dit à son voisin l’évêque

de Castres : elle s’imagine qu’on lui demande de la

pluie. »

Le baron d’Hausser rapporte, dans son Voyage

en Italie, la conversation suivante entendue par lui

à Naples :

« Comment va votre enfant ?

— Il a toujours la fièvre.

— Il faut faire brûler un cierge à sainte Ger-trude.

— Ça n’a pas réussi.

— À quelle chapelle êtes-vous allée ?

— Rue de Tolède.

— Ah ! ma pauvre femme ! Cette sainte Gertrude

est la plus mauvaise de tout Naples. On n’obtient

rien d’elle. Allez donc dans l’église de la place des

Carmes, vous verrez que cette sainte Gertrude-là

est bien plus compatissante pour les pauvres gens. »

Dans cette même ville de Naples, ceux qui ont

assisté au miracle annuel de la liquéfaction du sang

de saint Janvier savent combien les spectateurs, les

fidèles sont nerveux, impatients, lorsqu’il tarde à se

produire. En 1872, j’ai failli me faire un mauvais

parti en regardant de trop près le fameux reliquaire

exposé à l’adoration de la foule. — Tout le monde

connaît l’histoire du général Championnet, en 1799,

(arrivée sans doute non point à lui-même, mais à

l’un de ses lieutenants).

Il y a quelques années, visitant la crypte de la

Vierge noire, à Chartres, j’engageai un instant la

conversation avec une paysanne au sortir de l’église.

« Oh ! monsieur, me dit-elle, elle n’est pas aussi

grande dame que Notre-Dame-des-Victoires de Pa-

ris, et elle nous entend bien mieux. » Cette opinion

me rappelait celle de Louis XI, enlevant de son cha-peau la statuette de Notre-Dame d’Embrun pour la

remplacer par celle de Notre-Dame de Cléri, et lui

adressant ensuite avec une tout autre confiance sa

royale prière.

Sans contredit, les superstitions populaires sont

si répandues, qu’on en rencontre partout. Je tra-

versais récemment un vieux village du moyen âge,

perché comme un nid d’aigle sur une montagne

escarpée du département des Alpes-Maritimes, et,

comme je visitais l’église, le médecin du pays, sa-

vant archéologue, qui m’accompagnait, me fit re-

marquer un tronc dans lequel les fidèles jettent

de petits billets, accompagnés d’une offrande, à

l’adresse de saint Antoine de Padoue, pour retrou-

ver les objets perdus. La réponse arrive assez sou-

vent, sur le même billet, dans une petite niche voi-

sine.

La crédulité revêt toutes les formes. Celle des

usages et des coutumes plus ou moins bizarres re-

latifs au mariage n’est pas la moins étonnante, et

il ne sera pas sans intérêt d’en rappeler quelques

exemples.

Dans le village de Bauduen, en Provence, il y a

un rocher formant plan incliné. Le jour de la fête

patronale, les jeunes filles désireuses de se marier

viennent, depuis un temps immémorial, glisser sur ce rocher, ce qui l’a rendu poli comme du marbre.

Au village de Saint-Ours, dans les Basses-Alpes,

on voit aussi une pierre sur laquelle les jeunes

filles vont glisser pour trouver un mari et les jeunes

femmes pour devenir mères.

À Loches, les femmes sans enfants vont glis-

ser sur une « meule de Saint-Ours » comme celles

de Bauduen et des Basses-Alpes. Cette croyance ne

date pas d’aujourd’hui, car on la trouve déjà dans la

Grèce ancienne. Elle est en grande faveur en Tuni-

sie.

Le pèlerinage de la Sainte-Baume, entre Mar-

seille et Toulon, passe, depuis plus de mille ans,

pour assurer le mariage et la progéniture, et est

l’objet d’un culte très convaincu de la part des pay-

sannes de Provence.

En un grand nombre de points de la France, les

jeunes filles pressées de se marier vont jeter des

feuilles de saule ou des épingles de bois dans les fon-

taines. Si la feuille suit directement le courant, ou si

l’épingle surnage, la demoiselle sera demandée par

un épouseur avant la fin de l’année.

Près de Guérande, en Bretagne, les jeunes filles

vont placer dans les fentes d’un dolmen des mor-

ceaux de laine de couleur rose, pour se marier dans

l’année.

