L'inconnue de Peshawar
Chapitre 2
J’aime le Pakistan, et je tiens à l’affirmer d’emblée afin d’éviter tout malentendu. Les villes pakistanaises ont caractère et grâce, imprégnées qu’elles sont encore de la présence des grands voyageurs et des splendides dynasties d’antan. J’aime ce que les Anglais y ont laissé derrière eux : leur langue, couramment et bien parlée, un humour pince-sans-rire et, en guise de cadeau d’adieu, la belle arrogance des autochtones ravis d’avoir chassé l’occupant. Même la cauchemardesque Peshawar a des attraits poussiéreux uniques en leur genre. Aussi, glissons-nous à nouveau sur la route follement encombrée quittée plus haut, et voyons si nous trouvons un héros à cette histoire.
Tiens, voici justement trois de nos protagonistes, durement secoués dans cette petite Suzuki verte comme il y en a tant par ici, puisque Suzuki a des usines au Pakistan. Au volant se tient Ikbal, un jeune homme aussi séduisant que prometteur, inspecteur de police à Islamabad. Assise à côté de lui, Gui, sa femme, se contorsionne pour bavarder avec sa copine Lilly, qui occupe le siège arrière. Ikbal se rend à Peshawar avec pour mission de découvrir ce qui est arrivé à Michael Malone, un homme d’affaires américain porté disparu et présumé mort. Gui l’accompagne, car ils n’ont pas rendu visite à la chère tante Sonia de Peshawar depuis une éternité. Quant à Lilly, qui a sans vergogne usé de son charme pour décrocher ce sujet, elle est là parce qu’elle doit couvrir le meurtre pour son journal. Elle est également là pour son amie américaine Julia, car sitôt qu’elle a eu connaissance de la dépêche de l’APA signalant la disparition d’un ressortissant américain de Bethesda nommé Michael Malone, elle a soupçonné qu’il devait s’agir du frère de Julia Malone, une collègue étrangère qui connaît bien le Pakistan. Julia Malone, du Washington Post, dont le répondeur téléphonique est branché depuis qu’elle est partie loin, très loin de chez elle : elle sillonne la Croatie afin de réaliser un reportage sur les réfugiés. Nous ferons sa connaissance dès qu’elle aura suffisamment renoué avec la vie civilisée pour écouter ses messages et apprendre que l’Asie a englouti son frère.
Aux yeux de la brigade criminelle, le signe particulier qui distingue Malone entre tous est son passeport. S’il ne s’agissait pas d’un citoyen des États-Unis d’Amérique, la machine policière ne s’intéresserait à lui que de façon très anecdotique. Mourir tiré comme un lapin, décapité, poignardé, ou rencontrer quelque autre sort affreux, est des plus banal à Peshawar. Tous les jours, des Afghans de factions opposées se raccourcissent les uns les autres, après quoi les survivants épinglent un message insultant sur le col de chemise du buste qu’ils viennent d’étêter ; des femmes sont sommairement exécutées par le premier de leurs parents mâles ayant décelé une note de frivolité dans leur comportement, et jugé insupportable cette atteinte à l’honneur du clan ; de jeunes aspirants au prix Pulitzer débarqués de toutes les capitales du monde occidental disparaissent sans laisser de traces, et, aussi longtemps qu’on n’a pas retrouvé leurs corps saignés et dévalisés dans une ruelle, on préfère penser qu’ils sont partis à Kaboul en quête d’un scoop.
Il a déjà été question plus haut de la fascination singulière qu’exerce Peshawar. Ikbal, toutefois, n’y est pas sensible. À l’instar de la plupart de ses compatriotes instruits et citadins, le jeune inspecteur ne se sent ni attiré ni troublé par cette ville des confins. Les modernes Pakistanais accueillent avec autant d’enthousiasme l’idée d’une balade dans la province frontalière du Nord-Ouest que les New-Yorkais B.C.B.G la perspective d’une promenade nocturne dans Central Park ou d’une virée en décapotable dans Harlem. L’ambiance est néanmoins assez guillerette dans la petite Suzuki verte d’Ikbal, qu’il pilote avec maestria dans le flot dangereusement dense de la circulation. Gui est impatiente de revoir sa tante Sonia. Malgré une légère culpabilité, Lilly se sent elle aussi d’humeur légère ; en effet, Islamabad est d’un tel ennui que, par principe, elle accepte à peu près toutes les occasions d’en sortir proposées par la rédaction. Elle n’a de toute façon jamais rencontré Micky, aussi son chagrin reste-t-il très abstrait. Quant à Ikbal, sans être à proprement parler heureux, il cède à l’excitation joyeuse que suscite le démarrage d’une enquête.
« Dis-moi, Lilly ! lance-t-il en direction de la banquette arrière, quand ton canard envoie des nanas journalistes à Peshawar, on vous donne un tchador ou vous vous trimbalez avec votre magnéto en bandoulière, comme d’habitude ?
— Oh, la ferme, répond Lilly sans se formaliser. Moi, je suis curieuse de voir comment un flic de la capitale se débrouille chez les ploucs. »
La réplique tempère quelque peu l’humeur taquine d’Ikbal. Lilly a marqué un point : l’accueil des collègues de province réserve parfois des surprises.
« TU ES », déclare l’un d’eux au flic de la capitale le lendemain matin à neuf heures, alors qu’Ikbal vient d’arriver au commissariat pour la première séance de travail. L’homme a nom Toufik ; petit et rond, il porte la moustache, et Ikbal ne peut s’empêcher de le comparer à Hercule Poirot. « TU ES », répète Toufik sans se départir de son infini sérieux, en plongeant dans les yeux d’Ikbal un regard exagérément perspicace et en tapant à plusieurs reprises du plat de la main le dossier posé sur son bureau — à croire que la vérité pourrait en sortir comme la poussière d’un tapis. Ces deux mots tout simples prennent un sens macabre sur le cliché Polaroid de la scène du crime posé devant Ikbal, où ils s’étalent en bavant sur le plastique blanc grenu d’une machine à glaçons, gribouillés au moyen d’une substance foncée dont Ikbal n’a pas besoin de consulter le rapport du labo pour savoir qu’il s’agit de sang.
« TU ES ! martèle Toufik. Ce n’est pas une menace ; ce n’est pas un aveu ; ce n’est pas un message. Conclusion : le meurtrier a été interrompu. Il veut nous écrire, mais quelque chose se produit et il prend la fuite. Qu’a-t-il voulu dire ? TU ES… quoi ? » interroge Toufik avec une sévérité qui assombrit soudain son visage moustachu bienveillant. Ikbal pourrait être son fils. Par chance, il est assez bien élevé et malin pour se conduire en fils, et non en M. Je-sais-tout de la Capitale. Son expression trahit très exactement le degré voulu de respectueuse anticipation, tandis qu’il attend que Toufik ait fini. Il a, pour le moment au moins, l’approbation de ce dernier, qui en conséquence poursuit ses conjectures : « TU ES… un cochon d’impérialiste envoyé par le Grand Satan ? TU ES… venu pour organiser des bases arrière au Bélouchistan ? TU ES… un misérable trafiquant d’opium ? Un escroc ? Un agent de la CIA ? Si seulement l’assassin avait eu le temps d’écrire sa phrase jusqu’au bout, nous saurions dans quelle direction orienter l’enquête ! Mais non. TU ES… Que tirer de ces deux mots ?
— L’assassin ? glisse Ikbal sur un ton hésitant. Aucun espoir, donc, que ce Malone soit encore en vie ? »
Toufik examine son jeune collègue d’un œil grave. « Un espoir ? Il y a toujours de l’espoir, dit-il. Tant que nous n’avons pas de cadavre, il y a de l’espoir, bien sûr. Seulement, où est la demande de rançon, hein ? Et quel intérêt de prendre quelqu’un en otage si on le garde secret ? Nous n’avons rien reçu à son sujet et il n’y a nulle part trace de lui, en dehors de ce message tronqué inscrit en lettres de sang. La seule chose à faire, maintenant, c’est trouver le coupable en vitesse et le livrer aux Américains, bien ficelé et emballé dans un paquet-cadeau. »
Joignant le geste à la parole, Toufik se passe autour du cou une corde imaginaire et mime sa propre pendaison, la tête penchée en avant, la langue dehors, pour illustrer l’effet d’apaisement que devrait produire sur les Américains cette prompte remise de l’assassin.
Bon fils, Ikbal, comme il se doit, sourit, puis reprend :
« C’était le deuxième voyage d’affaires de Malone au Pakistan, n’est-ce pas ?
— Oui, acquiesce Toufik, mais c’est la première fois qu’il venait à Peshawar. Aucun indice qu’il ait trempé dans un trafic de drogue, d’armes, ou de quoi que ce soit, et nous n’avons rien sur son entreprise, ici. Les Américains sont peut-être mieux renseignés sur lui, mais ils gardent leurs informations pour eux.
— Avec qui traitait-il, à Peshawar ?
— Walid Khan, soupire Toufik. Oh, il est très coopératif. Il s’est spontanément présenté dès que la disparition a été signalée et il a retracé pour nous l’emploi du temps de l’Américain depuis son arrivée. Il nous a remis des exemplaires des contrats… L’affaire avait presque abouti, il ne manquait que les signatures — une simple transaction. Tous les documents sont là. Nous pourrons revoir Khan, si vous voulez, mais je ne crois pas que ce soit nécessaire. Il ne peut pas être impliqué là-dedans. Khan est… comment vous expliquer ? Un personnage important. Il ne respecte pas toujours la loi, mais il respecte les règles. Nous avons un arrangement : d’un côté, nous, les forces de l’ordre, qui faisons notre boulot ; de l’autre, Khan, à la tête d’un empire local. Chacun chez soi, mais il y a des règles entre nous. »
Ikbal opine. Pas de ville pakistanaise qui n’ait son Khan, y compris Islamabad. Les règles applicables aux Khan ne valent pas pour le commun des mortels, mais ce n’en sont pas moins des règles, et généralement le système fonctionne bien.
