L'inconnue de Peshawar
Chapitre 5
Aiguillonnée par le message posthume de son frère, Julia s’envole pour Islamabad. Là, elle prend un autre avion pour Peshawar — un avion, si l’on peut dire, car il n’est pas sûr que les appareils qui relient par les airs Islamabad et Peshawar méritent ce nom. Ils ont des ailes, certes, grâce auxquelles, parfois mais pas toujours, il leur arrive de décoller. Poules et chèvres sont admises dans la carlingue ; quant au cockpit, il est en principe occupé par un individu passablement inquiétant, vêtu d’un uniforme d’inspiration militaire qui lui donne une allure de kamikaze galonné. En règle générale, il est donc plus sûr de prendre la route par l’itinéraire décrit plus haut. Oui, oui, croyez-moi : c’est beaucoup moins dangereux.
Par chance, un sujet de préoccupation plus immédiat distrait Julia des risques encourus. À côté d’elle a pris place un ressortissant du sultanat d’Oman qui voyage avec son faucon. Supportant mal d’être hissé dans les airs sans y être pour rien, et visiblement troublé par le concept de liaison aérienne, l’oiseau se met à battre frénétiquement des ailes dès le décollage. Tout en le berçant de la voix, son propriétaire glisse sèchement à Julia qu’il faut à tout prix éviter de le regarder dans les yeux, et elle qui d’ordinaire ne souffre pas d’être rappelée à l’ordre, y compris et surtout par les sujets d’un sultan, se contente cette fois d’opiner avec lassitude.
En définitive, même si l’un d’entre eux y laisse quelques plumes, tous les passagers arrivent sains et saufs au terme de ce voyage éprouvant.
Julia gagne au plus vite le Green’s Hôtel, où elle a réservé une chambre, et entreprend derechef de passer des coups de fil urgents. Une longue conversation avec Lilly la pousse à entamer les recherches sans plus tarder, mais elle ne se sent pas de la voir tout de suite. Ikbal, lui explique Lilly en se confondant en excuses, est parti à Islamabad pour un jour ou deux. Julia ne trouve pas cela dramatique. Qu’est-ce qu’un jour ou deux, étant donné qu’il est déjà trop tard ?
Elle prend donc le temps de déballer sa petite valise avant de se mettre en quête de Micky — de son esprit, de son aura.
Sa première visite est pour l’intercontinental. Affalée dans un fauteuil du hall, elle y passe une heure à observer le chassé-croisé des gens qui entrent et sortent. Elle essaie de se représenter Micky au Pakistan, elle tente de l’imaginer ici, en ce lieu, puis de guerre lasse y renonce : son frère n’a pas sa place, ici, jamais il n’aurait dû venir ; les gens de son espèce sont inadaptés à cet écosystème.
Julia déambule ensuite un moment dans les couloirs de l’hôtel. Elle en explore successivement les étages en s’efforçant de deviner quelle chambre avait Micky. Elle prend l’ascenseur pour monter, redescend à pied par l’escalier. Elle trouve un banc où s’asseoir dans le jardin assoiffé et négligé, tourne autour de la piscine dont il y a belle lurette que l’eau trouble n’attire plus les baigneurs. Elle ne sait pas trop ce qu’elle cherche et ne souhaite rien de précis, hormis mettre ses pas dans ceux de son frère et se pénétrer de son malheur. Il doit avoir trouvé cet endroit tellement étrange, tellement désert. Julia, qui ne peut que supputer la tournure déplorable prise par les événements, se dit que jamais, même dans les circonstances les plus favorables, Micky n’aurait pu se sentir vraiment bien dans ce cadre. Se savait-il menacé ? Les choses se seraient-elles déroulées autrement s’il avait réussi à la joindre ? Aurait-elle pu le sauver ?
