L'inconnue de Peshawar

Cheryl Benard · Chapitre 10 sur 15

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L'inconnue de Peshawar

Chapitre 9

 

Mouchahed a décidé d’épouser Fatima. Épouser Fatima ? Une femme qui a connu tant d’hommes, qui s’achète et se vend, qui se prête, qui s’échange ? Oui, et alors ? Fatima n’a pas librement choisi cet état, Fatima est innocente. Pour Mouchahed, et il le sait, ce sera une épreuve de vérité, un examen de passage destiné à prouver ou bien qu’il n’est qu’un beau parleur, comme les autres, ou au contraire qu’il vit selon ses convictions. Mouchahed croit, et donc sait, que Fatima est pure, intacte. On l’a dépouillée de tout comme on a dépouillé le tiers-monde, mais, à l’instar du tiers-monde, Fatima possède une force et une pureté que sa dégradation même magnifie au lieu de souiller. La gorge de Mouchahed se noue d’émotion à l’idée qu’il est capable de nourrir des pensées aussi lyriques. Combien de ses camarades, se demande-t-il, pourraient être crédités d’autant de noblesse intellectuelle ? Il va épouser Fatima, et ensemble ils consacreront leur existence à lutter et à résister. Pour ce dessein, pour cette vie, quelle fille conviendrait mieux que Fatima ? Sûrement pas les petites nanas bichonnées, pomponnées, les héritières gâtées pourries dont ses parents rêvent pour lui.

Plus il y réfléchit, moins son plan lui paraît irréalisable. Après tout, Fatima appartient à un clan respectable, même si elle est issue de sa branche la plus basse, la plus pauvre. Ses liens de famille avec le Maulana seront un argument de poids pour les parents de Mouchahed. Cédant à une excitation croissante, il commence à se dire qu’il a peut-être assez de cartes en main pour que ça marche. Au fond, cela pourrait plaire à ses parents de le voir épouser une petite paysanne originaire d’une province ultraconservatrice : ils sont assez fous pour se dire qu’une fille comme ça saura calmer et tempérer les ardeurs de leur mouton noir gauchiste. Un coup double fantastique, un chef-d’œuvre de schizophrénie : Mouchahed cloue le bec de ses copains en épousant une prostituée et comble ses parents en épousant une campagnarde illettrée !

C’est alors qu’avec un sursaut Mouchahed entrevoit la faille menaçant son raisonnement : oncle Walid, l’oncle qui sait tout sur Fatima. Eh bien… eh bien, il faudra lui imposer silence. Un chantage, serait-ce envisageable ? Mouchahed rumine quelque temps cette idée, mais, à la vérité, il ne connaît absolument rien aux techniques des maîtres chanteurs. Tant pis ! Il lui reste à espérer que son oncle, cet homme débordé, important, considérera qu’une banale affaire de mariage ne mérite pas qu’il s’y arrête. Le plus sage est donc de lui parler à cœur ouvert et de le prier de rester discret.

Mouchahed prend rendez-vous avec son oncle. Il veut faire les choses correctement, de manière officielle, car le sujet qui l’occupe n’est pas de ceux dont on peut discuter à la légère, par-dessus l’épaule, en conduisant ; il exige d’être amené avec précaution. Walid Khan le reçoit donc dans son bureau, avec une solennité peut-être un peu excessive. Il l’aime bien, ce neveu-là… Sa naïveté politique, son extrémisme plein d’idéalisme sont des défauts de son âge. Ce pourquoi il a choisi de le traiter en adulte, en lui accordant cette audience très protocolaire ; et si ses lèvres esquissent un sourire, il y a dedans davantage d’indulgence et d’affection que de condescendance. L’affection et l’indulgence continuent d’ailleurs de l’emporter, même après que Walid Khan a entendu son neveu lui exposer ses ridicules projets de mariage. Il mate la colère et le dégoût qu’il sent monter en lui. C’est un enfant, se morigène-t-il. Mouchahed n’est qu’un enfant, même s’il a la stature athlétique d’un homme fait, et dans les yeux l’intelligence flamboyante de la jeunesse. En plus, bien sûr, cette fille étant la première qu’il ait jamais connue, il la trouve triste et romantique à souhait. Dans un lourd soupir, l’oncle se résout à livrer une interprétation clémente plutôt que d’accabler Mouchahed de son mépris en lui démontrant le ridicule et la bêtise de cette idée insensée. Épouser Fatima ? Non mais ! Cette fille que le petit a emmenée lui-même à la campagne pour distraire les amis de son oncle ?… Franchement, tout ça est trop absurde.

Clémence et fermeté, telle sera sa ligne de conduite ; Khan est décidé à se

montrer clément, mais ferme. « Écoute, dit-il, cette fille est une paysanne, une pute. C’est bien triste, j’en conviens. Tu as raison de vouloir l’aider… Est-ce que je ne l’aide pas, moi aussi, après tout ? Eh oui, je l’aide à gagner l’argent dont elle a besoin pour s’en sortir et vivre dans des conditions décentes. Il faut lui trouver un homme qui ignore tout de son passé, quelqu’un de la même classe sociale qu’elle. Je vais lui arranger ça. On ira voir un médecin qui expliquera noir sur blanc qu’elle a été malade, qu’elle a eu une de ces espèces d’opération de bonne femme et que c’est pour ça qu’elle n’est plus vierge. » Déclaration que Khan ponctue d’un vague geste de la main. « On va lui préparer une jolie lettre, tamponnée et timbrée de partout, et avec elle se dégotera un gentil garçon qui ne demandera qu’à l’épouser. On va soigner cette petite pour toi, ne t’inquiète pas, et crois bien que je te respecte infiniment pour ta bonté d’âme : il est de notre devoir de protéger ceux qui dépendent de nous. Cette responsabilité est partie intégrante de nos privilèges.

