Mansfield park

Jane Austen · Chapitre 29 sur 48

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Mansfield park

Chapitre XI

 

 

Le bal était passé – et le déjeuner passa rapidement aus-si : William avait reçu le dernier baiser, et William était parti. M. Crawford avait été exact, le repas avait été court et plai-sant.

Après avoir vu William jusqu’au dernier moment, Fanny revint à la salle du déjeuner avec un cœur très attristé par le changement mélancolique. Là, son oncle la laissa gentiment pleurer en paix, comprenant peut-être qu’en désertant la place, les jeunes gens pussent activer son tendre enthou-siasme, et que les restes de porc froid dans l’assiette de son frère partagerait ses sentiments de regret avec les coquilles d’œufs brisées dans celle de M. Crawford. Elle s’assit et pleu-ra son amour, comme son oncle le croyait, mais ce fut un amour fraternel et rien d’autre. William était parti, et main-tenant elle avait le sentiment d’avoir gâché la moitié de sa visite en vaines préoccupations et en sollicitudes égoïstes, étrangères à lui.

La nature de Fanny était telle qu’elle n’aurait même ja-mais pu penser à sa tante Norris dans l’étroitesse et l’ennui de sa propre petite maison, sans se reprocher un manque d’égards de sa part lorsqu’elles avaient été ensemble ; encore moins pouvait-elle croire avoir fait, dit et pensé comme Wil-liam le voulait pendant toute la quinzaine.

Ce fut un jour lourd et mélancolique. Presque immédia-tement après le second déjeuner, Edmond alla à cheval à Pe-terborough. Tous étaient ainsi partis. Il ne restait de la veille

– 346 – que des souvenirs qu’elle ne put partager avec personne. Elle en parla avec sa tante Bertram – elle devait parler du bal avec quelqu’un, mais celle-ci avait remarqué si peu et avait si peu de curiosité, que ce fut un travail ardu. Lady Bertram n’était sûre ni de la toilette ni de la place à la table du souper d’un seul de ses invités, elle ne se souvenait que de sa toi-lette et de sa place. Elle ne put se rappeler ce qu’elle avait entendu des demoiselles Maddoxes ou ce que Lady Prescott avait remarqué chez Fanny ; elle n’était pas certaine si c’était de M. Crawford ou de William que le colonel Harrison avait dit qu’il était le plus fin jeune homme de l’assemblée ; quelqu’un lui avait chuchoté quelque chose – elle avait ou-blié de demander à Sir Thomas ce que cela aurait pu être. Et ce furent là ses plus longs discours et ses communications les plus claires : pour le reste il fallait se contenter de lan-guides : « Oui, oui, très bien. – Vous avez fait cela ? – Je n’ai pas remarqué cela. – Je n’aurais pas pu distinguer l’un de l’autre. »

Ceci était très mal. C’était tout de même mieux que les réponses pointues de tante Norris ; mais elle était rentrée, chargée de pots de confiture supplémentaires, pour soigner une servante malade. Il y avait donc de la paix et de la bonne humeur dans le petit groupe, quoiqu’on n’eût pu trouver beaucoup plus, à part ces deux qualités. La soirée fut lourde comme la journée.

– Je ne peux penser à ce qu’il me manque, dit Lady Ber-tram, lorsque la table à thé fut desservie. Je me sens relati-vement stupide. Sans doute parce qu’on a veillé si tard hier. Fanny, il faut que vous fassiez quelque chose pour me garder éveillée. Je ne puis travailler. Allez me chercher des cartes, je me sens très stupide.

 

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Les cartes furent apportées et Fanny joua au cribbage avec sa tante jusqu’à l’heure du coucher, et comme Sir Tho-mas ne lisait que pour lui, pas d’autres bruits ne s’entendaient dans la salle, pendant les deux heures qui sui-virent, que les comptes du jeu :

– Et cela fait 31, 4 en main et 16 dans le crib. À vous la donne, Madame. Le ferai-je pour vous ?

Fanny pensa maintes fois à la différence que vingt-quatre heures apportaient à cette pièce et à toute cette partie de la maison. La veille, ce n’avaient été que sourires et es-poirs, remue-ménage et mouvement, éclats et bruits dans le salon et partout ailleurs. Maintenant il n’y avait que langueur et solitude.

Une bonne nuit de repos améliora son moral. Elle put penser à William d’une façon plus joyeuse, et comme la ma-tinée lui apporta la possibilité de parler du jeudi soir dans un style impeccable avec Mme lle Grant et M Crawford, avec tous les éclats et l’enjouement propres à l’ombre d’un bal passé, elle put forcer son esprit sans trop d’efforts dans sa voie ha-bituelle et se conformer à la perspective de la paisible se-maine à venir.

