Ouest
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.
Des bourriques. Je me moque bien de ce qu’ils pensent. Ce pays ne saurait penser. Et vous, comment me jugez-vous, quand vous vous dispensez de juger comme les paysans ou les marchands de rencontre ?
Je juge que ces femmes vous font le plus grand mal et qu’elles pourraient parler contre vous.
Elles parlent contre moi ?
Ce n’est pas ce que je dis, monsieur, mais certaines n’auraient pas besoin d’être poussées bien fort.
Elles parlent donc, mais soyez bien tranquille, Lambert, elles n’ont pas les moyens de nuire à un homme comme moi. Je suis doublement protégé : le château de mes pères ici, mes amis là-bas.
Vous agissez donc bien mal, que vous avez besoin d’être doublement protégé ?
Encore cette assurance qui vous vient de votre père… Bon, et alors, qu’est-ce qui rend un garde-chasse de votre trempe aussi impressionnable ?
Je ne suis pas impressionné, monsieur, c’est seulement la morale.
La morale, c’est bien le malheur. Même les bleus ont leur morale, et les rouges tout autant. Ils n’ont pas voulu m’entendre, à Paris, pendant les journées, parce qu’ils s’étouffent avec leur morale. Ils en crèveront de leur morale. Vous ne prétendez tout de même pas me la faire, vous, Lambert ?
Je vois bien qu’il n’y aura pas moyen.
Je vous aime mieux comme ça. Tenez, puisque nous en sommes là, Lambert, je n’ai pas le courage de le faire moi-même, ce matin… Allez me chercher le plat à barbe, là, oui, là, et le savon, et le rasoir… Vous ne le trouvez pas ? Oui, avec les serviettes, c’est cela… Dites à Eugénie de monter de l’eau tiède. Maintenant, vous allez me faire la barbe.
Lambert va se trouver mal : Faire la barbe à monsieur ? Mais je ne suis pas votre valet de pied, monsieur. Déjà que vous me faites faire le cocher. Et puis cette barbe a-t-elle besoin d’être faite ? Et puis… et puis…
Le reste ne saurait être dit par un homme comme Lambert. Il dépose les ustensiles sur le lit. Il n’a pas l’intention de s’en servir : et puis quoi encore, être ravalé, pire qu’un domestique, au rang de ces filles qui lui rasent tout le corps ? Faut pas.
Ma barbe, Lambert…
Ne pourrait-elle attendre demain ? Une barbe clairsemée comme la vôtre…
Eugénie entre avec l’eau tiède.
Votre mari ne veut pas me faire la barbe, Eugénie, c’est donc vous qui me la ferez ?
Si monsieur le demande… Mais pourquoi donc que tu ne veux pas faire cette barbe, Lambert ?
C’est bien de la misère, pense Lambert, et il renvoie Eugénie. Il faut rager et se soumettre, ce n’est pas son genre, mais il faut aussi épargner l’innocence d’Eugénie, et raser, même s’il n’y a rien à raser, et prendre le risque de blesser, tant pis. Il passe soigneusement la lame sur le cuir à rasoir. M. de l’Aubépine n’est pas loin de s’assoupir, tranquille. Le savon est mis, et, c’est curieux, cette barbe accroche, c’est bien une barbe de la veille. La fille aurait menti, comme il voulait le croire sur le chemin du retour ? La lame descend, la lame remonte, du beau travail : On voit que vous vous y entendez à dépecer le gibier. Pas une égratignure sur les joues, un cou lisse comme l’enfant Jésus. Il faudrait me faire la barbe chaque matin.
Et vos bois, monsieur ? Et vos chiens ? Prenez un autre homme pour remplacer Cachan, et une vraie femme pour remplacer toutes les autres. Vous ne me forcerez pas à tenir toujours le rôle de votre valet. Et puis, vous ne forcerez plus Eugénie à nettoyer les saletés de vos dames.
M. de l’Aubépine prend les restes du jupon, il les renifle, il regarde Lambert, moqueur. Il les agite un peu à bout de bras, ça remue de drôles de parfums. Il y replonge le nez, une bonne aspiration, un nouveau coup d’œil en coin, vers le garde-chasse, comme une invitation. Il voudrait le forcer à y mettre le nez à son tour ?
J’aime quand vous perdez votre assurance devant moi, Lambert… Qu’est-ce que cela vous fait ?
Je ne crains rien, monsieur, seulement vous avez des plaisanteries qui ne sont pas faites pour des gens comme nous.
Qui vous parle de plaisanteries ?
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Ils en restent là pour un temps. Le garde-chasse fait son office de garde-chasse, de préférence loin du château, matin après matin. M. de l’Aubépine de toute manière ne le réclame pas. Même pas une femme à raccompagner, pendant une longue période. Ce n’est pas que le maître ne s’absente plus ; une ou deux journées comme ça ; des journées à dames, comme le pense Lambert, mais le maître, depuis la parleuse, n’en ramène plus guère au château.
Une fois, il s’absente plus longuement. Il a laissé entendre qu’il allait en finir avec ses biens parisiens. Il revient les poches pleines, en effet. Pas seulement remplies d’argent, de livres aussi ; et une malle entière de brochures républicaines. Il joue au savant à présent, sa nouvelle marotte, des heures et des heures à lire, à méditer sous son calot rouge. Il manque de place dans la bibliothèque. Un matin, il commande à Lambert de lui consacrer l’après-midi. Une bibliothèque à vider. Qu’Eugénie mette de belles bûches dans la cheminée. Nous brûlons des vieux livres. Les vies des Saints. Des livres qui ont étouffé la liberté pendant des siècles, que ferons-nous de ces vieilles bêtes dans notre république ? Au feu, Lambert, au feu. J’ai besoin de place pour mes Proudhon, mes Fourier, mes Considérant et Enfantin. Vous ne connaissez pas ces bonshommes ? Les vrais saints de l’avenir.
Comment, monsieur, brûler des livres qui remontent peut-être au temps de Louis XIV et les remplacer par vos brochures de mauvais papier ? Et vous voudriez que je donne la main à cela ? Des vies de Saints ?
Vous avez peur de commettre une impiété, Lambert ? Vous êtes encore sous l’empire des prêtres, un homme comme vous ? Notez que je ne demande pas cela à Eugénie. Il me semblait que vous, du moins, vous aviez abandonné ces préjugés. Je croyais que vous m’aviez manifesté assez d’attachement…
Si vous voulez que je vous reste attaché, monsieur, il ne faut pas me forcer à toucher des jupons souillés ou à brûler des livres anciens. Si vous n’en voulez plus, vendez-les à un bourgeois, il sera tout heureux d’en tapisser ses murs. Du beau cuir, des dorures…
C’est la valeur matérielle qui vous retient, et non la matière religieuse ?
Tout me retient, monsieur. Demandez-moi tout ce que vous voudrez, je le ferai avec bonheur, seulement ne m’obligez pas à toucher à ces vies des Saints.