La dernière idée est la plus angoissante. Julia était proche de son frère, certes, mais dans le triste jardin de l’hôtel elle réalise avec stupeur que, loin de favoriser leurs échanges, cette proximité jouait à sens unique. S’ils parlaient beaucoup ensemble, il était rarement question de lui ; Micky a toujours eu des réticences à se confier. Chaque fois que Julia essayait de lui tirer les vers du nez sur ses copines — il en avait, c’est sûr —, il esquivait en prétextant qu’il ne se passait « rien de sérieux ». Il se sentait toujours « en forme » ; il n’y avait jamais « rien de neuf » au bureau. Aucun homme, sans doute, n’est une forteresse imprenable, mais Micky était aussi bien défendu qu’on peut l’être. Pour quelle raison tenait-il à ce qu’il en soit ainsi ? Que protégeait-il ? Et pourquoi ne s’être jamais sérieusement posé ces questions, avant ? Pourquoi avoir si facilement admis que Micky était simplement un brave mec un peu introverti, content de son sort et dépourvu d’imagination ? Son appel téléphonique en forme de SOS était le premier qu’il lui envoyait. Elle, elle l’appelait pour un oui ou pour un non — parce que le papier bourrait dans son fax, par exemple —, et il n’était avare ni de son temps ni de ses conseils. Il fallait une question de vie ou de mort pour décider Micky à essayer de la joindre, et ce jour-là, ce jour fatidique, Julia n’était pas là pour lui répondre.
Le lendemain, Julia part à la découverte de la ville. Personne ne l’importune dans ses longs vêtements noirs. Elle se promène dans le bazar, dans un jardin public, le long de larges avenues. Elle s’emplit les poumons d’air pollué et ne s’écarte pas quand les taxis-scooters lui crachent dessus leurs gaz d’échappement. La poussière et la cendre couvrent sa chevelure et ses vêtements. De la tête aux pieds elle se veut pénitente, mais cela ne suffit pas à émousser son chagrin. Obnubilée par l’idée de localiser son frère, Julia commence à trouver le temps long. Si elle est venue à Peshawar sans projet bien arrêté, à présent sa curiosité et son impatience reprennent du poil de la bête. Qu’est-il exactement arrivé à Micky, bon sang de bonsoir ? Qu’est-ce qui se cache derrière cette histoire, hein ?
Le frère et la sœur n’étaient pas inséparables, et on exagérerait à peine en parlant à leur propos d’incompatibilité d’humeur. Bien qu’ils n’aient qu’un an d’écart, les gens qui les ont connus petits avaient du mal à croire à leurs liens fraternels. À l’époque où ils étaient tous deux très blondinets et à peu près de la même taille, il y eut un bref intermède lors duquel ils se promenaient volontiers ensemble dans l’espoir de passer pour des jumeaux, ce qui de fait leur arriva quelquefois. La plupart du temps, cependant, ils s’occupaient chacun de leur côté. Ils ne se découvrirent vraiment qu’à l’âge adulte. On peut même dater l’événement, si l’on y tient : le 3 avril 1987, jour à marquer d’une pierre noire pour Julia. L’amour de sa vie, son boulot, tout lui filait entre les doigts sans qu’elle y soit le moins du monde préparée — mais l’est-on jamais, n’est-ce pas ? C’était le soir, il était tard ; au milieu de ce naufrage où sombrait sa vie, Julia fut prise d’une envie subite — et pour elle totalement inédite — de pleurer sur une épaule compatissante. Elle décrocha donc le téléphone, pour s’apercevoir qu’aucune des personnes qui lui venaient à l’esprit n’avait la carrure adéquate. Il lui fallait quelqu’un d’absolument étranger à cette crise, quelqu’un qui n’aille pas, par méchanceté ou sadisme, se réjouir de sa déchéance ; il ne fallait pas non plus que le quelqu’un en question réagisse en prenant les choses trop à cœur (ce qui, par exemple, aurait été le cas de sa mère), ni qu’elle-même puisse avoir un jour besoin de se présenter devant lui, ou elle, avec une image intacte. Ces conditions, lui sembla-t-il d’abord, rétrécissaient si bien le champ des possibles qu’elles en excluaient tout le monde.
Pareil constat la laissa atterrée. Ce n’était tout de même pas vrai ! Il y avait forcément, quelque part sur cette planète, un être capable de l’aimer malgré sa détresse, qui ne rirait pas d’elle sous cape, ne la jugerait pas, l’entourerait simplement d’affection. Un être qu’elle pouvait appeler malgré l’heure tardive avec la certitude qu’au matin ils se regarderaient toujours dans les yeux.