— Je vais l’épouser », déclare Mouchahed.

Ramené ainsi sans ménagement aux prémisses de son éloquent discours sur les responsabilités imposées par les privilèges, l’oncle, d’un coup, perd patience. De manière très imagée, et avec une crudité d’expression indigne de l’orateur et de l’homme politique qu’il est, il rappelle à son neveu la nature précise des activités de celle qu’il compte prendre pour femme ; activités qu’il se chargerait en personne, au cas où Mouchahed persisterait dans ses risibles projets, de décrire par le menu à ses parents, comme d’ailleurs à tous les gens susceptibles d’être intéressés.

« Je vais m’empresser d’oublier cette conversation, conclut-il enfin, épuisé par l’orgie verbale à laquelle il vient de se livrer sur la personne de Fatima. Je vais m’empresser d’oublier que tu es venu me voir à mon bureau aujourd’hui. Je n’en conserverai aucun souvenir, absolument aucun. Un jour prochain, nous travaillerons ensemble, toi et moi, et nous serons dans les meilleurs termes. Ce jour-là, tu viendras me dire “Merci, mon oncle”, et tous deux nous saurons alors que tu me remercies parce que, aujourd’hui, je t’aurai sauvé la face en t’empêchant de te ridiculiser. »

Mouchahed passe une nuit blanche. Jusqu’au petit matin il roule dans la ville au volant de la voiture de son oncle. Les images que ce dernier lui a mises dans la tête se bousculent sous son crâne, tandis qu’il tourne en rond dans les rues désertes de Peshawar. C’est vrai, il s’est lui-même chargé de remettre Fatima entre les mains des affreux obèses, il ne lui a servi de chauffeur que pour qu’ils puissent tous user d’elle. Telle est la triste vérité, même s’il rechigne à l’admettre. Peshawar est une petite, toute petite ville, et s’il veut y vivre un jour une vie normale il lui faudra composer avec les types qui ont… Sera-t-il, lui, seulement capable de poser les yeux sur Fatima sans revoir en esprit les images très précises que l’oncle lui a données d’elle ? Images qui, pour être honnête, hantaient déjà Mouchahed avant… Ne vaudrait-il pas mieux pour elle que Fatima convole avec un brave gars qui ne saurait rien de son passé, qu’elle s’intègre dans un milieu où elle pourrait repartir sur des bases saines ? Mouchahed a-t-il seulement le droit d’imposer à Fatima une vie consacrée au combat politique alors que, pour ne rien cacher, il semble que la lutte des classes la laisse… comment dire ? tiède. Toutefois, au nom de quoi la condamnerait-il à vivre en paysanne, en esclave d’un esclave ? D’autant qu’il l’aime… non ? Il ne va pas renoncer à elle… si ? Après tout, pourquoi Fatima devrait-elle rougir sous l’opprobre, pourquoi serait-elle mise au ban ? La honte ne pèse que sur les hommes ; ce sont eux, pas elle, qui devraient filer se cacher ; elle, elle n’a jamais eu le choix. Si quelqu’un mérite d’être puni, ce n’est pas Fatima, mais ces hommes, et au premier chef son oncle : son oncle cynique et corrompu qui s’est servi d’elle de cette façon, comme d’un os qu’il pouvait impunément jeter à ses complices aussi pourris que lui ; son oncle, qui, l’espace d’un instant, a réussi à semer le trouble dans les pensées de Mouchahed et à déformer son jugement. L’alternative est simple : d’un côté, le passé, son oncle, les hommes… mais pourquoi se soucier du passé quand l’avenir vous appartient ? De l’autre, Fatima, symbole d’avenir, elle aussi, de l’avenir dégagé et resplendissant du tiers-monde promis à surgir, limpide et régénéré, de la cupide et obscène emprise de son passé féodal. L’aube venue, Mouchahed, épuisé, rasséréné, s’abandonne à un sommeil réparateur. Après l’orgasme extatique que lui ont procuré ses traits de génie politiques, il s’endort aussi profondément, aussi tranquillement que d’autres, moins nobles et moins visionnaires, à la suite d’un profane commerce charnel.

Désireux d’aplanir les tensions qui l’opposent à Mouchahed, Walid Khan cherche un moyen de contenter son neveu. Il en est un dont il est sûr, un remède miracle contre les maux d’amour. De toute façon, le meilleur service à rendre à ce garçon est de lui enlever complètement sa chérie de la tête pour qu’il arrête de rêvasser dessus et de la mettre sur un piédestal. Un rire satisfait secoue Walid Khan : pourquoi aller s’embêter à faire du sport ou prendre des douches froides quand on a ce qu’il faut sous la main ? Mouchahed veut Fatima ? Il l’aura, et à satiété. Walid Khan convient avec une Djamila toute courbettes et clins d’œil rusés de réserver tous les jours la petite à son neveu. Qu’il l’ait jusqu’à en être écœuré, jusqu’à ce qu’il saisisse ce que les jeunes gens de son âge apprennent en principe plus lentement, à savoir que s’il est bon de faire l’amour il n’y a pas plus de magie dans le sexe que dans ces très bons bétels qu’on propose au bazar sous des formes variées propres à satisfaire tous les goûts. D’ici un petit moment, quand le gosse aura eu le temps de se lasser de sa dose quotidienne de Fatima, Walid lui offrira une autre fille, une fille un peu plus expérimentée — Zeyna, par exemple, la danseuse libanaise… Alors, Mouchahed comprendra combien il a été sot et puéril.

