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François Vallejo · Chapitre 3 sur 3 · partie 4/8

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

Petit à petit, Berthe François revient vers Magdeleine, elle obtient de l’avoir plus longtemps avec elle. Elle pose même la tête sur son épaule ou elle lui demande de la prendre dans ses bras. L’aînée protégée par la petite, Magdeleine en est toute troublée, surtout si Mlle Berthe se plaint. Elle dit qu’elle s’ennuie, puis elle commence à dire qu’elle a mal aux côtes, aux seins, au ventre même. Mal là, tu comprends, Magdeleine ? Magdeleine ne sait pas quoi faire ni quoi penser, surtout que Mlle Berthe lui fait jurer aussitôt de ne pas répéter un mot, à personne, vraiment personne. La petite est embarrassée d’avoir à répondre à ce genre de demande, surtout quand le maître, à son tour, la convoque et l’interroge en parlant un peu fort. De quoi parlent-elles tout ce temps ? Mlle Berthe n’a-t-elle pas des hommes en tête ? Comment pourrait-elle avoir des hommes en tête ? Des sangliers et des faisans, c’est bien tout ce qu’on peut avoir en tête chez nous, dans l’Ouest. Mais ce Faure ? Parle-t-elle encore de lui ? Il est presque sûr qu’elle est retournée le voir, ce rallié. Comment aurait-elle pu ? Elle ne sort presque plus. Il faudrait savoir voler. Si elle n’y est pas allée, elle en a eu envie, c’est tout un, tu peux bien me le dire, Magdeleine ? Non, non, Mlle Berthe n’envie pas de pareils rougeauds, même drôles, même complimenteurs… Alors, elle en trouve de pas rougeauds ?… Je ne dis pas cela, monsieur, vous me mélangez la tête avec toutes vos questions. Qu’est-ce qu’elle te dit d’autre alors ? Elle ne te parle pas de moi au moins ? Cela est interdit, elle le sait. Elle l’a fait pourtant ? Jamais un mot, monsieur… Jure. Elle ne sait pas si c’est bien, mais elle jure. Le plus effrayant pour elle, c’est à la fin de ses interrogatoires : il penche la tête vers elle, il lui parle comme dans un souffle, il lui dit qu’elle est femme, elle aussi. N’est-ce pas que tu es une femme ? Tes petites affaires, tu les as bien, dis ? Ton écoulement ? Magdeleine sent sa bouche se contracter, aucun mot ne pourrait en sortir. Il se penche encore plus : Dis-moi, à cet instant précis, as-tu ton flux ? Je suis ton maître, j’ai le droit de le savoir. Elle finit par répondre oui ou non. Elle remarque qu’il est plus content quand elle dit oui. Alors elle dit oui de plus en plus souvent. Mais il en demande toujours plus, couleur, douleurs… Sa mère lui a pourtant dit que ce n’étaient que des affaires de femmes, que les hommes doivent ignorer. Il profite de son malaise pour obtenir de nouveaux renseignements sur Mlle Berthe. Elle se laisse aller plus facilement sur le sujet, pour éviter d’avoir à parler encore et encore de ses écoulements. Tout cela est entre nous, dit M. de l’Aubépine pour conclure, tu me comprends ?

Magdeleine ne dort plus bien, elle voudrait se plaindre, mais à qui ? Surtout pas à ses parents. Même pas à Mlle Berthe : qu’est-ce qu’elle irait se mettre en tête, Mlle Berthe ?

M. de l’Aubépine questionne Lambert aussi. Il l’a chargé de surveiller Berthe François dès qu’elle se montre dehors. Est-il sûr de ne pas l’avoir laissée partir seule un peu plus longtemps qu’il n’aurait fallu ? Ne lui a-t-elle pas fait passer des lettres pour tel ou tel, au bourg, à Paris ? Ne s’est-elle pas servie de Magdeleine pour cette petite tâche ?

Je ne sais que vous, monsieur, pour avoir fait cela.

M. de l’Aubépine sourit, enfin, sourit, disons qu’il relève le coin gauche des lèvres. Il ne déteste pas que son garde-chasse le bouscule. C’est une marque de sincérité qui le rassure. Il dit à Lambert son amitié. Il est le seul dont il soit sûr ici. Vous ne me laisseriez pas abuser ? Vous ? N’est-ce pas ?

Lambert aime bien cette position d’homme de confiance, au fond. La marche du château repose de plus en plus sur lui. Un maître soupçonneux, jaloux, c’est avantageux, si on est le seul à échapper à sa jalousie et à ses soupçons. Sa seule tristesse du moment, c’est Magdeleine, sa petite Magdeleine. Il la sent bien loin de lui à présent, comme aspirée dans la sphère de Mlle Berthe, mangée par elle, surtout ; soucieuse comme elle, révoltée quand elle est révoltée, fatiguée de la même fatigue, ennuyée du même ennui, rieuse avec elle, si elle est disposée à rire ; presque plus. On dirait qu’elle donne son existence à sa maîtresse, elle devient une seconde Berthe ; le maintien, le phrasé de Berthe. On ne t’a pas élevée comme ça. À même pas seize ans, pour qui est-ce que tu te prends ? Cela te fera le plus grand mal, Magdeleine. C’est de la fausse vie. On t’engage comme demoiselle de compagnie et on te fait accroire que tu es une petite dame, on te mêle à des sentiments qui ne devraient pas être les tiens.

Un moment de joie, pourtant, de relâchement : Duplessis est revenu au château des Perrières. Il s’y est même installé trois jours. Il continue ses tournées secrètes et républicaines, mais il joue moins l’homme pourchassé : il accepte les invitations des uns et des autres, il se prélasse plus qu’avant, il partage de petits cigares rapportés de Belgique. Il en fait profiter Lambert, un bon homme, ce Duplessis, toujours aussi fier de sa malle à double-fond. Surtout, il en a sorti une lettre, la lettre ; avec sa mine gourmande ; l’agitant à bout de bras ; M. de l’Aubépine tout pâle. Un mot de lui ? Oui, oui, de lui. Je tiens mes promesses. M. de l’Aubépine est bouleversé ; il réunit tout le monde, Berthe François, les Lambert. C’est un grand moment, l’ouverture. Cela ne dure pas, il lit à haute voix et la voix baisse à mesure. Il est un peu déçu. Hugo s’est contenté de quelques phrases de politesse, remerciements, encouragements modérés. C’est déjà beaucoup, dit Duplessis. À bien d’autres il ne répond pas du tout.

Vous l’avez vu en personne ?

Pas cette fois-ci. J’ai mes hommes près de lui. C’est que son prestige grandit encore. Savez-vous qu’il est menacé d’expulsion ? La couronne britannique veut le chasser de Jersey. On dit qu’il irait à Guernesey. Vous avez bien de la chance qu’il vous ait écrit dans ces circonstances.

M. de l’Aubépine remarque que la lettre date de plusieurs mois.

C’est égal, vous avez bien de la chance.