« Que sait-on sur la femme qui a quitté l’hôtel par l’escalier de secours ? demande Ikbal en passant au deuxième point mentionné sur ses notes.
— Elle a été vue par l’employé assurant le service d’étage, dit Toufik en hochant la tête. Il l’a remarquée pour deux raisons : primo, elle portait un tchador dans un hôtel pour Occidentaux ; deusio, elle était très pressée. Si vous voulez mon avis, ce témoignage est sans valeur, j’en suis sûr. Il s’agissait sans aucun doute de la femme d’un membre du personnel venue apporter à son mari l’uniforme ou le dîner qu’il avait oublié, ou l’aider à chaparder dans les réserves de l’hôtel.
— Ou bien d’une femme de chambre qui avait remis son tchador pour rentrer chez elle… », suggère Ikbal.
La remarque ravit Toufik. « Mon ami, déclare-t-il sur un ton jovial d’où toute réserve a disparu, si je ne le savais pas j’aurais deviné que vous venez de la capitale. Chez vous, à Islamabad, il y a des femmes qui travaillent dans les hôtels et les restaurants, des femmes de ménage. À Peshawar, ce n’est pas le cas. Nous, à Peshawar, nous gardons nos femmes à la maison. À Islamabad, vous raisonnez comme des Américains, mais pour ce crime
commis à Peshawar, il vous faut raisonner comme un Pashtoun 1. »
« Je dois raisonner en Pashtoun, reprend Ikbal quelques heures plus tard au profit de Sonia, de Lilly et de sa femme, lors du déjeuner servi dans le jardin de la maison de tante Sonia. À la fin, poursuit-il, voyant que les trois femmes lui prêtent une attention amusée, je vais si bien y parvenir que je me transformerai pour de bon en intégriste. » Il darde sur Lilly un regard féroce, comme pour s’entraîner à ce moment. « Gui vivra enfermée et
respectera strictement la loi du purdah 2 afin d’échapper à toute mauvaise influence — la tienne, notamment. Pour ne rien dire de la vôtre, ajoute-t-il, sourcils froncés, en direction de Sonia, qui hoche sa tête élégante et soignée.
— Au fond de lui-même, tout homme est un Pashtoun », commente Sonia avec un soupir.
Si poli soit-il, Ikbal n’est pas paresseux. Il se lance dans l’enquête avec toute la fougue de son âge et arrive en un temps record à une découverte importante. Toufik est persuadé qu’on finira par découvrir que le mobile du crime était politique. Ikbal, formé à l’université moderne d’Islamabad à l’aide de manuels occidentaux, cultive une autre philosophie. Statistiquement parlant, il le sait, la grande majorité des meurtres trouvent leur origine dans une relation d’ordre personnel : il y a presque toujours un lien entre le tueur et sa victime, et la mise au jour de ce lien constitue un premier pas vers la solution de l’énigme.
Assez vite, en effet, des questions opiniâtrement réitérées révèlent Inexistence d’éléments personnels dans l’affaire Malone. À plusieurs reprises, une femme, une Américaine, a appelé la réception de l’hôtel en demandant le numéro de sa chambre ; le serveur du bar pour non-musulmans non pakistanais se souvient parfaitement de l’Américain corpulent qui lui a commandé une bouteille de vin et l’a bue en compagnie d’une Occidentale blonde ; enfin, le cahier du garçon d’étage apporte la preuve que deux petits déjeuners ont été servis à la chambre 307. Ha, ha ! Une liaison secrète ! Un triangle amoureux, peut-être… un mari jaloux… une femme offensée.
Il y a tout de même des limites à l’euphorie d’Ikbal. Une Américaine blonde, âgée de vingt-cinq à trente-cinq ans… Impossible de rien tirer d’autre des nouveaux témoins qu’il a dénichés. L’enquête, alors, piétine un peu autour d’un obstacle, pour finir vite levé par une nouvelle découverte : la corbeille à papiers de Malone contenait, entre autres bouts de papier froissés, un message téléphonique d’un certain Murrie.
Les employés de la réception, interrogés une fois de plus, à propos du dénommé Murrie, secouent la tête, haussent les épaules, jusqu’à ce que l’un d’entre eux, dans un éclair de compréhension, informe Ikbal que oui, en effet, il a en personne pris le message de Murrie, mais que le dénommé est en l’occurrence une dénommée : une femme et non un homme. Pourquoi Ikbal est-il allé s’imaginer que c’était un homme, hein ? Murrie… Mary ? Marie ? L’employé de la réception, qui a de toute façon fait de son mieux pour transcrire phonétiquement le message, ne peut lui donner d’autres précisions. C’était une femme, sans conteste, et le nom sous lequel elle s’est présentée se prononçait presque comme Murree, la zone de loisirs proche d’Islamabad ; il n’en sait pas davantage. Cela suffit cependant largement à Ikbal, qui en moins de vingt-quatre heures parvient à rattacher ce renseignement à une Américaine blonde répondant au nom de Mara Blake.
S’il s’attendait à recevoir les félicitations de son collègue de province, il doit y renoncer. Toufik s’empare du dossier de Mara Blake avec une délicatesse étonnante de sa part, le pose doucement sur son bureau, l’effleure du bout des doigts. Ikbal commence à s’énerver.
« Je ne suis pas en train de dire que c’est elle qui l’a tué, bon sang ! proteste-t-il, mais une chose est claire : elle est en plein dans cette histoire et personne ne peut en douter.
« Mara Blake, lit-il tout haut, après avoir autoritairement arraché le dossier à la main protectrice de Toufik. Vingt-neuf ans. Née à Long Island. Maîtrise de lettres à l’université de New York. Épouse de Farid Tariki, héritier d’une grande famille pakistanaise. Séparée de lui depuis sept mois, elle travaille pour une organisation d’aide aux réfugiés en tant qu’“expert-conseil auprès des services sanitaires”. »
Ikbal a prononcé ces mots sur un ton de lourd sarcasme, car les bonnes intentions des experts étrangers le laissent sceptique au plus haut point depuis que des géologues italiens recrutés pour construire une digue ont manqué engloutir la quasi-totalité de sa province natale. Un sourire mauvais lui retrousse les lèvres quand, sans se laisser arrêter par le soupir las de Toufik, il en arrive à la conclusion en forme d’apothéose : « Engagée dans une liaison avec notre défunt ami Michael, dit Micky, Malone, liaison consommée dans les locaux de l’hôtel Khaybar Intercontinental ! TU ES… l’amant d’une femme adultère ! » triomphe Ikbal, complétant ainsi le message de l’assassin par une solution de son cru, tout en refermant le dossier avec une brusquerie qui fait ciller Toufik. Quelques minutes durant, les deux hommes s’absorbent dans un silence contraint. Désireux de convaincre son collègue, Ikbal reprend, d’une voix presque implorante :
« Deux hommes, une femme. Dans le monde entier, mon ami, cette configuration est synonyme d’ennuis en perspective. Un Américain, un musulman, une Américaine mariée avec l’un et qui couche avec l’autre : de gros problèmes en perspective, surtout à Peshawar. Je n’accuse personne, remarquez. Tout ce que je dis, c’est qu’il faut prendre en considération cette relation triangulaire. » Toufik pousse un grognement qui ne l’engage à rien, et Ikbal rend momentanément les armes. « Pour vous, l’affaire est politique, vous n’en démordez pas ?
— En effet, reconnaît Toufik en levant les deux mains, paumes en avant, et j’aimerais bien savoir de quelle sorte de politique il s’agit. Inch’ Allah… si Dieu le veut, on finira par découvrir que Malone trempait dans des transactions plutôt louches, d’un genre ou d’un autre. Espérons-le, parce que, autrement, si nous avons affaire à un type qui descend des Américains, c’est pour le coup que les ennuis vont s’abattre sur nous, mon ami.
— Mais non, mais non ! se récrie Ikbal. Il s’agit d’un événement isolé, vous verrez. Personne ne l’a revendiqué. Il n’y a pas eu de message, en dehors de ces deux mots, et de plus…, poursuit-il, avec cette arrogance citadine qui traite par-dessus la jambe les précautions oratoires de ceux qui craignent Dieu, … personne d’autre, que je sache, n’a reçu de menace ou n’a disparu. »
Si Toufik était catholique, il se signerait. « Il ne faut pas tenter le diable », disait ma grand-mère d’Europe. Toutes choses étant égales par ailleurs, les mots que Toufik marmonne dans sa barbe correspondent sûrement à une formule propitiatoire islamique.
Ikbal a fini sa journée. Les efforts de l’assommant Toufik pour minimiser ses succès n’ont pas entamé sa bonne humeur. Quels résultats, et en deux jours seulement ! Il va lui montrer, au gars de la Frontière, qu’il n’est pas né de la dernière pluie ! C’est dans cet esprit que, méprisant les taxis, Ikbal hèle un rickshaw pour regagner ses pénates dans la tradition locale.
Trois décorations féminines sortant de l’ordinaire distinguent la carriole dans laquelle il a pris place. Accrochées à la capote, elles se balancent au-dessus de lui, tandis que pour éviter d’être éjecté il se retient d’une main à l’inconfortable banquette en plastique et se cramponne de l’autre à l’armature métallique. Juste au-dessus de sa tête ballotte une main moulée dans du plastique bleu, la Main de Fatima, censée assurer sa sécurité dans l’inconfortable voiturette secouée par le moindre cahot. À droite, une Indienne aux formes d’une générosité improbable, les cheveux relevés haut sur la tête à la mode des années soixante, la poitrine comprimée dans un sari taille 48, le reluque d’un air gourmand ; sans doute une pin-up découpée dans une de ces revues de cinéma dont les Indiens raffolent, se dit-il. À gauche, renfrognée et autoritaire sous les bouclettes argentées qui lui confèrent un semblant de féminité, nulle autre que Sa Majesté l’impératrice Marie-Thérèse de Habsbourg arrivée, Dieu sait selon quelles voies, jusqu’à Peshawar, pour entrer dans le harem de papier de Hassan le conducteur de rickshaw. Tressautant au même rythme que ces effigies, Ikbal les trouve d’abord drôles, puis de plus en plus sinistres. « Des aspects de Kāli », bougonne-t-il, et il secoue la tête pour tenter de retrouver leur côté rigolo. Superstition panthéiste, superstition monothéiste, divinités matriarcales ! Franchement, Ikbal y va fort ; il pourrait lui en cuire.