L’arrangement a ses mérites, du moins en ce qui concerne Fatima : elle voit Mouchahed régulièrement, sans plus avoir à s’inquiéter de Djamila et sans toucher à ses économies puisque maintenant l’oncle règle officiellement l’addition. Hélas, Mouchahed ne peut pas partager ce point de vue. Mouchahed est dégoûté, humilié de savoir que son oncle lui achète Fatima. Quand il la conduit à ses rendez-vous de la matinée, il imagine l’air goguenard des hommes qui ricanent dans son dos, et il doit se retenir pour ne pas leur sauter dessus et les serrer à la gorge jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il pourrait bien sûr demander à son oncle de trouver un autre chauffeur pour accompagner Fatima, mais il s’en abstient, par pur entêtement. Malgré la rage et la honte qui le mettent au supplice, il continue donc à déposer Fatima aux endroits convenus en sachant pertinemment où elle va et dans quel but, et en la considérant plus que jamais comme sa fiancée. Son extrême tension n’échappe pas à Fatima, qui commence à avoir très peur.

Et le reste du temps ? À quel usage Mouchahed réserve-t-il le cadeau que son oncle lui renouvelle généreusement chaque jour ? Le jeune homme a tout : la voiture, la fille, la permission. Qu’en fait-il ? Je peux au moins vous dire ce qu’il n’en fait pas : il ne couche pas avec Fatima. D’accord, c’est à son intention qu’on l’achète, mais lui n’est pas comme les autres. Fidèles à leurs habitudes, les deux jeunes gens passent leurs après-midi assis côte à côte à écouter de la musique ou à bavarder ; à l’occasion, ils vont rendre visite à Shabnam.

 

Six heures du matin dans le désert pakistanais, et déjà Malone s’éveille. Il ouvre l’œil à contrecœur, se passe les doigts dans les cheveux, se lève afin d’inspecter son nouveau logis. Un rapide inventaire le laisse consterné, incrédule : c’est fou tout ce qu’il n’y a pas ! Pas d’évier, pas de lavabo ni d’arrivée d’eau visible ; pas plus de cuisine que de toilettes ou d’installation approchante ; pas non plus de porte masquant l’une des merveilles susmentionnées.

En prison, au moins, il y a des seaux, à ce qu’a entendu dire Malone. Il en cherche un dont il pourrait se servir le temps de piger comment se débrouillent les gens d’ici, mais sa quête est infructueuse : pas de seau. Il trouve en revanche un pis-aller — une bouteille en plastique d’eau de Vichy vide. Il y fait ce qu’il a à faire, revisse méticuleusement la capsule, planque la preuve dans un coin avec la ferme intention de s’en débarrasser plus tard.

Après une salutaire pause mentale qui lui vide la tête de ces détails sordides, Malone passe à ce qu’il y a : un lit ; une petite table bancale mais pas de chaise ; des boîtes en fer avec du thé dedans (vert dans l’une, noir dans l’autre) ; un bocal de sucre ; une espèce d’appareil qui, si on l’allume, doit produire de la chaleur, sans doute à des fins culinaires. Derrière un rideau, il découvre en outre un coin-rangement où sont stockées des cargaisons de compresses, de bandes, de tubes de pommade, de seringues toutes du même modèle. Il y a de l’eau en bouteille ; une pleine caisse de machins baptisés « biscuits protéinés australiens », avec la composition précisée en anglais sur l’emballage ; des haricots, des sardines, des saucisses en conserve. Malone ouvre avec précaution un paquet de biscuits pour son petit déjeuner. La première bouchée lui arrache une grimace, puis il se ravise : ce truc insipide et consistant oblige à mâcher, et quand on mâche le temps passe plus vite.

Le ménage aussi permet de tuer le temps. Cillant à cause de l’odeur de moisi, Malone s’applique à tirer les couvertures sur son lit. Il va à la petite fenêtre, regarde le paysage, s’éloigne, revient, jette un coup d’œil à sa montre et découvre que cinq minutes se sont ainsi écoulées. Il examine à nouveau les boîtes de thé : la première s’orne d’un dessin représentant une montagne, la seconde d’une rose. Malone les empile l’une sur l’autre, dispose le pot de sucre rond à leur gauche. Il reste un instant à l’écoute de lui-même, guettant avec espoir les signes annonciateurs de l’épuisement. Peine perdue : sa tête ne résonne que du bourdonnement monotone de l’ennui qu’il sent fourmiller sous sa peau. Jamais il n’arrivera à tenir plusieurs jours dans de telles conditions. Il va devenir fou — il est en train de devenir fou.

Mouchahed n’envisage plus l’avenir en termes exclusivement planétaires. L’après-midi, dans l’appartement vide de son oncle, il parle également à Fatima de l’avenir qui les attend. Ils vont se marier. Leur audace aura raison de la réprobation des hypocrites et des mesquins. Il a acquis la conviction que jamais son oncle n’oserait toucher mot de Fatima à ses parents : cela éclairerait d’un jour trop peu flatteur ses propres agissements. Bien sûr, ils vont penser que ce n’est qu’une petite paysanne, mais avec le temps ils finiront par l’accepter.

Fatima préférait à ces considérations les discours qu’il lui tenait autrefois sur le néocolonialisme et l’industrialisation. Elle ne saurait dire pourquoi, cependant, l’entendre parler de leur avenir lui donne envie de pleurer.

Tiens, tiens, et pourquoi ? Voyons, essayons de comprendre. Premièrement, Mouchahed est sans le sou. Sa famille est fortunée, mais lui, pauvre étudiant fauché, n’a droit qu’à un peu d’argent de poche ; la somme est si minime que Fatima dispose de fonds plus importants que lui, grâce à son magot en roupies qui grossit lentement. Deuxièmement, Mouchahed n’a pas terminé ses études, et quand bien même les aurait-il terminées, qui l’engagerait, en dehors des associés et des amis de sa famille, tenus de respecter les vieilles traditions pakistanaises ? Une carrière dans la politique ? Son oncle en serait enchanté — mais sans Fatima, c’est évident. S’il travaille d’arrache-pied pour avoir ses diplômes, Mouchahed peut espérer trouver d’ici quelques années du travail en Arabie Saoudite et, au bout de plusieurs années supplémentaires, il aura peut-être économisé de quoi s’établir sur un pied modeste au Pakistan — avec Fatima. Mener une existence de rebelle, vivre conformément aux idéaux de gauche, cela coûte cher, au Pakistan ; seuls peuvent se le permettre les jeunes gens très huppés, à condition de bénéficier des subsides d’un père indulgent ou de percevoir les dividendes des domaines dont ils ont hérité. Eh oui, au Pakistan, le gauchisme est l’apanage d’une caste de féodaux. Les privilégiés qui choisissent le camp de la rébellion mènent par force une existence très bourgeoise — la seule qui soit dans leurs moyens. Mouchahed va-t-il épouser Fatima ? Les paris sont ouverts.

