Mansfield park

Jane Austen · Chapitre 9 sur 48

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Mansfield park

Chapitre IX

 

 

M. Rushworth se trouvait à la porte pour recevoir la dame de son choix et souhaiter la bienvenue à toute la com-pagnie. Dans le salon, Mme Rushworth les attendait et les re-çut avec cordialité. Mlle Bertram fut au comble de ses désirs. Lorsque les politesses furent échangées, la chose qui deve-nait des plus nécessaire était de manger, et les portes furent largement ouvertes afin d’introduire toute la petite société dans la salle à manger où elle se rendit par différentes chambres. Une collation y était préparée avec élégance et abondance. On parla beaucoup, on mangea beaucoup et tout cela pour le mieux. Le but principal de la journée fut alors considéré. Comment M. Crawford désirait-il aller jeter un coup d’œil général sur la propriété ? M. Rushworth proposa son cabriolet. M. Crawford suggéra qu’il serait préférable de prendre une voiture qui pouvait contenir plus de deux per-sonnes. Se priver de l’avantage du jugement des autres pour-rait être une faute, sans parler du plaisir de leur présence.

Mme Rushworth proposa de prendre également le coupé, mais personne n’acquiesça et les jeunes filles ne dirent mot et ne sourirent même pas. Mme Rushworth proposa alors de montrer la maison à ceux qui ne l’avaient pas encore vue et ceci fut accepté avec joie, car Mlle Bertram était ravie que l’on fît valoir sa grandeur. Tout le monde se leva, et Mme Rushworth les dirigea à travers de nombreuses chambres spacieuses, élevées, et amplement meublées avec le goût d’il y a cinquante ans, avec des planchers brillants, du solide acajou, des riches damas, des marbres incrustés et

– 99 – sculptés, le tout fort beau dans son genre. Il y avait abon-dance de tableaux, quelques-uns de maîtres, mais la plus grande partie était composée de portraits de famille qui n’intéressaient personne d’autre que Mme Rushworth, qui fai-sait les honneurs avec une grâce parfaite. Elle s’adressait principalement à Mlle Crawford et à Fanny qui l’écoutait avec une attention toute différente. Car Mlle Crawford qui avait vu des quantités de châteaux et n’en n’aimait aucun, gardait seulement une apparence de politesse intéressée, tandis que Fanny pour qui chaque chose était nouvelle écoutait avec un intérêt réel tout ce que Mme Rushworth charmée de rappeler l’histoire déjà connue et imaginant avec ardeur les scènes d’autrefois, racontait du passé de la famille, sa montée vers les honneurs, les visites royales, sa noble conduite.

L’état de la demeure excluait la possibilité de visiter toutes les chambres, et tandis que Fanny et quelques autres accompagnaient Mme Rushworth, Henry Crawford examinait sérieusement le parc à travers les fenêtres et secouait la tête. Chaque chambre du côté ouest donnait sur un terrain qui commençait l’avenue immédiatement à côté d’une haute pa-lissade et de grilles de fer.

Ayant visité plus de chambres qu’il n’en n’était possible d’employer et qui ne devaient avoir d’autre but que d’occuper les loisirs des domestiques, Mme Rushworth décla-ra :

– Maintenant, nous arrivons à la chapelle, que normale-ment je devrais vous faire voir en entrant par le haut, mais comme nous sommes entre amis, je vous introduirai de ce côté si vous le permettez.

Ils entrèrent. L’imagination de Fanny lui avait fait sup-poser qu’elle allait voir autre chose, qu’une chambre spa-

– 100 – cieuse, longue, disposée pour la dévotion, avec quelque chose de plus solennel qu’une simple profusion d’acajou et de coussins en velours rouge accumulés sur les prie-Dieu de la famille.

– Je suis désappointée, souffla-t-elle à mi-voix, à Ed-mond. Je ne me faisais pas du tout cette idée-là d’une cha-pelle. Il n’y a rien de terrible ici, rien de mélancolique, rien d’imposant. Il n’y a pas de bas-côté, pas de voûte, pas d’inscriptions, pas de bannières. Pas d’étendards qui puis-sent « flotter au souffle nocturne du vent du ciel », aucun signe révélant qu’un « monarque écossais y repose ».

