Ouest

François Vallejo · Chapitre 3 sur 3 · partie 6/8

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

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Après réflexion, Lambert n’est pas si mécontent de voir son baron partir en voyage. Quand il se précipitait au milieu d’une révolution ou d’un coup d’État à Paris, la famille se sentait démunie. Mais là, non, il s’en va et cela va nous reposer. Rendre service tous les jours à un assassin, si on y pense, et même si on n’y pense pas, à la fin, c’est pénible. Et puis ces crises auxquelles il semble de plus en plus exposé, si cela allait le reprendre ? Qu’il aille en faire profiter d’autres. Qu’il renverse tous les châteaux qu’il veut, pas le nôtre, enfin pas le sien. Qu’il laisse nos chiens respirer et aboyer comme de vrais chiens. C’est ça, qu’il coure chez son Victor Hugo, cela lui changera les idées, et à eux aussi.

Se changer les idées, c’est encore à voir : l’idée de Lambert, celle qui lui fait vraiment plaisir, c’est de profiter de l’absence de M. de l’Aubépine pour aller un peu fouiller dans ses affaires, au calme, histoire de se donner une ou deux certitudes. À quoi bon avoir des certitudes, dit Magdeleine, si on n’en fait rien ? Si on préfère de toute façon garder sa bonne place et ses chiens plutôt que faire passer la justice ?

Tu nous fatigues, Magdeleine, nous savons bien que tu es la plus maligne d’entre nous. Tu as toujours raison. Mais une certitude, même si elle ne sert à rien, ça fait toujours du bien.

Alors Lambert s’est bâti un programme d’archéologue. Il sait bien que la chambre rouge sera fermée à clé. Mais tout autour de la chambre rouge, le maître n’aura pas pu empêcher que certains signes demeurent. On examinera les parquets, latte après latte ; les taches qui auraient échappé à la frénésie hygiénique d’Eugénie. On tapotera les murs, les manteaux des cheminées, tous ces creux possibles. On fera le tour des corridors, des combles, des charpentes. On trouvera bien quelque chose. Lambert, à force de tourner les histoires du baron dans tous les sens, s’est dit que, si Cachan, le premier, a disparu une nuit sans faire aboyer un seul chien ni éveiller une oie, c’est qu’il n’est jamais sorti du château, ni vivant, ni mort. Il faut trouver Cachan, ce qu’il en reste, après bientôt dix ans. Ensuite, Lambert prévoit de mettre à flot une petite embarcation. Il va sonder l’étang, pied à pied. Il est profond, c’est entendu, mais envasé comme il est… Et avec une perche assez longue… On descend dans le mou, on tâte. Si cela résiste, on ira à la pêche avec un crochet. On saura. Si on trouve, il sera toujours temps de réfléchir. Et si vraiment on ne trouve rien, on pourra se dire qu’on s’est trompé ou qu’on a le maître le plus malin du canton. Lambert se tape à deux mains sur le ventre ; enfin des projets, enfin agir. Il s’impatiente : Alors, monsieur, ce départ, il se prépare ? Et combien de semaines comptez-vous nous abandonner ? N’en dis pas trop, Lambert, tu vois bien que le maître te regarde bizarre, quand tu le presses un peu trop. Méfie-toi, cet homme-là, sa petite démence lui donne comme une faculté : il lit derrière les têtes.

C’est prévu pour le tout début de novembre, mais d’un seul coup, ça ne va plus. M. de l’Aubépine vient toquer à la porte des Lambert, un peu tard. C’est inhabituel, seulement dans les grandes occasions. Lambert le fait asseoir. Eugénie le débarrasse. Elle se sent toute drôle d’avoir à faire ces gestes chez elle. Au château, elle n’y pense pas, c’est naturel. Là, c’est déplacé, le maître a une tête d’apparition. On se regarde un bon moment. Vient-il s’installer chez nous par dégoût de son château ? Hurler contre les timorés ? Crier vive la chiennerie ? Il n’a pas l’air trop exalté, grave seulement. Il veut bien du cidre. Va en tirer du neuf, Magdeleine. Alors quoi ?

Alors, il a une demande à leur faire. Il ne doute pas qu’ils accepteront. Oui ? C’est bien simple, le voyage jusqu’à Guernesey ne sera pas des plus faciles. Pour le soulager des soucis du voyage, il lui faut de l’aide. Alors, il a pensé, comme ça, qu’Eugénie et Lambert pourraient autoriser Magdeleine à l’accompagner. Elle a appris à s’occuper du linge, elle est soigneuse, elle a une bonne mine. Surtout, la police du Napoléon ne se méfiera pas d’une jeune fille ; grâce à sa présence, il passera inaperçu, tout bénéfice. Oui ?

Lambert s’est levé de table d’un coup, l’air lui manque, il fait un pas de travers. C’est pas Dieu possible, pas Dieu possible. Si on laisse Dieu de côté, dit le maître, tout est possible. Buvons. On ne boit pas, faut pas croire que Lambert laissera faire une chose pareille, faut pas. Enfin, monsieur, cela ne s’est jamais vu. Une dame se fait accompagner de sa femme de chambre, un homme a son valet de pied. Va-t-on renverser les rôles ? Un homme faire la toilette de sa maîtresse ? La servante aider son maître à se déshabiller dans les auberges ? Faut pas, monsieur, faut pas.

Il ne s’agit pas de cela, Lambert. Où prenez-vous vos idées ? Je ne vous savais pas l’esprit si étroit. Je vous garantis que Magdeleine aura sa chambre d’auberge tout comme une dame, car elle en vaut bien d’autres. Elle aura ses tâches, elle aura aussi tout mon respect. Cela va-t-il ?

Eugénie a peur que Lambert ne se laisse entraîner trop loin, elle le voit gonfler les joues sous sa barbe, il ne se retient plus. Votre respect, votre respect, nous en avons vu passer quelques-unes au château. C’était cela votre respect ? Et que ça coure, et dans quelle tenue, et que ça crie, et que ça martyrise, et tout le reste… Non, monsieur, vous ne toucherez pas à Magdeleine comme aux autres… Ce que je sais, monsieur, je le sais, et vous ne m’en ferez pas accroire…

M. de l’Aubépine a l’air d’un qui ne veut pas comprendre. C’est bien un enfant. Il ne voit pas le mal. Les autres femmes ? Ces filles ? Bien sûr. Allez, elles n’étaient guère respectables, son seul tort, c’est de les avoir laissées entrer au château. Il le regrette à présent. Mais Magdeleine, menue, avec son teint pâle… c’est une petite déesse… il n’est pas loin de la considérer comme sa fille… alors pensez… il ne lui ferait pas le moindre tort. Est-ce qu’on peut douter de cela ?

