L'inconnue de Peshawar

Cheryl Benard · Chapitre 12 sur 15

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L'inconnue de Peshawar

Chapitre 11

 

Lilly en a marre. Elle manque de perspectives mais veut toujours croire au journalisme, selon une erreur excusable lorsqu’on vit dans un pays où, à intervalles réguliers, les journalistes sont violemment pris à partie pour avoir publié un point de vue divergent. Quoi qu’il en soit, elle prend très mal le fait que son journal lui confie un papier sur Babou Soubramaniam, un acteur de cinéma indien idolâtré par les centaines de millions d’habitants du grand pays voisin, une star qui a décidé d’honorer quelques jours de sa radieuse présence l’indigne Peshawar. Lilly trouve la décision de la rédaction humiliante pour elle. « Je ne tiens pas la rubrique du carnet mondain », rage-t-elle. Au téléphone, lorsqu’elle appelle pour négocier l’heure de l’interview, elle se montre brutale, agressive, presque. Soubramaniam doit être le plus tolérant des hommes, ou il a désespérément besoin qu’on parle de lui, pour accepter de recevoir quelqu’un qui le traite avec autant de rudesse et de condescendance. « Ces gens-là sont prêts à tout pour voir leur nom dans le journal », déclare sèchement Lilly à Sonia, qui vient d’accorder ces excuses à Soubramaniam.

Quand, sa corvée terminée, Lilly rentre à la maison, Sonia et Gui grillent d’entendre ses commentaires, et les servantes se pressent au fond de la pièce dans l’espoir d’apprendre des détails croustillants sur la star. Toutes en seront pour leurs frais. « Gros, finit par lâcher Lilly, qu’elles pressent de questions. Obèse, précise-t-elle laconiquement comme elles s’obstinent à l’interroger. Mal remis de sa cuite de la veille », conclut-elle sur un ton définitif avant d’aller s’installer dans le bureau de Sonia pour taper rageusement l’article commandé par son journal.

 

Le hasard veut que Julia traverse le bazar au moment où a lieu le meurtre suivant ; elle a choisi de passer par là afin de regagner son hôtel après sa visite au consulat américain.

Au départ, on s’en souvient, elle est venue au Pakistan pour des raisons sentimentales, mais sa nature a vite repris le dessus. Julia n’est pas une sentimentale ; elle serait plutôt du genre à ne pas tenir en place, à chercher les ennuis, à ne pas lâcher le morceau. D’où cette expédition au consulat américain, où elle comptait bien provoquer un esclandre. Elle commence à trouver plus que louche l’histoire qu’on lui sert autour de la disparition de Micky. Ikbal est sympa, et alors ? Ça lui fait une belle jambe. Il n’a manifestement pas l’ombre d’un indice sur ce qui est arrivé à son frère, et, maintenant que les autres meurtres plus récents l’accaparent, c’est devenu le cadet de ses soucis. Les questions qu’elle pose sur les gens avec qui Micky traitait ses affaires au Pakistan restent sans réponses, sa mystérieuse maîtresse d’un soir demeure introuvable — bref, l’inquiétude et la frustration de Julia ne semblent avoir d’autre exutoire que le scandale qu’elle a l’intention de susciter au consulat. Las, l’immeuble où Julia pénètre comme une furie est à peu près désert. À part une secrétaire âgée qui l’appelle « ma chère » et irradie la compassion pour son malheur et celui de son « pauvre, cher frère », il n’y a personne sur qui elle puisse passer sa rage. Le consul est absent, de même que son assistant et son secrétaire particulier ; il n’y a sur place que la prévenante Emily, deux marines pour garder le bâtiment et le personnel pakistanais — maigre auditoire pour une grande scène.

Julia doit s’en tenir à prendre son air le plus sévère pour déclarer à Emily, qui l’écoute en claquant la langue avec commisération, qu’elle espère être au plus vite contactée par un responsable à même de lui fournir des explications. Sur ce, elle quitte les lieux.

Elle décide ensuite de passer aux archives du journal local. Lilly lui en a donné l’adresse, avec un nom, et Julia a envie de consulter les dossiers.

Pour se donner le temps de se calmer, elle choisit de traverser le bazar.

Après avoir longé les échoppes d’un pas rapide et résolu, elle s’arrête à une buvette qui propose du thé du Cachemire. Il fait une chaleur suffocante, aujourd’hui, et les bruits du marché sont assourdissants. On se croirait en enfer, se dit Julia, sauf qu’il n’y a sans doute rien d’aussi exquis qu’une tasse de thé du Cachemire infusée en enfer. Ici, on le laisse bouillir des heures dans d’immenses cuves, comme ça, à l’air libre, en mélangeant les feuilles cueillies dans les montagnes du Cachemire, le lait, les gousses de cardamome et les noix, qui tous cuisent ensemble là-dedans un temps infini jusqu’à atteindre une consistance crémeuse parfaite. On le boit additionné de sucre ou, selon une tradition observée en été, de sel (habitude qui, entre parenthèses, et même si les étrangers ont généralement du mal à s’y faire, est des plus indiquées sur le plan médical puisqu’elle permet d’éviter la déshydratation).

Julia s’attarde un moment à côté des cuves, à regarder la vapeur qui monte de ces récipients gigantesques pour se fondre dans la moiteur de l’air lourd et humide de Peshawar ; autour d’elle, on crie, on s’insulte, on marchande, mais le tohu-bohu et la chaleur fusionnent dans une sorte de brouillard fantasmagorique à l’effet curieusement soporifique. L’ambiance est si irréelle que Julia finit par basculer dans un état contemplatif proche de la transe, auquel elle ne s’arrache qu’à grand-peine. Alors qu’elle tourne les talons, elle se retrouve face à face avec une femme en sari rose bonbon écœurant, dont les traits sont déformés par une expression de terreur absolue : l’inconnue ouvre la bouche pour hurler, et, dans un geste de défense, lève en l’air un bras mince cerclé de bracelets, au bout duquel se tend une main d’où goutte le sang. Moins d’une fraction de seconde plus tard, aussi promptement qu’on passe du rêve à la conscience, Julia réalise qu’elle se tient devant une affiche de cinéma. Une affiche toute bête, dessinée pour un de ces films d’épouvante indiens. L’espace de cette fraction de seconde, néanmoins, l’expression horrifiée de l’actrice a déteint sur la sienne, une décharge de frayeur l’a parcourue de la tête aux pieds.

Il y a donc de quoi avoir la chair de poule quand, après coup, Julia apprend qu’une autre vedette indienne du grand écran, le jeune premier Babou Soubramaniam, a dû trouver la mort, a dû hurler pour de vrai très précisément au même instant.

Babou Soubramaniam : quatrième victime, selon le compte tenu par Ikbal, qui, à cette heure, range lui aussi sans hésiter Malone au royaume des morts. PROVOQUE LA CHUTE DE TES ENNEMIS, est-il inscrit sur le billet. Le fait que ce dernier soit pour la toute première fois mot pour mot identique à un précédent message nourrit quantité de spéculations. Toufik y trouve d’ailleurs matière à un trait d’humour chez lui exceptionnel. L’assassin, suppose-t-il, doit être un critique de cinéma amateur qui aura trouvé ce cruel expédient pour dénoncer le manque d’originalité des films indiens : en se citant lui-même, il entend de toute évidence dénoncer le manque d’imagination des producteurs qui recyclent sempiternellement les mêmes intrigues.

Ikbal se fend d’un sourire poli ; en réalité, la situation n’est franchement

pas drôle. Non, cela n’a rien de comique qu’un Indien adulé des foules trouve la mort au Pakistan.

« L’Inde… », souffle Lilly dans un murmure, l’air pensif. Sommée par

ses amis de préciser sa pensée, elle se contente toutefois de secouer la tête avec agacement.

Ikbal a réquisitionné les vidéos des plus grands films de Babou

Soubramaniam dans le but de se livrer à des recherches posthumes. Après avoir choisi une cassette au hasard, il s’installe chez tante Sonia pour la regarder.

Intérieur nuit. Alors que la tempête fait rage, une jeune femme met au

monde un enfant dans une misérable masure battue par les assauts furieux du vent. Serrant contre son sein le nouveau-né, une petite fille, elle s’affaisse, épuisée, sur la natte en paille. À l’extérieur, un martèlement pesant couvre le bruit des éléments déchaînés et peu après la porte s’ouvre à toute volée sur un homme massif à l’air fruste et méchant. Le mari de la jeune femme, car c’est lui qui vient d’entrer, soulève le bébé à bout de bras, constate avec une moue de dégoût qu’il s’agit d’une fille et ressort à la hâte en la tenant sous son bras pendant que la mère, désespérée et dans tous ses états, le suit cassée en deux par la douleur, sous la pluie qui tombe à torrents, avant de s’écrouler sur le sol détrempé.

Quelques jours plus tard, le mari, par ailleurs chef d’une troupe de

brigands, s’introduit par effraction dans la villa d’un riche propriétaire. L’épouse de ce dernier vient d’accoucher d’un fils. Le bandit kidnappe l’enfant et le ramène chez lui, où il ordonne à sa femme de dire à tout le monde que ce bébé est le sien et de l’élever comme son fils. Secouée de sanglots, la femme proteste qu’elle veut récupérer sa fille, ce qui lui vaut une volée de coups et une bordée d’insultes de la part de son mari. Elle lui tient tête, pourtant, jusqu’au moment où, baissant les yeux sur le nouveau-né que son époux lui a jeté dans les bras, elle sent son cœur fondre d’amour pour lui. Elle le presse contre sa poitrine pendant que le mari s’en va, satisfait de voir qu’elle se conforme à sa volonté.

