Ouest
Ouest
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.
Ce monsieur, demande Lambert, ce ne serait pas un grand tout maigre ?
Vous le connaissez ?
Dites toujours où je pourrais me présenter.
C’est un domaine vers l’Ouest, assez loin, six lieues d’ici.
Les Perrières ?
Vous connaissez ?
Merci, je n’en veux pas.
Vous avez tort, c’est la première proposition de ce genre que je vois passer depuis trois ou quatre ans. Cela ne se reproduira pas avant longtemps. Ces affaires-là se passent en dehors de nous, par connaissance, dans les campagnes, vous pensez bien…
Ainsi, pense Lambert en s’en retournant aux Perrières, je suis le seul garde qui cherche un domaine et un maître, et les Perrières sont le seul domaine qui cherche un garde. On ne peut plus se voir, et tout nous fait retomber l’un sur l’autre. Pourquoi ne s’est-on pas aimés davantage ?
La route jusqu’au bourg, cela n’en finit pas. La jument presse le pas, passé le village, dès qu’on entre dans la forêt. C’est curieux, tout au loin, on dirait sans cesse des mouvements, et puis rien, et puis des mouvements. Lambert reconnaît la robe du cheval : M. de l’Aubépine. Mais faudrait savoir : il attend Lambert ou il le tient à distance ? Cela les ramène dix ans en arrière, la première fois, quand ils ne savaient pas encore se parler. Maintenant ils ne savent plus. Lambert s’assure de sa grosse canne de frêne. Il a peut-être bien de la rancœur, le baron, faut pas l’avoir derrière soi, faut pas. Pour le moment, il est devant. Ce n’est pas moins agaçant. Le début de la grande allée, la dernière avant le château, M. de l’Aubépine fait tourner son cheval : il le met en travers. Tiens, il s’est laissé pousser un collier de barbe, comme son garde, mais jaune et clairsemé. C’est vrai qu’on ne lui a pas rendu son rasoir. Il pouvait s’en racheter un, il n’est pas en peine. On n’est pas là pour parler de barbe. Le baron tourne autour de la charrette, cercles de plus en plus serrés, il fait son seigneur, pas de doute.
Vous y êtes donc allé, Lambert ? Vous avez trouvé un engagement bien entendu ? Tant mieux, car j’ai fait affaire, moi aussi. Votre successeur arrivera bientôt. Préparez-vous. Je ne vous accorde que les derniers jours de décembre pour vous retourner. C’est bien suffisant. Vous êtes satisfait, n’est-ce pas ?
Il a l’air bien convaincu de ce qu’il dit. Pourtant, cela ressemble encore à un de ces mensonges qu’il nous sert jour après jour. Il veut nous impressionner ; nous ne sommes pas des naïfs.
J’attendrai votre homme, monsieur, faudra que je lui enseigne un peu le domaine et les bois et les chiens, s’il veut bien vous servir.
Vous sortirez avant son arrivée. Je vous connais, vous iriez colporter sur moi des fantaisies pour le décourager d’entrer aux Perrières. Je vous ai vu à l’œuvre, je suis sans illusion sur votre détermination. Si vous l’aviez mise à profit pour moi, en vrai fils de bleu, quelles grandes choses nous aurions faites ensemble. Nous ramenions Victor Hugo en France, nous l’installions à la tête de l’État…
Interloqué, Lambert, le baron n’est pas sorti de ses folies. Comment s’en étonner, après tout ? Il a ses crises, ses rémissions, mais le même mal court toujours. Inutile de continuer une conversation bancale : La jument s’impatiente, monsieur, elle sent l’écurie, et moi aussi.
Vous voudriez bien me brusquer encore un peu, Lambert, cela vous a plu de me traiter comme vous l’avez fait. Vous n’aurez pas les moyens de recommencer : l’heure vient. J’ai pris mon temps, voyez ma grande faiblesse pour votre famille, mais c’est pour mieux en finir avec vous. Voulez-vous savoir, Lambert ?
J’en sais assez, monsieur, et je sortirai de chez vous le plus vite possible. Laissez-moi passer.
M. de l’Aubépine est obligé d’écarter son cheval, il reste en arrière un moment. Je n’aime pas le savoir derrière moi, pense Lambert. Il se retourne, l’autre revient sur lui, bon trot.
Un dernier point, Lambert, avant votre départ. Elle ne vous a rien dit ?
De qui parlez-vous ?
De Magdeleine. Elle ne vous a vraiment rien dit ?
Qu’est-ce qu’elle devait me dire ?
Vous ne vous parlez donc pas, de vrais sauvages. Alors, laissez-moi vous dire, Lambert : Magdeleine, je l’ai eue. Toute. Je l’ai eue toute, Lambert. Comprenez-vous ? Toute. Elle est à moi. Elle s’est donnée toute, le dernier soir. Vous me l’avez donnée toute, Lambert. Vous m’avez cru assez affaibli et inoffensif pour me laisser garder par une fille. C’est elle qui est venue. Elle-même. Et je l’ai prise, toute. Elle est à moi. Et je vous la rends comme elle est maintenant. Adieu, Lambert. Pensez-y. Toute.
Il lance son cheval dans l’allée, ce galop frénétique qu’il aime. Lambert reste planté dans sa charrette. Ce sera encore un mensonge du baron ? C’est sûr. Pas sûr : depuis le dernier soir, c’est vrai qu’elle est toute chose, Magdeleine. À peine si elle nous a adressé la parole. Et le nez plongé dans sa gamelle. Et des vêtements enfilés les uns sur les autres, comme s’il faisait plus froid que les autres jours. Et la tête couverte, alors qu’elle ne quitte presque plus la maison. Elle remue la cendre dans l’âtre, c’est bien tout ce qu’elle fait de ses journées. Elle a même refusé de monter à la chasse. On n’y a pas prêté attention. Comme disait Eugénie, c’est le désœuvrement. Oui, mais si le maître l’a eue, et toute, comme il dit, ce n’est pas la même histoire. Elle n’est plus à nous, notre Magdeleine. Et ce serait venu d’elle ? Comment savoir ? Ce serait une fille comme ça ? Ce n’est pas à un père de demander des choses pareilles. Faut pas en parler à Eugénie non plus, elle en mourrait, sa petite, faut pas. Faut tout garder pour soi. Le salaud, il nous a bien possédés à la fin. C’est toujours les maîtres qui possèdent leurs gens. Ce doit être l’ordre.
