L'inconnue de Peshawar
Chapitre 14
Les habitués du désert pakistanais se portent volontiers au secours des voyageurs en détresse, et c’est donc au bout d’un temps relativement bref qu’un véhicule s’approche et s’arrête à la hauteur de l’homme ni vieux ni jeune, désemparé mais visiblement respectable, qu’est le chauffeur de tante Sonia. Accourue vers leur sauveur, Julia espère follement pouvoir rattraper Mara. Las ! Leur halte forcée a ralenti le cours des événements, qui vont désormais traîner en longueur de façon exaspérante.
L’automobiliste providentiel tient à examiner la voiture endommagée, et il perd de précieuses minutes à commenter avec force claquements de langue leur sidérante aventure. On leur a tiré dessus ! Non mais, c’est insensé ! Quel mépris des lois ! Ah, ça ne s’arrange pas ! Julia tente de l’amener à suivre la piste de Mara, mais il se détourne d’une manière ostensible de cette étrangère hystérique qui l’a grossièrement blessé en lui proposant de l’argent. Au bout du compte, Julia doit humblement se résoudre à grimper dans la voiture de leur sauveur sans plus s’opposer à ce qu’il les emmène jusqu’au village le plus proche. Une fois là-bas, c’est encore toute une affaire de trouver un téléphone en état de marche. Quand enfin elle arrive à joindre le bureau d’Ikbal, Julia s’entend dire que l’inspecteur est occupé.
Cramponnée au combiné, Julia pique une colère noire. Elle menace de contacter l’ambassade, d’appeler Newsweek ; elle est sur le point de mentionner CNN quand l’infortuné planton qu’elle a au bout du fil cède et s’empresse d’aller quérir Ikbal, lequel déclare qu’il arrive sur-le-champ, bien sûr, c’est comme s’il était déjà parti : il suffit que Julia lui indique où elle se trouve. Julia passe alors l’appareil au chauffeur. Maintenant, ils n’ont plus qu’à prendre leur mal en patience.
De son côté, Ikbal doit réquisitionner une voiture, des renforts, et arriver jusqu’à ce village du bout du monde. Là, il doit s’entretenir avec le chauffeur, accepter les salutations ampoulées et compassées du propriétaire du téléphone et de l’automobiliste providentiel. Entouré de toute une délégation, il doit ensuite raccompagner Julia et le chauffeur à l’endroit où ils ont abandonné l’épave. Après quoi, et après quoi seulement, il est enfin temps de s’enfoncer dans le désert en suivant les marques de pneus des véhicules qui les ont précédés.
Aussi s’est-il écoulé près d’une heure lorsque Julia et Ikbal pénètrent dans le camp à vive allure, escortés par deux voitures de la police pakistanaise. Rien qu’à voir la foule des réfugiés toujours assemblés, ils comprennent qu’il vient de se produire quelque chose d’extraordinaire. À ce stade, Julia est si énervée qu’elle ne reconnaît même pas Micky dans ce groupe d’êtres humains couleur de terre et de poussière. Eh oui, à l’instar des tueurs, jamais elle n’aurait imaginé que son frère pouvait à ce point ressembler aux autochtones.
Leurs retrouvailles suscitent des chuchotements alarmés, qu’Ikbal interrompt net en proclamant haut et fort que ces deux étrangers sont frère et sœur. Bon, dans ce cas, tout va bien. Il n’y a pas de mal à serrer sa sœur contre soi. Un murmure approbateur remplace les exclamations scandalisées, des sourires indulgents encouragent les baisers et les tendres manifestations dont ils s’accompagnent.
Ikbal met ces embrassades à profit pour prendre bonne note du rapport embrouillé que l’ingénieur et les jeunes talibans lui dressent des récents événements. Ils décrivent les deux assassins, résument l’essentiel de l’interrogatoire auquel ils ont procédé. Ikbal n’est pas peu dépité d’apprendre qu’il a raté d’un cheveu les deux tueurs en fuite. Sur ces entrefaites, Mara arrive à son tour, perplexe et inquiète à la vue d’un tel attroupement, et il faut tout lui réexpliquer depuis le début. Enfin vient le moment de retourner en ville. Ikbal assigne aux policiers des deux véhicules la mission de surveiller personnellement Micky, de l’escorter sous bonne garde jusqu’au consulat américain et de ne le quitter qu’après l’avoir remis entre les mains des marines. Il prend les choses en charge, ordonne l’arrestation de Khan, coupable d’avoir recruté des tueurs, appelle le consul américain et l’informe que son ressortissant arrive d’un instant à l’autre. Accédant aux supplications incessantes de Hakim, il réquisitionne de plus une dépanneuse pour remorquer la voiture de tante Sonia au garage.
Ikbal n’aurait sans doute pas retrouvé Khan aussi promptement s’il n’avait pris la décision de le jeter en prison. Au bureau, le secrétaire du politicien déclare que ce dernier est toujours dans sa maison de campagne, où son neveu l’a conduit la veille. Les deux policiers aussitôt dépêchés sur place pour lui signifier son arrestation ne peuvent accomplir strictement leur mandat : le Khan qu’ils sont venus appréhender est en effet aussi mort qu’on peut l’être, la carotide tranchée par un très joli petit couteau en argent repoussé. À côté de lui, ils trouvent une enveloppe portant quelques mots gribouilles : QUI SAURAIT ARRÊTER LA MORT ?
