L'inconnue de Peshawar

Cheryl Benard · Chapitre 5 sur 15

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L'inconnue de Peshawar

Chapitre 4

 

Le Maulana. Lilly ne se trompait pas en subodorant que c’est un sale petit bonhomme, et qui cache de surcroît un sale petit secret. Malgré les diatribes enflammées qu’il lance à leur encontre, les footballeurs et les présentatrices de télévision ne sont pas exactement son truc ; il leur préfère, et de loin, les petites paysannes engagées pour travailler sous son toit, et comme de juste terrifiées par ce Pilier de l’Islam qu’est leur maître. Au début, il les ignore, ainsi que le méritent ces êtres insignifiants dépourvus de toute espèce d’intérêt ; peut-être, et encore, leur donne-t-il de temps à autre des instructions bourrues, mais en règle générale son regard les traverse ou les effleure à peine, tant il vit absorbé en de nobles pensées qui toutes ont trait à la dévotion et au salut. Au bout d’un moment, cependant, la petite nouvelle s’aperçoit qu’il l’observe. Il commence à lui manifester de la sollicitude, à trouver qu’elle ne s’habille pas comme il faut, à s’enquérir de sa famille. Il l’interroge sur sa conduite, sonde ses idées et ses fantasmes. Elle, la pauvrette, ne trouve pas sa curiosité inconvenante puisqu’il va de soi que sa jeune âme procède de lui, de même que son travail lui appartient. L’air soucieux, sévère, paternel, le Maulana remarque alors qu’elle s’est longuement attardée dans l’entrée, hier, sans doute dans l’espoir d’induire en tentation, avec ses charmes à peine pubères, l’étudiant de l’association universitaire venu solliciter des conseils édifiants. Oh, cela ne l’étonne pas ! Il ne va pas l’accabler de reproches ! Les temps d’aujourd’hui sont au mal, à la corruption, au péché. Terrorisée et presque morte de honte, la servante voudrait s’esquiver, mais le Maulana lui barre toute retraite. Il est de son devoir de mettre bon ordre à tout cela : elle a été confiée à sa gouverne spirituelle et morale, et il ne peut, ni ne veut se soustraire à ses responsabilités. La petite se voit convoquée dans le bureau du maître. Il sait d’après son père qu’elle est fiancée et sera mariée d’ici à un an. Elle y pense sans doute souvent, en essayant d’imaginer à quoi ressemble son mari. Elle pense sûrement à lui, la nuit, dans son lit. C’est que… au moins il espère qu’elle est toujours vierge, en dépit des preuves d’effronterie qu’elle a récemment données ? Clouée sur place par la panique, l’adolescente arrive rarement à s’arracher une réponse cohérente ; elle n’essaie bien sûr pas de se défendre quand l’inquisiteur, presque frénétique à présent, tant l’affligent l’indocilité, l’impiété, l’impudence des jeunes femelles de son pays, se met à la gifler et à la frapper. Lorsqu’il la couche de force sous lui après lui avoir arraché ses vêtements et s’être dévêtu à la diable, peut-être que la petite, sans tout de suite réaliser ce qui lui arrive, se dit que cela aussi participe de la correction qu’elle a bien dû chercher, puisque le maître estime qu’elle la mérite. Son affaire finie, le Maulana la pousse par terre et lui jette ses habits. Certaines fois, encore très en colère, il lui inflige une nouvelle volée de coups pour la punir de sa lubricité irrépressible, même devant un homme de Dieu comme lui. Le plus souvent, il se contente de la regarder tristement et de lui citer l’adage selon lequel le diable se mêle toujours de la partie qui se joue entre un homme et une femme seuls en présence l’un de l’autre. Elle a affaibli le vertueux religieux, elle l’a incité à cet acte, et pourtant elle n’est pas vraiment responsable : la grande coupable est sa nature, raison pour laquelle, bien sûr, il faut la dissimuler aux yeux des hommes et strictement la contrôler. S’il est d’humeur particulièrement affable, le Maulana, attirant la petite sur son sein, lui soufflera peut-être que dans la mesure où Allah l’a faite femme et a fait les femmes telles qu’elles sont, il n’est pas exclu qu’il lui pardonne.

