L'inconnue de Peshawar

Cheryl Benard · Chapitre 7 sur 15

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L'inconnue de Peshawar

Chapitre 6

 

Le Maulana aime Fatima. Les autres, non, il ne les aimait pas, alors que celle-ci, avec la tresse soyeuse de ses cheveux, ses yeux tragiques de gazelle que la flèche du chasseur s’apprête à transpercer (pardon pour cette image phallique, mais dans cette histoire je ne suis que la narratrice), celle-ci, décidément, est différente. Sous le regard sale et fangeux du Maulana, qui pourtant vient une fois de plus de se laisser emporter par la fièvre du rut et a, une fois de plus, maudit le démon qui le possède, Fatima garde la limpidité de l’opale et l’incomparable pureté de celle dont elle porte le nom, la fille du Prophète en personne (que la paix soit avec Lui). Le Maulana est-il en proie à la culpabilité, au doute, au remords ? Que nenni. Cependant, comme il aime Fatima, il s’en prend plus au diable, le troisième larron de la fête, qu’à la pernicieuse séduction de la femelle.

Parfois, dans les moments de calme absolu qui suivent les assauts répétés du diable et son expulsion, le Maulana va jusqu’à envisager d’épouser la petite. Il imagine ces grands yeux éperdus de reconnaissance, dévorants de l’adoration muette dont il serait l’objet si se produisait cet événement incroyable, pour elle synonyme de rachat. Il l’imagine, humble et soumise, accueillant ses caresses avec un plaisir enfantin et timide puisque alors leur union serait bénie par Allah au lieu d’être l’œuvre du diable. Il imagine le jour du mariage, la servilité empressée de l’obscure famille de Fatima, l’adulation craintive avec laquelle ses parents rendraient hommage à leur gendre illustre. Il imagine la nuit de noces, le désir effarouché que Fatima aurait enfin toute liberté de lui manifester, au lieu de cette résistance désespérée derrière laquelle, aujourd’hui, elle tente en vain de camoufler ses désirs dissolus.

Cela se fera-t-il ? Le Maulana hésite. Épouser une femme qui s’est tortillée sous lui ? Qui non seulement fut le témoin de sa luxure mais bien évidemment aussi, malgré ses protestations éplorées, la séductrice coupable de l’avoir induit en tentation ? Le Maulana hésite. En attendant, les bonnes résolutions prises presque tous les matins se transforment en vœux pieux avant la tombée du jour, ce qui, l’un dans l’autre, contribue à ôter son caractère d’urgence à la décision qui s’impose. Au fond, le diable a du bon…

À bien y songer, les drames vécus par les femmes sont d’une banalité désespérante, non ? Violences sexuelles, grossesses non désirées, divorces ou séparations contre leur gré… Fatima, c’est désolant mais c’est comme ça, n’ajoute rien de neuf à la liste de ces misères : elle est tout bêtement enceinte — une future trop jeune mère de plus qui apporte sa pierre à la monotone histoire des femmes. Pourquoi s’étonner de la rareté des départements d’études sur les femmes dans les universités ? Qu’est cet objet d’études, après tout ? Autant rattacher une fois pour toutes les études sur les femmes aux facs de médecine, et charger des gynécologues de l’enseignement.

Ainsi, Fatima est enceinte. Elle n’en éprouve aucune satisfaction et n’est pas disposée à se soumettre passivement à son destin. Ces quelques mois sont venus à bout de son abattement fataliste. Fatima est une femme en guerre, même si elle a toutes les peines du monde à localiser l’ennemi ; elle n’a pas l’impression de porter un bébé : il lui semble plutôt que le Maulana, tel un affreux ténia dégoûtant, a laissé en elle un bout de lui. Fatima sent au fond de son corps cette horrible chose, trop enfouie pour qu’elle puisse s’en débarrasser en se lavant à fond ou en l’expulsant. Fatima n’a pas la nausée le matin : elle a la nausée toute la journée, elle a la nausée la nuit. Le bébé est bien trop petit pour justifier une telle véhémence — à l’heure qu’il est, ce n’est guère plus que l’idée d’un bébé, mais Fatima croit le sentir, exultant et repu au-dedans d’elle, pareil à une vipère, à une limace, à l’une ou l’autre des affreuses créatures ondulantes que le Coran proscrit aux musulmans.