Le lendemain matin, le châtiment lui tombe dessus avant même le petit déjeuner, sous la forme d’un coup de fil de Toufik l’informant qu’on vient de découvrir un cadavre. Non, pas celui de Malone, mais un meurtre, oui, et il y a un message. Écrit à l’encre, cette fois, sur une feuille de papier à lettres portant le monogramme de la victime et déposée près du corps. Ce message-ci est un peu plus long que le précédent : TU ES POUSSIÈRE. La victime s’appelait Ali Hakim ; c’était un émigré afghan, un avocat qui avait pignon sur rue à Peshawar, l’associé de Farid Tariki, le mari abandonné, trahi et vraisemblablement outragé de Mara Blake.
Toufik s’abstient de tout commentaire. Très déprimé, Ikbal entreprend sans tarder d’asseoir l’enquête sur ces nouvelles bases. Il reste encore bien des points à élucider à propos de Farid, de la victime et de la nature de leurs relations, mais il est grand temps de se pencher sur le cas du riche Pakistanais et de l’Américaine dévergondée qu’il a épousée.
S’agissant de lui, c’est facile : on peut en toute légitimité le consulter sur les habitudes, les activités et la situation personnelle de son défunt associé. En ce qui concerne Mara, davantage de circonspection s’impose. Est-ce une nymphomane qui entraîne son époux dans une folie meurtrière après avoir séduit des hommes avec qui il a noué des contacts professionnels ? Peut-être, mais la nymphomane étant détentrice d’un passeport américain, il faut procéder avec une extrême prudence. Au grand amusement de Toufik, Ikbal énonce un des conseils que ses supérieurs lui ont donnés à son départ : « Avant d’interroger ou d’accuser un ressortissant américain, il faut impérativement vous poser cette question : Le suspect vaut-il un avion de combat F-14 ? »
Plus important, Ikbal ne souhaite pas enquêter officiellement sur cette Mara. Il veut s’informer à son sujet, obtenir sur elle des renseignements fiables, mais en usant de voies indirectes. Il a d’ailleurs un plan. L’Américaine travaille avec les réfugiés. Lilly, en sa qualité de journaliste, pourrait aller la voir au camp et en revenir avec une première impression. N’a-t-elle pas elle-même déclaré que son journal voulait un article sur la situation des réfugiés afghans ? De la sorte, lorsque Ikbal, à son tour, ira voir Mara — ou la convoquera pour un interrogatoire —, il aura déjà une petite idée du genre de femme qu’elle est.
« Sois mes yeux et mes oreilles, murmure-t-il, charmeur, à Lilly. Mieux, sois les yeux et les oreilles de ton pays. L’avenir du Pakistan tient dans le creux de ta main, Lilly. De redoutables avions de combat sillonneront-ils oui ou non notre espace aérien en rugissant pour nous protéger de nos ennemis ? Tout dépend de toi.
— Ikbal, tu es ridicule », rétorque Lilly avec agacement.
Son manque d’enthousiasme, cependant, n’est que de façade, et elle va bien sûr lui rendre ce service. Pas pour lui, ni pour le Pakistan, mais parce qu’elle meurt d’envie de rencontrer une meurtrière présumée.
Lilly et Mara. Deux citoyennes de la Nation des Limbes de la Culture, mais qui viennent de ses deux extrêmes. Vont-elles pouvoir s’entendre, Lilly, la journaliste féministe de gauche, chic et raffinée, issue de la bonne bourgeoisie pakistanaise, et Mara, la féministe américaine généreuse et puritaine ?
Ai-je vraiment lu quelque part que la sororité est sans frontières ? Ce matin-ci, en tout cas, c’est tout sauf évident.
Debout derrière la table en bois bancale de la tente-dispensaire, entourée d’un groupe compact de femmes mutiques tout de noir vêtues, Mara remarque tout de suite la jeune Pakistanaise mince et soignée, sûre d’elle, qui se dirige vers elle en se tordant les pieds sur ses hauts talons inadaptés au terrain — et, de l’avis de Mara, à toutes les représentantes de son sexe se respectant un tant soit peu, quelle que soit la nature du terrain. Lilly, son Filofax jaune citron à la main, avance de sa démarche chancelante vers cette jeune Américaine échevelée et manifestement importante, dont les yeux gris-vert n’expriment, dirait-on, pas moins de méfiance que ceux des réfugiés. Une main posée sur le bras noir de crasse d’un gamin, tenant dans l’autre une liasse de fiches d’inscription cornées et maculées, Mara a adopté ce qu’il faut bien appeler le compromis du tchador version occidentale : un pantalon informe et une chemise trop large tombant par-dessus le premier, autour de la tête un grand foulard sévèrement noué sous le menton. Dans son élégant costume de femme active, Lilly semble être l’étrangère, et Mara, l’autochtone.
De toute façon, ce n’est pas un bon jour pour Mara. L’affaire qui entoure la disparition de Micky l’a rudement secouée. Comment s’est-elle fourrée là-dedans ? Qu’est-ce qui a mal tourné pour qu’une aventure sans lendemain perdure sous forme de migraine carabinée ?
Ce n’est d’ailleurs pas le seul point noir de cette journée, qui déjà promet d’être suffocante. Le visage de Mara est couvert d’une couche de poussière d’un bon centimètre que la sueur fait adhérer à sa peau comme un fond de teint. Elle a horreur de ce foulard. Elle se sent laide, là-dessous, et humiliée ; de surcroît, ce qui bien sûr n’arrange rien, elle se méprise de constater que ses objections se présentent dans cet ordre. Dès lors que c’est elle qui le porte, cet emblème de la sujétion féminine qu’est le foulard devient le symbole de la lâcheté occidentale devant le sexisme oriental. Comment peut-elle être futile au point de s’inquiéter de l’effet qu’il a sur son apparence, alors qu’elle devrait canaliser sa colère sur ce qui en est au principe ?
Si je le pouvais, je lui expliquerais bien à quoi tient son problème : Mara, comme beaucoup de gens, prépare ses bagages en dépit du bon sens. Au lieu de penser à l’antimoustique, au shampooing, à l’imper, elle a bourré sa valise de principes superfétatoires.
Sa tâche, en cette matinée contrariante, consiste à prodiguer des rations alimentaires supplémentaires aux réfugié/e/s présentant des besoins particuliers, formule convenue pour désigner les femmes enceintes, les mères allaitantes, les fillettes sous-alimentées. Ah ? Alors, elle distribue à la ronde des tablettes vitaminées, du lait en poudre, des oranges ? Que non ! Ce serait impossible, impensable ! Les traits pincés, la mâchoire contractée par la colère, Mara tend aux affamées des biscuits au goût de sciure, pendant que des questions de principe aussi énervantes que les moustiques, aussi crampons que les taons s’agitent sous son crâne. Au fond, je la comprends. Il est si difficile de renoncer à ses principes, n’est-ce pas ? Des principes, tout le monde en a, et chacun place les siens au-dessus de ceux des autres. Voyez les réfugiés : ils ont beau avoir pratiquement tout perdu, ils n’en ont pas moins emporté leurs principes avec eux dans leur fuite. Ils ont dû abandonner leurs maisons, leurs terres, leurs chèvres, leurs tapis, la plus grande partie de leurs vêtements, mais ils ont gardé leurs principes. Comme ils se seraient simplifié la vie, pourtant, s’ils avaient pu procéder à l’inverse !
Une conception très précise de l’Ordre de la Création figure en bonne place dans la hiérarchie des principes de ces réfugiés. Au premier rang de cet Ordre de la Création, juste avant le lion féroce et le cobra venimeux, viennent les Afghans de sexe masculin. Les femmes, elles, occupent une des toutes dernières places, un échelon situé quelque part entre le ver de terre rampant et l’escargot gluant.
À quoi nous mènent ces précisions ? Eh bien, aux pommes, aux oranges, aux biscuits au goût de sciure, à l’air pincé de Mara. Dans l’Ordre afghan de la Création, les pommes, les oranges, les œufs, la viande sont trop précieux pour qu’on les gaspille en les donnant aux femmes ; sitôt distribuées, ces bonnes choses disparaissent au fond des gosiers masculins. Après tout, c’est logique, non ? Vous fileriez des vitamines aux escargots, vous ?
Étant donné le mépris dans lequel ils tiennent les principes d’autrui, les Occidentaux ne se sont pas accommodés de cet état de fait. Rusés, les Australiens ont imaginé de fabriquer des biscuits protéinés qui ont le goût de la sciure et la consistance de la brique, mais qui sont autant de bombes de vitamines, de sels minéraux et autres nutriments essentiels à haute teneur calorique. Plus besoin de se bagarrer, plus besoin de disputailler, plus besoin de se prendre la tête avec les grands principes, il suffit de distribuer les biscuits : les hommes y jettent un œil, mordent dedans et, écœurés, les jettent aux femmes et aux petites filles. Les femmes et les petites filles avalent leurs vitamines, les Afghans de sexe masculin n’ont pas bafoué leurs principes, et les Australiens rient sous cape. Franchement, si ce n’est pas un exemple particulièrement réussi du mélange interculturel que prône l’école de la différence, alors je renonce à comprendre.
À son corps défendant, lentement, douloureusement, Mara apprend à cueillir ses victoires comme elles viennent et à faire une croix sur ses chers principes. Il lui faut du temps pour comprendre ce qui, dans ce désert paumé où elle n’ose sortir sans foulard, l’a amenée à rencontrer un amant de passage promu du jour au lendemain au rang d’incident international. Elle n’a nul besoin qu’un ou une de ces journalistes dynamiques et trop polis pour être honnêtes s’essaie une fois de plus à l’interviewer en y allant des insinuations habituelles : la traiter à mots couverts de fouineuse sans doute payée par la CIA, de mouche du coche néocolonialiste, et glisser au passage que les musulmanes vivaient très bien avant qu’elle débarque avec ses certitudes.