Au bout de quelques mois de ces 3 ménages à trois entre la femme, le Maulana et le diable, les gamines commencent à changer. Les unes, insolentes et paresseuses, bravent avec effronterie l’autorité morale de leur maître : il faut les battre de plus en plus souvent, et même alors elles arborent une expression entendue proprement insupportable. D’autres, le teint cireux et les yeux larmoyants, ne se déplacent plus qu’en rasant les murs ; leur peau terne devient repoussante, et la résignation qu’elles affichent est comme un pied de nez à la ferveur du saint homme quand elles gisent sous lui, molles et pitoyables. Il est temps, alors, de les marier… en général à un fidèle du Maulana qui, après une rude leçon sur la faiblesse des femmes (un défaut de caractère empêchant de les tenir pour pleinement responsables de leurs actes) et sur la nécessité d’user d’une rigueur inflexible avec celles qu’on a sous sa coupe, s’empresse d’accepter la fille perdue et le triste conte lui tenant lieu de dot (où il est question d’un défunt fiancé qui, avant de décéder, n’a eu que le temps d’exiger une prérogative maritale) en échange du sentiment exaltant que le Maulana en personne a placé sous sa ferme et mâle autorité le corps, l’âme et jusqu’à la vie éternelle de cette créature.

Une nouvelle victime a échu au Maulana quelques mois avant que Lilly ait l’occasion de s’interroger sur les qualités morales de l’intéressé. Fatima vient tout juste d’avoir seize ans ; deux de ses frères l’ont amenée à Peshawar, où elle a été engagée dans la maison du chef spirituel, veuf depuis des années. Avant son départ, Fatima a été abreuvée de longs sermons sur la magnificence, la gloire, la sainteté, l’immense prestige du Maulana, et tout au long du voyage ses frères lui ont seriné jusqu’à plus soif qu’elle devait plaire, obéir et servir, sans jamais se départir de l’humilité la plus absolue, de la soumission la plus effacée, et, naturellement, de la pudeur et de la honte qui seules siéent à une vertueuse et pieuse fille à marier. Le temps qu’ils arrivent à Peshawar, l’appréhension et la peur ont plongé Fatima dans un état semi-catatonique. Quand ils pénètrent tous trois chez le Maulana pour être introduits en son auguste présence, le cœur de la jeune fille bat à tout rompre, ses mains tremblent, et c’est une chance que le silence soit tout ce que l’on exige d’elle car elle serait bien incapable d’aligner deux mots.

Fatima est si jeune, si vulnérable, si misérable que tout de suite s’impose à l’esprit l’analogie avec Cendrillon, elle aussi obligée de servir qui ne lui arrive pas à la cheville. Il est facile de penser à Fatima en termes finalement assez mythiques. Douce et jolie Fatima : on imagine aisément qu’une foule de méchantes fées envieuses l’a couverte de baisers empoisonnés alors qu’elle sommeillait sans défense au fond de son berceau, poupée aux cheveux noirs comme jais, si mignonne, déjà, et si gaie. Fatima a pour elle la beauté, qui en soi peut être une malédiction. Elle a aussi, pour son malheur, un esprit imaginatif qui rêve parfois de possibilités bien au-delà des assurances que la vie lui réserve. Enfin, troisième coup du sort, Fatima a un drôle de grand frère répondant au nom d’Isa. À huit ans, prétextant pour le christianisme un intérêt assez puissant pour surmonter le manque d’argent et les réticences parentales, Isa a réussi à entrer à l’école des missionnaires irlandais. Cette stratégie lui a valu de décrocher une bourse d’études pour l’université anglaise qu’il fréquente aujourd’hui ; il revient généralement passer l’été à la maison, au village, bien que les liens qui le rattachent à sa famille, à ses voisins, à son pays se soient beaucoup distendus — à l’exception de ceux qu’il entretient avec Fatima.

