L'inconnue de Peshawar

Cheryl Benard · Chapitre 11 sur 15

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L'inconnue de Peshawar

Chapitre 10

 

Le Maulana se sent en paix avec le monde. Il est un homme neuf, cela ne peut échapper à personne. Non seulement il sourit fréquemment, mais de plus sa voix prend des inflexions plus douces, plus suaves. Jusqu’à son aspect physique, qui paraît transformé : lui, dont le corps bien enrobé dégageait autrefois une aura imposante, a maintenant l’air aimablement replet d’un bon vivant qui aurait englouti d’innombrables platées de pullau, spécialité locale d’autant plus appréciée qu’elle est généreusement farcie de raisins secs et dégoulinante de gras. Sa version des événements se répand comme une traînée de poudre parmi les fidèles, qui accueillent avec des soupirs admiratifs l’annonce de son mariage imminent. Mû par la charité, le Maulana va épouser une jeune indigente, fille d’un de ses lointains cousins ; il suit en cela l’exemple du Prophète — que la paix soit avec Lui — qui Se maria souvent, vécut heureux en ménage et accumula de la sorte (selon la remarque acerbe d’une Sienne épouse) beaucoup plus que les quatre compagnes légitimes que Dieu autorise aux musulmans, grâce à des dispenses spéciales fort opportunément tombées du ciel sitôt que Son œil ou Son esprit stratège se posait sur une candidate désirable.

Deux voix dissonantes s’élèvent toutefois, en discret contrepoint au concert unanime de louanges et de félicitations qui salue le projet trois fois saint du Maulana : celle de Mouchahed, qui jure, éclate de rire, jure de plus belle au fur et à mesure qu’il se pénètre de l’absurdité de ce rebondissement inattendu ; celle de Fatima, qui promet solennellement de ne jamais appartenir au Maulana, de ne jamais l’épouser, de n’être jamais sa femme.

« Évidemment que tu ne vas pas épouser ce porc immonde ! s’exclame Mouchahed. Tu vas te marier avec moi. »

Témoin de cette conversation, Shabnam évite le regard de Fatima, car elle craint d’y percevoir la terrible vulnérabilité qu’engendrent l’espoir et la confiance. Grands mots, paroles en l’air ! Fatima peut-elle ajouter foi à ces beaux discours, elle qui devrait savoir tout ce qu’il faut savoir sur les hommes mais donne l’impression de n’avoir jamais rien appris ?

À la prière du vendredi, le Maulana suscite chez ses fans surprise et déception. Au lieu de son prêche habituel sur le courroux et le châtiment divins, il entonne des sourates sur l’insondable miséricorde de Dieu à l’égard de la faiblesse humaine. Au lieu des semonces quasi pornographiques que la plupart des fidèles attendent toute la semaine en frémissant d’impatience lubrique, il reprend les admonestations du Prophète sur la douceur et l’indulgence dont l’homme se doit d’user envers la femme.

Sous les pieds des mères s’étend le Paradis, dit-il en citant le Prophète. Les femmes élèvent les enfants. En étant les premières éducatrices, elles font œuvre de prophétesses ; moralité, il ne faut pas traiter sa femme en servante.

Bonté divine ! Que de gentillesses, que de gracieusetés sortent de la bouche jusqu’alors écumante de notre Maulana ! Ses fidèles, d’abord décontenancés, puis désappointés, se laissent peu à peu gagner par tant de contagieuse et placide magnanimité. L’après-midi de ce vendredi, des centaines de femmes hocheront la tête avec stupéfaction devant les marques d’affection débonnaires dont vont les gratifier leurs époux, qui d’ordinaire rentrent de la mosquée bouffis de suffisance et de mépris masculins.

Si seulement Fatima comprenait tout cela, il ne lui paraîtrait peut-être pas absurde de consacrer sa vie à la pacification de l’islam militant. Oui, oui : si elle se vouait à exorciser les démons du Maulana, qui sait si l’islamisme radical tel qu’il se développe au Pakistan ne prendrait pas un tour différent, plus clément ? Fatima n’étant toutefois qu’une faible femme ignare, ces abstractions restent largement hors de sa portée. Elle ne sait qu’une chose : il est hors de question, absolument hors de question, qu’elle supporte une seule fois de plus que cette espèce de gros Maulana affreux se jette sur elle.

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer les traits de caractère auxquels Fatima doit sa personnalité exceptionnelle, sinon dangereuse. Il en est un que j’ai oublié de mentionner : son apparente capacité à susciter la passion. Elle est arrivée à se faire aimer du Maulana. Ce blasé de Walid Khan lui-même s’en est épris. Sans parler de Mouchahed, qui éprouve à son égard bien des sentiments — encore que ça ne prouve sans doute pas grand-chose, car ce garçon est un indécrottable romantique. Djamila, elle, éprouve au mieux de la gratitude pour la lucrative petite mouche tombée dans la toile d’araignée du Maulana, mais il convient de préciser que, pour ce qui concerne Djamila, rien ne ressemble plus à l’amour que la reconnaissance. Cette femme est une mouche ambitionnant d’être admise dans la société des araignées, et quand on a ce genre de rêve, il est préférable de ne pas laisser les sentiments interférer.

