Ouest
Ouest
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.
Vous êtes toujours là, Lambert ? Vous êtes un homme obstiné, c’est bien, ça, nous avons besoin d’hommes comme vous. Allez rassurer la mère et l’enfant, ils n’auront plus à se plaindre de Cachan, je vous en donne ma parole.
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Le plus étonnant, c’est que M. de l’Aubépine a tenu parole, au-delà même de ce que pouvait imaginer Lambert : Eugénie a repris son ouvrage au château, après trois ou quatre jours, et les tapis, et les pavés, et la buée, et l’office, et même au-delà, pas de relâche pour la jeune accouchée. Une tâche nouvelle : servir M. de l’Aubépine à table. Plus de Cachan portant les plats depuis l’office ; il ne risquait plus d’abîmer les sauces, c’est toujours ça. Mais ça fait du travail en plus et il faut se changer à chaque fois, on ne va pas se présenter à table en tenue de cuisinière. Plus de Cachan non plus derrière elle, pour la brusquer, quand elle bat la poussière. Il ne se montre plus au chenil, avec ses airs de grand connaisseur, on ne l’aperçoit plus à l’écurie, faisant le maître des chevaux, il ne promène plus son ombre derrière le château. On dirait qu’il se cache. On est bien tranquille sans lui, Eugénie ose même emmener son Grégoire avec elle pour lui donner son content de lait entre deux cuivres à astiquer ; c’est lui qui goûte les sauces à la crème, à présent, elle lui barbouille le museau, quand la faim le fait un peu crier, prends ça en attendant, pour rire un peu, et il en redemande, le sauvage, c’est de l’onctueux, et même si ça pique un peu, il ne fait pas trop la grimace, on est bien heureux sans Cachan.
Mais il est passé où, Cachan ? Quatre, cinq jours, Eugénie ose s’approcher de sa chambre, là-haut. S’il sort, elle se sauve, il ne sort pas. Six, sept jours, elle pousse la porte, un lit de fer, un matelas nu, une pièce inhabitée, même plus une malle ; elle a tout son courage, elle ouvre l’armoire, vidée, non, pas tout à fait vidée, des souliers tout en bas, et, dans deux tiroirs un peu coincés, un gilet, des gants. Il est là, alors ? Il va la surprendre ? Elle court auprès de Lambert, plus de Cachan, parti, Cachan, mais peut-être bien encore un peu là.
Lambert attend que M. de l’Aubépine fasse son tour sur sa jument gris pommelé, il fixe son couteau de chasse, il parcourt les pièces du château, la plupart, c’est la première fois qu’il les voit. Elles sont dans le noir, à dix heures du matin, il faut s’éclairer d’un bon chandelier, passer vite d’une antichambre à un petit salon, ne pas brûler au passage, par trop de précipitation, les portières de velours vert bien pâli, ne pas s’attarder dans la plus grande chambre, la rouge sombre, toute tendue de cuir de Cordoue, celle du maître et de tous les maîtres avant lui. Il ne laisse rien de côté, pas même les charpentes. Un corridor se poursuit par un autre corridor, un coude au nord, un coude à l’ouest, il est curieux, ce château : des demi-pièces et, pour les relier, rien que des corridors, et, au bout, pas la trace d’un Cachan.
Il a délogé, ce n’est pas possible autrement, le maître l’a fait déloger, sans en rien dire à Lambert, il aura préféré se passer de ses services. Un baron sans son valet de pied, c’est surprenant, mais c’est M. de l’Aubépine des Perrières, un baron à l’esprit avancé, un baron à l’esprit, on n’ose pas le dire, enfin, un rien dérangé. Mais comment fait-il pour se déshabiller ? Pour tenir son linge ? Pour se faire la barbe ? Nous ne sommes plus que deux à son service ? Un château qui comptait voilà peu huit ou neuf domestiques, avec palefrenier et cocher ? Je suis allé me plaindre de Cachan, le maître a semblé le prendre de haut, et il me donne raison par-derrière, et il chasse son valet de pied, comme pour me faire plaisir, comme pour soulager Eugénie, comme s’il nous servait en somme ? C’est peut-être cela, son idéal républicain ? Cela échappe, comme le reste, à une tête de garde-chasse. Et on ne l’a même pas vu sortir avec ses malles, ce valet de pied, même pas entendu atteler. Il devait avoir bien honte, fuyard foireux, vaincu par le garde, il a eu peur de se montrer, un pisseux, regrat de nos cuisines, c’est tout simple, et pressé avec ça, laissant deux, trois effets derrière lui.
M. de l’Aubépine rentre de sa course dans les bois, sur sa jument grise, faut-il l’aborder ? Le remercier de son geste ? Il le prendrait peut-être mal, il est si imprévisible. Simplement, au moment du service à table, il dit à Eugénie de nettoyer la cire tombée de quelques chandelles, dans différentes pièces où l’on n’allume guère de chandelles d’ordinaire. Il n’en dit pas plus, il montre seulement qu’il a vu, il sait qu’on a marché ici et là, qu’on a cherché quelque chose, et même quelqu’un, c’est tout, c’est bien. C’est bien, mais ça vous fait trotter de la cervelle dans de mauvais chemins, car si un homme expulse aussi facilement de chez lui son plus proche valet, celui qui lui rinçait le seau, lui versait son eau, qu’est-ce qu’il fera, au premier désaccord, à la dernière lubie, de son garde-chasse ? Renvoyé où ? Cachan est retourné auprès de ses bichons de Paris, mais eux, les Lambert ? Ils n’ont pas d’endroit, hormis le château. Réjouis-toi, Eugénie, mais pas trop, nous ne serons peut-être pas plus tranquilles qu’hier.
La tranquillité, ils l’ont eue pourtant, et vite, mais ce n’est jamais la tranquillité comme on voudrait. C’est le maître lui-même qui les a lâchés, comme ça, un matin de février 1848. Il a une bonne raison, du moins à ses yeux, c’est la révolution à Paris. Il demande son aide à Lambert, à cinq heures du matin. Pas besoin de le réveiller, les chiens font leur raffut depuis un bon moment, ils ont senti l’agitation sur le perron, le Rajah le premier, il tire sa chaîne si fort, si vite, dans tous les sens, que ça fait un tocsin à tout casser. Il faut mettre un cheval au cabriolet, de toute urgence, le maître a reçu des lettres de ses amis en place à Paris. Elles lui ont été transmises par un de ses rares visiteurs, une sorte d’écrivain, rédacteur de journal, M. Faure, homme sérieux et secret, avec qui il aime parler politique ; ce Faure lui a assuré qu’il se préparait de belles choses à Paris, c’est l’émeute, il faut en être. Tout baron de l’Aubépine des Perrières qu’il est, il espère une nouvelle Terreur, tout de suite, c’est ça qui l’exalte, et jouer un rôle dans la république inévitable.