Il ne veut plus rentrer au domaine ; bien obligé ; une heure, juste pour aller au bout de l’allée, une heure à se fendre le crâne. Eugénie s’inquiète. Il est là, avec une de ces têtes. Eh bien quoi ? On dirait que tu as vu le Malin.
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C’est une famille de l’Ouest. On mange, on dort, on ne se dit rien de plus que ce qu’il faut. Lambert répète seulement que ce n’est plus la peine de chercher un autre engagement. On a encore un toit. Faudra être courageux quand on n’en aura plus. C’est tout. On est dur à la tâche, on n’aura pas peur.
Il regarde Magdeleine en coin : elle a son petit air. Il lui en veut. Non, comment lui en vouloir ? C’est sa faute à lui, rien qu’à lui.
Il guette les sorties de M. de l’Aubépine, un peu avant la nuit, le plus souvent. Où court-il comme ça ? Chez son nouveau garde ? Chercher de nouvelles Magdeleine ? Il l’a eue toute. Enfin, il aurait pu la démantibuler toute, comme la Berthe François. On est bienheureux, au bout du compte. Oui, mais pour l’honneur, cela ne vaut pas mieux. Il aurait mieux valu qu’il la tue comme l’autre. Cela aurait été plus clair. En attendant que tout soit fini, faut éviter de le croiser. Quand le baron se montre, Lambert se rentre. Il suit la progression de son galop. Il se perd plus ou moins vite, selon que la journée est au sec ou à la boue. C’est comme un soulagement. Lambert revient vers Magdeleine. Il veut la savoir à portée de regard et de voix : il aimerait bien lui demander, comme ça, d’un coup, même en détournant les yeux. C’est trop difficile. Alors, il retourne aux chiens, à la volaille. Il a ses tâches, c’est bon pour l’oubli. Le galop revient, Lambert rentre vite, il se renferme jusqu’au matin. Ils ont sauvé une journée et encore une autre. Mais une journée pour quoi ?
Une bourrasque de décembre, une grosse pluie d’ouest, il en faudrait plus pour empêcher le garde-chasse de garder depuis sa fenêtre et le baron de galoper. Grégoire bouchonnera le cheval à son retour. C’est le seul qui approche encore le maître, le seul à recevoir un mot, une gratification.
La sortie à cheval s’éternise. D’habitude, cela ne prend pas plus de deux heures. Voilà trois heures qu’on a entendu le pas de l’isabelle. Puisqu’on en est à ne plus se parler, on ne va pas se soucier d’une heure de plus, une heure de moins. Tout de même, cela manque, les usages, même un peu haineux. Grégoire est impatient, c’est lui qui doit récupérer l’animal en sueur au pied des marches, et tout fumant ; un bon moment de sa journée. Il a ses responsabilités, les chiens, le cheval, il se sent de plus en plus l’homme important du château. Son père le traite encore en morveux, l’enfant lui en veut un peu. Il ne voit pas ce qu’on a à reprocher au baron de l’Aubépine. Tu comprendras un jour. Fais ton travail, mais n’en rajoute pas. Je te vois de loin, tu fais trop le valet d’écurie, ce n’est pas d’un Lambert. En attendant, pas moyen de faire le valet, au lit, c’est l’heure, un morveux de dix ans. Mais si le maître revient tard, vous n’oublierez pas de me réveiller ?
Si ça se trouve, il est parti. Si ça se trouve, il les laisse en plan comme en 48, comme en 51. Le voilà en route pour Paris. Peut-être qu’une nouvelle révolution se fait. L’empereur est déchu et ils n’en savent rien. Victor Hugo est rentré en France et ils n’en savent rien. Leur Ouest est si loin du monde. Tant mieux, ils n’en seront que plus à l’aise, maîtres du domaine. Sans argent, mais il sera temps d’aviser. Les terres n’ont jamais été plus giboyeuses. Oui, mais s’il n’est pas parti faire la révolution ? Si ça se trouve, c’est aujourd’hui qu’il va nous ramener son nouveau garde. Oui, ce doit être cela. Voyons, Lambert, aucun garde raisonnable n’entrerait dans une nouvelle place à une heure pareille.
Les chiens se lèvent, dans la nuit, le Rajah gronde. Lambert décroche le fusil, le fouet. Le temps d’enfiler ses bottes, le rôdeur, ou une bête égarée, aura déguerpi. Pas de cavalcade, pas d’isabelle, pas de baron ; à des trois heures ; s’il n’est pas à Paris, s’il n’est pas en discussion avec un autre garde, il aura levé une mauvaise fille dans une maison, on s’en moque. Du moment qu’il ne nous la ramène pas. Du moment qu’il ne la course pas toute nue dans nos corridors. Du moment qu’il ne lui ouvre pas la gorge. Du moment qu’il ne nous fait pas de mal.
Le coup de midi, ils ont une visite, M. Julien, le maire en personne, ce n’est pas habituel. Il s’inquiète : Voyez-vous, Lambert, Judée que voilà a trouvé ce cheval dans une de ses pâtures. Il paraît que c’est celui de M. le baron. Le paysan détache le cheval de la carriole. Reconnaissez-vous formellement l’animal ? Grégoire crie que oui, c’est bien lui, il le connaît mieux que personne, et regardez la selle et les étriers, c’est lui qui les a réglés. Bien, et le cavalier est-il visible ? Pas rentré d’hier soir. D’hier soir ? Avez-vous idée de l’endroit où il se rendait ? Personne n’a jamais idée de l’endroit où va le baron de l’Aubépine. Que faut-il en conclure ? Pas de mystère, au train où il mène les chevaux, à des heures tardives, s’il n’a pas crevé sa monture sous lui, comme l’autre fois, c’est qu’une branche l’aura désarçonné. Il se traîne dans un sous-bois, avec une patte cassée. Je lui ai toujours dit, monsieur, on ne mène pas un cheval comme vous faites.
Il a sans doute tort avec les chevaux, comme il a tort avec les hommes ; le bourg ne l’aime pas ; les autorités préféreraient avoir une autre sorte de châtelain sur le territoire de la commune, surtout quand on songe au père du baron ; mais, bon, nous n’allons pas le laisser gémir dans un fossé, après déjà toute une nuit de décembre sans secours. M. Julien ordonne une battue sur le domaine, pour commencer. C’est une propriété privée, mais en l’absence du propriétaire, cas de force majeure, je prends ça sous mon bonnet. Réunissez vos fermiers, Harlou du Bas-Blanc, Gerzeau du Clos-Morin, Fleuriel de la Garde-Champdieu, mettez-vous à leur tête, Lambert. Menez vos chiens. Un chasseur comme vous, cela ne fera pas un pli. Et s’il n’est pas sur le domaine, nous étendrons nos recherches. Je me joindrai à vous avec d’autres hommes du bourg. Nous demanderons la troupe. Nous le sortirons de là, comptez sur moi.