Ce meurtre supplémentaire et la grave question philosophique qu’il pose n’entament pas l’optimisme d’Ikbal. Primo, le tueur en est au dernier vers de la chanson, ce qui paraît plutôt bon signe. Deuzio, et mieux encore, Ikbal sait qui a conduit Khan dans cet endroit isolé : le neveu. Une petite conversation avec le secrétaire de Khan (qui voit mal pourquoi il continuerait de servir un mort avec discrétion et loyauté) lui révèle de surcroît l’existence d’une femme, Fatima, qui se partageait entre l’oncle et le neveu. Tout ce qu’Ikbal apprend sur le compte de ce jeune homme est parfait, absolument parfait pour un tueur : c’est un extrémiste ; il aime la petite amie de son oncle ; il est jeune, idéaliste, il a exactement le profil d’un type capable de laisser près des dépouilles de ses victimes des mots qui en disent long. Puisqu’il avait déjà tué, ça n’a pas dû être très difficile, dans le feu d’une discussion orageuse, de se débarrasser aussi de son oncle au nom de l’amour, de la politique ou des deux. Parfait, oui, absolument parfait, songe Ikbal en se frottant les mains.
Le lendemain matin, Mouchahed traîne au lit, loin de se douter qu’elle est déjà tressée, la corde destinée à le pendre. De toute façon, il a assez de soucis comme ça. Un seul sujet le préoccupe en ce moment : qu’a-t-il fait, que doit-il faire avec Fatima ? Il devrait aller la voir, lui proposer un projet d’avenir, mais il ne sait pas par où commencer. Comment se présenter devant elle, après ce qui s’est passé au bord de la route ? Comment se présenter devant Shabnam, si Fatima lui a raconté ce qui s’est passé au bord de la route ?
Sa sœur interrompt là ces pénibles réflexions en frappant à la porte.
« Quelqu’un te demande, annonce-t-elle.
— Qui ça ? » grommelle Mouchahed.
Sûrement pas un copain — il serait entré sans façons. Mouchahed se lève à contrecœur, s’habille en vitesse, se passe les doigts dans les cheveux et sort de la chambre.
Son visiteur, un bel homme grand et mince, l’attend au salon. Il le dévisage d’un œil froid, puis se présente : « Inspecteur Ikbal, brigade criminelle d’Islamabad. Pourriez-vous m’expliquer pourquoi vous avez tué votre oncle ? »
Pas mal pour une entrée en matière, non ? Le choc et la surprise effacent les couleurs du visage de Mouchahed, il en reste sans voix. Ikbal n’est pas loin d’en conclure que ce petit gars doit être innocent, tant pis, il faudra chercher ailleurs, quand soudain le neveu se précipite vers la porte. Oh, mais on a anticipé sa retraite ; de l’autre côté, deux policiers n’attendent que l’occasion d’intervenir. Néanmoins, par réflexe, Ikbal se fend en avant pour intercepter Mouchahed et parvient à le retenir par le bras. Lors de la courte lutte qui les oppose, les manches amples de la tunique de Mouchahed remontent sur ses coudes, découvrant les écorchures et les éraflures que lui ont valu ses tristes exploits de la nuit. Alertés par les bruits de la rixe, les deux policiers arrivent à la rescousse, se jettent sur le suspect, le plaquent au sol et s’écrient : « Chef ! chef ! » pour attirer l’attention d’Ikbal sur ces marques révélatrices. Ikbal ne connaît que son devoir. « Arrêtez-le ! » ordonne-t-il.
