Mansfield park

Jane Austen · Chapitre 42 sur 48

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Mansfield park

Chapitre XI

 

 

Les Price étaient juste occupés à se mettre en route pour l’église le lendemain matin lorsque M. Crawford réapparut. Il arrivait – non pour les arrêter – mais pour se joindre à eux. On l’invita à aller avec eux à la chapelle de la garnison, ce qui était également son intention. Ils y furent donc tous en-semble.

La famille était toute à son avantage. La nature ne lui avait pas refusé une part considérable de beauté, et chaque dimanche les mettait dans leur plus propre aspect et dans leurs meilleurs habits. Le dimanche donnait toujours ce ré-confort à Fanny, et ce dimanche-ci, elle l’appréciait plus que jamais. Sa pauvre mère ne semblait pas si indigne mainte-nant d’être la sœur de Lady Bertram et elle avait souvent mal au cœur en songeant au contraste entre les deux, de penser que là où la nature avait fait si peu de distinctions les cir-constances en avaient fait de si grandes, et que sa mère aussi élégante que Lady Bertram, et sa cadette de quelques an-nées, avait une apparence bien plus fatiguée, une apparence fanée, délaissée, peu soignée, si usée ; mais le dimanche la transformait en une Mme Price très estimable et assez gaie, venant à la tête d’une belle famille d’enfants, quittant pour un moment ses soucis de la semaine, et seulement démontée en voyant ses garçons s’exposer à quelque danger ou Rebec-ca passer avec une fleur à son chapeau.

À la chapelle ils furent obligés de se séparer, mais M. Crawford manœuvra pour ne pas être séparé des dames ;

– 502 – et après le service il les accompagna et ajouta une unité au groupe familial sur les remparts.

Mme Price faisait sa promenade hebdomadaire sur les remparts tous les dimanches quand il faisait beau, y allant aussitôt après l’office du matin, et restant jusqu’à l’heure du dîner. Elle rencontrait là des connaissances, apprenait des nouvelles, parlait des défauts des servantes de Portsmouth, et se montait l’esprit pour les six jours suivants.

C’est là qu’ils allèrent maintenant. M. Crawford plus qu’heureux de se charger spécialement des Mlles Price, et avant longtemps – de l’une ou de l’autre façon – on ne pou-vait dire comment – Fanny n’aurait pas pu le croire – mais il se promenait entre elles avec un bras de chacune sous le sien, et elle ne voyait pas le moyen de prévenir la chose ou d’y mettre un terme. Cela la dérangea un moment – mais il y avait quand même des réjouissances en vue pour la journée et qui seraient appréciées.

La journée était extraordinairement belle. C’était le mois de mars ; mais c’était avril avec son air tiède, son vent vif et doux, son clair soleil, parfois un instant voilé ; et tout sem-blait si beau sous le reflet d’un tel ciel, les effets des ombres se pourchassant sur les bateaux à Spithead et les îles plus loin, avec les nuances toujours variées de la mer, maintenant à marée haute, dansant en liesse et se brisant contre les remparts avec une telle sonorité, produisirent une telle com-binaison de charmes pour Fanny, à la rendre presque indiffé-rente aux circonstances dans lesquelles elle les ressentait. Oui, si elle n’avait pas eu l’appui de son bras, elle sentait qu’elle en aurait eu bientôt besoin, car il lui fallait des forces pour une pareille promenade de deux heures, venant, comme habituellement, après une semaine d’inactivité préalable.

 

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Fanny commençait à sentir l’effet d’être privée de son exer-cice habituel et régulier : elle avait perdu de sa santé depuis qu’elle était à Portsmouth ; et sans M. Crawford et l’excellence du temps, elle aurait déjà été éreintée.

Lui sentait comme elle le charme du jour et du paysage. Souvent ils s’arrêtaient avec les mêmes sentiments et les mêmes goûts, s’adossant au rempart pendant quelques mi-nutes pour regarder et admirer ; et même en considérant qu’il ne valait pas Edmond, Fanny ne put que reconnaître qu’il était assez sensible aux charmes de la nature et très ca-pable d’exprimer son admiration. Elle avait de temps en temps quelques tendres rêveries, dont il profitait parfois, pour regarder sa figure sans qu’elle le remarquât ; et le résul-tat de ces regards était que quoique aussi fascinante que ja-mais, sa figure était moins épanouie qu’elle n’aurait dû être. Elle disait qu’elle se portait très bien, et il n’aimait pas sup-poser le contraire ; mais pour tout résumer, il était convaincu que sa résidence actuelle manquait de confort et que pour cela elle ne pouvait lui être salutaire, et il se préoccupait de la voir de nouveau à Mansfield, où son bonheur à elle, et le sien en la voyant, devraient être d’autant plus grands.