Lilly, prompte à reconnaître une âme sœur malgré ces circonstances peu propices, se sent comme aspirée par le souffle de la colère de Mara. Tentant par tous les moyens de le dévier, elle s’arrache son sourire en l’occurrence le plus désarmant — féministe et sororal envers et contre tout.
« Bonjour, dit-elle. Toutes ces femmes sont vos malades ?
— Pas exactement, répond Mara d’une voix traînante en rabattant le foulard au-dessus de son front pour se donner, du moins le croit-elle, l’air encore plus rébarbatif et revêche. En fait, vous ne voyez ici qu’une minorité éclairée, l’avant-garde audacieuse du camp. » D’un grand geste des deux mains, elle indique la masse agglutinée des silhouettes féminines qui, les épaules voûtées, patientent pieds nus sur le sol sale de la tente dans une immobilité presque totale, emmaillotées dans des épaisseurs successives de coton élimé d’où, çà et là, émergent des têtes d’enfant pareilles à des raisins secs jaillis d’entre les couches de cette pâtisserie sirupeuse qu’on appelle baklava.
« À dire vrai, reprend Mara, il est très rare que les femmes vraiment malades, sérieusement mal fichues, viennent au dispensaire. Un bon musulman préférera toujours que sa femme meure sous la tente, avec la pudeur qui sied à son sexe. Et toute bonne musulmane ayant le sens de la bienséance, ajoute-t-elle doctement dans le seul but d’exaspérer la jeune femme musulmane qui se trouve devant elle, préfère finir six pieds sous terre plutôt que d’aller exhiber son corps devant l’un de ces médecins étrangers voyeurs et dépravés qui exercent dans les hôpitaux de campagne.
« Vous n’êtes pas psychologue, n’est-ce pas ? poursuit-elle d’une voix douce qui sonne terriblement faux. Nous venons juste de recevoir la visite de tout un groupe de ces gens-là, voyez-vous. Ils sont très intrigués par la “paralysie hystérique”, comme nous disons ici. Oui, oui : quantité de femmes réfugiées se retrouvent complètement paralysées en l’absence de toute cause organique, du seul fait du trauma que représente l’interdiction absolue de sortir de leurs tentes pendant deux ans, trois ans, quatre ans même, dans certains cas. La dernière fois que ce mal est apparu dans des proportions un peu significatives, c’était au haut Moyen Âge. » Elle s’interrompt un instant, histoire de reprendre haleine, avant d’assener, sur un ton définitif : « Au haut Moyen Âge et aujourd’hui, chez les femmes de vos combattants islamistes de la liberté, parce qu’ils les privent sans scrupules de la liberté élémentaire d’utiliser les toilettes les plus proches. »
Un peu désarçonnée par sa fougue, Mara défie Lilly du regard.
« Une de mes amies, risque enfin cette dernière, prétend qu’au fond de lui-même tout homme est un Pashtoun. Allons, plaide-t-elle, donnez-moi une chance, nous sommes du même bord, vous et moi. »
Plus tard, chaque fois qu’elle présentera Mara à quelqu’un, Lilly déclarera avec un petit rire que leur première rencontre fut pour elle une « véritable ordalie ». À quoi Mara répondra sur la défensive, en rougissant à peine : « Oh, mais il ne s’agissait que de la vérité. »
Ikbal, qui le soir même a droit à des commentaires enthousiastes et détaillés sur l’Américaine, ne comprend pas ce qu’elle a pour plaire à Lilly ou à quiconque. Ce qu’il entend ne contribue pas à la lui rendre plus sympathique.
« Je suis sûr que c’est elle qui a tué, affirme-t-il afin de contrarier Lilly. À la façon dont tu la dépeins, il est clair qu’elle n’a pas toute sa tête.
— Ceux qui ne perdent pas la raison devant certaines réalités n’ont pas de raison à perdre, rétorque sentencieusement Lilly. Ce n’est pas de moi, mais de Heinrich von Kleist, précise-t-elle, car, si extravagant que cela paraisse, elle a suivi des U.V. optionnelles d’allemand à l’université.
— Après l’hystérie américaine, la philosophie allemande ! proteste Ikbal. Comment voulez-vous que je me concentre sur la résolution de cette affaire ? »
En réalité, il ne croit pas sérieusement à la culpabilité de cette Américaine. Pas plus tard qu’hier, il pariait plutôt sur le. mari jaloux. Reste que, renseignements pris, le mari en question est à l’étranger — il y a près d’un mois qu’il est à l’étranger.
De toute manière, Ikbal compte bien interroger Mara. Il a en effet l’intention d’aller voir tous ceux qui ont connu Ali Hakim, et il veut que ça se sache. Alors, désolé de la déranger, mais son mari, l’homme qui est toujours son mari, n’est pas en ville pour le moment, et il suppose qu’elle a bien dû, un jour ou l’autre, rencontrer de manière informelle l’associé assassiné de son époux, si le terme convient ? A-t-elle remarqué quelque chose, en cette occasion, se souvient-elle des propos qu’il a tenus ? Son… comment dire ? son mari a-t-il jamais mentionné devant elle les noms des éventuels ennemis de l’associé défont ?
Lorsqu’il rentre de cet entretien, Ikbal paraît si content de lui que Lilly se dit in petto qu’elle a intérêt à aller vérifier à la source. Elle appelle donc Mara, mais, au lieu de la femme combative et énergique dont elle gardait le souvenir, elle tombe sur une pauvre fille manifestement perturbée et estime en conséquence qu’un entretien en tête à tête s’impose. Arrivée chez l’Américaine, elle la trouve aussi mal qu’elle le craignait. Mara a le visage tiré, comme amenuisé ; ses gestes sont brusques et distraits alors qu’elle se déplace dans la cuisine pour leur servir quelque chose à boire.
« Votre ami me hait, lâche-t-elle. Si, si, vous savez : Ikbal, cet inspecteur de vos amis. Au fond, ce n’est pas étonnant. Moi aussi je me hais. » En journaliste chevronnée, Lilly émet un claquement de langue compatissant. « Remarquez, il est marrant, ajoute Mara avec un petit rire amer. Doué, aussi, très doué, mais quelle méchanceté, mon Dieu ! “Auriez-vous l’amabilité, chère madame Blake — c’est bien ainsi qu’il faut vous appeler, je ne me trompe pas ? Oh, et à propos, merci de votre coopération, votre aide m’aura été précieuse. Alors comme ça, vous ne connaissiez pas très bien l’associé de votre mari ? Passons… ah, tant que j’y suis, serait-ce trop vous demander de me parler de la première victime, cet Américain que, si je ne me trompe, vous connaissiez en revanche très bien, n’est-ce pas ? Sans doute pourriez-vous éclairer ma lanterne sur deux ou trois petits points. Auriez-vous par exemple la bonté de me dire si vous aviez déjà fréquenté le défunt avant… ah, de le rejoindre, cette nuit-là ?” susurre Mara en imitant Ikbal. “À votre avis, madame Blake, s’attendait-il à cela de votre part ? Voyez-vous, nous essayons d’établir si, sait-on jamais, il attendait également une dénommée Murrie, ou Murray, ou bien si vous êtes vous-même cette Murray peut-être imaginée par l’employé de la réception. En d’autres termes, nous avons besoin de savoir s’il comptait sur vous pour… euh… enfin, vous me comprenez… Si l’idée venait de lui ou de vous, madame Blake, et s’il a pu vous donner l’impression d’hésiter un tant soit peu sur… sur le fait que vous passiez… euh… la nuit là-bas.” Mon Dieu ! s’exclame à nouveau Mara. Le gros type qui lui servait de coéquipier était rouge, rouge comme une pivoine ! Enfin, je n’ai que ce que je mérite. »
Tout en murmurant quelques mots d’apaisement, Lilly se promet par-devers elle de châtier Ikbal pour s’être conduit de la sorte.
« “Fréquentiez-vous le défunt avant de passer la nuit avec lui ?” reprend Mara. Non mais, quelle question ! Vous imaginez ? En plus, il s’obstinait à parler de Farid en disant “votre mari”, simplement pour que je ne sache plus où me mettre. Légalement, c’est toujours mon mari, bien sûr, mais il y a plus de six mois que nous sommes séparés.
« Le “défunt”… », répète-t-elle pensivement après une pause — et si Lilly n’était pas si occupée à échafauder un plan pour faire payer à Ikbal sa grossièreté de flic de seconde zone, elle aurait peut-être remarqué que l’Américaine était sur le point d’ajouter quelque chose, qu’elle choisit en définitive de garder pour elle.
Des heures plus tard, quand elle rentrera en voiture, Lilly restera sur l’impression d’avoir eu une longue conversation à cœur ouvert qui aura permis à Mara de s’épancher auprès d’elle sur son mariage et autres sujets très intimes ; elle ne réalisera pas que Mara a toujours parfaitement contrôlé ses confidences, malgré les trois verres de vin qu’elle a avalés.
Ainsi qu’elle l’a expliqué à Lilly, Mara a connu Farid à l’université de New York. Il était en deuxième année, ce qui en un sens leur fut fatal. « S’il avait été en première année quand nous nous sommes rencontrés je ne l’aurais pas supporté deux jours », dit Mara. Farid avait vécu sa première année à New York dans un état second proche de la transe, comparable à ce que peut provoquer un premier séjour en Orient sur des Occidentaux. Tout lui était un choc : la ville, le métro, les cours à la fac, les us et coutumes, l’habillement… Rien toutefois ne le déconcertait plus que l’anarchie sexuelle aussi terrifiante qu’attirante qui régnait sur cette partie du monde. Il lui arrivait plus souvent qu’à son tour d’être abordé dans une fête par une jeune femme lui déclarant crûment qu’à en juger d’après sa mine il devait faire un amant du feu de Dieu. Pas vrai ? En tout cas, c’est ce qu’elle exigeait d’un homme : la fougue amoureuse. J’ai beau être la dernière à vouloir excuser Farid — et avec lui n’importe quel musulman, n’importe quel homme —, je n’ai aucun mal à imaginer combien, lors des premières semaines, ce dut être dur pour lui d’admettre que ces créatures sûres d’elles et agressives étaient des femmes, des représentantes de ce genre féminin qui là-bas, au pays, lui était si familier (ou si inconnu), et non des apparitions bizarres, des djinns femelles, des spectres surgis de la mythologie, de l’enfer ou des profondeurs de l’espace.