Tous ses soucis n’empêchent pas Fatima d’être très en beauté, ces jours-ci. L’amour lui a rendu cet éclat qu’elle croyait avoir à jamais perdu. Au charme tragique de ses traits répond la vivacité retrouvée de sa joie de vivre, et cette combinaison est un enchantement. Un jour que son œil vient par hasard à tomber sur elle, le Maulana en reste sidéré. Disparu, le morne accablement qui la rendait si terne ; resplendissante, palpitante, Fatima est redevenue elle-même. Comment a-t-il pu se persuader qu’elle était comme les autres ? Non, non, cette fille a vraiment quelque chose de spécial. Alors qu’il la surprend un après-midi avec sur le visage un air nostalgique et rêveur, le Maulana, brusquement submergé par ses vieux désirs lubriques, tend avec assurance une main possessive vers le cordon qui noue le pantalon de la jeune femme. Aussitôt, quel tintouin ! Hurlant son refus à pleins poumons, se cramponnant à la cordelette, Fatima court se réfugier dans la cuisine, où elle fond sur une Djamila médusée, à qui elle arrache son mortier pour se mettre à concasser les épices à sa place.

Djamila, on le sait, est hélas inapte à remplir son rôle de chaperon ; quant au Maulana, un brin de résistance n’est pas pour le décourager. La voix ferme, impérieuse, il hurle à Fatima de venir le rejoindre. Elle ne bouge pas d’un pouce.

« Vas-y ! » aboie Djamila en la poussant rudement dans le dos.

Fatima aurait-elle perdu l’esprit ? Elle reste plantée là. Sur le seuil de la cuisine, le Maulana vacille, proie d’un malaise passager provoqué par l’étrangeté de ce domaine féminin.

« Retourne immédiatement dans le salon, ordonne-t-il, mais Fatima continue à piler ses épices à tour de bras comme si elle n’avait pas entendu.

— Serais-tu sourde, ma fille ? s’enquiert Djamila, qui, prise de panique, voit déjà sa lucrative source de revenus congédiée et une grêle de reproches s’abattre sur elle, tenue pour responsable de ce comportement inexplicable.

— Dis à ce démon lubrique de me laisser », lâche Fatima entre deux sanglots qui mouillent le garam masala de grosses larmes de défi.

Coite de stupeur, Djamila la gifle à toute volée. Le Maulana, de son côté, oscille toujours sur le seuil sans se décider à entrer dans la cuisine ; l’espace d’un instant, il paraît prêt à battre en retraite, mais l’air farouchement éperdu de Fatima, ses lèvres vermeilles d’avoir été trop comprimées, ses joues rougies par les claques, ses yeux embués par les pleurs l’enflamment de plus belle.

« Djamila, va-t’en chez ta sœur ! lance-t-il. Tu reviendras demain. »

Djamila file sans demander son reste, en dévidant entre ses dents serrées un chapelet de jurons à l’adresse de la misérable folle.

Le Maulana se risque dans la cuisine. Il faut en premier lieu sortir cette fille de là et gagner avec elle un décor plus familier. Fatima, qui a abandonné le pilonnage des épices, se tient dos au mur. Le Maulana s’avance, l’attrape par un bras, la remorque vers le salon. Fatima tente de se retenir à la table, et ses doigts qui tâtonnent à la surface reconnaissent le manche du hachoir à viande. Le Maulana agrippe le bras de Fatima, la main de Fatima agrippe le hachoir. Pas longtemps : poussant un cri d’alarme, la jeune femme le lance devant elle, et tandis qu’il tombe sur le sol dans un bruit fracassant elle se rue sur le Maulana toutes griffes dehors. Ses poignets étincellent des lueurs vertes jetées par trente bracelets de verre. De plus en plus furieux, de plus en plus excité, le Maulana la plaque contre le mur en lui coinçant le bras entre leurs deux corps. Six bracelets de verre se brisent et s’éparpillent sur le sol dans un joyeux tintinnabulement ; six bracelets de verre entaillent la poitrine de Fatima et font perler de minuscules gouttelettes de sang sur l’avant-bras du Maulana, qui, une fois, deux fois, trois fois, cogne contre la cloison cette fille exaspérante. Les coups suivants la propulsent en direction du salon, où elle s’abat pour finir sur les coussins en mousse alignés le long d’un mur. Dans le très bref intervalle de silence pétrifié qui s’ensuit, alors que Fatima, au désespoir, se recroqueville sur les coussins et que le Maulana, hors d’haleine, contemple sa victime, il est fort possible, oui, que le diable soit bel et bien présent.