– Vous oubliez, Fanny, que cette chapelle a été bâtie il n’y a pas très longtemps et qu’elle ne peut être comparée avec les vieilles chapelles des châteaux historiques ou des monastères. Celle-ci ne servait qu’à l’usage privé de la fa-mille. Ils ont été enterrés, je suppose, dans l’église de la pa-roisse. Là vous trouverez sans doute des bannières et des écussons.

– Il est sot de ma part de ne pas avoir songé à tout cela, mais je suis désappointée.

Mme Rushworth commença :

– Cette chapelle fut bâtie comme vous voyez, sous Jacques II. Avant cette période, à ce que j’ai cru com-prendre, les bancs étaient en simple bois et il y a quelque raison de croire que les revêtements et les coussins des prie-Dieu et chaises de famille étaient en simple étoffe, mais ce n’est pas certain. C’est une jolie chapelle qui fut employée matin et soir, journellement. Les prières y étaient toujours lues par le chapelain du château et beaucoup s’en souvien-

 

– 101 – nent encore, mais le dernier M. Rushworth ne continua pas la tradition.

– Chaque génération a ses progrès, dit Mlle Crawford à Edmond avec un sourire.

Mme Rushworth était partie pour aller répéter sa leçon à M. Crawford, tandis qu’Edmond, Fanny et Mlle Crawford de-meuraient ensemble.

– C’est fort dommage, s’écria Fanny, que l’habitude n’ait pas été gardée. C’était une si belle chose ! Quand il y a une chapelle dans une grande habitation la présence d’un chape-lain est absolument nécessaire. L’idée de toute une famille se rassemblant pour la prière est si belle !

– Très belle en effet ! dit M lle Crawford éclatant de rire. Cela doit rendre sympathiques les chefs de famille, que l’obligation pour les pauvres femmes de chambre et domes-tiques de quitter leur travail et leur plaisir, pour venir deux fois par jour ici dire des prières, quand ils inventent toutes sortes d’excuses eux-mêmes pour ne pas venir !

– Ce n’est pas l’idée que Fanny se fait de la famille, ré-pondit Edmond, et si le maître ou la maîtresse de maison ne sont pas présents, il y a plus de mal que de bien.

– En tous les cas, il vaut mieux laisser les gens libres sur de tels sujets. Chacun aime de faire ce qu’il veut et de choisir son moment et son genre de dévotion. L’obligation, les for-malités à remplir, les retenues imposées, la durée de l’office, personne n’aime ces choses-là et si les bonnes gens, qui étaient habituées à s’agenouiller et à bâiller dans cette gale-rie, avaient pu prévoir que le temps arriverait où des hommes et des femmes resteraient dix minutes de plus au lit, quand ils s’éveillent avec un mal de tête, sans craindre la ré-

– 102 – probation générale parce qu’ils auraient manqué la prière à la chapelle, ils auraient sauté de joie et d’envie. Ne pouvez-vous pas vous imaginer avec quel sentiment de contrariété les élégantes de la maison de Rushworth venaient souvent dans cette chapelle. Les jeunes Mmes Éléonore et Brigitte, confites dans une apparente piété, devaient avoir la tête pleine d’autres pensées, spécialement si le pauvre chapelain ne valait pas la peine d’être regardé, et je suis sûre que de ce temps-là les pasteurs étaient très inférieurs à ce qu’ils sont actuellement.

Pendant quelques instants, personne ne répondit. Fanny avait rougi et regardait Edmond, mais était trop furieuse pour parler, et « il » avait besoin de se reprendre avant de pouvoir dire :

– Votre vive imagination a de la peine à être sérieuse même sur des sujets sérieux. Vous nous avez donné un ta-bleau amusant, et personne ne pourrait le nier. Nous devons tous sentir, de temps à autre, la difficulté d’exprimer nos pensées comme nous le désirerions ; mais, si vous croyez que c’est une chose fréquente, c’est autre chose. Une fai-blesse devient une habitude, lorsqu’elle est négligée et quelle dévotion privée peut-on attendre de telles personnes ? Croyez-vous que les esprits qui se donnent la peine d’aller à la chapelle, seraient plus recueillis en privé ?

– Oui, il y a beaucoup de chances, car ils seraient aidés de deux côtés. Ils seraient moins distraits et ne devraient pas prolonger leur prière.

– Celui qui n’est pas capable de lutter dans telles cir-constances, ne sera pas capable de lutter dans telles autres, je crois. L’exemple des autres l’aiderait davantage. J’admets cependant que la longueur du service est fatigante et lasse

– 103 – l’esprit. On préférerait que ce ne soit pas ainsi, mais je n’ai pas quitté Oxford depuis assez longtemps pour avoir oublié ce qu’étaient les prières à la chapelle.