La culture et l’éducation de Farid reprirent cependant vite le dessus lorsqu’il eut compris une bonne fois pour toutes qu’il s’agissait de mortelles : alors il se sentit autorisé à les mépriser. Si ces apparitions étaient non des djinns mais des femmes de chair et d’os, il ne pouvait s’agir que de putains — d’affreuses créatures probablement contagieuses et un peu folles qui, chez lui, auraient été tenues sous clef par leurs familles désemparées. Ici, en revanche, personne ne semblait trouver leur conduite affligeante… même si (une corde vibra en Farid lorsqu’il en prit conscience) l’attitude des hommes américains envers ces créatures n’était pas aussi insouciante et bon enfant qu’il l’avait cru dans un premier temps. Minettes, gonzesses, salopes… D’abord choqué parle sans-gêne des propos tenus sur les femmes, il ne fut pas long à reconnaître qu’il avait affaire à une version occidentale des procédés dont, chez lui aussi, on usait à leur égard : en les traitant comme des êtres par nature à quatre-vingt-dix pour cent sexuels et à dix pour cent humains, d’une indéniable attirance mais avec qui, pour le reste, on n’a pas grand-chose à partager, qui sont indignes de confiance et qu’il vaut mieux tenir à l’écart de la compagnie des hommes, au risque de provoquer Dieu sait quel affreux chaos.
En réalité, Farid a maintenant une idée précise de la zizanie qui en résulte : elle est en tout point semblable à celle régnant aux Etats-Unis, où des filles qui ne vous ont jamais été présentées vous exposent de but en blanc leurs préférences copulatoires aussi facilement que si elles parlaient de la pluie et du beau temps. Quant aux hommes… les hommes prennent peut-être tout cela à la légère et à la rigolade, comme si la situation leur paraissait juste et naturelle, mais, après quelques mois de résidence dans le bâtiment des garçons de la cité universitaire, Farid sut au juste de quoi il retournait : au fond d’eux-mêmes les hommes n’ont que mépris pour ces affreuses femmes, et ils ne sont pas loin d’en avoir aussi peur que lui.
Quand il pensa avoir ainsi tout compris, Farid plongea dans la « débauche sexuelle à tout-va du mâle musulman », pour reprendre une expression de Mara. Selon elle, ce trait culturel est indissociable du « syndrome bringue-purge typiquement islamiste », un cycle où alternent les phases de frénésie et de purification, d’abstinence, de dégoût de soi et de la partenaire ; de cette dernière, par-dessus tout, puisque, étant femme, elle attente à l’ordre de Dieu, de la morale et de la nature infiniment plus que l’homme, qui, par un étrange prodige, n’entretient qu’un lien des plus lâches avec ses organes génitaux et les activités qui en découlent. Que Mara ait tort ou raison, les sept premiers mois que Farid passa en Amérique méritent après coup d’être qualifiés de bringue maximale. Fuyant comme la peste les impudentes qui exprimaient sans détour leur intérêt pour sa personne, il cultivait son mépris en poursuivant au contraire de ses assiduités les sages non consentantes aux dehors vertueux. Quantité de filles tombèrent éperdument amoureuses de lui, cette année-là, ou crurent l’aimer à la folie — en si peu de temps ! Et si facilement, si automatiquement ! Amoureuses ! De lui, qui n’en avait rien à secouer, s’abstenait de toute promesse, gardait ses distances d’étranger ! Quelle culture absurde que celle où l’amour possède si vite les filles !
Moderne Gengis Khan voué au saccage sexuel de la civilisation occidentale, Farid faucha le champ des blondes jeunesses de la côte est en laissant derrière lui un andain implacable. Des jeunes filles romantiques succombaient, le cœur palpitant, à sa beauté ténébreuse et à son allure austère ; lui, leur appliquant sans faillir sa politique de la terre brûlée, foulait sans merci aux pieds leurs sentiments les plus délicats. Il était rare qu’il reçût plus d’une fois la même en sa garçonnière ; aucune n’était autorisée à y passer la nuit, et la plupart devaient vider les lieux sans qu’il leur permît de seulement se doucher. « Ça m’ennuie à cause de mes serviettes de toilette, expliquait-il, les dents découvertes par un sourire de squale. Je ne supporte pas que d’autres que moi s’en servent. C’est lié à ma religion : si jamais un non-musulman les touche, elles ne seront plus propres, religieusement parlant. » Les filles partaient, sonnées par tant de cruauté, et Farid se rendormait sans trop savoir qui, d’elles ou de lui, il détestait le plus. Files se comptent sur les doigts d’une main, celles qui osèrent confier à des amis très sûrs le récit exhaustif du traitement qu’elles avaient subi ; les fuites qui s’ensuivirent eurent pour seul effet de grossir encore la légende.
« Les femmes, dans leur grande majorité, sont par nature enclines à s’apitoyer devant la cruauté masculine et les pleurs des nouveau-nés, affirme Mara, qui croit reconnaître là une composante essentielle de la psyché féminine. Seule une femme, ajoute-t-elle, peut regarder l’homme qui vient de la frapper au visage en se disant : “Le pauvre, comme il doit être malheureux ! Si seulement il était à moi, ah, que ne ferais-je de lui ! ” »
Plusieurs mois durant, la méchanceté de Farid agit comme un aimant sur des cohortes de filles. Un flot continu de blondes étudiantes défila dans sa vie, toutes convaincues par sa séduisante cruauté qu’un riche filon de vulnérabilité courait sous la surface. Elles se succédèrent dans sa chambre, semblables à ces chercheurs d’or miséreux qui s’en allaient jadis vers l’Ouest tamiser la boue fangeuse de rivières stériles en quête des précieuses pépites.
L’honneur d’avoir désarmé Farid revint à une dénommée Alexandra. Alexandra étant l’un des plus beaux triomphes de Farid, il n’était que justice qu’elle devînt son Waterloo. Elle n’avait rien d’une mangeuse d’hommes, cette jeune fille qui n’allait pas aux boums, n’accostait pas les garçons et possédait même, dans ses manières, un peu de la pudeur et de la réserve des candides musulmanes. Alexandra collaborait au journal de l’université, et on l’avait chargée d’écrire un article sur Farid, qui, à ce moment-là, participait activement à la vie politique du campus. Lui qui n’aimait rien tant que prendre ses victimes à leur propre piège s’empressa de sauter sur l’occasion. C’est avec une superbe indifférence qu’il l’écouta formuler sa requête de demande d’interview. Non, il n’avait pas le temps de prendre un pot avec elle à la cafèt. Il ne pouvait pas non plus lui donner rendez-vous à l’heure du déjeuner ; il n’était pas libre après les cours et avait trop de choses à régler pour la retrouver à la bibliothèque. Elle tenait à le voir ? Il fallait qu’elle boucle son papier avant le tant ? Dans ce cas, il lui proposait de venir chez lui, dans sa chambre, le lendemain soir à dix heures et demie précises. Comme elle hésitait, il déclara sur ce ton lourd de sarcasme que ses copains et mentors américains adoptaient si volontiers au moment de prononcer cette réplique, ou son équivalent : « N’ayez pas peur, je ne vais pas vous violer. Vous êtes journaliste, non ? Je vous croyais plus professionnelles que ça, vous, les Américaines. »
Alexandra se présenta à l’heure dite, droite comme un i, prête au combat. Au lieu de l’individu prétentieux et imbu de sa personne qu’elle avait eu la veille au téléphone, elle découvrit un Farid chaleureux, expansif, un brin timide, qui lui tint des discours enthousiastes sur l’Amérique, la politique étudiante et l’évolution du Moyen-Orient. Il lui offrit du thé — du thé vert qu’il prépara dans les règles ; plus tard, tandis qu’ils buvaient du cognac en parlant du Nicaragua, Farid glissa sa main sous la jupe d’Alexandra, qui s’écarta, surprise. Il n’en tint aucun compte ; il était de notoriété publique, parmi les garçons de la fac, que les filles commencent toujours par dire non alors qu’en fait elles sont d’accord. Alexandra, jeune personne calme et bien élevée, lui opposa une résistance à son image : appeler au secours dans une résidence universitaire n’était pas son genre, bien qu’elle n’eût sûrement pas hésité à crier dans un parking désert ou une allée mal éclairée. Après, elle se releva d’un bond, rassembla ses affaires et partit en courant — réaction jusque-là inédite dans l’expérience de Farid. Il avait remarqué que la jeune fille avait les yeux embués, et, tout en se persuadant que c’était un effet de la passion, il craignit, l’espace d’une seconde angoissée, d’avoir déclenché ses larmes. L’épisode le décontenança au plus haut point et lui laissa un souvenir désagréable… Mais quoi ? La fille n’avait pas vraiment essayé de le repousser, n’est-ce pas ? L’article sur Farid ne parut jamais dans le journal de l’université. Quand il lui arrivait de croiser Alexandra dans les couloirs, le regard de cette dernière le traversait comme s’il n’existait pas. Deux ou trois fois, il eut l’idée d’aller lui parler, mais sans savoir quoi lui dire.
Quelle leçon faut-il tirer de l’incident ? Alexandra n’aurait-elle pas dû prévenir la police ? Il faut se souvenir qu’elle était née cinq ou six ans trop tôt : à cette époque pas si lointaine, tout le monde estimait qu’une jeune femme entrant de son plein gré dans la chambre d’un homme devait poliment abandonner ses droits individuels à la porte comme on se débarrasse d’un parapluie mouillé.
