L'inconnue de Peshawar

Cheryl Benard · Chapitre 1 sur 15

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L'inconnue de Peshawar

Introduction

 

Août, hôtel Khaybar Intercontinental, à la périphérie de Peshawar. Au moment où les dîneurs de la salle à manger du rez-de-chaussée s’attardent devant le « Buffet Moghol » du chef — un assortiment de brochettes, currys et desserts saupoudrés d’argent, présentés dans d’immenses vasques en cuivre et tous servis « à volonté » —, au troisième étage, Youssouf, le serveur, attend la commande nocturne de la chambre 307. Un hamburger et des frites, tous les soirs sans exception. Tandis qu’il lézarde près du téléphone dans son réduit au bout du couloir, un bruit alerte Youssouf ; se retournant, il aperçoit une femme emmitouflée dans un tchador vert à petits plis, qui passe le coin d’un pas pressé et s’engouffre dans l’escalier. La chose est inhabituelle : si les occasions de croiser des clientes de l’hôtel en train de gagner la piscine en maillot de bain sont aussi fréquentes qu’appréciées, il est en revanche rarissime quelles sortent en tchador. Youssouf en conclut qu’il doit s’agir d’une proche parente d’un des membres du personnel et, laissant tomber le sujet, se demande une fois encore ce qui peut bien perturber le si prévisible Américain de la 307.

Ne risque-t-il pas de mourir de faim, sans sa dose nocturne de hamburger ? se demande irrévérencieusement Youssouf.

Plus tard, il regrettera cette pensée. Le gros Américain sympathique ne l’appellera plus, ni ce soir ni jamais. Il est parti sans laisser d’autre trace qu’un message cryptique barbouillé en lettres de sang sur une machine à glaçons. Le terne, le quelconque Malone va d’ici peu devenir un casse-tête pour les chargés des relations internationales, un communiqué de trois minutes dans le journal télévisé du Maryland, une épine dans le pied de l’inspecteur Ikbal — un os dans l’histoire que je m’apprête à vous conter.

Les événements que je vais vous narrer se sont produits à Peshawar, une ville frontière peu attrayante située dans la moins sûre des régions de ce pays peu sûr s’il en est qu’est le Pakistan. Peu attrayante, quoique, pour ceux d’entre nous que rien n’oblige à y vivre, touristique, et absolument sans équivalent : c’est en vain que l’on chercherait sur cette planète un lieu qui ressemble à Peshawar. La ville a quelque chose d’extraterrestre, de déconcertant, mais cela tient peut-être tout simplement à la brusque augmentation du taux d’adrénaline des visiteurs. Ici, en effet, le corps et tous les réflexes hurlent de rester prudent, de se tenir sur ses gardes — et, pour peu que les réflexes aient deux sous de bon sens, ils enjoindront au visiteur de repartir sur-le-champ sans demander son reste. Impossible d’associer Peshawar a un autre endroit, ni à une autre époque. Hasarder quelques pas dans la rue, c’est embarquer sur des montagnes russes à remonter le temps : qui s’y risque est aussitôt catapulté à travers les siècles. Peshawar… Non, assez : je ne rends pas justice à la ville, Il faudrait que vous puissiez vous la représenter, la voir vraiment se dresser devant vous, et pour cela rien ne vaut le recul. Éloignons-nous donc de plusieurs kilomètres, gagnons la morne plaine poussiéreuse qui la cerne afin d’abord de bien comprendre où se trouve cette capitale de la province : au milieu du néant. Donnant de loin l’impression de flotter dans les brumes jaunes de la pollution et du gasoil, elle se tient entre le désert et les montagnes, les ascètes qui craignent Dieu et les chefs de guerre sans foi ni loi. Gengis Khan se serait senti chez lui, ici. Karl Marx aussi.

Mais je m’égare. Nous sommes encore à des lieues de Peshawar. Imaginons que nous en approchons doucement. Le soir tombe, nous sommes en voiture. Rien pour accrocher l’œil, alentour, sinon une plaine nue et poussiéreuse, barrée çà et là par une corniche rocheuse ou la coulée d’une rivière.

Écoutons un peu de musique. Pourquoi pas un ghazal, interprété par Malika Pukhraj ? Le ghazal, un genre qui s’apparente à la ballade, signifie littéralement « gazelle ». C’est toujours une chanson triste, plus que triste, même : l’art du ghazal consiste à rendre la tristesse poignante de l’instant où la gazelle, traquée par le chasseur, comprend que sa mort est imminente ; où le chasseur, encore paralysé par la beauté de la gazelle, sait que sa torpeur ne va pas durer et qu’il finira par tuer l’animal. Le ghazal chante cette seconde d’éternité où les regards de la proie et du chasseur se croisent. Pétrifiée d’effroi, la gazelle ne peut fuir ; ému par sa grâce, le chasseur ne peut tirer. Ils se perdent dans les yeux l’un de l’autre, mais savent tous deux que le moment n’est pas destiné à durer : lorsqu’il prendra fin, l’intransigeance achèvera la grâce pour la transformer en charogne. Tout le ressort du ghazal repose sur l’idée que ce moment fatal est trait pour trait l’analogie de l’amour. D’où ce premier enseignement : ce n’est pas là un pays d’incurables romantiques. Un bon ghazal lève en celui qui l’écoute une merveilleuse mélancolie. Souvent, de plus, ce chant repose sur une certaine confusion des genres qui le met au diapason de notre histoire. Personne ne s’y trompe, cependant. Si équivoques que puissent être la voix ou le texte, l’auditoire sait parfaitement que la femme tient systématiquement le rôle de la gazelle, et l’homme celui du chasseur.

Alors que nous nous attardons dans les contours désolés de cette province frontalière, laissons donc Malika Pukhraj chanter l’amour non payé de retour, de sa voix aux accents aussi beaux et dépouillés que l’horizon. Qu’elle se dépêche, toutefois, car déjà d’autres bruits, plus prosaïques, menacent de prendre le dessus : c’est un tintamarre de cris, de jurons, de crissements de pneus, de klaxons actionnés en permanence par des poings et des coudes agressifs. Notre petite route sans charme se jette dans une sorte de voie expresse étroite et encombrée. Là, des cohortes de conducteurs apparemment fous furieux poussent leurs véhicules dans le désert à des vitesses téméraires. Lesdits véhicules ne sont d’ailleurs pas moins déconcertants que leurs pilotes : camionnettes décorées de scènes fantasques dans des couleurs fluo, autocars ficelés sur toute leur longueur de guirlandes de petites ampoules rouges et vertes qui clignotent dans la nuit sur les tôles de ces sapins de Noël lancés à vive allure vers Peshawar. Les bas-côtés sont jonchés de carcasses renversées qui n’arriveront jamais à destination, mais nul n’y prend garde. C’est à qui doublera le plus vite dans les virages en épingle à cheveux, à qui osera le dérapage le moins contrôlé à droite ou à gauche de la chaussée : le panache s’impose, aux abords de Peshawar.

Dans la nuit qui s’épaissit, la pauvre Malika Pukhraj continue doucement à geindre l’histoire de sa trahison ; il n’y a pas place pour les gazelles dans ce repaire de chasseurs.

 

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