Pendant cette conversation, le reste de la compagnie venant à passer près de la chapelle, Julia appela l’attention de M. Crawford sur sa sœur en disant :

– Regardez M. Rushworth et Maria, côte à côte, comme si la cérémonie allait avoir lieu, vous ne trouvez pas ?

M. Crawford sourit et acquiesça, puis allant vers Maria, il lui dit à voix basse :

– Je n’aime pas voir Mlle Bertram si près de l’autel.

Surprise, la jeune fille recula instinctivement de deux pas, mais elle se reprit et affecta de rire en lui demandant tout bas :

– Qui l’en empêcherait ?

– Je crains d’être capable de le faire, répondit-il avec un regard significatif.

Julia, qui les rejoignait à ce moment, continua la plai-santerie :

– Ma parole, c’est vraiment dommage que la cérémonie ne puisse avoir lieu tout de suite, rien ne serait plus char-mant si nous avions la permission nécessaire, car nous sommes justement tous réunis.

Elle en parla si haut et avec tant de gaieté, que l’attention de M. Rushworth et de sa mère finit par être atti-rée et que celui-ci se crut obligé de débiter quelques galante-ries à sa sœur, tandis que Mme Rushworth disait, avec une di-

 

– 104 – gnité souriante, que ce serait pour elle un événement des plus agréable lorsqu’il arriverait.

– Si au moins Edmond était dans les ordres, s’écria Julia en courant vers l’endroit où il se trouvait en compagnie de Mlle Crawford et de Fanny.

– Mon cher Edmond, si vous étiez dans les ordres, vous pourriez procéder à la cérémonie immédiatement. Quel mal-heur que vous n’êtes pas encore ordonné ! M. Rushworth et Maria sont tout à fait prêts.

La contenance de Miss Crawford aurait pu amuser les spectateurs si quelqu’un l’avait observée pendant que Julia parlait. Elle paraissait stupéfiée devant cette nouvelle. Fanny en eut pitié.

– Comme elle doit regretter tout ce qu’elle vient de dire, se dit-elle.

– Ordonné, dit Mlle Crawford, avez-vous l’intention de devenir un clergyman ?

– Oui, je prendrai les ordres peu après le retour de mon père, probablement vers Noël.

Mlle Crawford tâcha de reprendre ses esprits, et recou-vrant ses couleurs disparues, se borna à répondre :

– Si j’avais su cela avant, j’aurais parlé avec plus de res-pect de ces choses.

Puis elle changea de sujet.

La chapelle fut bientôt laissée au calme et au silence qui n’y étaient troublés que par quelques cérémonies par an.

 

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Mlle Bertram, fâchée contre sa sœur, sortit la première et tout le monde eut l’impression d’y avoir été assez longtemps.

Le rez-de-chaussée de l’habitation avait été complète-ment visité maintenant et Mme Rushworth, infatigable dans ce genre d’activité, voulait montrer l’escalier principal et les chambres supérieures. Mais son fils s’interposa, craignant de n’avoir pas le temps nécessaire.

– Car, dit-il, si nous restons trop longtemps dans la mai-son, nous n’aurons plus le temps d’accomplir ce que nous désirions à l’extérieur. Il est deux heures passées et nous de-vons dîner à cinq heures.

Mme Rushworth se résigna et l’on examina comment on allait faire le tour de la propriété. Mme Norris faisait déjà des combinaisons de voiture et de chevaux, lorsque la jeunesse, se trouvant devant la porte qui donnait à l’extérieur, s’y pré-cipita, avide d’un peu d’air, et se trouva immédiatement sous les arbres.

– Supposons que nous tournions par ici pour commen-cer, dit Mme Rushworth poliment. Ici se trouvent nos plus belles plantes et de curieux faisans.

– La question est de savoir, dit M. Crawford, regardant autour de lui, si nous ne serions pas capables de trouver quelque chose d’intéressant ici avant d’aller plus loin ? Je vois de superbes murs là-bas. Dites, monsieur Rushworth, voulez-vous que nous tenions un petit conseil ici ?

– Jacques, dit Mme Rushworth à son fils, je crois que le côté sauvage de la propriété sera une nouveauté pour tout le monde. Les demoiselles Bertram n’y ont jamais été jusqu’à présent.

