Mansfield park
Chapitre V
– Mais pourquoi Mme Grant devait-elle inviter Fanny, di-sait Lady Bertram. Comment en vint-elle à penser à inviter Fanny ? Fanny ne dîna jamais là, vous savez, dans ces occa-sions. Je ne puis la laisser aller, et je suis sûre qu’elle n’en a pas envie. Fanny, vous ne le désirez pas, n’est-ce pas ?
– Si vous lui posez une telle question, cria Edmond, em-pêchant sa cousine de parler, Fanny dira immédiatement « Non », mais je suis sûr, ma chère mère, qu’elle aimerait y aller ; et je ne puis voir pourquoi elle n’aimerait pas.
– Je ne peux imaginer pourquoi Mme Grant songerait à l’inviter ? Elle ne l’a jamais fait précédemment. Elle invitait vos sœurs de temps en temps, mais elle n’a jamais demandé Fanny.
– Si vous ne pouvez pas vous passer de moi, Ma’am, dit Fanny dans un ton résigné.
– Mais ma mère aura mon père avec elle toute la soirée.
– En effet, cela sera ainsi.
– Supposez que vous demandez l’opinion de mon père, Ma’am.
– C’est une bonne idée. Je le ferai, Edmond. Je deman-derai à Sir Thomas, dès qu’il rentrera, si je puis me passer d’elle.
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– Comme vous voulez, Ma’am, à ce point de vue, mais je voulais dire : Demandez à mon père si l’invitation doit être acceptée ou non, et je pense qu’il considérera comme juste, pour Mme Grant aussi bien que pour Fanny que, comme c’est la première invitation, elle doive être acceptée.
– Je ne sais pas. Nous lui demanderons. Mais il sera très surpris que Mme Grant ait invité Fanny.
Il n’y avait plus rien à dire, à ce sujet ni à aucun sujet, jusqu’à l’arrivée de Sir Thomas ; mais le sujet impliquant le confort de sa propre soirée du lendemain, il était réellement à l’avant-plan de l’esprit de Lady Bertram qui, une demi-heure plus tard, comme son mari passait la tête pour une minute en rentrant de la plantation, le rappela alors qu’il avait déjà presque fermé la porte.
– Sir Thomas, arrêtez-vous un moment, j’ai quelque chose à vous dire.
Son ton de calme langueur, car elle ne prenait jamais la peine d’élever la voix, était toujours entendu et suivi, et Sir Thomas revint. Son histoire commença, et Fanny se glissa immédiatement hors de la chambre ; s’entendre être le sujet de quelque discussion avec son oncle, c’était plus que ses nerfs ne pourraient supporter. Elle était anxieuse, elle le sa-vait, plus anxieuse qu’elle n’aurait dû l’être – car quelle im-portance, après tout, qu’elle aille ou qu’elle reste ? Mais si son oncle passait un grand moment à considérer et à déci-der, et, avec de très graves regards, et ces graves regards di-rigés vers elle et finalement contre elle, et décidait contre elle, elle pourrait ne pas être capable de paraître assez sou-mise et indifférente. Pendant ce temps, sa cause se dévelop-pait favorablement. Cela commença de la part de Lady Ber-tram, par :
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– J’ai quelque chose à vous dire qui vous surprendra. Mme Grant a invité Fanny à dîner.
– Bien, dit Sir Thomas, comme s’il attendait quelque chose de plus pour s’étonner.
– Edmond désire qu’elle y aille. Mais puis-je me passer d’elle ?
– Elle arrivera tard, dit Sir Thomas prenant sa montre, mais quelle est votre difficulté ?
Edmond se trouva obligé de parler et remplit les vides de l’histoire de sa mère. Il dit le fait, et elle eut juste à ajou-ter :
– C’est étrange, car Mme Grant n’a jamais eu l’habitude de l’inviter !
– Mais c’est très naturel, dit Sir Thomas après une courte délibération, maintenant qu’il n’y a plus de sœur dans l’endroit, il n’y a rien qui, dans mon opinion, pourrait être plus naturel. Le fait que Mme Grant fait preuve de civilité en-vers Mlle Price, envers la nièce de Lady Bertram, ne devrait pas demander d’explication. La seule surprise que je puis ressentir est que ceci soit la première occasion de le témoi-gner. Fanny était parfaitement juste en ne donnant qu’une réponse conditionnelle. Elle semble se conduire comme elle doit. Mais comme je conclus qu’elle doit désirer y aller, car les jeunes aiment de se trouver ensemble, je ne vois aucune raison pour lui refuser cette faveur.