Naturellement, le Maulana n’est pas au courant de la grossesse de Fatima. Que ferait-il, s’il l’était ? Difficile à dire… Les filles en cloque en dehors des liens du mariage lui ont déjà inspiré nombre de ses sermons, et dans ses sermons le Maulana n’a aucune pitié pour ces pécheresses impies. Après qu’un nouveau-né abandonné devant une mosquée eut été lapidé par des croyants, une certaine presse dénonça les prêches enflammés du Maulana qui, selon elle, semaient les germes de l’intolérance dans les cœurs des musulmans pakistanais. Alors cependant qu’il n’est jamais question, dans les sermons, du mâle ayant engrossé la fille à marier abandonnée de Dieu, dans ce cas particulier le Maulana ne connaît que trop bien le mâle responsable. Jusqu’ici, il a pu imposer à ses fidèles quantité d’épouses flétries parce que dépucelées. Pourrait-il, par des prodiges d’éloquence, amener l’un d’entre eux à épouser une fille fécondée par un autre à l’identité non précisée ? Qui sait… Les arguments des mollahs incitent bien leurs partisans à faire sauter des ambassades ou des avions ; ils sont assez convaincants pour pousser les fous de Dieu à se poster au coin d’une rue, puis, après avoir vérifié qu’il y avait dans les parages un nombre suffisant d’enfants, à appuyer sur le détonateur pour expédier tout le monde au paradis, eux compris, dans un déluge de sang et d’os. En comparaison, persuader un pauvre bougre d’épouser Fatima devrait être de la rigolade.

Cela étant, le Maulana est veuf d’une femme qui, en quinze ans de légitime union, n’a jamais enfanté, et il caresse, on le sait, l’idée d’épouser Fatima. Il n’est pas impossible que la certitude d’avoir été soustraite à un désespoir fatal par l’infinie bonté de son rédempteur amplifie encore l’humble et mutique ravissement qu’elle éprouvera en devenant sienne. Au demeurant, c’est à peu près sa seule chance : Fatima a intérêt à s’en remettre vite fait à la merci du Maulana tant que sa grossesse peut passer pour le résultat d’un mariage consommé. De toute façon, le Maulana serait drôlement étonné de surprendre chez Fatima l’ombre la plus légère d’un sentiment pour lui. Il la dégoûte. Si fâcheuse que soit sa situation, la malheureuse frémit à la perspective de vivre le restant de ses jours sous la coupe de cet homme.

Le temps file, pourtant, et Fatima ne voit pas de solution. Elle est de plus en plus pâle, de plus en plus lasse. Sa rage rentrée n’a trouvé d’autre exutoire que de marbrer ses joues d’éruptions cramoisies qui gâtent fâcheusement son teint de lis. Les larmes et les hormones lui font les yeux rouges, gonflent ses chevilles et ses poignets. Le Maulana ne comprend pas ce qu’il a bien pu lui trouver de si extraordinaire ; chaque jour, elle ressemble un peu plus à celles qui l’ont précédée. L’épouser ? Franchement, voilà qui mérite plus ample réflexion. Tandis que le Maulana détaille Fatima, son visage bouffi, ses cheveux ternes et mous, il lui vient soudain à l’idée que ce projet de mariage lui a été soufflé à l’oreille par le démon trompeur qui partage leur couche illicite.

En sus du Maulana et du démon, une autre personne vit sous ce toit, et cette personne suit d’un œil curieux et connaisseur les changements qui s’opèrent en Fatima. Voilà vingt-deux ans que Djamila, qui en avait alors seize, est au service du Maulana. Elle a une main atrophiée par la polio, mais, à l’époque où elle était une timide et craintive jeune fille impossible à marier, et confiée pour cette raison aux bons soins du bienheureux dévot, ce défaut n’a pas empêché le saint homme d’assumer sa mission corps et âme. Aujourd’hui, Djamila n’est plus ni timide ni craintive, et si le Maulana ne la touche plus depuis des années, elle ne lui en est pas moins indispensable ; sa discrétion, en effet, est à la hauteur de ses talents d’intendante. Djamila a vu bien des petites passer sous le toit, dans la cuisine, entre les mains du Maulana, et Fatima n’est certes pas la première à en supporter les malheureuses conséquences. Le Maulana ne sait pas ce qu’il en est ; il ne se soucie pas de le savoir. Djamila s’en charge, de même que par la force des choses elle se charge de débarrasser la maison de tout ce qui doit l’être, cous de poulet ou aliments moisis ; elle aide les jeunes filles au désespoir à se débarrasser de ce que le Maulana leur a refilé.