– Nos deux jeunes hommes nous manquent, observa Sir Thomas le premier et le deuxième jour, comme ils formaient leur cercle réduit après le souper, et en considération des yeux tristes de Fanny, on n’en parla plus que pour boire à leur santé.

Mais le deuxième jour on s’aventura plus loin. On fit la louange de William et on parla de sa promotion qu’il espérait tant.

 

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– Et il n’y a aucune raison de ne pas croire que ses vi-sites puissent être à l’avenir passablement fréquentes. Tan-dis qu’il nous faudra nous habituer à nous passer d’Edmond. Ce sera le dernier hiver qu’il nous appartiendra…

– Oui, dit Lady Bertram, mais je souhaite qu’il n’ait pas à partir. Ils s’en vont tous, je pense. J’aimerais qu’ils restas-sent tous à la maison.

Ce souhait s’adressa plus spécialement à Julia, qui avait justement écrit pour demander la permission d’aller en ville avec Maria ; et Sir Thomas crut qu’il était préférable pour chacune des sœurs que la permission fût accordée. Lady Ber-tram, par contre, bien que dans sa nature généreuse elle n’eût rien fait pour changer les projets, se lamenta du délai que cela apportait au retour de Julia à la maison, qui autre-ment serait maintenant chose faite. Chaque sentiment qu’un parent considéré se devait d’éprouver était porté à son usage ; et chaque émotion qu’une mère aimante devait sentir pour favoriser le plaisir de ses enfants lui était attribué. Lady Bertram consentait à tout par un calme « Oui », et à la fin d’un quart d’heure de réflexion silencieuse, observa sponta-nément :

– Sir Thomas, je pensais, et je suis très contente que nous ayons pris Fanny comme nous l’avons fait, car mainte-nant que les autres sont partis, nous en ressentons le béné-fice.

Sir Thomas approuva ce compliment en ajoutant :

– Très juste. Nous montrons à Fanny quelle bonne per-sonne nous la jugeons en la complimentant en face. Elle est maintenant une compagnie très appréciable. Si nous avons été bons pour elle, elle nous est bien nécessaire maintenant.

 

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– Oui, dit Lady Bertram instantanément, c’est une con-solation de savoir qu’au moins elle, nous l’aurons toujours.

Sir Thomas fit une pause, et souriant à demi, regarda sa femme et répliqua gravement :

– J’espère qu’elle ne nous quittera jamais, si ce n’est pour aller dans une autre maison qui peut raisonnablement lui promettre un bonheur plus grand qu’elle ne connaît ici.

– Et cela n’est pas très probable, Sir Thomas. Qui pour-rait l’inviter ? Maria pourrait être heureuse de l’avoir de temps en temps à Sotherton, mais il n’est pas possible qu’elle puisse lui demander de vivre là – et je suis certaine qu’elle est mieux ici – et de plus je ne puis me passer d’elle.

La semaine qui s’écoula si tranquillement et si paisible-ment à Mansfield eut un autre caractère au presbytère. Du moins les sentiments des deux jeunes filles étaient bien diffé-rents. Ce qui, pour Fanny, était repos et confort, était ennui et vexations pour Mary. Quelque chose se manifesta par la différence de disposition et d’habitudes – l’une si aisément satisfaite, l’autre habituée à supporter si peu, mais les cir-constances différentes avaient aussi leur influence. Certains points d’intérêt étaient complètement opposés. Pour Fanny, l’absence d’Edmond était de toute façon un soulagement. Pour Mary, c’était en tous points pénible. Elle désirait sa so-ciété chaque jour, chaque heure, et le désir était trop grand pour amener autre chose que de l’irritation quant à l’objet de son départ. Il n’aurait pas pu trouver quelque chose qui fût plus capable d’augmenter son importance que cette semaine d’absence, tombant au moment du départ de son frère et de celui de William Price, augmentant en cela l’impression d’abandon général après la fête si animée. Elle le sentit avec acuité. Ils étaient maintenant un trio lamentable, confiné

