Mansfield park

Jane Austen · Chapitre 15 sur 48

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Mansfield park

Chapitre XV

 

 

Mlle Crawford accepta le rôle très volontiers ; et peu après le retour de Mlle Bertram du presbytère, M. Rushworth arriva et, en conséquence, un rôle de plus fut distribué. On lui offrit ceux du comte Cassel et d’Anhalt, et d’abord il ne savait lequel choisir ; mais après qu’on lui eut fait com-prendre la différence de style des deux personnages, et après s’être rappelé qu’il avait vu une fois la pièce à Londres et trouvé Anhalt un bonhomme tout à fait stupide, il se décida bientôt pour le comte. Mlle Bertram approuva la décision, car moins il eût à apprendre, mieux c’était ; et bien qu’elle ne pût partager son souhait que le comte et Agatha pussent jouer ensemble, ni attendre patiemment tandis qu’il tournait lentement les pages dans l’espoir de découvrir quand même une telle scène, elle prit gentiment en main son rôle et coupa chaque tirade susceptible d’être raccourcie ; en outre elle lui indiqua la nécessité d’avoir beaucoup de costumes et de bien choisir les couleurs. M. Rushworth aima beaucoup l’idée de son élégance, affectant cependant de la dédaigner, et il fut trop occupé par ce que serait sa propre apparence, pour pen-ser aux autres, pour tirer une de ces conclusions ou ressentir quelque chose de ce mécontentement auquel Maria s’était à demi préparée.

Ainsi, beaucoup de choses furent réglées avant qu’Edmond, qui était sorti toute la matinée, en sût rien ; mais quand il entra au salon avant le dîner, la discussion conti-nuait à haute voix entre Tom, Maria et M. Yates ; et

 

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M. Rushworth s’avança avec grand empressement pour lui annoncer les agréables nouvelles.

– Nous avons une pièce, dit-il. Ce sera « Vœux d’Amants », et je jouerai le comte Cassel : j’entre en scène d’abord dans un costume bleu et un manteau de satin rose, et puis j’aurai un autre joli costume de fantaisie, une manière de costume de chasse. Je ne sais pas si je l’aimerai.

Les yeux de Fanny suivirent Edmond, et son cœur battit pour lui, tandis quelle entendait ses paroles, voyait son re-gard et sentait quelles devaient être ses sensations.

– « Vœux d’Amants » ! fut sa seule réponse à M. Rushworth, prononcée d’un ton exprimant la plus grande surprise, et il se tourna vers son frère et ses sœurs comme s’il doutait à peine qu’une contradiction allât venir.

– Oui, s’écria M. Yates. Après toutes nos discussions et difficultés, nous trouvons qu’il n’y a rien qui puisse nous convenir à tous aussi bien, rien de moins discutable que « Vœux d’Amants ». Le plus étonnant est le fait qu’on n’y ait pas pensé avant. Ma stupidité est abominable, car nous avons ici tous les avantages de ce que j’ai vu à Ecclesford ; et il est si utile d’avoir quelque chose comme modèle ! Nous avons distribué presque tous les rôles.

– Mais que faites-vous avec les femmes ? demanda Ed-mond gravement et en regardant Maria.

Maria rougit malgré elle tandis qu’elle répondait :

– Je prends le rôle que Lady Ravenshaw doit avoir joué, et (avec un regard plus hardi) Mlle Crawford sera Amelia.

– Je n’aurais pas pensé qu’une pièce de cette sorte pût être aussi aisément réalisée par nous, répliqua Edmond, re-

– 169 – tournant près du feu où étaient assises sa mère, sa tante et Fanny, et s’asseyant avec un air profondément vexé.

M. Rushworth le suivit pour dire :

– J’entre en scène trois fois et j’ai quarante-deux ré-pliques. C’est quelque chose, n’est-ce pas ? Mais je n’aime pas beaucoup devoir être si élégant. Je me reconnaîtrai à peine dans un costume bleu et un manteau de satin rose.

