Ouest
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.
Tu es bonne fille, mon Eugénie, tu ne sais pas songer à mal.
Lambert et Magdeleine se retrouvent au pied du perron, dans le noir, ils regardent les fenêtres fermées, encore et encore, deux pauvres chiens de garde devant la porte de leur maître. Faudrait qu’il ouvre, qu’il leur dise voilà. Mais non, faut pas.
Qu’est-ce que ça te dit, toi, Magdeleine, son histoire de rasoir, à ta mère ?
Il n’aurait pas fait une chose pareille ?
Je crois bien qu’il l’a faite et qu’il ne pouvait pas en faire une autre.
Alors Lambert essaie de mettre ensemble tous ces petits bouts. Rien de prouvé, bien sûr, mais quand même. L’ennui, c’est qu’il ne sait pas comment tout dire à Magdeleine. Il pense être le seul à connaître ces lubies du baron de l’Aubépine, poursuivre les filles dans la nuit, comme des proies de nos forêts, et se faire raser par tout le corps. Les vêtements lacérés, c’est plus facile d’en parler, Eugénie les a vus la première, chacun le sait. Lambert commence par là, oui, le baron a ce vice de démantibuler les garde-robes. Il se force à oublier qu’il s’adresse à sa fille : On démantibule une garde-robe, après quoi, ça ne suffit plus, on s’en prend aux porteuses de robe, on les triture, Magdeleine. C’est pas la Berthe qui t’a dit ça ? Que le baron en faisait de la chair ? Tu me demandais ce que ça voulait dire, l’autre jour. Faut que je te réponde maintenant. Vois-tu, en faire de la chair, c’est… eh bien, c’est comme quand ta mère prépare la terrine de garenne… Tu me comprends ? Berthe François y est passée comme toutes les autres. Peut-être que d’habitude elle se laissait faire, qu’elle y trouvait son compte, va savoir. Cette nuit, non, elle résiste, elle dit que c’est fini, le sacrifice des jupons, la course toute nue, et les coups. Elle l’enrage, elle va voir ce qu’elle va voir. Il prend son rasoir, il la fait galoper dans le corridor. Plus vite, plus vite. Ces barons, ils ont en eux des restes de leurs ancêtres, ils se croient des droits sur le petit monde. Tu peux me parler de la Révolution et de la république, moi je dis que le vieux sang est encore là pour épuiser la moelle des pauvres gens. La Berthe François recule, elle ne veut pas courir toute la nuit dans le froid des corridors. C’est trop pour mon baron. Il l’a à sa main, il la traîne dans sa chambre.
Il ose le dire devant Magdeleine, la première fois qu’il le fait : ce que les hommes font aux femmes, tu le sais, Magdeleine, comme nos chiens avec nos chiennes, à la saison ? Là, le baron, il la serre brutal. Elle ne veut pas, il doit la forcer. C’est même ce qui lui plaît, qu’elle se refuse, vois-tu. Un moment, comment te dire ? au moment… à ce moment-là, il est comme fou. Ce n’est pas pour l’excuser, mais je le vois comme fou, et il a toujours son rasoir à la main, il ne sait pas ce qui se passe, la lame se retrouve à hauteur du cou, il la fait glisser, un coup sec, un seul, ça suffit. Elle ne va même pas crier, penses-tu, peut-être bien qu’elle se sent soulagée, va savoir. Elle l’a un peu cherché, voilà mon idée.
Il pense en savoir long, Lambert, alors qu’il imagine. Il imagine si fort que c’est là devant eux. Berthe François ouvre ses grands yeux jaunes de demi-castor, la tête penche en avant, impossible de la redresser. Il faut éponger ce qui s’écoule avec tous les draps disponibles. C’est Eugénie qui le dira plus tard, elle connaissait les draps de la maison mieux que personne, les broderies, l’usure de chacun, c’est elle qui les tordait, avec l’aide de Magdeleine pour les égoutter. Elle a bien vu qu’il en manquait deux paires. Elle aussi, elle a commencé à se faire des idées. Une femme s’en va, elle emporte des draps tout ce qu’il y a de lourd, et un rasoir ?
Après, on a bien vu, on boucle une malle, les affaires de la morte, les draps avec, le corps par-dessus le marché. Plus de cent livres à porter. Pour un garde-chasse, ce n’est rien, mais pour le baron ? Il a dû en baver, un malingre comme lui. Ou alors il ne se sent plus. Ce n’est plus un homme, ou plus seulement un homme. Il veut se débarrasser de tout ce poids. Roule la charrette à ridelles, comme si on partait au bourg, et bien chargé, on l’a entendu, le cricri de l’essieu était plus marqué à l’aller qu’au retour. Le baron fait aller l’équipage au plus près de l’eau, il finit à pied, il tire la malle, il la porte, va savoir, il est peut-être plus solide qu’il n’en a l’air. Il avance dans l’étang, il pousse son paquet bien ficelé le plus loin possible, il le lâche. Cela va être avalé par le fond, c’est son idée, rien ne ressortira de là. Des années que Lambert propose de curer le trop-plein de vase, ce n’est jamais le moment. On voit bien pourquoi. C’est un vrai cimetière, cette vase, pour M. de l’Aubépine.
Lambert serait presque satisfait, planté sous les fenêtres du baron. Il tient sa vérité. Il prend la main de Magdeleine, il la retrouve comme avant ; ça nous fait une sale histoire à garder tous les deux, petite fille, c’est comme ta première chasse. Faut pas trop le dire à ta mère, elle en tomberait folle, faut pas.
Oui, mais garder cela pour soi, ce n’est pas bien ? Tu dois aller trouver un commissaire, un juge, quelqu’un, tu diras ce que tu penses. On fera vider l’étang. Si elle n’y est pas, on retournera la forêt. Si elle n’y est pas, c’est qu’elle sera vraiment partie. Et alors tout ira bien.
C’est une fille qui réfléchit bien, Lambert sent qu’il devrait l’écouter, mais non, ce n’est pas aux pères de se plier aux filles : Tu n’y songes pas, Magdeleine ? Si elle est à Paris et que j’accuse le maître pour rien, tu vois déjà ce qui arrivera ?
Si on la retrouve dans l’étang, tu auras été juste.
C’est bien joli d’être juste, mais quel sera le résultat de cette belle justice ? Si on coupe le cou à notre maître, qu’est-ce qui nous arrivera à nous autres ? Et les chiens ?
On sortira d’ici, tu trouveras à te faire engager comme garde-chasse ailleurs.
Qui voudra de nous ? Tu connais les gens sur nos terres de l’Ouest. Vous étiez à M. de l’Aubépine ? Le criminel qu’on a raccourci ? Pas de ça chez nous. Dis-toi bien, Magdeleine, que nous serons tenus pour aussi criminels que lui, et à ne pas laisser entrer chez soi, comme la corde du pendu. Tous auront peur de nous comme si nous avions prêté la main à l’assassinat. Il s’en trouvera même pour nous accuser comme les seuls coupables. Ces gens-là, ils peuvent bien ne pas s’aimer entre eux, ils se tiennent les coudes, tu peux me croire. Même s’ils le découvrent républicain, rouge, tout ce que tu voudras, M. de l’Aubépine sera toujours l’un des leurs.