Prenez soin de vous, monsieur, dit Lambert, ne vous exposez pas inutilement aux coups de feu.
Un chasseur de votre trempe, Lambert, qui ne manque pas son faisan ni son marcassin, avoir peur des coups de feu, craindre pour ma santé. Je ne veux pas de cette petitesse de l’esprit, chez moi, Lambert, alors qu’un roi doit être chassé, que tout va s’écrouler autour de nous et pour de bon cette fois, je vous le promets… nous allons vivre des moments, Lambert, des moments… enfin vivre…
Monsieur peut compter sur moi pour retrouver sa demeure intacte à son retour de la fin du monde.
Si je ne reviens pas, Lambert, ce que j’espère, tout ici est à vous, tout ici est au peuple…
Au peuple ou à moi, monsieur ?
Lambert, Lambert, vous ne voulez rien entendre, dire que c’est pour des gens comme vous que nous agissons. Vous viendrez à nous, Lambert, vous comprendrez enfin, quand tout sera fait à Paris, quand nous aurons renversé Louis-Philippe.
Il met ses gants jaunes de monsieur, il en tire les plis un à un, pendant que Lambert fixe sa malle, adieu, grand trot, vers la révolution sociale.
Les Lambert ne reverront pas leur maître avant bien longtemps ; ils ne comprennent pas trop comment les événements tournent là-bas, à Paris. Ils pensent bien, en apprenant qu’il s’est monté plus de quinze cents barricades, que leur baron s’est usé les sous-pieds à courir de l’une à l’autre. C’est bien le genre d’homme, quand il s’exalte, à vouloir être partout et à ne s’arrêter nulle part. On a tiré, les morts ne se comptent pas ; avec un peu de chance, il s’est jeté au-devant de la garde, tout au plaisir de mourir pour sa république.
S’il a survécu, il ne tardera pas à mourir d’une autre joie : le roi Louis-Philippe, d’après les journaux en retard, s’est sauvé en Angleterre. Un roi, se sauver, comme un simple Cachan, dans une berline. Finalement, Lambert en est presque content, lui aussi. Fils de bleu, son maître le lui a assez dit, ce n’est peut-être pas si mal, maintenant que la république a été décrétée par un gouvernement provisoire. Est-ce que le baron ne va pas en être membre, avec tous ses amis ? On se prend à guetter les nominations dans le journal. Évidemment, baron de l’Aubépine, il ne peut pas garder un nom pareil pour faire le ministre, enfin on trouve bien un M. de Lamartine, pourquoi pas un M. de l’Aubépine ? Où serait le mal ? Pour finir, il n’est pas plus sur la liste des morts que sur la liste des ministres, il n’est peut-être pas si heureux que ça.
Les Lambert, de loin, semblent tranquilles ; en réalité, pas si tranquilles : ce n’est pas qu’ils ont vu des arbres arrachés comme à Paris, pas la plus petite émeute sur les terres de l’Ouest, c’est surtout que les semaines s’ajoutent aux semaines et qu’ils commencent à manquer. Le baron, il a bien mis ses chevaux au cabriolet, pour partir, il a oublié de mettre la main à la poche pour le train de la maison, et tout le reste d’un hiver à tenir. Les gages, ça ne se trouve pas accroché aux haies vives, et pas plus à la bonne saison qu’à la mauvaise. Le potager ne dit pas grand-chose, le poulailler, le clapier, si on tire trop dessus, il n’en restera pas couic. On a abattu les oies, les dindes et les dindonneaux, on voit le bout des pintades et des pintadeaux. Eugénie, mal nourrie, ne donnera plus tant de lait ; Magdeleine dépérit de son naturel, alors là.
Eugénie compte sur le marché deux fois la semaine au bourg. Au début, elle demande crédit, crédit pour des habitués pareils, avec sa bonne figure de cuisinière et le marmot, pensez, ça va tout seul. Quatre marchés, cinq marchés, et toujours le crédit, ça tique un peu derrière les bancs, quand c’est-il qu’il retourne votre baron ? C’est pas Dieu possible qu’il ne vous ait rien laissé. Cherchez bien, ces gens-là ont leur magot derrière des fausses portes, des trésors enterrés dans le parc, au cas où, des souterrains, vous avez pensé aux souterrains ? Eugénie commence à en entendre, pas encore comme au temps de Cachan, mais ça menace. Et où il loge à Paris, votre baron ? Et il n’est pas déjà rentré au pays, l’an passé, pour échapper à ses créanciers de là-bas ? Ça tourne mal pour Eugénie : elle ne peut plus compter sur le sou pour livre, cette petite remise du marchand à la cuisinière, sur le dos du maître, en bonne entente, un bon petit pécule à la fin du mois. Et bientôt, si elle ne paye toujours pas, fini le crédit. Mais comment ils mangent, les hommes ? Et si ce n’était que les hommes. Comment ils mangent les chiens, quinze encore, au début, sans compter le Rajah, qui vaut pour trois ? C’est des brassées de viande qui faisaient leur ordinaire ; si Lambert en dégote un quartier, qu’il leur jette à la volée, ils s’escaladent trois quatre pour en tirer un nerf, ils en croquent le poil du voisin, acharnés deux fois comme à la curée, à faire pitié à un garde-chasse. Et les coups de dents qu’ils se donnent alors, à outrance, jamais vu pareillement : il en a perdu deux, les plus doux.
La famille troque ce qu’elle peut avec les fermiers du domaine, Fleuriel de la Garde-Champdieu, Gerzeau du Clos-Morin, Harlou du Bas-Blanc, la ferme du sud, ça ne dure pas, des rapiats, des jaloux. Le garde-chasse, il n’a pas à se plaindre, sa belle petite maison vis-à-vis le château, une sorte de château, elle aussi, une esquisse de tourelle, faite des mêmes briques et des mêmes pierres que le vrai, il a la bonne vie, alors on ne vient pas mendier chez les autres. On ne va pas s’humilier chez eux non plus, bande de rats. Si le maître revient un jour, on fouillera un peu les comptes et tout ce qu’ils garent sous des planches, les Harlou, les Gerzeau, les Fleuriel, rien ne sera oublié.