Le pauvre Mouchahed atterrit dans une cellule de prison. Au vrai, il a souvent rêvé de se retrouver dans cette situation. On peut même aller jusqu’à dire qu’il vit la réalisation d’un de ses fantasmes favoris. Dans ce fantasme, Mouchahed est un prisonnier politique enfermé au fond d’un cachot sinistre. En butte aux coups, aux risées, aux menaces, il reste inébranlable et impressionne les gardiens par son courage stoïque ; ses compagnons d’infortune l’admirent, lui demandent de les éclairer de ses lumières et, instruits par lui des principes du marxisme, s’organisent en groupes de réflexion. Quand il se laisse aller à rêvasser ainsi, Mouchahed va parfois jusqu’à imaginer que son enseignement politique entraîne les prisonniers à se mutiner sous sa gouverne…
La réalité est un peu différente. Personne ne le torture, mais la nourriture est abjecte, le lit très dur et les journées commencent à cinq heures du matin. Ses compagnons d’infortune sont tous des sales types ; ils ne l’appellent pas autrement que « fils de riche » et crachent par terre quand il s’approche. Bref, la situation n’est pas des plus romantiques. Aussi est-ce à présent sans romantisme aucun que Mouchahed songe à Fatima. N’est-ce pas avant tout à cause d’elle qu’il se retrouve dans le pétrin ? Mouchahed préfère analyser la situation ainsi : il est dans le pétrin, embarqué dans une affaire pas bien grave et qui finira forcément par s’arranger. Il s’interdit d’y penser autrement, de se dire que les flics ne doivent même plus chercher le véritable assassin puisqu’ils pensent l’avoir attrapé ; ou que, dans un pays où règne la corruption inlassablement dénoncée par Mouchahed, n’importe qui peut remplir le rôle de bouc émissaire pour détendre la situation politique. Qui a tué son oncle ? On n’a que l’embarras du choix. Hommes d’affaires bernés, adversaires ruinés… Khan comptait ses ennemis par dizaines. Sauf que personne ne s’intéressera à eux, maintenant qu’on le tient, lui, avec ses jambes et ses bras amochés. Bien sûr, il a dû expliquer d’où lui venaient ces blessures. Il ne savait plus où se mettre. Bafouillant, écarlate, il a fini par avouer à Ikbal l’interlude au bord de la route. « Je ne vois pas où était le plaisir, là-dedans, a commenté l’inspecteur. Pour moi, ça m’a tout l’air d’un viol. Votre prétendue petite copine m’a tout l’air de s’être rudement défendue. Passons. Dès que nous lui aurons mis la main dessus, elle nous donnera sa version des faits. À supposer qu’elle soit en état. Vous ne l’auriez pas tuée, tant que vous y étiez ? »
Bien qu’il n’ait pas lésiné sur les moyens, Ikbal, en effet, n’arrive pas à retrouver Fatima. Il a tout essayé, il ne sait plus où chercher. Il n’y a pas de raison, mais alors là, aucune, pour qu’il ait l’idée d’aller enquêter chez Shabnam. Ikbal n’a absolument aucune raison d’aller imaginer que Shabnam, femme politique émancipée, progressiste, et princesse féodale par-dessus le marché, connaisse ne serait-ce que l’existence de Fatima, la prostituée anonyme, opprimée. Rien ne pourrait lui permettre de soupçonner fût-ce une minute qu’elles sont en réalité assez liées et vivent, pour l’heure, sous le même toit.
Mouchahed, lui, est évidemment au courant, mais il ne parle pas — pas encore. Il continue de s’accrocher à cette partie-là au moins de son fantasme : « Même sous la torture, le jeune révolutionnaire, n’écoutant que son courage, se refuse résolument à livrer les noms de ses camarades. Son héroïsme finit par fléchir ses bourreaux. L’un des gardiens l’aide à s’évader. Pour le remercier, le jeune révolutionnaire lui glisse entre les mains un exemplaire écorné des œuvres complètes de Trotski… »
Personne ne le torture, certes, et pourtant il est étonnamment difficile de ne pas parler, étonnamment difficile de garder à Fatima la même place dans son cœur — presque impossible aussi de se la représenter en imagination. Il semble que Mouchahed ait désormais tout oublié, hormis leur accouplement animal dans la poussière et les cailloux. Chaque fois que cette scène lui revient à l’esprit, il se convainc un peu plus que Fatima, au fond d’elle-même, est décidément une vraie pute. Pas par sa faute, non, bien sûr : son destin est déterminé par de tragiques conditions socio-économiques, mais ça n’en fait pas moins une pute. Jamais de sa vie il ne s’était conduit de la sorte, auparavant, par conséquent il faut bien qu’elle l’y ait poussé, non ?
Entre-temps, Ikbal a rapporté un deuxième poisson dans ses filets. Il avait posté un agent devant la maison du Maulana, au cas où Fatima aurait fini par se montrer. Fatima reste introuvable, mais le policier en faction n’a pas pu ne pas remarquer les allées et venues d’un individu suspect, un jeune homme qui a flâné toute la journée dans les parages. Ayant décidé de l’appréhender, il a découvert que l’individu était le frère de la disparue, rien de moins. Ikbal l’a bien sûr arrêté illico. Un frère jaloux, voilà à coup sûr un autre candidat sérieux. Ainsi, en l’espace d’une journée, Ikbal, qui n’a eu longtemps personne à se mettre sous la dent, a placé deux coupables potentiels sous les verrous. Soit un de trop, mais ça s’arrangera. En attendant, il se dit que la presse se contentera de la laconique mais non moins théâtrale annonce d’usage — « La police a procédé à des interpellations » — et rédige un communiqué dans ce sens.
Cette nouvelle connaît le sort généralement réservé aux informations de dernière minute à Peshawar : tout le monde est au courant bien avant que les journalistes la divulguent. Tout le monde, à commencer par Shabnam, qui, par l’intermédiaire de Lilly, a des antennes jusque dans la maison où loge l’inspecteur.
Au consulat, Micky et Julia sont choyés, chouchoutés et gentiment sommés de passer au rapport. Ils donnent quelques coups de fil urgents : à leur mère, qui de soulagement éclate en sanglots et leur parle moins qu’elle ne s’égosille à l’intention de sa sœur ; au journal de Julia ; à la West-Fab, où George exulte. Sur ce, on conduit Micky à la chambre d’amis où il va pouvoir prendre un bain, se changer et s’abandonner à un sommeil réparateur. Le consulat se charge des formalités de leur voyage de retour. Dès que possible, un petit avion privé les emmènera à Islamabad ; là, ils prendront le vol de Londres, d’où ils repartiront pour Washington.