– Mais puis-je me passer d’elle, Sir Thomas ?
– Parfaitement, je crois que vous le pouvez.
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– C’est toujours elle qui fait le thé, vous savez, quand ma sœur n’est pas ici.
– Votre sœur, peut-être, se résoudra à passer la journée avec nous, et je serai certainement à la maison.
– Très bien, alors, Fanny peut partir, Edmond.
La bonne nouvelle la suivit vite. Edmond frappa à sa porte en se rendant dans sa chambre :
– Bien, Fanny, tout s’est heureusement arrangé, et sans la moindre hésitation de la part de votre oncle. Il n’avait qu’une opinion. Vous allez y aller.
– Merci, je suis si heureuse, fut la réponse instinctive de Fanny.
Cependant, quand elle se détourna de lui et ferma la porte, elle ne put s’empêcher de penser : « Et pourtant, pourquoi suis-je si heureuse ? Car je ne suis pas certaine que je ne verrai ni n’entendrai là quelque chose qui puisse me peiner ? »
En dépit de cette conviction, cependant, elle était heu-reuse. Aussi simple que cette invitation pût sembler pour d’autres yeux, elle avait une importance et une nouveauté pour les siens, car en décomptant la journée à Sotherton, elle avait rarement dîné dehors auparavant, et bien qu’elle ne s’éloignât que d’un demi-mille et seulement pour y rencon-trer trois personnes, c’était quand même dîner dehors, et tous les petits détails de la préparation étaient des plaisirs en eux-mêmes.
Elle ne recevait ni sympathie ni assistance de la part de ceux qui auraient dû comprendre ses sentiments et diriger ses goûts, car Lady Bertram n’avait jamais pensé à se rendre
– 266 – utile à personne, et Mme Norris, lorsqu’elle vint le lendemain, à la suite d’un appel matinal et d’une invitation de Sir Tho-mas, était de très mauvaise humeur et semblait n’avoir que la seule intention de diminuer, autant que possible, le plaisir présent et futur de sa nièce.
– Croyez-moi, Fanny, vous êtes bien favorisée de ren-contrer tant d’attention et de bonté. Vous devriez être très reconnaissante envers Mme Grant de ce qu’elle ait pensé à vous, et envers votre tante de ce qu’elle vous y laisse aller, et vous devriez considérer cela comme quelque chose d’extraordinaire, car je suis sûre que vous vous rendez compte qu’il n’y a réellement aucune raison pour que vous soyez invitée en une telle occasion, ou que vous dîniez ja-mais dehors ; et c’est une chose que vous ne devez pas vous attendre à voir se répéter. Vous ne devez pas non plus vous imaginer que cette invitation signifie un compliment particu-lier pour vous ; le compliment s’adresse à votre oncle, votre tante et moi. Mme Grant pense que c’est une civilité qu’elle nous doit de faire un peu attention à vous, autrement cela ne lui serait jamais venu en tête, et vous pouvez être tout à fait certaine que si votre cousine Julia avait été à la maison, vous n’auriez pas été invitée du tout.
Mme Norris avait si ingénieusement exclu toute faveur de la part de Mme Grant, que Fanny, qui se sentait obligée de ré-pondre, put seulement dire qu’elle était très obligée de ce que sa tante Bertram la laissait aller, et qu’elle avait l’intention de mettre le travail du soir de sa tante dans un état tel qu’on pourrait s’empêcher de la croire absente.
– Oh ! si cela dépend de cela, votre tante peut très bien se passer de vous, sinon elle ne vous permettrait pas d’y al-ler. Je serai ici, aussi soyez tout à fait tranquille au sujet de
– 267 – votre tante. Et j’espère que vous aurez une journée très agréable et que vous trouverez chaque chose aussi délicieuse que possible. Mais je dois remarquer que cinq est le plus en-nuyeux de tous les nombres pour s’asseoir à table, et je ne puis m’empêcher d’être surprise qu’une femme aussi élé-gante que Mme Grant n’ait rien pu arranger de mieux ! Et au-tour de leur énorme grande et large table, qui remplit si ter-riblement la chambre ! Si le docteur avait accepté de prendre ma table à dîner quand je suis partie, comme n’importe quelle personne de bon sens l’aurait fait, au lieu de prendre cette nouvelle et absurde table qui est plus large, vraiment plus large que la table du dîner ici, ç’aurait été infiniment mieux ! Et combien plus ç’aurait été respecté ! Car les gens ne sont jamais respectés quand ils sortent de leur propre sphère. Rappelez-vous cela, Fanny. Cinq, seulement cinq à s’asseoir autour de cette table ! Quoi qu’il en soit, vous aurez à dîner en suffisance pour dix, j’ose le dire.