Douter ? Et comment ! Plus rien du passé ne compte donc plus ? On n’a rien vu ? On a rêvé ? Un Hugo vous invite et vous voilà transformé en enfant Jésus ? Grand ? Libre ? Et bon aussi, peut-être ? Non mais. Magdeleine n’aura jamais qu’un père pour veiller sur elle, et c’est moi, dit Lambert, vous ne me l’enlèverez ni d’une manière ni d’une autre.

Allons, Lambert, dit Eugénie, monsieur dit vrai sans doute, il a toujours bien traité Magdeleine.

Voilà que sa femme passe du côté du maître ? Sont-ils fous, tous, à jouer les saints innocents, quand on sait ce qu’on sait ? Est-ce qu’on ne l’a pas vu rôder sous la fenêtre de la fille ? Il vérifiait les gonds sans doute ?

Écoutez Eugénie, Lambert, vous savez qu’elle est la sagesse même. Elle peut témoigner mieux que personne de mon respect pour votre famille.

Lambert est ébranlé, pas longtemps. C’est trop demander, monsieur, et vous savez pourquoi, aussi bien que moi.

M. de l’Aubépine prend une longue gorgée, la résistance de Lambert semble le surprendre. C’est étonnant, cette naïveté, chez un homme qui a fait ce qu’il a fait. Ses mains tremblent autour du verre. Il va se fâcher lui aussi, se dit Eugénie, tomber dans une de ses crises, faire le maître enfin et punir Lambert. Et si Lambert, lui, fait son jars ? Ils vont se plumer là, devant elle ? Elle a peur, Eugénie, elle se met devant son homme. Son geste décontenance Lambert, ce petit temps permet à M. de l’Aubépine de se reprendre : Je comprends vos réserves, mais, je vous le dis encore une fois, Magdeleine est sacrée pour moi.

Ce sont des mots, monsieur. Aucun homme raisonnable ne vous laisserait faire.

Le baron demande de la goutte à la place du cidre. On sent qu’il a décidé de passer la nuit dans le pavillon du garde-chasse et qu’il n’en sortira qu’avec son accord. Il change même de tactique, quand il voit que le respect sacré de Magdeleine ne suffit pas. Il les cajole, il fait le pauvre homme, plus bas que tous.

Enfin, Lambert, ce n’est pas un grand sacrifice que je vous demande. Est-ce que je ne me sacrifie pas pour vous, moi ? Si je n’écoutais que moi, je mettrais ces murs et ces terres et ces bois aux enchères. Ou je les ficherais par terre, tiens, par terre, oui, et, pour finir, un bel incendie. J’irais vivre de rien, en sauvage, comme le plus misérable des misérables, avec vos chiens. Au lieu de quoi, pour vous aider, vous et votre famille, je suis resté. Pour l’instant. Je vous évite d’aller vous embaucher dans ces usines ruine de l’homme. Tenez, tisserand, attaché des heures et des heures à votre métier, c’est ce que vous voulez ? Aujourd’hui, vous allez regarder le chanvre pousser dans mes champs. Demain, vous irez le tisser. Qu’est-ce qui est préférable ?

Il est ennuyé, Lambert, c’est bien ce qu’il pense aussi, c’est bien ce qui l’a retenu de dénoncer son maître, cette crainte. À croire que cet homme, une fois de plus, voit vraiment derrière les têtes. Est-il sincère cependant ? Un maître se sacrifier pour ses gens ? Il va bientôt nous faire le coup de la république. Un républicain, celui-là ? On n’a jamais vu personne de plus antirépublicain que ce républicain. C’est de la pose. Il ne se fait passer pour l’ami du peuple que pour mieux en manger les filles, c’est tout.

Il les tient un gros morceau de nuit, imbibé de goutte, pas la blanche, la meilleure, celle qui a vu le tonneau depuis le temps de M. de l’Aubépine l’Ancien. Il fait des promesses sans fin, que la famille n’aura pas à se repentir, qu’il pensera sans cesse à son bien. Lambert lui demande pourquoi, à la fin, si ce n’est pas pour lui faire subir le sort de toutes les autres, il insiste autant pour avoir Magdeleine auprès de lui en voyage, et non Eugénie, et non n’importe quelle autre. M. de l’Aubépine s’en met une bonne lampée. Il soupire un grand coup. Oui, pourquoi ? Pourquoi ? C’est bien simple, parce que c’est la seule qu’il vénère assez, depuis son petit âge, pour être sûr de ne jamais lui faire de mal. Les autres, c’est plus fort que lui. Avec Magdeleine, ce n’est pas du tout pareil.

Il ose dire ça ? Il faudrait avaler ça ? Parole d’ivrogne, allez, ces hobereaux dégénérés ne tiennent pas la goutte de l’Ouest. C’est presque des aveux qu’il fait, et d’un air tout ce qu’il y a de naturel. De quoi lui faire couper le cou. Qu’il ose le redire… Magdeleine, ce n’est pas pareil…

C’est non, monsieur, non cent fois et toujours non. Vous me ferez finir toutes nos bouteilles que je serai encore capable de vous dire non.

M. de l’Aubépine en fait ouvrir une nouvelle. Accompagnez-moi encore, Lambert, une petite tournée. Il pense l’avoir à l’usure, comme tout le monde. Il dit encore que, si elle ne l’accompagne pas, il n’ira pas. S’il ne se rend pas chez M. Hugo, il en mourra de chagrin. Enfantillages, monsieur. Cela ne va plus du tout, sa folie le ramène en arrière dans son âge. On ne s’en tirera pas. Lambert vide un gros godet. Il est au bas bout de la table. Il se lève, il bascule un moment d’avant en arrière. Eugénie l’assure. Bon, puisque c’est comme ça… Puisque c’est comme ça, vous l’emmènerez, la Magdeleine. Mais attention, vous allez m’emmener aussi. Et avec mon fusil et mon couteau de chasse. Je ne la lâcherai pas et je ne vous lâcherai pas non plus. Nous irons tous trois le voir, votre M. Hugo. C’est dit.

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Lambert est bien surpris, au lieu d’indisposer le maître, sa proposition semble le soulager. Et même pire : après une nuit de suée, à faire évaporer tout l’alcool de son corps, il se lève enthousiaste. Il retourne chez son garde-chasse.

Merci, Lambert, cent fois merci.

Quoi encore ?

Cela a circulé en moi toute la nuit, a pris forme, comme à l’alambic, une merveille… Vous avez bien dit que vous m’accompagnerez ? Que vous ne me quitterez pas ? Sûr ? Pourquoi n’avais-je pas pensé à vous le demander moi-même ? La plus belle idée depuis dix ans… Quand je vous dis que vous m’êtes indispensable… Cela est bien grand, et vous serez grand avec moi.

Lambert s’inquiète, les rêves de grandeur, ce n’est pas pour lui. Être un petit homme au fond de son Ouest, cela lui suffit. Une grande idée sortie des vapeurs de la goutte, sortie du cerveau mal égoutté de son maître surtout, rien de bon à attendre. Dites toujours.