Duplessis distribue ses petits cigares de Belgique, les cigares de l’exil, cela vous a une de ces odeurs. M. de l’Aubépine en est tout rêveur. C’est d’être un exilé comme cela qui lui a manqué, sa vraie tristesse vient de là. Duplessis l’encourage à la joie : quel qu’en soit le contenu, c’est une lettre de Victor Hugo. Il veut bien se charger d’acheminer à Jersey ou Guernesey un nouveau courrier. Et si M. de l’Aubépine n’a pas la patience d’attendre sa prochaine venue à lui, Duplessis, il est possible de s’adresser en son nom, moyennant quelque argent, à des connaissances sûres, ici même, sur les terres de l’Ouest. Cela grouille, dans la plus grande discrétion, mais cela grouille, les jours de l’Empire sont comptés. Voilà une phrase comme les aime M. de l’Aubépine, il se la répète, il se sent plus fort ; il écrit une nouvelle lettre à Victor Hugo, il lui propose ses services.

Écrivez-en plusieurs, dit Duplessis, je me fais fort de les lui distiller. Moyennant quelque argent, bien entendu, car il faut s’assurer les services de quelques intermédiaires.

Mais comment être sûr d’obtenir les réponses ? Nous y veillerons, moyennant quelques sommes supplémentaires. Du reste, il faut bien alimenter les caisses de secours. Nos exilés sont le plus souvent démunis. Des hommes comme Victor Hugo contribuent autant qu’ils le peuvent ; des hommes comme vous aussi, naturellement. Beaucoup de proscrits sont malades, certains laissent des veuves, peu travaillent, ou alors ils gagnent petitement leur vie. Le salut des républicains passe aujourd’hui par la solidarité des mieux lotis.

M. de l’Aubépine apporte sa contribution, une somme consistante, semble-t-il, aux caisses de secours et à l’acheminement de ses lettres. Lambert s’inquiète de ces générosités : Avez-vous demandé un reçu ? Êtes-vous bien sûr de cet homme-là ? Sans reçu, monsieur, faut pas. Si ça se trouve, vous lui payez ses bons petits cigares de Belgique, à cet homme-là, et pas vos lettres ni ses caisses de secours.

Je crois, Lambert, qu’il vous en fait profiter, de ses petits cigares, vous ne vous en plaignez guère. Ce qui compte c’est qu’il porte mes lettres. Le reste soulagera des misères, peut-être même les siennes. Ce seront toujours des misères républicaines.

Et cette lettre de Victor Hugo, qui vous assure qu’elle est bien de sa main ? Votre Duplessis, comprenant votre passion pour ce M. Hugo, n’est-il pas capable de vous abreuver de fausses lettres, pourvu que vous fassiez passer quelques pièces d’or de votre bourse dans la sienne ? Et sans reçu, par-dessus le marché.

M. de l’Aubépine n’entend jamais ce qui le dérange. Il est soupçonneux et jaloux avec ses plus proches et il accorde sa confiance totale au premier venu, pourvu qu’il sache lui parler.

Lambert va être obligé de reconnaître que son maître n’a pas eu tort : une authentique correspondance s’établit, en quelques mois, entre Victor Hugo et M. de l’Aubépine. Déséquilibrée, il est vrai, le baron adressant cinq lettres bien épaisses pour n’obtenir en échange qu’un petit mot convenu, apporté tantôt par Duplessis lui-même, tantôt par des garçons à l’allure pas toujours bien reluisante. Lambert essaie de montrer à son maître les risques d’accueillir des gens pareils, peut-être des mouchards, allez savoir. M. de l’Aubépine ne veut toujours rien entendre, Hugo, Hugo, il exulte. Lambert se dit que le grand auteur griffonne ses réponses vagues par lassitude, trois mots pour ne pas décourager un homme qui l’assiège jusque dans son île. S’il espère le calmer de cette manière, il se trompe. Le baron se jette sur son écritoire et ne laisse pas repartir le messager sans une nouvelle réponse. Le cycle se poursuit.

C’est étonnant, mais il faudra bien l’admettre : le baron va bientôt tenir Hugo, comme il tient Lambert, comme il tient Berthe François sûrement, à l’obstination. Lambert ne comprend pas qu’un homme pareil n’aime pas la chasse. Il aurait fait le meilleur des chasseurs. Quand il est dessus, il ne lâche jamais sa bête.

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Dans l’excitation des lettres, M. de l’Aubépine se soucie moins que jamais de Mlle Berthe. Il donne l’impression de ne pas voir qu’elle dépérit. Elle se plaint devant Magdeleine, mais à voix basse, comme si elle avait peur. Et elle répète qu’elle est une vieille femme. Si elle a vingt-sept ou vingt-huit ans, c’est bien tout. N’empêche, vieille, vieille, à moisir ici ; des brouillards sans fin, des marécages, de la lande, des étangs, des forêts, rien que de l’humide partout. Elle en perd ses cheveux, la peau gonfle, du moisi, du dégoulinant, on se noie dans cette pourriture de sous-bois. Qui voudrait encore d’une vieille femme comme moi ? Vois-tu, Magdeleine, ce qu’il me faudrait, c’est partir. Je n’ai jamais pensé m’installer ici pour tant d’années. Le coup d’État, ça n’allait pas durer. L’Aubépine allait me ramener à Paris, quand la république serait rétablie. Et maintenant, me voilà propre. Cette vie-là, ce qu’il faut endurer pour manger à sa faim… Je te fais confiance, Magdeleine, tu ne répéteras pas ce que je dis, hein ? Qu’est-ce que je serais, ici, sans toi ? Tu vois, je réfléchis, je réfléchis, et je ne vois plus qu’une chose à faire. Il faut partir. Qu’est-ce que tu dirais de venir avec moi, Magdeleine ? Je crois qu’à deux ce serait plus facile. Je me suis bien habituée. J’ai besoin de toi, Magdeleine.

Magdeleine se tait. Elle sait bien que son père ne la laisserait pas partir avec un demi-castor. Elle ne se voit pas non plus se sauver sans rien dire à personne. Elle sait aussi qu’elle a du mal à résister à Mlle Berthe, à ses mines, à ses yeux jaunes, à ses paroles caressantes. Berthe François ne lâche plus Magdeleine, ses mains, ses bras, elle la triture à lui faire mal, et elle revient sur son idée, jour après jour, de plus en plus insistante et minaudière. Elle réussit à obséder Magdeleine, avec son petit mot, partir, partir.