Des soldats de ligne de l’Empire pour sauver le baron de l’Aubépine, pense Lambert, ce serait le dernier déshonneur. C’est égal. Si on veut l’éviter, faut se presser un peu. C’est beaucoup de temps perdu, rassembler des hommes. Surtout quand on sait de quels hommes il s’agit. Les chiens suffiraient.
Ils sont regroupés. Faut pas lambiner, en décembre, le jour manque vite, faut pas. Tous portent un bâton, ils se déploient à partir du château. Grégoire veut en être. Il en sera. Magdeleine sort de son trou, la première fois depuis longtemps. Lambert la regarde bien en face, qu’est-ce que tu veux ? Elle demande à les suivre. Ils en font une tête. Ils n’ont pas besoin de fille pour une battue. On n’a jamais vu ça. Elle insiste. Lambert est gêné. Depuis le temps qu’il chasse avec Magdeleine, ses neuf ans, il sait qu’elle a un nez comme deux chiens. Mais devant les autres… avoir l’air d’être mené par une gamine. Il lui dit de rester avec sa mère et le Rajah. Les autres s’éloignent, il revient, un remords, sa petite fille tout de même. Il ne sait pas ce qu’elle a fait ou pas fait, ça n’a plus d’importance : Attends de ne plus entendre tous ces chasseurs à la manque. Retrouve-moi à l’étang, avec le Rajah. Tiens-le bien pour le moment.
Lambert garde la meute en laisse, il ne s’agit pas de lever toutes les bêtes de la forêt. On se met sur les traces du cheval. De l’humide, de la boue, on n’en a pas manqué ces derniers jours. Les empreintes des sabots sont nettes, on les suivra, pourvu que les crétins de la battue restent en arrière et ne défoncent pas le terrain comme des laboureurs qu’ils sont. Suivre les pas de l’isabelle, ce serait trop facile. Les traces se croisent au nord, comme si le baron était revenu sur ses pas ; comme s’il avait couru dans tous les sens. C’est bien de lui. Un malade, rien d’autre qu’un malade. Il court pour courir. Il ne sait pas ce qu’il veut. Il est possible aussi que les traces de plusieurs jours se mêlent.
Les chiens s’arrêtent de brailler et tirent dans toutes les directions. Lambert les lâche, pour voir. Ils se dispersent, ce n’est pas de la belle chasse. Les hommes de la battue se tiennent autour de Lambert. Ils font les fiers : pas un creux ne leur a échappé, est, nord, ouest. Mais plus au sud ? Aucune empreinte fraîche de sabots au sud. Justement, c’est peut-être par là qu’il faudrait voir, dit Fleuriel, même si on n’a pas de raison. Le cheval a couru tout seul, c’est pour ça que les traces se mélangent. Un cheval sans cavalier, le baron est tombé dès le début. Il sera tout près du château et au sud. C’est un malin, Fleuriel. Les autres l’approuvent. C’est ça, dit Lambert. Mais si le baron était tombé si près du château, l’isabelle serait rentré tout droit à l’écurie. Au lieu de quoi on le retrouve dans une pâture nord ou nord-est. Tu raisonnes bien aussi, Lambert, disent les autres. Fleuriel le prend mal : Tu raisonnes surtout comme tes chiens. Et où nous mènent-ils, tes chiens ? Dans trois directions à la fois. Faut croire que monsieur le baron est un vrai diable, s’il se promène dans trois endroits à la fois. Ou que tes chiens sont mal dressés.
Mal dressés, mes chiens ? Si je te les mets au cul, Fleuriel, tu sentiras s’ils sont mal dressés.
C’est ce qu’on verra, dit Fleuriel. Tiens, regarde plutôt qui se présente derrière les arbres. Encore un que tes chiens n’ont pas senti arriver. Ce serait-y monsieur le baron en personne ?
Fleuriel peut rire, il en rajoute même : Mais non, c’est une fille. Manquait plus que ça. La fille Magdeleine et des chiens perdus, on est bien montés pour retrouver notre baron.
Lambert soupèse son bâton dans la main gauche et son fouet dans la droite. Il ne l’a jamais aimé ce Fleuriel. Si les autres n’étaient pas là, il lui caresserait l’arrière des oreilles : Écoute, Fleuriel, puisqu’on en est là, mène la battue. On verra bien qui de nous deux mettra la main sur le baron. Descends au sud avec Gerzeau et Harlou. Je ne te propose pas mes chiens, tu n’en voudrais pas. Ni la fille. Ni le fils. Tu rigolerais trop dans les fossés. Ce serait pas du travail.
Ils se séparent avec des mots en dessous. Lambert attend que les autres soient loin. Il crache un grand coup. On est entre nous, les enfants. On n’a pas encore fait le tour de l’étang. Pour moi, le maître est venu à l’étang. Faut partir de là. Faut rassembler les bêtes. Faut plus suivre les traces du cheval, faut plus. C’est l’homme qu’il faut sentir à présent. Il est là, il nous promène.
Grégoire ne comprend pas comment un homme avec une jambe cassée pourrait les promener. Il ne s’est pas cassé la jambe, Grégoire. On a cherché partout où il pouvait être. Fleuriel est un imbécile, le baron ne va presque jamais au sud. Il est par là et, si on ne le trouve pas, c’est qu’il se déplace. Il se fout de nous. C’est tout ce qu’il lui reste.
Grégoire ne voit toujours pas pourquoi le baron se foutrait d’eux et de cette manière.