Il faudrait donc rester là, continuer à servir un homme qui a ouvert la gorge à Mlle Berthe, peut-être à Cachan ? Lui parler, l’accompagner, laver son linge, comme s’il ne s’était rien passé du tout ?
Tout comme, dit Lambert.
C’est trop pour Magdeleine, elle a aimé Mlle Berthe, on ne peut pas la laisser sans autre sépulture qu’un carré de vase. Et on doit punir les fautes. C’est bien ce qu’elle a appris avec ses parents, avec les chiens aussi. Celui qui ne va pas comme il faut, on le touche du fouet, il sait. Si personne ne dit rien, j’irai, moi.
Elle devient dangereuse, avec son aplomb, le père se sent dépassé. Il ne faut pas la laisser faire si vite : Tu ne bougeras pas, Magdeleine. D’abord, on ne t’écouterait pas, une fille de seize ans, cela compte pour rien. C’est toi qu’on bouclera comme folle. Non, crois-moi, il vaut mieux voir venir. Si les restes du demi-castor reviennent à la surface, il sera toujours temps. D’ici là, arrondis le dos, tout comme moi.
Magdeleine, cette histoire, cela va la mettre dans un de ces états, elle va en pleurer dans son lit ; la première fois qu’elle se trouve une raison de ne pas admirer son père ; sentant sa lâcheté d’homme, derrière. C’est triste, on est là, le père, la fille, au pied des marches, on ne sait même plus ce qu’on attend. La fille se révolte contre le père, ça ne sert à rien ; un père de ce temps-là, c’est lui qui décide. Il lui dit de ne pas oublier que M. de l’Aubépine l’a sauvée de la morsure du Rajah, la nuit où elles se sont mal conduites. Comme si le baron l’avait sauvée… Lambert sait bien que le chien jouait, une bonne brute aimante, c’est dans sa nature. Peut-être, mais on doit croire que le maître a sauvé sa fille Magdeleine, cela aide. On doit croire qu’il a estourbi Berthe François par accident, coup de folie, cela aide. Aussi cette fille lui a fait toutes les misères, une vie impossible, jamais satisfaite de son sort, elle a ce qu’elle mérite ; de le penser, cela aide. Et puis, c’est comme ça. Tu es ma fille et tu parleras quand j’aurai décidé de parler, si je le veux.
Ce n’est pas encore l’heure de désobéir à son père. Elle attendra. D’ici là, comment se tenir, quand M. de l’Aubépine la surprend dans la cour et la complimente pour la cinquantième fois sur la blancheur de sa peau ? Autrefois, elle en rougissait un peu ; aujourd’hui, encore plus pâle et secouée en dedans. Pourtant, il ne lui parle plus de son flux, c’est bien qu’il se méfie, seulement de sa peau transparente. C’est aussi pénible : une gentillesse d’assassin, voilà ce qu’il faut subir. D’ailleurs, il n’a jamais été plus courtois avec ses employés, jamais plus attentif à la famille de Lambert. Il jouerait presque avec Grégoire qui va sur ses neuf ans. Il songe à lui enseigner les bons auteurs. L’éducation du peuple, Victor Hugo le dit assez, c’est l’espoir de l’humanité. M. de l’Aubépine nous embobine. Non, non, il ne faut pas l’écouter. Quand il ouvre la bouche, Magdeleine pense fort dans sa tête pour couvrir sa voix, et elle pense assassin, coupeur de gorge, le tueur de Mlle Berthe, pas de pardon. Mais plus ils se ferment à lui, plus il s’ouvre à eux, plus il se donne une tête d’innocent. Même les chiens, comme il les aime, soudain, les chiens. Est-ce qu’ils ont eu leur ration de viande ? S’il en faut plus, n’hésitez pas, je paierai. Est-ce qu’il sait ce que pensent les Lambert ? A-t-il peur, au moins, de ce qu’ils savent ? Sûrement, c’est même ça qui lui donne sa gentillesse.
Une fois, M. de l’Aubépine ouvre la porte de sa chambre à Eugénie : gratter le parquet, l’encaustiquer, cela n’a pas été fait depuis si longtemps. Elle le dit à Lambert le soir. Il saute à bas du lit. Comment, Eugénie, il t’a fait pénétrer dans sa chambre ? Mais c’est une chambre, enfin… une chambre… la chambre où… c’est peut-être là qu’il a fait du mal à cette fille…
Crois-tu que je ne le sais pas, Lambert ? Tu veux me garder à l’écart de tout, c’est justice, mais le maître me l’a dit bien souvent, vois-tu, je ne laisserai pas mademoiselle s’ensauver deux fois de chez moi.
Et c’est tout ce que ça te fait ?
Ce sont des affaires où nous n’avons pas notre place, il me l’a dit aussi.
Lambert n’en revient pas, il n’a jamais imaginé son Eugénie comme ça. Et cette chambre, alors, tu sais qu’on s’y coupe le cou et tu y entres avec ta paille de fer et ton encaustique ?
Ne me fais pas des peurs pareillement, Lambert. Quand j’y suis entrée, je ne pensais à rien qu’à ma besogne. C’est bien assez.
Tu as eu raison. Mais toi qui as vu, est-ce que tu n’as pas gratté des taches sur ce parquet ?
Un peu que j’en ai gratté. Des années qu’il n’avait plus vu l’encaustique, ce parquet, imagine.
Oui, mais des taches spéciales, sombres, brunes ?
Sans doute, mais j’ai comme qui dirait raboté tout ça et tu n’en trouveras plus une. Le tout bien ciré, bien relevé à présent.
Malheureuse.
Une autre fois, c’est le retour de Duplessis. Il transporte ses brochures, le courrier, sa malle à double fond, dont il est si fier qu’on l’imagine s’en vanter même devant des douaniers. Il fait son tour depuis des années, les frontières, les bateaux, les trains, les carrioles en tout genre, la Belgique, l’Angleterre, les îles, il n’ignore aucun milieu, un vrai fonctionnaire de la révolution en marche et jamais sérieusement inquiété. C’est qu’il a ses amitiés partout. Lambert se dit qu’un homme pareil doit donner des gages à tous les camps ; et c’est à celui-là que M. de l’Aubépine s’en remet.
Duplessis vient saluer le garde-chasse, comme à chacune de ses visites ; petit cigare ? Toujours les mêmes, je vous en laisserai quelques-uns. Un partageux, mais comment refuser ses cadeaux ? Ils sont si bons, ses petits cigares, ce goût de miel âcre. On cause. Alors comme ça, elle vous a lâchés, la beauté en chair ? Qu’est-ce qu’il veut savoir, le Duplessis, est-ce qu’il a des doutes, tout comme nous ?