Il est deux heures du soir, elles ont l’autorisation de se tenir compagnie jusqu’à quatre heures. Berthe François se mouille les yeux, tu es ma seule consolation, Magdeleine, si tu n’étais pas là… C’est parti, un plein quart d’heure : Regarde un peu, notre existence ne dépasse même pas les fenêtres. Nous valons bien mieux. Quand donc vas-tu te décider à les laisser tous ? Alors ?… Alors ?… Magdeleine, tout à l’heure, a eu une nouvelle conversation avec M. de l’Aubépine. Il lui a touché l’épaule deux fois, la serrant de plus en plus fort, lui demandant son flux, encore et encore, son sang de femme. Il lui a dit qu’il sentait un bouillonnement de femme en elle, que c’était nouveau, qu’elle devait y penser. Cela l’effraie. Parce qu’elle y pense, et ce bouillonnement, elle le sent. Ce qui l’effraie encore plus, c’est qu’il en sache autant sur elle, malgré elle. Et qu’il ose le lui dire. Elle n’en peut plus : Alors partons, demain, après-demain, allons, je suis prête.

Tu dis vrai, Magdeleine ? Tu ferais cela pour moi ?

Magdeleine se dit une seconde qu’elle s’est laissée emporter. Mais elle n’y pense plus quand elle voit Mlle Berthe métamorphosée. Son enthousiasme disparu depuis des mois revient sur-le-champ, et son rire, le rire des débuts, si attirant pour une fille élevée à la sévère dans les bois et avec les chiens. Elles préparent un petit bagage, rien d’encombrant, parce qu’il faudra tout porter à bras. On sortira à pied par le bois, tu connais si bien tes bois, Magdeleine. Il suffira de ne pas réveiller M. de l’Aubépine. Cela, ce n’est pas le plus difficile. Il a du mal à trouver le sommeil, il faut lui donner les distractions les plus curieuses, pour l’aider, tu sais, mais quand il est parti à dormir, c’est une bûche. Pour Magdeleine, il suffira de sauter de sa fenêtre ; elle donne sur l’arrière, au rez-de-chaussée, à l’opposé du chenil ; Mlle Berthe l’attendra là ; on fera un détour par l’ouest pour éviter les chiens.

C’est un soir où le baron a laissé Berthe François tranquille assez vite. Maintenant, il faut sortir de sa chambre violette, emprunter le corridor jusqu’à la rouge ; malcommode sans bougie ; ses chaussures à la main, son baluchon serré contre elle comme une pauvresse dans son château, elle ne fait pas la fière, Mlle Berthe. Elle arrête de respirer, le temps de frôler la porte de la chambre rouge. Elle retrouve l’escalier monumental, c’est facile alors, laisser glisser la main sur la rampe de pierre. Elle flanquerait bien la porte pour crier qu’elle s’en va. Ce n’est pas la peine de tout détruire si vite. Elle ne traverse pas la cour, ce serait approcher les chiens ; un premier détour à l’opposé du chenil et rejoindre le pavillon du garde-chasse. Magdeleine l’attend : elles partent tout droit vers l’ouest, il faudra infléchir la course, un moment, à l’approche du mur de clôture, pour le longer jusqu’à la grille. À ce moment-là, elles auront déjà pris du champ, ni le Rajah, ni les bêtes de chasse ne seront en mesure de les sentir ni de les entendre. D’ailleurs le vent leur est favorable, Magdeleine l’a flairé en passant sa fenêtre.

C’est de la vraie nuit du pays, c’est du printemps couvert et humide : elles ont peut-être tardé à amorcer leur courbe. À main gauche, c’est un frémissement de plumes. Ce n’est rien, c’est léger, des plumes ; cela enfle et frétille au fond de l’enclos, cela se réveille et se pousse, une masse en marche tout de suite, en fuite, cela s’affole, la grande criaillerie de la volaille commence. Les chiens ne vont pas tarder à s’y mettre, Lambert, plus chien que les chiens, sera le premier dans la cour, trotte, Magdeleine. M. de l’Aubépine suivra. Ils vont s’inquiéter de l’enclos, de l’écurie, du poulailler avant de se demander où sont passées leurs femmes. Ils ont peur des rôdeurs, des voleurs de lapins, de Napoléon III, alors qu’il faut d’abord avoir peur des filles.

Elles s’enfoncent dans les bois, déjà, et Lambert a tiré en l’air, à tout hasard. C’est vrai que seuls les hommes se retrouvent dehors, Grégoire aussi ; ils trouvent cela tout naturel ; ils se sentent des hommes, parce qu’ils osent répondre à une alerte de la volaille. Ils font leur ronde, ils calment leurs bêtes, il ne semble pas qu’il en manque. C’est seulement à ce moment-là que Grégoire signale l’absence de sa grande sœur dans son lit, cet imbécile de Grégoire, tu ne pouvais pas le dire plus tôt ? Lambert gueule des Magdeleine à faire du mal à la nuit. Les oies s’y remettent, et les dindons, et Eugénie sort et crie à son tour. Elle imagine un voleur d’enfant autant que de poule. On a arraché Magdeleine à son lit, pas moyen autrement, et cet abruti de Grégoire qui n’a rien vu, rien entendu. M. de l’Aubépine sent le mauvais coup, il a vite fait de voir que la chambre de Berthe François est vide et bien rangée, vite fait de s’habiller. Il a même remis son calot rouge de zouave, ça faisait longtemps, c’est sérieux, c’est comme une révolution.

Lambert, comme toujours, j’ai besoin de vous. Vos fusils et vos chiens. Je n’aimais pas vos chasses, je m’y plie. Elles n’iront pas loin.

Je prends la meute. Je ne sais pas si je peux vous confier le Rajah… Vous n’aurez pas peur ?

Donnez, Lambert.

C’est le plus fort, tenez-le bien.

Les deux filles s’essoufflent, elles commencent à ne plus guère savoir où elles sont. Avec l’affolement de la volaille, elles se sont un peu précipitées, sans trop regarder. Elles s’enfoncent de plus en plus vers l’ouest, se croyant au nord, elles ne s’y reconnaissent plus guère, dans tous ces arbres. Enfin, Magdeleine, est-ce que tu ne m’avais pas dit que tu savais mieux ta forêt que ton père ?

Oui, mais c’est tout noir. Ça ne sert à rien d’aller comme ça. On ne voit pas où cela va sortir.

Ne me dis pas que tu vas me laisser, Magdeleine ? Je ne pars que pour toi, tu le sais, Magdeleine ? On est en route, on ne s’arrêtera pas, tu comprends, Magdeleine ? Je ne retournerai pas dans ce château, tu peux toujours courir. Je préfère aller n’importe où.

N’importe où, on y est déjà. Je ne veux plus aller, je ne sens plus mes jambes. Ne me poussez pas comme ça, je n’y arrive plus. Et papa a mis les chiens sur notre voie. Je les entends déjà. Je vais aller au-devant d’eux. Ce n’est rien. Nous demanderons pardon.

Pardon… tu l’as belle, toi. Avec ton père, pardon, je veux bien, mais avec l’Aubépine, je t’en ficherai du pardon. Tu veux qu’il m’arrache la peau vive, dis ? Tu veux qu’il me torde encore plus les bras ? Qu’il m’arrache mes robes comme la peau d’un lapin ? Et qu’il me tire le sang comme le lait d’une chèvre ? Tu ne l’as jamais vu à l’œuvre, ton l’Aubépine, dis ? C’est votre bon châtelain, juste un peu drôle, ses petites idées à lui, ça ne fait pas de mal, les idées. Mais il y a le reste, tout ce que je n’avais pas le droit de te dire, sinon… encore pire… il les aime les filles, mais pour en faire de la chair… je n’en peux plus d’être de la chair… Cours, Magdeleine, cours, tu me sauves la vie.