– 350 – dans la maison par une série de pluies et de neiges, n’ayant rien à faire et rien à espérer. Elle était furieuse qu’Edmond maintînt ses propres idées et manifestât quelque défiance envers elle – et elle avait été si furieuse qu’ils s’étaient à peine quittés en amis – cependant elle ne pouvait se dé-fendre de penser constamment à lui pendant son absence, s’appesantissant sur ses mérites et son affection et désirant que leurs rencontres fussent presque quotidiennes. Son ab-sence est plus longue qu’il n’est nécessaire. Il n’aurait pas dû projeter un tel départ, il n’aurait pas dû quitter la maison pendant une semaine lorsque son propre départ était si proche. Puis elle se blâma elle-même. Elle souhaita ne pas s’être échauffée pendant la dernière conversation. Elle s’effraya à la pensée qu’elle eût pu employer des expressions trop fortes et trop méprisantes à l’égard du clergé et cela n’aurait pas dû être. C’était mal élevé, c’était inconvenant. Elle souhaita de tout son cœur que ces mots n’eussent pas été prononcés.

Son désappointement ne prit pas fin avec la semaine. Ceci était déjà triste, mais elle devait se sentir encore plus mal quand, le vendredi, Edmond n’était pas encore rentré et pas davantage le samedi – et quand, dimanche, comme au reste de la famille on lui fit avec légèreté la communication qu’il avait écrit à la maison qu’il remettait son retour parce qu’il avait promis à un de ses amis de rester quelques jours de plus avec lui.

Si elle avait éprouvé du regret et de l’impatience avant – si elle regrettait ses paroles et s’était effrayée de leur effet trop intense sur lui – maintenant elle éprouvait et craignait cela dix fois plus. Et de plus elle avait à compter à présent avec un sentiment complètement neuf pour elle : la jalousie. Son ami, M. Owen, avait des sœurs. Et il se peut qu’il les

– 351 – trouvât attirantes. Mais de toute façon son absence prolon-gée à un moment où, d’après les projets précédents, elle était sur le point de partir pour Londres, signifiait quelque chose qu’elle ne put supporter. Si Henry était revenu, ainsi qu’il l’avait proposé, au bout de trois ou quatre jours, elle aurait quitté Mansfield maintenant. Il lui devint absolument néces-saire de voir Fanny et d’essayer d’en apprendre plus long. Elle ne put plus vivre plus longtemps dans ce désarroi soli-taire et elle se mit en route pour Mansfield Park, en mar-chant avec des difficultés qu’elle aurait estimée insurmon-tables la semaine passée, dans l’attente d’en apprendre da-vantage, pour entendre ne fût-ce que son nom.

La première demi-heure fut perdue, car Lady Bertram et Fanny étaient ensemble, et ce ne serait qu’en ayant Fanny pour elle seule qu’elle pourrait arriver à ses fins.

Mais à la fin Lady Bertram quitta la pièce, et presque aussitôt Mary commença ainsi, d’une voix aussi réglée qu’elle le put :

– Et comment trouvez-vous l’absence prolongée de votre cousin Edmond ? Étant la seule jeune personne dans cette maison, c’est vous qui devez en souffrir le plus. Il doit vous manquer. Le prolongement de son absence ne vous sur-prend-il pas ?

– Je ne sais pas, dit Fanny en hésitant. Oui, je ne l’avais pas particulièrement prévu.

– Peut-être restera-t-il toujours absent plus longtemps qu’il ne le dit. C’est une manière de se comporter générale-ment répandue chez les jeunes gens.

– Il ne le fit pas, la seule fois qu’il a rendu visite à M. Owen, avant.

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– Il trouve la maison plus agréable maintenant. Il est un jeune homme très, très plaisant lui-même et je ne puis pas m’empêcher de désirer le revoir encore une fois avant mon départ, comme ce sera le cas maintenant. J’attends Henry chaque jour maintenant et dès qu’il sera là, plus rien ne me retiendra à Mansfield. J’avoue que j’aurais aimé le voir en-core une fois. Mais vous devrez lui remettre mes compli-ments. Oui, je pense que cela doit être des compliments. Ne manque-t-il pas quelque chose, Mlle Price, dans notre langue – quelque chose entre compliments et… et amour – qui s’appliquerait à la sorte d’amitié que nous avons connue en-semble ? Tant de mois de connaissance ! Mais des compli-ments doivent suffire ici. Sa lettre était-elle longue ? Vous donne-t-il un récit détaillé de ses occupations ? Reste-t-il pour les réjouissances de Noël ?

– Je n’ai entendu qu’une partie de la lettre. Elle était adressée à mon oncle, mais je pense qu’elle devait être très courte ; en effet, je suis sûre qu’il n’y avait que quelques lignes. Tout ce que je sais, c’est que son ami a insisté pour qu’il reste plus longtemps et qu’il y a consenti. Peu ou plus de jours, je ne pourrais pas le dire.