Le Maulana en termine, puis, échevelé, le souffle court, il baisse les yeux sur la fille roulée en boule en s’efforçant de remettre de l’ordre dans ses pensées. Que lui arrive-t-il ? Serait-il possédé par un démon ? Sa servante serait-elle un succube, un démon femelle ? Il observe d’un œil suspicieux la forme qui gît mollement devant lui, quand soudain il est envahi par un sentiment de tendresse et de calme. Non, non, nul démon ne se cache ici. C’est seulement qu’il a un tempérament passionné et a rencontré en cette jeune femme sa partenaire idéale. Aucune autre, jamais, ne l’a porté à ces excès débridés. Les choses ne peuvent pas continuer à suivre ce cours, bien sûr. On est ici en plein chaos, en pleine sauvagerie. D’abord Fatima commence par l’exciter, car elle n’est pas moins passionnée que lui ; ensuite elle lui résiste, car elle est foncièrement bonne et pudique. Ah, il va arracher ces plaisirs au diable ! Arracher la délicieuse, l’enivrante Fatima à l’étreinte de bouc puant du misérable berger auquel ses parents l’ont sûrement promise. Dans cette humeur suave qu’engendrent le triomphe et la satiété, le Maulana serait même enclin à envisager avec indulgence la conduite insensée de la petite. Ne l’a-t-il pas ignorée quelque temps afin de lui fournir l’occasion de méditer sur ses défauts ? La résistance farouche qu’elle lui a opposée était très justement inspirée par le remords et le désir de ne plus pécher, non par la désobéissance ni par la répulsion. Fatima est foncièrement une brave fille — une fille à épouser.

À bout de fatigue et de malheur, Fatima s’est endormie. Hélas, elle rêve, la pauvre, elle rêve d’un affreux crapaud énorme. Il émet des sons dégoûtants qui lui sortent de la gueule entrecoupés de jets de poison, et il grossit, grossit, grossit jusqu’à devenir plus grand que Fatima. Alors, il se met à chanter une horrible chanson fausse et mensongère, et chaque fois qu’il ouvre la bouche il crache des postillons de bave venimeuse qui tueront Fatima si jamais ils la touchent.

Elle s’éveille en sursaut, affolée, mais la chanson résonne toujours à ses oreilles. Se redressant, elle réalise que, si incroyable que cela paraisse, le Maulana s’est mis à chanter. Il chante un dit du Prophète. Il chante que l’épouse est pareille à un champ et que l’homme peut aller à son champ tant qu’il veut. Ce verset que le chanteur psalmodie doucement pour lui-même de sa voix cauteleuse a sur lui un effet apaisant des plus agréables. Le Maulana a de toute façon meilleure opinion de lui et de l’acte auquel il s’est livré, maintenant qu’il a fermement résolu de prendre Fatima pour épouse.

Mouchahed apprécierait lui aussi le verset religieux. Oh, oui, l’analogie lui plairait : les femmes et la terre, Fatima et le Pakistan. La terre existe de toute éternité — quelle impudence de vouloir la posséder ! Le verset éclaire d’un jour cru l’alliance obscène de la religion et du féodalisme. À l’instar du propriétaire terrien, le Maulana est un voleur, un violeur : tous deux méritent la mort pour leurs crimes et leur arrogance.

Deuxième jour dans le désert pakistanais. Ikbal est toujours à Islamabad, où il vient de recevoir un complément d’information sur cet Américain assassiné dont ses supérieurs lui demandent de retrouver et le corps et les assassins. Américain assassiné qui se porte au vrai comme un charme, même s’il se trouve bien à plaindre. Micky Malone n’arrive pas à croire qu’il a échoué ici, au milieu de cette immensité de broussailles et de poussière perdue au bout du monde, et qu’il va devoir y passer encore au moins une semaine. Une semaine ! Un tel laps de temps n’a plus de sens, pour Malone. Il mange, il dort, il fait les cent pas. À part ça, les journées s’articulent autour de deux moments charnières : ceux où Malone doit, quoi qu’il en ait, se risquer hors de son abri. Chacune de ces excursions est précédée de la reconnaissance la plus soigneuse à laquelle il lui soit possible de se livrer au travers des deux fenêtres dont il dispose. Il inspecte les environs, ne voit rien, pas un chat, se rue dehors, se rue dedans. Fait les cent pas. Grignote un biscuit. Avale une gorgée d’eau minérale. Secoue les couvertures. Suspend dans l’autre sens les chaussettes lavées à l’eau de Vichy qui sèchent sur le dossier de la chaise. Fait les cent pas.

Le temps se distend, l’espace se contracte. Y a-t-il une vie au-delà de cette baraque ? À peine si Micky s’en souvient. Il découvre ce que des voyageurs plus chevronnés que lui ont appris d’expérience, à savoir : la distance est plus un obstacle pour l’esprit que pour le corps, si tenté soit-on de supposer le contraire. Les habitués des voyages d’affaires gardent jalousement le secret, Ils mentent quand ils jurent à leurs épouses ou maîtresses qu’elles leur manqueront à chaque instant, car, en fait, l’éloignement ne leur pèse pas et ils ne pensent quasiment pas à elles. Le décalage horaire et autres contretemps du même ordre ne suffisent pas tout à fait à expliquer qu’ils ne prennent pas plus souvent de leurs nouvelles. À la vérité, on est très vite absorbé, accaparé par la nouvelle réalité, et en regard le foyer paraît beaucoup plus abstrait, oui, et plus lointain.

Le cas de Micky illustre bien cette loi de la géographie de l’attachement : son pays natal mobilise nettement moins ses pensées que lui-même ne mobilise son pays natal.