Dans la famille du riche propriétaire, la disparition du petit garçon sème la désolation. Les parents attendent dans les affres un message de ses ravisseurs. Le père arpente de long en large la majestueuse entrée aux murs dallés de marbre en jurant qu’il paiera la rançon, quel qu’en soit le montant, et sacrifiera jusqu’à la dernière de ses roupies pour récupérer son fils. Les jours passent, rien ne vient. La mère tombe dans un état de prostration grave ; le médecin venu l’examiner déclare que, si elle n’en sort pas, sa dépression aura raison d’elle et qu’elle mourra de chagrin. Le mari est aux cent coups. Elle, éplorée et gémissante, s’achemine lentement vers sa fin. Soudain, coup de théâtre : une servante découvre sur les marches de l’entrée de service un ballot de linge dans lequel est emmaillotée une petite fille d’à peine quelques jours.

De sa chambre, à l’étage, la malheureuse mère entend le nourrisson pousser un vagissement et elle se risque au bas de l’escalier en chancelant. Qu’il s’agisse d’une fille n’a pour elle aucune importance, et il lui est bien égal que ce bébé ne soit pas le sien. Le serrant contre elle, elle affirme que les dieux lui ont envoyé cette enfant pour remplacer son petit garçon et qu’elle va donc la garder. Devant le bonheur de sa femme, le riche propriétaire accepte d’élever la petite fille comme la sienne. Or, il s’agit évidemment de la fille du brigand.

Les années ont passé. Le petit garçon est devenu un adolescent, puis un jeune homme qu’incarne Babou Soubramaniam. Plein de qualités, aimable et vertueux, il ne craint pas de s’opposer à son père, prend constamment le parti de sa mère, vit plongé dans les livres et cultive les bonnes manières.

Renonçant pour finir à l’idée de faire de ce parfait Caspar Milquetoast 5 un fils selon son cœur, le bandit imagine à la place un scénario diabolique : il va kidnapper la jeune fille (sa propre enfant), désormais une ravissante créature aux formes généreuses. Il la conduira dans un refuge loin de tout ; puis, après avoir obligé son fils (en réalité le descendant du riche propriétaire) à absorber de l’alcool et de la drogue en quantité, il lui racontera que cette fille est une prostituée et le persuadera de lui infliger les derniers outrages. Le bandit se débrouillera alors pour amener le riche propriétaire sur les lieux, et là il lui révélera la véritable identité des deux protagonistes. Brisé par le chagrin, le malheur et la honte, le riche propriétaire n’aura d’autre choix que de consentir à l’union de sa fille adoptive avec la chair de sa chair, étant entendu que la dot de l’épousée sera assortie d’une coquette rente mensuelle au profit de son père biologique, le chef des brigands.

Ce plan est exécuté point par point. On injecte au jeune homme une

drogue indéterminée, qui a sur lui l’effet d’un aphrodisiaque puissant, avant de l’abreuver de whisky. Pantelant d’une concupiscence chimiquement induite et bien trop ivre pour pouvoir se raisonner, il est ensuite transporté dans le refuge. Entre-temps, la jeune fille — qui a été enlevée comme prévu — a dû, sous la menace d’une arme, revêtir une parure occidentale troublante et se peinturlurer la figure ; on la jette ensuite à l’intérieur du refuge où se trouve déjà le garçon. À sa vue, il se met à saliver, à éructer des grognements féroces, et il se traîne en titubant vers la malheureuse recroquevillée dans un coin. Il s’en saisit en riant et est sur le point d’accomplir l’acte infâme quand, baissant les yeux sur le visage de sa victime, il remarque les larmes de vertu outragée qui strient le maquillage outrancier. Réalisant qu’elle n’est pas consentante, il sort comme assommé de sa transe provoquée et se contraint à l’abstinence au prix d’un effort physique prodigieux que la caméra restitue dans les moindres détails, enregistrant en gros plan l’interminable supplice qu’il endure au cours de ce combat dantesque contre lui-même. Enfin, haletant, épuisé, il se laisse choir sur le lit.

Comprenant qu’il ne lui veut pas de mal, la jeune fille, qui se remet

lentement de sa terreur, va chercher des serviettes humides dans la salle de bains et lui bassine le front. Sur ces entrefaites, le bandit et le riche propriétaire, qui s’attendaient à les trouver tous deux dans une posture proprement scandaleuse, arrivent alors qu’ils boivent tranquillement une tasse de thé dans la cuisine. Le film atteint son apogée dans la scène finale, où le jeune homme est mis au courant du sinistre dessein si heureusement déjoué et apprend dans la foulée que le bandit n’est pas son père. Au cours de la bagarre qui s’ensuit, ce dernier tente d’étrangler son pseudo-fils, mais il glisse, perd l’équilibre, se cogne la tête contre la cuisinière et meurt, à la satisfaction générale.

Réunis par cette horrible épreuve, le jeune homme et la jeune fille

s’éprennent l’un de l’autre. Ils se marient et vont s’installer dans la villa du riche propriétaire. Tout est bien qui finit bien.

Typique des films de Babou Soubramaniam, ce scénario l’est également

du cinéma populaire indien en général, qui sert à toutes les sauces des mélos mêlant bandits et nantis, bébés enlevés au berceau, héros et héroïnes occis puis ressuscités à la faveur d’un des rebondissements coutumiers du genre (on les croyait morts mais ils n’étaient qu’artificiellement plongés dans un coma apparent ; ils avaient un jumeau ou une jumelle malintentionné/e qui a été assassiné/e à leur place, etc.).

Ikbal a déjà vu des films avec Babou, bien sûr. Les hostilités entre le Pakistan et l’Inde épargnent scrupuleusement l’industrie du spectacle, à tel point d’ailleurs que, si les stratèges militaires indiens avaient un peu plus d’imagination, ils amèneraient l’ennemi traditionnel à résipiscence en interdisant l’exportation de leur culture de masse. Au bout de quelques années d’un régime exclusivement composé de La Prière des femmes et de la version édulcorée des Cavaliers, les Pakistanais se rendraient sans conditions.

Le moral du directeur de l’hôtel Khaybar Intercontinental n’est pas au beau fixe : deux morts dans l’établissement, voilà une publicité dont il se serait volontiers passé. Il décide de baisser d’un dollar le prix du buffet moghol.

À Islamabad non plus, le moral n’est pas au beau fixe depuis qu’un célèbre acteur indien a été assassiné au Pakistan. Le rédacteur en chef de Lilly est sans doute le seul à se réjouir de l’événement : il s’empresse de publier, en exclusivité, le dernier entretien accordé par la star. Lilly, prise de remords, voudrait en retirer certains passages acerbes, mais l’article est déjà sous presse.

L’éventualité d’une filière indienne ayant relancé l’enquête, Ikbal est à nouveau sur la brèche. Faut-il voir la main des militants sikhs derrière ces meurtres en série ? Ne serait-ce pas plutôt l’œuvre d’intégristes musulmans ? À moins qu’il s’agisse d’une affaire intérieure indienne ? Bref, ce ne sont pas les possibilités qui manquent. L’Inde, l’Inde… pourquoi l’Inde ? Ikbal suit maintes pistes. Il les remonte en rongeant son frein pour aboutir à autant de culs-de-sac.

 

Babou Soubramaniam, porté aux nues par des millions de gens dans un pays où le grand écran a gardé tout son prestige. Moyennant quelques roupies, les pauvres âmes s’offrent une incursion dans un monde merveilleux peuplé de gens riches, beaux, amoureux, et en oublient momentanément le mari choisi pour elles par leurs parents, la belle-mère qui les harcèle, leur bout de trottoir poussiéreux, leur ventre creux. Les vedettes de cinéma ne souffrent pas de la faim ; même lorsqu’elles jouent des personnages maltraités et affamés, leurs visages et leurs corps conservent les courbes rondes et pleines que procure la fréquentation assidue de tables bien garnies en mets dégoulinants de graisse. Être riche et beau, en Inde, c’est forcément être gros et gras, surtout s’agissant des hommes. Alors que les actrices ont embrassé les canons de la beauté occidentaux et s’efforcent d’acquérir la silhouette émaciée que leurs admiratrices n’ont aucun mal à conserver, les hommes adhèrent comme par le passé à l’idéal esthétique national de l’éternel adolescent prépubère, joufflu et lippu.

Babou, grâce à une discipline constante, s’en approche au plus près.

Assez bien proportionné pour qu’à l’Ouest aussi on le trouve bel homme, il est tout sauf squelettique. Ce qui le perd, c’est l’alcool — l’alcool au premier chef, les friandises au deuxième, la paresse au troisième. Le lent sourire qui lui étire les lèvres ou la cour languide à laquelle il se livre devant les caméras et qui font battre plus vite des millions de cœurs féminins ne tiennent pas seulement au grand art de l’acteur ; le garçon, avouons-le, a un poil dans la main. Les filles admises dans sa chambre, qui arrivent tout excitées mais remplies d’appréhension sur les techniques sophistiquées que leur doux amant doit attendre d’elles, sont pour la plupart sidérées de découvrir ce tas de graisse indolent dont le seul désir est d’être massé des heures, et qui souvent s’endort sous leurs doigts experts avant qu’il se soit passé autre chose.