Pas par pitié : Djamila n’a cure de la pitié ou de la compassion. Nul ne lui en a jamais témoigné, et c’est bien la dernière chose dont elle pourrait avoir envie ou besoin. Djamila est absolument satisfaite de sa vie, qui, outre sa stature d’intendante de l’éminent personnage, lui procure la sécurité (elle en sait trop pour ne pas être irremplaçable) et d’innombrables occasions d’avancement. Au fond, Djamila se comporte en chef d’entreprise : elle a la haute main sur le flux de ces denrées monnayables — la luxure, l’hypocrisie, la peur — que les sociétés patriarcales délèguent traditionnellement aux femmes en considérant qu’elles relèvent de l’économie domestique.

Djamila pénètre dans la salle de bains quand elle sait que Fatima est à sa toilette. Elle a de l’autorité et ne rechigne pas à l’exercer : empoignant la jeune femme d’un geste énergique, elle la tient à bout de bras afin de mieux scruter sa taille et son ventre, pendant que Fatima, rouge de confusion, essaie de se dérober à l’examen.

« C’est bien ce que je pensais », déclare ensuite Djamila sur un ton accusateur. Elle n’a pourtant, en l’occurrence, rien constaté du tout, puisqu’en cette cinquième semaine de grossesse seule Fatima, et encore, pourrait noter que sa taille commence imperceptiblement à s’élargir. N’ayant pas assez de sang-froid et pas non plus assez de connaissances biologiques pour essayer de bluffer, la pauvre petite éclate en sanglots. Autodidacte passée maîtresse dans l’art de la psychologie, Djamila repousse hors de la portée de Fatima les nippes qu’elle se baissait pour ramasser, et elle la laisse ainsi, dénudée dans tous les sens du terme, honteuse et misérable, pleurer ni plus ni moins que nécessaire. « Je connais une personne qui saurait te tirer de ce mauvais pas », lâche-t-elle ensuite. La note sororale perceptible dans sa voix interrompt un instant le flot des larmes de Fatima, jusqu’à ce que la phrase suivante tombe comme un couperet : « Elle te prendra cinq mille roupies. »

S’improvisant sage-femme, Djamila en profite pour infliger à Fatima des pinçons vicieux sur les seins et le ventre, avant, sous prétexte de la calmer, de lui flanquer deux paires de claques retentissantes. « Allons, ça ne sert à rien de pleurer comme ça, ma fille. Il est trop tard, la gronde-t-elle, à nouveau consolante et complice. Tu peux parfaitement te procurer cette somme, et plus encore si tu veux, pour ficher le camp d’ici. »

Là-dessus, Djamila s’oppose fermement à la nouvelle et molle tentative de Fatima pour récupérer ses vêtements. « Ils ne sont pas nets, ma fille, affirme-t-elle en feignant d’inspecter le linge de Fatima pourtant scrupuleusement lavé. Je m’en vais t’en chercher des propres. » Sur ce, elle s’en va, abandonnant plus d’une demi-heure durant la petite dans la pièce carrelée, avec ce corps qui paraît enfler, enfler, et ce cœur qui se serre, se broie. À son retour, Djamila juge sa victime prête à absorber l’élément d’information essentiel qu’elle lui destine.

« Tu peux devenir riche, ma fille. Assez riche pour régler ce petit embêtement et reprendre ta liberté, si tu veux. Tu te trouves une petite boutique quelque part, tu racontes que tu as perdu ton mari, et les voisins ne tarderont pas à te dénicher un beau parti. » Fatima, prostrée, se contente de secouer la tête — sa tête si lourde, si encombrée, que par moments il lui semble presque que le rejeton du Maulana s’est niché sous son crâne et non dans son utérus. « Tu ne peux pas cacher ta grossesse à une femme, mais les hommes, eux, ne voient pas ça, poursuit Djamila brutalement, car l’heure est venue de parler net. Je connais des hommes qui te paieront. Toi, tu ne t’occupes de rien, tu me laisses organiser, j’arrange tout pour t’aider. Qu’est-ce que tu as à perdre, hein ? Dans trois semaines, quatre au maximum, tu auras assez d’argent pour évacuer le problème, dit-elle en appuyant ces paroles d’un nouveau coup sur le ventre. Un ou deux mois, et tu amasses une petite fortune, largement de quoi te tailler d’ici pour toujours. »