Lors de ces visites, il expose à sa sœur préférée ses grands projets d’amélioration des conditions de vie locales. Son séjour ne dure jamais longtemps — quatre mois, au mieux —, mais cela suffit amplement pour qu’il la déconcerte en lui décrivant la vie des jeunes filles anglaises, qu’il la trouble avec ses interprétations hérétiques de l’islam, qu’il la stupéfie en appliquant à l’avenir du Pakistan, à la féminité et au monde entier les théories amalgamées de la société Fabienne, de Marcuse, de Lénine et de Virginia Woolf.

Fatima aime Isa, dont les apparitions éblouissantes ont la fulgurance d’un météore venu embraser la nuit éclipsée de son ciel. Elle aime écouter ses discours, qui pourtant l’effraient — délire verbal de prophète babillant sans discontinuer des éclaircissements incompréhensibles aux mortels. Il ne vient pas à l’esprit de Fatima de songer qu’il existe un rapport, si ténu soit-il, entre son propre sort et les grandes déclarations de son frère. Isa croit qu’hommes et femmes sont égaux. Il croit que les filles devraient coucher avec les garçons si elles en ont envie, chaque fois qu’elles en ont envie. Il ne croit pas à la virginité, aux mariages arrangés, au tchador. Il croit à la réforme agraire, aux élections, à la réussite triomphale du tiers-monde, au socialisme et au contrôle des naissances. Il n’y a pas très longtemps, bien sûr, qu’il y croit avec autant de conviction. À dix-sept ans, il a giflé Fatima, alors âgée de onze ans, pour avoir parlé avec Ali (onze ans lui aussi), le fils des voisins ; quelques jours plus tard, il l’a regiflée parce qu’elle ne s’était pas couvert la tête avec le bon foulard pour aller au ruisseau. Aujourd’hui, le souvenir de ces incidents le remplit de honte ; il estime avoir contracté une dette qu’il doit rembourser en instruisant sa sœur et en l’éclairant sur son statut d’être humain légitimement fondé à se revendiquer des droits universels proclamés par les Nations unies.

Fatima reçoit la nouvelle de son émancipation comme elle a reçu les gifles : ça ne l’étonne pas des hommes, libres d’agir à leur guise et d’appeler ça justice.

Les trois traits qui prédisposent Fatima au malheur vont influer sur sa vie dans l’ordre indiqué : la beauté, l’intelligence et l’amour de son frère n’attendent que de lui régler son sort.