En réalité, la façon cavalière dont il les traite ne s’explique pas seulement

par la nonchalance, mais aussi par des penchants personnels qui, à son grand regret, l’inclinent vers l’autre sexe. Sa fainéantise et sa mollesse n’empêchent pas Babou d’avoir le sang chaud, à l’occasion. On ne compte plus les bagarres et les altercations scandaleuses auxquelles il a été mêlé. Babou aime allonger sur sa couche les mauvais garçons tout en muscles et en os, puis leur chercher noise et se battre avec eux avant de les flanquer dehors — ou de charger son garde du corps de l’en débarrasser.

Par chance, il a une amie sympathique et fort utile en la personne de Devi, sa moitié féminine dans le panthéon cinématographique indien, son âme sœur et sa parfaite épouse à tous égards, sauf un. Autant Babou a besoin d’une femme rompue aux usages de la presse et peu exigeante en matière de devoir conjugal, autant Devi, dont les mœurs légères ne sont pas un secret, a besoin d’un mari photogénique et tolérant. Quant au directeur du studio de production, il était essentiel pour lui que les deux stars aient chacune un conjoint fascinant et bien en vue afin de couper court aux rumeurs malveillantes.

Lui que les soucis empêchaient de dormir se félicite encore du moment d’inspiration où il a entrevu la géniale solution : acheter une conduite à ces deux casse-pieds de première, ces deux bombes à scandale susceptibles d’exploser à tout moment — la vamp affriolante purement et simplement nymphomane ; le beau ténébreux tout bonnement pédé — en les mariant dans une spectaculaire nouba médiatique. Il n’y a pas plus parfait qu’un mariage arrangé conclu au firmament. Désormais, tout le monde nage dans le bonheur. Le studio propose en pagaille des images rayonnantes du jeune couple, et les deux époux ont les mains libres. En prime, merveilleuse surprise, ils sont devenus les meilleurs amis du monde.

Tout va donc à merveille, pour Babou. Il est célèbre. Il est riche. Il a ses mignons, et Devi pour lui servir de couverture. La vie est belle ! Dire qu’elle pourrait être tellement plus belle s’il n’avait pas accepté de venir dans ce trou à rats paumé au fin fond de cet infect pays ! Quelle bande de nuis, les mecs des relations publiques. Repérages, tu parles ! Et en extérieurs, s’il vous plaît ! Cruelle plaisanterie : inutile d’espérer « repérer » quoi que ce soit dans un endroit aussi misérable ! Le Pakistan est tout simplement une abomination. Une colossale abomination islamique. À l’hôtel, l’alcool coûte une fortune : quarante-cinq dollars la bouteille, un prix certes dans les moyens de Babou, qui râle quand même pour le principe. En plus, ils vous le vendent presque sous le manteau, dans une petite pièce à part signalée par un panneau précisant : EXCLUSIVEMENT RÉSERVÉ AUX NON-MUSULMANS DÉTENTEURS D’UN PASSEPORT ÉTRANGER, ce qui aux yeux de Babou est une preuve aveuglante de pharisaïsme. « Abandonnez tout espoir, vous qui pénétrez en ce lieu ! » Non mais, quel culot !

Une bande d’enculés toujours prêts à vous donner des leçons de morale, ces Pakistanais. Qu’ils aillent se faire foutre ! Babou pouffe ; au fond, il se chargerait bien de leur infliger cette correction. Es ne sont pas si moches que ça, après tout, et, à la réflexion, leur air farouche et leur brusquerie ont aussi un petit côté sexy. Il parierait n’importe quoi qu’ils sont tous pédés, ça se voit à la manière dont ils traitent leurs bonnes femmes. Sauf qu’ils ne l’admettront jamais, si ? Non. Ça ne vaut pas le coup de prendre le risque, surtout pas ici. Au moindre faux pas, ces fêlés de bigots lui tomberont sur le râble. On ne joue pas avec le feu, on ne danse pas avec le diable. La mort dans l’âme, Babou renonce à la tentation en sirotant son whisky quand le garçon d’étage entre dans sa chambre pour changer les serviettes. Non, non, ça ne vaut pas le coup, pas même avec ce petit démon mince et musclé qui pourtant lui envoie des invites claires, et Babou s’y connaît.

Il a bu pour vingt-cinq dollars de whisky et commence juste à se détendre un peu. Quelle barbe ! Quels nuis, oui, les types des relations publiques qui l’ont envoyé moisir ici. Tiens, on frappe à la porte, mais le beuglement irrité que Babou pousse en réponse semble perdu pour ceux qui patientent dehors. S’extirpant mollement de sa couche, non sans renverser au passage pour au moins deux dollars de whisky, il se lève en pestant pour aller ouvrir à la bizarre apparition venue le visiter.

L’espace d’une seconde, il se dit que ce whisky est plus fort qu’il ne croyait… Pourtant, non, il n’a pas la berlue, ce n’est qu’une femme, une musulmane non détentrice d’un passeport étranger, emmitouflée dans un de ces sacs à patates minables très à la mode ici. « Un sari te siérait mieux, souris », plaisante-t-il avant de s’apercevoir, brusquement pris de panique, qu’un homme se tient derrière la femme. Le sens de l’humour, Babou le sait, est une denrée rare dans ce pays taré. Toutefois, les deux autres n’ont pas l’air de le prendre trop mal. L’homme envoie d’une bourrade le sac à patates s’écraser contre Soubramaniam. Ce dernier recule, la forme amorphe de la nana présumée suit le mouvement en chancelant, et une main énergique claque la porte derrière elle. Estomaqué, Babou secoue la tête pour s’éclaircir les idées.

« Je crois que tu t’es trompée de chambre, mon chou », dit-il en toussotant.

Aucune réaction, en face. Actionnant ses méninges embrumées par l’alcool, Babou arrive au moins à un début d’explication : c’est une blague, une blague imaginée par Devi. D’ailleurs, il s’agit sûrement de Devi, déguisée en beauté locale. Bon, bon, très bien. Babou est toujours prêt à jouer le jeu, si la blague est bonne.

« Alors, mon cœur, reprend-il, on a envie de se lancer dans le cinoche ? Voyons voir les gambettes. » Certain, à présent, que nulle autre que Devi ne peut se cacher sous le sac, Babou empoigne sans peur la visiteuse et soulève son tchador.

Dessous apparaissent des genoux cagneux, poilus, des cuisses puissantes limitées en haut par un slip d’homme. Non, non, non, ce n’est pas Devi. Décontenancé par le tour des événements, Babou suspend son geste pendant que l’inconnu entreprend de se débarrasser du tchador. Il en émerge en partie, en chemise blanche et culotte assortie, avant de dégager sa tête et ses bras du coupon de tissu vert avec force soupirs et mouvements rageurs.

Babou a tôt fait de recouvrer ses esprits. Superbe ! Devi, la merveilleuse Devi qui le connaît mieux que personne, a imaginé pour lui ce divertissement livré en mains propres dans son paquet-cadeau. Un rire ravi le secoue.

« Bravo ! s’exclame-t-il. Bravo, et enchanté, mon cher ami pakistanais. » Il ne lui échappe pas que l’œil de sa surprise brille d’un éclat féroce remarquable, même pour un autochtone, mais quoi ! Ça ne gâte pas un beau garçon d’avoir l’air un peu féroce. « Tenez, cher ami, propose-t-il pour aider l’autre à se détendre. Goûtez donc ce breuvage pour non-musulmans détenteurs d’un passeport étranger. Je ne vous dis que ça ! »

Comme son hôte tend la main vers la bouteille, Babou se détourne, attrape la télécommande et éteint le téléviseur. Pourquoi regarder des spectacles censurés si on peut monter soi-même des saynètes sur lesquelles la censure n’a pas prise ? Babou en rit encore quand la bouteille de whisky s’abat sur sa nuque. Le deuxième coup lui arrache un gémissement, mais au dixième il n’a même plus un soupir — il gît inerte dans une mare d’alcool et de sang.

À cause de cette fin tragique, il revient à des fonctionnaires de police

appointés par l’État ennemi d’assurer le repos de l’âme de Babou en traînant son assassin en justice. Inutile de préciser ici que le fonctionnaire en charge de l’affaire s’y évertue de son mieux.

Babou Soubramaniam, dont le mariage avec la ravissante Devi ne date

que du mois de septembre dernier, rayonne toujours de ce charme et de cette séduction qui partout accélèrent les battements de cœur des habituées des salles obscures. Les rumeurs à propos d’une visite de la cigogne étant dénuées de fondements, Devi et Babou ont le projet de tourner un film ensemble. Quand ? « Dans un futur proche », promet Babou en esquissant son célèbre sourire. Quel bon vent l’amène au Pakistan ? « Je veux simplement me pénétrer de la couleur locale, nous explique-t-il, soudain redevenu sérieux. Je me documente toujours de façon très méticuleuse, scientifique, presque, sur les personnages que je dois interpréter, et ce rôle revêt une importance particulière pour moi. » Pressé de questions, il se fait taquin : « Je ne peux pas dévoiler l’intrigue, mais elle n’est pas sans rapport avec le destin de nos pays respectifs, depuis la Partition. »

Ikbal hoche la tête en soupirant. Les montagnes de revues de cinéma, de coupures de presse et de photos qui s’entassent sous son nez vantent avec force minauderies le charme, la virilité, le regard brun liquide, le somptueux mariage du beau, de l’irrésistible, du — pour les yeux froids d’Ikbal — replet grand acteur et idole de cinéma Babou Soubramaniam.