Fatima n’a même pas besoin d’acquiescer ; pour elle comme pour sa compagne, le seul fait d’accepter les vêtements que lui tendent les doigts rapaces de Djamila vaut la poignée de main qui conclut à l’amiable la passation d’un marché.

En bonne femme d’affaires du secteur informel qui prospère à l’ombre du bazar patriarcal, Djamila rend volontiers service à des hommes importants. Walid Khan est l’un d’entre eux.

‘ Parti d’une situation respectable, sinon prestigieuse, au bas de l’échelle de la bourgeoisie, Walid Khan a vaillamment grimpé, troqué, manœuvré, et ainsi assuré sa progression jusqu’au sommet de la pyramide du pouvoir à Peshawar. On ne le dirait pas, à le voir ; son urbanité, le sourire confiant qui éclaire son beau visage d’homme de cinquante-deux ans, son aisance à s’entretenir avec les Riches et les Puissants de tout poil incitent à croire qu’il est né dans le beau monde. Djamila le cultive. Walid Khan est tout sauf pingre, et il peut être utile, au cas où, de pouvoir le compter parmi ses amis. De plus, c’est un bon client, ce qui ne gâte rien. Il trouve plaisant de se procurer ses filles chez le Maulana. Ah, la bonne blague ! Si Walid Khan savait qu’il partage littéralement les filles avec son ennemi le Maulana, ce prêcheur grandiloquent bouffi de suffisance, son plaisir n’en serait que plus vif. En théorie, il l’ignore — encore qu’il soit bien capable de nourrir des soupçons. En effet, comment expliquer que la maison du Maulana soit, de tous les lieux connus, le vivier le mieux fourni en femmes déchues ?

Walid Khan ne s’appesantit cependant pas sur ces considérations. Il préfère savourer le paradoxe. C’est qu’elles sont exquises, les petites bonnes du Maulana ! Chaque fois, Djamila fait des tas d’histoires avant d’empocher la somme qu’il a préparée pour elle… L’obéissance féodale a ses rituels, bien sûr. Peu importe : Walid Khan paie, très bien même, et quand Djamila arrive au bout de la litanie de ses protestations et de ses courbettes serviles, l’argent qu’il lui remet vient grossir ses économies. Khan aime recevoir dans son bureau les filles qu’elle lui adresse. C’est pour lui un spectacle extrêmement divertissant que de les observer en train de se morfondre, recroquevillées sous leur burka, parmi la foule des quémandeurs et des jeunes loups encombrant sa salle d’attente. Cela l’amuse de s’ébattre dans son bureau avec une petite paysanne crasseuse et illettrée, pendant que chez lui la femme instruite qu’il a épousée pour des raisons politiques feuillette des magazines occidentaux en se demandant pourquoi son mari ne couche plus avec elle. Cela l’excite de prendre ces filles sur le divan, alors que derrière la porte, à quelques mètres, ses conseillers et ses secrétaires, ignorants de la chose, continuent d’organiser ses rendez-vous à la minute près. Enfin, une fois son affaire terminée, il lui plaît d’ouvrir la porte du bureau, pour, l’air imperturbable et serein, demander à son assistant de donner tant de roupies à cette femme, comme s’il gratifiait d’un don charitable quelque pauvre veuve indigente venue l’implorer en se tordant les mains sous son voile.

Il aime aussi penser que ces filles, après le service qu’elles lui ont rendu, rapportent sous leur burka ce souvenir d’elles dans la pauvre cabane de torchis qu’elles partagent avec leur bouseux de mari… ou chez le Maulana, aussi bien. Au moment où elle quitte pour la première fois le bureau de Walid Khan en serrant sa petite liasse de roupies glissée dans une enveloppe, Fatima a presque la nostalgie du Maulana. Elle a trouvé Khan plus étrange encore, intimidant avec cette façon d’éclater de rire à tout bout de champ, sans raison. Avec le Maulana, elle garde au moins la dignité des résistants, alors que là, le sourire contraint qu’elle s’est imposé laisse sur ses lèvres une trace aussi poisseuse et plus tenace que les marques bien visibles du plaisir de Walid Khan sur son corps.