Qu’est-ce qui reste ? Lambert s’est mis à tirer le gibier tous les jours afin de pourvoir à la table, de remplir le saloir, et, pour ainsi dire, à braconner sur ses propres terres. Ça occupe la journée aussi, partir cinq heures de rang, se donner de la sueur, sentir le cuir mouillé et le poil de chien, s’étourdir d’odeurs fauves ; les bêtes sont comme folles, à se jeter sur toutes les traces, voraces, obéissant à grand-peine soudain, il faut leur arracher le lièvre de la gueule, elles en ont déjà englouti l’arrière-train. Ils ne sont pas trop de deux pour en venir à bout. L’habitude s’est prise d’aller ensemble, le père, la fille. Presque neuf ans, Magdeleine, en ce temps, et elle commence à savoir sa forêt aussi bien que le garde-chasse, et elle ne veut pas manquer une course, une drôle d’enfant, pense Lambert, ce n’est pas d’une fille, mais le fait est : une vraie bête de chasse, elle aussi, infatigable par les taillis, plus rapide dans les pentes que son gros père, curieuse des traces comme le plus habile limier de la meute, flairant la bête noire de loin, après relevé des empreintes ou des boutis, chienne parmi les chiens, et marche, et cours, et tire. C’est à Lambert de tirer, mais il lui arrive, quelquefois, de laisser le fusil à Magdeleine, une fille, neuf ans seulement, lourd, un canon comme ça, tirant sur l’avant-bras. Elle épaule, elle a l’air de basculer en arrière, sous le poids de la crosse, sur le cul, Magdeleine, ça fait de la gaieté dans toute cette tristesse.
Une fois, pourtant, elle n’ajuste pas mal, un marcassin déjà bien avancé dans son année, égaré, traversant un bout de lande à bruyère, à la pointe nord-est du domaine, déjà en dehors, venu des terres du voisin. Lambert n’aurait pas admis cela en temps ordinaire, mais on manque, et c’est sa fille. Ils glissent l’animal à couvert, devenus des voleurs malgré eux. Le marcassin laisse des traînées à vous trahir jusqu’au bout du Haut-Maine, avec, en plus, cette odeur ferreuse du sang qui s’imprègne partout. Le père et la fille jettent des poignées de terre un peu boueuse pour les effacer, comme si cela pouvait tromper le garde de l’autre côté, ils en rient ensemble. À l’arrière de la lande, côté domaine des Perrières, c’est un étang, abrité par des saules, un peu marécageux, on est tranquille, là. Ils lavent la livrée du marcassin, le jaune presque doré revient sous le rouge foncé, comme si Eugénie faisait les bronzes : Ton premier gibier, Magdeleine. Oui, ton premier gibier, mais faut le dire à personne, surtout pas à ta mère, qu’est-ce qu’elle irait penser ? Faut pas, Magdeleine, faut pas. Une gamine de neuf ans, menue comme elle, pâlichonne, faisant éclater le flanc gauche d’une bête presque adulte ? En plus, il lui a montré comment l’écorcher. Non, non, ce n’est pas d’une fille, silence, Diane chasseresse, ce n’est pas une histoire pour les terres de l’Ouest, ni pour les mères de l’Ouest. Magdeleine en siffle dans les taillis, son premier gibier, son premier gros secret aussi, à partager avec son père, ce type aussi large et noir qu’un solitaire des bois, c’est quelque chose, ça aussi. Tout ça parce qu’un baron ne vous a rien laissé d’argent. Les chiens en bavent autour de l’animal, ils rentrent dans un tapage de révolution.
Eugénie ouvre les fenêtres du château, allume des feux dans les cheminées pour chasser l’humidité. Elle est soucieuse, les auréoles au mur, toujours plus larges dans les pièces d’apparat, ce remugle toujours plus présent, malgré ses efforts, le renfermé. Que dirait le maître, s’il revenait ? Et le garde qui ne s’en fait pas, et qui rit de sa chasse avec la petite fille, ce n’est pas lui qui se fait reluquer de travers au marché. Elle n’osera bientôt plus se présenter dans aucun bourg des alentours, ils se retrouveront sur le domaine comme sur une île, sans visite, méprisés de tous. Et puis, cela commence à se savoir que le baron ne défend peut-être pas son rang si bien que ça à Paris, qu’il n’est pas du côté des barricades qu’on attend d’un châtelain, trahison de sa famille, trahison du pays de l’Ouest. Personne n’en est sûr, alors, mais ça commence à se dire. Preuve que le père avait bien raison d’en faire voir à un fils pareil, un ennemi aujourd’hui, un ennemi alors. C’est à n’y rien comprendre. S’il lui arrive de répéter ce qu’elle entend au marché, quand elle implore un dernier petit crédit, Lambert le prend mal. Le maître est ce qu’il est, mais c’est le maître. Il veut leur sauter à la gorge, tous, des sales Cachan, ils vont l’entendre, ces carêmes, il leur en donnera du sang à boire, le leur. Elle le retient, avec l’aide de Magdeleine, elle cache les fusils. Il vaut mieux ne pas sortir de ta forêt, Lambert, c’est ta place de sauvage, il faut t’y tenir. Il s’y tient.
Une fois, tout de même, c’est le printemps, il en sort. Il est question d’élire une Assemblée constituante, de choisir des représentants, et au suffrage universel. Lambert est appelé à voter pour la première fois de sa vie ; bien ennuyé, Lambert : au moment de s’exprimer, la seule question qui lui vient n’est pas : qui est-ce que je préfère ? Lesquels valent le mieux des légitimistes, des républicains ? Il s’y perd un peu, il n’en connaît aucun. Sa seule question : pour qui M. de l’Aubépine, s’il était là, voudrait-il que je vote ? Alors il vote pour une liste d’hommes aux idées avancées, et tout de suite après, il est mécontent de lui : on t’accorde de voter librement et tu te soumets à ton maître, c’est lui qui te dicte de voter pour la liberté, bien compliqué tout ça, rien de bon. Il finit la journée dans sa forêt, tout seul, même pas avec ses chiens, pas encore revenu à la nuit. Eugénie envoie Magdeleine et le Rajah derrière lui, ils refont leur chemin habituel, vers le Coin-Malefort d’abord, enfin en se laissant glisser vers le nord-est, au bord de la lande des bruyères. Elle a espéré voir surgir les yeux brillants dans le noir d’un bon gros marcassin, mais rien. Le Rajah s’anime pourtant, nez au vent, il se lance brutal, elle pense le perdre, malgré sa taille de veau. Il a humé son maître, il le retrouve au bord de l’étang, il lui saute dessus, la joie, une joie brusque, ce Rajah. Lambert le repousse de la main, ce n’est pas le moment, Rajah. Magdeleine ramène son père un peu triste. Ces temps que nous vivons, ce ne sont pas des temps, Magdeleine.
Ils n’ont toujours pas reçu le moindre signe sensible de M. de l’Aubépine, à la fin du mois de juin, quand les émeutes reprennent dans Paris. On n’y comprend plus rien, on monte de nouvelles barricades contre ceux qui viennent d’arriver au pouvoir par l’émeute. Est-ce que les anciens émeutiers massacrent les nouveaux émeutiers ? Si M. de l’Aubépine a survécu aux émeutes de février, est-il, en juin, avec les massacreurs ou avec les massacrés ?