Ce n’était pas une femme pour ici. Pensez, un modèle pour les peintres, elle est mieux chez les siens, à se faire peinturlurer le portrait, que dans nos bois et dans nos landes.
Vous ne croyez pas, comme l’Aubépine, qu’elle s’est ralliée ?
Comment ralliée ?
Ralliée à l’Empire. C’est ce qu’il dit. Il craint même pour sa sécurité, depuis. Il assure qu’elle l’aura dénoncé. Il m’a fait peur, l’animal. Aussi, je ne m’attarderai pas cette fois. Vous n’avez rien remarqué autour de vous ? Des allées et venues dans vos bois et dans vos landes ?
Vous savez, nos contreforts ne sont guère hospitaliers pour des agents de l’Empire. Il faudrait un crime pour les amener jusqu’à nous, et encore.
Comme vous y allez. On dirait que vous ne l’aimez plus guère, votre l’Aubépine. J’admets qu’il n’est pas commode et qu’il faut l’empêcher de commettre des imprudences. Mais reconnaissez en lui un homme dévoué à la cause.
Lambert a le cœur soulevé ; c’est ce petit cigare ; il en a perdu l’habitude.
Voyons, Lambert, un beau gaillard comme vous.
Duplessis le frappe dans le dos, allons, allons, je ne vous reconnais plus.
Lambert a manqué tout lui dire : Le ralliement de Berthe François à l’Empire ? Foutaise. C’est bien autre chose. Si j’osais… mais cela ne se dit pas…
Vous voulez dire qu’il y a un autre homme là-dessous ? Et que le bonhomme ne tient pas à ébruiter son infortune ? Notez, je m’en doutais. On apprend toujours la vérité en s’adressant aux domestiques.
Duplessis rit bien fort dans la cour : Allons, il se remettra vite. Je lui ai donné un mot de Victor Hugo dont il sera content.
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Lambert se sent tout chose. Ainsi il a failli dénoncer son maître à un étranger. Cela n’aurait pas été si difficile d’aller jusqu’au bout. Seulement cet imbécile de Duplessis vous égare à faire le malin. Maintenant, va retrouver une occasion. Savoir ce qu’on sait et le garder pour soi, c’est bien pesant. Est-ce que Magdeleine, des fois, n’aurait pas raison ? Ce n’est pas à un Duplessis qu’il faut parler. On dit un crime à qui de droit. Des juges s’occupent du reste. On a sa conscience. On vous laisse en paix.
Il prend son fusil, et puis non, cela ne ferait pas bien pour ce qu’il a à faire, il préfère sa grosse canne de frêne, avec le bout ferré bien pointu. Il passe une veste ronde bleue bien propre. Il dit à Eugénie : Je vais le faire.
Mais quoi faire par la Vierge ?
Je ne sais pas encore. Faut que je le fasse, faut sûrement.
Il la laisse dans tous ses états. Il sort du parc. Il hésite un moment, un premier mouvement le mène à l’étang. Lambert renifle l’odeur de la vase, aussi écœurante qu’un petit cigare de Belgique. Il cherche un bout de robe ponceau qui se serait accroché aux roseaux, un morceau de drap gorgé d’eau, un rien qui lui permettrait de se présenter devant une autorité en disant voilà ce que j’ai trouvé sur notre domaine, débrouillez-vous avec ça. On l’enverrait promener avec son bout de robe ou son morceau de drap. La justice serait passée. Il aurait sa conscience. Oui, mais notre étang marécageux ne rend rien. Profond et collant, notre étang, un étang de l’Ouest. Le garde-chasse voudrait bien lui ressembler : s’enfoncer tout ça au plus loin de l’estomac et que ça ne ressorte plus. Voilà, ça ne ressort pas vraiment, mais ça étouffe. Il se croyait plus fort que cela ; devenu tendre comme une Magdeleine, et puis quoi ? Timide comme son Eugénie, un épais de la membrane comme lui ?
Il reprend l’allée principale. Il aurait bien envie de retourner, mais non. Ce qui le peine c’est de voir comme Magdeleine le considère à présent. Elle ne lui parle plus guère, elle a même refusé de monter à la chasse l’autre jour et elle le regarde. Qu’est-ce qu’elle attend ? On dirait qu’elle le pousse en le regardant pareillement. C’est bien elle la meilleure de la meute, il l’a toujours pensé, sa petite fille. Dommage qu’elle soit si menue, avec un père comme lui, et si pâlotte. Encore plus pâlotte depuis que le baron a tranché la peau de cette Berthe François, avec son rasoir. Quand je dis qu’il aurait fait un bon chasseur, cet homme-là… Il vous aurait manié le couteau de chasse… Mais là, son rasoir… C’est bien regrettable… Ne te laisse pas attendrir, Lambert.
Il se lance pour de bon, cette fois ; il rejoint la grand-route ; trois petits quarts d’heure ; d’un bon pas ; là-bas, c’est le bourg, les autorités. Au moins Magdeleine sera contente de son père.
Lambert s’engage dans la Grand’rue, le pas lent, il fait sonner sa canne pleine de nœuds, on le salue, dis donc, Lambert, c’est pas souvent, est-ce que l’Eugénie est malade, qu’elle t’envoie faire ses commissions ? Et pourquoi que tu es en dimanche un jour de semaine ? Et ta canne ? Ce n’est pas une canne, un manche de bêche ou de hache, un de ces diamètres, c’est du sérieux. Il ne répond rien. Au bout à droite, c’est la maison du maire, il saura dire ce qu’il faut faire, lui, M. Julien, quand le châtelain du pays a tranché au rasoir le cou d’une dame et peut-être de quelques autres. Il s’arrête juste avant, il se repose sur sa canne ferrée ; il retourne son histoire dans tous les sens ; le plus difficile c’est de trouver le début, parce que le début c’est la fin. Vas-y, Lambert, secoue la cloche et cause, tu verras bien ce qui en sortira. C’est une servante qui ouvre, elle a un de ces tons : Voyons, à une heure pareille, M. Julien n’y est jamais. Comme elles vous parlent, ces femmes-là, après on s’étonne de les voir étranglées. C’est bon, c’est bon, je reviendrai quand il y sera. Dans deux heures, pas avant. Lambert sent son ventre bien libre, bien souple d’un coup.
Vous dites que M. Julien n’y sera pas avant deux heures ?
Je l’ai déjà dit.
Bon Dieu, voilà une femme qui vous décourage de revenir.
Je peux attendre une heure, c’est ça, juste une heure.
Voyons, c’est idiot.
Mettons les deux heures, alors, pas une minute de plus. Si M. Julien n’arrive pas, il n’aura à s’en prendre qu’à lui-même.