Quant à Farid, dans une certaine mesure au moins, on peut je crois le créditer d’une culpabilité rétrospective. Amendé, bonifié, le Farid que Mara connut l’année suivante n’était plus que l’ombre de son ancien moi. Je ne voudrais cependant pas aller trop loin et laisser entendre qu’il s’agissait d’un autre homme, ni en aucune manière d’un nouveau converti. Ses dents étincelaient toujours d’arrogance carnivore ; sa voix savait aussi bien qu’autrefois manier le murmure qui séduit ou se durcir pour acquérir le tranchant et la froideur d’une lame de rasoir ; les filles, partagées entre la haine et le désir, rougissaient chaque fois que son œil dubitatif s’attardait négligemment sur elles. La masse critique de sa personnalité avait néanmoins subi un déplacement juste suffisant pour qu’il puisse tomber amoureux. Peut-être aspirait-il à la rédemption, ou bien le jeu avait cessé de l’amuser. Toujours est-il qu’il s’éprit pour de bon de Mara.
Mara était alors en première année. Ils suivaient deux U.V. ensemble, et tandis qu’elle, selon toute apparence, ne l’avait absolument pas remarqué, lui ne la quittait pas des yeux pendant les cours et pensait sans arrêt à elle le reste du temps. Mara avait une beauté un peu solennelle, cérébrale ; à l’instar des précédentes victimes de Farid, elle était calme, sérieuse, passionnée et très maîtresse d’elle-même. Farid s’installait à côté d’elle à la cafétéria et veillait à bien se tenir, en se gardant soigneusement de décocher flèches, pointes et traits sarcastiques ou allusifs. Mara, plus polie qu’aimable, s’abstenait de l’encourager. Il lui proposa de l’accompagner au cinéma. Elle déclina, prétextant un programme de révisions chargé. Il l’invita alors à goûter à la cuisine pakistanaise, lors d’un repas préparé par ses soins. Elle éclata de rire, prise d’une franche hilarité.
« Merci, dit-elle, mais j’ai entendu parler de vos invitations à dîner.
— Un dîner, c’est tout, répondit-il. Je vous le jure. Acceptez, je vous en prie. »
Mara se surprit à acquiescer. Depuis, elle prétend volontiers que les femmes sont par tempérament enclines à domestiquer les hommes coûte que coûte. Le maintien de la civilisation, ajoute-t-elle, s’explique par ce trait de caractère. L’irrésistible impulsion féminine à poser pour la toute première fois le pied sur la terre vierge d’un cœur masculin serait, à l’en croire, le pendant du vieux rêve masculin de marcher avant tout le monde sur la lune.
Farid, ce premier soir, n’avait à priori guère de quoi stimuler l’ardeur d’une pionnière prête à s’enfoncer dans le désert de son âme d’homme. Il servit un délicieux petit dîner, qui manquait toutefois de sel et n’était relevé que par un timide soupçon d’épices exotiques. Quand tous deux l’eurent posément dégusté, il proposa à Mara d’aller au cinéma. Au sortir de la séance, il la ramena chez elle et déposa sur sa joue le plus chaste des baisers. À la deuxième visite de Mara, il déboutonna son chemisier et la poussa en direction du lit. Elle attrapa son sac et quitta la chambre sans un mot. Quinze jours durant, elle refusa de lui parler au téléphone, de le rappeler ou de répondre à ses billets ; pendant les cours, elle évitait de croiser son regard. Farid, enfin, parvint à la voir seul à seul et lui présenta des excuses. Ils sortirent à nouveau ensemble et, quelque temps plus tard, il la demanda en mariage.
« Les femmes sont par nature enclines à se représenter le destin en costume-cravate », soutient Mara.
À cette époque, elle ne savait pas très bien ce qu’elle ferait de sa vie. Le futur, imminent, déployait à perte de vue l’étendue douceâtre de la bonne conscience américaine. Mara voulait œuvrer pour le bien, mais le travail d’assistante sociale manquait de panache ; il n’était plus très à la mode de devenir éducateur et, de toute façon, les banlieues pourries de son pays l’impressionnaient trop. En comparaison, les banlieues pourries du Pakistan avaient plus de charme. Mara accepta d’épouser Farid, et, une fois leurs études terminées, ils s’en allèrent vivre au Pakistan.
« Cela n’aurait rien changé si nous étions restés aux Etats-Unis », a toujours affirmé Mara à propos de leur séparation, l’année suivante. Contrairement à tant d’épouses américaines, Mara n’a pas une litanie d’histoires horribles à raconter. Personne ne l’a enfermée dans une misérable cabane en torchis ni obligée à confectionner des galettes de bouse pour entretenir le four en terre ; en réalité, c’est à peine si elle avait le droit de pousser la porte de la cuisine. Elle n’a été ni maltraitée par sa belle-famille, ni cloîtrée selon la loi du purdah, ni confiée à la surveillance d’eunuques ou exilée contre son gré dans un village reculé pour y mettre au monde une dizaine de marmots. Que s’est-il passé, alors ? « Rien, dit-elle en haussant les épaules pour s’excuser de son impuissance à fournir des explications plus consistantes. Rien, vraiment. Nous étions mal assortis, c’est tout. »
Farid… Alors qu’à New York Farid n’était qu’un jeune homme venu d’un pays lointain, dans son Pakistan natal, où il se retrouvait en territoire connu, il réendossa promptement son rôle de fils aîné au sein d’une grande et riche famille. Aussitôt, sa voix sembla devenir plus grave, ses avis plus lourds d’autorité ; ses traits, son port acquirent dignité et importance. Lorsqu’il était contrarié, à peine menaçait-il de froncer les sourcils que ses trois jeunes sœurs s’employaient fébrilement à le rasséréner. S’il lui arrivait de remplir lui-même son verre d’eau, ou de mettre lui-même à bouillir l’eau de son thé en fin de soirée, à l’heure où les domestiques avaient été congédiés, un frémissement de crainte parcourait la pièce et huit paires d’yeux un tantinet jaloux, un tantinet réprobateurs, venaient se fixer sur Mara — quoique toujours très poliment, en coin. Quel homme ! Un joyau ! Le plus beau parti rêvé ! Chacun ne la traitait pas moins avec beaucoup d’affabilité. Des sourires, elle n’avait droit qu’à cela, des sourires, tant et si bien qu’elle finit par souhaiter pour de bon provoquer une étincelle de mauvaise humeur, une rebuffade impulsive. « Il est vrai qu’à ma façon j’étais moi aussi un assez beau parti, raisonne Mara. Une sorte de poisson tropical, à mi-chemin entre l’actif et le passif : intéressante parce que peu banale, un bon sujet de conversation, mais beaucoup trop sensible par ailleurs, trop compliquée, trop de tracas pour tout le monde. » Comme elle était là à cause de Farid, on l’aimait pour l’amour de Farid. Ce dernier, pourtant, s’éloignait chaque jour davantage.
« Tu ne peux pas trouver quelque chose qui t’intéresse ? » lançait-il d’un ton cassant lorsqu’elle se plaignait de s’ennuyer. Malgré les recommandations ethnologiques dont il avait abreuvé sa famille à propos des épouses occidentales, Farid s’aperçut qu’il n’avait aucune indulgence pour cette plainte-ci. De l’ennui ? Bien plus qu’un sujet de doléances, c’est un luxe infini ! Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la population féminine du Pakistan auraient payé cher pour vivre ne serait-ce qu’une heure l’ennui de Mara. Enfin, bon, c’est vrai : elle était différente. « Eh bien, trouve une occupation », finit-il par lui conseiller d’un ton sec.
Ah, oui, quelle bonne idée ! Mara proposa ses services à une organisation qui venait en aide aux réfugiés afghans. Farid était contre : son parti dénonçait la présence des réfugiés, et le job de Mara était pour lui politiquement embarrassant. Mara passa outre ; depuis quand la politique s’intéressait-elle aux femmes enceintes à la santé précaire ? Tous les matins, une Jeep avec à son bord un médecin danois, deux infirmières américaines et un bénévole allemand passait la prendre à la maison. Farid était contre : il argua qu’il était pour lui gênant qu’on la vît rire et plaisanter en voiture avec des hommes étrangers, gênant qu’elle s’affublât du ridicule foulard intégriste de rigueur pour les femmes amenées à côtoyer les réfugiés, gênant qu’elle fût employée par le gouvernement américain, principal bailleur de fonds de l’opération, et pour s’occuper de réfugiés qui n’étaient jamais que les dérisoires otages de la politique étrangère américaine. Il ne lança pas d’ultimatum, ne proféra pas de menaces, n’usa pas de violences, mais il boudait, disputaillait, restait moins volontiers à la maison. Un matin, alors que Mara s’apprêtait à partir, il lui arracha son foulard d’un geste si drôlement solennel que, quelques secondes plus tard, cédant à un bref retour de flamme de leur ancienne camaraderie, ils tombaient hilares dans les bras l’un de l’autre.
Les sœurs de Farid suppliaient Mara de cesser de causer tous ces problèmes ; elles l’aimaient tant, susurraient-elles, elle leur était si chère ! Pourquoi ne pas avoir un bébé, plutôt, se consacrer tout entière à lui et arrêter de s’inquiéter pour ces horribles réfugiés ?