 

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Personne ne fit d’objection, mais pendant tout un temps, chacun parut indécis. Les uns étaient attirés par l’idée des faisans, les autres pas, et tout le monde se dispersa. M. Crawford alla examiner ce que l’on pourrait tirer de ce côté de la maison. Le terrain, qui était bordé de chaque côté d’un haut mur, contenait un emplacement de bowling, puis une large promenade, accotée à une palissade de fer et dont la vue s’étendait sur les cimes des arbres solitaires.

M. Crawford fut bientôt rejoint par Mlle Bertram et M. Rushworth et quand les autres finirent par se disperser en groupes, Edmond, Mlle Crawford et Fanny se joignirent à leurs consultations sérieuses. Après quelques minutes, ceux-ci s’en allèrent de leur côté, les laissant à leurs discussions. Les trois autres, Mme me Rushworth, M Norris et Julia, étaient restées en arrière, car celle-ci, dont la bonne étoile ne sem-blait plus briller, se voyait obligée de rester aux côtés de Mme Rushworth et de cacher son impatience devant le pas traînant de la bonne dame, tandis que sa tante était en con-versation avec la gouvernante. Pauvre Julia ! C’était la seule des neuf qui n’était pas contente et se trouvait en péni-tence… Si différente de la Julia qui se trouvait sur le siège en arrivant ! La politesse qu’on lui avait apprise l’empêchait de s’enfuir, et elle se sentait misérable sous toutes ces belles convenances, car elle ignorait le dévouement et n’avait ja-mais été mise en contact avec ce genre de choses.

– Il fait insupportablement chaud, dit Mlle Crawford quand ils arrivèrent sur la terrasse, en face de la porte con-duisant à la « brousse ». Quelqu’un voit-il une objection à se sentir à l’aise ? Voici un petit bois charmant, si du moins on peut y entrer. Quelle douceur si la porte n’était pas fermée ! Mais naturellement elle l’est ! Car dans ces grandes proprié-

 

– 107 – tés, il n’y a que les jardiniers qui peuvent aller où ils le dési-rent.

Cependant la porte n’était pas fermée et ils s’enfoncèrent avec délice dans les fourrés à l’abri de la cha-leur intenable. Une bonne marche les conduisit dans la zone sauvage de la propriété, où se trouvaient surtout des lauriers et des mélèzes, ainsi que des ormes recoupés sous lesquels il faisait sombre et frais et où régnait une beauté naturelle très plaisante en comparaison du terrain de bowling et de la ter-rasse. Ils commencèrent par se promener en silence en goû-tant pleinement le charme et la fraîcheur de l’endroit. Après un moment, Mlle Crawford interrompit le silence :

– Alors, vous allez vous faire clergyman, monsieur Ber-tram ? dit-elle. J’en suis très étonnée.

– Pourquoi ? Vous supposiez bien que j’adopterais une profession et comme je ne suis pas un avocat, ni un soldat, ni un marin…

– C’est vrai, mais en réalité, je n’y avais jamais songé. Et vous savez, il y a généralement un oncle ou un grand-père qui laisse une fortune au second fils.

– C’est en effet une excellente habitude, dit Edmond, mais elle n’est pas universelle et je suis une exception, c’est pourquoi je dois faire quelque chose par moi-même.

– Mais pourquoi avez-vous choisi d’être pasteur ? Je croyais que c’était le lot du plus jeune, quand il y en avait d’autres à caser avant lui.

– Croyez-vous que l’Église elle-même ne choisit jamais ?

– Jamais n’est pas anglais. Mais pas souvent, oui je le crois. Car qu’y a-t-il à faire dans l’Église ? Les hommes ai-

– 108 – ment à se distinguer et dans toutes les carrières ils peuvent y arriver, mais non dans l’Église. Un pasteur n’est rien du tout.

– Dans la conversation, le « rien » a beaucoup de degrés aussi bien que le « jamais ». Un pasteur ne peut pas se dis-tinguer dans la société ou dans la mode. Il ne peut pas porter perruque ou donner le ton de l’élégance, mais cela ne veut pas dire qu’il ne puisse pas être quelqu’un quand même. Je ne dis pas qu’il est « rien », celui qui a la charge de ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité, je veux dire l’individu lui-même, la collectivité, la personnalité temporelle et éternelle : il est gardien de la religion et de la morale et par conséquent doit agir par son influence. Personne ne peut dire que ce n’est « rien ». Si l’homme qui a ces charges n’est « rien », c’est qu’il néglige son devoir en dépassant ses droits et en voulant paraître ce qu’il ne doit pas être.