Lambert redescend la Grand’rue, son bout ferré fait des étincelles ; il la remonte. Il sent bien qu’il commence à faire causer, derrière les fenêtres. Qu’est-ce qu’il nous veut, à la fin, le Lambert ? Ce n’est pas dans son usage de s’attarder comme ça et de parader dans nos rues. Qu’est-ce qu’il attend ? Déjà qu’on a un châtelain qui ne va pas bien rond, cela déteint sur ses gens, faut croire. Tiens, à propos de châtelain, tout là-bas, ce n’est pas la voiture de son maître, par hasard ? C’est les maîtres qui viennent chercher les employés à présent, c’est farce.
M. de l’Aubépine arrête le cabriolet à hauteur de Lambert. C’est fait ? Pas encore. Comment sait-il que je suis là, ce beau diable ? Il a ses voix ? Il est trop fort pour nous.
C’est Eugénie, dit M. de l’Aubépine. Elle n’était pas à sa besogne. Et tout inquiète ; inquiète pour vous. Vous voir partir tout drôle, sans chien, sans fusil et habillé comme qui dirait pour la ville, annonçant que vous alliez le faire… Je me doutais bien que je vous trouverais par là. Quand un homme comme vous va à la ville, c’est qu’il a une bêtise à faire. Je me proposais de vous épauler ; de montrer que je suis avec vous ; le maître d’un domaine et son garde-chasse, c’est tout un ; nous sommes les deux faces d’une même monnaie, Lambert, ne l’oubliez pas.
Qu’est-ce qu’il veut dire avec sa monnaie ? Et m’épauler ? D’habitude Lambert se montre plus vif d’esprit. À cet instant, il se sent comme paralysé, un marcassin coincé par les chiens.
Eh bien oui, Lambert, vous voilà auprès de la maison de notre maire, c’est lui que vous vouliez voir ? Nous lui ferons notre visite ensemble. Vous lui parlerez et je vous approuverai, dans la mesure du possible. Qu’en dites-vous ? Allons, un peu de courage, Lambert.
C’est qu’il n’y est pas, monsieur.
Comme c’est dommage. Notez, ce Julien est le plus sombre imbécile de notre canton. C’est un abruti pareil que l’Empire nous a donné comme maire. Je ne suis pas certain qu’il entendra quoi que ce soit à nos affaires. Déjà que la moindre histoire de clôture entre paysans dépasse son entendement… Notre maire, Lambert… Il faudrait vous adresser bien plus haut. Voulez-vous que je vous accompagne ?
C’est-à-dire, monsieur… Je ne sais, monsieur… Avec vous, monsieur ?
Et pourquoi sans moi ? N’avez-vous pas bien besoin de moi ?
M. de l’Aubépine insiste, montez donc sur le banc. On aura tout vu, un maître qui sert de cocher à son employé. Pour aller où ? On ne sait pas. Lambert regrette à cet instant de n’avoir pris ni couteau de chasse ni fusil. Enfin, il a son frêne à bout ferré, il le fait crisser sur le plancher de temps en temps, pour le cas où le maître aurait dans l’idée de le traiter comme Berthe François, comme Cachan. Il ferait beau voir. On trotte, on ne se parle pas un bon moment. On retrouve des bois vallonnés, puis des landes. Des coins dont Lambert n’a pas l’habitude ; la route s’infléchit vers le nord, c’est tout ce qu’on peut dire, un pays vide, la chasse ne doit guère être bonne par ici. À un croisement, M. de l’Aubépine interroge Lambert. Que me conseillez-vous ? Je crois bien que je nous ai perdus.
Je dis, monsieur, que le mieux serait d’aller sans moi. Vous vous présentez à celui qui est au-dessus de M. Julien, celui qui s’y entend mieux que lui. Il vous comprendra. C’est bien simple, vous dites c’est moi, mais cela m’est échappé, un mauvais geste, la vie malencontreuse, et couic. Une mauvaise fille, la potence vous sera épargnée.
Ce sera tout le contraire, quand on saura qui je suis. Ami de la république, circonstance aggravante. L’Empire verrait là une belle occasion d’éliminer un de ses adversaires.
Vous n’aurez qu’à réveiller la mémoire de votre père. Un l’Aubépine tout ce qu’il y a de blanc, on ne vous touchera pas. Cela ne coûte pas d’oublier ses croyances pour un temps, si cela doit vous sauver.
M. de l’Aubépine engage le cheval à main gauche, plein ouest. Si on ne va pas trop loin, on devrait retrouver, en descendant, le Coin-Malefort. Alors, comme ça, on oublie les autorités ?
Quelles autorités ? Le régime de Napoléon est la création du coup d’État. Victor Hugo ne lui accorde aucune légitimité. La force n’est pas le droit. La justice de l’Empire n’a aucune existence légale. On ne se livre pas à ce qu’on ne reconnaît pas, encore moins à ce qui n’existe pas, ce serait de la dernière bizarrerie, non ?
Cela donne à réfléchir à Lambert. Comme toujours, on a du mal à s’y retrouver avec ce maître. Il a une telle assurance. Non, non, faut pas se laisser emberlificoter, faut pas. Ses raisonnements sont plus tordus que nos chemins. Ceux à qui on tranche le cou savent bien que la justice existe. La loi de l’Empire, coup d’État ou pas coup d’État, Victor Hugo ou pas Victor Hugo, c’est la loi.
Enfin, Lambert, comprenez que c’est moi qui vous rends service en vous ramenant chez nous.
Elle est trop forte, celle-là. Vous, me rendre service ?
Vous nous voyez, tous les deux, déposer devant un greffier ? On nous regarde, on nous étudie. On sait un peu qui nous sommes. On interrogera aussi le voisinage, les gens du bourg. Lambert ? Mais c’est ce sauvage toujours accompagné de son molosse noir, qui fait peur à chacun. Lambert ? Mais c’est le plus féroce chasseur du pays. Il ne quitte pour ainsi dire jamais son couteau ni son fouet, même pour dormir. Vous avez vu ses épaules épaisses ? Et sa belle barbe noire et grise, avec des reflets ? Elle n’aurait pas des reflets bleutés, cette grosse barbe ? Et puis, Lambert, est-ce qu’il n’était pas bien connu de tous qu’il n’aimait pas cette femme, mais alors pas du tout ? Qu’il lui a mal parlé plus d’une fois ? Des menaces à peine masquées ? Et qu’elle lui prenait sa fille, et qu’elle l’abîmait ? Tout cela se sait, Lambert. Je le savais bien, moi. Je ne vous en ai pas tenu rigueur, car je connais votre valeur, et je vous passe tout. Il se trouvera aussi quelqu’un, dans le pays, pour rappeler que votre père était un tueur de blancs. Imaginez cela, sur nos terres de l’Ouest, le fils du bleu, le tueur de blancs, cela vous condamne un homme. Un père ne fait pas le fils ? Je le sais mieux que personne. Mais, pour un juge impérial expéditif, cela fait des preuves. Des preuves sans valeur légale, je vous l’accorde, mais n’espérez rien de légal sous la tyrannie de Napoléon III. Voilà pourquoi je vous évite bien du malheur, Lambert.