Je ne dis pas qu’il n’est pas tombé de cheval, dit Lambert, mais je dis qu’il n’a pas envie de nous revenir. Il n’a pas envie qu’on le retrouve, nous. Qu’on le soigne, nous. Il en a accumulé sur le cœur, il aimerait bien qu’on paye un peu. J’ai dans l’idée qu’il a voulu me trouver un remplaçant, et ça ne s’est pas fait, avec sa sale réputation, il est coincé, obligé de nous garder pour l’instant, et ça ne lui plaît pas. Et puisqu’il ne sait plus comment nous mettre dehors, tout ce qui lui fera encore plaisir, c’est de nous causer des ennuis. Il voudrait bien nous faire encore plus de mal. Il a déjà commencé. Il croit qu’on va se laisser faire peut-être. Je vous le dis, les enfants, il ne nous fera pas d’ennuis trop longtemps. Qu’il en profite encore un peu, à nous faire courir derrière lui. Qu’il rigole. Il rigolera moins quand on le ramènera au château. Voilà ce que je dis. Et je suis sûr qu’il n’est pas sorti du domaine. C’est républicain et rouge et tout ce que tu voudras, mais c’est de l’aristocrate avant tout, cela reste attaché à sa terre. Il ne la quittera pas. Voilà encore ce que je dis.
L’après-midi s’en va, on n’y verra bientôt plus assez. Les bêtes ont commencé à se déchirer aux haies. Des oreilles suppurent, des filets de sang descendent sur le blanc des robes. Des chiens ont commencé à se distraire : suivre la piste du vrai gibier, ils sont faits pour ça. Quelques-uns sont tombés dans des bourbiers. Une patte tordue. D’autres, des ronces leur pendent aux babines ou aux mamelles. La meute tourne, halète, elle ne sait plus où aller. Il ne faudrait pas donner raison au Fleuriel. Les chiens sont revenus de la lande, au-delà de l’étang, ils se regroupent d’eux-mêmes. Ils piétinent. L’étang, dit Magdeleine, ce n’était pas une si bonne idée. Voilà qu’elle s’y met, elle aussi, Mademoiselle qui sait mieux que son père. Au moins, c’est mieux de la voir comme ça, plutôt que muette au coin de la cheminée.
Magdeleine n’en peut plus de tenir le Rajah. Il tire fort depuis un moment, il se dresse sur ses pattes arrière. On dirait bien qu’il a senti le baron. C’est lui qui a le plus son odeur dans le nez. Des semaines à le renifler, on ne trompe pas un Rajah. Un coup sec, il s’échappe. Faut pas le perdre, surtout, faut pas. Ha, les chiens, derrière le Rajah. Si on ne peut pas suivre un homme, on peut suivre un autre chien. Ha, les chiens, ha ! Ils se déploient, le demi-cercle, du sérieux, aboyant, se répondant, relançant, oubliant les ronces, s’enfonçant au plus épais du bois, le sud de l’étang, d’abord, et infléchissant leur course à l’ouest. Lambert les suit à l’oreille. Faudrait pas qu’ils aient levé un sanglier. Il a pris la peine de leur expliquer pourtant. Ils ont bien compris, allez. Les aboiements s’éloignent, les bêtes vont trop vite à présent. Ou Lambert a perdu sa jeunesse. Ses jambes ne suivent plus, le souffle se raccourcit. Il s’arrête. Il ne devrait pas. Où es-tu, Magdeleine ? Où es-tu, Grégoire ? Faites attention à vous, si vous tombez sur lui. Il est mauvais, quand il veut. Il ne s’agit pas de se perdre tous les uns après les autres, dans ces bois, avec la nuit qui vient. S’il faut faire des battues pour ceux de la battue, on fera rigoler Fleuriel et tous les autres. Ils doivent avoir regagné leur ferme, à l’heure qu’il est. Ils font tremper un morceau de lard dans la soupe. Ils se foutent de nous.
Voilà qu’il entend les chiens derrière lui à présent. Cela ne tourne plus rond, Lambert, tu ne sais plus ta forêt. Il arrête de respirer, pour écouter. D’autres voix, ce ne sont pas ses chiens. Le maire a promis de venir avec d’autres hommes du bourg. De quoi se mêle-t-il ? Ils nous poussent leurs chiens au cul, on ne s’y retrouvera bientôt plus. Lambert retrouve une allée, ce sont ses arbres, personne ne peut l’égaler dans ses bois. Il ne se laissera pas rattraper par un maire et ses galeux. C’est par là… la voix de ses chiens, c’est autre chose, tout devant. Et elle enfle, la voix de ses chiens, pas seulement parce qu’il se rapproche d’eux. Elle enfle, parce qu’ils l’appellent, lui, Lambert. Ils ont quelque chose à lui montrer, quand ils gueulent pareillement. À l’oreille, cela se passe pas loin du Coin-Malefort. Ils y sont pourtant passés une fois dans l’après-midi. C’est bien ce que je disais, l’homme se déplace. S’il est au Coin-Malefort, c’est tout de même curieux. Il se met à découvert. Ce coin n’est pas un coin, c’est même tout le contraire. Le baron n’en veut plus, il était temps. Il nous a fait marcher. Des heures, et même des années qu’il nous fait marcher. Il nous brouille la cervelle. Et on est là pour lui sauver la mise, comme toujours. Avec tout ce qu’il a fait. Cette femme, Berthe François, ces filles de n’importe où, ce Cachan, ceux qu’on ne sait pas peut-être. Et Magdeleine aussi. Et ses caprices et ses revirements et ses enfantillages, toutes ces années. Et on viendrait lui sauver la mise une dernière fois ? Le baron attend Lambert au Coin-Malefort, c’est certain. Une vieille habitude, ils se sont toujours attendus au Coin-Malefort quand ils avaient à se causer. Il secoue son gros corps, le Coin-Malefort, le Coin-Malefort. Un bourbier, s’agit pas d’y laisser une botte. La voix des chiens, leur chanson de fin de chasse, au Coin-Malefort, au Coin-Malefort. Nous y sommes.
À partir de là, c’est la confusion.
M. de l’Aubépine a perdu beaucoup de sang déjà. C’est le visage qui a pris, le cou surtout, une vilaine entaille, une branche bien épaisse prise à la vitesse du galop, sûrement, de quoi perdre la tête dans la nuit, si le baron a jamais eu sa tête. Les chiens arrivent sur lui. Des heures qu’ils courent derrière une bête impossible ; elle est là, la drôle de bête ; la faim ; le sang tout frais, l’odeur du sang qui finit de s’écouler du cou ; des furieux, ils ont sauté sur le corps de M. de l’Aubépine. Peut-être qu’il a bougé encore. Les chiens lui tirent les jambes, excités comme jamais. Ils y mettent les crocs, on ne peut pas dire. On les laisserait faire, ils le déchiquetteraient, le baron. Ils s’empilent sur lui, des furieux, des furieux, des joyeux, belle chasse à la fin, fiers de montrer leur travail à leur maître. Lambert dira tout à l’heure les avoir séparés du corps à coups de fouet. Des minutes avant de remettre de l’ordre dans la meute, au fouet, au fouet. Ils ne se sentaient plus, le sang, des furieux, des furieux. C’est seulement après les avoir attachés qu’il a pu accéder au corps. Pas joli joli, c’est tout ce que Lambert a répété devant le maire et même devant sa famille.