Alors Magdeleine accepte de courir, il faut l’aimer, Mlle Berthe, elle est si malheureuse. C’est du bois encore et encore et un bout de lande, mais quelle lande ? On ne va pas la traverser comme ça, à découvert, un cadeau pour les chiens. Magdeleine s’arrête, cherche à se repérer un peu, se décourage. Elle s’arrête pour de bon.

Je vais attirer les chiens sur moi, ils seront contents de m’avoir trouvée, ils vous laisseront, Mlle Berthe. Quand vous serez sortie du domaine, vous trouverez quelqu’un, vous vous ferez conduire. Tenez, allez trouver M. Faure, il aimera vous aider, M. Faure.

Elles ne se voient déjà plus, ne s’entendent plus. Tout de suite, ce sont des beuglements. Il était déjà tout près, le Rajah. Le baron n’a pas su le retenir. Ou il n’a pas voulu obéir à Lambert et il l’a lâché. Les voici tous deux face à face, Magdeleine et le Rajah. Il lance ses pattes en avant bien haut. C’est son habitude avec ses maîtres, il avance en âge, mais il est resté un chien joueur. Il se dresse de toute sa hauteur de veau. Ses antérieurs retombent sur les épaules de Magdeleine. Elle a un mouvement de recul, avant d’être sûre que c’est lui, c’est toi mon Rajah, c’est bien, là, là, mon Rajah. Oui, mais le Rajah, dans le noir, il se bouscule un peu, il s’empêtre, les postérieurs dérapent dans la terre moussue. Ils font une drôle de danse, là, tous les deux. Est-ce que le Rajah ne reconnaîtrait pas son odeur, sa petite odeur aigrelette et sucrée de fille ? Ou bien, tout chien qu’il est, il a sa colère d’homme trompé ? Elle sent comme le bout de ses crocs, là, à la base du cou. On joue, Rajah, on joue ? Peut-être, on ne sait plus, dans ces bois, à cette heure, avec la meute pas loin, si on joue ou non.

Magdeleine plonge ses mains de chaque côté de la gueule, les deux pouces accrochés aux plis des lèvres. C’est trempé d’écume pendante ; elle lui tire sur les babines, leur jeu le plus ancien, quand il la mordillait en secouant la tête ; quand elle s’amusait à lui toucher les molaires du fond. Elle l’appelle, Rajah, Rajah, de plus en plus fort ; de moins en moins fort, parce qu’elle sent une canine toquer contre sa salière, à droite. Elle essaie de lui relever le museau, c’est fini, Rajah, je reviens.

Ils se tiennent encore un moment comme ça, à sauter d’un pied sur l’autre, deux danseurs à la fête du bourg. Le chien étale ses doigts et ses griffes sur ses épaules, elle serre ses babines de plus en plus fort, la tête sur la tête, à grandes léchées de veau bien granuleuses. Tu es un bon chien, Rajah, un bon chien, tu nous ramènes, c’est bien. Ils s’en font des mamours, quand M. de l’Aubépine les surprend et les sépare. Il a posé sa lampe tempête. Il tire l’animal par le cou, il s’impose à lui. Ce n’est pas dans ses habitudes. Le Rajah est secoué, il tourne et gronde un peu. C’est fini. Le maître se prend tout de suite pour le sauveur de Magdeleine, parce qu’il voit, en reprenant sa lampe, qu’elle a un filet de sang sur le cou. Il déchire une manche de sa chemise pour l’éponger. Ce n’est rien grand-chose, dit Magdeleine. C’est le Rajah qui joue un peu fort, j’ai l’habitude. Mais M. de l’Aubépine ne veut pas que ce ne soit rien ; cette blessure, c’est son affaire, ce sang qui menace, cela l’exalte ; il examine la plaie du plus près qu’il le peut, il la touche ; la carotide n’était pas loin. Tu as mal ? Je crois que tu as mal. C’est très bien. Il dit aussi que son jeune sang est bien chaud, il en essuie une dégoulinure de l’index. Elle en tremble de tout le corps, l’horreur du geste, un saut de côté. Il la suit, il ôte sa redingote, elle se sent prise, il l’enveloppe : Il ne faut pas te refroidir. Il l’entoure de ses bras, pour la protéger, dit-il. Après tout, c’est vrai, le chien était comme fou, il faudrait remercier le maître. En même temps elle se rappelle ce que Mlle Berthe a dit de lui et cela la dégoûte. Il vient de perdre son calot rouge ridicule dans des fougères, il le rattrape, elle en profite pour échapper à son bras. Rajah, ici, Rajah. Il arrive aussitôt, bon chien, oui, oui, bon chien, ce n’est pas lui qui voudrait du mal à sa petite maîtresse, même si elle va garder une cicatrice de son coup de dent. Elle l’empoigne par le cou, ne me laisse pas toute seule, Rajah. Elle oriente sa mâchoire crochue vers M. de l’Aubépine, elle tire les babines vers l’arrière, elle dégage toute la dentition. Le maître ne va plus s’y frotter. Elle se sent forte, d’un seul coup.

Berthe François, de son côté, court toujours. Elle n’a pas écouté Magdeleine, elle a pris la lande en travers, sans comprendre que cela la ramènerait en arrière. Quand elle sent le souffle des bêtes, elles sont déjà deux, trois, quatre et huit pour finir, à hurler leur joie du travail accompli. Lambert les a à sa main, il a la fille aussi, il l’a coursée comme personne, c’est lui le maître, en cet instant, il jubile. Rien ne sert de se crever les poumons, ma petite dame. D’un autre côté, il aurait préféré qu’elle se sauve pour de bon, un débarras pour tout le monde. S’il s’écoutait, il lui retournerait une gifle, qu’elle comprenne. Bon, ce n’est pas son rôle. Mais ce serait mérité. L’impardonnable, c’est Magdeleine, avoir mis Magdeleine dans ce mauvais coup, avoir profité de cette innocence. Cela justifie au moins qu’on la ramène la meute au cul. Que M. de l’Aubépine lui fasse sentir sa faute, selon ses bonnes manières, il n’y aura rien à redire. Et Magdeleine ?

Quand il la retrouve au pavillon, elle a le cou en sang ; Eugénie s’affole, sa petite fille… C’est plus difficile de lui tomber dessus. Enfin, cela peut lui donner à réfléchir, à Magdeleine, et du moment que la carotide n’est pas touchée… Tout de même, le matin, au lever, il se purifie la panse, comme il dit. Il la fait asseoir et il hurle. Ce qu’il voit surtout dans cette histoire, c’est l’imbécillité de se lancer comme ça en pleine nuit. Tout ce qu’il lui a appris, oublié ? Se retrouver à la place du gibier, quand on est chasseur ? Tu préfères écouter des mauvaises gens plutôt que ton père ? Et ta mère, y as-tu songé à ta mère ?