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Les Lambert ne comptent plus sur rien, ni sur vivant ni sur cadavre, ils se contentent d’aérer jour après jour, par habitude, par conscience, le château vide. Ils n’ont qu’un perdreau de l’année à se mettre dans le bec, le 5 juillet, un perdreau pour trois, piégé par la petite Magdeleine, la fierté de son père encore ce jour-là. Ils en sont à compter les petits os dans leur assiette, à les ranger sur le rebord, bien soigneux, pour faire durer la mangerie et se donner à croire qu’ils ont le ventre bien calé.
Le demi-gloria fait oublier le reste, les chiens se mettent à gueuler tout ce qu’ils savent, ce n’est tout de même pas un sanglier qui viendrait les narguer jusqu’ici ? Lambert jette un œil au fusil, dans le coin de la cheminée, il se lève, il tire la porte : un fiacre gris de poussière arrêté à mi-chemin du pavillon et du château ; le cocher, une barbe sale, un cuir des plus râpé sur le dos, l’appelle, la voix enrouée d’avoir crié sur ses bêtes. Vient-il leur annoncer la mort de monsieur ? Ça ne vaut guère mieux. Débarrassez-moi de celui-là, dit le cocher, il ne tient rien, j’ai eu bien tort de le charger, il faudra songer à me dédommager. Lambert ouvre la portière, il ne voit qu’une tache ronde et rouge ; derrière, un corps plié en deux ; il soulève la tache ronde et rouge : un calot de zouave, de traviole, un calot de zouave bien rouge et, dessous, la tête de M. de l’Aubépine des Perrières, toute secouée par le trajet, mais pas seulement, secouée par les événements, secouée par ses idées fixes, secouée par tout.
Lambert le descend un peu branlant, il ne va tout de même pas charger son maître sur ses épaules comme un marcassin dans sa livrée, non, non, le baron a sa fierté, il se redresse, il va, mais il va chez ses gens, pas au château. Monsieur, vous vous trompez de direction…
Pas du tout, je sais où je vais.
N’entrez pas chez nous, monsieur, Eugénie n’a pas desservi…
Eh bien, qu’elle serve, je meurs de faim.
Monsieur, nous n’avons guère à servir, depuis que vous nous avez quittés.
M. de l’Aubépine porte la main à son calot de zouave, comme un qui ne comprend plus rien à ce qu’on lui dit.
Enfin, je ne demande pas le meilleur, votre ordinaire me conviendra.
Il n’y a plus guère d’ordinaire, monsieur.
Le cocher s’impatiente : Mon ordinaire à moi, qui va me le donner ?
Donnez, Lambert.
Mais nous n’avons plus rien à donner, monsieur, depuis tantôt six mois que vous nous devez.
Il a enfin l’air de comprendre, le baron, il retourne ses poches, il rassemble des miettes de monnaie, il lâche tout ce qu’il a, avec des mines de grand seigneur dégoûté, ça fait plaisir de le retrouver comme ça.
Alors, Lambert, ce déjeuner que vous m’avez promis ?
Eugénie s’essuie les mains dix fois dans son tablier, elle appelle les grands dieux, elle compte sur un miracle, le miracle c’est Magdeleine. Elle a posé deux, trois collets, sans le dire à personne, elle y court, un petit garenne, il aurait bien fait un soir, mais il est juste d’honorer le retour du maître. On lui donne le haut bout de la table, on l’appelle monsieur le baron, il se fâche : Ah non, plus de monsieur le baron, la prochaine constitution va abolir les titres nobiliaires, c’est tout ce qu’elle fera de bien, mais au moins elle le fera. Je ne serai pas plus baron que vous, Lambert, qu’en dites-vous cette fois ?
Baron ou pas baron, vous aurez toujours besoin d’être servi, vos fermiers feront vos revenus, votre Lambert tiendra vos bois et votre étang en sûreté, mon Eugénie s’occupera de votre chambre rouge tendue de cuir avec ses feuilles d’or, et de votre cuisine.
Donnez-moi plutôt de ce cidre.
Magdeleine va en tirer du neuf. M. de l’Aubépine veut trinquer avec Lambert, c’est bien gênant, le maître ne s’est pas arrangé dans ses révolutions de Paris. Il fait à ses employés des amitiés qui les mettent mal à l’aise. Ce n’est pas qu’ils soient mécontents de le revoir, à condition qu’il n’ait pas mangé tous les revenants-bons de ses comptes. Leurs derniers gages remontent à janvier et les voilà en juillet, est-ce qu’il s’en souvient au moins ? Il n’a pas les mêmes soucis qu’eux, c’est en cela qu’il demeure baron, malgré lui.
Je suis content de revoir un homme comme vous, dit le maître. À Paris, ce n’étaient pas tous des hommes, je les ai vus, insurgés le matin, rampants le soir, debout en février, couchés en juin. Ils tuent notre révolution, Lambert. Si on les laisse faire, ils nous ramèneront un roi.
Il a l’air déçu, M. de l’Aubépine, mais comment ne serait-il pas déçu ? Il a rencontré M. de Lamartine au début, il lui a proposé ses services, jamais de réponse. Un poète qu’il croyait digne de mener la république, pensez-vous, un peureux, tombé aussi vite qu’il est monté, et qui n’a jamais répondu à la moindre de ses demandes. Tous des peureux, des demi-royalistes, profitant du désordre pour se hisser et alors tous des partisans de l’Ordre, disposés à fusiller, à organiser des transportations de rouges. Lui il veut que tout saute, qu’on chasse les traîtres ; s’il y a des gorges à couper, qu’on s’en prenne à ceux-là, les mous, les raisonnables, les on ne peut pas tout faire, tout donner. Ils auront leur content, un jour ou l’autre, vous pouvez en être certain, d’autres hommes viendront, plus décidés, je me joindrai à eux, ceux-là voudront bien de moi, c’est écrit. Au lieu de quoi, savez-vous ce que j’ai entendu dans des clubs où l’on disputait de l’avenir de la république ? Aristo. Moi qui ne me suis jamais présenté sous mon nom, jamais déclaré baron, j’ouvre la bouche pour dire qu’il était temps de passer à une véritable révolution sociale, mettre le vieil État par terre. C’est un Robespierre et un Saint-Just qu’il nous faut, voilà ce que j’ai déclaré. Et si cela ne suffit pas, nous aurons besoin d’un Cartouche et d’un Mandrin. Ne l’écoutez pas, a crié quelqu’un que je ne connaissais de nulle part, c’est un aristo, un agent provocateur, les voilà les vrais pousse-au-crime, les aristos, ils veulent ôter tout son crédit à notre Constituante. Aristo, aristo, vous imaginez, Lambert, moi, traité d’aristo et d’agent provocateur, et chassé de ce club par des jocrisses ?