Il est trop tôt, Lambert. Il faudra d’abord me faire meilleur visage que ce matin, et me promettre de me suivre en tout, comme l’envers accompagne l’avers de la pièce de monnaie.

Le voilà reparti avec ses deux faces de la même pièce. La dernière fois, c’était pour détourner Lambert du maire.

Quand vous saurez mon projet, dit M. de l’Aubépine, vous n’hésiterez pas, vous m’aimerez, allez. Prenez vos dispositions pour le départ. Le jour venu, je vous dirai ce que j’attends de vous. Oh oui, vous m’aimerez bien.

Lambert en perd le sommeil. Il s’assomme de goutte le soir et il n’en sort rien de bon le matin. Il se dit qu’il a voulu faire le malin pour sauver Magdeleine et qu’il est pris. Obligé de renoncer à ses fouilles au château et dans l’étang. Ce doit être cela, la grande idée du baron, qui le réjouit tant, éloigner le garde du domaine, l’empêcher de mettre son nez dans les mauvaises affaires. Il sait bien qu’Eugénie ne touchera à rien, elle, elle aurait trop peur. Pas si fou que ça, ce fou.

M. de l’Aubépine s’est annoncé pour le 3 novembre à Guernesey, suggérant de séjourner une semaine sur l’île, avant de rejoindre Londres et Victor Schoelcher pour la Saint-Martin. Avec un tel programme, il pense pouvoir faire l’important. Cependant, dit Lambert, ce monsieur Schoelcher n’est pas vraiment votre ami. Comment donc ? Depuis qu’il s’est servi de ce nom pour approcher Victor Hugo, M. de l’Aubépine a réussi à se persuader qu’il n’avait jamais eu de plus grand ami sur terre que Victor Schoelcher. On est habitué, c’est le baron.

Le 1ernovembre est là, il faut se lancer. Magdeleine a fait son petit paquet, elle a l’impression qu’on l’emmène mourir loin de chez elle, elle ne parle plus guère, la peur. M. de l’Aubépine l’attrape dans la cour : Quelle est cette tête, Magdeleine ? Il ne faut que se réjouir, vous ne ferez pas deux voyages pareils dans votre existence. Et il lui prend le bras, il la serre, il la relâche, excusez votre maître.

Plus tard, c’est Lambert qui le croise, la même joie. Je nous en promets des bosses, c’est quelque chose. Un homme méconnaissable.

Puisque nous sommes pour ainsi dire prêts, dit Lambert, me direz-vous, monsieur, quel grand projet vous avez pour moi. Il me semble que c’est le moment.

Vous avez raison, suivez-moi, Lambert, vous n’en reviendrez pas.

Le baron l’emmène jusqu’à la grille, jusqu’à l’allée nord. C’est l’allée de la Berthe François, se dit Lambert. Le maître lui pose la main sur l’épaule, ce n’est pas facile de s’imposer à une épaule pareille, épaisse comme ça, quand on a la main fine. Il appuie tout de même. Il prend un air… un air : Regardez bien, là, tout au bout du chemin. Au bout du chemin, c’est Victor Hugo. De l’autre côté de la mer, c’est Victor Hugo. Dans un autre monde, passé l’horizon, nous serons devant Victor Hugo. Il nous attend debout, dans une sorte d’au-delà.

Vous n’avez peur de rien, Lambert ?

Peur, non, monsieur, cela ne se peut.

En cet instant, je voudrais vous rappeler encore une fois qui vous êtes. Qui vous êtes pour moi : un fils de bleu, le tueur de blancs.

Cela ne dit rien de bon, le sang bat aux oreilles de Lambert, inhabituel chez lui.

Promettez-moi de vous montrer à la hauteur de votre père.

À la hauteur de ma peur ?

Son tympan qui bat, ce trouble, il comprend tout de travers. M. de l’Aubépine accentue sa pression sur l’épaule, il sent qu’il le tient, là, un sentiment de toute-puissance, c’est bon. Il reprend : Victor Hugo se tient devant nous, au bout de ce chemin, regardez bien.

Je ne vois rien que nos bois.

Je vous garantis que vous verrez bientôt Victor Hugo. Voilà mon idée, pour laquelle j’ai besoin de vous : nous allons ramener Victor Hugo en France, ici même. Je lui offrirai la protection de mon domaine. La grandeur nous attend. Car, depuis notre domaine des Perrières, vous vous en doutez bien, nous pourrons songer ensemble à renverser l’Empire. Un grand avenir est promis à Victor Hugo, tous les républicains s’accordent : il remplacera Napoléon III, un jour ou l’autre. Ce jour n’est pas loin, et ce sera grâce à moi. N’est-ce pas beau ?

Et son regard se perd dans le plein des bois, un regard vide et radieux en même temps. Lambert plie un instant sous la main de son maître, il sent comme un flou devant lui, au moins une attaque d’apoplexie, il va tomber raide dans une minute. Il ne tombe pas, il en est le premier étonné. Le baron voit dans le silence de Lambert un assentiment, il lui serre encore plus l’épaule, ah non. Cela ne va pas du tout, monsieur, nous n’allons pas commettre une folie pareille.

Qui vous parle de folie ?

Enfin, au nom de quoi un Victor Hugo suivrait un presque inconnu ?… Un ami de Victor Schoelcher, vous l’oubliez… Au nom de quoi un Victor Hugo accepterait-il de rentrer en France, alors que vous me répétez toutes les semaines qu’il a juré de ne remettre le pied chez nous qu’à la chute du tyran ?… Je lui montre que le pays l’attend, qu’il n’a qu’à paraître et que son nom emporte tout sur son passage. Nous soulèverons l’Ouest derrière lui… L’Ouest, y songez-vous ? Ce pays de blancs ? Notre vieille chouannerie ? La Vendée ? Cela ne tient pas debout… Vous vous trompez, l’Ouest regorge de républicains secrets comme moi. L’Ouest sera rouge, un jour, vous verrez… C’est tout vu, vous voulez déclencher une nouvelle guerre civile… Qui vous parle de guerre ? Je constituerai avec Victor Hugo un phalanstère des hommes libres, l’embryon d’un nouvel État. Des auteurs l’ont prévu, j’ai lu tous leurs livres… Vos lectures vous ont tourné la tête, monsieur. Vous voyez trop grand. Ce sont des rêves.

C’est trop de petitesse, Lambert, des rêves… bien sûr, les rêves, je crois à l’accomplissement des rêves. Sans rêve, pas de révolution en 89. Et vous voudriez empêcher les rêves par de petites raisons.