Autant qu’Ikbal ait pu en juger, pas une ligne de cette impressionnante documentation ne dit pourquoi le garçon d’étage de l’intercontinental, entré dans la chambre avec son passe à onze heures et demie du matin pour y faire le ménage, devait découvrir l’Indien étendu à plat ventre en travers du lit, le crâne défoncé par une bouteille de whisky. Ni pourquoi il a fallu qu’on trouve, fourré au creux de sa main gauche, un autre des mystérieux messages de l’assassin qu’il pourchasse. Écœuré, Ikbal repousse une pile de magazines et se remet à arpenter la pièce de long en large.

« Chou blanc, gémit-il. Chou blanc sur toute la ligne !

— Oh, Ikbal, ça suffit ! s’exclame Lilly.

— Chéri, venez vous asseoir, murmure Gui en écho.

— Faites comme si je n’étais pas là », réplique Ikbal, remarque qui suscite un échange de regards exaspérés ou consternés : comment l’oublier, alors qu’il tourne comme un lion en cage en exhibant tous les signes du désespoir et en grommelant des menaces et des prédictions sinistres ?

« Tu es poussière. Ha ! C’est moi qui suis poussière, oui, la poussière que foulent aux pieds les cinglés d’Islamabad, marmonne Ikbal.

— Vous devriez prendre un siège et récapituler calmement tous les éléments que vous avez réunis, suggère tante Sonia. En silence ou à voix haute, comme vous préférez. Ou alors, servez-vous à boire et allez vous coucher. Vous allez nous rendre folles à déambuler comme ça. »

Poussant un soupir à fendre l’âme, Ikbal, très digne, choisit d’aller se servir à boire.

« Allez, l’encourage Sonia de sa voix paisible. Citez-nous encore ces petits textes. Es recèlent sûrement des indices.

— D’accord, miss Marple », acquiesce Ikbal. Levant son verre comme pour lui porter un toast, il tire une chaise sur laquelle il s’assied, face à son public féminin, puis prend le temps de rassembler ses pensées.

« Ainsi que vous le savez, dit-il enfin, le premier message ne comprenait que deux mots : TUES. Sans doute, supposons-nous, parce que l’assassin a été dérangé, ou bien parce qu’il avait dès le départ la ferme intention de nous tenir en haleine. Le deuxième déclarait : TU ES POUSSIÈRE. Le troisième était légèrement différent : PROVOQUE LA CHUTE DE TES ENNEMIS. Notez que tout laisse à croire qu’il s’agirait chaque fois de la même écriture, bien que le labo ne puisse pas se prononcer à cent pour cent : en effet, le premier message a été tracé du bout d’un index barbouillé de sang, le deuxième était en majuscules et le troisième en minuscules. Enfin, il y a eu un quatrième message identique au troisième, ce qui est une première dans l’affaire qui nous occupe. »

Cet exposé semble frapper de stupeur Lilly.

« Ikbal, souffle-t-elle d’une voix blanche pour attirer son attention. Ikbal, répète-t-elle sur le même ton, j’ai déjà entendu ça quelque part. On doit pouvoir le retrouver. Ça a certainement été publié, mais où ? Je sais que je l’ai déjà entendu, j’en suis certaine. »

Il faut un quart d’heure à Lilly pour convaincre Ikbal qu’il ne s’agit pas là d’une cruelle plaisanterie destinée à faire d’un malheureux un désespéré, et une veuve de celle qu’elle appelle sa meilleure amie. Le lendemain matin encore, au petit déjeuner, Ikbal l’oblige à lui prêter les serments les plus divers avant de se décider à exploiter ce tuyau. Tour à tour enjôleur, importun ou rusé, il essaie par tous les moyens d’obtenir des renseignements plus complets. « Réfléchis », l’implore-t-il, pour, dans la minute qui suit, lui conseiller de tout oublier afin de laisser son subconscient affleurer. Aucune de ces tactiques n’est couronnée de succès. Lilly est incapable, tout simplement incapable de se rappeler où elle a déjà vu les messages du meurtrier. Elle ne sait même plus si elle a lu ces formules dans un magazine ou dans un roman, ou si elle les a entendues à la radio ou à la télé.

Ikbal lance évidemment sur cette piste une meute de limiers plus improbables les uns que les autres : des chercheurs, des bibliothécaires, des professeurs d’anglais, des poètes. Il passe maintenant sa vie au téléphone et emploie sa légendaire énergie à tarauder, harceler, encourager ces braves rabatteurs qui pataugent pour lui dans le marais du verbe.

Bien qu’elle estime que l’entreprise n’a guère de chances d’aboutir, Julia souhaite y apporter son concours. À partir du site Internet pour journalistes sur lequel elle se branche afin d’étudier les mots clés des messages, elle consulte un dictionnaire de citations, le Bartlett’s Familiar Quotations. Elle n’est pas outre mesure étonnée de l’absence de résultats de sa recherche.

Elle appelle sa tante, puis décide de vérifier à la West-Fab. Là, une secrétaire fébrile la passe directement à M. Hamish, qui décroche tout de suite et, sans reprendre haleine, l’enveloppe de vive voix dans les étouffantes protestations d’amitié d’un géant du BTP. Il compte, dit-il, promettre une récompense à quiconque sera en mesure de fournir des renseignements sur l’ » endroit où se trouve Micky, et je tiens, Julia, à ce que vous sachiez qu’ici, à la West-Fab, nous sommes tous convaincus qu’on va le retrouver, nous attendons tous son retour et nous sommes sûrs qu’il reviendra ».

Sur le chemin de l’hôtel, les pas de Julia l’entraînent une fois de plus vers le bazar. Après avoir erré le nez au vent dans le dédale des allées qui serpentent entre les boutiques, elle finit par arriver dans la partie dévolue aux tissus et aux vêtements, et tombe en arrêt devant des piles de burkas et de tchadris. Elle extrait de cet amoncellement un tchadri afghan vert et, prise d’une impulsion, l’achète.

Le marchand le lui enveloppe dans du papier kraft. Julia regagne sa chambre d’hôtel avec ce paquet, qu’elle laisse tomber sur une chaise. Très vite, cependant, la curiosité s’empare d’elle : elle brûle de savoir de quoi le monde a l’air, observé à travers les mailles étroites d’un filet. Est-ce lourd, un tchadri ? Est-ce que ça tient chaud ?

Aussitôt, elle déballe son achat et dispose sur sa tête le métrage de tissu. Elle est étonnée de constater qu’elle y voit mieux qu’elle ne l’aurait cru, mais à condition de rester strictement immobile. Dès qu’elle se risque à mettre un pied devant l’autre, l’épaisse visière bascule de côté (ce qui paraît normal, puisque aucun dispositif ne l’assujettit à la tête, pas même un système qui permettrait de l’accrocher derrière les oreilles comme une bonne vieille paire de lunettes), si bien que le champ de vision est en permanence découpé en minuscules cases noires. De plus, impossible de regarder droit devant soi, ou sur les côtés, ou par terre, ce qui est sûrement un sérieux handicap sur les chaussées inégales et mal pavées de la ville.

Julia a envie de voir à quoi elle ressemble sous cette parure exotique. Il y a, elle s’en souvient, un miroir au-dessus du lavabo, aussi se dirige-t-elle vers la salle de bains. N’arrivant pas (encore) à bien se servir de ses mains sous ce machin, elle introduit son pied dans l’embrasure de la porte.

Le battant cède et se rabat.

Julia pousse un hurlement.

Allons, allons, ce n’est rien. Naturellement, c’est elle, cette silhouette méconnaissable que lui renvoie la glace fixée sur la porte. Elle avait complètement oublié son existence et n’était donc pas préparée à ce face-à-face avec un miroir où, pour la première fois de sa vie, elle ne voit pas son visage.

Julia reprend son souffle et recule d’un pas, pour tout de suite se rapprocher de son image et l’étudier plus attentivement. Le tchadri flambant neuf n’est pas encore terni par la poussière ; il retombe en plis nets, impeccables, d’un vert vif à l’éclat vénéneux. Julia s’attendait à voir surgir une paysanne — elle s’imaginait en paysanne, et voilà qu’elle découvre au contraire une apparition de science-fiction. Elle se voyait en femme exploitée, opprimée, alors que la créature sans visage qui se tient devant elle a une allure royale, impérieuse. Ces jours-ci, certes, Julia ne s’appartient pas vraiment — ce qu’elle vit déteint sur ses pensées, elle est à bout de nerfs. Mais, en captant son reflet implacable et par force dépourvu de toute expression humaine, elle réalise que malgré toutes ses illusions cosmopolites elle est en terre résolument étrangère.

Le voile est une prison ambulante, oui, il assure une privation sensorielle constante, il symbolise la servitude. Dessous, néanmoins, on est loin, on devient aussi intouchable qu’une divinité trop puissante pour être seulement nommée, trop terrible pour que quiconque ose lever les yeux sur elle.