N’aviez-vous pas gardé vos gants jaunes, monsieur ?
Mes gants jaunes ? Mais pourquoi, grands dieux ?
De l’aigrelet traverse la salle, venant du fond, le fumet adouci de la viande de gibier. Le garenne au cidre a fini de mijoter, Lambert et les siens, debout, entourent M. de l’Aubépine, ils le regardent manger. Il s’empiffre des cuisses comme un combattant qui n’aurait pas trouvé le temps de se nourrir au milieu de tant d’émeutes. Il n’a même pas retiré son calot de zouave, tout rond, tout écarlate, penché sur le côté. Il a une de ces allures. Enfin, c’est lui le maître, il est de retour, il n’y en a pas d’autre, il faut bien vivre auprès de lui. Est-ce qu’il penserait seulement à demander si le château est en état ? On dirait qu’il veut loger chez son garde-chasse, plus de baron, plus de château. Il ne veut plus rien savoir de la vie du domaine, il ne demandera pas si la chasse a été bonne, si les fermes rendent bien, si les chevaux n’ont pas manqué de fourrage. Et les chiens ? Je t’en fiche des chiens. Aristo, aristo, il n’en est pas encore revenu de se faire traiter d’aristo, c’est tout ce qu’il a à dire. Tout de même, il s’inquiète du petit Grégoire, est-ce qu’il galope dans les bois ? Enfin, monsieur, il a tout juste passé ses six mois. Et cette petite bonne femme ? Magdeleine ? Il lui manœuvre la mâchoire comme au premier jour. Elle sera bonne à marier sous peu ? Neuf ans, monsieur… Neuf ans ? Mais cela a une peau transparente, une peau de femme de Paris, Lambert. Et il lui tourne et retourne le visage, un peu trop longtemps. Lambert se demande si le maître a gardé ses esprits intacts avec toutes ces histoires de révolution, ce n’est plus le même homme. Ou plutôt, c’est le même, en pire.
Eugénie court fermer les fenêtres et les volets, tirer les tentures, pour faire le noir, comme le demandait autrefois le baron. Quand elle a réussi à le faire sortir du pavillon pour le conduire chez lui, il s’étonne : Pourquoi est-ce si sombre, ici, quand la saison réclame la lumière ? Ouvrez-moi ça tout grand. Qu’on respire. Qu’on profite. Vraiment, ce n’est plus tout à fait le même. Enfin, c’est mieux comme ça, il va peut-être reprendre goût à l’Ouest, à la vie de l’Ouest, aux usages de l’Ouest. Sa révolution le déçoit, elle a eu au moins un effet bénéfique sur lui : il veut de la bonne lumière. C’est quelque chose les révolutions. Cela lui a duré la moitié de l’été.
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C’est un peu à cause de Lambert lui-même, que c’est reparti de travers. Une mauvaise parole un soir, et, au matin, le maître demande à Eugénie de veiller à bien tenir fermées les fenêtres et les tentures, il lui interdit même d’ouvrir les volets. Le maître se referme et ça ne fait pas l’affaire de ses gens. Et pourquoi se referme-t-il ? Parce que le soir, Lambert l’a entrepris un peu brutalement : Rendez-vous compte, le mois d’août est là, et pas nos gages, ni les derniers, ni les arriérés. Je n’oublie pas les marchands du bourg, ils reviennent avec leurs crédits. C’est mon Eugénie qui prend, pauvre femme : Alors, comme ça, il se dit que votre baron est enfin revenu mettre de l’ordre chez lui ? Il est temps… Il ne se veut plus baron, répond l’Eugénie… Ah ça, plus baron, c’est-il aussi qu’on est dégagé de ses dettes quand on n’est plus baron ?… Bien ennuyée, mon Eugénie, ne sachant pas si elle doit promettre ou non. Bon, j’ai dit, il faut rendre une fois pour toutes et faire taire les jugeurs une fois pour toutes. L’ennui, c’est que vous m’évitez, monsieur, dès que j’ai quelque chose à vous demander. C’est bien que votre conscience vous dit un peu quelque chose.
Pourquoi aboyez-vous aussi fort que vos chiens, Lambert ?
C’est la famine, monsieur, comment voulez-vous vous taire le ventre vide ?
Vous me semblez encore plus large et épais que l’an passé, Lambert…
C’est l’âge qui me gagne, monsieur, mais avez-vous vu la pauvre Magdeleine ? On lui verra bientôt à travers le corps.
Magdeleine, il veut bien reconnaître, Lambert sent qu’il peut le tenir par là : Est-ce qu’on ne nourrirait pas les enfants durant votre révolution sociale ? Est-ce qu’on les ferait travailler sans salaire ?
M. de l’Aubépine demande à Lambert de le rejoindre au château, il le fait asseoir cette fois, le beau fauteuil de la bibliothèque.
Vous commencez à me plaire, Lambert, enfin des convictions qui viennent de vous, vous prenez conscience de votre sort ancestral. Nous libérerons les enfants du travail, nous libérerons le travail tout entier, quand nous aurons balayé les nouveaux jocrisses au pouvoir.
Il ne faut pas le laisser s’emballer, ses rêves de Terreur. Monsieur, je dois vous dire les choses comme elles sont : nous travaillons à votre service pour rien depuis le début de votre république et vous voulez que nous l’aimions. Il faut prendre soin de vos gens et leur donner à vivre, enfants, femme, chevaux et chiens, et même votre garde-chasse. Est-ce que vous ne voyez pas que nous manquons de tout ? Que les gens des alentours grondent contre vous parce que le château leur doit ?
C’est Lambert qui s’emporte, alors M. de l’Aubépine se lève et d’un mouvement du bras jette à bas tout ce qui encombre son bureau, livres, papier, encrier, chandelier.
Vous pensez, Lambert, que M. de l’Aubépine ignore tout cela, un homme malade, votre maître, n’est-ce pas ? Il n’entend rien à ceux qui l’entourent, il ne voit pas leurs souffrances ? Au contraire, Lambert, je souffre de vos souffrances, mais je suis perdu de dettes à Paris, encore plus qu’ici. Je serai bientôt plus pauvre que vous tous, je le suis déjà.
Mais vos fermes, monsieur ? Et il se dit qu’à Paris vous avez des biens…
Des biens, cela coûte, Lambert, cela coûte, c’est tout.
Pourquoi garder des biens, s’ils vous coûtent ?
C’est comme ça qu’il est revenu au noir, ses volets clos tout le jour, sa tristesse la plus complète. J’ai blessé le maître, pense Lambert, et je n’ai rien obtenu de ce que je voulais. Nous serons de plus en plus misérables et misérables avec lui.