Je ne veux pas empêcher les rêves. Je dis seulement que chacun doit rêver à sa place, et la vôtre, aussi bien que la mienne, c’est le domaine des Perrières. Il faut vous en contenter. D’ailleurs, même là, vos rêves ont déjà causé assez de… de je ne sais quoi…

C’est bien cela, Lambert, vous ne savez pas et vous parlez à tort…

À tort, peut-être, mais vous irez tout seul dans votre Guernesey, je ne saurais vous aider…

Au contraire, j’aurai le plus grand besoin de vous…

Vous sentez donc bien que ce M. Hugo ne vous suivra pas volontiers. Vous n’êtes pas complètement fou. Ou vous plaisantiez, pour me mettre à l’épreuve. Oui, vous plaisantiez…

Qui vous parle de plaisanterie ? Mais vous avez raison sur un point : Victor Hugo aura peur de rentrer en France. Tous les hommes, même les plus grands, ont peur d’agir, au moment le plus important. Je vois la scène : il hésite, vous intervenez avec votre force, vous le conduisez au bateau…

Mais c’est un enlèvement, cela, pas un rêve, de la folie pure. Vous imaginez une seconde notre équipage ? Vous et moi avec Victor Hugo reconnu par toutes les polices de l’Empire ? Traverser un bout de Manche. Un proscrit dans nos bagages. Les pontons assurés. Vous nous voyez franchir la moitié de l’Ouest, le grand homme devant, moi derrière avec mon fusil de chasse ?

Je le vois très bien, continuez, Lambert, vous y êtes presque, vous êtes avec moi, cela est grand…

Lambert a honte de lui à cet instant. C’est la conversation la plus insensée qu’il ait jamais tenue avec le baron. Un silencieux comme lui, accepter ça. Il croyait le maître remis de sa précédente crise, erreur.

M. de l’Aubépine se cambre, cette résistance de Lambert le blesse. Il assure que l’homme d’action reconnaît le moment où il doit oser. Ce moment est venu. Et l’homme d’action sait montrer son autorité quand il le faut. Vous me devez obéissance, Lambert. Vous me l’avez prouvée dans toutes les circonstances importantes de nos dix années communes. Vous ne flancherez pas, j’en suis sûr. Et Magdeleine encore moins. Elle a sa fonction, elle aussi, dans mon projet. Elle est femme. Cela met en confiance n’importe quel homme. Surtout une femme aussi jeune. Elle amadouera Victor Hugo, vous ne l’entraînerez que plus facilement. Nous partons. Malle, sacs de nuit, cheval, voiture, exécutez, Lambert, exécutez. Nous y sommes.

Il remonte vers le château, pas de course. Lambert cherche Eugénie : la première fois de leur vie commune qu’il a besoin de son avis. Il se prend pour un homme, d’ordinaire, convaincu que l’avis d’une femme, même aussi brave qu’Eugénie, ne peut être que l’avis d’une femme. Surtout Eugénie, naïve comme elle est, et superstitieuse. Il l’aime parce qu’elle fait bien son travail et qu’elle est courageuse. Mais là, il ne se sent plus du tout un homme. Eugénie, vite ! Eugénie ! Eugénie !

Elle est au château, à l’office, la voilà sur le perron, est-ce que son mari veut lui montrer sa première laie de la saison ? Il l’emmène au pavillon, il lui explique, elle ne comprend rien. Pauvre femme, pourquoi est-ce que je m’adresse à toi ? Tu ne saisis jamais rien à rien.

C’est que tu ne parles pas bien net. On dirait que tu as encore descendu de ta goutte. Je te vois depuis quelque temps… Aussi bien, je n’entends rien à ton histoire d’aujourd’hui. Mais je n’ai pas besoin d’en savoir davantage pour te dire ce qu’il faut. Va barrer la porte de la remise. Va barrer l’écurie. Dis au maître ce que tu devais lui dire le premier jour, qu’il ne sortira pas d’ici. Qu’il ne doit pas partir en voyage. C’est mauvais, les voyages.

Il ne m’écoutera pas. Il n’est plus en état d’écouter personne.

Si tu prends ton fusil, il t’écoutera.

C’est toi, Eugénie, qui as des idées pareilles ? Pointer le fusil sur notre maître ? Et s’il n’entend pas raison, même avec un fusil sur la panse ?

Tu tireras, Lambert.

Te rends-tu compte, ma femme, de ce que tu dis là ?

Je ne sais peut-être pas ce que je dis, mais je te le dis.

Il ne reconnaît pas son Eugénie. Est-ce qu’elle devient folle, à son tour ? Quelle idée d’être allé lui demander son avis ! Il ne faut rien demander aux femmes. Elles risquent d’avoir un peu raison. Magdeleine ! Magdeleine ! Non, c’est une femme elle aussi. Grégoire ! Grégoire ! Un enfant. Pire qu’une femme. Il faut trancher tout seul. L’homme d’action connaît le moment où il doit oser. C’est encore un fou qui a dit ça. Cela vous agite la cervelle à vous fendre le crâne. Lambert retire sa casquette de cuir, un petit soulagement. Oui, mais, tu ne vas pas te découvrir, Lambert, comme pour saluer bas ? Te soumettre une fois de plus ? Il se renfonce sa casquette, cheminée, le plus beau fusil au coin, le démonter. Enlever la poussière, le graisser, cela donne le temps de réfléchir. Un fusil en morceaux, on est bien tranquille. Le maître a appelé Eugénie pour fermer sa malle. Il n’en finit donc pas de se préparer ? Le fusil est remonté, bien propre, Lambert actionne le mécanisme, du billard. Cela vous claque à l’oreille, simple et franc. On charge, une, deux. On arme, une, deux.

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Il s’est planté devant le baron, ce n’est pas si difficile, après tout. Il a seulement dit à Eugénie, avec son plus bel air d’autorité, comme si l’idée venait de lui, de rouvrir la malle, de remettre les chemises à leur place sans les froisser, et les pantalons et les gilets, sans les abîmer. C’est tout. On respecte. Mais on ne part plus. C’est encore tout.

Comment ça, on ne part plus ?

Vous entendez ces coups de masse ? C’est le Grégoire. Un bon fils de son père ; il clôt la remise, il n’en sortira ni cabriolet ni même charrette à ridelles ; et pas un cheval ne bougera de l’écurie pour le moment, Grégoire y veillera aussi. Et le maître ne quittera pas son château, Lambert y veillera personnellement. Il ne pointe pas encore franchement le canon de son arme sur le ventre de M. de l’Aubépine, mais cela viendra bientôt, s’il discute un peu trop. Faut le temps de s’habituer à l’idée. Victor Hugo l’attend ? Il aura vite fait de l’oublier. Allez dans la bibliothèque, les livres de Victor Hugo y sont en bonne place. Au moins, vous ne lui ferez pas de mal en le lisant.

Le baron a le plus grand mal à comprendre ce qui lui arrive : il était déjà bien loin dans son rêve de Victor Hugo. Il revient au monde, sa malle vidée, ce fusil qui se balance devant lui. Et Magdeleine, obéissant à son père, apparaissant dans le hall, le Rajah tenu serré au collier, et luttant. Il n’a pas l’habitude d’être en intérieur, le Rajah, il s’agite. Cela rend lucide le plus dément des barons.

Cela ne vient pas de vous, Lambert ? Cela n’est pas possible. Ne me dites pas que vous avez le projet de me séquestrer chez moi ?