– Vous avez été ici tout un mois, je crois ? dit-il.

– Non, pas tout à fait un mois. Il n’y aura que quatre se-maines demain que j’ai quitté Mansfield.

– Vous êtes un calculateur très précis et très honnête. J’appellerais cela un mois.

– Je ne suis pas arrivée ici avant le jeudi soir.

– Et c’est une visite qui doit durer deux mois, n’est-ce pas ?

 

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– Oui, mon oncle a parlé de deux mois, je ne crois pas que ce sera moins.

– Et comment allez-vous retourner ? Qui vient vous re-prendre ?

– Je ne sais pas. Je n’ai rien entendu ; ma tante ne m’a encore rien appris à ce sujet. Peut-être devrais-je rester plus longtemps. Il se peut que je ne sois pas reconduite là-bas.

Après un moment de réflexion, M. Crawford répliqua :

– Je connais Mansfield, ses habitudes, je connais ses fautes envers vous. Je connais le danger d’être si longtemps oubliée, de voir votre bien-être sacrifié aux commodités imaginaires de chacun des membres de la famille. Je me rends compte que vous pouvez être laissée ici, semaine après semaine, si Sir Thomas ne sait pas tout régler pour venir lui-même, ou pour vous envoyer la servante de votre tante, sans que cela entraîne le moindre changement dans les disposi-tions qui peuvent avoir été arrêtées pour tout un prochain trimestre. Non, cela ne va pas. Deux mois, c’est une large concession, j’estime que six semaines suffisent amplement. – J’ai en vue la santé de votre sœur, dit-il, en s’adressant à Su-zanne, pour laquelle le séjour à Portsmouth est je crois, dé-favorable. Quand vous la connaîtrez aussi bien que moi, vous serez d’accord avec moi ; elle ne devrait jamais être long-temps éloignée de l’air et de la liberté de la campagne. Si pour cela, (il s’adressait de nouveau à Fanny) vous vous sen-tez devenir indisposée, et que des difficultés s’opposent à votre retour à Mansfield, avant d’attendre la fin des deux mois, cela ne doit pas être considéré comme ayant la moindre importance, si vous vous trouvez vous-même, moins forte ou moins bien qu’habituellement ; faites-le savoir à ma sœur, faites-lui le moindre signe, elle et moi, nous

– 505 – viendrons aussitôt et vous reconduirons à Mansfield. Vous savez avec quelle facilité et quel plaisir cela serait fait. Vous savez tout ce qui serait ressenti à cette occasion.

Fanny le remercia, mais tâcha d’en rire.

– Je suis parfaitement sérieux, répliqua-t-il, comme vous le savez parfaitement. Et j’espère que vous n’allez pas cruel-lement cacher toute tendance à l’indisposition. En effet, vous ne serez pas à même, cela ne sera pas en votre pouvoir : car aussi longtemps que vous dites positivement dans chaque lettre à Mary : « Je suis bien » – et je sais que vous ne savez dire ni écrire aucun mensonge – vous serez considérée comme bien portante.

Fanny le remercia de nouveau, mais était affectée et af-fligée à un degré tel qu’elle ne put dire grand’chose, ou bien même savoir ce qu’elle devait dire. Ceci était vers la fin de la promenade. Il les accompagna jusqu’au bout et ne les quitta qu’à la porte de leur propre maison, quand il sut qu’ils al-laient dîner, en prétendant qu’on l’attendait ailleurs.

– Je voudrais que vous soyez moins fatiguée, dit-il, rete-nant Fanny après que tous les autres fussent entrés dans la maison. J’aurais souhaité vous quitter en meilleure santé. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous en ville ? J’ai comme l’idée de retourner bientôt dans le Norfolk. Je ne suis pas content de Maddison. Je suis certain qu’il songe en-core à m’imposer ses vues, et à placer un cousin à lui dans un certain moulin que je destine à quelqu’un d’autre. Je dois arriver à un accord avec lui. Je veux lui faire savoir que je ne veux pas être dupé dans le sud d’Everingham, pas plus que dans le nord – que je veux être le maître de mon propre do-maine. Je n’ai pas été assez explicite avec lui jusqu’ici. Le mal qu’un homme pareil cause à un domaine, tant à la répu-

– 506 – tation qu’au bien-être des pauvres, est inconcevable. J’ai une grande envie de retourner dans le Norfolk directement et de mettre immédiatement tout sur pied de façon à ce qu’on ne puisse plus changer après ! Maddison est un malin, je ne veux pas le déplacer, à condition qu’il n’essaye pas de me déplacer, moi ; mais il serait simple d’être dupé par un homme qui n’a aucun droit de créancier pour me duper, et pis que simple de lui laisser me donner comme fermier un homme au cœur dur, un grippe-sou, au lieu d’un honnête homme à qui j’ai déjà donné à moitié ma parole. Ne serait-ce pas pis que simple ? Irais-je ? Que me conseillez-vous ?