Aujourd’hui, Fatima aussi est allée au bazar. Elle s’y est même rendue d’un cœur léger, pour une fois, car elle n’a d’autre but que de se faire plaisir ; Fatima va s’acheter des bracelets.

Mouchahed lui sert de chauffeur et elle a mis son tchadri. Ils abandonnent la voiture en ville, parce qu’il est plus simple de poursuivre en rickshaw, et s’installent côte à côte sur le dur siège de plastique rouge. Si le tchadri laissait passer les regards, verrait-on un sourire espiègle se dessiner sur les lèvres de Fatima, alors que son épaule passe très ingénument derrière celle de son compagnon, dont le bras, à présent, frôle un sein léger ? Pour se retenir dans les virages, tombe-t-elle sur Mouchahed un peu plus que ne l’exigent les conditions de leur transport ? Et Mouchahed ? Ne respire-t-il pas sur un rythme un peu trop rapide pour qu’on puisse simplement l’attribuer à la chaleur, lorsque, quelques minutes plus tard, ils sautent à bas du rickshaw et se faufilent dans le bazar noir de monde ?

Quoi qu’il en soit, ils se dirigent sans hésiter vers l’allée où ils savent trouver les bracelets, celle où chaque éventaire scintille de tout l’éclat des parures pailletées d’or. Que de couleurs ! Sur les présentoirs, le vert côtoie le rouge, l’ambre et le rose, le turquoise et le jaune… L’œil de Fatima brille d’autant de convoitise et de fascination que le jour où son frère Isa lui a offert ses tout premiers bracelets. Des bracelets pourpres, et en verre, alors que le pourpre n’est pas censé convenir à une petite fille, et qu’en plus les petites filles doivent de préférence porter des bracelets en plastique dernier cri, incassables, avec lesquels elles ne risquent pas de se couper. Sa mère avait secoué la tête d’un air mécontent en la voyant revenir avec son cadeau ; Isa, lui, s’était contenté de rire.

Aujourd’hui, Fatima se laisserait bien tenter par des bracelets bleu ciel, mais sa main, indécise, s’attarde au-dessus des bracelets vert océan. Les couleurs pastel à la mode cette saison sont ravissantes. Autour d’elle se pressent des femmes en burka et en tchadri qui étudient les étals pendant que, derrière, leurs amies les poussent du coude et les abreuvent de conseils. Une fois le choix arrêté, un bras surgit soudain d’entre les pans serrés de l’étoffe et se pointe sur le vendeur d’un mouvement plein d’autorité. Avec une indifférence toute professionnelle, celui-ci s’empare de la main qu’on lui tend, la palpe un moment, puis prélève dans la couleur voulue un bracelet aussi petit que possible et serre les premières phalanges de l’acheteuse. Lorsque cette compression osseuse a porté à son maximum la compacité de la main, il glisse en force les bracelets, à raison de cinq ou six à la fois. L’acte est étonnamment intime, quand on y pense, dans une société si rigoriste, mais nul ne semble s’en formaliser. Arborant la mine sombre du spécialiste autorisé à toucher les femmes, le vendeur de bracelets, à l’instar du médecin, bénéficie sûrement d’une dispense particulière pour exercer son art.

Bientôt, l’humeur frivole de Fatima s’estompe, dissipée par le souvenir d’Isa et de leur lointaine escapade en quête de ses premiers bracelets. La jeune femme bascule alors dans la nostalgie d’une innocence et d’une joie qu’elle a perdues avec son enfance. À l’abri du tchadri qui cache les larmes jaillies dans ses yeux, elle s’apitoie un instant sur son sort, puis, toujours en proie à ce sentiment, elle tend un bras pâle vers les bracelets pourpres. Pour ce poignet gracile, le vendeur choisit la plus petite taille disponible. Une rapide compression, et voici la main ramassée sur elle-même en petite serre d’oiseau ; une torsion experte des bracelets, et les voilà qui passent l’obstacle pour tomber en cliquetant sur l’avant-bras. Cling ! le vendeur écarte négligemment le bijou qui vient de casser — ce sont les risques du métier. Il en enfile quatre, il en enfile huit ; un autre se brise, et le verre, aussi tranchant qu’un rasoir, trace une chaînette de minuscules gouttes de sang sur le poignet de Fatima.

Mouchahed fronce les sourcils, mais Fatima ne bronche pas. C’est le prix à payer. Pour porter des bracelets, il faut souffrir un peu, saigner un peu. Si Fatima était encline à philosopher, elle pourrait voir là une métaphore des grandes étapes de la vie d’une femme. Fatima, cependant, n’est pas philosophe.

Sur le chemin du retour, dans l’intimité du rickshaw dont ils ont tiré les rideaux, elle tend sa main blessée à Mouchahed, qui s’en saisit doucement, suit d’un doigt révèrent les coupures à peine visibles et ose un baiser sur le poignet délicat.

Aujourd’hui, décidément, l’humeur est semble-t-il à la frivolité. Chez Sonia, Lilly ne sait plus où donner de la tête, car elle vient de recevoir, par porteur spécial, dans une enveloppe jaune vif ornée de l’initiale M gravée en or et en relief, une invitation à une soirée. Pas n’importe quelle soirée : le carton lui a été adressé par Shabnam Mansouri, étoile montante des milieux politiques locaux, princesse féodale et, espère Lilly avec euphorie, sésame qui lui permettra d’infiltrer la bonne société de la région frontalière du Nord-Ouest.

Comment va-t-elle s’habiller ? La question la plonge dans les affres. Un style décontracté, une tenue sans chiqué mais troublante, de quoi remporter un succès fou auprès des personnalités de premier plan qu’elle va très certainement rencontrer là-bas. Odieux, Ikbal lui suggère d’y aller en tchadri. Ainsi, dit-il, elle pourra pratiquer son métier de journaliste sous cape, lever le voile sur les scandales qu’on cherche à étouffer, dévoiler le pot aux roses.

Les plaisanteries d’Ikbal tombent de plus en plus bas, jusqu’à ce que Sonia élève enfin le niveau intellectuel de la conversation en l’orientant sur le voile. Elle en expose la signification anthropologique, raconte ce que sa grand-mère pensait du purdah, elle qui y avait été astreinte sa vie durant, ou encore les commentaires qu’il inspirait aux bouillants jeunes gens du mouvement nationaliste égyptien du début du siècle, dont les écrits la faisaient vibrer, dans sa jeunesse.

Ce sujet continue d’occuper ses hôtes alors qu’elle-même s’est retirée pour la nuit. Sonia admet le vin à sa table, mais quand elle a le dos tourné des boissons plus corsées sortent des placards. Après plusieurs verres de vodka, la soirée s’achève en beauté par un tournoi de ping-pong, catégorie double dames musulmanes. Près de la table de ping-pong installée dans le jardin de tante Sonia, le groupe se scinde en deux équipes : d’un côté Lilly et Gui, et de l’autre Ikbal, car, ainsi que le souligne Lilly pour couper court aux protestations de ce dernier, selon la loi musulmane un homme compte double. Elles jouent empêtrées dans des draps chipés dans l’armoire à linge de Sonia, et Ikbal doit lui aussi porter un tchador improvisé, afin que les chances soient plus équitables et pour se conformer aux recommandations du Maulana relatives à la tenue des athlètes masculins, coupables d’éveiller les appétits sensuels. Ses deux modernes compagnes étant plus habituées que lui à cet accoutrement gênant, elles le battent facilement.

Comme leurs talons s’enfoncent dans la terre meuble de la pelouse, Lilly et Gui envoient valser leurs chaussures et jouent nu-pieds. La nuit embaume d’un puissant parfum de rose et de jasmin sous-tendu par une note discrète de tristesse et de ratage. Il a raison des joueurs, qui se laissent tomber dans l’herbe, puis Lilly se met à réciter des poèmes qui tous ont pour thème le voile. Il en existe une flopée, composés par des réformateurs et des nationalistes arabes du début du siècle, ou par des femmes, naturellement. S’ils sont le plus souvent poignants, certains prêtent à sourire, tels ceux où la femme voilée se voit comparée à une variété de légumes — ici l’aubergine, là l’oignon. Le poème à l’aubergine plaît à Ikbal, qui derechef imagine dessus un air de musique romantique, assommant, et le chantonne à l’oreille de Gui. Lilly, qui l’écoute en souriant, laisse tout à coup échapper un petit cri aigu vite étouffé.

« Oh, Ikbal ! s’exclame-t-elle. J’ai trouvé ! Les mots de tes messages ne viennent pas d’un poème, explique-t-elle d’un trait. Ce n’est pas un poème, pas du tout, je m’en souviens, maintenant, c’est pour ça que ça m’a pris tant de temps : j’étais obnubilée par cette histoire de poème alors qu’il s’agit d’une chanson. Une chanson, oui, une chanson qu’on a chantée il y a deux ans à Delhi, à la Conférence des femmes asiatiques. C’est une chanson, une chanson indienne. »

Tous trois recouvrent instantanément leur sérieux. Ragaillardi par les possibilités qui soudain s’ouvrent à lui, Ikbal se rembrunit très vite quand il en vient à leurs conséquences : l’Inde, le Pakistan, des meurtres en série, les femmes… La réponse est quelque part dans ce sac de nœuds, mais sur quel bout tirer pour l’en extraire ? Ikbal s’affale de tout son long sur la pelouse afin de mieux réfléchir.