Vous séquestrer, non monsieur, mais vous tenir enfermé dans votre bibliothèque le temps qu’il faudra, sûrement.

Il faudra m’attacher, car vous ne trouverez pas de clé à cette bibliothèque, et je ne vous laisserai pas de repos. Une fenêtre, j’en sauterai. J’irai à pied. Victor Hugo m’attend.

Je vous empêcherai bien de vous rompre le cou en sautant d’une fenêtre ou d’un toit. Je serai là, devant vous, je ne vous lâche plus.

Le baron essaie de rire. Il trouve le projet de Lambert insensé. C’est le monde à l’envers. Et puis la nuit viendra. Il faudra bien que Lambert prenne du sommeil auprès de sa petite femme. Alors aucune porte, aucune grille de château n’empêchera un homme de s’échapper. La maison de ses ancêtres, il en connaît les issues, les recoins, mieux que personne. Il a eu un père qui aimait le tenir chez lui comme au cachot. Croyez-vous que j’y sois resté un seul jour, au cachot, Lambert ? J’ai toujours été libre de mes mouvements. Vous ne réussirez pas, là où mon père a échoué.

Monsieur, quand j’irai dormir, Magdeleine sera là, et Grégoire, et le Rajah. Chacun prendra son tour. Nous ne vous laisserons pas un moment, jusqu’à ce que vous soyez raisonnable.

Des enfants pour garder la chiourme… Vous rendez-vous compte de ce que vous faites, Lambert ?

Aïe aïe aïe, faut pas écouter le maître, faut pas, Grégoire, même pas dix ans, Magdeleine, une fille… C’est vrai… Leur demander de monter une garde… N’y pensons plus, c’est comme une guerre, on n’est pas fier, mais faut la faire.

Le baron ne rit plus, c’est la rage maintenant, il menace Lambert de le traduire devant des juges.

Vous pouvez en parler des juges, répond Lambert : vous dites vous-même que la justice de l’Empire n’existe pas.

Je ne parle pas de la justice de l’Empire, mais d’une justice bien plus haute, celle des hommes libres, elle vous tombera dessus avant demain.

Il ne le dit pas, il le crie, à vous déchirer les tympans. Cela met le Rajah dans le même état, Magdeleine ne le tient plus. Il faut que Lambert le lui prenne des mains. Il sent que cela agit tout de suite, mieux qu’un fusil, une arme vivante, un chien de ce gabarit. Le baron se radoucit à mesure que le chien s’approche. Faut pas se gêner, faut pas. Le Rajah pousse M. de l’Aubépine à reculer vers les rayons de la bibliothèque. Il crie moins, le Rajah tire encore vers lui, pourtant, sans doute parce qu’il sent qu’il a peur. Le baron a des suées, des gouttes bien rondes sur le front ; en novembre ; cheminée éteinte ; le poil mouillé et dressé ; la vraie peur ; la peur des chiens. Il cherche un refuge, derrière son bureau : le Rajah pointe les crocs dessous. Il faut aller encore plus loin, jusqu’à l’angle de la bibliothèque ; la vraie peur.

Le garde-chasse se dit que cela s’arrange, c’est plus facile qu’il ne le pensait. Le grand tort du baron, depuis le début : il n’a jamais aimé les chiens. Ils le lui rendent. En même temps, comme les minutes passent, Lambert sent monter une sorte de honte. Il n’a jamais imaginé en arriver là avec son maître.

Le Rajah ne se calme pas, il doit sentir la peur de Lambert aussi bien que celle du baron, il gronde, cette note grave du fond de la gorge ; il se dresse sur ses pattes arrière, comme il aime à le faire, pour jouer ou pour mordre. Tous les deux, le garde, le chien, ont la même allure que sur la photo prise par Duplessis, l’autre jour. Ils sont en train de sauver Victor Hugo. En même temps, ils terrorisent un homme.

Lambert demande à Eugénie de fermer les volets de la bibliothèque et à Grégoire de leur ajouter une planche pour les barrer. La prison sera bientôt parfaite. Le prisonnier semble se résigner : il a demandé à s’asseoir. Le garde prend une chaise lui aussi, il pose son fusil en travers de ses cuisses. Le Rajah se couche et renifle fort. Il tend le cou vers la porte, maintenant. C’est un chien du dehors. On ne le tiendra pas enfermé trop longtemps, c’est la chance de M. de l’Aubépine. Il a compris qu’il valait mieux attendre la fatigue de Lambert et de son chien. Il connaît un peu les hommes, il connaît son garde, sa bienveillance derrière le cuir de la brute. Avant la nuit, ce sera terminé, Lambert s’écrasera devant lui. Il s’écrase toujours, à la fin. Il a peur pour sa famille, pour sa meute. Ces hommes du peuple sont trop attachés à la matière, cela les perd. Les hommes de l’idéal sont au-dessus. Ils n’ont pas à douter d’eux-mêmes. Victor Hugo attendra bien une petite journée un homme de l’idéal comme lui. Évidemment, le ramener en France, tout seul, ce sera bien difficile. Pourtant, si on sait lui parler… Il recommence à y croire.

Ils se taisent, le baron, le garde-chasse. Ils auraient du mal à s’entendre, Grégoire tape à coups de marteau sur les volets, un entrain terrible, il s’amuse bien, lui. Ils se regardent. Enfin, le baron regarde Lambert. Lambert regarde son fils. Il a faim. Il réclame un repas à Eugénie. Elle accourt, elle sert le baron en premier, l’habitude. Il repousse son assiette. Il ne mangera pas, tant qu’il sera retenu de force dans sa bibliothèque. Nous voilà propres, pense Lambert, s’il se met à dépérir. Faut pas laisser voir le doute, faut pas. Laisse le morceau sur le bureau de monsieur, Eugénie. Je n’ai jamais vu aucune bête refuser bien longtemps sa pitance. Et ne lui laisse pas ce couteau, malheureuse, ni ce verre, il nous trancherait le cou à la première occasion.

Le baron tourne ses yeux de malade, il cherche des mots, il ne les trouve plus. C’est bien, c’est bien. On entame la nuit, on ne s’en est même pas aperçu. Alors on entend comme un bruit de mastication lente. Le Rajah somnolait, il se redresse, il veut sa part. Lambert prend conscience qu’il a sombré quelques instants lui aussi, et que la chandelle s’est éteinte. Si M. de l’Aubépine en avait profité ; mais non ; un homme, le plus décidé, ou le plus perdu de la tête, préfère toujours ne pas manquer son souper.

Ces petits bruits, ces mouvements insensibles, d’un seul coup, le chien n’en peut plus. Être enfermé, il ne sait pas ce que c’est, il tire pour sortir. Même un Lambert n’aurait pas assez de force pour le retenir. Faut le comprendre, le Rajah. Le garde mesure d’un seul coup les limites de son entreprise : s’il faut aller faire pisser son chien comme si c’était un bichon de Paris et laisser le baron sans surveillance… M. de l’Aubépine comprend tout de suite l’embarras de Lambert. Toujours pareil, on le croit troublé de la cervelle, l’instant d’après il se montre deux fois malin comme vous.