Edmond ne put lui répondre. Au bout de quelques mi-nutes, M. Bertram fut appelé hors de la pièce pour éclaircir quelques doutes du charpentier ; et, accompagné par M. Yates et suivi peu après par M. Rushworth, Edmond saisit presque immédiatement l’occasion de dire :

– Je ne puis exprimer devant M. Yates ce que je ressens au sujet de cette pièce, sans faire de réflexions sur ses amis d’Ecclesford ; mais je dois vous dire maintenant, à vous, chère Madame, que je l’estime excessivement impropre à une représentation privée et que j’espère que vous y renon-cerez. Je suis convaincu que vous le ferez lorsque vous l’aurez relue attentivement. Lisez le premier acte à votre mère ou à votre tante, à haute voix, et voyez si vous pouvez l’approuver. Il n’est pas nécessaire de vous renvoyer au ju-gement de votre père, j’en suis persuadé.

– Nous voyons ces choses très différemment, s’écria Ma-ria. Je connais parfaitement la pièce, je vous assure ; et avec quelques omissions et ainsi de suite, ce qui sera évidemment fait, je n’y vois rien de répréhensible, et je ne suis pas la seule jeune femme que vous trouvez et qui pense qu’elle convient très bien pour une représentation privée.

– Je le regrette, fut sa réponse, mais en cette matière, c’est vous qui devez montrer l’exemple. Si d’autres ont fait

– 170 – une bévue, c’est à vous de les corriger et de leur montrer ce qu’est la vraie délicatesse. Dans toutes les questions de dé-corum, c’est votre conduite qui doit servir de loi pour le reste de la compagnie.

L’image de son importance eut quelque effet, car per-sonne n’aimait commander autant que Maria ; et avec beau-coup plus de bonne humeur elle répondit :

– Je vous suis très reconnaissante, Edmond ; vos inten-tions sont les meilleures, j’en suis sûre, mais je pense tout de même que vous voyez les choses trop sévèrement, et vrai-ment je ne puis entreprendre de haranguer les autres sur un sujet de cette espèce. C’est cela qui serait inconvenant, je pense.

– Vous imaginez-vous que j’aie pu avoir une telle idée en tête ? Non : laissez votre seule conduite servir de harangue. Dites que, ayant examiné le rôle, vous vous trouvez vous-même inférieure à celui-ci, qu’il exige plus d’efforts et de confiance en soi que ce dont vos moyens vous permettent de faire preuve. Dites-le avec fermeté, et ce sera tout à fait suffi-sant. Tous ceux qui savent distinguer comprendront vos mo-tifs. On renoncera à la pièce et on honorera votre délicatesse comme il convient.

– Ne jouez pas des choses inconvenantes, ma chérie, dit Lady Bertram, Sir Thomas ne l’aimerait pas. Fanny, voulez-vous sonner, on doit servir le dîner. Julia se sera certaine-ment habillée en attendant.

– Je suis convaincu, mère, dit Edmond, prévenant Fan-ny, que Sir Thomas ne l’aimerait pas.

– Là, ma chérie, tu entends ce qu’Edmond dit ?

 

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– Si je renonce à mon rôle, répliqua Maria avec un zèle renouvelé, Julia le prendra certainement.

– Quoi ! s’écria Edmond, même si elle connaît vos rai-sons ?

– Oh, elle pourrait penser à la différence entre nous deux – à la différence de nos situations – et se dire qu’elle n’a pas besoin d’avoir tant de scrupules que moi. Je suis sûre qu’elle raisonnera ainsi. Non, vous devez m’excuser, je ne puis re-venir sur mon consentement, il est trop solidement établi, tout le monde serait si déçu, Tom serait tout à fait furieux, et si nous sommes si difficiles et si scrupuleux, nous ne joue-rons jamais rien.

– J’allais dire exactement la même chose, dit Mme Norris. Si chaque pièce provoque des objections vous ne jouerez rien, et tous les préparatifs seront autant d’argent jeté, je suis sûre que cela nous discréditerait tous. Je ne connais pas la pièce, mais, comme le dit Maria, s’il y a des choses un peu osées (et il y en a dans la plupart des pièces) on pourra ai-sément les laisser tomber. Nous ne devons pas être trop for-malistes, Edmond. Comme M. Rushworth joue aussi, il ne peut y avoir de mal. Je souhaite seulement que Tom soit bien certain de ce qu’il veut en ce qui concerne le travail du charpentier, car il y a eu une perte d’une demi-journée de travail pour les portes latérales. Le rideau sera cependant du bon travail. Les servantes font très bien leur ouvrage, et je crois que nous pourrons renvoyer quelques douzaines d’anneaux. Il ne faut pas les placer si près l’un de l’autre. Je suis malgré tout assez utile, je l’espère, pour prévenir le gas-pillage et pour aider à la plupart des choses. Il doit toujours y avoir une tête solide pour surveiller tant de jeunes. J’ai ou-blié de parler à Tom de quelque chose qui m’est arrivé au-