« Le sexe, déclare-t-il sur un ton sentencieux. J’ai commis une erreur, une grave erreur de raisonnement. J’ai exclu l’hypothèse du tueur en série parce que jusqu’ici nous n’en avons jamais eu, au Pakistan, et que je ne voyais pas ce qui aurait pu permettre d’imputer ces meurtres à un étranger venu d’un pays où les meurtres en série existent. En quoi je me trompais, je le

comprends, à présent : les femmes, le sexe… 6 Cherchez la femme : j’ai fait fi du premier commandement, rebattu, mais si pertinent, auquel doit obéir toute enquête criminelle. Au fond, il faut un début à tout, n’est-ce pas ? La technologie, la mode, les réfugiés… C’est fou, quand on y pense, tout ce qui franchit les frontières du Pakistan. Pourquoi pas les tueurs en série ? Quoi qu’il en soit, je me suis au moins trompé sur deux points, puisque le Pakistan n’est évidemment pas exempt de crimes passionnels. Ici, l’honneur se lave dans le sang, nous voyons ça sans arrêt. Oui, oui, maintenant je suis sûr de tenir le bon bout : il s’agit bel et bien de crimes passionnels. L’Inde d’un côté, un crime passionnel de l’autre ! s’écrie-t-il en saisissant Gui par la main pour l’obliger à se relever et la faire tournoyer dans ses bras. Il faut orienter l’enquête sur l’Inde et le sexe. »

Le lendemain matin, Lilly se lève tard car elle veut être fraîche et dispose pour la fête prévue chez la princesse Shabnam. Elle passe ensuite un long moment à essayer l’une après l’autre ses toilettes, un certain nombre de celles de Gui et même quelques-uns des magnifiques shalwar kamees brodés de Sonia, dans une tentative acharnée pour trouver la tenue idoine. « Oh, et puis tant pis ! proclame-t-elle à intervalles réguliers en abandonnant par terre ou sur le lit les vêtements qu’elle a décidé d’éliminer. Je vais tous les subjuguer par mon esprit et mon intelligence. Ils ne remarqueront même pas ce que j’ai sur le dos. » Ce qui, pour finir, ne l’empêche pas de jeter son dévolu sur la plus belle pièce de leur garde-robe commune, une robe confectionnée par Gui dans un sari ancien.

« Les jeunes gens n’auront d’yeux que pour vous », déclare Sonia avec un sourire élogieux.

Le sourire que Lilly lui adresse en retour est simplement respectueux. Impressionner les hommes n’est pas très compliqué. Ce soir, il n’y a en réalité qu’une personne qu’elle souhaite séduire : la princesse Shabnam.

 

Shabnam. Dans les pays d’Orient, les prénoms ont généralement un sens. Ainsi, Gui veut dire « rose » ; Lilly, qui a européanisé son prénom, s’appelle en réalité Lalla, le « coquelicot ». Shabnam signifie « givre », ou plus exactement « cristal glacé », et cela lui va comme un gant.

Il est franchement facile de comprendre pourquoi elle intimide à ce point tout le monde, les hommes en particulier. Shabnam a une beauté harmonieuse et distante, glaçante, presque. Pour autant, elle n’est pas dure. Aussi fraîche que ces fleurs que le givre du matin dessine en paillettes sur les vitres, Shabnam n’est pas moins féminine que la rose, le coquelicot, le gardénia, la pâquerette — mais elle est froide. Tellement qu’on la dirait gravée à l’acide sur du verre, ciselée en profondeur par la main d’un artiste.

Adorable Shabnam, que nul homme n’a jamais osé importuner, dont le moindre désir, le moindre caprice ont toujours été satisfaits, et qui frappe d’épouvante les cœurs les plus audacieux. La vie de Shabnam est un rêve. Oh, bien sûr, son père aurait préféré que l’aîné de ses enfants fût un fils, mais ce souhait contrarié est à peine un regret. Salman Mansouri est un homme ouvert ; il ne songe pas à se venger des caprices de la nature sur sa jeune épouse ou sur les filles qu’elle lui donne, et de surcroît, dans sa position sociale, accaparé comme il l’est par les fusions d’entreprises, les contrats internationaux mirobolants et le sort de plusieurs gouvernements, il faudrait être bien mesquin pour se laisser obnubiler par le sexe des bébés. Très vite, d’ailleurs, Salman Mansouri noue un lien particulier avec sa fille aînée.

Shabnam est en effet une petite fille délicieuse. C’est un vrai plaisir que de jouer avec elle, de la gâter, de l’emmener avec soi comme un petit singe astucieux et bien dressé. Shabnam est une poupée, un minuscule bout de femme impertinente, et en même temps la chair de sa chair, son portrait en plus doux, en modèle réduit. Ce rapport très soudé qui unit plus d’un père de la meilleure société musulmane à la première de ses filles se nourrirait-il du sentiment qu’elle incarne son double féminin, mieux et plus que l’indolente, élégante et coûteuse épouse choisie pour lui par ses parents sur des critères dynastiques ? Sa fille aînée, à l’inverse, est peut-être le premier individu de sexe féminin dont il se sente vraiment proche. Si j’étais né femme, se dit ce genre d’homme plus souvent sans doute qu’on l’imagine, c’est à elle que j’aurais ressemblé. Pensée torturante, sûrement, pour un homme immergé dans une culture où il a très peu d’occasions de rencontrer les femmes sur un plan plus personnel. Quand sa petite fille, si menue, si gracieuse, se met une idée en tête et s’attache à la réaliser avec l’impitoyable ténacité du cobra, un tel homme ne manque probablement pas d’être fasciné par le contraste frappant qui oppose ce brin de corps féminin à la volonté de fer qui l’habite, et il sourit d’aise de reconnaître en elle l’âme sœur. Aux quatre coins du monde musulman, maints hommes très riches, très puissants et très craints, issus d’une classe bien particulière, se liquéfient en flaques sirupeuses d’orgueil et d’adoration mêlés à la vue de leurs filles hautaines et fières, au cœur de marbre. Shabnam a précisément un tel père. Elle vit seule (autrement dit avec cuisinier, petite bonne, femme de chambre et gâte-sauce, sans oublier le chowkiddar — le gardien, logé au garage) dans une des nombreuses demeures qu’il possède. Elle enseigne l’histoire à l’université d’Islamabad, voyage en Europe, aux États-Unis, reçoit chez elle des amis des deux sexes. Elle est libre — autant que les femmes mythiques qui peuplaient les histoires d’Isa. Qui plus est (paradoxe parmi bien d’autres dans le paradoxal Pakistan), cette liberté ravit son géniteur, alors qu’un père appartenant à une classe sociale plus modeste tuerait séance tenante celle de ses filles qui oserait seulement rêver mener une vie pareille.

Shabnam a même des amants. « Ma fleur de glace », soupirent-ils plus souvent qu’à leur tour en sentant cette fleur de givre fondre entre leurs bras. « Mmmmh », répond Shabnam. Après, il lui arrive de fredonner, voire de chanter en peignant sa chevelure, en prenant sa douche ou son bain. Selon son humeur, elle entonne un ghazal, un tube disco, la ritournelle d’un nouveau film indien ; ou encore un chant politique dénonçant l’exploitation des paysans, des minorités ethniques, ou — ici le lyrisme atteint un summum — l’oppression des femmes.

Elle pourrait parfaitement, histoire de vous montrer de quoi elle est capable, entonner par exemple ces couplets :

Tu es moins que rien, ma sœur, moins que poussière, Aussi prends le vent, ma sœur, et telle la poussière Niche-toi dans l’œil de tes ennemis.

Qui saurait arrêter la poussière ?

Tu es moins que rien, ma sœur, moins qu’un insecte, Aussi rampe, ma sœur, et tel l’insecte,

Tel le termite,

Provoque la chute de tes ennemis

En te nichant dans leurs maisons.

Qui saurait arrêter les insectes ?

Il y a même un troisième couplet. Si les amants de Shabnam prêtaient attention aux paroles, peut-être y verraient-ils des motifs d’inquiétude, mais je suis sûre qu’ils n’écoutent pas. Au vrai, je les soupçonne de n’entendre dans sa voix qu’un bourdonnement mélodique assourdi et de ronronner de satisfaction en se flattant de l’avoir rendue heureuse. Quoi qu’il en soit, la chanson s’achève ainsi :

Vous semblez mortes, mes sœurs,

Sous ces linceuls qui vous recouvrent.

Aussi, semez la mort dans les rangs de vos ennemis, Vous qui sous vos linceuls voyez sans être vues. Qui saurait arrêter la mort ?

 

La nouvelle théorie d’Ikbal sur la vraie nature des meurtres en série le propulse dans une activité frénétique. Il pille les bibliothèques universitaires en quête de thèses sur le crime passionnel ; il rencontre sous le sceau du secret des informateurs qui lui précisent, en sus de l’identité des intégristes recensés dans la région, leurs croyances et leurs sordides pratiques privées ; il dresse la liste exhaustive des innombrables assassinats commis pour laver l’honneur ; et, dans l’intervalle, il vit un cauchemar éveillé en imaginant ce qu’il lui en coûtera d’interpeller un intégriste.