À Saint-Junien-les-Courbes, dans la Haute-

Vienne, elles évoquent saint Eutrope et suspendent

à une croix la jarretière de leur jambe gauche.

Au bourg d’Oisans, dans l’Isère, elles se rendent

au mois de juin à la chapelle de la montagne de

Brandes, près de laquelle se trouve une pierre ver-

ticale en forme de cône, contre laquelle elles se

mettent à genoux en la touchant dévotement de

leurs jambes.

À Laval, dans l’église d’Avesnières, il y a une

grande statue de saint Christophe, dans les jambes

de laquelle les filles et les garçons qui souhaitent se

marier dans l’année vont planter des épingles.

Près de Perros (Côtes-du-Nord), dans la chapelle

de Saint-Guiriez, les filles vont en pèlerinage pour

se marier et plantent des épingles dans le nez du

saint pour se le rendre particulièrement favorable.

Dans la vallée du Lunain (Seine-et-Marne), il y

a un menhir appelé Pierre frite, où les jeunes gens

décidés au mariage vont planter des clous ou des

épingles.

Près de Troyes, les jeunes filles qui veulent se

marier vont jeter une épingle sur un tertre appelé

la Croix de Beigne.

Aux environs de Verdun, les femmes qui désirent

des enfants vont s’asseoir sur un rocher, où se voit l’empreinte d’une femme qui se serait assise sur un

bloc plastique, et qui s’appelle dans le pays la chaise

de Sainte-Lucie. Elles croient que cet acte est favo-

rable à leur désir, et il paraît qu’Anne d’Autriche s’y

est assise avant la naissance de Louis XIV. Il en est

de même à Sampiques (Meuse).

Dans les Ardennes, c’est la protection de sainte

Philomène qui est la plus efficace pour empêcher les

filles de coiffer sainte Catherine.

À Bourges, on voyait, il n’y a pas longtemps en-

core, dans la rue Chevrière du faubourg du Châ-

teau, une statue du bon saint Greluchon, placée

dans le mur d’une maison, et que les femmes dé-

sireuses de maternité allaient racler pour en faire

un breuvage fécondant. À Poligny, dans le Jura, les

jeunes femmes vont, dans le même but, embrasser

une pierre levée qui est, dit la légende, la pétrifi-

cation d’un géant ayant voulu violenter une jeune

fille.

À Dourgues, dans le Tarn, près de la chapelle

de Saint-Ferréol, on voit des rochers percés dans

lesquels les paralytiques et les boiteux vont passer

pour se guérir. Dans le caveau de l’église de Kim-

perlé, il y a une pierre verticale percée d’un trou,

dans lequel passent ceux qui ont mal à la tête. Dans

la lande de Saint-Siméon, dans l’Orne, les malades traversent un dolmen qui passe pour avoir la vertu

de guérir un grand nombre de maladies 1.

M. Martinet a trouvé près de cinquante fon-

taines dont les propriétés extraordinaires semblent

remonter aux temps les plus reculés. Il a recueilli

avec soin les légendes de la Bretagne et du Berry,

que l’on récite encore dans les contes de la veillée.

C’est le pays des Meneux-de-Loups, des Loups-

Garous, des Sorts. Certaines régions, entre autres,

y sont l’objet des terreurs les plus superstitieuses ;

leurs forêts sont peuplées de Laveuses-de-Nuit,

leurs marais de Feux Follets. Dès la tombée de la

nuit, les profondeurs mystérieuses des bois se rem-

plissent de bruits sinistres ; de lugubres fantômes

se glissent le long des arbres, secoués par des forces

invisibles. Malheur à celui qui s’engagerait dans ces

sombres retraites ! Il n’en reviendrait jamais.

Les villages et les chaumières d’une partie du

Bas-Berry admettent toujours l’existence de géants

qui, autrefois, ont habité le pays, et qui ont formé les

éminences naturelles ou artificielles si nombreuses

dans cette région. Ces géants sont personnifiés par

Gargantua, dont la légende, toujours populaire, non

seulement dans la partie de l’Indre confinant à la

Creuse, mais dans tout l’ouest de la France, est

 

1. BÉRANGER-FÉRAUD, Superstitions et Survivances. bien antérieure au héros de Rabelais. Rabelais, se-

lon toute probabilité, a emprunté ce mythe aux

croyances de la Saintonge, du Poitou et du Bas-

Berry, qu’il a habités pendant quelque temps.