Et voilà qu’un homme vient, tout gris, tout noir, un chapeau comme ça, une redingote comme en hiver, au milieu d’août, une journée entière enfermé avec M. de l’Aubépine dans la bibliothèque. Il faut tenir les chiens éloignés, le Rajah à la chaîne et calme. Eugénie a reçu l’ordre de préparer la belle chambre. Quel monde se fait ici ? C’est un de ses amis de Paris ? Un rouge comme lui, chargé d’établir les plans d’un nouveau coup, comme en février, comme en juin ? Eugénie est bien surprise, le soir, à l’heure de servir à table : on ne dresse pas de futures barricades, on ne renverse pas le gouvernement, on parle de fortune à faire et à défaire. Le tout noir, tout gris ne pouvait pas être un rouge, c’est un notaire, venu exprès de Paris. M. de l’Aubépine aurait donc encore écouté les conseils de son garde-chasse ? Comme s’il ne savait pas décider sans se soumettre, à un père, à une épouse ou à un garde-chasse.
Le notaire n’a pas eu le temps de tourner le coin, Lambert n’a pas lâché le Rajah qu’il est convoqué au salon. M. de l’Aubépine est dans un état, un état, à faire des pas, à se buter, guéridons, coin de cheminée, à s’exciter, il ne parle pas clair, des bouts d’immeuble parisien, et je bifurque, des rentes, je ne devrais pas vous en dire autant, un reliquat de sa défunte femme, où en étais-je ? Lambert finit par démêler le principal : le maître réalise ses biens, il veut en tirer du bel argent qui coule, et le petit homme tout gris tout noir en a apporté une avance, et un bout de l’avance est pour les Lambert.
Dites-moi combien je vous dois, Lambert ; voici. Et nos fournisseurs ? Voici. Et pour vos chiens ? Voici. Et pour tous les autres, d’ici, de partout : voici, voici.
Voilà bien longtemps que Lambert n’a pas vu du si bel argent, mais le maître le donne un peu trop facilement, c’est inquiétant.
Vos terres, monsieur, et le château, ils ne sont tout de même pas déjà fondus en pièces de monnaie ?
Pensez-vous, Lambert, voilà de quoi vivre ici un bon moment, et plus encore. Monnaie, monnaie, prenez, prenez donc, vous en bavez comme vos chiens courants depuis plus de six mois.
Lambert n’est pas encore rassuré, cette soudaine frénésie d’argent ne lui dit guère mieux que la frénésie de république de l’hiver passé, c’est la même maladie.
Vous parlez de nos chiens, monsieur, nos chiens de belle race, vous ne les avez pas cédés avec vos rentes, au moins ? Ce n’est pas eux que je tiens déjà dans mes mains sous forme de grosses pièces rondes ?
Vos chiens, vous ne voyez que par eux, je suis certain que vous préférez voir dépérir votre famille plutôt que votre meute. C’est égal, je n’y touche pas à vos chiens. Je ne les aime pas bien fort, quand ils se mettent à hurler tous ensemble, mais je veux les savoir bien brillants de pelage. C’est tout, Lambert.
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M. de l’Aubépine fait préparer le cabriolet. Il vient d’en acheter un tout neuf : il dépense son argent frais aussi vite qu’il mène les chevaux. Il est bien mis et il réclame un petit bagage à Eugénie ; elle s’inquiète ; elle appelle Lambert : Demande-lui si des fois il ne refilerait pas à Paris. Dis-lui de nous laisser de quoi ce coup-ci. Lambert prend son temps pour atteler, il trouve que le fer de l’antérieur droit ne va pas : Est-ce que monsieur a loin à aller ? M. de l’Aubépine n’est pas dupe : Il va très bien, ce fer, et je serai rentré ce soir. D’ici là songez à débroussailler l’allée en est, il me semble que vous la négligez. Trop de sangliers aussi par là, je ne peux plus y passer sans en déloger des familles entières.
Ça, c’est bien parlé, M. de l’Aubépine, on aime l’entendre donner des ordres comme un vrai maître, un miracle.
Mais le miracle n’est pas complet : la nuit vient, il ne retourne pas. Il t’a menti, Lambert, tu l’as cru, et tu as couru ton bois tout le jour, tout content de lui obéir, et voilà, il est parti batailler dans Paris, et nous n’avons guère d’avance. On veille, on s’inquiète ; s’il ne s’est pas sauvé comme l’autre fois, il s’est fait surprendre par un rôdeur ; les bois ne sont pas sûrs, faut pas les traverser sans une arme ou un chien, faut pas ; s’il n’a pas croisé de mauvaises gens, il aura versé ; un cabriolet neuf, l’essieu pouvait bien avoir un vice ; notre maître a le front fracassé dans un fossé. Comment le secourir ? On ne sait même pas où il allait.
Sur les dix heures du matin, on l’entend débouler depuis la grille, tout frais, tout vif, il fait descendre une petite rondelette et rieuse qui s’empêtre dans sa robe sur le marchepied. Elle tombe dans ses bras, et cela rit plus fort. Eugénie rentre Magdeleine et Grégoire, c’est qu’elle n’a pas une allure de dame, la ronde, une bonne poule bien engraissée, ça oui. Il l’aura dégotée dans une maison, ils se seront plu, et monsieur veut s’en éjouir un peu plus longuement. On le comprend, depuis le temps qu’il est malheureux, mais pourquoi amener celle-là, avec sa grosse voix et ses rubans de toutes les couleurs ? C’est le genre qui vole, pire que les rôdeurs des bois ; un château, elle se dit qu’elle est bien tombée. Gare les chandeliers en argent, Eugénie. Ça n’a duré que le temps que ça méritait. M. de l’Aubépine la raccompagne le soir même, elle rit moins.
Il passe trois jours couché, chassant même Eugénie, qui voudrait bien faire la chambre, touchant tout juste au potage déposé devant sa porte. Profitez-en tant qu’il est chaud. Trois jours, et il repart, cabriolet, cheval, il revient, le plus souvent tout seul ; accompagné quelquefois, jamais le beau monde. Lambert dit que cet aristocrate est un vrai démocrate, démocrate par les femmes. Certaines ont des airs de paysanne. Vous pensez bien qu’il les paye. Est-ce la démocratie de payer les femmes ? Mais pourquoi les conduire au château ? Ce qu’il a à faire devrait trouver sa place dans les maisons, pas dans les châteaux. Qu’est-ce qu’il veut prouver ? Il veut se déshonorer aux yeux de ses gens, et pour quel profit ? Faire le rouge, comme pour les choquer, ça ne lui suffit plus, il faut se montrer un homme perdu, mais perdu pour qui ? Salir les terres de ses pères, leur mémoire ? Il croit peut-être que cela le grandit de se rabaisser ? Il y trouve son plaisir ? Cela dépasse l’entendement.