Lambert suffoque sur le banc du cabriolet. Comment M. de l’Aubépine laisserait-il dire des choses pareilles sur son garde-chasse ? Il ne les laisserait pas dire, naturellement, mais comment empêcher qu’on les dise ? Et après… cette justice inique s’en empare et il est trop tard… Lisez les journaux, cela se passe tous les jours.
Faut pas le croire, M. de l’Aubépine essaie de lui faire peur, c’est un homme comme ça, retors et tout, faut pas. Oui, mais s’il avait un peu raison ? La pauvre Eugénie voyant son Lambert entre deux gendarmes ? Et Magdeleine et Grégoire ? Ils pourraient penser que leur père…
Au Coin-Malefort, M. de l’Aubépine arrête le cheval, il descend, il se soulage entre deux hêtres, le temps qu’il faut. Lambert se dit qu’un coup de frêne à bout ferré derrière les oreilles, cela ferait du bien à tout le monde. Il soupèse sa canne, bon diamètre, pas un pli, si on sait placer le coup. Le maître se retourne. Allons, Lambert, ne vous gênez pas. Quoi ? C’est humain, si vous en avez envie, allez-y. Faites comme moi, pissez. C’est donc cela ? Lambert marmonne sur son banc qu’il n’est pas pressé, il pose sa canne, il prend les rênes.
Il se dit qu’il est trop tard pour tout à présent. S’il n’y est pas allé cette fois, il n’ira plus jamais. Il n’a pas su s’y prendre. On n’est pas toujours bien glorieux. On a peur de perdre sa bonne place. On est logé, nourri par un assassin, on préfère retenir qu’il nous fournit le logement, le manger, qu’il nous laisse entretenir une belle meute, et oublier le reste. En même temps, toute cette histoire, c’est une garantie à présent. La garantie d’être bien traité, mieux que ça, cajolé à vie. Il nous tient, mais on le tient : s’il veut nous fiche dehors, je le menace de la guillotine. Il va nous soigner comme jamais. C’est très joli, mais quand on a de la morale, c’est bien malheureux d’avoir des pensées pareilles. Faut pas penser, faut pas.
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Les Lambert ont du mal à comprendre où ils en sont : d’un côté, ils sentent une sorte d’épouvante, l’épouvante que leur famille, une famille comme la leur, puisse se trouver mêlée à une histoire pareille ; de l’autre, la vie anodine, les travaux habituels, récurer, cirer, laver des draps, repasser, cuisiner, nourrir les chiens, la basse-cour, éclaircir quelques sous-bois, faire des relevés de gibier. Le plus difficile à saisir, dans leur situation : ils vivent dans une épouvante tranquille. Même plus un bruit de voix dans le château. Le plus étonnant, c’est l’extrême courtoisie désormais entre M. de l’Aubépine et Lambert. Ce n’est pas qu’ils se parlaient mal avant. Mais là, des ronds de jambe et des courbettes, comme deux ambassadeurs venus d’Orient, des politesses comme le bras, chaque fois qu’ils se croisent dans la cour ou dans une allée forestière. Et que je me soucie de votre santé, et moi de vos humeurs ; et si la saison a bien rendu ; et si les revenus de l’année dépasseront les frais. Ils plissent le front comme des Bouddhas. On rejoue à monsieur le baron et ses gens. Il faut se frotter les yeux, des fois, pour se rappeler que cet homme a peut-être commis… Ils commencent à dire peut-être. C’est facile d’oublier et de faire oublier. Il suffit d’être bien poli.
Tenez, prenez ce chandelier en bronze, si, si, un cadeau. Et puis, un autre jour : Cette glace à cadre doré, c’est pour vous, oui, oui, installez-la. Mais nous ne pouvons pas, une glace du château… Il insiste, je n’ai besoin de rien de ce qui est au château ; ils sont obligés de prendre. Est-ce qu’il préfère vivre dans l’obscurité désormais ? Est-ce qu’il n’ose plus se regarder dans une glace ?
Magdeleine n’aime pas toutes ces cérémonies ; et ses parents qui s’y prêtent un peu trop facilement. Une fois, elle ose le dire, une fille encore si jeune, leur lancer, comme ça : Il vous remercie d’être resté à votre place sans lui faire tort. Lambert tape un grand coup sur la table, ça suffit, mais elle voit bien qu’il baisse un peu la tête. Ils n’avouent pas leur honte, les parents, mais ils doivent la sentir aussi bien qu’elle. Surtout quand ils en rajoutent dans la reconnaissance. Autrefois, il arrivait qu’on se garde les meilleurs morceaux d’une oie, le maître n’y faisait guère attention. Là, on le soigne. Regardez-moi ce filet bien moelleux. Et toutes les variétés de champignons, cueillis pour lui, dans nos bois, voyez-vous ça. Et jamais vénéneux.
Cela dure des mois, ils n’en peuvent plus de s’aimer pareillement. Enfin, s’aimer, c’est à voir. Ils ont vu le baron jouer les rôdeurs quelquefois. Du temps de Berthe François, Lambert et Magdeleine se plantaient sous les fenêtres du château, maintenant c’est le maître qui vient renifler, certaines nuits, derrière leurs persiennes. Les chiens se lancent, Lambert se montre : M. de l’Aubépine s’éloigne vers le chenil, il va jusqu’à provoquer un peu les bêtes. Une fois, il bricole la fenêtre de Magdeleine, il s’y casse les ongles. Lambert l’a bien renforcée depuis sa fugue manquée. On est tranquille de ce côté-là. Oui, mais qu’est-ce qu’il a encore en tête ? Il veut faire l’écraseur d’enfants, à présent ? Qu’il ne s’y frotte pas. Qu’il n’appelle plus Magdeleine à travers le volet, comme il l’a fait une fois, en lui promettant une robe digne d’elle. Non mais, en voilà des idées, on ne lui demande rien de ce genre. Enfin, c’est surtout la nuit qu’il a ses bizarreries. Le jour, on ne dirait vraiment pas.
Revoilà Duplessis au château, avec ses cigares de Belgique et ses lettres. M. de l’Aubépine, dans une précédente lettre à Victor Hugo, s’est réclamé d’une connaissance commune, présentée comme un intime ami de 1848. Il a utilisé le nom de Victor Schoelcher, républicain de la première heure, appartenant au gouvernement provisoire de la deuxième République, celui qui a fait abolir l’esclavage en 1848. M. de l’Aubépine n’invente pas complètement, il a bien eu des liens avec ce Schoelcher ; seulement, il les amplifie. Les deux hommes se sont croisés au moment de la révolution de 48, quelques conversations ; des propositions audacieuses du baron, écoutées, puis rejetées par Victor Schoelcher. Cela ne va pas plus loin. Mais M. de l’Aubépine, tout occupé à attirer l’attention de son grand homme, cherche des relations communes, il nomme tous les républicains qu’il a pu côtoyer, pour montrer sa bonne foi et son engagement. Avec Schoelcher, il a tiré le bon numéro ; un homme apprécié de Victor Hugo, ils ont tous deux honoré de leur présence des barricades en décembre 1851, ils ont tous deux quitté la France. Hugo croit comprendre alors que M. de l’Aubépine est en relation directe et étroite avec Victor Schoelcher, il lui demande de ses nouvelles, il s’intéresse. Ce n’est pas, cette fois, un mot de pure convention pour satisfaire un admirateur. M. de l’Aubépine le sent, sa persévérance est récompensée. Il se dépêche de faire savoir au Maître qu’il pourrait, depuis son Ouest où il est retiré, pour ne pas dire exilé, contribuer à renouer les fils entre républicains sincères. Il se hausse un peu, il se voit un rôle. L’exaltation revient.