La perplexité de Lilly est comme une épine enfoncée dans son flanc. « Je ne sais pas, Ikbal… », dit-elle d’un air dubitatif, mais il ne la laisse pas achever. Rien ne saurait l’arrêter.

En un temps record, il constitue par piles entières d’épais dossiers sur des dizaines d’extrémistes célèbres dont les positions politiques fleurent bon la morale sexuelle. Il a ainsi sous le coude vingt-quatre lycéens ou étudiants âgés de seize à vingt-neuf ans qui ont arrosé d’acide, tenté de dénuder en public ou agressé d’une manière ou d’une autre leurs condisciples filles coupables de n’avoir pas respecté les usages vestimentaires prescrits aux musulmanes ; seize adolescents et hommes mûrs de dix-sept à soixante-cinq ans, convaincus au cours des cinq dernières années d’une tentative d’homicide sur une jeune fille ou femme de leur famille dont ils jugeaient la conduite légère ; plus une bonne dizaine d’autres qui ont récemment répudié leurs épouses sous prétexte qu’elles n’étaient pas vierges. À ce premier groupe de suspects s’ajoutent huit hommes ayant proféré des menaces de mort à l’encontre du directeur de la radio et de la télévision pour le persuader de priver d’antenne les présentatrices de programme ; et quatre cent quatorze abonnés au magazine Vérité éternelle, un organe de presse intégriste spécialisé dans la dénonciation imagée de la décadence contemporaine des mœurs pakistanaises.

Ikbal passe tous ces noms en revue sur les ordinateurs d’Islamabad en utilisant un programme informatique de sa conception. Il consulte à distance un expert du Bangladesh qui l’aide à tracer le profil psychologique du meurtrier, pratique pour laquelle il n’avait que mépris jusqu’alors. Sa certitude de tenir le bon bout augmente au fur et à mesure que son catalogue de suspects potentiels s’allonge, et il est d’ailleurs indéniable que nombre d’entre eux pourraient avoir perpétré à peu près tous les actes de folie furieuse imaginables. La liste comprend plusieurs des plus loyaux disciples du Maulana ; par-devers lui, Ikbal (à qui ses informateurs ont soufflé que les choses ne se passent peut-être pas comme elles le devraient sous le toit du saint homme) y inclut le Maulana en personne.

« Voyons, Ikbal ! proteste Lilly. Ces types-là en ont après les femmes alors que toutes tes victimes sont des hommes. D’accord, ils détestent l’Inde, et après ? On est au Pakistan, Ikbal, tu te rappelles ? Personne n’aime l’Inde, ici. »

Agacé, Ikbal se contente de secouer la tête. C’est un détail ! En plus, c’est faux : l’honneur se lave aussi dans le sang des hommes. Quand une femme mariée a une liaison, par exemple, il arrive souvent que son amant se fasse tuer en même temps qu’elle. Il est parfaitement possible que, pour chaque victime de sexe masculin motivant cette enquête, il y ait eu aussi un meurtre de femme… Si la famille n’a pas signalé sa disparition, hein ? Si on n’a pas retrouvé son corps ? Comment savoir ? Sans compter, précise-t-il à Lilly, qu’il est parfaitement possible que la prochaine victime, si prochaine victime il y a, soit une femme.

Juste, c’est parfaitement possible.

Ce n’est cependant pas ce qui va se passer. La victime suivante, puisque victime suivante il y a, est Djamel Abbas, responsable de la publication de L’Étendard vert et indéniablement homme, quoique pas des plus aimables.

Djamel Abbas. Comme elle était prometteuse, la carrière si tragiquement interrompue qui s’ouvrait devant lui ! Djamel Abbas était diplômé en sciences de l’éducation et sciences politiques de l’université Columbia de New York. Jeune étudiant, il se débrouillait déjà plutôt bien ; avec sa barbe noire fournie, ses yeux de terroriste, les commentaires méprisants qu’il lâchait en cours, il suscitait la crainte et la fascination de ses camarades aussi bien que de ses professeurs. Il avait même obtenu une bourse.

Ah, le masochisme universitaire américain… Le sujet vaut d’être examiné de plus près, même s’il oblige à une digression supplémentaire. Il s’en est fallu de peu qu’un de ses professeurs divorce à cause de Djamel Abbas. Ce monsieur était marié à une féministe qui, un beau jour, à dix heures du matin, tomba par hasard sur la femme d’Abbas dans une épicerie de Broadway. C’était en juin, il faisait lourd et chaud, mais Mme Abbas n’en était pas moins aussi correctement vêtue qu’à l’ordinaire. Si seulement elle s’était contentée du burka pakistanais ! Non, elle était engoncée dans un ensemble superintégriste extérieurement composé d’un gros manteau égyptien de couleur grise, d’un voile fin, recouvert des yeux au menton par un autre plus épais, de bas en coton gris, enfin, pour compléter l’ensemble et dissimuler ses doigts lascifs, de gants en coton. Lucy avait déjà croisé maintes fois Mme Abbas, mais ce jour-là elle resta médusée devant cette momie vivante qui pour l’heure tentait de s’emparer d’une aubergine ; sa vue lui remit en mémoire un jeu que sa mère organisait autrefois lors des goûters d’enfants, où il fallait essayer de manger une barre chocolatée avec un couteau, une fourchette, et des moufles aux mains.

Toujours sous le coup de cette image, Lucy rentra chez elle où son mari, au téléphone, racontait en exultant à un collègue qu’il avait imposé son point de vue et obtenu que la bourse aille au jeune Abbas, ce prodige d’intelligence, plutôt qu’à la petite Coréenne barbante et sans une once d’imagination que le département soutenait au départ. La conversation terminée, il raccrocha, se retourna sans penser à mal et se retrouva nez à nez avec la face de Méduse écumante de son épouse. Raconter ce qui se passa alors nous entraînerait cependant trop loin.

Quoi qu’il en soit, Djamel Abbas est rentré au Pakistan auréolé de gloire pour prendre la direction de L’Étendard vert, publication fondamentaliste qui condamne sans relâche le Grand Satan américain et sa volonté d’impérialisme culturel, et serait, à en croire les bruits répandus par des gens de bords différents, financée par l’Arabie Saoudite, la CIA, ou les deux.

À Peshawar, Abbas rencontre le Maulana, ainsi qu’un certain nombre d’autres personnalités religieuses et politiques. Il a en tête un projet bien précis : restructurer le système éducatif de la province frontalière du Nord-Ouest, d’abord, puis celui du pays tout entier.

Après tout, Abbas possède les qualifications requises pour cet ambitieux dessein. N’a-t-il pas en poche un diplôme en sciences politiques et sciences de l’éducation délivré par l’une des plus prestigieuses universités du monde occidental ? Le monde occidental… Ah, quelle civilisation ! Et New York… quelle ville ! La politique, l’enseignement… quoi de plus merveilleux ? Abbas n’est d’ailleurs pas le seul brillant esprit du tiers-monde à être sorti de Columbia.

Prenez Hafizoullah Amin, par exemple. Lui aussi a suivi les cours du département des sciences de l’éducation de Columbia. Il a ensuite réintégré son Afghanistan natal pour y mener une carrière politique qui l’a conduit à prendre les rênes de l’État après avoir assassiné son prédécesseur. Son nom ne vous dit peut-être rien, mais il est célèbre, par ici. On raconte qu’il faisait enterrer vivants ses adversaires, puis envoyait des bulldozers niveler l’endroit où ils avaient été enfouis. La rumeur prétend aussi que les détracteurs des plans mirifiques qu’il élaborait pour le pays finissaient noyés dans des fosses septiques. Lorsque les on-dit sur ces méthodes didactiques pour le moins expéditives atteignirent les Etats-Unis, des professeurs fort embarrassés furent sommés par la presse de s’expliquer sur leur ancien élève. Ils ne comprenaient pas ce qui avait pu se passer, disaient-ils ; ils gardaient le souvenir d’un étudiant extrêmement brillant, remarquablement bien noté ; d’un convive d’une cordialité, d’une amabilité parfaites, qu’on pouvait inviter à Thanksgiving et qui raffolait de la sauce aux airelles.

Passons… Il serait de toute façon injuste de blâmer l’université Columbia pour les abus du tyran. N’empêche, cela donne à réfléchir. L’éducation est tout de même censée former la personnalité, non ? Voilà un bonhomme qui, pendant six ans, a suivi des études supérieures dans un système prônant la liberté de penser et l’ouverture d’esprit, et qui, une fois de retour chez lui, s’empresse de jeter tous ses opposants dans des cuves à merde. Oui ou non, cela remet-il en cause l’efficacité du moule par lequel il est passé ?

Les bourses sont accordées sur la base du mérite intellectuel, précise le Pr Gutenbach à sa femme, Lucy l’indignée, dont il a été question plus haut. Cela n’a rien à voir avec… (esquissant un sourire navré, il cherche le terme qui qualifierait le mieux les conceptions naïves de son épouse)… avec les « qualités individuelles » ou la « correction politique ».

Oh, réplique Lucy. Alors, maintenant, c’est au tour des « qualités individuelles » d’être ridicules ? Elles aussi, comme la morale, comme l’équité, sont donc bonnes à jeter ? En revanche, il est bien sûr tout à fait normal, et tellement moderne, en plus, tellement large d’idées et objectif, d’accorder une bourse américaine à des psychopathes intégristes, sexistes et antiaméricains.