Mme Norris reprit sa respiration et continua :
– Le non sens et la folie des gens sortant de leur rang et essayant de paraître plus qu’ils ne sont, me font croire que j’ai raison de vous donner une suggestion, Fanny, mainte-nant que vous allez dans le monde sans aucun de nous : et je vous supplie avec force de ne pas vous mettre en avant, de ne pas parler et donner votre opinion, comme si vous étiez l’une de vos cousines, comme si vous étiez cette chère Mme Rushworth ou Julia. Cela n’ira jamais, croyez-moi. Rap-pelez-vous, où que vous soyez, que vous devez être l’inférieure et la dernière, et quelle que soit l’attitude de Mlle Crawford au presbytère. Vous n’avez pas à prendre sa place. Et en ce qui concerne votre départ, le soir, vous devez rester juste aussi longtemps qu’Edmond le décidera. Rappor-tez-vous-en à lui pour cela.
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– Oui, Ma’am, je ne penserai pas à autre chose.
– Et s’il pleuvait – ce que je crois très probable, car je n’ai jamais vu de ma vie de telles menaces d’un soir pluvieux – vous devez vous arranger du mieux que vous le pouvez et ne pas espérer que la voiture sera envoyée pour vous. Je ne rentrerai certainement pas à la maison ce soir et, de ce fait, la voiture ne sera pas sortie pour moi ; ainsi vous devez vous accommoder de ce qui peut arriver et prendre vos affaires en conséquence.
Sa nièce trouvait cela parfaitement raisonnable ; elle es-timait ses propres désirs de confort aussi bas que Mme Norris elle-même pourrait le faire, et quand Sir Thomas, aussitôt après, dit en ouvrant la porte :
– Fanny, à quel moment voulez-vous que la voiture vienne ?
Elle ressentit un tel étonnement qu’elle se sentit inca-pable de parler.
– Mon cher Sir Thomas, cria Mme Norris, rouge de co-lère, Fanny peut marcher.
– Marcher ! répéta Sir Thomas sur un ton sans réponse, avec la plus haute dignité et en avançant dans la chambre. Ma nièce, aller à pied vers un dîner où elle est invitée, en ce moment de l’année ! Est-ce que quatre heures vingt vous convient ?
– Oui, Monsieur, fut l’humble réponse de Fanny, donnée comme si elle éprouvait presque les sentiments d’un criminel envers Mme Norris ; et, ne supportant pas de rester avec elle dans ce qui aurait pu sembler un secret état de triomphe, elle suivit son oncle hors de la pièce, étant restée après lui assez
– 269 – longtemps pour entendre ces mots prononcés avec une colé-reuse agitation :
– Tout à fait inutile ! Beaucoup trop aimable ! Mais Ed-mond y va – vrai – c’est pour Edmond – j’ai observé qu’il était enroué, jeudi soir.
Mais cela ne pouvait en imposer à Fanny. Elle sentait que la voiture était pour elle, et pour elle seule ; et cette déli-catesse de son oncle, venant immédiatement après un tel discours de sa tante, lui coûta des larmes de gratitude quand elle fut seule.
Le cocher arriva à la minute suivante ; l’autre minute amena le gentleman ; et comme la dame était, avec la plus grande crainte d’être en retard, restée assise quelques mi-nutes dans le salon, Sir Thomas les vit sortir juste dans le temps que ses propres habitudes de correcte ponctualité au-raient requis.
– Maintenant, je dois vous regarder, Fanny, dit Edmond, avec le gentil sourire d’un frère affectueux, et vous dire que je vous aime ainsi, et, pour autant que je puisse en juger par cette lumière, vous semblez très gentiment mise. Que portez-vous ?
– La nouvelle robe que mon oncle a été si bon de me donner pour le mariage de ma cousine, j’espère qu’elle n’est pas trop belle, mais j’ai pensé que je devais la mettre aussi vite que je le pourrais, car il se peut que je n’aie plus d’autre occasion durant tout l’hiver. J’espère que vous ne me trou-vez pas trop bien.