Et si ça se trouve, il ne les paye même pas, ces femmes, c’est encore plus fort. Ce n’est pas qu’il soit laid, un homme plutôt bien de sa personne, quand même pas assez épais, mais ce calot rouge sur la tête, cela vous fait une allure bizarre. Est-ce qu’il le garde, son calot de zouave, quand, enfin vous me comprenez ? Il doit leur faire miroiter son castel style Louis XIV, pour les attirer, ces volailles. Si cela brille de loin, elles accourent, c’est encore un privilège des anciens messieurs. Après quoi, elles disparaissent. Aucune ne reste plus de deux jours.
Les premières, c’est M. de l’Aubépine qui se charge de les raccompagner. Plus tard, cela même semble le lasser, il demande à Lambert, comme un service, de les ramener à sa place. Il dit que ce sera mieux pour tout le monde, plus prudent. Comment ça, plus prudent ? Plus sage, si vous préférez. Eugénie n’est pas tranquille : Ce sont des créatures, prends garde à toi, Lambert.
Lambert, en ce temps, n’a pas peur de grand-chose, mourir de faim, et encore. Alors des petites femmes, même soyeuses comme des marcassins en livrée, cours toujours. D’ailleurs, c’est elles qui ont peur le plus souvent. Il faut croire que rien ne finit dans la joie avec M. de l’Aubépine. Il les flanque entre les mains de Lambert, pas de sentiment, conduisez-les où elles voudront. Elles veulent toujours aller le plus loin possible. Il est mauvais, lui aussi, M. de l’Aubépine, une fois qu’il a fait leur affaire aux dames. Il se renferme quelques jours ; on a l’habitude. Certaines, pas beaucoup, le prennent à la rigolade. Elles s’affalent dans le cabriolet, tapent dans les côtes de Lambert : Un sacré drôle de type, ton patron, des comme ça… Et elles partent à rire tout au long. D’autres, c’est le contraire, des yeux de grive prise au lacet. Elles se tassent au bout du cabriolet, elles regardent Lambert de travers, sa haute taille et épaisse, ce regard sous sa visière de cuir, rien de bon.
Tout ça ne devrait pas regarder Lambert. Tout de même, des fois, il aimerait bien savoir. Pourquoi aller chercher si loin ces filles-là ? Les amener ici ? Au risque de faire parler tout autour ? Pourquoi aussi les renvoyer aussi vite ? Lambert prend l’habitude de leur causer l’air de rien, pour occuper la route. Alors, qu’est-ce que le baron leur dit de si déplaisant ? Il ne dit pas grand-chose. C’est ce qu’il fait alors ? Là, elles se ferment, plus rien à en tirer, c’est qu’elles ont de la pudeur. C’est donc si grave, ce qu’il fait ? Grave, on ne sait pas. Un homme brutal ? Ce n’est pas ce qu’elles appelleraient de la brutalité. Elles en ont connu d’autres qui leur mettaient des tournées, là non. C’est quelque chose d’autre que la brutalité, difficile à expliquer. Lambert ne s’y retrouve plus guère. Il en dit un mot à Eugénie, erreur : elle s’affole.
Ne demande plus rien à ces filles, elles n’ont que de la pourriture à te donner. Je le vois bien, moi, je passe derrière, au château. Veux-tu que je te dise, Lambert, puisque, depuis Cachan, je ne dois rien te cacher, eh bien, je retrouve souvent des bouts de vêtement, après leur départ, des jupons, des dessous, et dans quel état… C’est sale, c’est déchiré, on dirait même que c’est découpé tout au long, en lanières… Crois-tu que c’est des façons ?… Ce qu’elles ont en tête, ces filles…
Lambert ne veut pas inquiéter Eugénie. Il réfléchit, ce ne sont tout de même pas ces filles qui s’amusent à découper leur linge nuit après nuit. Il faut une autre main, celle du maître, forcément. Et ce n’est rassurant pour personne, surtout pas pour Eugénie, exposée à de pareils spectacles.
En voilà une nouvelle, le maître appelle Lambert au lever du jour : une fille à embarquer. Cette fois, il aimerait bien savoir. Il ne peut pas s’empêcher de reposer ses questions, et plus précises que les fois précédentes. Il s’aperçoit qu’elle parle plus vite, quand il fait claquer son fouet plus fort, plus souvent et plus près de ses oreilles, et tinter la crosse du fusil sur le banc. C’est une menue, elle arrive de Bretagne, elle n’a encore rien vu : sa rencontre avec le baron la fait pleurer plus fort que les autres. Elle sursaute comme une petite bête à chaque mouvement de ce gros cocher. Elle demande qu’on ne lui fasse pas de mal.
Tu y as eu droit, toi aussi ? dit Lambert, pour voir. Droit à quoi ? Dis toujours, je te dirai si c’est comme les autres. C’est pas Dieu possible, quand on a peur du noir comme moi. Et elle se laisse aller, ce cocher n’a pas l’air si inquiétant finalement. Alors voilà, ce baron, au plein de la nuit, il l’a menée au dernier étage ; il l’a fait mettre toute nue avec ce froid ; il a soufflé les chandelles ; il lui a demandé de courir dans le noir, et il courait derrière elle ; tout ça dans des corridors sans fin, avec des coudes soudains, et elle se butait dans les murs, et il fallait se relancer dans un nouveau corridor, et pas possible de revenir en arrière, l’homme était là, à souffler fort derrière, à rire un peu, à la forcer à avancer. Et un noir, un noir, comme elle n’avait jamais vu le noir, même dans sa ferme de Bretagne, et sa peur du noir, elle a manqué étouffer de peur. Le monsieur se rapprochait, la prenait un peu aux cheveux, la relâchait, lui touchait le bras, la poussait, la faisant aller à la voix, au souffle, la barrant, s’il la sentait revenir en arrière. Avec ce froid et cette peur du noir, elle s’est sentie mal, pas loin de perdre connaissance. Et là, il était bien content, il voulait savoir ce qu’elle éprouvait en tombant comme ça. Et elle, elle était embêtée, elle ne savait pas ce qu’il fallait dire. Et le baron, ça le mettait en colère, qu’elle ne sache pas lui décrire son mal, il la relançait dans le corridor.