Adieu, Lambert. Faites ce que vous avez à faire avec vos bêtes, et laissez-moi.

Vous ne profiterez pas de la situation comme vous le pensez, monsieur. Je vais faire appeler.

Qui vous entendra, de si loin ? Il faudra bien sortir, et me laisser.

Lambert lâche le Rajah dans le hall ; comme fou, à se jeter sur la grande porte, gueulant, réveillant toute la meute et Eugénie. Elle se dit, dans son lit, que ça y est, Lambert a démoli le baron. À moins que le baron n’ait démoli Lambert. C’est ça. Et maintenant ? Elle entend Magdeleine se lever ; la voix de Lambert qui l’appelle ; il appelle sa fille ; ils se retrouvent toujours ces deux-là, quand ça chauffe au domaine ; et ça chauffe un peu souvent en ce moment. De pauvres gens comme nous, c’est pas Dieu possible.

Le Rajah a obtenu ce qu’il cherchait, il saute dans la cour, il fonce dans l’herbe, il s’y roule, cela n’en finit pas, il se secoue et se roule encore, et se secoue, un vrai possédé, ce chien. Il n’obéit plus à personne, même pas à Magdeleine, impossible de le ramener. Lambert se sent démuni, enfin, un fusil, cela suffit bien pour tenir un homme au repos. Pas de repos, le temps que Magdeleine arrive, qu’ils retournent à la bibliothèque, M. de l’Aubépine a déjà entrepris d’arracher les planches de Grégoire. Un gamin, cela vous a mal enfoncé les clous. Suffit de tirer un peu, de se déchirer les doigts. Dans l’action, on ne sent pas la douleur et les clous viennent tout seuls, les planches cèdent ; un possédé lui aussi, il ne doute de rien. Enjamber une fenêtre, une hauteur d’entresol, pas plus.

Lambert est derrière lui, il arme son fusil, faisant claquer le mécanisme, bien posément, une, deux. Cela fait réfléchir un homme : Ne vous donnez pas tant de peine, monsieur, je ne suis pas seul. Je prendrai le repos qu’il me faudra. J’aurai toute l’aide nécessaire ; d’aussi bons tireurs que moi ; une douzaine de chiens possibles en plus du Rajah. N’espérez rien.

Cela donne bien à penser au baron, mais pas comme le croyait Lambert. Il lui vient une colère, une sorte de colère d’enfant, avec les trépignements, les hoquets, il a l’impression de comprendre enfin ce qui lui arrive. Il entend les pas de Magdeleine devant la bibliothèque, il ne la voit pas, il imagine que Lambert a fait venir quelqu’un d’autre. Il pousse des cris d’homme trompé. Oui, oui, c’est une affaire montée depuis longtemps. Un complot contre moi. Un complot contre la république tout entière. Un complot contre Victor Hugo. La police de l’Empire vous a placé là pour me surveiller. J’y vois clair. Vous vous êtes rallié à l’Empire, comme tous les autres. Qui vous a changé comme ça, le fils de bleu ? C’est le frère de Faure, j’en suis sûr. Un rallié. Il a pris Mlle Berthe. Il vous a pris, vous aussi. Tous des ralliés… c’est le grand complot des ralliés… et je n’ai rien vu… dix ans que je vous nourris chez moi… voilà les mercis… Montre-toi, Faure… Des ralliés, ils n’ont même pas de courage…

La meute dehors, le maître dedans, tous à crier, Lambert se sent devenir fou. Il va couvrir tout ce bruit, de sa voix de meneur de meute : Mais enfin, monsieur, qui vous parle de ralliés ? Qui vous parle de Faure ? Vous ne vivez que de grands mots vides. Un complot, de quoi cela aurait-il l’air, un complot, chez nous ? Regardez votre comploteur, ce n’est que Magdeleine…

Magdeleine, crie le baron, je savais bien qu’elle ferait tout pour m’abattre. Tout vient d’elle. Vous êtes trop pauvre bougre pour mener tout cela. C’est elle, la tête pensante, je l’ai déjà vue à l’œuvre avec Mlle Berthe, comment elle l’a montée contre moi. Tout est bien clair, allez.

Enfin, monsieur, Magdeleine, une tête pensante… une fille de dix-sept ans… Nous ne cherchons que votre bien, au contraire, vous protéger… Vous alliez commettre une folie… Ne pouvez-vous pas comprendre cela ?

Il ne veut rien entendre, tout se met en place dans son esprit, Magdeleine, son complot. Il faudrait récupérer le Rajah. Un chien plein de crocs, il n’y a que ça pour le ramener à la raison, cet homme-là. En attendant, laissons-le vider ses mauvaises humeurs et félicitons-nous d’avoir empêché ce départ. Imaginez-le devant Victor Hugo, dans cet état. Nous nous sommes sacrifiés pour ce grand homme et il n’en saura jamais rien. Nous pouvons être fiers de nous. Encore faut-il se sortir de cette mélasse. Pour cette nuit, ce n’est pas la peine d’y compter. Complot, comploteurs, ralliés, Empire, ça n’en finit pas. On en voit de drôles, tout de même, quand on est au service du monde.

Quand le jour vient, personne ne s’en aperçoit. Les volets fermés, trop de fatigue, et le calme enfin, le calme des chiens, le calme du baron ; tout cireux, le baron, de s’être dépensé comme un forcené ; la tête posée en travers de son bureau, les bras étendus. Lambert a relancé une chandelle de suif : cette tête posée, cireuse, ces yeux ouverts et fixes… Il ne serait pas des fois ?… Le bras gauche glisse sur le côté. Bon. C’est un homme qui dort ? Et qui dort les yeux ouverts ? Il ne fait rien comme tout le monde, celui-là, même dormir. On en apprend encore sur son maître, après dix ans. Faut dire, c’est la première fois qu’on passe une nuit ensemble. C’est curieux, moins on s’entend, moins on se quitte, cela ne devrait pas être.

Lambert sent comme une lourdeur sur la poitrine, une sorte d’étouffement, l’odeur du suif, peut-être, écœurante ce matin. Il ne veut plus rien ; il sort, comme ça ; ne plus rien savoir ; que le maître s’en aille, s’il en a envie.

Magdeleine a passé la fin de sa nuit devant la porte de la bibliothèque : elle a tiré là une causeuse à deux places, bien rembourrée. Il ne lui serait jamais venu à l’idée de s’y asseoir, avant. C’est étonnant, ce qui est permis, ici, depuis quelque temps. Encore plus étonnant : ce père qui s’en va, sans même faire attention à elle, son fusil sous le bras. Mais enfin, qu’est-ce qui te prend ? C’est fini ?