– Une femme ne peut jamais être trop bien quand elle est tout en blanc ; non, je ne vois rien de trop bien pour vous ; tout est parfaitement ce qu’il faut. Votre toilette
– 270 – semble très jolie. J’aime ce tissu moiré. Est-ce que Mlle Crawford n’a pas une robe qui lui ressemble ?
En approchant du presbytère, ils passèrent tout près de l’écurie et de la remise des voitures.
– Hé ! dit Edmond, il y a du monde, voici une voiture. Qui ont-ils reçu pour nous rencontrer ?
Et baissant la glace de côté pour mieux distinguer :
– C’est à Crawford, c’est le barouchet1 de Crawford ! Je proteste ! Ce sont ses deux propres hommes qui la remisent dans son ancien coin. Il est ici, évidemment. C’est une grande surprise, Fanny. Je serai très content de le voir.
Ce n’était ni le temps ni l’occasion pour Fanny de dire combien elle sentait différemment ; mais l’idée d’avoir quelqu’un pour l’observer augmenta beaucoup l’agitation avec laquelle elle accomplit la terrible cérémonie d’entrée dans le salon.
Dans le salon, il y avait certainement M. Crawford ; il était arrivé depuis juste assez de temps pour être prêt pour le dîner ; et les sourires et les regards contents des trois autres debout autour de lui, montraient combien était appréciée sa soudaine résolution de passer quelques jours chez eux en quittant Bath. La rencontre fut très cordiale entre lui et Ed-mond et, excepté pour Fanny, le plaisir était général ; et, même pour elle, il pouvait y avoir quelque avantage à sa pré-sence, car chaque addition au nombre des invités devait plu-
1 Le barouchet était une ancienne voiture à quatre places, tirée par des chevaux. (N. D. T.)
– 271 – tôt aider son ferme désir de rester assise, en silence, et sans qu’on s’occupât d’elle. Elle dut bientôt s’en rendre compte, car bien qu’elle dût accepter, comme son propre esprit le lui disait, en dépit de l’opinion de sa tante Norris, d’être la prin-cipale dame de la compagnie, et toutes les petites consé-quences s’ensuivant, elle trouva, pendant qu’ils étaient à table, un tel flux heureux dans la conversation qu’elle ne fut pas requise d’y prendre part. Il y avait tant à dire entre le frère et la sœur à propos de Bath, tant de choses entre les deux jeunes gens à propos de chasse, tant de choses à pro-pos de la politique entre M. Crawford et le Dr. Grant, et sur tout et sur tous ensemble entre M. Crawford et Mme Grant, pour lui laisser la plus charmante perspective de n’avoir qu’à écouter tranquillement et passer une journée très agréable. Elle ne pouvait complimenter le nouvel arrivant, de toute fa-çon, sans manifester de l’intérêt à un plan pour l’extension de son séjour à Mansfield : envoyer chercher ses chevaux à Norfolk, ce qui, suggéré par le Dr. Grant, conseillé par Ed-mond, et chaudement approuvé par les deux sœurs, fut rapi-dement en possession de son esprit ; et il semblait désirer être encouragé même par elle pour se décider. Son opinion fut recherchée probablement comme devant renchérir sur les autres, mais ses réponses furent aussi courtes et indifférentes que la civilité le lui permettait. Elle ne pouvait souhaiter qu’il reste et aurait préféré qu’il ne lui ait pas parlé.
Ses deux cousines absentes, spécialement Maria, lui re-vinrent davantage à l’esprit en le voyant, mais aucun souve-nir embarrassant n’affectait son esprit à lui. Il était de nou-veau au même point où tout s’était passé précédemment et, apparemment, aussi désireux de rester et d’être heureux sans les demoiselles Bertram, que s’il n’avait jamais connu Mans-field en aucun autre état. Elle les entendit lui parler de cela uniquement en général, jusqu’à ce qu’ils fussent tous à nou-
– 272 – veau réunis dans le salon, quand Edmond, étant engagé à l’écart dans une conversation sur quelque sujet d’affaires avec le Dr. Grant, ce qui semblait les absorber entièrement, et Mme Grant étant occupée à la table à thé, il commença à parler d’elles plus particulièrement avec son autre sœur.
Avec un sourire significatif, qui le fit haïr entièrement par Fanny, il dit :
– Ainsi, Rushworth et sa belle épouse sont à Brighton. Je comprends. Heureux homme !
– Oui, ils sont allés là-bas, il y a environ quinze jours. Mlle Price, est-ce juste ? Et Julia est avec eux ?
– Et M. Yates, je présume, n’est pas loin ?