Duplessis distribue ses cigares, promet de revenir vite avec une nouvelle réponse de Victor Hugo. M. de l’Aubépine en rajoute encore un peu sur Victor Schoelcher, et sollicite une entrevue avec le Maître. C’est sa nouvelle obsession, rencontrer Victor Hugo, l’homme qu’il admire et adore, qui pourrait lui procurer un destin, comme il dit. C’est toujours mieux que de tuer des dames, pense Lambert, mais est-ce plus reposant ? Il arrive au maître de sortir du château avec sa tête d’halluciné, il hurle le nom de Grégoire, il le secoue, ma jument, vite, ma jument. Pour se calmer un peu, il a ses chevauchées. Pendant ce temps-là, au moins, il ne tourne pas autour des persiennes de Magdeleine.
Grégoire va sur ses dix ans, on dirait déjà son père, sans la barbe. Il s’est pris aux bêtes, il aime les chiens et encore plus les chevaux, il fait un peu le garçon d’écurie pour M. de l’Aubépine. C’est la grise qu’il faut seller sur-le-champ, une vieille bête à présent, surtout que le maître, quand il se lance dans ses courses, ne la ménage pas, galop de chasse, et dans les plus petits chemins et les montées, sans souci de son vieux cœur de jument, et à la cravache. Il la crèvera sous lui, dit quelquefois, Lambert, et il s’arrête là, comme si une mauvaise phrase lui avait échappé. Ensuite, c’est Grégoire qui doit réparer la fille : elle a fourni tant d’efforts que les veines du poitrail et de l’encolure ressortent toutes gonflées et vibrantes sous la peau. Le maître est fier de la mettre dans cet état, il palpe ces bourrelets de sang, pendant que Grégoire passe le couteau de chaleur et panse les écorchures.
Une fois, quelqu’un se présente, pendant que le maître martyrise la grise ; ce n’est pas Duplessis ; un petit rondouillard dans une carriole, un paysan. Il dit qu’il arrive des alentours d’Angers. Duplessis fait sa tournée et marche vers Nantes ; il ne peut se détourner pour le moment ; il a cependant une lettre à transmettre à M. de l’Aubépine. La voici. Le petit paysan ne refuserait pas une petite pièce ni une petite goutte. Eugénie est là, elle lui donne l’une et l’autre. Le maître ne rentre pas encore, le rondouillard n’attend plus, il dépose sa lettre.
Grégoire récupère la jument, elle n’a pas été ménagée une fois de plus, toute fumante. Il ne dit rien à M. de l’Aubépine qui file vers le perron. Cela lui revient, il court : Un papier pour vous, monsieur.
Quoi ? Petit imbécile, tu ne disais rien ? Il veut la lettre sur-le-champ. Alors, ce papier, où l’as-tu fourré ? C’est ta mère ? Eugénie ? Voilà Eugénie. Elle sèche ses mains dans son tablier, elle lui tend la lettre de Victor Hugo du bout des doigts. Elle l’a déjà poissée ; une lettre de Victor Hugo. Il la parcourt, trois secondes, il crie fort, il veut voir l’homme qui a porté le courrier. Il est parti ? Depuis quand ? Il se fâche, il tombe sur Grégoire, bousculade, la cravache, morveux. Tu ne pouvais pas le faire attendre ? Lambert rentre de ses bois, il assiste à la correction de son fils. Il l’attrape par un bras, il le secoue à son tour, deux taloches, avant de savoir quoi que ce soit, c’est tout de même au père de finir le travail. Après quoi, il est toujours temps de demander pourquoi il a bien mérité sa volée.
M. de l’Aubépine ne s’en remet pas, il engueule tous les Lambert présents et absents. Les chiens, les hurlements, ça les excite, ils se lancent. Cela monte, comme à la curée, on ne s’entend plus, une sauvagerie. Bon, lisez vous-même. Lambert a entre les mains la lettre de Victor Hugo. Mais pourquoi se mettre dans des états pareils pour une lettre bien aimable au fond ? Mais ce n’est pas la lettre, malheureux, c’est le porteur de la lettre… Comment voulez-vous que je réponde à cette invitation à présent ? Avez-vous lu ? Victor Hugo m’invite dans son exil. Imaginez-vous cela ?
Lambert relit, oui, il vous invite, sans vous inviter. Il dit que, si vous faites, un jour prochain, une visite à votre ami commun de Londres, vous pourriez bien vous arrêter en chemin à Guernesey qui est aussi un peu l’Angleterre.
Eh bien, n’est-ce pas une invitation ?
Mais il faut pour cela d’abord être invité à Londres.
Quelquefois, Lambert, vous avez la même innocence qu’Eugénie, cela est confondant.
Duplessis ne sera pas sans repasser vous voir. Il sera bien temps de faire votre réponse. Et si vous êtes pressé, utilisez le courrier ordinaire.
Innocent que vous êtes. On ouvre le courrier ordinaire. Une lettre à Victor Hugo, le prince des exilés… mais c’est s’offrir au bourreau.
Il ne me paraît pas que ce soit un si grand crime que d’envoyer des lettres.
M. de l’Aubépine recommence à hurler, et les chiens avec lui. Sa réponse, sa réponse, tout est perdu, s’il ne donne pas sa réponse. Hugo attend sa visite, à présent. S’il ne la fait pas maintenant, tout cela retombera. Celui qui est venu, ce paysan, depuis quand a-t-il repris la route ? Une heure ? Ma grise, Grégoire. Elle est fourbue. N’importe. Mon écritoire de voyage. Il venait d’Angers ? La route du sud, une carriole, je l’aurai rejoint avant la nuit.