À l’issue de sa première entrevue avec Fatima, Walid Khan est dans l’ensemble assez content de la petite nouvelle. Du fauteuil où il vient de se rasseoir, il s’attarde un moment à contempler le divan d’un œil satisfait. Souvent, lorsqu’il reçoit un aréopage de chefs tribaux particulièrement désagréables, une délégation d’électeurs trop obséquieux pour être dignes de ses faveurs, un groupe de dignitaires religieux plus suffisants et ennuyeux que la moyenne, Walid Khan se distrait en surimposant l’image de sa personne en train de copuler avec la dernière énergie à l’endroit même où vient de prendre place le propriétaire bafouillant d’une cimenterie, ou le doyen du département d’agriculture de l’université, ou ce mollah à demi analphabète mais fastidieusement prêcheur… Aujourd’hui, il peut déjà le prédire, la svelte Fatima est en passe de devenir le fantôme pornographique d’élection de ce lieu.

Fatima, notre petite Fatima, entame une carrière prometteuse. Au bout d’une semaine, elle a déjà gagné de quoi saper les chances du Maulana d’avoir une progéniture, et Djamila lui a fourni les moyens de se prémunir à l’avenir contre de tels désagréments. Sur le matelas où elle gît l’esprit troublé, presque vidée de son sang qui continue de couler, Fatima essaie de réfléchir. Que va-t-il se passer, maintenant ? Faut-il rester dans cette maison, continuer de se plier au mélo sexuel du Maulana jusqu’à ce qu’il se fatigue d’elle et rentrer alors au village pour y épouser le fiancé inconnu, qui peut-être, mais ce n’est pas sûr, sera assez miséricordieux pour épargner la femme qui lui aura été livrée avec cette souillure ? L’idée que Fatima puisse penser à des choses pareilles n’effleure pas Djamila, de même qu’elle n’imagine pas une minute la petite se glissant tête basse dans le lit d’un adorateur du Maulana. Djamila n’a pas mis longtemps à s’apercevoir que Fatima était plutôt du genre rebelle. Qu’elle économise un peu, et elle pourra partir, fuir le Maulana, échapper au plouc auquel on la destine. Une boutique, et à elle la liberté. Après tout, qu’a-t-elle à perdre qu’elle n’ait déjà perdu ? Aussi bien, la situation pourrait se retourner en sa faveur. Dans l’esprit brouillé de Fatima, ces idées, envahissantes parce que exclusives, finissent par s’imposer au point de paraître presque normales. Le politicien est un homme puissant, il a des amis riches et puissants. À condition d’être gentille avec eux quelque temps, elle sera vite libre. Ce n’est sans doute pas très bien, ce ne sera sans doute pas agréable, mais, au fond, Fatima croit-elle vraiment que ce serait mieux et plus agréable avec le cuistre paysan que ses parents lui réservent ? Ne faudra-t-il pas qu’elle fasse la même chose pour lui, et sans être payée ? Khan et ses amis, la prévient Djamila, sont d’un raffinement infini en comparaison de ce qui l’attend dans le lit conjugal : ils sont cultivés, ils ont vu du pays, ils s’habillent avec goût et ils vous traitent poliment. Rien à voir avec son futur mari ! À tous les coups, elle aura droit à une version rajeunie du Maulana, torturé et tordu par les idées confuses qu’il entretient sur la sexualité, les femmes et la virginité, et prêt à s’en venger sur sa victime personnelle.