Toutefois, avant d’embarquer, Julia veut faire ses adieux à Lilly. Laissant Micky se réaccoutumer aux agréments de la vie moderne — prendre une douche, boire une bière, regarder CNN —, elle quitte donc l’enclave américaine pour aller saluer son amie.
Le domestique qui lui ouvre la porte s’esquive pour annoncer son arrivée, mais il tarde à revenir. Julia n’est pas loin de penser qu’il n’y a personne à la maison quand il réapparaît pour l’introduire au salon. Lilly et Gui sont assises côte à côte sur le canapé, l’air un peu compassé, semble-t-il à Julia. En face d’elles, une élégante jeune femme maquillée à ravir, le visage dénué d’expression, se tient dans un fauteuil. Elle examine Julia avec froideur, hoche la tête sans un sourire lorsque Lilly les présente l’une à l’autre. Tiens, tiens, pense Julia, voici donc la célèbre Shabnam.
« Il y a, euh… du nouveau, enchaîne Lilly. J’étais justement en train d’expliquer à Shabnam que tu es une vieille amie et que l’on peut avoir toute confiance en toi. » Typiquement le genre de phrase propre à piquer la curiosité. Julia n’y résiste pas. Prenant un siège, elle s’efforce de se couler nonchalamment dans le rôle de l’amie sûre et de ne pas avoir l’air trop impatiente d’entendre la suite. « En plus, comme ça ne te touche pas de si près que ça, tu n’as pas à prendre position. À mon avis nous pouvons te mettre dans la confidence. Tu garderas le secret pour toi, promis ? »
Julia affirme qu’on peut compter sur elle. Bien qu’elle n’en semble pas convaincue, Shabnam hausse les épaules et, d’un signe de tête, indique à Lilly de continuer. Toussotant pour s’éclaircir la voix, cette dernière ramasse sur la table un bout de papier jaune et un carton blanc pour les soustraire à l’œil fureteur de Julia.
« Il s’agit d’une toute jeune fille, dit Lilly. Elle s’appelle Fatima et n’a que seize ans. Le Maulana—le type de la télé, tu vois ? celui qui a été tué — l’obligeait à se prostituer. Fatima n’est qu’une petite paysanne, elle n’est jamais allée à l’école, mais, d’après Shabnam, elle est remarquablement intelligente. Shabnam essaie de lui venir en aide. Plusieurs des hommes assassinés étaient des clients de Fatima, aussi les soupçons se sont-ils portés sur son fiancé et sur son frère. Fatima s’est réfugiée chez Shabnam, qui la cache ; seulement, la petite a appris qu’Ikbal avait arrêté son frère et son fiancé, Mouchahed, et elle veut les sauver. En effet, euh… si tu veux, elle sait qui est l’assassin. Oui, oui, c’est ça, elle a été témoin. »
Lilly adresse un coup d’œil en coin à Shabnam, qui opine imperceptiblement. L’échange n’a pas échappé à Julia. À présent, elle sait au moins pourquoi le domestique ne l’a pas introduite tout de suite : il fallait d’abord que les trois femmes mettent leur scénario au point. Dans quel but lui mentent-elles, cependant ? Que se passe-t-il ?
Lilly a repris la parole. Pendant qu’elle dévide son discours, ses yeux ne cessent de glisser vers Shabnam en quête d’encouragements.
« Oui, Fatima a été témoin, mais elle mourait de peur. Elle n’a pas pu se résoudre à aller dire ce qu’elle savait. Il aurait fallu qu’elle reconnaisse qu’elle est prostituée. Au Pakistan, tu vas en prison pour ça, et tu y restes à vie, sans aucune chance d’en sortir. Fatima a décidé de se suicider. Elle a décidé de rédiger une lettre dans laquelle elle s’accuse d’avoir elle-même commis les meurtres, puis de se donner la mort. Elle a donc écrit cette lettre, et ces faux aveux, puis elle l’a remise au chowkiddar de Shabnam en lui demandant d’aller la porter au commissariat. Tu penses bien que le portier n’allait pas porter une lettre à la police sans la montrer d’abord à Shabnam ! Grâce à cela, Shabnam a pu empêcher Fatima de commettre l’irréparable. Elle veut maintenant la faire sortir du pays. Elle a un cousin qui travaille à l’ambassade du Pakistan, à Londres : il va déclarer que Fatima fait partie de son personnel. Une fois là-bas, la petite pourra habiter chez son frère, Isa. Dès qu’il sera relâché, Isa retournera à Londres et ils vivront ensemble ! explique Lilly avec brio, plus détendue maintenant qu’elle arrive au bout de son exposé.
« Reste un tout petit problème, dont nous parlions au moment où tu es arrivée, reprend-elle. Tu comprends, nous ne savons pas très bien comment mettre Ikbal au courant de tout ça. Si Fatima est encore au Pakistan quand il apprendra le fin mot de l’histoire, il va sûrement vouloir l’interroger… Si en revanche elle est déjà partie et si nous lui racontons une histoire qui se tienne, comme celle que je viens de te résumer, acceptera-t-il de relâcher Mouchahed et le frère de Fatima ? »
Sûrement pas, pense sardoniquement Julia en son for intérieur, sauf s’il est plus crédule que la moyenne et moins brillant qu’il n’en a l’air. Agacée qu’on lui ait servi cette histoire mal ficelée, vexée d’être considérée avec méfiance par ses amies, atteinte dans sa fierté professionnelle à l’idée qu’elles aient pu croire qu’elle allait gober ces mensonges, Julia est aussi fort troublée.