 

– 172 – jourd’hui même. J’étais allée jeter un coup d’œil à la basse-cour et j’en sortais lorsque, devinez qui je vois ? Je vois Dick Jackson qui s’avance vers la porte de l’office avec deux mor-ceaux de planche de sapin dans les mains, destinés à son père, vous pouvez en être sûrs. Sa mère l’avait envoyé avec un message à son père, et son père lui a demandé d’apporter deux morceaux de planche sans lesquels il ne savait plus continuer son travail. Je savais bien ce que tout cela signi-fiait, car la cloche pour le dîner des domestiques sonnait à ce moment au-dessus de nos têtes, et comme je déteste les gens qui empiètent ainsi sur ce qui ne les regarde pas (les Jackson sont ainsi, je l’ai toujours dit) je dis directement au garçon (un grand lourdaud de dix ans, vous savez, qui aurait dû avoir honte de lui-même) : « Je vais porter moi-même les planches à votre père, Dick ; filez à la maison aussi vite que vous pouvez. » Le garçon avait l’air très bête et s’encourut sans dire un mot, car je crois que j’avais parlé d’un ton plutôt tranchant, et j’espère que cela le guérira pour quelques temps de venir marauder autour de la maison. Je déteste cette avidité, surtout parce que votre père a été très bon pour cette famille, en employant l’homme toute l’année !

Personne ne se dérangea pour répondre. Les autres re-vinrent bientôt, et Edmond constata que sa seule satisfaction devait être d’avoir essayé de les ramener à la raison.

Le dîner se passa lourdement. Mme Norris raconta de nouveau son triomphe sur Dick Jackson, mais on ne parla pas beaucoup de la pièce ni des préparatifs, car la désappro-bation d’Edmond était ressentie par tous et même par son frère, bien qu’il ne l’eût jamais avoué. Maria, manquant de l’appui stimulant de Henry Crawford, pensait qu’il valait mieux éviter ce sujet. M. Yates, qui tâchait de se rendre agréable à Julia, trouvait sa mauvaise humeur moins impé-

– 173 – nétrable, mis à part ses regrets au sujet de sa sécession ; et M. Rushworth, n’ayant que ses costumes et son rôle en tête, dit bientôt tout ce qui pouvait être dit à leur sujet.

Mais les préoccupations théâtrales ne furent suspendues que pour une ou deux heures : il y avait encore trop de choses à arranger, et le soir leur ayant apporté un nouveau courage, Tom, Maria et M. Yates, peu après s’être rassem-blés de nouveau au salon, se réunirent en comité à une table séparée, avec la pièce ouverte devant eux, et venaient de plonger au plus profond du sujet, lorsqu’ils furent interrom-pus le plus agréablement du monde par l’entrée de M. et Mlle Crawford qui n’avaient pu s’empêcher de venir, malgré l’heure tardive, l’obscurité et la boue, et qui furent reçus avec une joie reconnaissante.

– Eh bien, comment cela avance-t-il ? Qu’avez-vous ar-rangé ? et – Oh, nous ne pouvons rien sans vous ! – telles fu-rent les phrases qui suivirent les premières salutations, et Henry Crawford fut bientôt invité à s’asseoir avec les trois autres, tandis que sa sœur se dirigeait vers Lady Bertram et la complimentait avec une charmante attention :

– Vraiment, je dois féliciter votre Grâce, disait-elle, à l’occasion du choix de la pièce ; car, bien que vous les ayez supportés avec une patience exemplaire, je suis sûre que vous devez être malade de tout le bruit et de tout l’embarras que nous vous causons. Les acteurs doivent être contents, mais les spectateurs doivent être infiniment plus heureux de la décision, et je vous félicite sincèrement, Madame, ainsi que Mme Norris et tous les autres, acheva-t-elle avec un re-gard mi-craintif, mi-sournois, qui s’arrêta sur Fanny, puis sur Edmond.