Il tient une demi-heure comme ça, Lambert, mais pour disputer sa fille, il n’a jamais su s’y prendre. Elle fait celle qui est terrifiée, pour lui donner l’impression qu’il ne perd pas son temps. Elle trouve le moyen de lui expliquer, entre deux beuglements, qu’elle n’a pas vraiment eu envie de se sauver ; elle y a été obligée ; elle a même tout fait pour empêcher le départ. Ce demi-castor, dit Lambert, je le savais. Magdeleine se demande si c’est bien de charger comme ça sa maîtresse, son amie peut-être. Il faut bien choisir, c’est Mlle Berthe ou son père. Pour l’instant, c’est lui le plus gros, celui qui crie le plus fort. Il se tait enfin, elle s’en tire avec un peu de pain sec et l’interdiction de quitter sa chambre, durant trois jours ; plus une barre posée à sa fenêtre, de l’extérieur, pour éviter la récidive ; c’est à peu près tout. Berthe François, c’est autre chose.

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Elle s’est d’abord retrouvée comme cloîtrée dans sa chambre violette, volontairement ou non, on ne sait pas. Au début, c’est plutôt la fièvre. Eugénie est la seule à avoir le droit d’entrer pour lui porter à manger, nettoyer un peu, vider toutes les saletés. Berthe François en fait des saletés, partout, elle en dit aussi ; une sorte de folie. Échevelée, dépenaillée, brûlante, grelottante, elle insulte Eugénie et le baron et Lambert, et même Magdeleine. C’est le dépit, dit M. de l’Aubépine.

Il faudrait faire venir le docteur, dit Eugénie.

Elle n’est pas malade. Cette fièvre, c’est de l’orgueil blessé. Cela passera.

Si elle ne se sent pas comme il faut chez nous, c’est que l’air ne lui est pas bon. Pourquoi que vous ne voulez pas la renvoyer à sa famille ?

Ma pauvre Eugénie, vous êtes une bonne femme, mais vous n’entendrez jamais rien aux affaires des hommes.

Pourtant, monsieur, j’entends raison. Et je sais bien, moi, que tout le monde ici serait bien plus propre si cette femme n’y était plus. Regardez ce qu’elle a fait à ma petite Magdeleine. Et on ne peut pas obliger les gens à rester là et à vous aimer, quand on ne s’est pas épousés. Ah mais.

La fièvre finit par passer. C’est le calme, au château, la journée, on n’ouvre pas une tenture. Berthe François est tout amaigrie, Eugénie la prendrait facilement en pitié, si elle ne se faisait pas salement recevoir :

Vous voudriez bien partir encore, ma pauvre mademoiselle ?

Vous ne dites que des bêtises, Eugénie. Même si monsieur voulait me chasser, je ne bougerais pas d’ici à présent. Cela va on ne peut mieux. Je ne suis bien qu’ici. Je crois que monsieur m’adore comme jamais. C’est ce qu’il faut dire, Eugénie, cela va on ne peut mieux. Sauf quand vous me dérangez.

Elle la pousse, dehors, dehors ; des cris pareils, c’est une nouvelle humiliation pour Eugénie. Elle sort à reculons, tiens, monsieur le baron. Alors, comme ça, il tourne autour de la porte de Berthe François. Comme s’il les surveillait toutes les deux. Il s’intéresse à leur conversation ; gare à ce qu’elles pourraient dire de lui. Ou bien, il attend qu’Eugénie s’en aille, après quoi, il entre ? Et que fait-il à Berthe, à ce moment-là ? Est-ce qu’il l’écrase encore un peu plus ? Est-ce qu’il la menace ? Eugénie n’ose pas retourner sur ses pas, malgré l’envie de savoir. Sauf une fois : le baron n’est pas entré, juste debout sur le pas de la porte, mais le regard qu’il a, fixe, de chat au pied du nid, sa respiration courte alors, elle en est retournée. Elle court dire sa peur à Lambert : Est-ce que tu y comprends quelque chose, toi ? Comment ces gens vivent-ils entre eux ? Ce n’est pas pensable.

Lambert reste tout aussi perplexe que sa femme. Perplexe encore plus la nuit, quand le château s’agite. Là, on dirait que la fièvre la reprend, pas la même fièvre, comment dire, des chaleurs de femelle, peut-être. Cela commence comme des cris de dispute à un bout du corridor. Cela se déplace, on entend comme des rires à l’autre bout. Enfin on n’est pas sûr que ce soit des rires, ni des disputes. Lambert se lève les premières fois ; il se plante dans la cour, avec sa lampe tempête ; il suit des lumières en mouvement à l’étage. C’est curieux, il s’agit bien des voix de Berthe et de M. de l’Aubépine, ils parlent haut, mais c’est comme une langue étrangère ; une langue courte. Et puis, des fois, cela ne ressemble pas à de la guerre. Ce serait presque gentil. Et cela reprend, des pas, du désordre, des courses. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien foutre là-dedans, nom de Dieu ? Ce n’est plus un château, c’est une prison. Et on y torture pour le plaisir. Oui, mais qu’est-ce qu’il y peut, un garde-chasse, en face d’un baron ? Il ferme le col de sa veste en velours, il enfonce sa casquette de cuir pour ne plus entendre ; ses bottes, enfilées à la va-vite, lui font mal, mais il reste, il ne peut pas s’empêcher de rester.

Une fois, Magdeleine apparaît à côté de lui, en chemise. Elle n’est donc pas bouclée dans sa chambre, elle non plus ? Va te recoucher, Magdeleine. Faut pas écouter tout ça, c’est de la mauvaise vie, faut pas.

Tu crois qu’il lui fait du mal ?

Pas autant qu’elle le mérite. Mais on ne gagne jamais rien à trop agacer la bête. Tu le sais bien, à la fin elle mord.

Il la rend malheureuse, elle me l’a dit, plus que malheureuse. Il en fait de la chair. Tu comprends ça, toi ? De la chair. C’est pour ça qu’elle voulait partir.

Oui, et maintenant c’est pour ça qu’elle veut rester, la garce.

Tu crois vraiment ?

Je ne crois rien, c’est pour ça que je suis là. Est-ce que tu penses, Magdeleine, qu’un cheval de labour qu’on fait avancer plusieurs quarts d’heure de rang aime sa charrue ?

Il n’a pas l’air de trop rechigner.

Ça doit être pareil.

Pareil que quoi ?

C’est façon de dire, Magdeleine. Encore une fois, va te coucher. Ce n’est pas ta place. Il y a des choses, faut pas que les filles les apprennent, pas plus si elles sont comme qui dirait presque des femmes, faut pas.