Elle est un peu dans la situation de quelqu’un qui a envie d’écouter une émission de radio brouillée par la réception d’une autre station captée par le poste en même temps. Tout en suivant le fil du récit de Lilly, elle s’efforce d’entendre l’histoire qu’il recouvre, celle que les trois autres voudraient lui dissimuler.
« Je ne comprends pas, dit-elle enfin. Pourquoi ne pas remettre à Ikbal la lettre d’aveux de Fatima et l’amener à traiter l’affaire avec discrétion ? Au nom de quoi refuserait-il de la laisser sortir du pays ? Si elle lui livre le nom de l’assassin, il n’a pas besoin de son témoignage pour coincer ce type. Qui est-ce, à propos ? Elle vous l’a dit ?
— De fait, intervient Shabnam, le vrai commanditaire de tous les meurtres était Walid Khan. Fatima l’a entendu ordonner à ses sbires d’exécuter les différentes victimes. Khan était un de ses clients. Quant aux billets, hmm… leur rôle était de faire diversion, de brouiller les cartes. À un moment donné, Khan s’est rendu compte que, dans la mesure où elle savait tout, Fatima pouvait être dangereuse, et il a décidé de se débarrasser d’elle. Il l’a convoquée à sa maison de campagne dans ce but, mais il s’y est mal pris, elle s’est débattue et l’a tué. Elle était en état de légitime défense. Si l’on veut, oui, c’est un accident, mais nous voulons lui épargner un procès. Vous imaginez, une jeune prostituée convaincue d’avoir tué un personnage de l’envergure de Khan ? Le jugement serait tout sauf impartial. Si elle passe en justice, Fatima sera pendue. Il faut donc qu’elle quitte le pays et reste complètement en dehors de cette affaire. »
Ah, ah… Julia y réfléchit quelques secondes. C’est crédible, ça ? Pas sûr… Même en admettant que Khan ait eu des raisons de supprimer le Maulana, pourquoi s’en serait-il pris à une vedette de cinéma indienne ?
« Tout le problème, tu vois…, attaque Lilly alors que Julia continue de cogiter, tout le problème est de faire comprendre à Ikbal que Khan a tué tous ces gens sans lui révéler que Fatima a tué Khan. »
Lilly est si nerveuse qu’elle s’en tord presque les mains. Dans son émoi, elle laisse échapper un des bouts de papier qui traînait sur la table. Julia le ramasse par réflexe : une petite carte, imprimée avec des lettres dorées tape-à-l’œil et ornée d’un drapeau vert.
« Tiens, une carte de vœux ? bafouille Julia. Hé, mais elle ressemble comme deux gouttes d’eau à la carte africaine sur laquelle on a trouvé un des messages de l’assassin ! »
Ce commentaire à chaud de ce qu’elle a sous le nez lui est sorti de la bouche sans qu’elle ait pu le retenir.
« Oh, Fatima a pensé que ses aveux seraient plus crédibles si elle y joignait ça. Dieu sait où elle l’a dégoté… peut-être dans le bureau de Khan… »
Un brin d’irritation dans la voix, Shabnam coupe court au bafouillage de Lilly : « Écoutez, dit-elle. Ça nous simplifierait beaucoup la tâche qu’Ikbal continue d’ignorer que Fatima sait écrire. Il n’imagine sûrement pas qu’une fille comme elle a un brin d’instruction, et mieux vaut ne pas le détromper. L’idée qu’elle a pu commettre les autres meurtres ne l’effleurera pas s’il présume qu’elle est incapable d’avoir rédigé les messages. De toute façon, ils ne sont pas d’elle ! Il est donc plus simple pour tout le monde, y compris pour Ikbal, de garder le silence là-dessus. »
L’explication n’est pas très convaincante, si tant est que Fatima n’ait tué qu’une fois et dans un acte de légitime défense ; mais, sans laisser à Julia l’opportunité de s’attarder sur cette autre entorse à la logique, Shabnam reprend en la regardant droit dans les yeux : « Julia, tout à l’heure il ne me paraissait pas souhaitable de vous informer des dessous de cette affaire car j’estimais que vous ne pourriez pas comprendre. Chez nous, voyez-vous, la situation est différente. On ne peut pas toujours agir à découvert, ici, parce que trop de facteurs interviennent. Il faut penser à la famille, à l’honneur de la famille, il faut respecter les engagements des gens, leurs liens politiques… Pour autant, cela ne signifie pas que les droits de la personne sont systématiquement bafoués. Prenez votre cas, par exemple. Khan voulait que votre frère meure, mais en définitive les choses ont évolué de telle façon que votre frère est toujours bien vivant alors que Khan n’est plus de ce monde. On ne peut pas dire que justice n’a pas été faite, n’est-ce pas ? Un seul des pervers assassinés méritait-il qu’on verse une larme pour lui ? La justice exige-t-elle que cette malheureuse petite soit pendue ? Évidemment non ! Cela étant, il importe de ménager Ikbal : cet homme a son travail, il a des responsabilités, on ne peut pas trop lui en demander. Lui-même trouverait sûrement que nous avons choisi la meilleure solution.