Le souvenir des fées est encore vivace dans une

foule de localités du Berry ; ce sont elles qui, presque

partout, ont édifié les dolmens et les menhirs

qu’elles portaient, malgré leur pesanteur énorme,

dans leurs tabliers de gaze. On les connaît géné-

ralement sous le nom de Fades, Fadées, Martes,

Marses ; dans quelques régions, pourtant, on les

nomme Dames, Demoiselles, comme dans le Midi.

On les voit errer la nuit et accomplir leurs rites mys-

térieux dans chaque grotte, sur chaque rocher, au-

tour de nombreux dolmens et menhirs semés dans

la contrée qui avoisine les bords pittoresques et sau-

vages de la Creuse, de la Bouzanne, de l’Anglin et du

Portefeuille.

Les Martes sont de grandes femmes hideuses,

maigres, à peine vêtues, aux cheveux longs, noirs et

raides. Du haut de la table d’un dolmen, ou du faîte

d’un menhir, elles appellent parfois, à la tombée de

la nuit, les bergers et les laboureurs, et si ceux-ci

ne se hâtent pas de répondre à leurs avances, elles

les poursuivent. Malheur à celui qui ne fuit pas as-

sez précipitamment, et qu’elles contraignent à subir leurs baisers impudiques.

Les Fades sont bien plus douces et bien moins

turbulentes que les Martes ; elles consacrent géné-

ralement leur temps aux troupeaux. Ce sont elles

qui sont chargées de veiller sur les nombreux tré-

sors enfouis dans de merveilleux souterrains, dont

l’entrée est fermée par les énormes pierres des men-

hirs et des dolmens. Pourtant leur pouvoir expire

chaque année, le dimanche des Rameaux.

À Vertolaye, en Auvergne, on voit une pierre

branlante à laquelle les mères portent leurs en-

fants afin qu’ils soient solides comme la pierre et

conservent toujours l’usage de leurs membres.

Près de Saint-Valery-en-Caux, sur la falaise, on

aperçoit les ruines de l’ancienne chapelle Saint-

Léger, dont il ne subsiste plus guère que le clocher

carré. On y porte les enfants tardifs et on leur fait

faire cinq fois le tour des ruines, afin qu’ils aient le

pas léger.

Saint Hubert protège les chasseurs, saint Roch

guérit de la rage, saint Corneille sauve les bestiaux,

saint Cloud guérit les clous, saint Aignan la teigne,

etc.

Ces croyances sont très anciennes : Pausanias

raconte qu’il y avait à Hyette, en Béotie, un temple

d’Hercule avec une pierre brute qui guérissait les malades ; à Alpenus, une pierre consacrée à Nep-

tune avait la même propriété, etc.

 

J’ai assisté quelquefois, dans les environs de Pa-

ris même, à Morsang-sur-Orge, non loin de Juvisy, à

la fête du solstice d’été, au feu de la Saint-Jean, au-

trefois païenne, aujourd’hui christianisée, mais tou-

jours empreinte de la superstitieuse crédulité an-

tique. Le Soleil, dieu de la vie, vient de se coucher

dans l’occident lumineux, le crépuscule s’étend sur

la nature ; sur la place de l’église, un bûcher a été

préparé, un beau sapin extrait de la forêt voisine ;

un prêtre sort de l’église avec les enfants de chœur

et les chantres, et vient bénir le bûcher ; on y met le

feu, et la flamme éclatante pétille ; tout le village est

là ; les garçons et les filles approchent, attendent le

brasier final ; les filles doivent sauter sans se brûler,

et la plus audacieuse est la plus remarquée : elle

se mariera sûrement avant la fin de l’année. Puis

les tisons doivent être emportés avant d’être consu-

més : ils préserveront les demeures, comme le buis

bénit des Rameaux, contre l’incendie et la foudre.