Elle reste, elle aussi, elle se fait oublier près de Lambert. Il y va encore de ses nom de Dieu, qu’est-ce qu’ils peuvent bien foutre là-dedans ? Sur les trois heures, trois heures et demie, cela s’arrête, ce chambard, cette rigolade qui n’est peut-être pas une rigolade. Eugénie dort comme un cheval de labour, quand Lambert se pose de tout son poids sur le bord du lit. Elle a du travail de bonne heure. Le printemps est encore frais, les cheminées à relancer, le fourneau, la cuisine et le lever de Berthe.

Elle est comment, quand tu la lèves ?

Elle ne veut guère se lever.

Elle a des marques ?

Elle ne se donne pas à voir toute nue.

Et sur la figure ?

Elle a des yeux… des yeux pas bien remplis… moins jaunes qu’avant, du sombre s’y est mis… on dirait qu’il n’en sort rien, de ses yeux, même pas un regard. Toute décavée. Et plus blanche que notre Magdeleine. Aussi bien, je lui dis, comment voulez-vous avoir des couleurs, mademoiselle, si vous ne mettez plus le bout du nez sur le perron ? Mais elle ne veut pas de mes couleurs. Tout juste si elle me répond, ou alors cela va très bien. C’est du bon air et du bien manger qui font la santé, que je lui dis. C’est pourtant bien simple. Penses-tu. Elle me hâte de retaper son lit. Elle s’impatiente de moi. Je ne traîne pourtant pas, tu peux en être sûr.

Et M. de l’Aubépine ? Oh lui, il traîne toujours avec son sale œil et son silence entre les chambres et la bibliothèque. S’il fait atteler, il demande à Lambert de ne pas s’éloigner jusqu’à son retour ; de faire sa garde, comme un bon garde-chasse, avec son chien et son fusil.

Vous me comprenez, Lambert ?

Pourquoi la garder, si elle ne veut plus se sauver ? se demande Lambert. Enfin, il fait son tour de château. Le voilà gardien de prison, malgré lui. Il pousse le Rajah devant lui : si la fille sort sur le perron, est-ce qu’il l’excitera contre elle, pour plaire au baron ? C’est vrai qu’il ne l’aime pas cette fille. Il la voit déjà terrorisée par les crocs bien courbés, il l’imagine même dénudée devant lui, et affolée. Non, non, faut pas, cela, c’est le plaisir du maître, faut pas partager un plaisir pareil. Il a honte du rôle qu’il est obligé de tenir. Pourvu qu’elle n’ait pas l’idée, comme ça, de se présenter devant lui.

Au retour du baron, il est soulagé. Il a besoin d’une conversation anodine, pour oublier qu’il allait lancer son monstre sur une fille. M. de l’Aubépine se laisse prendre un moment : ce toit qui fuit ? En effet. Ces fentes dans le mur d’enceinte ? Veillez-y. Lambert sent assez vite qu’il l’ennuie. Si la conversation tombe sur Magdeleine, le maître s’anime un peu. Magdeleine ne se ressent-elle pas de sa blessure au cou ? Le chien s’est-il montré aussi rude depuis ?

Monsieur est bien bon de prendre des nouvelles de notre famille. On se croirait, dans ces moments-là, dans un château de la bonne société. Au milieu de la nuit, pardon, c’est le cul-de-basse-fosse. Te revoilà parti, Lambert, dit Eugénie, mais qu’est-ce que tu guettes comme ça ? Tu n’as plus tes nuits.

C’est pour les chiens, dit Lambert, s’ils s’excitent toute la nuit, ils ne valent plus rien pour la chasse.

Pourtant la fatigue vient, ou les chiens eux-mêmes se lassent et ne s’agitent plus beaucoup dans leur chenil. C’est la routine, les maîtres grondent chez eux, s’amusent à se bagarrer. Lambert obéit à sa femme et reste couché, Magdeleine se retrouve toute seule dehors. C’est idiot de rester, imagine, si le baron surgit pour te demander des nouvelles de tes règles. À une heure pareille. Toute seule. Qu’est-ce qu’il va penser ? Que tu le cherches ? Elle devrait aller se coucher, quelque chose la retient là, elle aussi, elle ne sait pas quoi.

Cette fois, cela a crié bien fort un moment, des menaces dans tous les sens, de l’aigu vers le grave, du grave vers l’aigu. La lumière s’est déplacée de sud en nord et de nord en sud. Ils s’en tiendront là pour la nuit.

Pas tout à fait ; cela reprend à cinq heures, le jour n’est pas si loin. Ce sont les chiens qui ont repris surtout ; pas des aboiements, des grondements du fond de la gorge plutôt, comme quand ils barrent la route à un marcheur sur le chemin, ce roulement qui ne demande qu’à exploser si vous ne reculez pas ; un roulement multiplié par huit ou dix à présent ; et le Rajah s’en mêle. D’ordinaire, le sabbat du château, cela ne le trouble pas beaucoup, il regarde d’un œil supérieur les chiens de la meute s’exciter l’un l’autre. Là, il remue sa chaîne. Il a jappé un seul bon coup. Il sait que cela suffit pour dire ce qu’on a à dire à Lambert. Il n’a pas tort, Lambert a sauté dans ses bottes ; sa casquette, son fouet de chasse. Les bêtes se frottent, se grimpent l’une sur l’autre, la grande bousculade, il faut mettre de l’ordre. Magdeleine a traîné un peu, son deuxième sommeil, elle a eu du mal à le quitter. Elle sent que son père est sorti et qu’il aura besoin d’elle. Ils se retrouvent dans la cour, et rien au château, ni lumière, ni gueulements, qu’est-ce qu’ils ont dans le sang, nom de Dieu ? Lambert est content de savoir Magdeleine à côté de lui. Épais comme il est, il a peur du silence à présent.