— Qu’est-ce qu’on ne peut pas demander à Ikbal ? » interroge une voix masculine.
Il règne dans la pièce une atmosphère de complot si épaisse que Julia elle-même sursaute, alors pourtant qu’elle est de loin la moins coupable des quatre.
Un seul bruit trouble le silence de plomb accueillant l’arrivée inopinée d’Ikbal : le léger froissement que Gui provoque en fourrant à la va-vite les deux bouts de papier sous une pile de revues.
Ikbal se dirige droit sur sa femme, à qui il ordonne d’un geste impérieux de lui remettre ce qu’elle a caché. Au lieu de lui obéir, Gui se lève et va se poster à la fenêtre en croisant les bras dans une posture de défi.
Un peu décontenancé, Ikbal la dévisage puis, tournant les talons, s’approche des revues posées sur la table et se met à fourrager dedans en quête de l’objet du recel. Il a trouvé les bouts de papier quand Shabnam se décide à parler.
« Au fond, c’est aussi bien que vous soyez là, déclare-t-elle calmement. Nous voulions vous épargner, c’est vrai, mais en définitive il est sans doute préférable que vous sachiez, et que nous travaillions tous main dans la main. »
Après ce préambule, Shabnam déclare à Ikbal que Mouchahed et Isa sont innocents. Ils ont d’ailleurs un alibi imparable puisqu’ils étaient chez elle le soir où Khan a été assassiné. Elle recevait trois jeunes gens, ce fameux soir : Mouchahed, Fatima et son frère. Le chowkiddar leur a ouvert la porte, un domestique les a introduits dans son salon, un autre leur a servi du thé — ces témoins et bien d’autres sont prêts à confirmer ses dires.
« Oh, je n’en doute pas, murmure Ikbal. Ils confirmeront tout ce qu’on leur demandera. »
Shabnam ne relève pas le sarcasme, mais l’ombre d’un sourire effleure ses lèvres. Julia est tout ouïe. Elle ne perd pas une miette de cette autre version des faits, la troisième en une heure de temps ! Exit l’esprit de sacrifice suicidaire, cette fois, ou le courage du désespoir en situation de légitime défense. Au moins, Julia devine pourquoi les trois autres lui ont menti : elle a eu droit à la répétition générale d’un numéro qui avait besoin de retouches. À sa grande surprise, Julia doit néanmoins reconnaître qu’elle est pour Shabnam et lui souhaite de réussir son improvisation.
Selon cette version corrigée, Isa, Mouchahed et Fatima seraient allés chez la princesse pour l’informer du grave désaccord surgi entre Fatima et Khan : la jeune femme voulait cesser de se prostituer, ce qui, de l’avis de Khan, était déloyal à son égard. Les trois jeunes gens étaient venus demander à Shabnam de les aider, car ils redoutaient les foudres de Khan. Elle connaissait en effet fort bien ce dernier, avec qui son père brassait beaucoup d’affaires. Elle l’avait donc immédiatement appelé dans sa maison de campagne pour compatir avec lui. Ah, les domestiques, quelle pénible engeance ! Que de tracas ils vous causent ! Sur ce, elle avait glissé quelques mots en faveur de Fatima, expliqué que le frère de la jeune femme, choqué de la voir mener cette vie dissolue, la suppliait de se ranger, et que c’était seulement pour cette raison qu’elle envisageait de démissionner et de se reconvertir. Cette conversation, précise Shabnam, s’était déroulée vers dix heures du soir, et, lorsqu’elle l’avait eu au bout du fil, Khan se portait manifestement comme un charme. Fatima et son frère n’ayant pas d’endroit convenable où passer la nuit, elle les avait installés — le frère, la sœur et Mouchahed, en plus — chacun dans une chambre d’amis, ce dont bien sûr son personnel pourra témoigner. Dans ces conditions, Ikbal peut aisément le constater, aucun des trois jeunes gens n’a pu matériellement aller commettre un meurtre dans la retraite campagnarde de Khan, à des kilomètres de là. Ils étaient tous chez elle, et leur présence n’est pas passée inaperçue ! Dès lors, Ikbal en conviendra, rien ne justifie de garder deux innocents en prison. D’autant que le père de Shabnam a besoin d’envoyer de toute urgence Mouchahed dans une de ses succursales d’Arabie Saoudite, et qu’il suit en outre avec beaucoup d’intérêt les études d’Isa, censé regagner Londres dans les meilleurs délais pour le début du semestre. Toutes les enquêtes ne peuvent aboutir, philosophe Shabnam pour conclure. Il paraît même que la majorité d’entre elles sont classées sans suite — est-ce vrai ? Aussi n’y a-t-il pas de quoi avoir honte. Ikbal a sûrement fait de son mieux, ce qu’elle ne manquera pas de signaler à son père. M. Mansouri tient en haute estime les fonctionnaires intelligents et diligents, et il a assez d’influence sur le ministre de la Justice pour faciliter la promotion des éléments les plus méritants.