Seulement ce n’est pas comme ça que Magdeleine a vu la scène. Lambert ne sait pas qu’elle est arrivée avant lui. Le Rajah s’est échappé un moment, c’est vrai, sentant la piste le premier, mais tout bâtard de chien-loup et de molosse qu’il est, c’est une bête de première finesse, alors il est revenu la chercher, sa Magdeleine, c’est bien lui, ça, il ne l’a jamais laissée toute seule, à l’école, et quand elle allait se sauver avec Mlle Berthe. Là encore, il l’attend, il l’entraîne. En chemin, le limier de la meute tombe à son tour sur la voie ; ils s’y mettent tous ; le Rajah devant. Magdeleine ne le lâche plus, elle court, comme elle n’a jamais couru. Elle y est, au Coin-Malefort. Il ne fait plus si clair. Les allées se croisent, là, et, sur un talus, un peu à l’écart, une masse grise affalée. La tête balle un peu. Les abois se rapprochent, il serait bien temps de rompre les chiens. Elle crie à son père de le faire, même si elle ne le voit pas. Il ne l’entend pas, il est encore trop loin. Le corps se tourne vers le Rajah, la tête se lève vers Magdeleine. Elle ne sait pas s’il l’a regardée, ni s’il est encore capable de voir. Elle repense seulement à sa honte. Ce regard d’homme sur elle, elle n’en veut plus. Elle serre son col. Elle ne se sent pas le courage de se retrouver en face de lui. Il vaut mieux attendre à l’écart, son père saura quoi faire.
Elle attrape le Rajah par la peau du cou. Il est trois fois fort comme elle. S’il veut aller sentir le blessé, il ira sentir le blessé. Il comprend, c’est le Rajah, il se laisse tirer en arrière, jusqu’à la lisière de la clairière. Les autres chiens sont déjà au milieu, ils se trémoussent, ils se bousculent, le grand affolement, des bêtes à belle gorge. Et derrière, la grosse voix de Lambert, son père. Il va rompre les chiens, pense Magdeleine. Il ne rompt pas les chiens. Là où elle est, elle ne le voit pas bien, elle entend seulement sa voix grondeuse, basse, et qui vous remplit une forêt.
Il gueule. Mais qu’est-ce qu’il gueule ? Il gueule : À la mort, chiens, à la mort. Et encore : Chiens, à la mort, chiens, à la mort. Après quoi, c’est la plus grande mêlée. Elle ne sait plus rien. Cela dure. À la mort, chiens, à la mort, à la mort. À la fin, Grégoire tombe sur Magdeleine, il appelle son père. Lambert croit qu’ils viennent d’arriver. Il leur demande de l’aider à reprendre les chiens. Ils ont le plus grand mal. Quand c’est fait, Lambert s’approche, et il écarte Magdeleine et Grégoire, pas joli joli. La meute continue à hurler, d’autres chiens appellent au loin. Ils sont là dans le quart d’heure, avec le maire et des paysans. Lambert finit d’attacher ses bêtes à un arbre. Les nouveaux venus regardent vite, ils s’éloignent aussi vite. Ils ont des haut-le-cœur. Pas joli joli, vraiment, comment mettre un homme dans cet état ? Les chiens ? Tenez-les bien, Lambert. Personne n’ose les approcher. Ils tirent. Il faut donner du fouet et salement. Les hommes ébauchent une civière avec de grosses branches, on sacrifie des vêtements pour couvrir le mort. On le ramène au château. Ça fait une drôle de procession, avec le chant des bêtes. Pas la peine de le déposer dans sa chambre, dans l’état où il est. Dans la remise, cela ira bien.
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Les Lambert se taisent chez eux, la soupe fume pour rien. Faut bien manger pourtant. Ils mangent. Lambert cherche des mots, des grands de préférence. À la fin, il dit que tout est bien. C’est la justice. En homme de son temps, il prononce le mot justice avec une majuscule. C’est une réparation des injustices. Un homme fait du mal, il doit racheter, c’est tout simple. Magdeleine lève la tête, simple, simple… Surtout qu’elle ne dise pas ce qu’elle pense. Que c’est trop tard. Que la Justice aurait dû passer le premier jour. Que son père ne s’en est pas beaucoup soucié, jusqu’ici, de la Justice. Qu’il s’y met maintenant parce qu’il sentait que son temps au domaine était compté : convaincu qu’un autre garde-chasse allait bientôt être engagé à sa place. Trop tard, la Justice. Voilà la vérité, ce qu’elle devrait dire, ce que disent ses yeux. Oui, mais les enfants ne parlent pas à table. Surtout, elle est elle-même toute mélangée : écœurée, ça oui, mais, dans les profondeurs, presque satisfaite. Il lui vient de grands mots, comme son père : le châtiment… Il n’obligera plus aucune femme à arracher ses vêtements… Mlle Berthe peut dormir tranquille… Les Lambert, eux, n’ont pas sommeil. Faut se coucher pourtant. Ils se couchent. Grégoire parle tout bas à sa grande sœur. Des regrets. Il l’aimait bien, lui, le baron, son cheval, ses petites pièces. Et puis, il voit bien ce qui ne va pas dans tout ça : Qu’est-ce qu’on va devenir, maintenant, nous autres ? Est-ce qu’on pourra rester chez nous ?
Ce n’est pas le moment, Grégoire. Dire qu’ils ont préféré se taire sur le compte de leur maître pour ne pas partir. Et qu’ils vont devoir s’en aller parce qu’ils n’ont rien dit. Est-ce que cela aussi fait partie de la Justice ? Tais-toi, Grégoire. Dors. Facile à dire. Va dormir avec les chiens qui n’arrêtent pas de gueuler au chenil. Font-ils un vacarme, les chiens. Ils sentent le baron couché dans la remise, aucun doute. Lambert est allé les voir deux fois. Rien ne les calme, même le fouet. C’est triste, la justice.