Tout ce que je voudrai, Lambert ? Il me semble que vous avez déjà refusé de me raser tous les matins.
C’est dit, monsieur, je vous obéirai désormais en tout, hormis vous raser et brûler vos livres.
M. de l’Aubépine donne de l’air au feu.
Vous avez raison sur un point, Lambert, la pleine peau du cuir ne ferait pas une belle flamme.
Et il arrache les reliures, et il jette les pages dans le feu, et il recommence le même geste dix fois, vingt fois, et il regarde Lambert, avec son petit sourire.
Enfin, la paix est revenue, cela pourrait durer toujours. Oui, mais le 2 décembre 1851, c’est le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Le républicain l’Aubépine l’avait prévu, la république se laisse détruire par ceux qui l’ont faite. Il apprend avec un peu de retard, deux ou trois jours, par la visite de son ami, le rédacteur Faure, déjà porteur de nouvelles en 1848, habillé de noir, inquiet comme un homme poursuivi par un régiment de ligne, ce coup de force du Deux-Décembre. Lambert s’apprête à dégourdir les chiens, malgré un sale petit vent, son maître le retient : C’est fini, Lambert, cette fois ils l’ont tuée.
Qui a tué qui ?
Elle, Lambert, la République. Si des hommes comme vous et moi ne bougent pas, ce faux Napoléon va se faire couronner par le pape. C’est l’écrasement des gens comme vous. C’est l’écrasement de toute liberté. Suivez-moi à Paris, Lambert. Des comités de résistance, des barricades se montent jusqu’à Belleville, jusqu’à La Chapelle-Saint-Denis. Il faut en être, pour l’honneur.
L’honneur, monsieur, cela vous va fort bien, mais nos chiens sont mis en appétit, tout pétillants de froid, le muscle demande à s’échauffer, je ne saurais les rentrer au chenil sans leur avoir donné leurs ébats. Regardez comme cela frétille de partout. Et vous voudriez les priver de tout et même de liberté comme votre Bonaparte ? Cela ne se peut, monsieur, nous partons pour le Coin-Malefort, non pour Paris.
Comprenez, Lambert, comprenez, tout cela est trop éprouvant pour un homme tel que vous me connaissez.
Je comprends, monsieur, aussi je vous dis de me suivre au Coin-Malefort, vous vous dégourdirez les jambes aussi bien que les chiens et l’esprit mieux que partout.
Mais le temps presse, Lambert.
Eh bien, prenez mon fusil, il est graissé de ce matin. Si vous devez aller vous battre à Paris, il vous faut de l’exercice. Magdeleine, mon deuxième fusil, mon couteau de chasse, mon fouet.
Mais enfin, que faisons-nous, Lambert ?
Ils marchent une bonne heure, à grands pas, tirés par la frénésie des chiens, plein nord, puis nord-ouest, vers la partie la plus giboyeuse du domaine. La terre est sèche, le vent pique et tue les odeurs, rien à tirer des chiens. Ce n’est pas un grand jour. Mais, bon sang, que faisons-nous ici, quand la république est renversée par le tyran ? Quand mes amis sont arrêtés, transportés vers les pontons, fusillés peut-être ?
Taisez-vous, monsieur, à la fin, c’est vous qui faites fuir le gibier à parler haut dans les fougères. On vous entend venir à deux lieues. Comment voulez-vous vaincre un tyran, si la plus petite perdrix rouge vous échappe sans effort ? Sauf votre respect, on n’attrape pas un Bonaparte comme une fille de l’Ouest.
Ce n’est pas le moment de vous en prendre à votre maître.
Tout le monde s’en prend au sien, moi aussi.
Je vous ai toujours trop laissé la bride. Vous me faites perdre mon temps.
M. de l’Aubépine veut s’en retourner, on ne va pas arpenter nos bois la journée entière. Alors le chef de meute s’immobilise, toutes les bêtes font silence et forment comme l’esquisse d’un cercle sous le vent d’est. Les nez se lèvent bien haut, les cous se tendent, M. de l’Aubépine aussi ; les museaux plongent tous ensemble sur une ligne de terre retournée et foncent. Des vermillis, du tout frais, dit Lambert, trois cents livres au bas mot. On devine encore l’odeur de boue séchée dans les soies : Allez-y, respirez ce gras encore chaud, c’est l’Ouest, cela, monsieur, vous ne trouverez rien de semblable dans votre Paris. Le maître veut bien s’en mettre plein les narines, on dirait qu’il est pris : Certaines femmes dégagent cette force, vous ne trouvez pas, Lambert ? Lambert ne trouve pas. Eugénie n’a rien à voir avec un sanglier, pas même avec une laie. Bon. On avance tout doux et ça gueule bientôt à main droite. Ils nous le rabattent, prenez du champ, monsieur, où il vous passera sur le corps. M. de l’Aubépine adresse un mauvais geste à Lambert. Prendre du champ, non mais. Est-ce qu’il a cet air, quand il course une fille dans les corridors du château ? Il ne sait même pas tenir convenablement son fusil à deux coups, cela traîne dans les fourrés, c’est un homme à se démolir un pied ou à briser le dos de Lambert par mégarde. Le baron court droit devant, et cela vient, en face, la grosse noire, un vieux jamais vu, large comme ça, et qui charge, les chiens au cul. Ce n’est pas du joli travail, pense Lambert, pas la bonne journée, on ne doit pas se retrouver comme ça à contrer ses propres chiens.
Et M. de l’Aubépine ? Il tire, il tire. Il recharge à chevrotines, il tire sans épauler, au jugé, en avançant. Il touche, mais en effleurant l’épaule, il excite la bête sans l’anéantir, drôle de chasseur à la manque, mais qu’est-ce qu’il fabrique ? Il recule vers Lambert, le sanglier les enfoncera tous les deux à la fois, si on le laisse faire. Il faudrait s’écarter pour l’ajuster sans risquer de blesser le maître. Pas le temps, M. de l’Aubépine jette son fusil, arrache celui de Lambert et tire, tire dans la gueule de la bête. Cela fait comme deux grosses étincelles sur la terre givrée, le groin éclate d’un coup, la masse ne s’arrête pas encore, quatre, cinq pas, elle s’affale sur un tronc. M. de l’Aubépine recharge et tire, tire, et recommence.
Ça ne va pas du tout, dit Lambert, ce n’est pas dans les règles, l’animal est abattu, on ne l’achève pas sous un feu nourri.
Le maître ne veut rien entendre, le sang l’acharne, il ne laissera pas un morceau de chair en paix. Il tire, tire.
M. de l’Aubépine n’a plus de quoi charger les armes, il tombe à genoux près de l’animal, il pleure, le maître pleure. Pour quoi pleure le maître ? Pour avoir massacré un des plus beaux solitaires de ses bois ? D’être privé de son arme comme un petit enfant ? On ne saura pas, il a sa tête d’affolé, pour ne pas dire de fou, qu’un garde-chasse ne comprend pas. Lambert tient ses chiens au fouet de chasse ; ils bavent d’argent, les fils givrés leur pendent au menton, droits comme des chandelles, il ne reste qu’à leur donner la curée ; un beau gâchis, tout pour leur gueule, rien pour le saloir.