Le Maulana n’est pas long à remarquer sa beauté. Si vous croyez que le burka (malcommode coupon de tissu grossier dont les Pakistanaises respectueuses de la tradition s’enveloppent de la tête aux pieds) cache tout de la femme qui s’abrite dessous, il est clair que vous ne regardez pas avec l’œil exercé du connaisseur ; de toute façon, Fatima ne porte évidemment pas le burka à l’intérieur. D’emblée, dès la séance de présentation où la petite, terrorisée, se recroquevillait derrière ses frères, le Maulana a remarqué les poignets graciles et les doigts fins, le corps bien droit, le cou gracieux. Au cours des jours, puis des semaines qui suivent, cette impression initiale croît et embellit avec une somptueuse profusion de détails érotiques. Un homme dans la disposition d’esprit du Maulana est comme drogué ; ses sens perçoivent avec une précision surnaturelle les couleurs, les senteurs, les formes. Pour le Maulana, les cheveux teints au henné de Fatima dégagent un parfum aussi aphrodisiaque que le musc (alors que quiconque a utilisé du henné sait que son odeur rappelle plutôt les épinards bouillis) ; pour le Maulana, le moindre tressaillement de Fatima, la moindre syllabe de ses réponses étranglées par la timidité se transforment en provocation sexuelle. Sous son œil obsédé, le monde devient un immense Times Square flamboyant d’invites égrillardes. Lorsque, dans la cuisine, Fatima claque la pâte à pain sur la planche, il croit entendre le bruit de copulation de la chair contre la chair. Quand Fatima traverse une salle sur la pointe des pieds, elle pourrait aussi bien rouler des hanches et laisser tomber un vêtement après l’autre avant de se mettre à tournoyer autour de lui seulement vêtue de pompons. Afin de se persuader du caractère tout paternel de ses intentions, le Maulana lui enjoint de se dégrafer un peu pour être plus à son aise, lui tapote la joue d’un geste bienveillant lorsqu’elle lui sert le thé. Décelant dans sa démarche une légère claudication, il lui ordonne d’aller et venir dans la pièce afin de vérifier sa posture — et Fatima ne saurait dire pourquoi son regard scrutateur lève en elle une gêne si paralysante qu’elle boitille pour de bon, trébuche, même : sa mule se prend dans le tapis tandis qu’un étau imaginaire serre sa gorge à la faire suffoquer. La Fatima de chair et d’os garde en permanence les yeux baissés et parle dans un filet de voix, mais celle que le Maulana connaît en songe est bien différente. Dans ses rêves, il retrouve Fatima dans son lit ; un sourire insolent sur les lèvres, elle laisse glisser le drap toujours plus bas le long de son corps nu. Dans ses rêves, le Maulana lui pétrit les seins, s’emplit la bouche des cheveux cuivrés par le henné, s’acharne comme un forcené sur son corps en feu avec le flap-flap-flap de la pâte des chapatis frappée à tour de bras. Dans ses rêves, une Fatima railleuse et taquine pousse la porte de sa chambre, s’arrête sur le seuil où elle défait la lourde tresse de ses cheveux, soulève sa chemise pour exposer les cernes pâles de ses seins. Dans ses rêves, le Maulana gifle son visage fourbe et charmeur avec ce bruit des mains qui claquent la boule de pâte d’un pain rond ; il la bat, encore et encore, tellement que leurs vêtements à l’un et à l’autre s’ouvrent, glissent, et qu’elle…

« Ma fille, lance-t-il alors qu’il émerge brusquement de sa rêverie, tu es une brave petite. Apporte-moi mon thé. »

Fatima ne saurait dire pourquoi un frisson de répulsion lui parcourt l’échine à l’écoute de cette voix onctueuse, grasse et bienveillante. Dans les rêves de Fatima, Isa vient à Peshawar la chercher. Il surgit soudain à la porte pour l’emmener avec lui loin — très loin, à Londres, où elle tiendra sa maison et fera la cuisine pour lui et pour les étrangères si bizarrement libres qui froufroutent dans l’appartement et la vie de son frère, exotiques et gazouillantes comme les oiseaux d’Occident.

La réalité est bien différente.

D’aucuns pensent qu’il n’en coûte rien de rêver, que les rêves sont un luxe à la portée de tous, y compris de la plus misérable des créatures. Le croire, c’est hélas pécher par sentimentalisme. À l’instar de toute chose ici-bas, les rêves appartiennent aux puissants. Le Maulana rêve, et ses rêves deviennent réalité. Fatima, elle, finira par perdre jusqu’au plaisir de rêver. Elle connaîtra, c’est fatal, le sort de celles qui l’ont précédée. Rêver réclame une certaine dose d’innocence. Le Maulana remplit cette condition : il a l’innocence des parfaits égoïstes. Fatima, non : le mépris qu’elle s’inspire, et l’humiliation, et la haine sont venus à bout de son innocence. Fatima est déshonorée. Les prises de position théoriques d’Isa résisteraient-elles à l’épreuve de cette vérité ? Elle préfère ne pas essayer de le savoir, fût-ce en rêve.