– Oh s’il a écrit à son père ! Mais je pensais qu’il avait adressé sa lettre à Lady Bertram ou à vous. Mais s’il a écrit à son père, il n’est pas étonnant qu’il fût si concis. Qui pourrait écrire des bavardages à Sir Thomas ? S’il vous avait écrit, il y aurait eu plus de détails. On aurait pu apprendre quelque chose au sujet des bals ou des fêtes. Il vous aurait envoyé une description de chaque chose et de chacun. Combien de demoiselles Owens y a-t-il ?

– Trois d’âge adulte.

– Sont-elles musiciennes ?

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– Je ne sais pas du tout. Je n’en ai rien entendu.

– Ceci est la première question, vous savez, dit Mlle Crawford essayant d’être gaie et détachée, qu’une femme qui joue elle-même est certaine de poser au sujet d’une autre. Mais il est fou de poser ces questions au sujet de n’importe quelles jeunes ladies – au sujet de trois jeunes sœurs devenues des demoiselles. Elles sont toutes accom-plies et plaisantes et il y en a une très jolie. Il y a une beauté dans chaque famille – c’est une chose tout à fait régulière. Il y en a deux qui jouent du piano et une qui joue de la harpe – et toutes chantent – ou auraient chanté si on le leur avait ap-pris – ou elles n’en chantent que mieux parce qu’on ne le leur avait pas appris – ou quelque chose dans ce genre-là.

– Je ne sais rien des Mlles Owens, dit Fanny calmement, vous savez moins et vous en faites moins, comme les gens disent. Aucun ton n’a jamais exprimé une plus complète in-différence. En effet comment quelqu’un peut-il s’intéresser à ceux qu’il n’a jamais vus ? Bien, quand votre cousin revien-dra il trouvera Mansfield très tranquille ; toutes les bruyantes personnes seront parties, votre frère et le mien et moi-même. Je n’aime pas l’idée de quitter Mme Grant maintenant que le moment approche. Elle n’aime pas que je m’en aille.

Fanny se sentit obligée de parler.

– Vous ne pouvez douter que vous manquerez à beau-coup, dit-elle, vous serez très regrettée.

Mlle Crawford fixa les yeux sur elle, comme pour en-tendre ou voir plus, et dit alors en riant :

– Oh, oui, regrettée comme un mal bruyant est regretté quand il a été écarté. C’est une grande différence ! Mais je ne cherche pas des compliments, ne me complimentez pas. Si je

– 354 – suis regrettée, cela se remarquera. Et je puis être découverte par ceux qui veulent me voir. Je ne serai pas dans une région douteuse, ou éloignée ou inapprochable.

Maintenant Fanny ne put se résoudre à parler et Mlle Crawford était désappointée ; car elle s’était attendue à recevoir quelque agréable assurance de son pouvoir de quelqu’un qu’elle croyait au courant, et son esprit devint sombre.

– Les Mlles Owens, dit-elle bientôt après, – supposez que vous auriez une de ces Mlles Owens fixée à Thornton Lacey ; comment l’aimeriez-vous ? Des choses plus étranges se sont passées. J’ose dire qu’ils font effort dans ce sens. Et ils ont bien raison car ce serait un très bel établissement pour eux. Je ne suis pas du tout surprise et je ne les blâme aucune-ment. C’est le devoir de chacun de faire au mieux pour soi-même. Le fils de Sir Thomas est quelqu’un et maintenant il va dans leur ligne. Leur père est un pasteur, leur frère est un pasteur et ils sont tous des pasteurs. Il est leur propriété lé-gale, il leur appartient presque. Vous ne dites rien, Fanny – Mlle Price – vous ne dites rien. Mais sincèrement, ne le pen-sez-vous pas, maintenant, qu’il est plutôt ainsi qu’autrement ?

– Non, dit Fanny, courageusement, je ne m’y attends nullement.

– Pas du tout ! s’écria Mlle Crawford avec avidité. Mais j’ose dire, vous savez, exactement – j’imagine toujours… Peut-être ne croyez-vous pas probable qu’il se marie jamais – ou pas en ce moment.

– Non, je ne le pense pas, dit Fanny doucement, espé-rant qu’elle ne s’y tromperait pas.

 

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Sa compagne la regarda attentivement ; et rassemblant plus de courage à cause de la rougeur qu’un tel regard avait provoquée, dit seulement :

– Il est beaucoup mieux tel qu’il est – et changea de su-jet.

 

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