À ce stade, Julia avait bu pas mal de vin — ce qui, là encore, ne lui ressemblait franchement pas —, et ce fut dans un état proche de l’ébriété qu’elle se souvint soudain de Micky. Un frère, bon Dieu, elle avait un frère, après tout ! Je ne sais pas très bien ce qu’elle espérait de ce coup de fil, mais les résultats dépassèrent, et de loin, son attente. Micky fut tout simplement formidable. D’abord, il la laissa parler un moment, se contentant de glisser çà et là un grognement évasif thérapeutiquement correct. Puis, jugeant qu’elle n’allait pas se jeter du haut de son balcon, il lui annonça son arrivée séance tenante et raccrocha avant qu’elle ait pu protester. S’abstenant de toute allusion à la crise, se comportant comme s’ils avaient tout bonnement décidé de passer le week-end ensemble, il passa la chercher, pensa à la trousse de toilette, aux vêtements de rechange, et l’installa dans sa chambre d’amis. Il la nourrit de tacos et d’esquimaux, d’un tas de cochonneries dont elle avait oublié jusqu’au goût mais qu’elle adorait quand elle était petite, il lui raconta plein de blagues idiotes, la laissa chambouler tous les meubles de son appartement. Le lundi matin, Julia était une autre femme.
Le plus beau, de son point de vue, est qu’elle n’était même pas gênée d’avoir craqué de la sorte. Premièrement, Micky avait traité toute cette histoire comme un événement nul et non avenu, ce qui pour elle était infiniment réconfortant ; deuxièmement, elle l’avait connu du temps où il portait encore des couches. Elle l’avait rassuré, ce soir de Halloween où il croyait qu’Andrew, le fils des voisins, était pour de bon un vampire qui allait le vider de son sang. Elle l’avait plus d’une fois entendu s’endormir en pleurant dans des chambres d’hôtel, parce qu’on avait oublié à la maison son chat en tissu éponge. Franchement non, il n’y avait pas lieu de se sentir gênée devant Micky.
Bref, une fois l’incident clos, son petit frère devint son meilleur pote à tous égards. Il la dépannait quand son ordinateur faisait des siennes, la conseillait sur ses finances, gardait ses fiancés à l’œil. Il possédait des compétences ahurissantes sur les questions d’ordre pratique ; Julia ne cessait de s’étonner de l’étendue de ses connaissances en matière d’allumage à froid, de logiciels, de bonnes affaires. Il avait aussi d’autres vertus, qu’elle découvrit au fur et à mesure : un humour pince-sans-rire, une approche impertinente de la politique, une étonnante capacité à prolonger les plaisirs de l’âge tendre. Ses passe-temps favoris rappelaient généralement à Julia cette phrase lue sur un autocollant : « Il n’est jamais trop tard pour vivre une enfance heureuse. » Elle fut la première surprise de constater qu’elle les appréciait, elle aussi — par-ci, par-là, comme un sursis. Après ces déjeuners assommants et interminables qu’elle devait par force partager avec des casse-pieds imbus de leur personne dans des restos prétendument branchés, c’était un vrai soulagement de retrouver Micky pour un brunch à la crêperie du coin, de le regarder arroser de sirop son repas spongieux puis le noyer de thé glacé. Assise en face de lui, elle le faisait rire en imitant les personnalités qu’elle avait interviewées. Il leur arrivait de se retrouver le vendredi pour regarder un film vidéo en mangeant du pop-corn, ou pour disputer une partie de Myst. Quand, malgré tous leurs efforts, ils restaient coincés sur la troisième île, Micky trichait en consultant les notes d’un copain et ils résolvaient triomphalement l’énigme en appuyant dans le bon ordre sur les leviers et les boutons secrets.
Julia avait toujours en réserve pour lui, dans le placard de sa cuisine, une caisse de soda et plusieurs sachets de ces amuse-gueules orange un peu gras et trop salés. Micky, de son côté, l’accompagnait au sushi bar, où, perché inconfortablement sur un tabouret, il détournait les yeux tandis que le serveur japonais confectionnait avec des bouts de poisson cru des préparations que sa sœur avait la ferme intention de manger. Ensemble, ils donnaient le meilleur d’eux-mêmes. Avant de lever les yeux au ciel, demandez-vous de combien de gens vous pourriez en dire autant.
Néanmoins, en y repensant, Julia a l’impression que leur relation était déséquilibrée, leur intimité fallacieuse, leur amitié bancale, et qu’elle en a éhontément profité. Elle lui téléphonait souvent, mais lui est-il jamais arrivé de l’aider ? À présent, il est mort, et ces regrets arrivent trop tard, trop tard.
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