Tout regard qu’il jette aux mornes environs de son refuge du désert transforme Micky en paquet de nerfs, en nœud de tracas, et pourtant, curieusement, il n’a pas le mal du pays. Le pays lui paraît incommensurablement loin, aussi loin que l’enfance : réel, oui, mais hors de portée. L’honnêteté oblige à dire qu’il ne songe pas, ou très peu, à son patron ni à ses collègues, sans doute rongés d’anxiété et d’inquiétude à cause de lui, et qu’il n’envisage même pas les probables conséquences qu’aura sur sa carrière cette disparition corps et biens au cours d’une mission professionnelle. Juste avant la première visite de Mara, l’idée soudain le traverse que si (il croise les doigts) ses ennemis ignorent où il se cache, ses amis et ses supérieurs hiérarchiques ne sont pas plus avancés. Aussi arrête-t-il le plan suivant : il faut que Mara téléphone à la West-Fab. En PCV, si elle veut ! Qu’elle demande à parler à Josephina Chavez, la secrétaire du P.-D.G. Elle n’aura qu’à lui raconter que Micky a dû s’absenter pour aller visiter… un entrepôt, disons. Non, ce serait trop près de la vérité… Que pour des raisons indépendantes de sa volonté, la signature est repoussée de quelques jours mais qu’il les prend sur ses congés personnels, qu’il ne demandera pas de frais de mission supplémentaires et qu’il va bien. Ou plutôt, non : il a un autre contrat en vue et il est reparti à Islamabad, près d’Islamabad, pour voir leurs entrepôts là-bas. Il a essayé d’appeler, mais il n’a jamais pu obtenir la ligne, et il craignait de ne pas pouvoir les joindre de là-bas, ce trou paumé dans les environs d’Islamabad, raison pour laquelle il l’a chargée de transmettre son message. Oui, ça se tient. Pas la peine d’échafauder toute une histoire, il suffît de calmer le jeu quelques jours. Si on lui demande des détails, Mara n’aura qu’à dire qu’elle n’en sait pas plus, qu’elle est simplement… qu’ils ont sympathisé à l’hôtel, voilà, et qu’elle a accepté de lui rendre ce service. Comme ça, à la boîte, ils sauront qu’il va bien et ils ne s’inquiéteront pas.

Troisième jour. Malone va à la fenêtre, sûr pourtant de ne rien voir de plus que la veille. Or, il y a un mouvement, là-dehors. Malone s’écarte prestement, revient à son poste avec précaution. Il distingue une petite silhouette qui sautille sur la terre aride. Malone se colle derrière la vitre. La petite silhouette est habillée en marron et elle lance un bâton. C’est un enfant, un garçon qui doit avoir dans les sept ans. Il jette son bâton en l’air, court sur quelques mètres, s’accroupit — on dirait une sorte de jeu. Il court, saute, s’accroupit. À un moment, il se retourne, lève la tête, pose les yeux sur la fenêtre de la baraque. Il aperçoit Malone et, intrigué, s’approche. D’un bond, Malone recule et s’aplatit contre le mur. Il reste là sans bouger d’un pouce pendant un temps interminable. Il compte jusqu’à cent, repart à l’envers jusqu’à zéro. Son cœur bat à tout rompre. Quand, sur la pointe des pieds, avec une prudence de Sioux, il se risque à regarder à nouveau, le gosse a disparu.

Il revient l’après-midi du même jour. Cette fois, il ne joue pas ; il se tient droit devant la fenêtre, à cinq ou six mètres de distance, et la fixe d’un regard scrutateur. Épouvanté, Malone s’effondre sur sa couchette. Il est repéré. Un sort épouvantable l’attend, et il n’a aucun moyen de l’empêcher, aucune parade, nulle part où aller. Le gosse va s’empresser de rameuter son père, sa tripotée d’oncles et tous les moudjahidine qui traînent dans un rayon d’une quinzaine de kilomètres ; unissant leurs forces, ils traîneront Malone dehors et le transperceront de leurs lames. Lorsqu’il rouvre les yeux après avoir compté jusqu’à deux cents, il n’y a plus personne devant la baraque.

Ce n’est qu’en début de soirée que Malone risque enfin une sortie furtive derrière les buissons. Il ne s’y décide qu’après avoir examiné toutes les solutions possibles, mais l’éducation qu’il a reçue est trop conventionnelle pour qu’il néglige si peu que ce soit les règles familières de l’hygiène. Il a repoussé la nécessité aussi longtemps qu’il pouvait, dans l’espoir de s’en acquitter à la nuit tombée, mais il ne peut plus s’y dérober.

Malone entrouvre la porte. Il examine attentivement les alentours, puis, d’une démarche aussi discrète et dégagée que possible, se précipite derrière les buissons et fait ce qu’il a à faire. Soudain, alors qu’il s’en revient vers son refuge, sa Némésis se matérialise à quelques pas de lui sous l’aspect d’une petite silhouette brune surgie du néant, qui s’interpose entre sa personne et la porte.

Malone regarde l’enfant. Il voit un visage d’une saleté repoussante, des yeux noisette vifs et liquides, un nez qui aurait grand besoin d’être mouché. Il reconnaît la tenue couleur terre, trois fois trop grande pour le petit corps à qui elle confère une triste dégaine néanmoins rachetée par deux étonnants accessoires : sur la tête, le garçon porte une casquette brodée et brillamment ornée ; aux pieds, il arbore une paire de vernis étincelants fermés par des brides — des souliers tels qu’en portent les petites filles de la bourgeoisie américaine dans les grandes occasions. Si l’on cherchait d’ailleurs à retracer leur provenance, on découvrirait qu’à l’origine leur propriétaire était effectivement une petite fille née dans une famille aisée. Elle a grandi, ses pieds aussi, et sa mère a donné les vernis à la Croix-Rouge. Expédiés au Pakistan, ils y ont été distribués aux réfugiés, qui acceptent de bon cœur tout ce qui peut servir à chausser les enfants et s’empressent d’en équiper les garçons — même si la paire est rose, même si elle a des brides —, car les garçons ont besoin de souliers pour courir et jouer, contrairement aux filles, qui n’ont qu’à rester sous la tente à travailler et s’occuper des bébés. Malone, qui ignore tout cela, s’étonne fugacement des goûts vestimentaires de sa nouvelle connaissance.