C’est crûment envoyé, mais la rudesse de l’insinuation est tempérée par le petit sourire que Shabnam adresse à Ikbal afin de l’engager à participer de son plein gré à ce jeu de dupes.
Lorsqu’il se décide enfin à répondre, Ikbal, cependant, ne regarde pas Shabnam. Il se tourne vers sa femme : « Gui, je veux savoir de quoi vous parliez juste avant que j’arrive. »
Il s’est exprimé sur un ton distant, dénué de la courtoisie dont il use d’habitude envers son épouse.
Comment va-t-elle réagir ? Le suspense tient les trois autres femmes en haleine. S’il y a dans la chaîne un maillon faible, ce ne peut être que Gui, elles le savent. Cette petite dame tranquille et réservée aura-t-elle le cran de mentir à son fonctionnaire de police de mari ? Va-t-elle craquer et lâcher le morceau ? Gui opte pour une troisième voie.
« Il faut laisser cette petite quitter le pays, Ikbal, déclare-t-elle d’une voix très douce. Après tout ce qu’elle a souffert, vous ne pouvez pas ne pas la laisser partir et lui offrir une chance de commencer une nouvelle vie.
— Je vous remercie de me donner votre avis sur ce point, réplique froidement Ikbal, mais vous n’avez pas répondu à ma question. Je veux savoir de quoi vous parliez, toutes les quatre, avant que j’entre dans cette pièce.
— Nous parlions de la justice », dit Gui en le regardant droit dans les yeux.
Si sa voix est aussi calme qu’à l’accoutumée, elle affiche une résolution d’acier. Gui, en l’occurrence, est plus tranchante encore que l’arrogante et impérieuse Shabnam. Sidéré, Ikbal jette un regard autour de lui. Posant successivement les yeux sur les quatre protagonistes féminines, il les scrute d’un air pensif : Lilly, son amie et interlocutrice de choc ; Gui, sa jolie petite femme d’ordinaire si docile ; Shabnam, la riche héritière dominatrice ; Julia, la journaliste américaine. Quatre femmes qui s’apprêtaient à lancer une enquête criminelle sur une fausse piste en dissimulant une preuve décisive sous une pile de vieux Vogue ; quatre femmes qui ont encore le front de croiser son regard sans ciller, sans trace de repentir. Aucune n’a l’air de regretter le moins du monde cette mauvaise action, même si l’Américaine semble un peu plus désemparée que ses complices.
« Une seule conclusion s’impose, je crois : vous avez toutes perdu l’esprit, martèle Ikbal au terme de son examen. Au vu des faits, vous êtes coupables de faux serment, de parjure par concertation, d’entrave à la justice par dissimulation des preuves… Vous êtes devenues folles, ma parole !
:— Il y a des choses qui rendent fou », rétorque Gui.
Les deux époux se dévisagent. Au bout d’un long, très long moment, Ikbal baisse les yeux sur les deux bouts de papier qu’il tient au creux de la main, hoche sèchement la tête et les tend à Gui. Il quitte la maison sans s’attarder davantage.
L’avion décolle, s’élève dans le ciel en laissant loin derrière les rues et les maisons, qui rapetissent, rapetissent. Fatima ne perd pas une miette du spectacle ; elle voit le dôme d’une mosquée, elle voit des rues, les toits plats des immeubles, et tout ce temps elle se demande où se trouve son village. Vont-ils passer au-dessus de son village ? Si elle regarde de toutes ses forces, apercevra-t-elle la maison de son enfance ? L’appareil monte toujours plus haut, et bientôt Fatima ne voit plus qu’une étendue de poussière jaune terne — ou non, même pas jaune : à perte de vue, c’est le même brun lugubre. S’apercevant qu’elle s’agrippe aux accoudoirs de son siège et se penche vers l’avant, tendue et contractée, Fatima se laisse aller contre le dossier et ferme les yeux. Son village. Sa maison. Elle, petite fille. Peut-être n’y pensera-t-elle tout simplement plus jamais et oubliera, enfouira au fond de sa mémoire ces images qui finiront par se couvrir d’une poussière terne. Pour l’heure, paupières baissées, rafraîchie par l’air qui s’échappe des orifices percés au-dessus de sa tête, assourdie par ces bruits de moteur qui lui déchirent les oreilles de miaulements inconnus, Fatima, songeant à son enfance, ne retrouve que deux souvenirs.
Une image, et deux souvenirs. Fatima revoit la grange ; elle se revoit dans la grange, et derrière la grange où elle doit tuer les lapins. Combien de fois a-t-elle supplié d’être déchargée de ce travail, requête qui ne lui valait en retour qu’une volée de gifles assortie de jurons ? La petite Fatima tue donc les lapins et les dépiaute, en prime. Elle n’y arrive qu’à condition d’aller très vite, et, l’expérience aidant, devient d’une dextérité redoutable. Le couteau, une entaille — et le sang partout.
Au fil du temps, Fatima apprend à gommer ces courtes minutes de sa mémoire ; sitôt qu’elle a fini, elle porte le lapin à sa mère, dans la cuisine, elle secoue la tête et elle refoule le souvenir sanglant. Elle arrive à faire comme s’il ne s’était rien passé du tout… jusqu’à la prochaine fois, quand à nouveau on l’envoie aux clapiers.