Monsieur, je comprends et je ne comprends pas pourquoi vous voudriez abolir les droits de chasse. C’est égal, avec un peu de travail en compagnie de votre garde, vous ne démériteriez pas comme chasseur. Seulement, il faudrait respecter la bête.
Lambert donne la curée aux chiens, ils s’en donnent deux grands quarts d’heure, gorge chaude. M. de l’Aubépine a mal partout, aux bras, à la poitrine, le souffle lui fait défaut. Cela va, monsieur ? Près de deux heures encore pour le ramener au château et le déshabiller et le coucher et faire tomber la fièvre et le délire qui vient. Il veut se lever, partir à l’assaut du tyran. On ne sait pas si, dans son rêve, il est devant un sanglier ou devant Louis-Napoléon Bonaparte. On ne sait pas s’il crie ou s’il pleure. De toute façon, le 2 décembre est déjà loin. Quand il part pour Paris, le lendemain de sa crise, il ne reste plus grand-chose à faire.
Il se lève plus calme cependant, il demande de l’eau chaude à Eugénie. Lambert consent, dans l’état du malade, à le raser. Pas question, Lambert, vous oubliez vos vieilles colères ? Vous n’êtes pas mon valet de pied, vous êtes au-dessus. Partons-nous, Lambert ?
Partir, monsieur, comme vous êtes ?
Oui, partir, et pour chasser.
Chasser vraiment ?
Vraiment, Lambert, je ne reviendrai que je n’aie chassé l’usurpateur démagogue.
Lambert retient son maître aussi longtemps qu’il le peut, prétexte l’état des chevaux, de la voiture ; la misère qui les menacerait tous, comme l’hiver 48. Pour l’argent, vous n’avez rien à redouter, dit M. de l’Aubépine. Je remets ma fortune entre les mains d’Eugénie, si vous m’accompagnez.
Pourquoi monsieur réclame-t-il à toute force ma compagnie ? De quelle utilité serai-je dans ce Paris que je ne connais pas ? Si c’est pour faire deux orphelins…
M. de l’Aubépine dit qu’il est un meilleur homme quand Lambert l’assiste, l’écoute, lui parle, la preuve il a été capable de faire de lui presque un chasseur. Sa présence l’empêche de faire des bêtises. Il ne sait comment cela se fait, mais ce n’est pas autrement.
C’est que vous vivez comme un tel sauvage que vous ne voyez que moi. Allez donc chercher d’autres têtes dans votre Paris et perdre avec vos grands amis ce qui vous reste de raison.
M. de l’Aubépine lui dit adieu, avec de grands mots, comme un roi déposé. L’air tout à fait raisonnable alors, comptant les dépenses pour plusieurs mois, remettant à Eugénie une grosse boîte en fer contenant plus de mille francs, une somme, faisant ses recommandations à chacun pour l’entretien des meubles et des bois, accordant une sorte de bénédiction aux petits comme à des recrues qu’il faut entraîner pour une prochaine bataille.
Les Lambert se préparent à un grand hiver, on ne se laisse pas surprendre deux fois, saloirs combles, poulailler plein comme un œuf, clapier grouillant, oies, dindes, dindons, dindonneaux tout autour. Lambert fait la tournée des fermes, le fusil non à l’épaule, comme à l’ordinaire, mais sous le bras. Il se présente au nom du maître, prend le ton d’un qui lève l’impôt. Ils grondent en dedans, et même au-dehors, le Harlou du Bas-Blanc surtout : Tu te conduis comme ton père.
C’est ça, les temps reviennent.
Prends garde que j’ai aussi un fusil, dit Harlou.
Va dire ça aux perdrix rouges, tu n’as jamais touché la queue d’une.
Il ne peut pas nier. Les autres, le Gerzeau du Clos-Morin, le Fleuriel de la Garde-Champdieu, font semblant de rien tout d’abord, et montrent leurs greniers vides. Je vous connais, dit le garde-chasse, le maître veut savoir ce qui est dessous les planches vides. Ils en font voir un peu, Lambert prélève le surplus, c’est l’usage. Il ne leur présente plus le dos depuis bien longtemps.
Ils ne vivent pas mal, tous ces mois. Aux nouvelles de Paris, rien ne dit que les républicains font trop bonne figure : fusillés, arrêtés, exilés. Même les ouvriers semblent soutenir le nouveau pouvoir. Les rouges partent en morceaux. On se prépare au retour de M. de l’Aubépine, au désastre de son retour, assuré de voir arriver un beau soir un homme défait tout au long, affalé dans un fiacre ou dans un char à bancs, vaincu par son Bonaparte, vaincu par tout le monde, comme à chaque fois. C’est un homme qui fuit la victoire, par principe.
Grégoire demande s’il aura un nouveau chapeau et de quelle couleur. Il n’y a guère d’autre changement à espérer. Il ne revient toujours pas. Qu’est-ce qu’il peut bien faire dans un Paris où il ne se fait plus rien ? On l’imagine à la tête de complots lamentables. Les Lambert, cette fois, engraissent.
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On croit savoir son maître, comme on sait sa forêt, on ne sait rien du tout. C’en est un qui est parti, c’en est presque un autre qui revient, et drôlement coiffé, coiffé d’une femme toute neuve.
Une comme les précédentes, comme les Lambert l’ont cru à première vue, la même allure de femelle de la horde, nippée de lumière, le genre qui aime bien que ça brille sur elle, les étoffes à reflet. Pas le tablier sombre d’Eugénie, sa bavette et sa coiffe blanches, non, non, une fille en couleur, du vif-argent, avec des yeux comme ça, bien ronds, tirant sur le jaune, et que ça pétille en se rigolant. Il a dégoté son envers, M. de l’Aubépine. Elle pose ses bottines bien lacées dans la poussière, elle regarde cette famille sur le pas de son pavillon vis-à-vis le château, tous les quatre debout, chapeau bas pour le retour de leur maître, et elle glousse. Elle ne salue pas, elle ne se cache même pas derrière sa main, elle glousse franc et haut. Ce n’est pas la grande dame, c’est le plus certain. On ne s’attendait pas que le maître, parti pour déloger le neveu de l’Empereur, ramène une baronne, même d’Empire. On savait bien qu’il avait une préférence pour le ruisseau. Non, ce qui est étonnant, c’est d’abord qu’il ait pensé aux dames dans les circonstances. Dans ses temps de passion rouge, il n’y songeait guère, aux dames. Quand il ne faisait plus l’exalté politique, là, oui, il s’approvisionnait en filles. Jamais les deux ensemble, du moins pour ce qu’on voyait. L’autre curiosité, c’est la gaieté de cette fille au bras d’un sinistre comme M. de l’Aubépine. On se nettoie les yeux.