Oui, c’est fini, dit Lambert, je crois bien que j’ai fait une bêtise. Je n’aurais pas dû écouter ta mère. Ça ne vaut pas. Arrêtons là. Je me moque de ce qui arrivera.

Ça ne va pas, dit Magdeleine. On ne peut pas faire ce qu’on a fait, et puis plus rien. On est obligé, maintenant.

Obligé à quoi ?

On ne sait pas, obligé, c’est tout.

Alors ?

Donne-moi le fusil et va dormir.

Une petite fille comme toi ? Devant un furieux comme lui ? Avec mon fusil ?

On est obligé.

Ça lui tape dans le crâne, ça lui écrase la poitrine. Va réfléchir dans ces conditions. Il donne son fusil. Dehors, il est presque content. Oui, c’est ce qu’il fallait faire. Au pavillon, il donne son deuxième fusil à Grégoire. Ne quitte pas ta sœur, mais évite de te frotter au maître. Après quoi, il s’endort.

Eugénie commence sa journée au château, comme s’il ne s’était rien passé, l’habitude, les feux à lancer, l’office, une bonne buée. Elle se dit seulement qu’elle n’a pas voulu cela : ses deux enfants armés comme des soldats de ligne et gardant une espèce de dément.

Lambert se réveille à midi, l’affolement, il ne s’est jamais levé à midi, de toute sa vie. Il a encore la tête prise, la poitrine écrasée. Il se demande pourquoi. Tout revient d’un coup. Il imagine ses enfants estourbis dans la bibliothèque, le baron en fuite. Personne ne l’aura prévenu. Il saute dans ses bottes ; sa casquette ; son fusil ; c’est vrai, pas de fusil ; vite à la bibliothèque. La porte en est ouverte, il l’avait bien dit, et la pièce est vide. Des gamins, ils se sont fait avoir. Un simulateur, le baron, il joue les agités, un malade, on se méfie moins. Derrière, il calcule, il agit, il nous possède à chaque fois. Il les a retournés comme rien, deux enfants. Il les entraîne dans les bois à l’heure qu’il est. Dieu sait ce qu’il va en faire. Les noyer peut-être, il noie tout le monde. Il faudrait le Rajah. Où est-il passé ce foutu chien, depuis hier ? Eugénie sort de l’office avec un baquet. Eh bien ? Elle n’a pas l’air plus inquiète que ça. Va comprendre. Les enfants ? Mais ils sont là-haut. Ils ont mené monsieur se coucher dans sa chambre. C’est aussi bien que dans une bibliothèque, non ? On n’est quand même pas de mauvaises gens. Et il s’est laissé mener ? Et comment. Comme un enfant. Et par des enfants. La bonne idée d’en avoir fait des chasseurs depuis toujours.

Ils sont tous là-haut, c’est vrai, bien paisibles. Grégoire fait le héros de dix ans, devant la porte, l’arme au pied, comptant et recomptant ses cartouches. Sa sœur est installée sur une chaise, dans l’entrebâillement. La tête de M. de l’Aubépine penche à droite, presque hors du lit. Drôle de façon de dormir, encore une fois, même s’il a les yeux fermés. Et avec ses souliers. Il est temps de libérer les enfants. Ce n’est quand même pas un travail pour eux. Et quand le baron va se réveiller, cela va le reprendre, ses grandes idées, son envie de sauter par la fenêtre. Pas facile de la barrer de l’extérieur celle-là. Et s’il se jette, il se fracasse à coup sûr. On l’aura sur la conscience. Nous sommes là pour le protéger, voilà ce qu’il faut se dire et se répéter. Pour la conscience. Quand il dort, on ne lui voudrait pas de mal. Ramenez-moi tout de même le Rajah, s’il ne court pas les bois.

Le baron s’agite, s’étire, un enfant, c’est bien cela. On a presque honte d’être si intime avec lui, en cet instant. Voyons dans quelles dispositions il se trouve aujourd’hui. Se souvient-il de ce qui s’est passé hier ? Ce serait si simple : une de ses crises d’agitation, un bon somme, l’oubli. Il considère Lambert, la chambre, la porte, la fenêtre, c’est bien long. Il demande son vase, là, au pied du lit, dessous. Un ton de commandement, comme si le garde était son valet de pied. Et puis quoi ? Vous n’allez pas me regarder aller au vase, par-dessus le marché ? Le vase, évidemment. Lambert n’y avait pas pensé. Mais si on le laisse seul, sait-on ce qu’il est capable d’inventer ? Vous ne tenterez rien ? Le vase, rien que le vase, je n’y tiens plus. Et vous irez me le vider. Et vous me ferez monter à manger. Je n’ai jamais eu une faim pareille.

Il a changé de stratégie, l’animal, il va nous jouer le grand seigneur capricieux. Nous faire tourner en bourrique. Nous ne sommes que ses employés, après tout, il a un peu raison. Il presse Lambert, Lambert presse Eugénie. M. de l’Aubépine s’est soulagé dans le secret. Au fond, s’il ne s’agitait pas trop, on pourrait le tenir à la longe, d’un peu loin, ce serait plus reposant pour tout le monde. Mener une prison, cela s’apprend. Et vite, si le prisonnier est unique.

Eugénie monte deux cuisses de lapin et descend le vase. M. de l’Aubépine réclame du givry. Et deux verres à pied. Il espère m’avoir avec du vin et de la fausse amitié, pense Lambert. Il accepte pourtant. Mais apporte des timbales, Eugénie, rien qui se casse, et pas de couteau, n’oublie pas, sauf pour moi. C’est qu’il a faim lui aussi, et puis le fumet de ce lapin. C’est la première fois qu’ils mangent ensemble au château. Un fusil, c’est bien gênant pour boire, et encore plus pour manger. Il se le pose en travers des cuisses, la chaise dans l’ouverture de la porte ; le baron mange assis sur son lit, côté fenêtre, tournant le dos.

Il me semble, monsieur, que nous devrions nous parler comme de bons hommes.

Vous n’êtes plus pour moi un bon homme, je ne vous parlerai plus.

Pourtant vous voyez bien que nous ne vous traitons pas comme un voleur de poules.

Manquerait plus que ça. Je suis chez moi. Pas vous.

Je ne l’ignore pas, monsieur, et si vous me promettiez bien gentiment, là, de ne pas courir chez M. Hugo, à Guernesey, je crois bien que je pourrais, comme on dit, vous élargir.

Je ne vous promets qu’une chose, Lambert, c’est de m’éloigner de vous le plus vite possible, et de vous éloigner de moi, et de vous faire le plus de mal possible. Ne comptez pas sur moi pour vous supplier. Je ne vous ferai pas ce plaisir. Les occasions ne me manqueront pas. Avant trois jours, Hugo me serrera sur son cœur. Cette arrestation illégale par les autorités de l’Empire fait de moi l’égal d’un proscrit. Vous me rendez service, Lambert, je suis bien heureux, grâce à vous. Quand je raconterai cet attentat contre la liberté à Victor Hugo, il s’indignera avec moi, il aimera mon courage. Je ne m’en fais pas.