L’air bouge un peu autour d’eux et soulève des odeurs de mélisse, une douceur un peu grasse. Lambert se sent comme englué dans du caramel, on est pris, on n’arrive pas à saisir ce qui se passe, là derrière. Un nouveau souffle dissipe la mélisse, on entend mieux, c’est vers les dépendances. Ce sera un de ces voleurs qui traversent nos bois quelquefois, qui cherchent une bonne fortune vite prise. Les chiens l’auront éloigné par là, il préfère se sauver. On se rassure, on peut se recoucher, le Rajah veille comme deux. Attends encore un peu. C’est un pas, longeant l’aile droite du château, et le cricri d’un essieu. Un pas de cheval et, à côté, un pas d’homme ; les chiens sont fous ; l’attelage suit l’allée depuis l’écurie jusqu’à la grille. M. de l’Aubépine tient la bride, avec ses gants jaunes et son calot rouge, il marche sans voir personne. Il n’a pas mis le cheval au cabriolet, mais à la charrette à ridelles. Est-ce qu’on part en voyage avec un chariot tout vermoulu ? Lambert esquisse un mouvement, il n’est pas dit qu’il laissera le maître tirer une charrette à ridelles comme un paysan. M. de l’Aubépine arrête le cheval, suspend sa marche. Il tourne la tête vers son garde. Ils sont à quelques pas l’un de l’autre, ils se voient mieux maintenant, ils se considèrent. Lambert sent que ce regard lui dit : reste où tu es ; je n’ai pas besoin de toi. Magdeleine est un peu en retrait, comme dissimulée par la masse de son père. Elle passe la tête et M. de l’Aubépine sursaute, quand il l’aperçoit. Il repart, le cheval bai, tout vieux qu’il est, tire vif dans la fraîcheur, il faut le tenir. Ils ne sont plus visibles ; juste le cricri de l’essieu et le pas inégal du bai. Là, ils ont passé la grille. Tiens, ils ont pris l’allée nord. Qu’est-ce qu’ils ont à foutre par là, nom de Dieu ? La charrette est bien loin, les chiens devraient se calmer. Même pas ; Lambert les pousse au fouet, ils n’obéissent guère, ils se mordent le cul les uns les autres. Il les cingle plus brutal qu’il ne faudrait. Qu’est-ce qui me prend, nom de Dieu ? Magdeleine essaie de tenir le Rajah, il lui fait peur d’un seul coup, dressé sur ses pattes, au bout de sa chaîne. Tant pis, Magdeleine, laissons-les gueuler ce qu’ils savent, ils se fatigueront tout seuls.

Lambert ne se recouchera pas, cette fois, c’est déjà son heure. Seulement il ne sait pas par où commencer sa journée. Il guette, il marche jusqu’à la grille, il se plante à l’embouchure de l’allée nord, elle se perd vite dans le bois, c’est dommage, il revient.

C’est tout juste si les chiens ont bougé au second passage de la charrette à ridelles. Peut-être parce que l’essieu ne rend plus son cricri ? Lambert se garde bien d’aller y voir. Eugénie se présente au château pour commencer son ouvrage, M. de l’Aubépine l’attend pour l’envoyer au bûcher.

Mais mon bois est prêt d’hier, monsieur. Il ne demande plus qu’à brûler.

Préparez celui de demain.

Qui lancera mon feu d’aujourd’hui ?

Je m’en charge.

Je reviendrai pour le lever de Mlle François alors ?

Ne vous donnez pas cette peine. Mlle François n’y est plus.

Est-ce qu’elle s’a encore ensauvé ?

Lambert ne vous a pas parlé ce matin ?

Il ne m’en dit pas long, Lambert.

Alors allez lui dire que j’ai mené Mlle François à la gare. Elle ne se sauve pas. J’ai consenti à son départ.

C’est bien de la bonté, monsieur, car la demoiselle n’était plus bien heureuse avec nous. Je ferai donc sa chambre et le grand nettoyage.

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C’est venu doucement, l’idée. En même temps, elle était là depuis le début. Ce qui l’a amenée, pour Magdeleine, c’est le mouvement de M. de l’Aubépine quand il a vu sa tête de fille apparaître derrière son père, dans la cour, il a sursauté ; même de loin, cela s’est senti, cela disait une gêne, plus qu’une gêne, une peur. Si on se rend à la gare honnêtement, on n’a pas peur. Lambert, c’est plutôt la charrette à ridelles qui le tracasse. Si un baron accompagne une fille au chemin de fer, même un demi-castor qui lui empoisonne l’existence, il la mène en cabriolet. D’abord, on n’a vu personne dans sa charrette à ridelles, ni assis, ni debout. Il fallait qu’elle soit couchée. Est-ce qu’une dame, même de mauvaise vie, se couche dans une charrette pour aller à la gare ? Il lui faut de bonnes raisons. Est-ce qu’on ne trouverait pas ces raisons sur les planches de la charrette elle-même ?

Lambert passe au large de la remise, il se décide, il y va. Cela bouge derrière, quand il pousse la porte à moitié dégondée. Quelqu’un ? Encore un de ces voleurs de peu ? Magdeleine. Elle est venue voir elle aussi. Ils ne s’en disent pas plus pour commencer. Ils se devinent. Il passe la main sur le bois de la charrette, c’est vermoulu, c’est tout. Les grandes taches brunâtres ? Du vieux, tu n’étais même pas née, Magdeleine, une grande battue aux sangliers avec M. de l’Aubépine l’Ancien. Rien de frais ? Si, peut-être. Ces griffures sur le rebord, plus claires. Une malle de voyage qu’on a tirée ? Bien sûr, pour partir en voyage, on a sa malle de voyage. C’est tout, mais c’est là. Ils quittent la remise, la fille, le père, faut pas se mettre des mauvaises idées, faut pas.

Et Eugénie ? Son grand nettoyage de la chambre violette ? Les draps n’étaient même pas ouverts. À croire qu’elle n’y a pas couché, cette nuit, dans sa chambre, la demoiselle François. Tout de même, elle a oublié un châle et des babioles dans un tiroir de commode.

Donnez-les-moi, dit M. de l’Aubépine, je les lui ferai expédier. On oublie toujours quelque chose derrière soi.

C’est juste, dit Lambert, c’est comme Cachan, il avait laissé des souliers. Cela lui donne à réfléchir. Le Cachan, encore un qui est parti en pleine nuit, et sans adieu. On ne se souvient pas qu’il avait agité les chiens, celui-là. Ce n’est pas nom de Dieu possible ? Ce serait le premier et elle la deuxième ? On aurait un homme comme ça pour maître ? Il y repense, à présent, quand M. de l’Aubépine était revenu au château, deux ou trois mauvaises langues du bourg avaient bien essayé de dire qu’il aurait un peu aidé sa femme, l’œil de son père, à passer, qu’on le savait de Parisiens, etc. Et que la mort de la belle-fille avait tué le père de chagrin. En somme, il faudrait repartir de là : dire que l’écraseur de fils avait donné naissance à un écraseur de père, à un écraseur de femmes, surtout ? Non, Lambert, faut pas aller trop loin, faut pas. Les ragots du passé ne doivent pas compter. Tout ça, c’était des façons de dire. Les façons de faire, c’est encore autre chose. Oui, mais, Mlle Berthe, avec ces façons de faire, ce pourrait être la troisième ?

Magdeleine, prends les deux fusils, on va chasser.

Pourquoi les deux fusils, demande Eugénie, tu n’en donnes cependant pas un à Magdeleine ?

Si je veux qu’elle chasse tout comme moi, elle chasse.

Eugénie sent bien que, depuis le départ de Berthe François, Lambert est un peu drôle et Magdeleine trop sérieuse. M. de l’Aubépine lui-même lui parle encore plus sec que les autres jours. Il veille à bien boucler sa chambre, mais cela fait quelque temps qu’Eugénie n’était plus autorisée à y entrer comme elle le voulait, même pour aérer les draps. Il s’enferme dans sa bibliothèque, il écrit un mémoire, a-t-il dit une fois, peut-être à l’intention de M. Victor Hugo ; enfin, c’est un homme qui a toujours aimé à être enfermé. Ce n’est pas comme Lambert, il mène ses chiens deux fois le jour à présent, il serait bien temps de laisser reposer le gibier, après l’hiver. Il faut que les marcassins fassent de la graisse.