– M. Yates ? Oh, nous ne savons rien de M. Yates. Je ne pense pas qu’il figure dans les lettres adressées à Mansfield, n’est-ce pas, Mlle Price ? Je pense que mon amie Julia a mieux à faire qu’à entretenir son père de M. Yates.
– Pauvre Rushworth, avec ses quarante-deux répliques ! continua Crawford. Personne ne pourra jamais les oublier. Pauvre garçon ! Je vois maintenant sa peine et son déses-poir. Je me trompe beaucoup si sa chère Maria désire jamais qu’il déclame ses quarante-deux répliques.
Ajoutant, avec un sérieux momentané :
– Elle est trop bien pour lui, beaucoup trop bien.
Et alors, changeant de nouveau son ton avec une galante gentillesse, et s’adressant à Fanny, il dit :
– Vous étiez la meilleure amie de M. Rushworth. Votre gentillesse et votre patience ne pourront jamais être ou-
– 273 – bliées, votre infatigable patience en essayant de le rendre capable d’étudier son rôle, en essayant de lui donner un cer-veau que la nature lui a refusé. Il se peut qu’il n’ait pas assez de sens lui-même pour priser votre amabilité, mais je peux me risquer à dire que c’était à l’honneur de tout le reste de la société.
Fanny rougit, mais ne dit rien.
– C’est un rêve, un plaisant rêve, continua-t-il, après quelques minutes de rêverie. Je songerai toujours à nos spectacles avec un plaisir exquis. Il y avait un tel intérêt, une telle animation, une telle dépense d’esprit ! Chacun le sen-tait. Nous étions tous intéressés. Il y avait de l’occupation, de l’espoir, de la sollicitude, du mouvement pour chaque heure du jour. Toujours quelque petite objection, quelque pe-tit doute, quelque petite anxiété à surmonter. Je n’ai jamais été plus heureux.
Avec une silencieuse indignation, Fanny se répéta à elle-même :
« Jamais plus heureux ! Jamais plus heureux qu’en fai-sant ce que vous saviez être injustifiable ! Jamais plus heu-reux qu’en vous conduisant d’une façon si déshonorante et si inhumaine. Oh ! quel homme corrompu ! »
– Nous avons été malchanceux, Mlle Price, continua-t-il à voix plus basse, afin de ne pas être entendu d’Edmond, et ne se rendant pas compte du tout des sentiments de la jeune fille. Nous avons certainement été malchanceux. Une autre semaine, rien qu’une autre semaine aurait été suffisante pour nous. Je pense que si nous avions pu disposer des événe-ments – si Mansfield Park avait été sous l’influence des vents juste pour une semaine ou deux aux environs de l’équinoxe,
– 274 – il y aurait eu une différence. Non pas que nous aurions com-pris sa sécurité à cause de quelque terrible température, mais simplement à cause d’un vent vraiment contraire, ou calme. Je pense, Mlle Price, que nous aurions été satisfaits avec une semaine de calme dans l’Atlantique à cette saison.
Il semblait déterminé à avoir une réponse et Fanny, dé-tournant son visage, avec un ton plus sérieux que d’habitude :
– Aussi loin que cela me concerne, Monsieur, je n’aurais pas voulu retarder son retour d’un jour. Mon oncle désap-prouvait tout cela si entièrement, quand il arriva, que, dans mon opinion, chaque chose avait complètement été assez loin.
Elle ne lui avait jamais tant parlé à la fois dans sa vie, et elle n’avait jamais parlé à personne sur un ton aussi colé-rique, et quand son discours fut fini, elle trembla et rougit de sa propre audace.
Il fut surpris, mais après l’avoir considérée en silence pendant quelques minutes, il répondit sur un ton plus calme, plus grave, et plein de conviction :
– Je crois que vous avez raison. C’était plus amusant que prudent. Nous devenions trop bruyants.
Et ensuite, détournant la conversation, il aurait voulu l’engager sur quelque autre sujet, mais ses réponses étaient si timides et si peu engageantes, qu’il ne put avancer en au-cun.
Mlle Crawford, qui avait à plusieurs reprises regardé le Dr. Grant et Edmond, observa alors :
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– Ces messieurs doivent avoir quelque point très intéres-sant à discuter.