– Vous donnez à un clergyman plus d’importance qu’il n’en a. On ne s’aperçoit pas beaucoup, dans la société, de son influence et comment pourrait-il en être autrement, alors qu’on en voit si rarement ? Comment voulez-vous que deux sermons par semaine, même en supposant qu’ils vaillent la peine d’être écoutés, puissent influencer la façon d’agir et de penser de toute une paroisse pour le reste de la semaine ? On voit rarement un pasteur hors de sa chaire.

– Vous parlez de Londres et moi je parle de toute la na-tion en général.

– La capitale n’est-elle pas un exemple suffisant ?

– J’espère qu’elle n’en est pas un, en ce qui concerne la proportion des vertus et des vices de tout le royaume. Ce n’est pas dans les grandes villes que nous devons chercher le plus de moralité. Ce n’est pas là non plus que les gens agis-

 

– 109 – sent le mieux, et ce n’est certainement pas là que l’influence du clergé se fait le plus sentir. Un bon prédicateur est écouté et admiré, mais ce n’est pas dans de beaux sermons seule-ment qu’un bon prêtre peut se rendre utile à sa paroisse et à son voisinage quand ceux-ci sont capables d’apprécier son caractère privé et d’observer sa conduite générale, ce qui est rarement le cas à Londres. Le clergé est perdu dans le nombre de ses paroissiens et la plupart du temps il n’est connu que par ses sermons. Et quant à l’influence de leurs actes publics, Mlle Crawford ne doit pas mal interpréter ce que je veux dire et croire que je les cite comme exemples et arbitres de bonne conduite, de raffinement et de courtoisie. Ce ne sont pas les maîtres de cérémonies de la vie. Leur conduite est peut-être le résultat de bons principes, elle est en réalité l’effet de ces doctrines qu’il est de leur devoir d’enseigner et vous remarquerez souvent, qu’en général le reste de la nation est semblable au clergé, qu’il soit ou non ce qu’il devrait être.

– Certainement, dit Fanny avec une douce fermeté.

– Voilà, s’écria Mlle Crawford, vous avez déjà tout à fait convaincu Mlle Price.

– Je souhaiterais convaincre Mlle Crawford aussi.

– Je ne crois pas que vous le puissiez jamais, répondit-elle avec un fin sourire. Je reste tout autant surprise que vous songiez à entrer dans les ordres. Vous valez mieux que cela. Croyez-moi, changez d’idées. Il n’est pas trop tard. Faites votre droit.

– Faire mon droit ! Comme si c’était aussi facile que d’aller dans le bois, d’aller là-bas.

 

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– Vous allez dire sans doute que c’est au barreau que la solitude est la pire, mais je vous ai devancé ; souvenez-vous que je vous ai prévenu.

– Vous n’aviez pas besoin de vous dépêcher alors que votre but n’était que de m’empêcher de dire un « bon-mot », car je n’ai pas le moindre esprit. Je suis trop objectif, trop ouvert, je puis chercher pendant une demi-heure le sens d’une répartie avant d’en avoir trouvé l’esprit.

Un silence général suivit. Chacun réfléchissait. Fanny prit la parole :

– Je me demande si je me sentirais jamais fatiguée en me promenant dans ce bois délicieux, mais la prochaine fois que nous rencontrerons un siège, si cela ne vous déplaît pas, je serais contente de m’asseoir un moment.

– Ma chère Fanny, s’écria Edmond, lui prenant immédia-tement le bras, comme je suis distrait ! J’espère que vous n’êtes pas trop fatiguée ? Peut-être, ajouta-t-il en se tournant vers Mlle Crawford, peut-être mon autre compagne serait-elle heureuse de prendre mon autre bras ?

– Merci, je ne suis pas du tout fatiguée.

Elle le prit cependant en disant cela, et la gratitude qu’il ressentait de sa compréhension lui fit un peu oublier Fanny.

– Vous me touchez à peine, dit-il. Je ne sers à rien. Quelle différence dans le poids d’un bras de femme comparé à celui d’un homme ! À Oxford, je me promenais souvent dans la rue, bras dessus bras dessous avec un compagnon, et vous me paraissez une mouche en comparaison.