 

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Lady Bertram répondit très poliment, mais Edmond ne dit rien. Sa qualité de spectateur ne fut pas désavouée. Après avoir bavardé quelques minutes avec la compagnie assise autour du feu, Mlle Crawford rejoignit la société réunie autour de la table, où elle parut s’intéresser à leurs arrangements. Puis, comme frappée par une pensée subite, elle s’exclama :

– Mes chers amis, vous êtes très absorbés par votre tra-vail relatif à ces cottages et ces cabarets, leurs intérieurs et leurs extérieurs, mais je vous prie de me faire connaître mon sort, en attendant. Qui sera Anhalt ? Qui est, parmi ces mes-sieurs, celui que j’aurai le plaisir d’aimer ?

Pendant un moment, personne ne parla, puis tous parlè-rent ensemble pour dire la triste vérité : qu’ils n’avaient pas encore trouvé d’Anhalt.

– J’ai eu à choisir entre deux rôles, dit M. Rushworth, mais j’ai pensé que j’aimerais mieux celui du comte, quoique je n’aime pas beaucoup l’élégance que je devrai afficher.

– Vous avez choisi très sagement, j’en suis sûre, répliqua Mlle Crawford, avec un regard amusé. Anhalt est un rôle très difficile.

– Le comte a quarante-deux répliques, riposta M. Rushworth, ce qui n’est pas une bagatelle.

– Je ne suis pas surprise du tout, dit Mlle Crawford après une courte pose, de ce manque de titulaire pour le rôle d’Anhalt. Amelia ne mérite pas plus. Une jeune femme aussi avancée qu’Amelia peut très bien faire peur aux hommes.

– Je ne serais que trop heureux de prendre ce rôle, si c’était possible, s’écria Tom, mais malheureusement, le maître d’hôtel et Anhalt sont en scène ensemble. Je n’y re-

 

– 175 – nonce pourtant pas entièrement, je vais voir ce qu’on peut faire, je vais revoir la pièce encore une fois.

– Votre frère devrait prendre ce rôle, dit M. Yates à voix basse. Pensez-vous qu’il le ferait ?

– Moi, je ne le lui demanderai pas, répliqua Tom sèche-ment.

Mlle Crawford parla d’autre chose et, peu après, retourna près du feu.

– Ils ne veulent pas de moi, dit-elle en s’asseyant. Je ne fais que les embarrasser et les obliger à faire des discours po-lis. Monsieur Edmond Bertram, comme vous ne jouez pas vous-même, vous serez un conseiller désintéressé, c’est pourquoi je vous demande un avis, à vous : Que ferons-nous pour trouver un Anhalt ? Est-il possible pour un autre de le doubler ? Quelle est votre opinion ?

– Mon avis est, dit-il calmement, qu’il faut changer de pièce.

– Moi, je n’aurais pas d’objection, répliqua-t-elle, car, quoique je n’eusse pas détesté le rôle d’Amelia s’il était bien secondé – c’est-à-dire, si tout allait bien – je serais navrée de leur causer un embarras, mais comme ils ont pris le parti de ne pas suivre vos conseils, à cette table (avec un regard vers la compagnie), celui-ci ne sera certainement pas pris en con-sidération.

Edmond ne dit rien d’autre.

– Si un rôle quelconque pouvait vous donner la tentation de jouer, je crois que ce sera celui d’Anhalt, observa la jeune femme malicieusement, après une courte pause, car c’est un pasteur, vous savez.

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– Cette circonstance-là ne me tenterait nullement, répli-qua-t-il, car j’aurais regretté de rendre le personnage ridicule par un mauvais jeu. Il doit être très difficile d’éviter qu’Anhalt apparaisse comme un prédicateur solennel et for-malisant, et l’homme qui a choisi cette profession est, peut-être, un des derniers qui eussent voulu la représenter sur la scène.

Mlle Crawford fut réduite au silence, et non sans un cer-tain ressentiment et une certaine mortification ; elle avança sa chaise plus près de la table de thé et prêta toute son atten-tion à Mme Norris qui présidait.

– Fanny, cria Tom Bertram, de l’autre table, où la confé-rence était en plein travail et où les conversations étaient in-cessantes, nous avons besoin de vos services.

Fanny se leva immédiatement, prévoyant une course ; car l’habitude de disposer d’elle de cette manière n’était pas encore vaincue, en dépit de tous les efforts d’Edmond.