Les sœurs de Farid… Plus que quiconque elles raffolaient du poisson tropical si décoratif que leur frère avait ramené dans ses bagages, et elles passaient leur temps pendues aux basques de Mara en quête d’informations qu’elles ne pouvaient se procurer ailleurs : des tuyaux sur l’amour, le sexe, le contrôle des naissances. Mara, à l’époque, se présentait volontiers en « Dr Ruth Westheimer de la province frontalière du Nord-Ouest ». Ce rôle lui plaisait, j’en mettrais ma main au feu. Les futurs époux des sœurs étaient en réalité choisis depuis longtemps, et il ne tenait qu’à elles de les aimer ou non. Farid prêtait une oreille compréhensive aux protestations de Mara, mais son implication n’allait pas plus loin. « Quelle autre alternative ont-elles ? » lui faisait-il pertinemment remarquer. Au Pakistan, les jeunes gens de bonne famille ne se rencontrent pas comme ça, fortuitement, et ils ne se voient pas en tête à tête ; leurs familles conviennent de rendez-vous dûment chaperonnés, et si une jeune fille a la possibilité d’évincer un prétendant abhorré, la prudence lui commande de ne pas s’amouracher d’un garçon qu’elle ne pourra épouser. « Qu’est-ce que l’amour, de toute façon ? » s’exclamait Farid, ce qui détournait l’attention de Mara de la difficile situation de ses belles-sœurs pour la pousser à s’interroger avec inquiétude sur la sienne.
Après qu’on eut fixé la date de son mariage, Hamida, une des sœurs de Farid, vint sangloter dix jours d’affilée dans la chambre de Mara, jusqu’à ce que celle-ci, n’en pouvant plus, lui conseillât de venir vivre avec eux : ainsi Hamida pourrait aller à l’université, elle ne serait pas obligée de se marier, Farid la soutiendrait devant leur père. Levant vers elle ses yeux bouffis de larmes, Hamida la dévisagea avec stupéfaction. Oh, mais elle voulait se marier. Son futur, d’ailleurs, était très gentil, beau comme tout, seulement il est normal, pour une femme, de se sentir inquiète et troublée, juste avant ; elles étaient toutes pareilles, non ? Farid écouta Mara lui raconter cette histoire en riant, puis lâcha méchamment : « Ah, les Américains ! Toujours champions pour jouer les mouches du coche ! » Sur ce, réalisant qu’il était par trop rude, ou par trop honnête, il la prit dans ses bras en l’appelant sa petite mouche du coche. .
Depuis, Mara a tout oublié, hormis le ton qu’il employait pour s’écrier : « Qu’est-ce que l’amour ? »
Parmi les amis et relations que Mara avait gardés à New York, seules quelques rares personnes surent que son mariage était pratiquement rompu. La nouvelle se serait-elle ébruitée hors de ce cercle que beaucoup n’en auraient pas été outre mesure étonnés. Même si son mari et sa belle-famille ne la maltraitaient pas, comment la jeune femme, en effet, aurait-elle pu s’adapter ? Encore faut-il préciser que cette notion d’adaptation offre en soi matière à polémique. Ainsi il m’est arrivé de rencontrer, dans une soirée à Tokyo, une Américaine de Philadelphie alors âgée de quarante-cinq ans et remplie d’amertume, qui voulut bien me confier ce que lui avait appris son mariage au sein d’une famille japonaise traditionnelle. Ne surtout pas s’adapter, me dit-elle, la voilà, la règle d’or. Rester complètement, absolument inébranlable, inadaptée : tel était le secret qu’elle avait découvert, mais trop tard, après avoir payé cher de sa personne. Si vous ne vous adaptez pas, poursuivit-elle, les autres sont bien obligés de s’entendre avec vous, et en plus ils ne sont pas en mesure de vous juger puisque leurs critères ne s’appliquent pas à vous. Si, au contraire, vous vous mettez à faire comme eux, vous serez inévitablement prise en défaut. Cette femme soutenait qu’il fallait surtout se garder des solutions de compromis : à partir du moment où vous vous efforcez si peu que ce soit de les contenter, les autres exigent une capitulation en bonne et due forme. « Mariez-vous en blanc, me lança-t-elle instamment au moment où nous nous quittions. Si vous avez le malheur de vous marier en kimono, c’est râpé ! »
Mara, quant à elle, a toujours soutenu que son statut d’« épouse étrangère » n’avait rien à voir avec l’échec de son mariage. À l’en croire, celui-ci ne tenait qu’à une seule raison solidement pakistanaise : Khadija.
« Comment as-tu pu ne pas m’en parler ? » se lamenta Mara quand elle fut informée de l’existence de Khadija. À quoi Farid répondit : « J’ai oublié. Ce n’est pas grave. Il n’y a rien à en dire. »
Khadija était la fiancée de Farid ; elle lui avait été promise alors qu’ils n’avaient que onze ans. Mara n’en voulait pas à Farid de ses fiançailles avec Khadija ; elle lui en voulait de ne jamais l’évoquer ni supporter qu’on lui en parle, même après tout ce temps. « Oh, pour l’amour de Dieu ! jurait-il en fronçant les sourcils avec irritation. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat ! J’ai du mal à croire que toi, toi entre tous, tu te laisses arrêter par ces fadaises et ces superstitions idiotes. Ça doit être à cause de ton foulard : il fait de l’ombre à ta cervelle », ajoutait-il méchamment (à ce moment-là, Mara avait commencé à travailler pour les réfugiés).
Des fadaises, des superstitions ridicules… En un sens, bien sûr, c’était parfaitement exact. Qui pouvait sérieusement espérer que Farid allait prendre non seulement au sérieux mais à son compte ce monument de bêtise d’un autre âge échafaudé par son père alors qu’il n’était lui-même qu’un enfant ? Son père ne le blâme d’ailleurs pas d’être revenu sur sa parole ; les temps ont changé, il le voit bien. Dans les pays islamiques, deux amis de longue date trouvent facilement de bon augure d’avoir qui une fille, qui un fils ; ensemble, ils conviennent alors qu’il serait charmant que leurs enfants se marient un jour. Il en va de l’amour comme des principes : chacun a sa petite idée dessus. « De l’homosexualité pure et simple, aurait, à en croire certains, décrété Mara à propos de ces projets paternels. Au fond, ils ont envie de se tripoter, mais ils n’osent pas, alors ils collent leurs malheureux gosses au lit à leur place. » Lorsqu’il apprit que sa propre culture avait été diffamée en ces termes, Farid, c’est tout à son crédit, s’en tint à une réaction de colère épidermique qui rendit son teint plus olivâtre encore. On peut même, me semble-t-il, trouver qu’il n’avait pas tort de juger l’opinion susdite incompatible avec l’insistance de Mara à le voir divorcer pour épouser Khadija. Franchement ! Comment Mara, elle entre tous, pouvait-elle soutenir que ces fiançailles ineptes avaient valeur d’engagement ?
« Ce n’était qu’une lubie stupide de mon père et de son vieux copain débile ! s’emporta Farid. Ça n’a pas de sens. Pour quelle raison aurais-je dû t’en parler ? Qu’est-ce que ça aurait changé, que je t’en parle ? C’est une idée idiote, d’un autre âge, et ridicule.
— Pour toi, peut-être, lui rétorqua Mara. Pour toi, c’est ridicule. »
Oh, certes, c’était triste pour la petite, Farid n’était pas sans le savoir. Promise à l’âge tendre, puis rejetée : quel Pashtoun digne de ce nom l’épouserait, désormais ? Était-ce pourtant sa faute s’il se retrouvait contre son gré propriétaire d’une fille dont il ne voulait pas, qu’il n’avait plus croisée depuis l’enfance et jamais touchée ? La dernière fois qu’il l’avait vue, Khadija avait onze ans — une jolie fillette trop gâtée, avec des cheveux qui lui arrivaient à la taille. Ainsi était-elle demeurée dans les souvenirs de Farid que Mara convoquait de si détestable façon : sous les traits d’une enfant adulée, ennuyeuse, insipide qu’on lui avait offerte sur un coup de tête, une rudimentaire poupée de chiffon sans visage, déposée sur son oreiller.
« Tu l’as sur la conscience, gémissait Mara dans une plainte insensée. Je vais te quitter et tu pourras l’épouser », affirmait-elle en sachant pertinemment que Khadija n’était au mieux que le prétexte de cette dispute.
Quel en était le fond, alors ? De la longue, très longue histoire de ce mariage interculturel raté et de l’acte d’adultère subséquent qui permit à Ikbal de mettre l’Américaine en mauvaise posture, Lilly comprend ce que Mara veut qu’elle en comprenne : son éphémère aventure avec ce Malone fut le fruit de la solitude et de la confusion des sentiments.
Pendant ce temps, les choses évoluent au pays natal de Micky. Il l’a quitté avec l’intention de passer en tout et pour tout trois jours au Pakistan : « Trois jours de trop », pour le citer précisément. Son patron étendait par-devers lui à cinq jours la durée prévisible de cette absence, tout en convenant, bonhomme, que, mon Dieu, oui, bien sûr, le déplacement serait si bref que Malone s’apercevrait à peine qu’il était parti. Entre la lenteur notoire des hommes d’affaires pakistanais et la longueur du voyage, le décalage horaire et le mal de bide susceptibles de vous rendre patraque vingt-quatre ou quarante-huit heures facile, George Hamish n’escomptait donc pas voir revenir Malone aussi vite que celui-ci l’espérait. Au cinquième jour, cependant, l’absence de tout coup de fil commence à l’inquiéter. Josie, sa secrétaire, tente d’appeler Micky à son domicile à des intervalles de plus en plus rapprochés, sans succès. Le sixième jour, elle est dépêchée sur place, chez lui, avec un collègue de travail. Malone reste introuvable, les voisins ne l’ont pas vu. Tout cela ne lui ressemble absolument pas. D’autres, à sa place, se seraient peut-être octroyé la liberté de prolonger leur voyage d’affaires par un week-end à Manhattan, certains auraient sans doute profité de l’occasion pour pousser jusqu’à la passe de Khaybar, mais pas Micky, non, sûrement pas. Même si on l’envoyait à Miami, il y aurait fort à parier qu’il rentrerait un jour plus tôt que prévu et se laisserait tomber dans son fauteuil pivotant avec un soupir de soulagement.
Tandis que George, tenaillé par l’angoisse, reste planté à côté d’elle, Josie contacte la compagnie aérienne ; celle-ci l’informe que Malone n’est pas monté à bord du vol Islamabad-Londres-New York-Washington, et que sa réservation n’a été ni annulée, ni repoussée à une date ultérieure.