 

La troisième victime assassinée n’est pas non plus américaine : le cadavre est celui d’un banquier pakistanais de toute petite réputation. Khan, qui a parfois recouru à ses services, ne chante pas pour autant ses louanges. L’homme était utile, mais imprévisible, corrompu, sans finesse. Il n’a jamais vraiment compris les règles — à savoir que, s’il est loisible de se vendre au plus offrant et de marchander ses prix à la hausse, pousser le bouchon trop loin expose à perdre l’appui de ses protecteurs. Tel est, explique Khan à ses larbins, ce qui est arrivé à Nang, et ils seraient bien avisés de tirer profit de la leçon : qui ne sert personne devient vite une proie idéale pour n’importe qui.

Dommage… S’il avait été moins cupide, plus souple, Nang aurait pu se débrouiller à merveille. Khan lui-même a essayé de lui servir de mentor, de lui apprendre les bonnes manières, mais c’était une tête de mule, un roublard obstiné et obtus. Non content d’avoir de mauvais penchants, il ne possédait ni le pouvoir ni l’influence qui lui auraient permis de s’y adonner impunément. Au fond, ce n’était qu’une question de temps avant que quelqu’un se décide à lui régler son compte.

Cette fois, le message trouvé à proximité du corps proclame : PROVOQUE LA CHUTE DE TES ENNEMIS ! Il s’inscrit sur le coin déchiré d’une carte de vœux. Au recto, le papier vert métallique porte, en lettres dorées criardes : TOUS NOS VŒUX DE BON HAÏD. Le message du meurtrier s’étale au verso, tracé à l’encre. L’Haïd est la fête du Sacrifice en terre d’Islam — peut-être le tueur a-t-il le sens de l’humour ? La carte elle-même, d’un modèle à priori peu courant et qui se présente donc comme un indice prometteur, est en réalité proposée par ballots entiers dans à peu près toutes les librairies-papeteries de Peshawar ; l’article est importé tout exprès d’un pays de l’Afrique musulmane.

Bon, bon. Essayons de récapituler. À ce jour, on décompte donc trois victimes : un homme d’affaires américain ; un avocat afghan ; un banquier pakistanais. Soit, pour dire les choses autrement, un Occidental en apparence irréprochable qui travaillait dans l’import-export de marchandises licites, un immigrant corrompu, et un pion sans importance dans un réseau bancaire clanique basé à Peshawar.

Toufik et Ikbal planchent sur leurs dossiers, brossant un tableau d’ensemble qui pèche par l’absence de mobile. Ce dernier ne peut être le vol, puisqu’on a retrouvé sur les dépouilles des bijoux de valeur et de l’argent, et si les messages sont bizarres, ils ne sont pas suffisamment tordus pour être l’œuvre d’un détraqué.

Malone a été attiré hors de son hôtel et probablement achevé ailleurs : le peu de sang dans le débarras prouve qu’il n’a pas été tué sur le coup. L’avocat, lui, est mort dans sa chambre, et le banquier dans son bureau. Cela semble indiquer que le tueur les connaissait, qu’il ne les a pas choisis au hasard dans la rue.

Les deux dernières victimes n’étant pas américaines, la pression est quelque peu retombée. Selon la version donnée à l’ambassade des Etats-Unis, le décès de Malone est très vraisemblablement un événement isolé, accidentel peut-être ; rien, en tout cas, ne permet de soupçonner une action terroriste antiaméricaine. Dans le même temps, à Islamabad, on n’a pas l’air pressé de rappeler Ikbal. À l’évidence, ses supérieurs attendent de lui qu’il résolve l’affaire, et ils sont prêts à le maintenir à Peshawar aussi longtemps que nécessaire. Sa conscience professionnelle ne saurait que les approuver : il y a du pain sur la planche. Bien qu’Ikbal ne renâcle pas à se mettre à l’ouvrage, les choses piétinent cependant trop à son goût. Il a beau interroger témoins et informateurs, rechercher activement le ou les assassins, il lui semble qu’au lieu d’accumuler des faits il creuse dans un marécage et, à chaque pelletée, s’enfonce un peu plus profond dans les sables mouvants. N’empêche, il en a appris de belles, sur Nang : les témoins qu’il soudoyait pour les amener à se parjurer, les victimes qu’il faisait chanter pour leur imposer silence, les bagarres dans lesquelles l’entraînait son caractère de cochon… À en croire certaines rumeurs, il aurait organisé un enlèvement suivi d’un viol, mais cette piste tourne court devant le mur de béton dressé par les Pashtouns autour de tout ce qui touche aux femmes et pourrait susciter un scandale. Par ailleurs, des tas de gens ne portaient pas l’avocat dans leur cœur et des tas de gens haïssaient le banquier — mais ce ne sont pas les mêmes. Quant à Malone, on ne lui a trouvé aucun ennemi.