– Oh, nous ne voulons pas vous déranger, nous n’avons pas besoin de vos services immédiats. Nous n’avons besoin de vous que dans notre pièce. Vous devez jouer la femme du paysan.

– Moi ! s’écria Fanny, s’asseyant à nouveau d’un air ef-frayé au possible. Vraiment, vous devez m’excuser. Je ne pourrais rien jouer du tout, même si vous me donniez un monde. Non, vraiment, je ne puis pas jouer.

– Vraiment, mais il le faut, car nous ne pouvons pas vous excuser. Cela ne doit pas vous effrayer ; c’est un rôle de rien du tout, vraiment un rien, pas plus qu’une demi-douzaine de répliques en tout, et si personne n’entend un mot de ce que vous dites, cela n’aura aucune importance, vous pouvez,

– 177 – marmotter ce que vous voudrez, mais nous devons avoir quelqu’un qu’on puisse regarder.

– Si vous avez peur d’une demi-douzaine de répliques, cria M. Rushworth, que feriez-vous avec un rôle comme le mien ? J’en ai quarante-deux à apprendre.

– Ce n’est pas que j’aie peur d’apprendre un rôle par cœur, dit Fanny, choquée de se trouver seule à parler dans la salle et de sentir presque tous les yeux se diriger sur elle, mais réellement, je ne puis pas jouer.

– Si, si, vous pouvez jouer assez bien pour nous. Appre-nez votre rôle et nous vous montrerons le reste. Vous n’avez que deux scènes, et comme je serai le paysan, vous m’aurez toujours devant vous, et je vous guiderai et pousserai là où il le faudra ; et tout ira très bien, j’en réponds.

– Non, vraiment, monsieur Bertram, il faut m’excuser. Vous ne vous rendez pas compte. Ce serait absolument im-possible pour moi. Si je devais l’entreprendre, je ne ferais que vous décevoir.

– Bah ! Ne soyez pas si timide. Vous ferez cela très bien. Vous jouirez de toute notre indulgence. Nous ne nous atten-dons pas à une perfection. Vous aurez une robe brune et un tablier blanc, et une coiffe, et nous devrons vous faire quelques rides et des pattes-d’oie aux coins de vos yeux. Vous serez une petite vieille bien propre et bien nette.

– Il faudra m’excuser. Vraiment, vous devez m’excuser, s’écria Fanny qui rougissait, en proie à une agitation exces-sive, jetant des regards de détresse vers Edmond qui l’observait gentiment mais, ne voulant pas exaspérer son frère par une intervention, ne lui adressait qu’un sourire en-courageant.

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Les prières de Fanny n’eurent aucun effet sur Tom ; et non seulement sur Tom, car la requête était à présent ap-puyée par Maria, par M. Crawford et par M. Yates, avec une insistance qui ne différait de la sienne que parce qu’elle était plus aimable ou plus cérémonieuse, et qui parut subjuguer complètement Fanny. Avant qu’elle pût reprendre haleine, Mme Norris l’acheva en lui chuchotant avec une sorte de co-lère, et sans mystère :

– Qu’est-ce que tout ce bruit, pour rien ? J’ai tout à fait honte pour vous, Fanny ; faire tant d’embarras pour rendre service à vos cousins pour une bagatelle de cette espèce, vos cousins qui sont si bons pour vous ! Acceptez ce rôle de bonne grâce, et qu’on n’en entende plus parler, je vous en prie.

– Ne la pressez pas, Madame, dit Edmond. Il n’est pas honnête de la pousser de la sorte. Laissez-la choisir par elle-même, comme vous le feriez pour le reste de nous. Vous pouvez tout aussi bien vous fier à son jugement. N’insistez plus.

– Je ne vais pas la pousser, répliqua Mme Norris d’un ton tranchant, mais je penserai qu’elle est une fille très obstinée et très ingrate, si elle ne fait pas ce que sa tante et ses cou-sins désirent qu’elle fasse, vraiment très ingrate, en tenant compte de ce qu’elle est.