Beaucoup ajoutent encore aujourd’hui la plus naïve

confiance en cet usage traditionnel, qui remonte aux

Gallo-Romains d’il y a quinze ou dix-huit siècles, et

sans doute beaucoup plus haut. Les feux de la Saint-

Jean subsistent encore de nos jours, du reste, sur la plus grande partie de la France — j’allais écrire de

la Gaule.

Qui ne connaît aussi les crêpes de la Chande-

leur ? Elles portent bonheur à l’agriculture, au com-

merce, à toutes les entreprises ; il faut en faire ce

jour-là (2 février), et surtout ne pas les manquer.

Napoléon, avant de partir pour la Russie, faisait des

crêpes et disait en riant : « Si je retourne celle-ci,

je gagnerai la première bataille ! et celle-là, la se-

conde ! » Il en retourna une, deux, trois, mais la qua-

trième retomba dans le feu, — présageant, dit un

historien, l’incendie de Moscou.

En Berry, à la Châtelette, saint Guignolet rend

les femmes fécondes ; à Bourges, c’est saint Gre-

luchon ; au Bourg Dieu, c’est saint Guerlichon ; à

Vendres, dans l’Allier, c’est saint Phoutin ; à Sam-

pigny, dans la Meuse, c’est saint Foutin ; à Auxerre,

c’est saint Faustin, etc. Malgré la surveillance des

curés, les femmes grattaient certaine partie du

corps de ces saints et buvaient cette poussière dans

un verre d’eau.

À Gargilesse, dans la Creuse, le curé ayant fait

disparaître de l’église saint Greluchon, les femmes

dont le rêve est d’être mère vont maintenant gratter

une statue en marbre de la tombe de Guillaume de

Naillac, qui, paraît-il, est déjà fortement usée.

À Rocamadour, dans le Rouergue, les femmes qui

ne sont pas satisfaites de leur mari vont baiser et

faire jouer le verrou de la porte de l’église, ou bien

toucher une barre de fer qu’on appelle le braque-

mart de Roland.

À Anvers, les femmes invoquent contre la stéri-

lité le « saint prépuce de Jésus-Christ » qui leur a été

envoyé tout exprès dans ce but, de Jérusalem, par

Godefroy de Bouillon, marquis d’Anvers 2, dans l’es-

pérance de leur faire oublier leur ancien culte païen

pour « le Ters », objet de piété connu sous un autre

nom par les dames romaines. Il y a une confrérie

spéciale pour ce souvenir de la circoncision, fête qui

fort illogiquement, ouvre d’ailleurs nos calendriers

chrétiens 3 !

On croit encore, en bien des provinces, à divers

genres de sorciers. En Provence, par exemple, on

croit aux noueurs d’aiguillettes, qui empêchent la

consommation du mariage, comme on croit en Ita-

lie au mauvais œil, comme on croit en Alsace aux

loups-garous. Mais on croit aussi aux moyens d’an-

 

2. Cette relique est également conservée à Rome, à Saint-

Jean-de-Latran.

3. La fantaisie religieuse n’a vraiment pas de bornes. J’ouvre

un journal, mes yeux tombent sur le compte-rendu d’un procès fait à une sœur du couvent du Bon-Pasteur d’Angers, qui s’ap-pelle sœur Circoncision !

nuler les sorts. À Toulon, notamment, les coutu-

rières mettent, encore aujourd’hui, du sel dans l’our-

let des robes de noce, le sel ayant la propriété d’as-

surer le parfait bonheur des nouveaux mariés.

À Paris, comme à Rome au temps de Tibère, on

n’a pas cessé de consulter les tireurs d’horoscopes

qui prédisent l’avenir par les règles astrologiques

de la position des étoiles et des planètes le jour de

la naissance. Il y a encore des astrologues ! Or, com-

ment peut-on croire à la valeur d’un horoscope, lors-

qu’on sait qu’il naît en moyenne un enfant par se-

conde sur l’ensemble du globe, soit une soixantaine

par minute ou environ 3600 par heure, ou 86 400

par jour, que si les étoiles et les planètes avaient une

influence réelle sur les destinées, dix enfants nés au

même moment devraient avoir le même avenir : une

reine et une fille de ferme qui deviennent mères en

même temps devraient donner le jour à deux êtres

régis par les mêmes lois, etc., etc.