L’ » indice » le plus exaspérant, toutefois, reste sans nul doute l’omniprésente inconnue en tchador vert. « Vous n’avez rien remarqué d’autre ? Vraiment rien ? » demandent invariablement Toufik ou Ikbal à quiconque traînait aux alentours des lieux des crimes. Le témoin, alors, fronce les lèvres, l’air pensif, puis secoue la tête et déclare : « En y repensant, il y avait bien une femme avec un tchador vert… » C’est rageant, c’est frustrant. La probabilité d’un lien avec l’enquête est si mince qu’elle en devient presque insignifiante. Une femme en tchador vert ? La belle affaire, franchement ! À Peshawar, c’est aussi exceptionnel que les hommes d’affaires en costume trois-pièces à Manhattan ! Ikbal a dans l’idée que cette femme doit avoir un léger quelque chose de pas pareil, un petit côté pas musulman ; sinon les témoins ne la remarqueraient sans doute pas. Elle a forcément un trait particulier, trop subtil pour que les témoins en prennent conscience, mais qui déclenche en eux une sirène subliminale. Alors, oui, cela vaudrait la peine d’aller y voir de plus près. À ceci près qu’il est exclu, absolument exclu, de lancer des recherches sur une femme dont on sait juste qu’elle porte un tchador vert.

En entendant Ikbal déplorer longuement cette difficulté contrariante, Lilly se moque de lui.

« Oh, mon pauvre ami ! s’exclame-t-elle. Quelle calamité, ce tchador ! Comme c’est embêtant pour toi ! » Et elle éclate d’un rire amer, méchant, qui cloue net le bec d’Ikbal, pourtant prompt à la repartie.

On comprend la causticité de Lilly, tant la question du voile est dérangeante pour quelqu’un d’aussi politiquement engagé. Chez elle, à Islamabad, c’est déjà une énorme concession que de se draper un châle de gaze diaphane autour des épaules, dans une sorte de soumission insouciante à la règle prescrivant aux femmes de se couvrir. À Islamabad, Lilly et ses semblables s’arrangent des situations les plus traditionnelles en dissimulant en partie leur chevelure sous un bout de ce châle léger jusqu’à l’inconsistance, et de plus si bien assorti à leur tenue qu’elles peuvent toujours le revendiquer comme un choix. À Peshawar, en revanche, il s’agit d’une tout autre histoire.

Cette saison, à Peshawar, deux styles de tchadors se disputent la rue. D’un côté le burka classique, depuis longtemps en usage dans la région ; de l’autre le burka afghan — ou tchadri, de son vrai nom —, importé par les femmes réfugiées et qui gagne vite en popularité. Coupé dans une toile grossière, le burka pakistanais ressemble à un sac de farine de par sa texture, à une nappe ronde de par sa forme. La broderie de dentelle qui le garnit en bas donne à celle qui le porte des allures de napperon à pattes. Il existe en blanc, en bleu, en noir, et coûte cent roupies. Le burka afghan, quant à lui, réclame un tissu plus fin et se décline dans des couleurs plaisantes, ce pourquoi, à mon avis, il est tant apprécié. Son étoffe mince et brillante qui rappelle la toile de parachute est froncée par une multitude de petits plis infroissables. Il existe en deux modèles, court et long, et en deux qualités coûtant respectivement cent cinquante et trois cents roupies. On le trouve en vert olive, vert gazon fluo, or, bleu marine — et encore ne s’agit-il là que des teintes les plus courantes sur le marché, car on en voit également dans les violets, les roses, les bleu ciel… à peu près toutes les nuances imaginables. La partie supérieure du burka comme du tchadri comporte une bande assez large de tissu brodé servant à ajuster le vêtement autour de la tête. Devant, à hauteur d’yeux, tous deux sont de surcroît munis d’une sorte de viseur, un petit filet à mailles serrées qui quadrille étroitement le champ de vision.