Il est un peu ennuyé, le maître. Il voudrait bien parler à son garde-chasse ; qu’on se fasse les honneurs mutuels du retour ; et l’autre glousse encore plus fort. Mais qu’est-ce qu’on a de si original ? Faut pas rire trop longtemps devant un homme comme Lambert, faut pas. C’est un homme vite vexé, il a son honneur, garde-chasse. Il fait trois pas vers M. de l’Aubépine : Faudra-t-il garder les bêtes chaudes pour raccompagner la demoiselle ? Elle se rigole moins, d’un coup. Si elle reste comme maîtresse, ils ne vont pas s’aimer bien fort tous les deux. L’œil jaune brille encore, mais de colère à présent. Le maître attrape le bras de Lambert : La paix, mon ami, j’ai plaisir à vous retrouver, ne gâchez pas le revoir ; cela rit, mais cela ne connaît pas la méchanceté.
C’est-il donc qu’on s’amuse bien, dans votre Paris, au lieu de chasser la tyrannie ?
Vous visez toujours aussi juste, Lambert. C’est un chasseur comme vous qui nous a manqué. Et nous avons dû reculer. Vous avez tort sur un point cependant : cette personne n’est pas ce que vous croyez. Elle est du camp de la république. Je l’ai trouvée parmi nos lutteurs, et au premier rang. Nous avons été vaincus ensemble, cela est beau.
Quand j’ai manqué un grèbe ou un chevreuil, je ne me sens guère faraud auprès d’Eugénie, monsieur.
On dirait que vous me voyez retourner sans joie, Lambert.
Au contraire, monsieur, mais je ne suis pas encore fait à cette personne qui se rigole sous mon nez.
Quelle chambre faut-y préparer ? demande Eugénie.
La demoiselle se reprend à rire encore plus fort. Elle est bien aussi malade que le maître. Lui, c’était de bile noire, elle, c’est de rigolade. C’est presque mieux la mélancolie, au moins cela donne pitié. M. de l’Aubépine n’hésite pas : Vous donnerez à Mlle Berthe François la chambre violette.
Au bout du grand corridor, en somme ?
Celle-là, oui.
Elle ne rit plus du tout la demoiselle Berthe François. Lambert a tout de suite vu qu’elle n’a ni le nom ni le port d’une châtelaine. Espérons qu’elle a de bonnes jambes, parce qu’elle va bientôt y courir, dans son corridor. Cela chagrinait pour les autres, l’idée, cette torture, ces mauvais goûts du maître. Là, rien que d’y penser, Lambert la voit toute nue, mais attention, dans le noir, toute nue dans le noir, ce n’est pas pareil, pas de la méchante pensée, il la voit poursuivie par le baron, pleurnichant fort, et il en est bien content. Une affaire de deux jours, le temps de mettre en ficelle tous ses dessous, et on n’en reparlera plus.
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On en a reparlé, et plus longtemps que deux jours. On peut même dire qu’elle les a mis dans de sacrés draps, tous, et elle aussi. Magdeleine surtout. Parce que Magdeleine, une femme qui rit si fort, ça la change de ses parents, ça ne lui déplaît pas. Elle s’approche de la demoiselle Berthe, et quand le rire lui revient, elles rient toutes les deux ensemble. Elle doit aller sur ses treize ans, Magdeleine, et si Mlle Berthe tire sur les vingt-quatre, c’est le bout du monde. Elles se font grande sœur petite sœur sur-le-champ, et ce n’est pas bien. Magdeleine s’apprête à entrer au château à sa suite pour la mener à la chambre violette, son père l’arrête : C’est à ta mère que revient la tâche. Mlle Berthe redresse la taille, si elle veut lui en imposer comme châtelaine, elle aura du travail : Pendant que sa mère est à l’ouvrage dans la chambre violette, la petite me fera visiter le château, je suis sûre qu’elle en connaît mieux les coins que personne.
M. de l’Aubépine n’est pas homme à faire travailler les petites filles, dit Lambert.
Pensez bien qu’elle en glousse, de ce qu’il peut raconter.
Elle a la peau claire pour une petite paysanne, dit-elle à M. de l’Aubépine. Nos amis peintres, à Paris, ne cracheraient pas sur un teint pareil. Et tout ça au fond de vos bois.
Magdeleine, ça lui fait rougir le teint.
Faut pas gâter nos filles avec de mauvais compliments, dit le père, faut pas. Et celle-là a encore le mérite de m’obéir, comme la meilleure chienne de race.
Magdeleine reste près de lui ; pour cette fois. La demoiselle Berthe donne un mouvement brusque à sa robe, le dépit ; cela lui ferait presque un geste de dame. Pourtant, Lambert, on ne lui enlèvera pas de l’idée que c’est un demi-castor, cette fille-là.
Demi-castor, cela va devenir son grand mot. Son vrai nom lui écorchera toujours la bouche, alors demi-castor. Celle qui aime bien la nommer par son vrai nom, c’est Magdeleine. Elle l’aime déjà, Mlle Berthe. Aucune femme aussi soyeuse, aussi mouvante n’est restée plus de deux jours au château depuis des années. Avec celle-là, on ne s’ennuie pas, un spectacle, une agitation perpétuelle : pour commencer, Mlle Berthe se conduit dans le château comme une petite fille. Elle apparaît à toutes les fenêtres, pousse des cris à chaque vue nouvelle. C’est de la joie. Magdeleine ne quitte plus le pas de la porte. Elle regarde de loin. La dame lui fait ses coucous. Elle esquisse des réponses. Sauf si Lambert est dans le coin. Rentre-toi, Magdeleine. Ne t’avise pas d’écouter ce demi-castor, c’est de la mauvaise vie, du mauvais exemple.
Mais pourquoi est-ce que M. le baron l’a invitée dans notre château, si c’est de la mauvaise vie ?
Les barons ont toujours vécu selon leur fantaisie, et celui-là a la fantaisie de vivre à l’envers de tous les barons.
Elle n’est peut-être pas si mauvaise que ça, dit Eugénie, le soir. Elle a l’air capable de remettre de la vie dans notre baron et dans notre château. Demi-castor, reprend Lambert, on ne m’ôtera pas de la tête que c’est un demi-castor et de la mauvaise vie. Ils pourront jouer à monsieur et madame, faire des tours de parc sous une ombrelle, ils ne me tromperont pas.
Il est content de voir l’entrain de Berthe François fléchir jour après jour. Elle a fait des tentatives de sortie : visites des alentours, la ville, les théâtres. M. de l’Aubépine se lasse vite. Elle se fait une raison, après tout, ces petits théâtres de province, comparés à ceux de Paris… S’il faut rester au domaine, elle aimerait organiser des réceptions. Avec qui ? demande le baron. Des vieux Chouans ? Sûrement pas. Des artistes alors ? Qui savent boire et chanter, comme à Paris ? On n’en trouvera pas dans un coin pareil. Alors ? Il faut accepter le tête-à-tête. Quand on est des gens de leur trempe, on ne peut pas vivre dans le Paris impérial. Elle sait bien qu’il lui permet de vivre à l’abri du besoin ici, cela demande quelques accommodements. Comme courir la nuit dans les corridors. Et toute nue, ce n’est pas ça qui lui fait peur.
