Mansfield park

Jane Austen · Chapitre 17 sur 48

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Mansfield park

Chapitre XVII

 

 

Ce fut en effet, une journée de triomphe pour M. Bertram et Maria. Une telle victoire sur la prudence d’Edmond était au-delà de leurs espérances et leur causait le plus grand plaisir. Il n’y avait plus rien qui pût déranger la réalisation du projet qu’ils chérissaient, et ils se félicitaient mutuellement, en privé, de la faiblesse et de la jalousie aux-quelles ils attribuaient le changement ; Edmond pouvait tou-jours avoir l’air grave et dire qu’il n’aimait pas leur plan en général et désapprouvait le choix de la pièce en particulier ; leur cause était gagnée : il devait jouer, et il y était amené uniquement par la force de ses inclinations égoïstes. Edmond était descendu de cette élévation morale qu’il avait mainte-nue auparavant, et ils en étaient tous deux heureux.

Ils se comportèrent cependant très bien envers lui dans cette occasion, ne trahissant aucun triomphe excessif et semblèrent attacher beaucoup d’importance à être forcés de l’admettre malgré leurs désirs. « Que tout se passât dans le cercle de leur propre famille, voilà ce qu’ils avaient particu-lièrement souhaité. Un étranger parmi eux aurait détruit tout leur agrément ; » et lorsque Edmond, poursuivant cette idée, fit allusion à son espoir quant à la limitation de l’auditoire, ils furent prêts à tout promettre, dans la complaisance du mo-ment. Ce ne fut que de la bonne humeur et de l’encouragement. Mme Norris offrit d’arranger son costume, M. Yates lui assura que la dernière scène d’Anhalt avec le baron demandait pas mal d’action et d’emphase, et M. Rushworth entreprit de compter ses répliques.

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– Peut-être, dit Tom, Fanny serait plus disposée à nous aider maintenant. Vous pourriez peut-être la persuader.

– Non, elle est bien décidée. Elle ne jouera certainement pas.

– Oh, très bien ! Et on ne dit plus un mot, mais Fanny se sentit de nouveau en danger, et son indifférence au danger commençait déjà à lui manquer.

Au presbytère, il n’y eut pas moins de sourires qu’au Park, au sujet de ce changement d’attitude d’Edmond ; ceux de Mlle Crawford étaient charmants, et elle rentra dans toute l’affaire avec un tel renouveau subit de gaîté, que cela ne put avoir qu’un seul effet sur Edmond. « Il avait certainement raison en respectant de tels sentiments ; il était heureux d’avoir pris cette décision. » Et la matinée se passa en satis-factions très douces, sinon très saines. Un avantage en résul-ta pour Fanny : sur une requête instante de Mlle Crawford, Mme Grant avait accepté, avec sa bonne humeur coutumière, de prendre le rôle pour lequel on avait demandé les services de Fanny ; et ce fut le seul fait de cette journée qui causât une satisfaction à son cœur ; et même cela, lorsque Edmond le lui eut annoncé, ne fut pas exempt de douleur, car c’est à Mlle Crawford qu’elle le devait, à Mlle Crawford dont la bonté devait susciter sa reconnaissance, et dont les efforts méri-toires furent décrits avec une ardeur admirative.

Elle était en sûreté ; mais la sûreté ne signifiait pas la paix. Son esprit n’avait jamais été si loin de la paix. Elle ne se sentait pas en tort elle-même, mais elle était inquiétée de toutes les autres manières. Son cœur et son jugement s’élevaient également contre la décision d’Edmond : elle ne pouvait pardonner son instabilité ; et le fait qu’il en était heu-reux la rendait malheureuse. Elle était pleine de jalousie et

– 193 – d’agitation. Mlle Crawford vint à elle avec un air de gaîté qui semblait être une insulte, avec des expressions amicales auxquelles elle put à peine répondre calmement. Tout le monde autour d’elle était gai et occupé, heureux et plein de son importance ; chacun avait ses intérêts, son rôle, son cos-tume, sa scène préférée, ses amis et alliés ; tous trouvaient leur emploi en consultations et en comparaisons, en une di-version dans des idées plaisantes qu’ils suggéraient. Elle seule était triste et insignifiante ; elle ne prenait part à rien ; elle pouvait rester ou s’en aller, elle pouvait demeurer au mi-lieu de leur vacarme ou se retirer dans la solitude de la chambre est, sans que son absence fût remarquée. Elle n’était pas loin de penser que tout eût été préférable à cela.