Quant à Michael Malone, c’est de la peur que lui a inspiré Fatima. Même quand elle eut retiré son tchadri, même quand il eut compris de quoi il retournait, même après qu’elle eut quitté la chambre sans qu’il l’ait seulement touchée — lui, Micky Malone le parano, terrifié par les MST et qui se méfie du chantage — même alors qu’il allait en vitesse chercher des glaçons pour se préparer un remontant, l’image qui s’imprima à jamais dans sa mémoire ne fut pas celle du corps à la pâleur sidérante émergeant nu du tchadri vert absinthe, mais celle du visage de Fatima.

À propos, Ikbal est au courant, pour Fatima. Il sait que Walid Khan possède, entre autres bottes secrètes professionnelles, une danseuse libanaise, une manucure palestinienne, une masseuse autrichienne et toute une ribambelle de filles sans ressources qui se plient à ses quatre volontés. Fatima est noyée dans la masse ; il n’y a aucune raison qu’on la remarque plus qu’une autre.

Isa est devenu l’ombre de Fatima, ce qui lui donne du fil à retordre. Ce n’est pas comme si sa sœur embauchait à neuf heures pour finir à cinq heures. Ses horaires sont tout sauf réguliers. Certains jours, elle sort en début de matinée, d’autres en fin de journée, d’autres encore pas du tout. Parfois, Isa s’aperçoit qu’il a pris en filature Djamila, à peu près de la même taille que Fatima. C’est seulement lorsqu’il l’entend marchander le prix des carottes d’une voix acariâtre qu’il comprend qu’il ne peut s’agir de sa sœur. De dépit, il en abandonne la poursuite, et cinq minutes plus tard se le reproche amèrement : s’il l’avait suivie jusqu’à la maison il aurait pu étudier soigneusement sa démarche afin d’éviter toute confusion ultérieure ! Ce qu’il est bête, alors !

Ou encore, induit en erreur par le grand filet à provisions dont elle s’est chargée, il prend Fatima pour Djamila et reste à son poste au lieu de lui emboîter le pas. Il lui arrive même, lors d’une affreuse méprise, d’être si sûr de reconnaître Fatima à son pas dansant que, sur une impulsion, il se glisse à sa hauteur, s’approche à la frôler et lui glisse à l’oreille : « Ma sœur, c’est moi, Isa. Je suis là pour t’aider. » Aussitôt cette femme (qui en réalité est la jeune nièce de Djamila) se met à hurler qu’un homme l’importune : Isa doit prendre ses jambes à son cou afin d’échapper aux passants indignés.

Un jour, enfin, toutes les conditions sont réunies pour qu’il parvienne à filer Fatima jusqu’au bureau de Khan. À partir de là, il devient considérablement plus facile d’obtenir des renseignements. Tout le monde a une ou deux anecdotes à raconter sur Khan : il est riche, il est puissant ; il possède en propre un bon bout de la province et s’est approprié une proportion non négligeable des âmes qui la peuplent ; il a des villas et des demeures dans les montagnes, des voitures puissantes et des filles superbes ; il donne des fêtes décadentes. Les filles superbes se produisent dans ces fêtes décadentes.

Fatima, fille superbe s’il en est, est reçue chez Khan. Avec semble-t-il la bénédiction du Maulana, ou peut-être même sur son ordre. Glissant facilement de la supposition au savoir, de l’hypothèse à la certitude, Isa grimace de dégoût.

Pendant ce temps-là, Fatima n’entreprend rien qui mérite d’attirer sur elle une attention particulière. La vie suit son cours et les affaires prospèrent, jusqu’au moment où Mouchahed pique sa crise. La scène éclate par une calme journée ordinaire, à cinq heures de l’après-midi. Mouchahed, qui fait antichambre chez son oncle, exhibe déjà — pour un public imaginaire — tous les signes d’un profond mécontentement. Agité, il se lève, jette un regard courroucé par la fenêtre, s’assied, croise et décroise les jambes. Fatima entre à son tour dans la salle d’attente. Le secrétaire pose sur elle des yeux indifférents, puis hoche la tête à l’adresse de Mouchahed. Bon, maintenant qu’elle est là, Mouchahed doit l’amener à l’intercontinental. Elle connaît le numéro de la chambre, il n’aura qu’à la lâcher devant l’entrée principale et attendre qu’elle ressorte. Si seulement elle ressort, glousse le secrétaire, car son rendez-vous d’aujourd’hui n’est pas banal ! Aujourd’hui elle a rendez-vous avec un acteur célèbre, alors attention : pour peu qu’elle soit aussi folle de cinéma que les bonnes femmes en général, on ne la reverra sans doute jamais !

Quoi ! ? Maintenant, même les larbins de son oncle osent le narguer ! C’en est trop pour Mouchahed. Il empoigne l’homme par le revers de sa veste et le colle sans ménagement contre le mur.