L’enfant regarde Malone. Il voit un homme pâle et corpulent à la posture avachie. Il le trouve exotique avec ses yeux bleus, ses cheveux blonds, sa façon de rentrer sa chemise dans son pantalon au lieu d’en laisser les longs pans flotter librement par-dessus. Il ne s’agit toutefois là que des caractéristiques extérieures. L’enfant voit davantage, bien davantage. Il voit quelqu’un qui a tout l’air d’un étranger et qui, abandonné semble-t-il de son clan et de ses proches, vit seul au milieu du désert dans un abri de fortune. Il voit un monsieur qui, bien que grand et fort, ne l’a ni grondé ni battu pour son impertinence, et qui au lieu de le chasser continue à le dévisager d’un œil non pas courroucé mais inquiet. Il voit un homme qui, bien que blanc, est sans doute lui aussi une espèce de réfugié : qui donc doit être en possession d’une carte de rationnement de réfugié ; qui n’est pas encombré d’une femme ou d’autres personnes à charge ; qui par conséquent, c’est une hypothèse, se laisserait peut-être convaincre de partager ses rations avec un petit garçon au ventre creux et sa mère.

Pour finir, l’enfant (à propos, il s’appelle Hamid) se fend d’un délicieux sourire intéressé.

Arrivée à la nuit noire, Mara trouve Malone d’humeur étonnamment allègre. Certes, il a barricadé la porte avec tout ce qui lui tombait sous la main, allant jusqu’à dresser son matelas devant pour mieux la coincer ; certes, il est sûr que les auteurs de son propre massacre vont arriver d’un moment à l’autre, et pourtant… Pourtant Malone, si terrorisé soit-il, n’est pas désespéré. Sa rencontre avec l’enfant occupe ses pensées. Le petit garçon reviendra-t-il demain ? Faudra-t-il lui donner des biscuits, s’il revient ?

Mara traîne un énorme sac plein à craquer de denrées, périssables ou non, destinées à adoucir la réclusion de Malone. Elle lui apporte des réserves de nourriture — en conserve, en paquets — et des vêtements propres ; elle lui apporte des revues, des livres, du papier à lettres. Apprendre que Malone se recrée une vie sociale au fin fond du désert ne lui paraît pas inquiétant. Les petits garçons des camps sont très indépendants, ils passent leurs journées à se promener partout à leur guise. Comme le dépôt appartient à l’organisation humanitaire, il arrive souvent que des chauffeurs ou des bénévoles y passent la nuit, et donc, même si l’enfant parlait de Malone à ses parents, ils s’en ficheraient éperdument.

« On n’est pas sur la lune, ici, tu sais, commente-t-elle sèchement. Ce n’est pas parce que ça ne ressemble pas à Bethesda que les gens sont plus bizarres qu’ailleurs. Conduis-toi normalement, c’est tout. Les seules personnes dont tu dois réellement te méfier, ce sont tes amis de Peshawar, et ce n’est certainement pas ici qu’ils viendront te chercher. »

Mara n’adopte ce ton abrupt et cassant que pour empêcher Malone de se bercer d’illusions romantiques. Bien sûr, il n’est pour rien dans cet incroyable imbroglio, elle le sait, mais elle regrette amèrement de l’avoir rappelé, le premier soir, d’avoir accepté de dîner avec lui, d’avoir passé la soirée en sa compagnie et, plus que tout, d’avoir couché avec lui. Il faut qu’il comprenne qu’elle a refermé une fois pour toutes cette parenthèse et ne lui vient en aide que par pure bonté d’âme, car c’est un compatriote et il est sans recours.

Quant au nouveau copain de Micky, eh bien, oui, il n’est pas exclu qu’il ait faim. En principe les rations des réfugiés sont suffisantes, mais en pratique elles ne sont distribuées qu’aux adultes de sexe masculin. Si ce gosse est orphelin, par exemple, ou s’il est l’enfant d’une première épouse mal aimée, bref, s’il ne peut pas compter sur l’affection d’un homme adulte, il est effectivement possible qu’il ne reçoive que le strict minimum imposé par la charité. S’il était né fille, les choses se passeraient encore plus mal pour lui, mais bon… De toute façon, Malone n’a aucune chance d’aller s’enticher d’une petite fille puisqu’elles sont toutes bouclées à double tour, et il n’aura jamais l’occasion de voir à quel point elles sont squelettiques, affamées et tout ce que tu veux, ajoute Mara. Sur ces mots, elle sort dignement dans la nuit, laissant derrière elle un Malone abasourdi. Pourquoi tant de colère ? Pourquoi Mara se met-elle en colère contre lui ? Elle ne peut tout de même pas sérieusement le tenir pour responsable du sort des petites filles et des femmes afghanes ?

Renonçant à ces divagations stériles, Malone choisit un roman dans son sac à cadeaux et se plonge dans la bonne vieille atmosphère rassurante de l’espionnage nucléaire international. Juste avant de céder au sommeil, il lui revient qu’il n’a pas demandé à Mara d’appeler la West-Fab.

 

Jugée à l’aune des critères locaux, Fatima est éhontément matérialiste et incurablement dépravée. Elle-même ne songerait d’ailleurs pas à contester cette opinion. Malgré l’extrême innocence qui la caractérise, la jeune femme pense avoir tout vu, tout fait. L’histoire de la Belly-Gram reste par exemple à ses yeux la pire, la plus humiliante des expériences qu’elle ait eu à endurer, alors pourtant qu’il existe dans sa branche des activités considérablement plus malsaines.

Ali Hakim connaît un certain nombre de ces jeux, et il en raffole, ainsi que Fatima le découvre le jour où on l’envoie chez lui.