La grange est également associée à un souvenir heureux. Fatima se revoit assise derrière, avec son frère. C’est l’été, l’été d’il y a cinq ans. Son frère a dix-neuf ans ; il est désolé de l’avoir battue, désolé de la houspiller, désolé qu’elle ait une vie tellement plus dure que la sienne. Il passe l’été à la maison ; un de ses devoirs de vacances consiste à dédommager Fatima. Ils sont allés s’installer au soleil, derrière le poulailler, à l’abri des regards, leurs têtes qui se touchent se penchent sur… quoi ? Fatima sourit en se rappelant le livre de lecture, et son frère qui lui apprenait ses lettres. Grandiloquent, il prétendait vouloir lui offrir la parole de Dieu et celle de Marx, afin qu’elle ait le choix plus tard, ajoutait-il, son frère chéri, en la regardant tendrement, des larmes d’émotion au fond des yeux.
Au diable Marx et Dieu ! Fatima a aujourd’hui des lectures plus profanes, en l’occurrence le menu des repas servis en vol. Pas de poulet, songe-t-elle, pas tant que le souvenir du sang reste si présent. Elle opte à la place pour un curry végétarien.
Isa, le frère chéri, retourne sans regret à ses études londoniennes. Son séjour en prison fut affreux. Il dormait mal, là-bas ; toutes les nuits il rêvait qu’il allait mourir étouffé sous un tchadri vert, mais depuis qu’il est rentré à Londres le cauchemar n’est jamais revenu. Dans ce rêve, le célèbre acteur indien soulève le tchador comme en vrai, mais au lieu de tomber le tissu se plaque sur le visage et le cou d’Isa, s’enroule autour, de plus en plus serré, et dessous Isa suffoque, n’arrive plus à respirer… Heureusement, tout cela est fini, maintenant, et après tout l’Indien lui a sauté dessus ! Quel pervers, ce type… Les examens ne sont plus que dans un mois, et Peshawar est aussi loin que le cauchemar d’Isa.
Ikbal a du mal à digérer sa déconvenue, mais ses supérieurs voient les choses autrement. Ils sont très contents de lui. N’a-t-il pas miraculeusement ressuscité un ressortissant américain ? Cette seule prouesse devrait bien valoir deux avions de combat, dans le prochain contrat d’assistance économique. Les chaleureuses félicitations que lui adresse le notable Mansouri ne peuvent pas nuire non plus. Son supérieur lui laisse entendre, à mots plus ou moins couverts, qu’avec un tel parrainage il devrait gagner du galon avant la fin de l’année.
Grâce aux bons offices de Mara, la mère de Hamid est inscrite dans une formation pour sages-femmes, avec garantie d’embauche après obtention du diplôme. Elle quitte le camp, car elle a maintenant droit à une chambre pour Hamid et elle à l’école d’infirmières. Hamid va à l’école à Peshawar. Tous les mois, Malone leur envoie de l’argent ; bien que Mara lui ait précisé d’un ton ferme qu’une somme de vingt dollars serait largement suffisante, il a choisi de les rendre riches en doublant ce montant, et il tire déjà des plans sur la comète pour que Hamid vienne poursuivre ses études dans une université américaine.
Mara organise à l’intention de Farid une visite guidée des projets qu’elle a initiés à l’intention des réfugiés. Elle reste infiniment distante, il est infiniment charmant, et à la fin de la journée il se félicite de ses progrès.
Micky sort de son aventure avec un crédit considérable. Des fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères se déplacent pour l’interroger ; les secrétaires de la West-Fab se pâment de le trouver si extraordinairement aminci et lui demandent des conseils en matière de régime et d’exercices de gymnastique ; son patron, dont il apparaît en définitive qu’il est totalement innocent de toute malversation, l’entraîne à chaque réunion du conseil d’administration, et, un week-end sur deux, il l’invite à son très sélect club de golf pour raconter les exploits du Héros du Monde du Business à ses richissimes amis, lesquels à leur tour se l’arrachent et lui demandent de prononcer les discours d’ouverture des conférences et des divers galas qu’ils organisent. Quant à Julia, sitôt rentrée chez elle, elle s’occupe de son poisson rouge ; cela fait, elle propose à la chaîne PBS une émission spéciale sur le mouvement féministe en terre d’islam. Le projet est accepté avec enthousiasme.
À défaut d’autre chose, cette histoire aura au moins eu des retombées positives sur la carrière des uns et des autres.
Fatima comprise ? Elle devrait être heureuse, oui, elle devrait s’en sortir. Fatima est une beauté rare ; dans l’avion, les têtes se tournent, les cœurs défaillent quand elle se déplace dans l’allée. Secrète et exotique, stupéfiante et distante, musulmane mais habituée aux séances d’habillage, Fatima pourrait devenir mannequin. Un jour, peut-être, nous la retrouverons dans les pages de Vogue, posant avec arrogance dans un bikini riquiqui devant un tchadri en soie vert plissé, négligemment jeté sur une chaise longue, pour la couleur et l’effet esthétique. Imaginez ! Fatima et son tchador, quel sujet en or pour un Helmut Newton !
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Vous avez terminé L'inconnue de Peshawar
Cheryl Benard
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