– Je vous le conseille ! Vous savez bien ce qu’il faut faire.

– Oui, quand vous me donnez votre avis, je sais toujours ce qui est bien. Votre jugement me sert de règle.

– Oh, non ! ne parlez pas ainsi. Nous trouvons tous un guide en nous, et si nous voulions y prêter attention, meilleur que n’importe quelle autre personne. Au revoir ; je vous sou-haite un agréable voyage demain.

– N’y a-t-il rien que je puisse faire pour vous en ville ?

– Rien, je vous suis très obligée.

– Aucun message pour personne ?

– Mes amitiés à votre sœur s’il vous plaît ; et quand vous voyez mon cousin – mon cousin Edmond – je voudrais que vous ayez la bonté de dire que je suppose que j’aurai bientôt de ses nouvelles.

– Certes, et s’il est paresseux ou négligent, je vous écri-rai ses excuses moi-même.

 

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Il ne put rien dire de plus, car Fanny ne pouvait pas plus longtemps être retenue. Il serra sa main, la regarda et partit. Il s’en alla pour faire passer comme il le pourrait les trois prochaines heures, avec son autre connaissance, jusqu’à ce que le meilleur dîner qu’une auberge principale pouvait leur offrir fût prêt, à leur grand plaisir, et Fanny s’en fut prendre immédiatement son simple repas.

Leur nourriture, en général, était très différente ; et s’il avait pu se douter des autres choses – outre l’exercice – dont elle devait se priver dans la maison de son père, il aurait été étonné de n’en pas voir sa mine plus affectée qu’elle ne lui avait paru. Elle était si peu habituée aux puddings et aux ha-chis, tous servis dans des plats à moitié propres et avec des fourchettes et des couteaux moins qu’à moitié propres, que bien souvent elle était contrainte de différer son meilleur re-pas jusqu’à ce qu’elle puisse envoyer le soir ses frères cher-cher des biscuits et des brioches. Après avoir été élevée à Mansfield, il était trop tard pour se durcir encore au régime de Portsmouth ; et quoique Sir Thomas, s’il avait tout su, eût pu croire sa nièce en bonne voie de mourir de faim, tant d’esprit que de corps, bien mieux disposée à estimer à leur juste valeur la bonne compagnie et la fortune de M. Crawford, il aurait craint probablement de pousser plus loin l’expérience, de peur qu’elle ne puisse mourir sous l’effet de la cure.

Fanny fut découragée tout le restant du jour. Quoique assez sûre de ne plus revoir M. Crawford, elle ne pouvait s’empêcher d’être déprimée. C’était quand même se séparer de quelqu’un qui était un ami ; et quoique d’un côté heureuse de l’avoir vu partir, il lui semblait être maintenant abandon-née par tout le monde ; c’était comme une nouvelle sépara-tion de Mansfield ; et elle ne pouvait pas songer à son retour

– 508 – en ville et à ses contacts avec Mary et Edmond sans avoir des sentiments si proches de l’envie, qu’elle se détesta de les avoir.

Son découragement ne trouvait aucune dérivation dans tout ce qui se passait autour d’elle ; un ami ou deux de son père, comme il arrivait toujours quand il n’était pas avec eux, passaient la longue, longue soirée là ; et de six à neuf heures et demie, le bruit ne cessait pas et les grogs succé-daient aux grogs. Elle était très abattue. Le magnifique chan-gement qu’elle imaginait toujours être survenu chez M. Crawford fut encore la chose la plus apte à lui donner un peu de réconfort dans le cours de ses pensées. Ne considé-rant pas dans quel milieu tout différent elle venait de le voir, ni tout ce qui était attribuable au contraste, elle était bien persuadée qu’il était devenu beaucoup plus gentil et plus at-tentif aux autres qu’auparavant. Et s’il en était ainsi dans les petites choses, n’était-ce pas ainsi non plus dans les grandes choses ? Si anxieux pour sa santé et son bien-être, si sensible qu’il se fût montré maintenant et semblât être réellement, ne pouvait-on raisonnablement espérer qu’il ne persévérerait pas plus longtemps dans une entreprise aussi pénible pour elle ?

 

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