Lambert ne parvient pas à le retenir. La déraison du maître n’a déjà plus de limites. On ne le revoit pas avant le lendemain soir. Radieux : il a rattrapé son homme. Il a posé son écritoire sur le cul de la carriole et rédigé sa réponse à Victor Hugo, lui annonçant une visite imaginaire à Londres pour la Saint-Martin, chez leur ami Schoelcher, attendant ses ordres pour débarquer à Guernesey à l’aller ou sur le chemin du retour. Il est fier de sa trouvaille, M. de l’Aubépine. Le paysan lui a dit qu’il ne savait pas si Duplessis repasserait bientôt chez lui, mais cela ne l’inquiète plus. Avoir remis sa lettre suffit à son bonheur du moment. C’est comme si elle était déjà entre les mains de Victor Hugo. Il a fait de grands saluts au paysan. Il a enfourché sa grise ; la bête était mangée d’écume, la tête dans les sabots. Il l’a poussée encore un peu ; même pas un quart de lieue, elle est tombée à genoux, sa vieille jument. Il l’a dessellée, elle s’est couchée sur le côté, ses grosses veines à l’encolure s’affolaient, elle s’est frotté le nez dans la poussière quelques instants, et tout son corps s’est détendu. Encore une qu’il a tuée sous lui, pense Lambert. Le maître semble aussi indifférent à la mort de sa jument qu’à celle d’une femme. Du moment qu’il a son invitation et qu’il a écrit sa réponse, il est content. Sans monture, il a fini sa nuit par terre, dans la forêt de Sillé, sous une pluie d’été, content, bien content. Il est revenu à pied, le lendemain, des lieues et des lieues, dans la chaleur montante, content, très content. Mais la grise ? demande Lambert, vous ne l’avez tout de même pas laissée au bord d’un chemin, sous les averses ? Il a failli ajouter elle aussi. Il dit tout de même, c’était la grise, une fille courageuse, pas une charogne. La tête de M. de l’Aubépine ; bien embêté devant Lambert. C’est bien simple, voyons, c’est bien simple, vous n’aurez qu’à faire passer l’équarrisseur, voulez-vous ? C’est toujours aux pauvres gens de se soucier des morts, pense Lambert. Pendant ce temps, le maître, couvert de boue par sa nuit, de poussière par sa marche, est content, vraiment content.
M. de l’Aubépine passe son été à préparer sa visite à Victor Hugo, sans savoir s’il la lui accordera à ses dates. Une pareille confiance dans l’avenir, c’est surprenant. Enfin, certaines lubies ont du bon. C’est devenu la phrase de Lambert, pour se rassurer : c’est toujours mieux que de faire hurler des filles en les poursuivant avec un rasoir. Au moins, ça ne fait pas aboyer les chiens pour rien. Et puis, ils vont choisir ensemble, le baron, son garde-chasse, un nouveau cheval de selle, un isabelle aux larges épaules.
Évidemment, septembre arrive et le bonheur, que rien de nouveau ne vient soutenir, commence à s’effriter, le sombre remonte, les humeurs. Les oreilles de Grégoire en font les frais. L’isabelle n’est jamais prêt à temps, jamais assez propre, l’écurie sent trop le pissat, qui est-ce qui m’a fichu un palefrenier pareil ? Grégoire ne se plaint pas alors, même pas dix ans, se faire rougir les oreilles, ce doit être l’ordre des choses.
C’est très tôt, un matin. Un cabriolet s’annonce dans l’allée, on se presse derrière la fenêtre, un cabriolet jamais vu, tout flambant, on sort, on attend. Le vent envoie la petite odeur mielleuse d’un cigare, ce sera Duplessis. Belle voiture, se dit Lambert, la caisse de solidarité tourne à plein. Il n’a pas le temps d’échanger un mot ni de recevoir le petit cigare que Duplessis s’apprête à lui tendre. M. de l’Aubépine le tire par la manche, vite en haut du perron. Il a son air rongé. Une nouvelle lettre de Victor Hugo ? L’invitation n’est-elle pas remise à plus tard ? Duplessis prend son temps, un homme qui roule depuis deux heures du matin a besoin de s’assouplir les jambes, de s’ôter la poussière des chemins. On causera plus tard. Ah non. Bon, voilà. La joie de M. de l’Aubépine, alors, c’est quelque chose, un homme de cinquante ans ou à peu près, crier comme un petit garçon. Les Lambert courent au pied du perron, ils voient leur maître devenir rouge et trembler, hurlant je le savais bien. Duplessis tire sur son cigare et rigole. Les Lambert restent aussi figés que s’ils venaient d’apprendre que leur baron avait ouvert la gorge d’une nouvelle femme. Rien de bon à attendre d’une joie pareille.
Alors voilà, c’est pour novembre. Le nom de Schoelcher a eu l’effet attendu. Puisque leur grand ami commun attend M. de l’Aubépine à Londres pour la Saint-Martin, le 11, il est indispensable de faire étape à Guernesey. Là, Victor Hugo le chargera de messages et de cadeaux d’amitié pour ce Victor Schoelcher. Le Maître accueille de nombreux visiteurs de France, mais, en ce début d’automne, ils sont plus rares, une occasion à saisir. Vos jours seront les miens.
Cette dernière phrase, M. de l’Aubépine la reprend à haute voix sans arrêt. Vous vous rendez compte, les jours de Victor Hugo seront les miens. C’est quelque chose, on n’a jamais vécu un moment pareil au château. On s’embrasse, enfin M. de l’Aubépine embrasse Duplessis. Il veut le garder à déjeuner, il faut marquer l’événement.
C’est ce jour-là que Duplessis, après le café et la fine, sort de son cabriolet un drôle d’instrument, une sorte de gros cube en bois. Il a trouvé cela en Angleterre, un appareil qui prend des images. Il paraît que Victor Hugo en fait grand usage. Duplessis annonce qu’il va bientôt se lancer dans le colportage d’instruments de ce type. C’est vrai, la propagande républicaine, c’est très bien, mais les années passent, on ne voit rien venir, l’argent ne rentre pas si facilement. Un peu de commerce ne ferait pas de mal. D’autant que les procédés photographiques s’améliorent. Grâce au collodion, par exemple, cet appareil peut vous saisir sur une plaque de verre en quelques secondes, au lieu de plusieurs minutes, comme avant.
Vous dites, cher Duplessis, que Victor Hugo s’intéresse au procédé ?
Duplessis confirme, le baron veut assister à une démonstration. On se prépare, on s’amuse. Le baron met son calot rouge, il prend la pose sur son perron. Après quoi, il demande à opérer lui-même, pour savoir. Il appelle Lambert. Prenez vos armes, Lambert, je vais vous immortaliser.
Lambert prend son fusil et son fouet de chasse. Il cherche un emplacement digne de lui. Il s’arrête, il demande ce qu’il doit regarder. Le baron est prêt. Voilà que le Rajah, libre de sa chaîne, entre dans le champ et saute sur son maître, dressé sur ses pattes arrière, lui tambourinant le ventre de ses pattes avant pour trouver l’équilibre. Ce doit être amical, mais ce n’est pas le bon moment. Lambert se fâche et le repousse, le Rajah ne comprend pas pourquoi, il insiste, il tend tous ses muscles pour tenir debout encore un peu, son cou et sa gueule pointés vers l’avant comme une menace. Le baron a actionné le mécanisme en même temps, les quelques secondes de la lutte se retrouvent sur la plaque. Lambert n’est pas content, il aurait aimé se montrer plus à son avantage. Plus tard, on fera mieux. Là, c’était juste une expérience, pour apprendre. Je tâcherai de vous en faire tirer des vues sur papier albuminé, dit Duplessis. Le baron est enthousiaste. Il passe commande d’un appareil anglais, il verse même un acompte. Duplessis s’engage à le livrer à son prochain passage. Lambert se dit que cela pourrait bien devenir la nouvelle folie de son maître.