De l’avis de Walid Khan, l’avocat afghan est un insolent et prétentieux personnage, mais il a le mérite d’être malin. Il me semble au contraire que c’est de sa part une preuve de stupidité d’infliger un traitement potentiellement dommageable à une fille que possède et apprécie un homme de l’envergure de Khan. Elle pourrait se plaindre à qui de droit, non ? À vrai dire, rien n’est moins sûr… Elle est si effacée, la pauvre, si soumise, si effarouchée. Aussi, peut-être Ali Hakim est-il malin, après tout, de s’autoriser tous les excès avec cet être docile.

Fatima n’a pas sitôt mis les pieds dans le bureau d’Ah Hakim qu’elle en arrive à la terrifiante conclusion qu’il a l’intention de la tuer. Autrement, pourquoi lui mettrait-il un bandeau sur les yeux, avant de lui enrouler elle ne sait quoi autour du cou ?

L’ironie du sort veut toutefois que ce jeu abominable sauve en définitive la vie de Fatima. En effet, lorsque la porte du bureau s’ouvre à la volée et que des voix se mettent à hurler en pashto que Hakim a trahi son peuple, l’a vendu aux politiciens pourris du Pakistan, s’est mis dans la poche le tiers de l’argent destiné au Djihad, lorsque pour sa défense l’accusé glapit de vagues protestations tout de suite recouvertes par des coups sourds indiquant que la bagarre a commencé, Fatima a beau tout entendre, elle ne voit rien de ce qui se passe. Elle pourrait, théoriquement, arracher le dhupatta qui l’aveugle, mais grâce au ciel elle tremble trop pour risquer le moindre geste. Paralysée et muette, elle ne perd pas une miette de la discussion subséquente en pashto sur la nécessité de la supprimer à son tour, jusqu’à ce qu’une voix intercède en sa faveur en faisant aimablement valoir qu’elle ne saurait être un témoin gênant car elle n’a pas vu les visages des exécuteurs. L’aimable voix poursuit en soulignant qu’elle a l’air bien jeune, qu’elle a sur les bras des marques sanglantes correspondant manifestement à des blessures infligées par ce sale rat à face humaine de Hakim, et qu’étant donné les circonstances pour le moins embarrassantes de sa présence en ces lieux il est peu probable qu’elle se précipite au commissariat pour demander qu’on enregistre sa déposition, en conséquence de quoi l’orateur estime qu’il serait juste de la laisser partir. Alors on l’attrape par l’épaule, on la pousse sans ménagement dans un coin, et la voix lui ordonne de réciter cinq fois la prière du namaz avant d’enlever son bandeau. Recroquevillée contre un mur, Fatima murmure la prière autant de fois que prescrit, plus une pour l’âme de son sauveur à l’aimable voix, puis elle dénoue maladroitement l’étoffe lui couvrant les yeux. Elle n’y voit rien, pourtant, et cède à la panique jusqu’à ce que le mince rai de lumière qu’elle distingue à ses pieds lui apprenne qu’elle est enfermée dans un placard. Après avoir ouvert la porte à tâtons, elle glisse la tête au-dehors afin d’inspecter les abords et tombe sur le spectacle macabre d’Ali baignant dans son sang. Il doit être mort, mais peut-être vit-il encore… Une ambulance pourrait peut-être le sauver… Non, sans doute pas. De toute façon, l’idée d’appeler à l’aide n’effleure pas Fatima. Ali est mort, pour elle. Poussant un petit cri étranglé, elle se sauve à l’autre bout de la pièce pour se blottir derrière le bureau de l’avocat. Elle ne quitte pas la porte du regard. A-t-elle attendu assez longtemps ? Les hommes ont-ils vraiment vidé les lieux et peut-elle, à son tour, filer sans danger ? Par mesure de précaution, Fatima décide de réciter encore cinq fois le namaz ; sans arrêt ses yeux reviennent à la forme ensanglantée d’où le jet liquide s’écoule plus lentement, à présent, de l’entaille pratiquée au cou. Elle est sidérée de voir qu’on ne s’y prend pas autrement pour tuer quelqu’un — et quelqu’un d’aussi gros et d’aussi violent — que pour tuer un petit lapin. Faudrait-il prier pour le défunt ? S’interrogeant, Fatima reconnaît que cette mort la laisse sans regrets. Hakim était un salaud : les voix vengeresses l’ont affirmé, et elle est d’accord avec elles. La voix qui l’a sauvée, à l’inverse, appartenait sans doute à un homme bon. Elle aurait aimé parler un peu avec cette personne, mais évidemment c’est impossible. Faute de mieux, elle gribouille quelques mots sur un morceau de papier qu’elle laisse tomber à terre, non loin du corps, puis, rassemblant son courage, elle passe la porte en trombe.

 

Ikbal n’en revient pas. Assis à son bureau d’emprunt, un journal ouvert devant lui, il regarde fixement la page imprimée sans en croire ses yeux, sans vouloir les croire.

« Qui a fait ça ? demande-t-il, trop stupéfait pour se mettre en colère. Comment est-ce Dieu possible ? »

Toufik détourne le regard, visiblement embarrassé.

« La “signature”, reprend Ikbal, incrédule. L’atout que nous gardions en réserve. Le seul moyen pour nous de savoir si oui ou non nous tenions le coupable. D’éliminer les imitateurs. Elle est là, à la une, offerte à la vue de tous. » Toufik secoue discrètement la tête pour bien marquer qu’il est, lui aussi, ulcéré par ce nouveau rebondissement, mais il continue d’éviter le regard d’Ikbal. « Le texte des messages, reprend ce dernier. Les messages de l’assassin, reproduits, là, dans ce journal. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?

— Nous travaillons en liaison étroite avec la presse, finit par répondre Toufik entre ses dents, avec un geste éloquent du menton en direction du bureau de son chef. Nous avons, si l’on peut dire, un lien quasi fraternel avec la presse. »

Dans le silence retombé, Ikbal digère cette information ulcérante sur le népotisme qui sévit à la frontière : le commissaire passe des tuyaux à ses frères ou cousins journalistes. Génial.

 

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