« Un mot de plus, le menace-t-il, et je te casse la gueule. À l’avenir, tu n’auras qu’à dire à mon oncle d’envoyer ta bonne femme à l’hôtel, et tu n’auras qu’à l’y conduire toi-même, serf ! »

Sur ces paroles bien senties, il sort en trombe du bureau en criant à Fatima de le suivre. Il la ramène à la maison !

Le secrétaire le regarde partir en secouant la tête. Il a le sang chaud, le petit jeune ! Faut-il avertir Khan ? Non, ça ne vaut pas la peine de le déranger. L’employé, tout serf qu’il est, se sent en mesure de régler le problème. Après tout, ce n’est pas la première fois que cela se produit. Fatima a les pieds sur terre. Une fois que Mouchahed l’aura déposée, elle va sûrement revenir prendre ses instructions au bureau. Afin d’éviter que les choses traînent trop en longueur, mieux vaut toutefois lui envoyer Ahmed. Le deuxième chauffeur l’attendra devant chez elle et l’amènera directement à l’hôtel.

Dans le couloir, Mouchahed a attrapé Fatima par le bras. Il l’oblige à descendre les marches au pas de course et la pousse à l’intérieur de la voiture.

« Mouchahed, je dois aller à l’intercontinental », l’implore Fatima dans une vaine tentative pour le ramener à la raison. Il démarre sans desserrer les dents. « Mouchahed, je m’en fiche de cet acteur, tu sais bien, reprend Fatima d’une petite voix timide. N’écoute pas cet imbécile de Mounir. Il a voulu blaguer, c’est tout. Emmène-moi à l’hôtel, maintenant. Ne recommence pas, s’il te plaît. Ça ne servira qu’à m’attirer des ennuis. »

Bouche cousue, Mouchahed continue à conduire. Fatima se met à pleurer.

Mouchahed se tait toujours. Muet de colère, aveuglé par l’indignation, il fonce au jugé dans les rues de Peshawar sur la musique d’une cassette qui passe à plein volume.

Ahmed a ordre d’aller attendre la femme à l’angle de la maison où elle habite et de l’accompagner à l’hôtel Intercontinental. Elle essaiera peut-être de prendre un taxi-scooter, l’a prévenu Mounir. Comme elle ne sait pas qu’il doit venir, elle risque de ne pas le remarquer, aussi doit-il garder l’œil ouvert et se débrouiller pour qu’elle le repère dès qu’elle sortira de chez elle. Ensuite il l’amènera à l’hôtel. Une fois arrivée là-bas, elle montera directement à la chambre 136. Une suite.

Ahmed prend donc une voiture et va attendre au coin. Il attend drôlement longtemps. Si longtemps qu’il commence à en avoir sa claque. A-t-il le choix, cependant ? B ne peut tout de même pas aller frapper à la porte du Maulana pour réclamer la fille.

Pas loin de vingt bonnes minutes plus tard, sa passagère surgit enfin. Soit, cependant, qu’Ahmed ait relâché sa vigilance, soit qu’elle ait choisi de sortir par une porte dérobée, il rate le moment où elle franchit le seuil et la voit brusquement apparaître près du portail dans son éternel tchadri vert. Il lui semble qu’elle jette un coup d’œil vers la voiture, mais au lieu de se diriger vers lui elle s’engage dans la rue.

« Par ici ! beugle Ahmed. Je t’emmène en bagnole. »

Pas de réponse ; la fille continue à trottiner. Ahmed se met en boule. Où diable court-elle, à présent ? Il n’arrive pas à comprendre que le patron la supporte. Une catin bonne à rien, trop bête pour faire une pute honnête ! Celle-là, c’est problèmes et compagnie garantis !

Jaillissant de la voiture, Ahmed se lance à sa poursuite en criant : « Reviens, reviens ! J’ai la voiture ! »

Quand enfin il la rattrape, il doit empoigner à pleines mains les plis de ses draperies pour la retenir. « Fatima ? » souffle-t-il, histoire de ne pas faire de bourde. La silhouette emmitouflée opine discrètement, puis se laisse entraîner sans résistance et s’installe à l’arrière. Ahmed a intérêt à ne pas se contenter de la déposer devant l’hôtel, même si on ne lui a rien demandé d’autre. Non, non, il n’a aucune confiance en elle. Autant l’accompagner là-haut, jusqu’à la chambre, s’assurer qu’elle a bien trouvé le chemin et qu’elle ne se dégonfle pas comme la dernière fois. Marmonnant des menaces et tenant fermement l’opaque voile vert, Ahmed pousse la fille dans le hall. Bien joué, se dit-il in petto. On donne en effet une espèce de réception, à l’intérieur ; les invités se pressent dans le hall et à tous les coups cette gourde se serait perdue dans la cohue. Chambre 136 : il l’escorte jusqu’à la porte, frappe, recule d’un pas, et d’un signe impatient lui enjoint d’entrer.

 

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