Edmond fut trop en colère pour parler ; mais Mlle Crawford, après avoir arrêté quelques moments ses yeux étonnés sur Mme Norris puis sur Fanny, dont les larmes commençaient à couler, dit avec une certaine vivacité :

– Je n’aime pas être ici, cet endroit est trop chaud pour moi, et elle déplaça sa chaise du côté opposé à la table, près

 

– 179 – de Fanny, lui murmurant doucement tandis qu’elle s’installait :

– Ce n’est rien, ma chère mademoiselle Price, c’est une soirée méchante, tout le monde est méchant et irritant, mais n’y faisons pas attention, et elle continua à lui parler avec gentillesse et à essayer de remonter son courage, en dépit de sa propre mauvaise humeur. Par un regard adressé à son frère, elle prévint toute intervention supplémentaire du comi-té théâtral, et le sentiment de réelle bonté qui l’animait réta-blit rapidement le peu qu’elle avait perdu dans l’estime d’Edmond.

Fanny n’aimait pas Mlle Crawford, mais elle se sentait obligée envers elle pour sa bonté présente, et lorsque, après avoir remarqué son ouvrage et souhaité qu’elle-même pût travailler aussi bien, elle lui demanda le modèle, Mlle Crawford supposa que Fanny était en train de préparer sa mise, car naturellement elle commencerait à sortir dès que sa cousine serait mariée. Mlle Crawford lui demanda si elle avait eu récemment des nouvelles de son frère qui était dans la marine, et dit qu’elle était très curieuse de le voir, qu’elle l’imaginait comme un jeune homme très élégant. Elle conseilla à Fanny de faire exécuter son portrait avant son re-tour en service. Fanny ne put s’empêcher d’y reconnaître une flatterie très agréable, de l’écouter et d’y répondre avec plus d’animation qu’il n’entrait dans ses intentions.

La consultation au sujet de la pièce continuait toujours, et l’attention de Mlle Crawford fut d’abord détournée de Fan-ny par Tom Bertram lui disant qu’il regrettait infiniment, mais qu’il trouvait qu’il lui était absolument impossible d’assumer le rôle d’Anhalt en plus de celui du maître d’hôtel : il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour

 

– 180 – rendre cela faisable, mais cela ne pouvait pas aller, il devait y renoncer.

– Mais il n’y a pas la moindre difficulté à trouver quelqu’un, ajouta-t-il. Nous n’avons qu’à dire un mot, puis nous choisirons entre les candidats. Je pourrais nommer, en ce moment, au moins six jeunes gens dans un rayon de six milles de chez nous, qui rêvent d’être admis dans notre troupe, et il y en a un ou deux qui ne nous feraient pas honte. Je n’aurais pas peur de faire confiance soit à l’un des Oliver, soit à Charles Maddox. Tom Oliver est un garçon très intelli-gent, et Charles Maddox est un homme aussi distingué que vous pourriez le désirer ; aussi je ferai préparer mon cheval pour demain matin tôt et j’irai jusqu’à Stoke pour m’arranger avec lui.

Tandis qu’il parlait, Maria regardait Edmond avec ap-préhension, s’attendant à une opposition de son côté contre un tel élargissement de leur plan, si contraire à toutes leurs protestations primitives ; mais Edmond ne dit rien.

Après un moment de réflexion, Mlle Crawford répliqua calmement :

– En ce qui me concerne, je ne puis élever aucune objec-tion contre ce que vous tous jugez convenable. Ai-je jamais vu un seul de ces messieurs ? Oui, M. Charles Maddox a dîné une fois chez ma sœur, n’est-ce pas, Henry ? Un jeune homme à l’air calme. Je m’en souviens. Adoptez-le, s’il vous plaît, car cela me sera moins déplaisant que d’avoir à jouer avec un inconnu.

Charles Maddox allait être admis. Tom répéta sa résolu-tion d’aller chez lui tôt le lendemain matin, et quoique Julia, qui avait à peine ouvert la bouche auparavant, observât sar-

 

– 181 – castiquement, avec un coup d’œil d’abord à Maria, puis à Edmond, que « les spectacles de Mansfield allaient singuliè-rement égayer tout le voisinage », Edmond gardait toujours son calme et montrait ses sentiments uniquement par une gravité accrue.

– Je ne sens pas beaucoup d’ardeur pour votre pièce, dit Mlle Crawford à voix basse à Fanny, après quelque réflexion, et je puis dire à M. Maddox que je raccourcirai certaines de ses répliques et une bonne partie des miennes, avant que nous répétions ensemble. Ce sera très désagréable et très loin de ce que j’espérais.

 

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