Duplessis n’oublie pas la dernière lettre confirmant l’accord du baron pour la visite. Les adieux, c’est un nouveau moment de bonheur. Mais quand le républicain photographe est parti, ce n’est plus pareil. Il faut revenir à la vérité ; Lambert se veut un homme honnête, il casse la joie : Que dira M. Victor Hugo quand il saura que votre ami de Londres ne vous attend pas plus que ça ?
Il ne le saura pas.
Vous mentirez donc à l’homme qui vous ouvre sa porte ?
Je continuerai mon voyage jusqu’à Londres, je me présenterai chez notre ami avec un mot de Victor Hugo. Cela suffira. Ce qui m’a ouvert la porte de l’un m’ouvrira la porte de l’autre. Je n’aurai pas menti alors. Ce qui compte, Lambert, c’est la fin.
Rien ne l’arrête, cet homme-là. Il croit encore, à cinquante ans, que tout lui est possible. Même un gosse de neuf, dix ans, comme Grégoire, n’en est plus là. C’est bien cela, un enfant de six ou sept ans, M. de l’Aubépine, pas plus.
La confirmation de son invitation va transformer M. de l’Aubépine en quelques heures : il médite un moment chez lui, mais, d’un seul coup, il n’en peut plus de son enfermement. Il est dehors, dans la cour, entre le perron et le pavillon du garde-chasse. Il ne se sent plus de liberté, il lève les bras et il crie. À qui s’adresse-t-il ? À ses gens ? À une foule imaginaire ?
Les Lambert sont derrière leurs carreaux, ils ne sont pas sûrs de tout comprendre. Des bouts de phrase se mélangent… Cette visite à Hugo… Cela vous lave de tout, de toutes les saletés de la vie… La grandeur de Victor Hugo… elle retombe sur lui… Je suis grand… grand… Lambert entrouvre sa fenêtre, il se dit que cela va faire taire le maître. Tout le contraire, pleins poumons, un gosse, c’est ça, un gosse… Grand, grand, je suis grand… C’est ce qu’il a cherché depuis toujours, la grandeur, ce qui lui a manqué. Au lieu de quoi l’écrasement. Maintenant tout est changé. Rien ne m’est interdit. Vous m’entendez, Lambert ? Rien d’interdit. Oh là, dit Lambert, ça se gâte, déjà qu’il ne s’est pas interdit d’ouvrir une ou deux gorges…
Le baron crie le nom de Lambert trois fois. Il veut avoir son Lambert devant lui, que son Lambert l’écoute sans lui faire la leçon. Il ne veut plus entendre de leçons de personne. Lambert se montre, à moitié seulement, à sa porte. Je n’ai vu que des timorés, jusqu’ici, partout. Des timorés de la République, des timorés de la vie. Tous des timorés. Vous, Lambert, devant un sanglier, vous n’avez pas peur, mais devant les hommes : timoré ! Et moi, moi aussi, je me suis laissé faire trop longtemps. Je me suis trop caché, j’ai eu tort. Regardez-les, tout autour de nous, des lâches. Ils me détestent, mais ils n’oseront jamais le dire. Ils sont toujours prêts à s’aplatir devant moi, parce que le château. Je hais les châteaux. Je hais les châtelains. Vous me prenez tous pour un châtelain. Et j’ai laissé faire ça. Que vous êtes bêtes ! Le château, si vous saviez, ce n’est rien. J’en abattrai les murs à mon retour de Guernesey. Cette visite m’en donnera la force, c’est sûr. Je suis libre de tout aujourd’hui. Encore plus libre demain. Plus de château, plus une pierre sur l’autre. Et je construirai à la place l’asile des gens libres de toute morale. L’asile des Cyniques, pour les Diogène d’aujourd’hui. Vous ne connaissez pas Diogène ni les Cyniques, Lambert. Un homme comme vous, vous devriez les connaître, on les comparait à des chiens… Vive les chiens, Lambert… Et mort aux châteaux… À la place, je vois un gigantesque chenil humain, débarrassé de toute notre morale… Lambert, Lambert, vous en serez… Je comprends enfin le monde… J’étais timoré devant vos chiens, je n’avais rien compris… Nous serons tous des chiens, dans ce monde qui vient, Lambert… Vive la chiennerie… Vive Victor Hugo… Je suis grand… grand…
Il continue un bon moment, de moins en moins clair. Lambert se dit que cette fois il va falloir l’enfermer aux petites maisons. M. de l’Aubépine marche dans tous les sens à travers la cour, le rouge lui prend toute la figure. De trop crier, les veines de son cou gonflent comme celles de son cheval après la course. Il insulte son château, il dit qu’il ne veut plus y mettre les pieds. Il oublie Lambert, il court au chenil, il parle aux chiens. Il leur parle, dans un état d’excitation à faire peur : Messieurs, vous êtes l’avenir… Rien ne vous résiste… Mordez, messieurs… Accouplez-vous en chiens et en chiennes… Croissez, multipliez… Vive la chiennerie… Carne pour tout le monde… Déchiquetez-moi tout ça… À table, messieurs, j’arrive avec vous au grand banquet de la vie… Victor Hugo m’invite à sa table… Cela est beau, messieurs…
Les chiens bondissent et hurlent comme on ne les a jamais entendus, même dans les plus belles chasses. M. de l’Aubépine dit qu’il va dormir au milieu d’eux, manger la chair vive, comme eux, désormais. S’ils le jugent digne de l’accueillir parmi eux. Grand… Libre… Débarrassé de tout et des hommes… Heureux, enfin heureux… Peur de rien… Tous des timorés, sauf lui et Victor Hugo… Cela est beau, cela est beau…
Il s’arrête d’un coup, un effondrement, une sorte de fatigue plus forte que lui. Il se tient à la barrière du chenil, un genou heurte le sol. Les Lambert courent le relever. Doit-on le reconduire dans son château ? Il dira que nous sommes des timorés, qu’on s’aplatit devant le château, mais tant pis. Ils le déshabillent dans sa chambre, ils le couchent, ils le veilleront : M. de l’Aubépine dort le reste de la nuit et presque tout le jour suivant. S’il ne bougeait pas sans arrêt, on jurerait qu’il est mort. On doute qu’il revienne à la conscience. Lambert s’apprête à aller chercher le médecin du bourg. M. de l’Aubépine rouvre les yeux, pourtant, vers les cinq heures. Il lui faut du temps pour se retrouver. Cela lui revient, la lettre de Victor Hugo, la visite à Guernesey. Il ne parle plus de chiens humains, de Cyniques, de morale. Les Lambert s’attendaient à affronter un excité, ils tombent sur un homme paisible et même, bientôt, presque serein, mettant sur pied un voyage, songeant aux moyens de faire bonne impression sur Victor Hugo.