Enfin, de temps en temps, voir d’autres têtes, ce serait encore mieux. Rien de nouveau, alors la compagnie de Magdeleine lui devient indispensable : cette petite est si vite éblouie quand elle lui parle de Paris, de sa vie là-bas, avec des peintres. Magdeleine se sent toute transformée auprès d’elle : une femme lui fait des confidences comme à une autre femme.
Elles ne se quittent plus. Magdeleine va encore un peu à l’école. Il lui faut traverser l’est du bois pour rejoindre la grand-route. Le Rajah l’escorte, l’attend un bout de journée, couché devant la porte de l’école, et la ramène. Des va-nu-pieds, on en voit un bout de chapeau, des fois, ils ne s’approchent jamais d’eux plus que ça, ils savent. Mlle Berthe guette Magdeleine, elles sont contentes de se retrouver, elles rient toutes les deux. Elles marchent dans le parc. Elles rejoignent M. de l’Aubépine dans sa bibliothèque, de plus en plus occupé à lire des brochures républicaines, à rédiger on ne sait pas quoi, des proclamations, un système social futur.
Les seules visites qu’il reçoit sont liées à la résistance à l’Empire. Ce n’est plus le journaliste Faure, celui-là, paraît-il, est proscrit à Jersey, mais on voit passer de drôles de garçons, des blouses même, des fois. Cela fait un drôle de mélange dans ce château. Lambert n’aime pas voir sa fille mêlée à cette vie-là. Il sent comme une mauvaise influence du demi-castor et il lui arrive de s’en plaindre au baron.
Où est le mal, Lambert ? Je ne suis pas toujours un homme bien amusant, Magdeleine a de la fraîcheur, cela occupe les journées de Mlle Berthe au château.
Justement, monsieur, ce n’est qu’une enfant et je ne la trouve pas à sa place, sauf votre respect, avec une personne comme Mlle Berthe.
Une enfant ? Quel âge a-t-elle, à présent ? N’est-elle pas une femme accomplie ?
Lambert se crispe, non, Magdeleine n’est pas une femme, il ferait beau voir qu’on y touche. Pas question qu’une tête malade s’approche de sa petite fille. On en a vu d’autres, dans les châteaux, mais pas avec des vices pareils. Le baron n’insiste pas trop, il a raison. De toute façon, sa conversation ne va pas souvent droit. Elle repart sur Napoléon III : Le dictateur va bientôt tomber, Lambert, la France se prépare.
M. de l’Aubépine ne lâche plus Lambert, alors, des discours sans fin sur la chute imminente du nouvel empire. Il n’est pas facile de le contredire. Pourtant, les électeurs ont voté pour le rétablissement de l’empire, est-ce que monsieur le baron ne s’en est pas aperçu ?
Plus de baron, dit M. de l’Aubépine, je vous l’ai déjà dit.
Mais les titres de noblesse ont été rétablis…
Ils seront abolis de nouveau la prochaine fois. Et le jour est proche…
Lambert le laisse dire. Il est la bonne oreille de son maître. Magdeleine est la bonne oreille de Mlle Berthe. Voilà ce qu’est servir. Oui, mais Magdeleine n’est la servante de personne. Précisément, dit Mlle Berthe, l’idée m’en est venue. Le temps de l’école est terminé pour Magdeleine. Il y a trop loin à aller. Vous dites vous-même que les bois ne sont pas sûrs. Tout cela n’est pas obligé. Il est temps de s’employer. Qu’elle devienne ma demoiselle de compagnie. Qu’elle m’aide à m’habiller, à tenir ma chambre et le reste.
C’est la tâche d’Eugénie, dit Lambert.
Ce n’est pas pareil, et Eugénie a déjà trop à faire. Dites oui, Lambert, et vous aurez ma reconnaissance.
Qu’est-ce que Lambert a à faire de la reconnaissance d’un demi-castor ? Bien sûr, chez les Lambert, on sert de père en fils et de mère en fille, c’est presque une charge que cela. Mais on a toujours servi le monde, pas le demi-monde.
Je sais ce que vous pensez, Lambert, mais vous avez tort. Votre Magdeleine, quand la république sera rétablie, je la ferai entrer dans Paris. Nous rentrerons ensemble. C’est une fille qui fera de bien belles choses à Paris, je vous le dis.
En attendant, vous voulez en faire votre petite servante.
Je serai autant à son service qu’elle au mien. Et nous retournerons bientôt à Paris. C’en sera vite fini du nouveau Napoléon.
Ainsi Mlle Berthe partage les croyances de M. de l’Aubépine. Ces deux-là s’entendent plus que Lambert ne l’imaginait. Et elle reste en place, on n’a jamais vu ça au château, ses aises et tout. Et le maître la suit d’assez bon gré ; il se laisse déranger sans gronder ; dirait-on pas que c’est elle qui commande ? Une nouvelle écraseuse de mari ? Ce serait trop beau, après ce qu’on l’a vu faire aux filles. En tout cas, c’est malheureux, ils ont encore de bons moments, petits repas fins et tralalas. Rouelle de saumon, surmulet, accompagnés des meilleurs vins. Et quand les maîtres sont échauffés, cela s’entend dans tout le château. Évidemment, un demi-castor, elle aime les jeux tordus du baron. Si ça se trouve, elle en a d’autres en réserve. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien inventer ?
Ce qui irrite aussi Lambert, c’est de ne pas réussir à empêcher la complicité grandissante de Magdeleine avec la Berthe François. Tout ce qu’elles se racontent. Elle ne dit plus rien de ses conversations, Magdeleine, à présent, c’est le pire.
Pour Magdeleine, c’est le meilleur de sa jeunesse, ce temps auprès de Berthe François. Elle la peigne des quarts d’heure entiers. Cette femme a de grands cheveux noirs. Son plus grand bonheur, c’est de se les faire lisser et encore lisser. Elle se fait frotter le dos aussi, un dos si blanc, et veiné, bleuté. Des fois, tout de même, elle refuse de montrer son dos. Elle le tient tout raide. Ce n’est rien, un mal passager. Mais pourquoi ? Il n’est même pas question de lisser les cheveux dans ces moments-là. Leur poids sur le dos, c’est encore trop. Elle préfère les garder noués. Magdeleine, il ne lui vient même pas à l’idée qu’elle a pu recevoir des coups. Une fois, elle a parlé de ces douleurs à son père. Alors, comme ça, le baron ne se contente plus de courir derrière les filles en soufflant, il les caresse à la cravache. Si elle en est contente… Moi aussi je suis content, elle n’avait qu’à pas venir chez nous.