M. Julien, le maire, est revenu au domaine, le coup de midi, son heure. On ne l’a jamais tant vu. Il n’arrive pas tout seul. Il amène des autorités. Le curé, on le reconnaît bien. Mais les autres ? On s’y perd, entre un médecin de la ville, un commissaire, un juge, des assesseurs. Les représentants de l’Empire se déplacent pour le baron de l’Aubépine des Perrières, un ami de la république sociale, pour ainsi dire un rouge. C’est drôle, la Justice. Ils veulent savoir si le mort bougeait encore avant l’arrivée des chiens. Quelle importance ? demande Lambert. S’il n’a pas pu rentrer tout seul du Coin-Malefort, c’est qu’il était fichu. Lui, Lambert n’a pas besoin d’une matinée pour y aller et en revenir. Ce garde-chasse est un peu brusque. Il a du bon sens, notez. Quelqu’un avait-il des raisons de lui en vouloir ? Si on réfléchit bien, personne ne l’aimait vraiment, ce baron, un solitaire, toute société lui pesait. Et puis, il se dit qu’il revient d’Angleterre, qu’il a rencontré des étrangers, peut-être des ennemis de la France. Confirmez-vous, Lambert ? Harlou s’est répandu. C’est bien lui. Lambert ne confirme rien, il dit que son maître ne se confiait pas. Ce pourrait aussi bien être un rôdeur. Disons un rôdeur. C’est très bien, un rôdeur. Nos bois ne sont pas toujours sûrs, malgré les efforts de l’Empire. Un rôdeur le fait tomber de cheval, le blesse et le dépouille. Oui, oui, cherchez de ce côté, un rôdeur.
Reste la question des chiens. C’est singulier, cet acharnement des chiens sur un homme, leur maître qui plus est. Des bêtes de chasse comme celles-là peuvent-elles s’en prendre à l’homme, comme si c’était un cerf acculé dans un bourbier ? Le sang, dit Lambert, la preuve que le baron avait déjà perdu son sang. Je ne vois rien d’autre pour les exciter pareillement.
Oui, mais leur maître tout de même ?
Leur maître, parlons-en. Il ne les aimait guère. En retour, ils ne l’aimaient pas non plus.
Comment ? Même ses chiens ?
Leur seul maître, c’est moi.
Attention, Lambert. Ne va pas te vanter. Le moins tu en dis, le moins ça te retombe dessus. Là, les autorités posent un drôle de regard sur le garde-chasse. Retenir ses chiens ? Les attacher quand il le faut ?
Une battue, vous comprenez, on allait au plus large. Après, il était trop tard, ils étaient dessus. Le sang, l’excitation du sang, l’esprit de la meute. On les a repris au fouet, le plus vite qu’on a pu, monsieur le maire m’est témoin. Quand il est arrivé, je les tenais de nouveau. Le mal était fait. Pas joli joli. Mais tout est venu du premier sang, le sang appelle le sang.
C’est bien ça, l’ennui, selon M. Julien. Ce qui l’inquiète comme représentant suprême de la commune. L’histoire a fait le tour du pays. Les habitants ont peur. Voilà des bêtes qui ont tâté d’une autre chair, la chair, l’humaine. Elles y ont pris goût, peut-être. Elles sont devenues autre chose que des chiens. Si Lambert les lâche encore sur le domaine, qui sait si elles ne chercheront pas l’homme ? Le sang de l’homme, la chair de l’homme. Y compris hors de leur territoire habituel. Si Lambert ne les tient pas. La chair humaine, cela vous fait oublier tout dressage. Écoutez-les encore dans leur chenil. Qui oserait s’en approcher ? La sauvagerie est revenue dans notre Ouest, malgré tous les efforts de l’Empire. Le maire doit protection à ses administrés. Les représentants de l’Empire l’approuvent. Au fond, le baron, ils s’en moquent. Un déplorable accident, répètent-ils après Lambert, une chute de cheval, peut-être provoquée par un rôdeur, c’est probable, ce ne sera pas le premier châtelain à périr d’une chute de cheval et de la main d’un rôdeur. Faire enlever le corps, honneurs funèbres, caveau familial, près de ses parents, la routine.
Mais les chiens, ils ne sont venus que pour les chiens. M. Julien annonce à Lambert qu’il va faire abattre la meute. La troupe a été prévenue. On enverra une escouade avant le soir. La population l’exige. Comme on la comprend. Nous vivons dans la Civilisation, l’Empire est le garant de la Civilisation. On ne peut pas laisser des hordes de chiens, revenus à l’état de loup peut-être, semer la terreur sur nos terres de l’Ouest. Vous comprenez ?
Cette fois, Lambert se fâche. La troupe pour fusiller ses chiens ? Cela ne tient pas debout. Les chiens sautent sur le dos des sangliers, on leur en jette des morceaux pour récompense. Il n’y a pas de chair humaine qui tienne. C’est le même sang, la même viande. Le curé proteste. L’homme tout de même, à l’image de Dieu. Sans doute le baron n’a-t-il pas manifesté envers l’Église les mêmes sentiments que son père. Le pécheur n’en est pas moins un fils de Dieu, créé à Son image. Lambert ne veut rien entendre. Personne ne touchera à ses chiens de chasse. Si on ne veut pas les laisser vaguer dans les bois, il les tiendra. Tout le monde sera content.
Le maire le laisse aller au bout de sa colère. C’est un caractère, ce Lambert, dit-il aux représentants de l’Empire, mais le meilleur homme qui soit. Allons, Lambert, soyez raisonnable. Vous voyez bien que vous n’y couperez pas.
Lambert cherche les grands mots. La Justice. La justice pour ses chiens, non, ça ne va plus. Elle est abominable, la justice. Tout ce qu’il trouve à dire, c’est qu’il faudra le tuer d’abord, lui, Lambert. Le maire fait l’homme patient. Ce garde-chasse est un peu brusque, mais le meilleur garçon qui soit. Il y viendra, allez. Il suffit de se faire à l’idée. Ce ne sont que des animaux, après tout. Et puis, l’intérêt suprême de la commune commande tout.