La croyance aux amulettes, aux grigris, aux mé-

dailles, aux scapulaires, est aussi vivace chez les

peuples civilisés que chez les sauvages, et en France

qu’au Soudan et au Congo. Il suffit, pour en être

édifié, de lire certains ouvrages, tels que les livres

de Mgr de Ségur, de Dom Guéranger, ou de l’abbé

de Saint-Paul sur la médaille de Saint-Benoît. On y voit, par exemple, que cette médaille de saint Be-

noît, approuvée par le pape Benoît XIV, guérit tout :

les maux de dents, de gorge, de tête, purifie l’eau

des puits, fait pousser les arbres, arrête les incen-

dies, protège les chevaux, les vaches, les chats, les

poules, les arbres, la vigne, les verres de lampe, etc.,

etc. Je n’invente rien. Voici quelques citations :

« Une vache toussait d’une manière violente,

écrit Dom Guéronger (Croix de Saint-Benoît, p. 72),

ne mangeait point et ne donnait plus de lait. Le vi-

siteur traça sur le front de l’animal le signe de la

croix, en employant la formule inscrite sur la mé-

daille ; il recommanda de plonger celle-ci dans un

peu d’eau et de son, que l’on ferait boire tous les

jours à la vache (bonne précaution) jusqu’à parfaite

guérison, et suspendit une médaille dans l’étable.

Quelques semaines plus tard, il eut la satisfaction

d’apprendre que la vache était complètement réta-

blie. »

La même médaille agit sur les arbres. « Je cou-

pai toutes les grosses branches et ne laissai que le

tronc, écrit-on à l’auteur de l’ouvrage Origine et ef-

fets admirables de la croix de Saint-Benoît, l’abbé de

Saint-Paul. Le trait de scie m’ayant démontré que

les branches étaient réellement mortes, je plaçai im-

médiatement sous l’écorce une médaille de Saint-Benoît, en priant le grand saint de faire revivre ce

bel arbre qui faisait l’admiration de la contrée. Au

printemps, il a repris son luxuriant feuillage. »

Pendant la Commune, « des médailles glissées

dans la barricade de la rue de Rivoli ont préservé le

ministère de la marine ainsi que le dépôt des cartes

et plans 4 ».

Qui ne se souvient aussi de l’histoire de la sainte

 

4. Voy. PAUL PARFAIT, l’Arsenal de la Dévotion et le Dossier

des Pèlerinages. Ce recueil des superstitions pourrait être conti-nué. Saint Antoine de Padoue paraît en grande faveur en ce mo-ment. On lit dans le journal la Croix du 7 septembre 1899 : « 385 lettres ont été déposées cette semaine dans le tronc de saint An-toine, 8, rue François-Ier. Elles annonçaient ou recommandaient : 72 guérisons, 104 grâces spirituelles, 227 grâces temporelles, 81 conversions, 59 emplois, 317 actions de grâces, 12 vocations, 15 mariages, 302 grâces particulières, 53 écoles, 47 maisons reli-gieuses, 109 maisons de commerce, 8 objets perdus, 14 examens, 96 familles, 56 défunts, 15 procès, 106 jeunes gens, 8 paroisses. Un pauvre ouvrier, père de huit enfants, a fait promesse de 5 francs à saint Antoine de Padoue, et se voyant un peu mieux, il envoie la somme et le prie de ne plus le laisser retomber dans les mêmes douleurs. — Loir-et-Cher : « Je vous adresse 1 fr. 50, somme que nous avons promise tous les mois pour notre culture et notre commerce. » Etc. — Les perquisitions faites le 11 no-vembre 1899 dans cette maison des Pères Assomptionnistes ont fait découvrir 1 580 000 francs dans le coffre-fort, plus 11 testa-ments, etc. Ce sont eux qui ont inventé les « Voyageurs de désir » : Vous ne pouvez pas aller à Lourdes ; envoyez toujours l’argent, on priera pour vous, ad intentionem. larme de Vendôme, versée par Jésus-Christ sur la

mort de Lazare, recueillie par un ange et conservée

dans un coffret d’or ? Elle a été pendant des siècles

à Vendôme la source de nombreux miracles et de

grands revenus. Et les cheveux de la Vierge Marie

que l’on nous montre à Naples ! Et la robe sans cou-

ture de Jésus offerte à la vénération des crédules à

l’église d’Argenteuil et à Trèves, etc., etc. ?