Ce n’est pas toujours comme ça, parfois elle n’a mal nulle part. Elle recommence à se faire peigner, à se faire laver le dos. Elle dit que c’est du plaisir. Et toujours elle parle ; de Paris, des peintres, des théâtres. Vous en avez le regret, Mlle Berthe ? Pas du tout, enfin, si, pour les vêtements surtout, les amis aussi. Heureusement que je t’ai, petite Magdeleine. Si tu savais… J’ai bien besoin de toi. Mais ne disons plus rien.
Elles travaillent toutes les deux. Elles font des chapeaux, comme à Paris, c’est pour Mlle Berthe. Essaie celui-là, Magdeleine, je suis sûre qu’il t’irait. Magdeleine refuse, que dirait son père, s’il la voyait avec un chapeau de femme ?
Laisse ton père dans sa forêt. Il ne comprend rien aux femmes de toute façon, un sauvage d’Amérique. Pis qu’un sauvage d’Amérique. Ceux-là au moins aiment les plumes sur les coiffures. Allez, Magdeleine, un petit moment, je te l’installe, un peu penché, là, regarde comme cela te donne un air.
C’est vrai, mais quel air ? C’est inquiétant, un air pareil, chez une fille de quatorze, quinze ans. Où cours-tu, Magdeleine ? Elle retourne au pavillon du garde-chasse, elle met le couvert, elle reprend son rôle de fille des campagnes sur les terres de l’Ouest.
La dame t’a dit du mal ? demande Eugénie. Tu as cet air soucieux à présent.
Ce n’est pas un air soucieux, juste un air de fille. Il faudrait lui nettoyer la tête. Lambert la traîne à la chasse, lui prête son fusil quand ils abordent les parages les plus giboyeux de la forêt, le Coin-Malefort, les alentours de l’étang, où boivent les bêtes. Magdeleine n’est plus si empressée, ni si adroite. Cette poule d’eau, comment as-tu pu la manquer ? Tu n’es pas bien à courir les sous-bois en compagnie de ton père ? Si, si, mais Mlle Berthe l’attend. Si une demoiselle de compagnie ne tient compagnie qu’à son père, elle n’est pas à sa tâche naturelle. Le père et la fille reviennent plus vite qu’autrefois, sans leurs petits secrets de chasse.
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M. de l’Aubépine n’a jamais été si occupé, ni si mélangé : à la fois triste et enjoué. L’Empire français pèse sur lui comme un malheur personnel. En même temps, il dit chaque matin qu’il a rêvé de la chute du tyran. Il se réveille, la liberté est rétablie en France et la république et le droit. Une prescience, comme il le répète, cela est écrit partout. Une fois, c’est encore un matin, le jour n’est même pas levé, il appelle Lambert, il le fait sortir dans la cour, en chemise, vite, vite, des airs de conspiration. Il veut lui remettre un objet des plus importants. C’est un livre : Vous avez croisé ce visiteur, hier au soir ? Un ami de Faure, Duplessis, il m’apportait de Londres ces pages définitives contre le Napoléon. Cela va le faire tomber, allez, je ne l’ai pas quitté de la nuit. Napoléon-le-Petit, c’est de Victor Hugo, voilà notre grand homme d’aujourd’hui. Il tuera le pouvoir depuis son île de Jersey, c’est moi qui vous le dis. C’est avec celui-là qu’il faut être. J’ai approché Lamartine, un faible, il a refusé mes services. Victor Hugo, c’est autre chose. Les hommes vrais de France doivent s’imprégner de ce Napoléon-le-Petit. Lisez cela, Lambert. J’attache le plus grand prix à votre présence auprès de moi, depuis le début, vous le savez, et à votre opinion de fils de bleu.
Ce Napoléon-le-Petit, c’est un livre interdit ?
Bien entendu, il arrive en contrebande jusqu’à nous, il se répand, vous devez le lire. Il faut entrer dans le cercle des élus de demain.
Monsieur, que risque-t-il de m’arriver si on trouve chez moi un livre interdit ? L’ami de M. Faure n’est-il pas surveillé ? Notre police ne l’a-t-elle pas suivi jusqu’ici ?
J’espère bien qu’on nous surveille, Lambert. Les hommes libres doivent être menacés sans cesse.
Je n’ai guère envie d’être libre dans ces conditions.
Vous parlez comme un valet. Ce n’est pas vous, cela, vous n’êtes pas de la valetaille.
De la valetaille, sûrement non. Je suis cependant votre garde-chasse et rien que cela et vous ne me ferez pas lire une ligne de votre livre.
Vous entendrez, Lambert, ce que dit ce Victor Hugo. Tenez : « La trahison du 2 décembre est accouchée de l’empire. La mère et l’enfant se portent mal. » N’est-ce pas que c’est envoyé ? Et ceci : « Le gouvernement actuel, main baignée de sang qui trempe le doigt dans l’eau bénite. » Est-ce que ce n’est pas bien vrai ? Écoutez encore : « Et vous me dites que cela durera ! Non ! non ! non !… Cela ne durera pas. » On dirait que cet homme lit dans ma pensée. Allons, Lambert, je vous ordonne de prendre ce livre et de le lire, comme tout homme d’aujourd’hui devrait le faire.
Lambert se retrouve avec un exemplaire de Napoléon-le-Petit entre les mains. M. de l’Aubépine continue son discours sur le perron, crie le nom de Berthe François, il faut qu’elle lise aussi, qu’elle sache, que le monde entier sache. Lambert est terrorisé, le baron va nous perdre, s’il court les bourgs des alentours un livre interdit à la main comme une Bible. Lambert attend un moment au milieu de la cour, observant les mouvements en direction de la forêt, comme à la chasse, cherchant une tête du côté de la grille ouverte, des espions, des tueurs de républicains. Les chiens sont au calme derrière leurs barrières, le Rajah a reniflé ses coins habituels et s’est allongé bien tranquille. On ne va pas se retourner les sangs pour une nouvelle lubie de M. de l’Aubépine, tranquilles, restons bien tranquilles, nous aussi. Lambert prend un air dégagé, il va cacher Napoléon-le-Petit dans le bûcher, bien au fond, là, personne n’ira y voir.
Cela occupe la conversation du maître avec le garde-chasse durant quelques semaines.
Où en êtes-vous de votre lecture, Lambert ? À la nuit du 4 décembre ?
Oui, oui, la nuit du 4, et même le 5 et le 6.
Où en êtes-vous, Lambert ? À la dénonciation des ralliés ? Nous ne nous rallierons jamais, n’est-ce pas ?
Jamais, monsieur.
Mais il me semble, Lambert, que vous lisez bien lentement.
Je n’ai pas votre instruction, monsieur, et nos bois et nos chiens me réclament tout le jour.
N’importe, ce qui compte, c’est que vous sentiez la valeur de cet homme-là. Je suis décidé à l’aider. Je lui ai écrit. Il faut que nous lui fassions tenir cette lettre au plus vite. Je vous adresse, par discrétion, au bourg, chez le frère de Faure, il saura trouver les chemins secrets du courrier jusqu’à Jersey.