Et cela a duré toute la nuit ? Non, cela a paru des heures, mais le jour était encore loin, quand il a rallumé les chandeliers et qu’il lui a fait passer une robe de soie verte, une vraie robe de bal, et qu’il lui a donné à boire du rhum, pour la réchauffer, attentionné comme tout. C’est là qu’elle a commencé à pleurnicher, il ne comprenait pas pourquoi. Alors encore un peu de rhum, et il l’a menée dans la chambre rouge, et il lui a donné un rasoir, un grand rasoir qu’il a affûté sur le cuir un bon moment, et il lui a demandé de le raser par tout le corps, vraiment par tout le corps. Elle avait ce rhum dans le sang, ces larmes, elle était prise de tremblements, elle avait peur de lui entailler la peau. Moi je n’ai pas peur, il disait, si tu dois me couper, tu me couperas. Elle est allée jusqu’au bout de son travail, juste un petit accroc au-dessus de la cheville, rien de grave, rien de grave. Il va se fâcher, elle a pensé, mais non, un homme très gentil au fond, qui aimait juste se faire raser, pour avoir le corps lisse comme un petit enfant, et courir derrière des filles toutes nues dans des couloirs sans lumière, en respirant fort, comme une bête essoufflée. Après quoi, il lui a retiré la robe verte, mais rudement alors, comme si elle l’avait volée, la tirant, la soulevant, la secouant, et là, elle ne peut pas dire la suite, non, non, elle a de la pudeur… Pour finir, il lui a demandé son jupon, en souvenir, disait-il, je te donnerai de quoi t’en acheter un encore plus beau. Le pire, c’est qu’avec son rasoir il en a fait des rubans. Et il a mis le nez dans tous ces bouts de dentelle. Il disait que je sentais fort l’acide. Je vous demande un peu…
Lambert arrête le cheval, c’est trop pour lui, il en a entendu de toutes sortes sur son maître, mais ça, ça le flanque par terre. En a-t-il des idées, M. de l’Aubépine ? Est-ce que c’est chez les rouges qu’on apprend à courir les pauvres filles dans le noir ? Non, ce serait plutôt son côté seigneur d’autrefois. Mais se faire raser, du menton aux doigts de pied ? Avec un rasoir bien affilé ? Est-ce qu’il ne craint pas que l’une ou l’autre n’en profite pour se venger et lui trancher une bonne veine, couic ? Ou même, Dieu le garde, pour lui ôter, enfin lui escamoter le… couic ? Faut pas imaginer des choses pareilles, faut pas. Si ça se trouve, pense Lambert, c’est ce qu’il cherche. Non, non, aucun homme sensé, et même aucun homme insensé, ne ferait des peurs dans le noir à des filles pour leur donner des raisons de le découper en rondelles. Ou alors c’est une sorte de jeu. Jouer à faire des rubans avec des dessous, ce n’est pas Lambert qui jouerait comme ça. Enfin quoi, à des quarante ans passés…
La fille lui demande de relancer le cheval, on va encore attraper la mort par ce froid. Lambert se secoue, c’est pas vrai ce qu’il vient d’entendre. Oui, mais Eugénie les a bien remarqués, les jupons découpés. Le reste doit donc être vrai aussi. Il se dépêche de déposer la fille et de revenir au domaine. Est-ce que le baron… et Eugénie… pendant son absence ? Dit-elle bien tout à son mari ? M. de l’Aubépine ne la fait tout de même pas courir toute nue dans les corridors, en lui soufflant dans le cou ? Elle n’est pas obligée de lui raser tout le corps ? Eugénie ? Elle ne lui a pas donné ses dessous ? Eugénie ? Il a comme des visions. Non, non, de la calomnie, des inventions de folle. Il est en sueur, Lambert, malgré le froid, quand il franchit la grille et qu’il remonte l’allée jusqu’à la cour. Il monte le perron en courant, en criant : Eugénie, Eugénie. Elle est bien tranquille au salon, relevant la cire du matin. M. de l’Aubépine ? Invisible, comme toujours. Comme toujours vraiment ?
Mais oui, Lambert, des fois je m’imagine que le château est à moi. On y rencontre si peu son maître. Mais ça ne va pas, Lambert ? C’est cette créature ? Elle nous a fait du mal ?
Rassure-toi, Eugénie, c’est plutôt que je crois que toutes ces filles font du mal à notre maître, et cela me met en colère pour lui. Je comptais le trouver ici pour lui dire un peu ce que j’ai sur la panse.
Il ne t’écoutera pas, Lambert, c’est un homme qui ne songe qu’à sa bile et pour ne plus songer à sa bile il prend des femmes. Et quand il a eu une femme il repense à sa bile.
Il ne t’a jamais manqué, Eugénie ?
Depuis que le Cachan n’y est plus, il n’a jamais dit de mal de ma cuisine. Il dit même qu’on ne peut pas être mieux servi que par moi. S’il n’avait pas toutes ses lubies, je crois qu’on ne trouverait pas un meilleur maître. Mais quel maître n’en a pas ?
C’est une bien bonne femme qu’Eugénie, pas la peine d’aller lui mettre de mauvaises idées en tête. Lambert, Lambert, c’est une voix qui vient de loin, de l’étage : M. de l’Aubépine a entendu Lambert crier Eugénie, alors il appelle Lambert. Il faut se présenter dans la chambre du maître ; il est assis dans son lit, en chemise blanche. Tiens, il a posé son calot de zouave à côté. Et derrière, là, ce tas de chiffons ? C’est bien ça, le jupon de la fille, c’est dégoûtant. Et notre maître nous met ça sous le nez ? Il fait signe à Lambert de s’approcher, comme un malade. On vous entend si rarement au château : quelque malheur ?
Nul malheur, monsieur, je crois bien que la fille de tout à l’heure a décidé de retourner dans sa Bretagne et de n’en plus sortir.
À quoi attribuez-vous ce miracle, Lambert ?
Aux vertus républicaines à n’en pas douter.
On dit que votre père, le tueur de blancs, savait aussi les assassiner d’insolence, vous lui ressemblez de mieux en mieux. On fait de drôles de serviteurs dans votre famille. Mais je ne déteste pas cela.
Puisque vous m’encouragez, j’aurai encore à vous dire que ces dames que je transporte sur nos chemins et dans les bourgs alentour nous font une réputation…
Tant mieux, tant mieux.
Comment tant mieux ? Ainsi certains m’attribuent la conquête de ces filles, c’est tout dire, monsieur, sur ce qu’elles valent, et c’est faire la douleur de mon Eugénie. Vous avez vu ce que fait le garde à sa femme ? Ils n’ont pas honte ? Nous devons démentir, monsieur, et vous charger. Cela fait encore moins bonne impression. Ceux qui ne vous connaissent pas comme républicain vous trouvent un homme abaissé dans sa race. Ceux qui ont percé vos affaires politiques à Paris en profitent pour dénoncer la république comme immorale. Voyez où ce régime conduit les siens, ils disent. Vous desservez votre cause, c’est bien le tout.