Mme Grant était très importante : sa bonté fut honora-blement remarquée, son goût et son temps précieux étaient respectés, sa présence était désirée, on la recherchait, on l’écoutait, on faisait son éloge ; et Fanny fut d’abord près de lui envier le rôle qu’elle avait accepté. Mais la réflexion ap-porta des sentiments meilleurs et lui montra que Mme Grant avait droit au respect dont on n’eût jamais pensé faire preuve envers elle, et que même si elle avait joué, elle n’eût jamais été à l’aise en se joignant au projet que, considérant unique-ment le point de vue de son oncle, elle devait condamner dans son ensemble.

Le cœur de Fanny n’était pas absolument seul à être af-fligé, comme elle commença bientôt à s’en rendre compte. Julia souffrait aussi, quoique d’une façon moins irrépro-chable.

Henry Crawford s’était moqué de ses sentiments ; mais elle avait pendant longtemps permis et même recherché ses attentions, et maintenant qu’elle avait été forcée d’admettre

 

– 194 – sa préférence pour Maria, elle s’y soumit sans aucune crainte pour la situation de Maria et sans aucune tentative de recou-vrer elle-même sa raisonnable tranquillité. Ou bien elle se cantonnait dans un sombre silence, plongée dans une gravité que rien ne pouvait vaincre, qu’aucune curiosité ne pouvait distraire, qu’aucun trait d’esprit ne pouvait amuser ; ou bien, admettant les attentions de M. Yates, parlait avec lui avec une gaîté forcée, avec lui seul, ridiculisant le jeu des autres.

Un jour ou deux après l’affront qu’il lui avait infligé, Henry Crawford essaya de le faire oublier par son habituel assaut de galanterie et de compliments, mais il ne se soucia pas assez de persévérer après quelques rebuffades ; puis, trop occupé par la pièce pour avoir le temps d’entreprendre une seconde tentative, il se désintéressa de la querelle, ou plutôt y trouva une bonne occasion de mettre fin tranquille-ment à ce qui eût pu bientôt provoquer des espérances chez bien d’autres que Mme Grant. Celle-ci n’aimait pas que Julia fût exclue de la représentation et qu’elle y assistât dédaignée par tout le monde ; mais comme cela n’avait pas à mettre en jeu son bonheur, comme Henry devait être le meilleur juge du sien, et comme il l’avait assurée avec un sourire des plus persuasifs que ni lui ni Julia n’avaient jamais pensé sérieu-sement l’un à l’autre, elle ne put que lui renouveler ses con-seils au sujet des précautions à prendre envers les deux sœurs, le supplier de ne pas risquer sa tranquillité par une trop grande admiration, et puis participer joyeusement à tout ce qui créait la gaîté parmi la jeunesse en général et ce qui favorisait particulièrement le plaisir de deux êtres qui lui étaient chers.

– Je me demande si Julia n’est pas amoureuse de Henry, observa-t-elle à Mary.

 

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– Je sais bien qu’elle l’est, répliqua Mary froidement. Je suppose que les deux sœurs le sont.

– Toutes les deux ! Non, non, cela ne doit pas être. Et faites semblant de rien devant lui. Pensez à M. Rushworth.

– Vous feriez mieux de dire à Mlle Bertram de penser à M. Rushworth. Cela pourrait lui faire du bien, à elle. Je pense souvent à la fortune et à l’indépendance de M. Rushworth et souhaite les voir dans d’autres mains : mais je ne pense ja-mais à lui-même. Un homme avec une telle fortune pourrait représenter le comté ; cet homme pourrait échapper à une profession et représenter le comté.

– Je crois qu’il entrera bientôt au Parlement. Lorsque Sir Thomas rentrera, je crois que M. Rushworth sera candidat pour une circonscription mais, jusqu’à présent, il n’y a eu personne pour le pousser dans cette voie.

– Sir Thomas doit accomplir de grandes choses, lorsqu’il rentrera à la maison, dit Mary après une pause. Vous rappe-lez-vous l’Adresse au Tabac, de Hawkins Browne, une imita-tion de Pope ?

Feuille bénie ! dont l’haleine embaumée dispense

La modestie aux étudiants en droit, la raison aux pasteurs.