Poussant un soupir à fendre l’âme, Larry Gutenbach répète que les bourses récompensent l’excellence universitaire, point. Or, Djamel Abbas est extrêmement intelligent, quoi qu’on pense par ailleurs de sa vie conjugale.

Ah ! s’exclame Lucy. Quel beau raisonnement ! Il n’y a qu’à voir les autoroutes construites par Hitler ! Dommage que Columbia n’ait pas eu l’occasion d’accorder une bourse à ce fou sur la base d’un réseau d Autobahn témoignant d’une aussi belle intelligence !

Larry Gutenbach attrape ses dossiers et plante là sa femme pour filer à une réunion, qui, avec un peu de chance, se prolongera tard dans la soirée.

Djamel Abbas a donc obtenu la bourse, s’est pleinement consacré à ses études, a passé son diplôme, puis il est rentré chez lui pour que son pays natal puisse profiter des connaissances pointues qu’il avait acquises aux États-Unis.

Djamel Abbas a une conscience sociale, c’est indéniable. Il s’est donné pour mission de rénover le système éducatif de la province du Nord-Ouest, et sait exactement comment il convient de procéder. Il faut d’abord et avant tout retirer les filles et les femmes des écoles ; mettre les institutrices et l’ensemble des enseignantes à la porte, expulser toutes les élèves de sexe féminin. Alors, la science islamique pourra enfin donner toute sa mesure ! Abbas ne laisse pas choir les filles pour autant. Il propose d’ouvrir à leur intention des instituts où on leur enseignerait des matières congruentes avec le rôle dévolu à la femme musulmane. J’imagine qu’elles y apprendraient par exemple à bien choisir les pamplemousses sous le tchador qui les aveugle et empêtre leurs mouvements.

Les plans de Djamel ne s’arrêtent pas là. Il compte aussi prendre le contrôle de la faculté de médecine de Peshawar, flanquer dehors les valets de l’impérialisme qui y exercent et les remplacer par un corps de médecins dévoués à l’islam. Au terme de cette étape, la justice islamique s’appliquera dans toute sa rigueur. Ainsi les scélérats reconnus coupables de vol auront-ils enfin les mains tranchées, car, si à l’heure actuelle la sentence est souvent prononcée, elle n’est jamais exécutée : pas un de ces médecins pro-occidentaux décadents et culturellement aliénés n’accepte en effet d’ » opérer » les criminels.

Le Maulana applaudit à tout rompre ces plans inspirés par le Tout-Puissant. Recevant Abbas, qui vient lui présenter ses respects, il embrasse le jeune homme de bon cœur : et un baiser sur la joue gauche, et un sur la droite, et encore un autre… Eh oui, c’est le coup de foudre entre le Maulana et Djamel Abbas.

Abbas, indirectement, nous ramène à Fatima, car le Maulana, qui ne se sent plus de joie et de fierté à la vue de ce fer de lance de l’islam, lui fait l’immense honneur de l’inviter à son mariage.

Abbas nous ramène aussi à Shabnam, en ce sens que, si jamais il était chargé de réorganiser l’enseignement supérieur, elle serait certainement la première à partir. Gageons qu’une mutation à l’institut islamique des arts ménagers ne serait pas du goût de la princesse Shabnam.

Djamel Abbas ne sera pas à la noce, pourtant. Il ne se verra pas non plus confier la tâche de réislamiser le système d’enseignement pakistanais. Abbas, en effet, va très vite passer de vie à trépas. Tout, cette fois, laisse penser qu’il s’agit d’un vol en bonne et due forme. Le portefeuille du défunt a disparu et on lui a même pris ses chaussures Adidas. Il y a cependant un mot, dans sa poche. La formule est bizarre. Au début, Ikbal a du mal à croire qu’il s’agit vraiment d’un message, mais les graphologues d’Islamabad assurent qu’il est du même tonneau que les autres — ceux écrits à la main, en tout cas.

« MORT À VOS ENNEMIS, MES SŒURS », lit-on dessus.

Sœurs ? Frères aurait été plus normal… Il y a par exemple ce mouvement qui s’intitule Fraternité musulmane. Dans les luttes de libération, en politique, lors d’une révolution, ce ne sont pas les frères qui manquent. Les sœurs, ça n’existe pas.

Ikbal n’a guère le loisir de poursuivre cette rêverie sur la solidarité de sexe. Il a les intégristes sur le dos, et le ton monte au plus haut niveau de l’État. Qui a pu assassiner Djamel ?

« Je l’aurais tué sans regrets », déclare Lilly.

Ikbal n’est pas d’humeur à rire. Mes sœurs, mes sœurs… Qu’est-ce que ça peut vouloir dire, que diable ? Il est enclin à y voir une confirmation de son hypothèse du moment sur l’enchaînement meurtre-femmes-sexe. Abbas aurait-il d’une façon ou d’une autre molesté ou déshonoré la sœur d’un autre ? Sa famille est-elle engagée dans une forme de vendetta, auquel cas la femme en question pourrait aussi bien être l’arrière, arrière, arrière, arrière, arrière-grand-mère abusivement déflorée de l’une des parties impliquées ?

Où est le lien avec New York ? Abbas et Malone ont tous deux fait leurs études à New York.

Où est le lien avec Babou ? A-t-il été à New York, lui aussi, peut-être à l’occasion d’un festival de cinéma ? Abbas était-il en contact avec des extrémistes indiens ?

Ikbal et Toufik travaillent comme des forcenés. Ah, on ne peut pas les traiter de ronds-de-cuir, ces deux-là ! Aussi est-il très injuste que l’élément d’information le plus concluant ne vienne pas d’eux et, pis encore, qu’il s’impose d’abord de l’autre côté de la frontière. L’idée émerge en Inde, ou quelqu’un s’est amusé à reconstituer les messages fragmentaires et a reconnu la chanson indienne. Le texte en parvient à la presse britannique avant d’arriver au Pakistan, ce qui a le don d’irriter les supérieurs d’Ikbal. Lequel est d’une humeur massacrante lorsqu’il rentre à la maison, ce soir-là.

« Meurtres féministes en série au Pakistan ! clame-t-il en jetant sur la table basse le fax de l’article paru dans le quotidien anglais. Vraiment, Lilly, je te remercie », ajoute-t-il, la mâchoire crispée. Puis, avec un interminable soupir qui peine à s’échapper entre ses lèvres serrées, il se laisse tomber sur le canapé et s’empare à nouveau du texte.

« “La série de meurtres qui ensanglante la province frontalière du Nord-Ouest a pour leitmotiv une chanson féministe indienne”, se met-il à lire en lançant de temps à autre des regards assassins à Lilly. Oh, et puis tant pis ! reprend-il après un court silence. Qu’on l’ait su tout de suite ou pas, l’histoire était trop bonne pour que les journalistes étrangers la laissent passer. »

Derrière ces meurtres, donc, une féministe ? Une femme ? Certes, cela paraît fort improbable. Il y a pourtant l’omniprésente silhouette en tchadri vert dont tous les témoins ont signalé la présence sur les lieux du crime ou pas loin. Ikbal et Toufik n’ont pas voulu accorder à cet indice plus d’importance qu’il n’en mérite, vu le nombre de bonnes femmes qui choisissent de se balader en tchadri vert : en gros, ça doit bien représenter le quart de la population féminine de Peshawar. Statistiquement, il n’y avait donc pas lieu de s’étonner que la femme aperçue au voisinage immédiat de la victime ait toujours porté du vert.

Maintenant encore, l’idée de revenir sur ce point leur déplaît souverainement puisque de toute façon il ne peut les mener nulle part. Un tchadri vert, ça ne vaut rien, comme indice. Où va-t-on s’il faut se mettre à soupçonner toutes les femmes en tchadri vert ? Est-il possible que le meurtrier soit une meurtrière ? Ikbal hausse les épaules et soupire.

Selon les instructions qu’il reçoit d’Islamabad, cette possibilité doit être sérieusement envisagée. « On connaît des terroristes femmes, voire des politiciennes, qui veulent renverser le gouvernement. La dernière fois que le gouvernement est tombé, ce sont les femmes, à une majorité écrasante, qui ont défilé dans les rues. Dans ces conditions, pourquoi une femme ne tuerait-elle pas ? dit-il en citant manifestement un échange téléphonique crispé avec ses supérieurs. Un bon inspecteur doit garder l’esprit ouvert, Ikbal, singe-t-il. Vous êtes en retard sur votre époque, Ikbal. Pourquoi pas une femme, hein ? Nous vous avons laissé trop longtemps à Peshawar, vous commencez à raisonner comme les gens du coin. N’allez pas vous mettre à jouer les Pashtouns avec nous, Ikbal ! N’oubliez pas vos origines : vous êtes du Pendjab, Ikbal. »

En Inde, le dernier disque de La poussière se lève, qui vient d’être enregistré en deux temps trois mouvements, remporte un succès phénoménal et se voit propulsé au sommet du hit-parade. Une pop star indienne du sexe fort susurre d’une suave voix de gorge les paroles de cet arrangement populaire. Interrogé sur les femmes et le féminisme, le chanteur s’arrange systématiquement pour dévier la conversation sur ses chevaux de course.

 

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