Le Maulana, l’homme politique, la virginité : Fatima n’arrive plus à ordonner ses pensées. La douleur qui crispe toujours son utérus saccagé par des mains maladroites lui vide aussi la tête, lui donne l’impression que le centre de son être a basculé au fond de son ventre pour en être extirpé dans un flot de sang. Au moins cette confusion épargne-t-elle Djamila, qui continue d’avoir les idées claires et une vision nette des choses ; à défaut d’une meilleure solution, Fatima la laisse penser à sa place. Efficace, maternelle, presque, Djamila prend en charge la jeune femme et son corps. Bientôt, quand les cataplasmes et les potions ont refermé la plaie, Djamila estime qu’elle est d’attaque pour le boulot et met toute sa compétence d’experte au service de sa carrière. Le matin, après avoir apporté son petit déjeuner au Maulana, Fatima s’affaire un moment dans la maison en exécutant des tâches ménagères symboliques pour qu’il croie que tout est normal. Sitôt parti, les affaires reprennent. Le politicien a une réservation bihebdomadaire ferme, et il ne se passe pratiquement pas de jour sans qu’il manifeste le désir de partager les services de Fatima avec un ami, un associé ou un partenaire putatif. Par ailleurs, Djamila s’est constitué au fil des ans toute une liste de clients que Fatima voit le reste du temps. Elle est dispensée des travaux domestiques, dont se charge à présent une petite que Djamila a recrutée dans le quartier.

Fort heureusement pour Djamila, le Maulana n’est pas du genre spontané. Son emploi du temps réglé comme une horloge suit ponctuellement le programme prévu. Lorsqu’il est à la maison, Fatima, sur les instructions de Djamila, endosse sa grossière tenue de fille de peine, et c’est ainsi qu’il la voit sortir de la cuisine pour accomplir quelque triviale besogne. Les extras exigés autrefois se sont considérablement raréfiés, car il s’intéresse beaucoup moins à la jeune femme depuis que, patraque et mal fichue, elle n’était plus que l’ombre peu séduisante d’elle-même. On ne peut pas en dire autant de ses rivaux, au contraire. Fatima gagne en réputation dans certains cercles masculins de Peshawar, et ceux chez qui elle se présente accompagnée du chauffeur de Khan apprécient cet honneur et cette distinction. Eh oui, au cours des semaines qui viennent de s’écouler, notre petite Fatima a produit une grosse impression. C’est un plan d’investissement à elle toute seule, désormais.

 

Entendant la voiture d’Ikbal s’engager dans l’allée, Lilly, au téléphone avec Julia, exhorte son amie à venir le voir sur-le-champ et l’assure qu’il lui donnera absolument tous les éléments en sa possession s’il sait que ça ne peut pas lui nuire. Aussi les voilà bientôt confortablement installés au salon. Julia trouve Ikbal assez chouette et sérieux, compétent aussi, sans doute. Il lui résume l’essentiel et lui propose de l’accompagner au poste, où il pourra lui fournir un rapport plus substantiel. Tel qu’il voit les choses, ajoute-t-il, c’est par erreur, à la suite peut-être d’un malentendu, que le frère de Julia figure parmi les victimes.

Ikbal passe ensuite plusieurs coups de fil avant de repartir au commissariat avec elle. Son collègue, un petit bonhomme râblé et efficace répondant au nom de Toufik, les y attend en compagnie de plusieurs inspecteurs. Pas question pour eux de s’aliéner une proche parente américaine. Ils entendent au contraire lui démontrer qu’ils prennent très au sérieux, très, très au sérieux, le cas de son frère.

L’ambiance est un peu tendue, au début, mais Julia, qui n’est pas journaliste pour des prunes, entreprend avant toute chose d’instaurer, si j’ose dire, un changement de paradigme. Elle veut pouvoir compter sur leur coopération, et elle a suffisamment de bouteille pour savoir que cela ne lui laisse qu’une alternative : la tactique de l’intimidation ou les rapports copain-copain. Parce qu’elle préfère le style de journalisme pratiqué par Barbara Walters à celui qu’incarne Oriana Fallaci, Julia opte pour la seconde solution. La discussion débute par des généralités sur la grande délinquance, le manque d’objectivité de la presse à l’égard de la police, et tout cela devient très vite carrément sympa. Les flics exposent à Julia leurs théories et les critères qui les ont conduits à en abandonner pas mal d’autres ; bercés par son empathie professionnelle, ils reconnaissent avoir beaucoup piétiné. Ils sortent leurs dossiers, lui donnent le signalement des victimes successives. Pour finir, ils lui montrent même les rapports du médecin légiste, enrichis de plusieurs clichés des cadavres. À supposer qu’ils y aient un tant soit peu réfléchi, ils se seraient sûrement dit qu’il n’y avait pas de problème : cette nana est une super-pro, c’est clair ; nulle trace, chez elle, de l’hystérie caractéristique des proches des victimes, et en plus son frère ne figure pas sur ces photos. Certes, certes, mais il n’est pas besoin d’avoir une imagination débordante pour compléter le dossier non illustré de Micky. Lui a-t-on tranché la gorge, à lui aussi ? Gît-il abandonné Dieu sait où, dans une de ses chemises toujours méticuleusement repassées, imbibée à présent de sang coagulé ?