Je vais les parodier :

Chevalier béni ! dont le regard dictatorial dispense

L’opulence aux enfants, la raison à Rushworth.

N’est-ce pas bien, Mme Grant ? Tout semble dépendre du retour de Sir Thomas.

 

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– Vous constaterez que cette conclusion est très juste et très raisonnable lorsque vous l’aurez vu dans sa famille, je vous assure. Il a des manières distinguées et imposantes qui conviennent au chef d’une telle maison et qui tiennent tout le monde à sa place. Lady Bertram paraît être un peu plus qu’un zéro lorsqu’il est absent de la maison ; et personne d’autre ne peut garder Mme Norris dans l’ordre. Mais, Mary, ne vous imaginez pas que Maria Bertram se soucie de Henry. Je suis sûre que Julia ne le fait pas non plus, sinon elle n’aurait pas flirté, comme elle l’avait fait hier soir, avec M. Yates ; et quoique lui et Maria soient de bons amis, je pense qu’elle aime trop Sotherton pour être inconstante.

– Je ne donnerai pas beaucoup pour les chances de M. Rushworth si Henry survient avant que le contrat soit si-gné.

– Si vous avez de tels soupçons, il faut faire quelque chose ; et dès que ce spectacle est fini, nous lui parlerons sé-rieusement, pour qu’il sache lui-même ce qu’il doit décider ; et s’il n’avait aucune intention, nous le renverrons pour quelque temps, tout Henry Crawford qu’il est.

Julia souffrait pourtant, bien que Mme Grant ne le discer-nât pas et que cela échappât aussi à l’attention de la plupart de la famille. Elle avait aimé, elle aimait toujours et elle souf-frait autant que son tempérament ardent et sa fierté étaient capables de le supporter, sous l’influence de la faillite d’un espoir doux mais déraisonnable, avec un fort sentiment d’avoir été maltraitée. Son cœur était plein de chagrin et de colère, et elle n’était capable de chercher ses consolations que dans la méchanceté. Sa sœur, avec qui elle avait tou-jours été en bons termes, était devenue maintenant sa pire ennemie : elles s’étaient éloignées l’une de l’autre, et Julia ne

 

– 197 – pouvait maîtriser l’espoir de quelque fin désastreuse aux at-tentions qui continuaient toujours de ce côté-là, en guise de punition infligée à Maria pour sa conduite honteuse vis-à-vis d’elle-même comme vis-à-vis de M. Rushworth. Sans aucune incompatibilité de caractères ni différence dans les opinions qui les eussent empêchées de rester de très bonnes amies, tandis que leurs intérêts étaient les mêmes, les deux sœurs, dans une telle épreuve, n’avaient ni assez d’affection ni de ces principes qui les eussent rendues charitables ou justes l’une envers l’autre ou qui les eussent fait s’estimer ou se plaindre l’une l’autre. Maria sentait son triomphe et poursui-vait son jeu sans se soucier de Julia ; et Julia ne pouvait ja-mais voir Maria distinguée par Henry Crawford sans espérer que cela créerait de la jalousie et amènerait finalement un scandale.

Fanny voyait une bonne partie de tout cela et plaignait beaucoup Julia ; mais il n’y avait aucune amitié qui eût pu s’extérioriser entre elles. Julia ne faisait pas de confidences, et Fanny ne prenait aucune liberté. Elles étaient deux mal-heureuses solitaires, uniquement liées dans la conscience de Fanny.

L’inattention des deux frères et de la tante pour les souf-frances de Julia et leur cécité pour les vraies causes de celles-ci, devaient être imputées à la surabondance de leurs occupations. Ils étaient entièrement pris par les préparatifs. Tom était accaparé par les préoccupations relatives à son théâtre, et ne voyait rien d’autre.

Edmond, partagé entre sa vie théâtrale et sa vie réelle, entre les plaintes de Mlle Crawford et sa propre conduite, entre l’amour et sa stabilité, était également inattentif ; et Mme Norris était trop occupée à s’intéresser aux petites exi-

 

– 198 – gences de la compagnie, maintenant en bon état les divers costumes par des prodiges d’économie, ce dont personne ne lui savait gré, et épargnant quelques francs par-ci par-là à l’intention de Sir Thomas, pour pouvoir encore veiller à la conduite de ses nièces ou protéger leur bonheur.

 

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