Monsieur, je préfère raccompagner en voiture toutes les femmes que vous m’avez confiées naguère. Je n’étais pas heureux alors de le faire, mais j’aimerais cent fois mieux recommencer que porter votre lettre interdite à un homme proscrit de France. On m’arrêtera, on me fusillera, et pourquoi ?
J’aime quand vous me désobéissez, Lambert, cela est rare, mais cela fait de vous un homme libre. N’en parlons plus.
Sa lettre, il a trouvé un autre moyen de la faire passer, Magdeleine. Magdeleine et Mlle Berthe aussi. M. de l’Aubépine commande à Lambert un relevé des arbres à éclaircir au bois Merlin. Le garde est en chemin ? Bon, il demande à Magdeleine de mettre le cheval au cabriolet. Tu sais mettre les chevaux ? Tu sais tout faire, bonne fillette. À présent, tu saurais trouver une adresse, sans te faire trop voir ? Elle saurait tout faire pour M. le baron, pour Mlle Berthe surtout. Vraiment une bonne petite, mais Berthe François ne veut pas la laisser aller seule, le passage des bois, des bois si mal fréquentés. Elle l’accompagnera chez ce Faure, frère de l’autre. Cela ne plaît qu’à moitié à M. de l’Aubépine. Il sent bien que l’affaire risque de perdre en discrétion avec Mlle Berthe, sa robe ponceau, son chapeau, ses rires. Le bourg tout entier saura vite qu’elle porte une lettre à un républicain. Elle jure de ne pas se montrer plus que ça. Elle dit qu’elle attendra à l’écart. Admettons.
Magdeleine arrête la voiture à l’entrée de la rue, elle finira à pied toute seule, discrétion. Le temps est frais, dit Mlle Berthe, il ne s’agit pas d’attraper la mort dans une voiture. Je t’accompagne, Magdeleine, et puis je veux voir la tête de ce frère. On ne voit pas tellement de têtes, ces temps-ci.
C’est un gros homme rouge de figure, le frère de Faure. L’autre était tout pâle, tout grave, tout rongé. Voilà un rieur. Il est surpris de voir deux petites femmes chez lui, il leur fait des honneurs, des compliments gros comme ça. Pour la lettre, il verra ce qu’il peut faire ; il faut être prudent ; mais pour une jolie femme, on peut avoir des audaces. C’est une lettre de M. de l’Aubépine, dit Magdeleine. Elle n’est pas encore bien dégourdie, mais elle apprend vite. Que dois-je faire, s’il y a une réponse ? demande Faure.
On viendra la chercher, dit Berthe François.
Venez seule, cela fera moins de remue-ménage.
Mlle Berthe rit fort : Je vous enverrai plutôt Magdeleine.
Ils rient tous les deux encore plus. Là, Magdeleine ne comprend pas pourquoi. Quand elles reviennent, elle ne comprend pas davantage pourquoi son père arrête le cheval devant la grille et la fait descendre en la tirant par le bras. Il a son fouet de chasse roulé, il en tord la lanière, un vrai grondeur. C’est Magdeleine qu’il gronde, en même temps ce n’est pas elle. Il n’a jamais su gronder sa petite fille. Il lève la voix sur elle, pas contre elle : Enfin, ce ne sont pas des manières… c’est l’idée de la François, j’en suis sûr… on abuse de l’innocence… ça joue le beau linge et c’est de la crasse par-dessous… on m’envoie promener comme un malpropre et on se sert de toi… cela ne sera plus, Magdeleine, tu m’entends… c’est de la sale tripière et cela abuse… parlez-moi de dames pareilles, je t’en ficherai… du demi-castor, rien d’autre, je le dis toujours, du demi-castor… et je te l’étoufferais sous ses chapeaux à plumes…
Les cris de son père, Magdeleine, elle en a l’habitude, c’est sa voix pour les chiens. Mais que Mlle Berthe les entende aussi, cela lui fait honte. Qu’est-ce qu’elle va encore penser ? Il a raison aussi, ce n’était pas à Magdeleine de porter une lettre pour M. Victor Hugo. En même temps, où est le mal ?
M. de l’Aubépine attend la réponse de Victor Hugo, et pas de réponse. Il se persuade que sa lettre n’a pas trouvé son destinataire. La police de Napoléon III, les messagers incertains, la traversée jusqu’à Jersey, c’est sûr, le courrier s’est perdu en chemin. Il écrit une deuxième lettre. Mlle Berthe se propose de la porter en compagnie de Magdeleine. Cela lui fera de la distraction.
Je veux bien déposer votre lettre, dit Magdeleine, mais si mon père l’apprend encore…
Il ne l’apprendra pas. On s’entoure du plus grand secret, comme si Lambert était plus dangereux que le Napoléon lui-même. On attend qu’il soit au fond de ses bois. On va à pied. On retrouve Faure. Il assure être prêt à acheminer toutes les lettres qu’on voudra. Il sait que la première est parvenue jusqu’à son frère. Mais jusqu’à Victor Hugo ? Il faut faire confiance à son frère. Et Victor Hugo est un si grand homme, si occupé, qu’il n’a pas le temps de répondre à toutes ces lettres venues du monde entier.
Il arrive à M. de l’Aubépine de se sentir amer. Il ne se décourage pas, pourtant, il écrit encore et encore à Victor Hugo. Mais le petit jeu des messagères tourne mal, d’un seul coup, elles y trouvent trop de plaisir, dit le baron. Il voit bien qu’elles le poussent à écrire de nouvelles lettres ; une occasion d’aller au bourg, et dans la gaieté. M. de l’Aubépine devient soupçonneux, il prend Magdeleine à part, il se penche sur elle. Il lui demande comment se tient ce Faure, s’il n’a pas des paroles curieuses, des gestes.
Rien de curieux, dit Magdeleine, il fait servir à boire, et des petits gâteaux, des petits gâteaux à la peau de lait de sa cuisinière.
Et c’est tout ?
Il aime rire aussi et bien haut.
Je n’aime pas ce rire. Dis encore.
Magdeleine prend peur : M. de l’Aubépine lui secoue un bras, il dit qu’elle ment, qu’elle couvre Mlle Berthe, que ce gros Faure profite de la situation.
À partir de là, ce n’est plus la même vie au château. Berthe François a besoin d’une permission pour franchir la grille, d’une permission pour adresser la parole à un visiteur. Elle aimait accompagner Eugénie au marché quelquefois ? Plus de marché. C’était déjà la solitude. Maintenant cela commence à ressembler à un enfermement.
Tout ce qui arrive encore de l’extérieur passe par Duplessis, l’homme de Napoléon-le-Petit. Il apporte de Bruxelles des exemplaires des Châtiments, le nouveau livre de Victor Hugo, mais aussi une mauvaise nouvelle : Faure, le vrai Faure, celui de Jersey, est mort dans son exil.