Ils discutent, des quarts d’heure entiers, dans la cour et dans le froid. Décembre, le temps tourne au sec. Les représentants voudraient bien se réchauffer au château ou même dans le pavillon du garde-chasse, autour d’un petit quelque chose. Pas question, le maître aujourd’hui, c’est Lambert, il s’enfonce sa casquette de cuir sur les yeux, il prend son air le plus obtus. Je ne céderai pas. Oui, mais les autres non plus n’ont pas l’intention de partir avant d’avoir obtenu ce qu’ils veulent. Et s’ils ne l’obtiennent pas comme ils l’espéraient, en bonne entente avec un homme estimé dans les alentours, ils seront contraints de faire usage de la force. Est-ce cela que veut Lambert ? La troupe est en chemin, à l’heure qu’il est. On ne l’arrêtera pas. Elle aura des ordres, au nom de l’Empereur Napoléon III. Et si Lambert s’oppose à la force, la force s’exercera contre lui, les grands moyens. M. de l’Aubépine avait donc une opinion exacte de ce Napoléon.
Puisque c’est comme ça… dit Lambert. Et il ne dit plus rien d’autre. Puisque c’est comme ça. Les autorités se congratulent. Allons, un homme raisonnable… À l’amiable… Un bon garçon, je vous l’avais bien dit… Je ne voulais pas le brusquer… La paix sera préservée entre les villageois. L’ordre rétabli. Eux aussi aiment les majuscules. Ils prononcent : la Paix, l’Ordre. Le juge (ou le commissaire) ajoute que c’est une question de Justice. Elle est dégoûtante, votre Justice.
Lambert rentre chez lui. Puisque c’est comme ça. Il ressort, un fusil sur le bras droit, un autre en bandoulière. Puisque c’est comme ça. Les représentants reculent. Ils regardent vers l’entrée du parc. L’escouade attendue devrait déjà être là. Elle ne s’est tout de même pas perdue dans les bois. Lambert passe au large sans regarder les hommes de la Paix, de l’Ordre et de la Justice. Ça va mieux. Il faudrait juste l’empêcher de se faire du mal. Le curé rappelle qu’attenter à sa propre vie est un des péchés les plus graves. Puisque c’est comme ça.
Puisque c’est comme ça, je préfère le faire moi-même. Lambert est au milieu de ses chiens, ils sautent dans tous les sens depuis hier, jamais apaisés, gueulant, gueulant. Il les caresse, l’un derrière l’autre, le sommet d’un crâne, un museau mouillé, une échine. Ils gueulent encore plus fort, les meilleurs du pays, à vous retourner une forêt. Il les aime mieux que tous les hommes. Regardez-les, est-ce que ce sont des loups ? Des sauvages ? Là, là, mes tout beaux, calme, calme, mes tout beaux, mes mieux aimés, calme. Il ressort pour se poster à la barrière du chenil. Il ajuste le limier de meute. Au moins, ce sera du travail propre. Il en restait douze, adieu. Du travail propre, adieu. Les derniers se sont réfugiés au fond du chenil. Il faut rentrer, les tenir au bout du fusil, adieu. Douze, cela ne finit pas. Il n’y aura plus d’autre chasse, adieu. C’est fini. Il ne pleure pas ; garder son air de brute ; il repasse devant les autorités : Maintenant qu’on ne me demande plus rien.
Il en reste un, dit le juge (ou le commissaire). Il montre le Rajah tendu au bout de sa chaîne, près de la maison des Lambert, debout sur ses pattes arrière, s’étranglant, hurlant à la mort pour ses congénères. Il a tout compris, lui, le plus intelligent de tous, il sent qu’on lui veut du mal.
Celui-là, dit Magdeleine, n’a pas participé à la curée. Je l’ai toujours tenu. Il n’est pas de la meute.
Le maire consulte. Il a bien vu le Rajah sur les lieux. Il ne peut assurer qu’il était attaché. C’est le plus gros de tous, le plus impressionnant. Il est légitime de lui faire subir le même sort, pour rassurer la population.
Il faut sauver le Rajah, pense Magdeleine. Elle va leur montrer que c’est une bonne bête. Elle se frotte à lui, elle lui tire les babines, elle rappelle que le bourg entier l’a vu couché à la porte de l’école, du temps où il l’accompagnait, où il la protégeait. Un vieux chien, à présent. Le Rajah se dresse, son habitude, il pose ses pattes sur les épaules de Magdeleine, moins souplement qu’autrefois. Mais il a toujours sa bonne grosse langue. Il glisse son museau sous le bras de Magdeleine. Il fouille. De la bonne amitié. Il saute un peu sur place, au bout de sa chaîne, pour ne pas retomber. Il lèche la cicatrice qu’il lui a faite l’autre année. Personne ne le sait. Regardez cette bonne bête. Ils dansent tous les deux, Magdeleine, le Rajah, ils dansent, ils sont beaux. Les autorités se consultent encore. Pour celui-là, qu’on promette de le garder attaché au château. La Justice tolère les accommodements.
La troupe finit par arriver. On lui fait creuser une fosse pour les chiens. Cela au moins sera épargné à Lambert. La cérémonie religieuse pour le châtelain, il ne s’y rendra pas non plus. Qu’on ne lui demande plus rien. Et puis c’est faire injure aux convictions du baron. On fait ce qu’on veut des morts, c’est dégoûtant. Magdeleine refuse de s’y rendre aussi. Son père la regarde en dessous. C’est donc bien vrai alors ? Il commençait à se dire que tout cela n’avait pas eu lieu. C’est une tristesse de plus. Le banc des l’Aubépine, vide depuis le temps des parents, est occupé, pour l’occasion, par Eugénie et Grégoire. Le curé fait des grandes phrases, avec des majuscules partout. Le Pauvre Pécheur rentre dans le Berceau de ses Pères et prend sa place près du Père. Eugénie trouve que c’est bien comme ça.
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Les Lambert se sentent entre deux mondes à présent et entre deux époques. Ils devraient être contents : les héritiers de M. de l’Aubépine, des cousins avec lesquels il avait rompu depuis bien longtemps, leur demandent de rester encore un peu, le temps que la succession s’organise. Et ils leur payent leurs gages. Mais Lambert, sans ses bêtes, cela ne lui dit plus rien. Le garde-chasse n’a plus envie de garder. Il laisse les friches s’installer avec le printemps ; les allées sont mangées d’herbe. Il ne veut même pas aller y voir. Sa seule promenade, le chenil, aller et retour.
Les cousins parisiens visitent rapidement ce bien qui leur tombe dessus : ils ne veulent surtout pas s’installer dans un pays pareil, trop enfoncé dans les profondeurs de l’Ouest, disent-ils. Ce n’est pas une vie pour eux.