La crédulité est partout. Voyez, dans les églises,

les cierges que l’on fait brûler devant les images et

les statues des saints pour obtenir du ciel la guéri-

son d’un malade, la réussite d’une affaire, le suc-

cès d’un examen, etc. Ces cierges qui en brûlant

représentent des prières s’élevant vers le ciel ne

rappellent-ils pas les moulins à prières que les Thi-

bétains font tourner, en s’imaginant attirer les bé-

nédictions divines ?

Tout le monde connaît l’histoire de Notre-Dame-

de-Lorette, de la maison de la Vierge Marie, « Santa

Casa » qui aurait fait un voyage aérien de Naza-

reth à Lorette, en l’an 1291, en s’arrêtant en Dal-

matie. L’église qui la renferme a été terminée par

Bramante, sous le pontificat de Jules II, en 1515.

La Santa Casa, bâtie en briques, mesure 10 m. 60

de longueur, 4 m. 36 de largeur et 6 m. 21 de hau-

teur. Naguère encore, il n’eût pas été de bon goût de douter de l’authenticité de cette maison et de son

transport miraculeux à travers les airs.

Aujourd’hui, Notre-Dame-de-Lorette est rempla-

cée par Notre-Dame-de-Lourdes. Les administra-

teurs de cette exploitation en règle ne se donnent

même pas la peine de masquer le mépris qu’ils

professent pour la crédulité des fidèles. Il suffit de

lire, pour en juger, l’inscription qu’ils ont gravée en

lettres d’or sur une plaque de marbre, où l’on fait

dire à la MÈRE DE DIEU, s’adressant à la petite Ber-

nadette : « Faites-moi la grâce de revenir ici ! », ou

encore : « Je désire qu’il vienne du monde », ou en-

core : « Allez vous laver dans cette eau et mangez de

cette herbe ».

Il n’est pas rare de rencontrer des personnes qui

nient imperturbablement les questions dont nous

nous occupons ici et qui acceptent carrément les ab-

surdités les plus colossales, par exemple, l’anecdote

du déluge universel racontée dans la Bible, dans la-

quelle il est écrit que, « les bondes du réservoir des

eaux supérieures ayant été ouvertes », l’eau coula

du ciel en cataracte pendant quarante jours et qua-

rante nuits, s’éleva sur toute la terre de quinze cou-

dées au-dessus des plus hautes montagnes, et porta

pendant cent cinquante jours l’arche dans laquelle

Noé avait fait entrer un mâle et une femelle de toutes les espèces d’animaux existant sur le globe.

Aucun conte des Mille et une Nuits n’atteint à la

première cheville de cette arche ; mais la crédulité

religieuse est si aveugle qu’elle l’accepte sans com-

mentaire, comme elle affirme le miracle de Josué ar-

rêtant le Soleil !

 

Et dans les sujets dont nous avons à nous entre-

tenir ici, dans les récits d’apparitions, de manifes-

tations, de rêves prémonitoires, de pressentiments,

d’expériences d’hypnotisme et de spiritisme, quelle

libre carrière ne s’est pas donnée la crédulité ? J’ai

connu un officier de grande valeur qui ne doutait

pas un seul instant de l’identité des noms donnés

par sa table, et qui s’entretenait avec Leibniz et

Spinosa tous les dimanches après déjeuner. J’en ai

connu un autre qui faisait de la philosophie sociale

avec Jean Valjean, sans avoir jamais songé à l’ori-

gine purement romanesque de cet être imaginaire.

Une grande et noble dame, d’un âge déjà mûr, fort

intelligente, qui avait jadis connu très intimement

lord Byron, l’évoquait tous les samedis soir pour

le consulter sur ses placements financiers. Un doc-

teur en médecine de la Faculté de Paris avait choisi

pour amis de l’autre monde le Dante et Béatrix, qui

venaient régulièrement causer avec lui, mais « pas

ensemble », disait-il, car « il leur est défendu de se rapprocher ». Une dévote du spiritisme était grave-

ment occupée à faire des mariages posthumes dans

l’autre monde. Un médium extravagant, qui avait

eu douze enfants et en avait perdu sept, demandait

à ceux-ci tous les mois leur état de santé et leurs oc-

cupations, qu’il inscrivait régulièrement. Un autre

appelait « l’âme de la Terre », qui lui répondait et

qui dirigeait toutes ses pensées. Etc., etc.