Lambert remonte encore et encore l’allée nord. On voit bien que les roues ont suivi la bifurcation vers l’est. À la sortie, c’est la grand’route de la ville, où on attrape le chemin de fer. Qu’est-ce que tu dis, Magdeleine ? Ce ne sont pas des marques de roues bien nettes ? Le temps était sec. Les fers des chevaux dans les allées s’accumulent, s’effacent, se superposent, selon les saisons. L’âge du crottin se lit à l’œil, mais du crottin, on en trouve à l’est, on en trouve à l’ouest. Et au nord ? Aussi. Quel âge le crottin du nord ? Presque le même âge que le crottin de l’est.

Il est parti vers l’est, dit Magdeleine, mais pas jusqu’au bout. Le crottin, passé le Val-Preux, est plus vieux. Le maître a changé d’avis, il est revenu sur ses pas, ou il a coupé par un des petits chemins de traverse.

Tes petits chemins, ils sont bons pour un cavalier, mais pour une charrette à ridelles ? Et puis, ces chemins, ils sont douze ou quinze sur toute la longueur, et à droite et à gauche. On n’en finira pas de les remonter un par un.

Et les chiens, ils sont là pour quoi les chiens ? Ils se sont mangé le cuir tout un morceau de nuit, ils pourraient bien s’y remettre, s’ils halènent la même odeur.

Ils sont bien amollis ce matin, je ne sais pas ce qui les tient.

Ils lâchent les bêtes, elles s’éparpillent, elles se dégourdissent les pattes, elles tournent à vide. On suit des jappements, on marche dans des fourrés, aucune charrette n’y passerait, on tourne toujours. Si ça se trouve, le demi-castor, à cette heure, il se réveille dans son lit à Paris, et commence à se goberger avec de nouveaux bons amis. Elle a été républicaine, elle peut bien être impériale, ce n’est pas ça qui l’étouffera. Faut pas parler comme ça, faut pas.

Les chiens font un arc de cercle, sans hâte, c’est vrai qu’ils sont mous ce matin. Personne n’a eu dans l’idée de leur faire manger des saletés, des fois, pour les abuser ? Faut pas penser comme ça, faut pas. Faut se mettre dans leur axe, pas trop près pour les laisser faire leurs trouvailles, pas trop loin pour ne rien perdre. Mine de rien, ils resserrent le cercle, le plus vif de tous se jette en avant et s’arrête. Il a levé une poule d’eau.

C’est bien ce que je disais, ils ne sont pas à ce qu’ils font. Des bêtes dressées au beau gibier et qui ne remuent qu’une poule d’eau. Ce ne sont plus mes chiens. Peut-être, mais une poule d’eau, c’est tout bête, ça veut dire qu’on est tout près d’un point d’eau, et pas n’importe lequel. Les chiens nous ont promenés dans les chemins de traverse et les chemins de traverse nous ont menés tout droit à la pointe nord-est du domaine des Perrières, au bord de cet étang qui en est comme la frontière. Magdeleine se souvient que c’est là qu’elle a lavé la livrée de son premier marcassin, elle l’avait un peu salement abîmé, celui-là, forcément, son premier. Les chiens pataugent, pas longtemps, ils s’éloignent vite des roseaux, ils se regroupent, ils reniflent, ils se taisent. Ce ne sont plus mes chiens, qu’est-ce qu’ils ont mangé ?

Tu crois qu’ils ont suivi une trace du maître, le pas du cheval, ou la voie du gibier ?

Je vais te dire, Magdeleine, faut pas qu’on s’attarde ici, faut pas. S’ils ont suivi une voie, c’est la voie d’une morte, c’est dans l’air, je sens ça comme une bête de chasse, comme quand les choucas se mettent à tourner au-dessus des restes.

Tu en vois des choucas ?

Dans l’eau, ils ont du mal. Je la vois bien dans l’eau.

Tu la vois ?

Façon de dire, Magdeleine.

Ils cherchent des herbes couchées, cassées, ils en trouvent, mais à plusieurs endroits. Des bêtes viennent boire, des hommes vont jeter des morts, comment distinguer ? Des traces de petits sabots ici, de grosses bottes là ; les traces des bottes de Lambert aussi bien. Un homme peut ôter ses bottes et ses pantalons pour jeter un corps dans l’eau. As-tu vu les culottes du maître mouillées à son retour ? On ne l’a guère vu retourner. Eugénie peut-être pourrait le dire ? Elle le dira, puis elle dira le contraire, elle ne saura plus. Elle avait fait une buée dans l’après-midi, chemises mouillées, linge humide, elle était toute trempée elle-même, alors tout se mêlera dans son esprit.

Ils vont entrer dans l’eau, le père, la fille, le plus loin possible, jusqu’à ce que cela enfonce, qu’on sente la gadoue fuir sous le pied. Au-delà, on serait avalé. C’est du marécageux, ces coins. Et un étang vite profond, des creux ici ou là, et le reste, c’est de la vase, rien que de la vase, avec cette odeur de vert et d’acide. Et si on tombait sur elle, remontée à la surface ? On en serait malade, faut pas la retrouver, faut pas. Mais pourquoi on la cherche, là, si on a peur de la retrouver ? Et le Cachan, est-ce qu’il y serait aussi, des fois ? Depuis le temps, il n’en resterait rien. Il aurait pu remonter lui aussi ? Est-ce qu’on remonte d’une vase pareille ? Et puis même, à supposer qu’il soit remonté, qui l’aurait vu, qui passe par ici, sinon le garde ou sa fille ? Les choucas lui auront fait son affaire, après les carpes, c’est entendu, les animaux nettoient le mal des hommes mieux que personne. Tu as vu dans quel état on s’est mis ? C’est ta mère qui va être contente. Elle va pousser ses hauts cris, trempés comme des soupes, de quoi attraper la mort. Justement on n’attrape rien, les chiens ne sont plus des chiens, les chasseurs de mauvais chasseurs. Dis-toi bien, Magdeleine, faut pas que ta mère sache ce qu’on fait, elle aurait bien trop peur, elle a peur de tout, Eugénie, elle est comme ça, faut pas.

Pourtant Eugénie, de son côté, elle se fait aussi des idées. Elle dira le soir, comme ça, au souper, que le maître s’est rendu au bourg, en cabriolet, à quatre heures du soir. Et pourquoi ? Pour acheter un rasoir tout neuf. Est-ce qu’on s’achète un rasoir tout neuf ? Les vieux rasoirs, plus on les affile, mieux ils coupent. Monsieur ne s’est jamais plaint de son rasoir. Moi, j’en dis que c’est cette Mlle Berthe qui lui a fait un tour. Elle lui aura caché son instrument en partant.

Continuer : partie 5 sur 8