s Julia ne sait pas où elle puise la force d’aller au bout de cette réunion et de rentrer à son hôtel. Elle y arrive avec l’intention de fermer la porte derrière elle et de s’effondrer sans plus de retenue, sauf que, lorsqu’elle se retrouve enfin seule, les larmes qu’elle refoulait refusent de couler. À peine si elle peut respirer. Julia a l’impression de vivre un cauchemar atroce, indescriptible. Elle est incapable de rester en place, mais ses membres qui pèsent de plomb ralentissent terriblement ses gestes. Plus jamais, lui semble-t-il, elle ne connaîtra le repos d’un sommeil réparateur.

Dans son désarroi, elle se surprend à penser à Mara. Lilly lui a tout de suite parlé de cette Américaine dont Ikbal a confirmé la présence dans la vie de Micky. Julia a le plus grand mal à croire que son frère, séducteur improbable, se soit si rapidement trouvé une petite amie à Peshawar, un lieu pour lui si improbable. Quel genre de femme peut bien être Mara ? La curiosité de Julia est d’autant plus vive que Lilly et Ikbal hésitent à se prononcer sur la nature et l’intensité des rapports qui la liaient à Micky. Lilly n’a cependant pas caché qu’elle trouvait Mara formidable ; elle l’a décrite à son amie comme une femme extraordinaire, forte, résolue, engagée dans l’action humanitaire en direction des réfugiés. N’empêche, les petites amies habituelles de Micky n’ont sûrement pas ce profil-là… À moins, se reprend Julia, que ce soit une fois de plus la preuve qu’elle connaissait bien mal son frère ? D’après Lilly, Mara est au courant de l’arrivée de Julia. Elle est prête à la voir n’importe quand, au moment qui lui conviendra. Elle a insisté auprès de Lilly afin qu’elle le lui dise, tout en ajoutant qu’elle comprendrait aussi parfaitement si Julia préférait ne pas la rencontrer. Curieux message. Pour quelle raison Julia ne voudrait-elle pas voir Mara ?

Si elle ne l’a pas encore fait, ce n’est pas faute d’avoir essayé. Mara ne met apparemment jamais les pieds à son bureau, et, quand Julia a voulu la joindre chez elle, elle est tombée à deux reprises sur des gens qui ne la connaissaient pas. Elle est pourtant bien décidée à la contacter d’une façon ou d’une autre. Ayant enfin pu se procurer — sans la moindre difficulté — le bon numéro de Mara par l’entremise d’Ikbal, elle l’appelle séance tenante, en comptant bien être invitée à passer sans plus tarder. Or, non. Mara est aimable, mais à l’en croire elle s’en va, elle quitte la ville, elle était déjà sur le seuil quand le téléphone a sonné. Un rendez-vous qu’il lui est impossible d’annuler, explique-t-elle, et qui va probablement la retenir très, très tard ce soir. Demain aussi, c’est compliqué : elle doit se lever à l’aube pour se rendre dans un camp de réfugiés où la situation est assez confuse… Après-demain, en revanche, ce devrait être possible. Elles pourraient se rappeler et se retrouver quelque part, non ? Plus Mara tergiverse, plus Julia sent croître son désir de la voir. Elle lui fixe rendez-vous à trois heures de l’après-midi, le surlendemain, puis, ce point enfin réglé, elle avale un calmant. Elle qui n’en a pratiquement jamais besoin a toujours un flacon de Xanax dans son sac — plus comme une amulette qu’autre chose, en cas de surmenage grave. Jusqu’ici, Julia s’est toujours débrouillée pour ne pas se retrouver trop surmenée, si bien que le flacon est plein, et sans doute périmé. Elle y prélève cependant deux cachets, et alors qu’elle n’en escomptait qu’un léger effet anesthésiant sombre aussitôt dans le sommeil.

 

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