Le spiritisme a été employé, comme la religion,

à bien des usages n’ayant qu’un vague rapport avec

lui. Il a servi à faire des mariages, sérieux ou pas-

sagers, à exploiter des caractères faibles, à cap-

ter des testaments. J’ai connu une femme, aimable

d’ailleurs, qui est devenue marquise et fort riche en

faisant dire par une table à celui dont elle convoi-

tait le nom que sa première femme la désignait elle-

même pour lui succéder. J’ai connu une veuve dont

l’enfant qui venait de naître a été annoncé et ac-

cepté comme la réincarnation d’un enfant tendre-

ment aimé et le lien providentiel tout indiqué pour

un nouveau mariage. J’en connais une aussi qui,

sous prétexte de spiritisme, vend des anneaux caba-

listiques par lesquels elle guérit toutes les maladies.

Etc., etc.

Une bonne histoire aussi, c’est celle du Diable

au dix-neuvième siècle, de la franc-maçonnerie lu-ciférienne et de Diana Vaughan, qui mystifia une

partie notable du clergé français, plusieurs évêques,

deux cardinaux et le pape Léon XIII lui-même, quoi-

qu’elle eût été forgée de toutes pièces par Léo Taxil,

comme il l’a cyniquement avoué en 1897. Les appa-

ritions de diables et de diablesses dans des cérémo-

nies impies et obscènes avaient été prises au sérieux

par de graves théologiens.

On peut avouer, du reste, que la crédulité po-

litique est encore plus extravagante que la crédu-

lité religieuse. Quand on songe qu’à l’heure actuelle

les Français, les Allemands, les Russes, les Anglais,

les Italiens, les Autrichiens, etc., etc., croient encore

qu’ils doivent être soldats et habiter des casernes

nauséabondes en faisant des exercices grotesques,

et que tous les citoyens de l’Europe dépensent, pour

la gloire de prétendues frontières tracées sur le pa-

pier, 16 millions par jour employés à empêcher les

hommes de rester chez eux, chacun à son métier et à

ses devoirs, on sent vraiment que l’âge de raison n’a

pas encore sonné pour notre pauvre petite planète,

et que la servitude volontaire fait partie du patri-

moine de l’humanité.

Oui, notre espèce est très imparfaite, et la cré-

dulité humaine nous offre des sujets aussi dignes

d’attention que l’incrédulité de parti pris. Qu’il est donc difficile de se tenir dans le juste milieu et de

suivre tranquillement les préceptes de la raison !

Oui, la crédulité existe toujours, en perpétuelle

balance avec l’incrédulité. Défions-nous de l’une

comme de l’autre. Les augures ne sont pas morts,

le progrès n’a ni tué les aruspices, ni aboli les pré-

sages, et l’espèce humaine n’avance pas vite en

intelligence. J’ajouterai toutefois, avec Humboldt,

qu’un présomptueux scepticisme, qui rejette les

faits sans examen, est à certains égards plus blâ-

mable qu’une crédulité irraisonnée.

Il serait facile de multiplier ces exemples. J’ai

simplement voulu montrer, dans ce second chapitre,

que nous devons nous tenir en garde contre la cré-

dulité, au même titre que contre l’incrédulité. Ce

sont là deux excès contraires, à égale distance des-

quels nous devons nous efforcer de nous maintenir,

dans l’acceptation et dans l’examen des faits extra-

ordinaires dont nous allons nous entretenir.

Ne nions rien ; n’affirmons rien : observons im-

partialement. C’est peut-être la position la plus dif-

ficile à tenir dans cet ordre de choses. Pour moi, je

prie ceux qui seraient tentés de m’accuser soit de

crédulité, soit d’incrédulité, de ne pas le faire à la

légère, et de ne pas perdre de vue que je me tiens

constamment sur mes gardes : JE CHERCHE.