Il est temps d’agir, mais nul ne sait trop comment envisager l’action qui s’impose. Jamais un tel cas de figure ne s’est présenté jusqu’ici. Que se passe-t-il ? Pourquoi Micky ne donne-t-il pas signe de vie ?
Aidée de Stefanie, du service déplacements d’affaires, Josie téléphone à l’hôtel Khaybar Intercontinental mais n’arrive pas à exposer clairement le problème. À peine viennent-elles d’obtenir le siège de la société Intercontinental pour requérir une intervention à Peshawar que le fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères appelle sur une autre ligne et demande qu’on lui passe George Hamish.
Pour lui annoncer que son employé a disparu, qu’on a trouvé à l’hôtel du sang et un message, que la police pakistanaise a ouvert une enquête. Pour le prier d’exposer à qui de droit tout ce qu’il sait sur Malone, sur leurs interlocuteurs étrangers et sur cette transaction particulière — précisions qui, il faut l’espérer, contribueront à éclaircir ce qui est arrivé.
La West-Fab est en ébullition. Micky y est apprécié, malgré sa tendance à jouer profil bas. Apprendre qu’il est porté disparu, qu’il a, si ça se trouve, été enlevé, qu’il est mort peut-être, répand autour du distributeur de boissons un silence consterné, vite compensé par un déferlement de messages e-mail qui propagent tous azimuts la désolation électronique. Dans une sorte d’acte totémique spontané, les secrétaires défilent devant le bureau de l’absent pour garnir son Macintosh de leurs peluches préférées. L’ordinateur disparaît bientôt sous un monceau d’ours, de zèbres, d’adorables petites choses poilues non identifiables, dont certaines arborent des bouts de ruban jaune fixés en travers de leurs ventres au moyen d’épingles à nourrice.
Les employés affirment bravement aux journalistes de la télévision locale qu’ils attendent avec confiance le retour imminent de leur collègue sain et sauf, jusqu’au jour où Josie craque et crache en sanglotant dans un micro que Malone, pour commencer, n’avait aucune envie d’entreprendre ce voyage, et qu’en déduire sinon qu’il avait une prémonition, hein ?
À ce moment-là, Julia est toujours en Croatie et ne sait même pas que son frère est parti en voyage d’affaires. À sa connaissance, Micky est vivant et en bonne santé dans son petit coin du Maryland.
Julia est à la recherche de témoignages sur les crimes de guerre. Elle loge théoriquement dans un hôtel de Zagreb, dont il est assez facile de se procurer le numéro par l’intermédiaire de son journal. Sauf que lorsque sa mère, affolée, appelle là-bas, elle ne l’y trouve pas : partie avec une délégation visiter les charniers, Julia est injoignable et ne sera pas de retour avant une semaine. Près de cent cinquante messages l’attendent à la réception quand elle rentre enfin de cette tournée sinistre ; aucun d’entre eux n’est clair, mais leur accumulation même signale de toute évidence une catastrophe de nature indéfinie. Au comble de l’anxiété, Julia arrive à obtenir une ligne extérieure et appelle sa mère. Comme, d’après ses calculs, il est à peu près une heure du matin aux États-Unis, elle a décidé de ne pas laisser sonner plus de trois coups et de réessayer à une heure plus civile. À l’autre bout, cependant, sa mère décroche tout de suite, et, reconnaissant la voix de Julia, elle éclate en des sanglots qui l’empêchent d’aligner deux mots. À ces pleurs audibles répond en fond sonore une série de claquements de langue et d’exclamations qui s’interrompent lorsque la tante de Julia s’empare de l’appareil pour lui expliquer ce qui se passe. La communication est mauvaise ; la ligne grésille beaucoup ; un écho réverbère systématiquement les derniers mots de chaque phrase.
L’affreuse nouvelle transite ainsi d’un continent à l’autre, comme une espèce de télégramme délirant qui n’arrête pas de se répéter. Micky. Obligé d’aller au Pakistan. Disparu de son hôtel. Il y avait des traces de sang. La police est sur les dents. D’autres crimes, depuis, et l’assassin qui court toujours. Micky mort — tenu pour mort.
Julia ne conserve aucun souvenir du retour en avion. Elle a forcément passé la douane, récupéré ses bagages, pris un taxi, mais dans un état second. Sa mémoire s’est mise en veilleuse jusqu’au moment où elle est arrivée chez elle. Dans l’appartement plongé dans la pénombre, seules brillent deux faibles sources de lumière. Les bulles de l’aquarium montent sans bruit le long des parois de verre ; Julia débranche le système de mangeoire automatique, puis sans raison, machinalement, saupoudre une pincée de nourriture à la surface de l’eau. Le signal rouge du répondeur clignote cinq fois ; elle appuie sur le bouton « Lecture », bien qu’elle soit peu curieuse de découvrir ses messages.
Le premier est de Jeff — sa liaison plus ou moins sérieuse du moment. Comme elle le sait, il est en voyage d’affaires. « Les choses se compliquent, ici, lui annonce-t-il. Ces gens ne sont pas foutus de respecter un contrat. Tel que ça se présente, on risque de prendre un retard d’au moins dix jours, ce qui fait que tu vas probablement rentrer avant moi, après tout. C’est donc moi qui te rappellerai, minou. »
Minou ! C’est ça !
Le deuxième appel est de son amie Beth : « Je sais que tu n’es pas là, mais je voulais juste te rappeler que le vernissage de l’expo génialissime qui va me rendre célébrissime, et donc assez peu disponible pour la cohue des journaleux de ton espèce, est fixé au 17, et que tu as plutôt intérêt à venir, ma petite ! »
Le troisième est de Micky. Julia est en train de soulever sa valise quand la voix de son frère résonne dans son dos. Aussitôt, comme hypnotisée, elle baisse lentement le bras.
« Salut, petite sœur, dit-il. Tu ne devineras jamais où j’ai atterri ! Figure-toi que je suis dans un coin que tu connais bien, oui : au Pakistan, dans un patelin qui s’appelle Peshawar. » Il prononce affreusement mal ces noms, avec son accent américain à couper au couteau, et Julia, que cela agace, se trouve épouvantable de s’arrêter à des détails pareils en de telles circonstances. « Dis donc, poursuit Micky, j’aurais besoin de tes conseils à propos d’un truc. Tu pourrais me rappeler à l’hôtel Khaybar Intercontinental ? C’est, enfin… c’est assez urgent, quoi. »
Détachant avec soin les syllabes, il précise à nouveau qu’il loge à l’intercontinental, puis donne lentement son numéro de téléphone. C’est tout. Julia relève la date sur le répondeur. Un bref décompte lui permet de calculer que Micky l’a sans doute appelée la veille du jour où il a disparu. Elle aurait donné n’importe quoi, n’importe quoi, pour avoir été là quand il cherchait à la joindre. Et même si, après coup, cela ne sert plus à rien, elle donnerait à peu près n’importe quoi pour découvrir ce qu’il voulait. Comme il doit s’être senti seul, le pauvre, quand il est tombé non sur elle mais sur ce répondeur ; et plus tard, alors qu’il attendait en vain son coup de fil. Elle l’aurait rappelé tout de suite si elle avait eu son message, et si ses conseils n’avaient pas suffi, elle aurait pris le premier avion pour aller vérifier ce qui se passait. Il le savait, hein, il le savait ? Afin de se rassurer, Julia essaie de se persuader que son frère n’en doutait pas.
Elle écoute très distraitement le quatrième appel — de toute façon il est pour Jeff —, puis soudain la voix énergique de Lilly, son amie journaliste pakistanaise, retentit dans la pièce : « Ça n’a peut-être aucun rapport avec toi, je n’en sais rien, clame-t-elle beaucoup trop fort dans l’appareil, mais j’ai reçu une dépêche de l’APA concernant un certain Michael Malone, de Bethesda. Ce n’est pas ton frère ? Si je me trompe, oublie tout ça et passe à autre chose, sauf que tu pourrais quand même faire signe de temps en temps. Tu n’as pas l’intention de venir par ici, un de ces jours ? En revanche, si c’est ton frère, alors écoute : je vais à Peshawar. Mon canard m’envoie là-bas couvrir le meurtre. Oh, merde… si c’est ton frère, j’espère que tu savais déjà. Je ne t’apprends rien, au moins ? Si ? Oh, merde, oh, mon Dieu, quelle imbécile ! Mon Dieu, Julia ! Si je peux faire quelque chose pour toi, n’importe quoi, surtout dis-le-moi. »
Ce message passablement brouillé convainc Julia de passer sans plus tarder à l’action. La marche à suivre lui paraît limpide, tout à coup. Elle décroche son téléphone et réserve une place dans l’avion qui part à 10 h 35 le lendemain matin pour le Pakistan, sur le vol Dulles-Amsterdam-Karachi-Islamabad-Peshawar. Dynamisée par cette initiative, elle change le contenu de sa valise contre des vêtements propres et moins chauds, appelle sa tante pour la prier de continuer à veiller sur sa mère, vaque un moment dans l’appartement et règle deux ou trois bricoles jusqu’à ce qu’elle sente enfin le sommeil la gagner. C’est une bonne décision, ce voyage au Pakistan ; il n’y avait rien de mieux à faire et ça la réconforte un peu. Julia n’a pas de plan, pourtant, pas d’objectifs concrets auxquels elle espère arriver. Si on lui demandait d’expliquer pourquoi elle part, sans doute répondrait-elle qu’elle a envie de se sentir proche de Micky une dernière fois : envie de communier avec l’esprit de son frère, envie de fouler la terre qui l’a englouti.
Les raisons, bonnes ou mauvaises, c’est souvent compliqué. Pour Julia, il s’y mêle probablement un soupçon de culpabilité, le désir de fuir l’hystérie maternelle… Gardons-nous cependant de trop analyser. En définitive, Julia s’en va parce que son frère l’a appelée. Puisqu’elle n’a pas pu le rejoindre à temps, eh bien, elle va y aller maintenant — trop tard, mais tant pis.
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