– Le plus intéressant du monde, répondit son frère : Comment obtenir de l’argent, comment faire d’un bon reve-nu un meilleur ? Le Dr. Grant donne à Bertram des instruc-tions au sujet de la vie dans laquelle il va bientôt entrer. Il se trouve qu’il entre dans les ordres dans quelques semaines. Je suis content d’entendre que Bertram sera si bien à l’aise. Il aura un très beau revenu avec lequel faire des ricochets, et gagné sans beaucoup d’ennuis. Je pense qu’il n’aura pas moins de sept cents livres par an, ce qui est une belle chose pour un fils cadet et comme, évidemment, il voudra vivre
chez lui, tout cela sera pour ses menus plaisirs2, et un sermon à Noël et à Pâques sera, je suppose, la somme totale de ses sacrifices.
Sa sœur essaya de chasser ses sentiments en disant :
– Rien ne m’amuse plus que la manière aisée dont cha-cun fixe l’abondance de ceux qui ont beaucoup moins qu’eux. Cela vous semblerait plutôt peu, Henry, si vos menus plaisirs se limitaient à sept cents livres l’an.
– Peut-être, mais tout cela, vous savez, est entièrement relatif. Droit d’aînesse et habitude doivent régir les affaires. Bertram est certainement bien pour un cadet, même d’une famille de baronnets. Quand il aura vingt-quatre ou vingt-cinq ans, il aura sept cents livres par an, sans avoir rien à faire pour les gagner.
2 En français dans le texte (N. D. T.)
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Mlle Crawford aurait pu dire qu’il y avait un quelque chose à faire et à souffrir pour cela, à quoi elle n’aurait pu penser légèrement ; mais elle se contint et laissa passer l’incident, et elle essaya de paraître calme et indifférente quand, peu de temps après, les deux messieurs les rejoigni-rent.
– Bertram, dit Henry Crawford, je me fais une règle de venir à Mansfield pour vous entendre prêcher votre premier sermon. Je viendrai dans l’intention d’engager un jeune dé-butant. Quand sera-ce ? Mlle Price, ne voulez-vous pas vous joindre à moi pour encourager votre cousin ? Ne voulez-vous pas vous engager à garder les yeux fermement fixés sur lui tout le temps – comme je ferai – pour ne pas perdre un mot ; ou simplement de détourner le regard pour noter toute phrase d’une beauté prééminente ? Nous nous pourvoirons de tablettes et d’un crayon. Quand sera-ce ? Vous devez prê-cher à Mansfield, vous savez, pour que Sir Thomas et Lady Bertram puissent vous entendre.
– Je me tiendrai à l’écart de vous, Crawford, aussi long-temps que je pourrai, dit Edmond, car vous serez plutôt là, vraisemblablement, pour me déconcerter et je regretterais plus de vous voir vous essayer à cela que n’importe quel autre.
« Va-t-il sentir ceci ? pensa Fanny. Non, il ne peut rien sentir comme il le devrait. »
La partie étant maintenant bien organisée et la conver-sation intéressante, elle resta tranquille ; et comme une table de whist fut formée après le thé – formée, en réalité, pour l’amusement du Dr. Grant par son attentive épouse, quoique cela n’eût pas été prévu ainsi – et comme Mlle Crawford ap-prêtait sa harpe – elle n’avait rien d’autre à faire qu’à écou-
– 277 – ter ; et sa tranquillité ne fut pas troublée pendant le reste de la soirée, excepté quand M. Crawford lui adressait de temps en temps une question ou une observation à quoi elle ne pouvait éviter de répondre. Mlle Crawford était trop vexée de ce qui s’était passé pour être dans une humeur autre que musicale. Avec cela, elle se calmait elle-même et distrayait ses amis.
L’assurance qu’Edmond allait prendre les ordres si pro-chainement, tombant sur elle comme un coup qui avait été retardé et qu’elle avait toujours espéré incertain et éloigné, fut ressentie avec ressentiment et tristesse. Elle était très fâ-chée contre lui. Elle avait cru son influence plus forte. Elle avait commencé à songer à lui – elle sentait qu’elle avait commencé – avec une grande considération, avec des inten-tions presque décidées, mais elle le rencontrerait maintenant avec les mêmes sentiments froids que les siens. Il était évi-dent qu’il ne pouvait avoir de vues sérieuses, ni de sincère attachement, pour se fixer lui-même dans une situation vers laquelle, il devait le savoir, elle ne se laisserait jamais aller. Elle devait apprendre à l’égaler dans son indifférence. Elle devait dorénavant accepter ses attentions sans autre arrière-pensée qu’un amusement momentané. Si elle pouvait ainsi commander ses affections, les sourires ne lui nuiraient pas.
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