La dernière fois que je l’ai vu, dit Duplessis, c’était il n’y a pas un mois, nous avons parlé de vous.
Vous a-t-il parlé de mes lettres ? Mes lettres pour Victor Hugo ?
Aucunement. Pas de lettres dans sa conversation…
Pourtant, son frère m’a assuré…
Son frère ?… Il s’est rallié à l’empire, son frère, c’est le dernier chagrin de notre ami.
M. de l’Aubépine tourne ses gros yeux vers Mlle Berthe et Magdeleine, assises toutes les deux au bout du salon.
Dire que j’ai fait passer dix lettres à un traître, et à cause de vous. Et cela vous amusait. Je pouvais attendre une réponse. Victor Hugo n’aurait pas laissé une seule de mes lettres sans réponse. Où sont-elles, mes lettres, à présent ? Chez un commissaire ? Il viendra demain me mettre les poucettes. Cela est abominable.
S’il avait voulu vous envoyer à Cayenne ou à Lambessa, votre commissaire, dit Mlle Berthe, voilà bien longtemps que vous y seriez. Vous ne l’inquiétez pas plus que cela, avec vos messages à Victor Hugo. Et votre Faure d’ici n’est pas un méchant homme. Au pis, il aura déchiré vos lettres.
Ne me parlez plus de ce Faure le Petit. Je vois bien que vous le défendez, cela m’en dit beaucoup, cela n’est pas bon.
Duplessis est embarrassé d’avoir, comme il dit, apporté le ver dans le fruit. Il veut bien se charger d’une lettre à Victor Hugo. Il fait voyager dans tout l’ouest et le nord des documents, des livres, des proclamations. Sa malle possède un double fond. Il fait sa tournée avec les Châtiments. Des amis sûrs jusqu’à Nantes, jusqu’à Brest. Nous ne sommes pas encore nombreux, mais nous sommes fidèles. C’est notre grande fraternité.
M. de l’Aubépine prend Duplessis dans ses bras. Après quoi, il jette un œil mauvais à Mlle Berthe et se retire dans sa bibliothèque. Une bonne heure, où on l’entend marcher, parler tout seul. Il ressort décavé, excité comme jamais. Il agite une liasse de feuilles, sa lettre à Victor Hugo, le grand homme sera content de lui. Duplessis, un homme vraiment fraternel, s’inquiète de voir M. de l’Aubépine dans cet état. Il le fait asseoir. Cela va ? Il ne faut pas se forger trop d’espérances, lui-même risque d’être arrêté à tout moment ; la lettre peut n’arriver jamais. Il se demande bien où il a mis les pieds. Il serre les papiers dans sa redingote, il refuse de rester à dîner. Les risques, vous comprenez… On ne sait plus de quels risques il parle. Enfin, M. de l’Aubépine est bien content. Victor Hugo lira sa lettre. Victor Hugo saura lui répondre. Duplessis a promis de revenir, sa prochaine tournée… Naturellement, cela peut prendre des mois et des mois. Il faut se montrer patient, le temps des révolutions, contrairement à ce que l’on croit, est le plus long de tous. Monsieur Hugo en est convaincu personnellement à présent. Sans doute, mais M. de l’Aubépine n’est pas Victor Hugo et la patience n’est pas son fort. Pour un soir, tout de même, il est capable de se résigner. Il laisse même Berthe François et Magdeleine faire le tour du parc toutes seules.
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Pour M. de l’Aubépine, c’est une période d’attente. Les autres vivent autour de lui, le baron attend. Tout juste s’il sort à cheval dans sa forêt, la peur de manquer le retour de Duplessis. Et chaque fois qu’il croise Eugénie ou Lambert : Vous êtes sûr que personne n’est venu ? On ne vous a rien remis pour moi ?
Les Lambert, cette nouvelle idée fixe ne les dérange pas plus que ça ; c’est dans la nature du maître ; celle-là est plutôt reposante pour eux. Un homme attend, il leur fiche la paix. Un jour, il cessera d’attendre la lettre de Victor Hugo, il trouvera un autre démon pour se faire trotter l’imagination. La seule qui ne s’y fait pas, c’est Magdeleine. Elle ne s’y fait pas, parce qu’elle voit que sa maîtresse, elle n’oserait pas dire son amie, est de plus en plus malheureuse. Elle ne rit plus guère, Berthe François, Lambert l’avait prédit depuis le début, c’est arrivé. Elle est gagnée par le grand ennui des terres de l’Ouest. Ses bavardages n’avaient jamais de fin, maintenant on dirait qu’elle s’éteint tout doucement. Même la présence de sa demoiselle de compagnie, tolérée un moment, est de plus en plus réglementée par M. de l’Aubépine : toilette le matin, deux heures l’après-midi, quelques instants au coucher. Mlle Berthe en arrive presque à renoncer d’elle-même à ces moments qu’on lui accorde encore. Elle s’enferme dans sa chambre violette.
C’est curieux, pourtant, le soir, ils se retrouvent à table. Eugénie et Magdeleine gâtent des sauces aux herbes du jardin. On dirait que c’est le dernier plaisir des maîtres, engloutir des rouelles et des carpes et des oies, l’un en face de l’autre, en buvant du vin ou du champagne. Si on ne savait pas ce qu’on sait, dit Eugénie en rentrant dans sa cuisine… lui, un véritable noble prêt à renverser l’État, elle, une fille de pas grand-chose, et même pas mariés, et regarde un peu, à table, ils ont l’allure de bourgeois, oui, oui, de bons bourgeois, il faut se frotter les yeux.
Ce n’est pas toujours pareil, il arrive que le repas finisse mal. M. de l’Aubépine se lève, il se dit dégoûté du siècle, de ce nouvel empire où il ne se fait plus rien de grand. Il aimerait tant faire quelque chose de grand. Avec Victor Hugo, il sait bien qu’il y parviendrait. Et cette réponse qui tarde. Alors il s’en prend à Mlle Berthe, qu’est-ce qu’elle lui offre de grand ? Elle voudrait bien, mais, comme elle le reconnaît elle-même, elle n’est que Berthe François. Alors elle lui dit qu’il faudrait renoncer au château, retourner à Paris qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Hors de question, dit M. de l’Aubépine. Victor Hugo a juré de ne remettre les pieds à Paris qu’à la chute du tyran, il ne sera pas dit qu’on honorera cette ville de sa présence sous le règne de ce Napoléon III. Si elle insiste, il la menace. Eugénie ne comprend pas trop de quoi il la menace. Quand elle en parle à Lambert, il lui dit de ne pas trop écouter. Il sait trop bien de quoi le maître est capable, ce n’est pas joli. Ce sera encore des courses de nuit, et toute nue, la Berthe. Et ensuite, il imagine, des bras tordus, la fille jetée par terre, piétinée, et à la fin le droit du seigneur. Il appelle ça le droit du seigneur. Il ne sait pas s’il doit condamner son maître pour cela, ou l’admirer.