Le domaine est mis en vente. On demande à Lambert de faire un effort d’entretien, histoire de ne pas décourager les acheteurs. Qu’on ne lui demande plus rien. On lui fait miroiter que peut-être de nouveaux propriétaires accepteraient de le garder sur les terres, avec sa famille. Il s’en moque. Eugénie s’use la santé pour préserver une apparence : aérer, chauffer, gratter, faire reluire. Elle essaie de secouer son mari : Enfin quoi ? Lambert, te voilà presque aussi mélancolique que le baron. Cela ne devrait pas être… Un garde comme toi… Tu n’as jamais voulu parler contre le maître pour demeurer. Maintenant que nous avons un petit espoir de rester, en faisant tout beau, tu veux partir. Lambert est un homme désintéressé au fond. Il n’a vraiment tenu à sa place que pour ses chiens. D’ailleurs, le dernier qui restait, le vieux Rajah, a bien senti qu’il n’avait plus rien à attendre du domaine, lui non plus. On l’a trouvé mort au bout de sa chaîne à la fin de l’hiver, amaigri, ayant perdu toute sa musculature, à force de rester attaché, selon les consignes des autorités. Ce n’était plus le Rajah : il n’a pas fait un bruit pour s’en aller, même pas un râle dans la nuit. C’est Grégoire qui a prolongé la fosse. Lambert n’aurait pas eu le cœur à faire ça. On a même l’impression qu’il a fait semblant de ne rien savoir.
C’est vers ce moment qu’il a ses premiers cauchemars, puis ce ne sont plus seulement des cauchemars, ou alors éveillés : il entend la meute revenir, il est bien le seul à l’entendre, elle hurle dehors, elle réclame son gibier, du sang, du sang d’homme. Il se barricade dans son pavillon de garde. Il est terrorisé. Il demande qu’Eugénie les chasse. Il va crier après ses chiens, comme ça, jusqu’à la fin de sa vie.
Avec ce qui s’est passé en décembre, ce qui s’en dit dans les alentours, grossi de semaine en semaine, les acheteurs font les difficiles. C’est comme la maison d’un pendu. Ils veulent savoir si, des fois, le baron ne se serait pas mis à hanter sa demeure. C’est bien possible, dit Lambert. Mais faut pas m’en demander plus, faut pas. Le notaire demande à Lambert de ne pas se montrer aux visiteurs qu’il amène, pour ne pas casser la vente. Le prix est déjà tombé. Des bourgeois finissent par se décider. Des gens qui tiennent de grands ateliers de tissage du côté de l’est. Ils ont pris leurs renseignements. Lambert, ce qu’on commence à raconter sur son compte, l’histoire de ses chiens surtout, cela ne les met pas en confiance. Ils annoncent qu’ils mettront des gens à eux. Du neuf, c’est mieux.
Les Lambert sont retournés au bureau de placement. Si on cherche une place dans une maison bourgeoise, rien de plus simple. Eugénie trouve rapidement un engagement de cuisinière à la ville, chez un médecin. C’est elle qui sera chargée de nourrir son mari, il ne veut plus rien faire, c’en est une pitié. Elle prendra sa place le 1er juin, quand les nouveaux propriétaires s’installeront.
À la mi-mai, voilà un cabriolet, c’est Duplessis. On ne l’a pas vu depuis l’an passé. Il n’en revient pas de ce qu’on lui raconte. Il ignorait que le voyage à Guernesey n’avait pas eu lieu. Ses intermédiaires ne lui en ont rien dit. Cela ne devait pas être bien important pour Victor Hugo. D’ailleurs il n’a pas de nouvelle lettre à transmettre. Non, s’il a fait le détour, c’est pour une autre raison : le baron lui avait passé commande d’un de ces appareils de prise de vue, n’est-ce pas ? Lambert se souvient-il ? Lui, Duplessis, avait pris un acompte, alors, parole tenue, voici l’appareil. Oui, mais l’acheteur est mort… Gardez l’acompte, dit Lambert, et vendez la boîte à un autre.
Vous ne la voulez pas, vous, Lambert ?
Je ne veux plus rien, vraiment plus rien.
Vous avez raison. Tout cela est bien triste, dit Duplessis, je n’aurais jamais cru ce que vous me racontez. Notez, c’était un curieux homme. Mais je ne le détestais pas. Tenez, Lambert, prenez un petit cigare, je crains que ce ne soit le dernier. J’avais de l’amitié pour vous aussi. J’avais même songé à vous faire un petit cadeau. Regardez. Vous vous souvenez de ces vues que nous avions prises avec le baron ? Je vous avais promis un tirage sur papier albuminé. Voici : c’est pour vous. Et pour rien. Je ne saurais plus quoi en faire.
Lambert se retrouve avec deux clichés entre les mains. Le baron, avec son calot, fier sur son perron, comme sur une barricade ; et le garde-chasse avec le Rajah dressé sur ses pattes, féroce.
Bien sûr, dit Duplessis, la qualité n’est pas fameuse, c’est un peu flou, mais le chien n’était pas prévu et il a tout mis en l’air. C’est égal, c’est tout de même un portrait de vous.
Lambert se sent tout drôle avec son papier albuminé. Il se retire chez lui et il commence à regarder et il continue, des heures et des heures à pétrir les photos. Il s’y abîme. Il a du mal à comprendre que ce qui a été avant est encore là, devant lui, le Rajah tout noir avec ses muscles. Et lui debout avec son fusil, à la lutte avec l’animal. Pourtant, il n’est pas sûr de se reconnaître ; il s’est voûté depuis, sa barbe a blanchi ; quelques mois seulement, mais il ne se sent plus le même. Malgré tout, il est là, c’est indiscutable, le temps d’avant demeure. Sur ce bout de papier, nous sommes tous encore vivants, c’est effrayant. C’est juste avant que le baron ne décide de partir pour Guernesey, cela aurait pu encore aller. Oui, mais c’est déjà après la Berthe François, cela n’allait déjà plus. C’est un curieux moment, un entre-deux, et on peut le toucher du doigt. La photo du baron lui est insoutenable, il s’en débarrasse tout de suite. Mais l’autre, il la garde, elle l’obsède, il ne comprend pas pourquoi.
Qu’est-ce que tu espères trouver là-dedans ? demande Eugénie. Aide-moi plutôt à porter cette malle.
Lambert n’aide pas, il s’est glissé dans un interstice du temps, il tient entre les doigts cette photo en noir et blanc. Il sait qu’il est devenu un autre homme.
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Vous avez terminé Ouest
François Vallejo