Ils boivent du givry, ils en reboivent. Lambert sent que le baron veut lui mélanger les esprits. Des remerciements à la place des plaintes et des cris, c’est bien fait pour jeter le doute. Faut pas se laisser promener, faut pas.

Dites-moi, Lambert, avez-vous songé à l’argent ? Vos gages, qui va vous donner vos gages ? Vous vous doutez bien qu’il ne faut pas compter sur moi. Et vous ne songez tout de même pas à me voler, en plus ? Rallié à l’Empire, c’est entendu. Mais voleur, dans votre famille ?

Si, comme vous le pensiez encore voilà deux minutes, monsieur, j’agis au nom de l’empereur Napoléon III et de sa police, vous pouvez être sûr que je dispose de tout le trésor de l’État.

Et vlan. C’est au tour de M. de l’Aubépine de méditer. Il cherche, il trouve : L’Empire s’est ruiné en fêtes démesurées. Une gabegie. Les caisses sont vides. Ne comptez pas sur eux non plus. Vous pouvez essayer toutes les tortures, vous ne me forcerez pas à vous signer des billets. Nous crèverons de faim tous ensemble, ici, cela est beau. Et vous crèverez avant moi.

La saison du beau gibier ne fait que commencer.

Pour chasser, il faudra me laisser et prendre vos chiens. Vous ne me trouverez pas à votre retour.

Nous parlons comme des enfants à la sortie de l’école, monsieur.

Peut-être, mais je vous dis la vérité. Vous n’aurez plus vos gages. Et je vous donne votre congé. Il ne vous reste qu’à me remettre les clés du pavillon que vous occupez indûment depuis si longtemps.

Lambert est ébranlé. Cette fois, nous y sommes. Après tout, le baron est dans son droit, maître chez lui, et maître de l’argent. On le tient encore par un bout pourtant. Lambert n’y pensait même plus. Si nous sommes encore là, c’est que nous ne l’avons pas dénoncé pour la Berthe François. Le temps passe, on se demandera pourquoi on a attendu si longtemps. On pourra toujours dire que le maître nous menaçait. Dans son état, cela n’étonnera personne. Voilà la grande idée du jour : Si vous n’êtes pas sage, monsieur, je vous livre au maire. Et même à ceux qui sont au-dessus du maire. Vous ne croyez pas à la justice de l’Empire. Elle me prendra plus au sérieux que vous quand je vous livrerai comme assassin de femme. Et même assassin de valet. Magdeleine avait raison. Il fallait commencer par là.

Magdeleine, bien sûr, la tête pensante. Elle mène le complot. C’est elle qui vous perdra, soyez-en sûr. Eh bien, allez, courez tout de suite faire votre devoir de rallié à la cause impériale : allez calomnier votre maître, et demandez une bonne somme pour cela. C’est le seul argent que je vous rapporterai encore. Qu’est-ce que vous attendez ? Filez me dénoncer tout de suite, c’est un ordre de votre maître. Mais attention, dès que vous serez en route, je partirai pour Guernesey. L’exil m’attend. Victor Hugo m’attend.

C’est une drôle de bête que ce baron. Dès qu’on croit le tenir, il présente le flanc, il vous pousse à le toucher là, et cela vous arrête. Ces vieux nobles en savent plus long que nous, c’est bien triste. Finissons ce givry.

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En deux, trois jours, la vie s’installe, des tours de garde. Chacun a sa part de jour et de nuit. M. de l’Aubépine se montre plus sage : Lambert ose le laisser seul avec un enfant ou une fille, du moment que le Rajah est là. Avec le Rajah, on peut avoir confiance. Dès que le baron s’agite, reprend sa rage contre tous les Lambert, il suffit de laisser couler la corde du chien, deux coudées, on serre, on relâche encore d’une coudée, on est tranquille. La bête se fait à la situation elle aussi. Demeurer dans une pièce fermée, même un chien comme lui peut l’accepter. Le meilleur chien qui soit, il a vite compris. Tenir un homme au secret, ce n’est pas si terrible, même pour lui. On le transfère sous escorte : quelques heures dans sa bibliothèque, le reste du temps dans sa chambre. Que faisait-il de plus, quand il était libre de ses mouvements ? On ne lui rend pas la vie impossible.

M. de l’Aubépine, repoussé sans cesse par les crocs du Rajah, semble entrer dans une sorte d’hébétude. S’il ouvre un livre dans sa bibliothèque, un Fourier ou un Hugo, il n’en dépasse pas les deux ou trois premières pages. On le retrouve, les yeux vagues, parcourant sans cesse les mêmes lignes. Dans sa chambre, il lui arrive de ne pas toucher au plat d’Eugénie. Il descend toujours son givry, c’est déjà quelque chose. Allons, il est bien traité.

Le plus difficile, pour Magdeleine, ç’a été sa première nuit à veiller le baron. Pour dormir, il dort, autant le jour que la nuit. Garder un homme qui dort, cela paraît vain, d’un seul coup. On sait bien qu’il pourrait se réveiller à tout moment et tenter une bêtise, mais il respire si calmement. On se sent encore plus seul en présence d’un homme qui dort. Surtout que le Rajah en profite pour poser son museau sur ses pattes et plonger comme un baron. Magdeleine résiste au sommeil, ce n’est pas rien, quand on a laissé mourir la bougie. Au bout d’une heure, elle croit entendre des bruits. Des petits, mais, sans bougie, un petit bruit gonfle vite dans une oreille. Comme des tapotements, des minutes entières, le même tapotement. Cela s’arrête, cela reprend, ailleurs, encore des minutes et des minutes. Cela ressemble à des pas quelquefois. Des bêtes, des oiseaux. Elle se rassure comme elle peut, mais les tapotements tournent, des craquements plutôt, on dirait que cela remonte, enfle le long du conduit de cheminée et s’éteint en haut dans les charpentes. Ce doit être la vie ordinaire dans un château.

Elle n’y prête bientôt plus attention : la division du jour et de la nuit s’estompe pour tous, pour celui qu’on retient comme pour ses gardiens. Les volets intérieurs ne sont jamais ouverts, c’est la nuit perpétuelle. Le baron doit dormir, par petits morceaux, jusqu’à dix-huit ou vingt heures par journée. Il mange des miettes ; un verre de givry ; son vase ; il n’ouvre même plus le livre qu’il prend ; il se rendort ; toute sa vie est là. De temps en temps, il voudrait savoir l’heure. Seul Lambert a une montre. Les enfants ne répondent pas. Quel jour sommes-nous ? Plus personne n’en sait rien. Les Lambert se sont enfermés avec leur maître dans une solitude dont ils ne savent plus sortir, même pour chasser. La meute souffre de ne plus être employée et braille dans son chenil au moindre mouvement dans la cour.

Continuer : partie 7 sur 8