Le burka et, à plus forte raison, le tchadri sont je crois les vêtements les plus absurdes jamais conçus pour entraver les femmes et les humilier — à l’exception peut-être de la minijupe en cuir que j’enfilais pour aller au lycée, dans un milieu où personne n’a jamais juré de m’égorger s’il me prenait la fantaisie de m’habiller autrement.

Les mains ne peuvent pas bouger librement, sous ces cloches d’étoffe qui donnent aux femmes l’allure de grosses gouttes ambulantes. Derrière les mailles, le regard tâtonne. Dans le concert de bruits divers qui alimentent en permanence la cacophonie assourdissante de Peshawar, un des motifs les plus récurrents est fourni par les incessants crissements de freins des véhicules, obligés de piler pour éviter les femmes terrifiées qui traversent les rues à l’aveuglette. Le voile iranien, mieux connu en Occident grâce à l’interlude américain avec les ayatollahs, est un peu moins handicapant puisqu’il laisse dégagés le visage et les yeux. Certes, il bloque les mains, qui en principe doivent l’agripper pour le fermer, mais les Iraniennes ont appris à résoudre ce petit souci en serrant l’étoffe entre leurs dents : de la sorte, elles ont les mains libres, quitte à avoir l’air un peu bizarre. Toutes les images diffusées au moment de la révolution iranienne ont instillé en moi une question qui m’obsède : Qu’est-ce qui empêche ces femmes résolues et déterminées de coudre des boutons sur leurs tchadors ? Aucune sourate du Coran n’interdit les boutons, n’est-ce pas ? Pourquoi crisper les mâchoires sur le voile, quand quelques boutons discrètement alignés sur le devant de ce machin régleraient aisément le problème ? D’aucuns jugeront peut-être la pensée terre à terre, mais, pour ma part, j’avoue qu’elle ne cesse de me turlupiner. On est loin, ici, du débat sur les femmes artistes, les femmes créatrices, les femmes compositrices. Devant les millions d’Iraniennes qui avancent tchador entre les dents, j’ai l’impression soudain que la question, infiniment plus simple, doit être formulée comme suit : oui ou non, les femmes sont-elles trop stupides pour boutonner leurs vêtements tant que les hommes ne leur ont pas montré comment s’y prendre ?

Ikbal a des soucis autrement plus sérieux que ces histoires de chiffons. Le crime qu’il doit élucider demeure une énigme, et deux nouveaux meurtres ont été commis à sa barbe. C’est très ennuyeux.

Les dîners chez tante Sonia deviennent franchement déprimants. Les trois femmes échangent des regards maternels exaspérés, qui tous ont pour objet Ikbal, ou plutôt sa silhouette indistincte puisqu’une fois de plus il est allé bouder à l’autre bout du salon. Les consolations inquiètes que lui prodigue Gui et la grogne plus émancipée de Lilly finissent par le décider à gagner sa place à table, mais ses contributions à la conversation restent proches du degré zéro.