 

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– Je ne suis vraiment pas fatiguée, ce qui m’étonne, car nous avons bien parcouru un mille dans ce bois. Vous ne croyez pas ?

– Pas un demi-mille, répondit-il brusquement, car il ne désirait pas du tout évaluer la distance.

– Oh ! vous ne vous rendez pas compte de ce que nous avons marché. Nous avons fait de nombreux détours et le bois lui-même doit avoir un demi-mille en ligne droite, et nous n’en avons pas encore vu la fin.

– Mais si, vous vous souvenez, avant que nous quittions le grand chemin, on voyait l’autre bout. On voyait très clai-rement tout le parcours et cela ne doit pas être plus qu’un « furlong » de longueur.

– Oh ! je ne connais rien à vos « furlongs », mais je suis sûre que le bois est grand et que nous nous sommes prome-nés tout le temps depuis que nous y sommes entrés. Quand je vous dis que nous avons bien parcouru un mille, je suis en dessous de la vérité.

– Il n’y a qu’un quart d’heure que nous sommes ici, dit Edmond en regardant sa montre. Nous croyez-vous capables de parcourir quatre milles en une heure ?

– Oh ! ne m’attaquez pas avec votre montre. Une montre va toujours trop vite ou trop lentement, on ne peut pas s’y fier.

Quelques pas de plus les menèrent à la fin du bois et re-gardant en arrière, ils virent un banc bien ombragé et abrité. Ils allèrent s’y asseoir.

– J’ai peur que vous ne soyez très fatiguée, Fanny, dit Edmond en la regardant, pourquoi ne l’avez-vous pas dit

– 112 – plus tôt ? Ce serait un mauvais jour de plaisir pour vous, si vous étiez souffrante à cause de cette promenade. Tous les exercices la fatiguent vite, vous voyez, mademoiselle Craw-ford, excepté monter à cheval.

– C’est honteux de votre part, alors, de me laisser ainsi prendre son cheval, comme je l’ai fait la semaine dernière ! J’en suis confuse pour vous et pour moi, mais cela n’arrivera jamais plus.

– Votre attendrissement et vos reproches me font encore plus sentir mon impardonnable négligence. Les intérêts de Fanny semblent être mieux dans vos mains que dans les miennes.

– Qu’elle soit fatiguée maintenant, ne m’étonne guère, car rien n’est plus fatigant que ce que nous avons fait ce ma-tin : visiter une grande demeure, déambuler d’une chambre à l’autre, concentrer son attention, écouter ce qu’on ne com-prend pas et admirer ce pour quoi on se sent dépourvu d’intérêt. C’est ce qu’il y a de plus ennuyeux au monde et Mlle Price a dû le reconnaître pour la première fois, sans doute.

– Je serai vite reposée, dit Fanny, c’est un rafraîchisse-ment délicieux que de s’asseoir dans l’ombre par un beau jour, en regardant la verdure.

Après avoir été assise quelques instants, Mlle Crawford se leva :

– Je dois remuer, dit-elle, le repos me fatigue et j’ai re-gardé trop longtemps ce même paysage. Je veux aller le voir à travers cette grille de fer, sans pouvoir le voir aussi distinc-tement !

 

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Edmond se leva également.

– Maintenant, mademoiselle Crawford, si vous voulez regarder la promenade, vous vous rendrez compte qu’elle ne peut avoir un demi-mille, ni même un quart de mille de lon-gueur.

– C’est une immense distance, dit-elle, je vois cela en un clin d’œil.

Il tâcha de la raisonner, mais en vain. Elle ne voulait ni comparer, ni calculer, elle ne voulait que sourire et soutenir qu’elle avait raison. Ils bavardèrent avec plaisir et pour finir décidèrent de se rendre compte des distances du bois en s’y promenant encore un peu. Ils allaient aller jusqu’au bout, prendraient un petit détour, si c’était nécessaire, et seraient de retour dans quelques minutes. Fanny se déclarait reposée et voulait se remettre elle aussi en marche, mais ils ne l’admirent pas. Edmond insista tellement pour qu’elle restât assise où elle était qu’elle dut se soumettre, en pensant avec joie au soin que son cousin prenait d’elle et avec peine à sa santé délicate. Elle les regarda partir jusqu’à ce qu’ils aient tourné le coin et écouta longtemps le son de leurs pas.

 

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