« Quand les musulmans jeunes ou moins jeunes ont envie d’inquiéter leurs mamans chéries pour qu’elles soient aux petits soins avec eux, ils perdent l’appétit, commente Lilly avec une impatience non déguisée. Nous devrions toutes les trois nous apitoyer sur Ikbal et lever les bras au ciel en nous écriant : “Ah, le pauvre petit ! Il n’a pas avalé une bouchée ! ”

— Qu’est-ce qui ne va pas ? s’enquiert Gui, qui s’efforce à la compassion et feint de ne pas remarquer l’air désapprobateur de Lilly.

— Servir de victime expiatoire aux Américains est une chose, marmonne Ikbal. J’en avais presque pris mon parti. Maintenant, en plus, on cherche à me ridiculiser. »

Les fonctionnaires d’Islamabad ont semble-t-il imaginé un moyen de contrer les reproches des Américains. Loin des lieux du crime, et autant qu’on sache sans le moindre élément de preuve tangible, ils ont tout bonnement décidé que le tueur n’était pas pakistanais, mais occidental.

Cette présentation des faits va néanmoins assez vite rencontrer l’assentiment d’Ikbal. Il est vrai, lui-même en convient volontiers, qu’à ce jour le mobile reste obscur et qu’aucune organisation locale n’a revendiqué le meurtre de Malone ni exigé de rançon. Il existe donc des arguments en faveur de la culpabilité présumée d’un étranger déséquilibré, d’autant que ce genre d’individus ne manque pas à Peshawar. « Je ne sais pas, confesse Ikbal. D’un côté, en mon âme et conscience, je n’y crois pas vraiment et il me semble que ce n’est pas ça, mais de l’autre côté mes intuitions ne m’ont mené nulle part jusqu’à présent, et je ne vois pas ce que je perdrais à explorer cette piste. »

Ikbal fait la tournée des comités, des bureaux, des cliniques, des clubs. Il passe une journée à Islamabad pour s’entretenir avec le personnel de l’ambassade américaine et parler aux journalistes. Il se procure les dossiers de tous les Occidentaux suspects, désaxés ou extrémistes qui hantent Peshawar.

Le soir venu, dans le jardin de Sonia, il divertit ses auditrices en leur narrant les anecdotes glanées dans la journée.

« Le gosse a quinze ans, leur confie-t-il. Il est apprenti menuisier, il vient d’Erlangen — une ville industrielle allemande, ainsi que vous le savez peut-être — et on l’a déjà pincé trois fois dans la passe de Khaybar. Il se considère comme un sujet du roi d’Afghanistan. En Allemagne, ses trois tentatives de suicide lui ont valu trois séjours en HP, et c’est à la suite de ça qu’il a atterri ici on ne sait trop comment. Son plan est de se tuer en organisant une mission kamikaze contre les intégristes ; il n’arrive pas à comprendre pourquoi les royalistes, au lieu de l’accueillir à bras ouverts, en frère et en héros, s’obstinent à le renvoyer sur le consulat allemand. Le consul honoraire d’Allemagne en a jusque-là ! Il a juré de réexpédier le gamin chez lui menottes aux poignets la prochaine fois qu’on l’arrêtera à proximité de la frontière. Le comité français estime tout à fait possible que le comité autrichien héberge, je cite, “un ou plusieurs maoïstes, voire un ou plusieurs criminels”, et le comité autrichien est convaincu qu’il n’y a, je cite, “que des psychopathes et des fachos” dans le comité français. Ensuite, poursuit Ikbal avec un soupir de feint désarroi, j’ai suivi quelques pistes prometteuses en filant des étrangers qui achetaient des armes et des tchadors dans le bazar. Hélas, ce n’étaient que d’innocents touristes occupés à constituer leur lot de souvenirs : deux ou trois poignards afghans qu’ils accrocheront dans le salon au-dessus du canapé, vous savez, et des tchadors dont ils feront Dieu sait quoi. »

Ikbal hoche la tête avec accablement. Le monde est dingue, oui. On marche sur la tête en Orient comme en Occident : la voilà, la vérité vraie multiculturelle. Et dire qu’il est censé trouver le pourquoi du comment !

 

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