Ouest

François Vallejo · Chapitre 3 sur 3 · partie 7/8

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

Le pire, c’est que le baron ne s’est pas changé, pas lavé, depuis le premier jour. Il laisse de côté le broc et la cuvette d’Eugénie. Comme on lui a retiré tous les objets qui auraient pu ressembler à une arme, badine, canne, cravache, rasoir, sa barbe pousse ; une barbe maigrichonne, inégale, un peu pâle. Cela lui creuse encore plus le visage. Comme il avait endossé, en prévision de son voyage, une tenue de déclassé, ce n’est plus un baron qu’on tient au château, mais le dernier chemineau de nos forêts, une pitié, pense Magdeleine. C’est la première fois qu’elle s’apitoie sur lui, depuis Berthe François. On l’empêche de faire ses bêtises, peut-être ses crimes, est-ce une raison pour en faire un demi-homme ou un demi-mort ?

C’est bien toi, dit Lambert, qui voulais continuer à le garder. On est obligé, voilà ce que tu pensais. Je n’ai pas dit non, et on le garde. Mais on ne l’empêche pas de se laver, de s’habiller, et il ne s’habille pas, il ne se lave pas. Alors ? Nous n’y sommes pour rien. Évidemment, le raser, c’est différent. Cet homme-là, on lui donne son rasoir, il nous coupe la gorge.

Rasons-le nous-mêmes. Avec le fusil et le Rajah, il se laissera faire.

Lambert se rappelle les histoires de ces femmes, les goûts du maître pour le rasoir. Ce n’est pas le moment d’y revenir devant Magdeleine. Nous sommes dans une sorte de guerre intérieure. Il faut passer là-dessus. On rasera.

Ils installent le baron sur une chaise, ils lui lient les mains, par-derrière. On voit la terreur dans son regard, quand Magdeleine passe le rasoir sur le cuir. C’est cette fille qui va lui trancher la gorge ? Lambert rit bien de son petit effet. Ce ne serait que justice, monsieur, si vous voyez ce que je veux dire. Mais nous ne vous voulons pas plus de mal que cela. Voyez Eugénie qui vous monte de la bonne eau chaude. Ce n’est pas pour vous plumer, ni pour vous retourner la peau comme un garenne. Nous vous gratterons juste un peu la couenne, pour vous rendre un peu plus présentable. Et puis vous puez, monsieur, cela indispose le Rajah. C’est un chien qui aime les odeurs franches, pas cet affreux mélange dont vous nous emplissez les bronches.

Magdeleine n’aime pas ces façons de parler de son père. Elle le dit. On n’est pas obligé de se moquer. Une fille de son âge, parler comme ça à son père. Il lève la main, il se retient. Cela réveille le baron. Du fond de sa torpeur nouvelle, il pressent que les disputes des gardiens pourraient être un bon signe. Pas le temps d’y réfléchir trop longtemps : il étouffe en quelques secondes sous le savon à barbe. Cette fille n’a jamais rasé personne de sa vie. Cela accroche, ces touffes de poil éparses, cela tire sur la peau, une torture. Elle joue les indignées si on parle mal au baron, ça ne l’empêche pas de vous martyriser tout de suite après. Ce sont bien les mêmes, le père, la fille, prêts à tout pour l’abîmer. Quand le plus gros est fait, pourtant, elle a la main souple et fraîche, cela glisse, cela adoucit le feu du rasoir. Il se sent presque bien. Sommes-nous chez Victor Hugo ? La belle saison n’est-elle pas déjà arrivée ? On ne sait pas trop s’il se fiche de nous ou s’il est définitivement sorti de lui-même.

Il veut bien se laisser laver, changer, brosser. À condition que Magdeleine ou Eugénie soient écartées. Naturelle, la pudeur, même celle d’un crâne dérangé, mais si Lambert lave, qui tiendra le baron en respect ? N’est-ce pas encore une de ses manœuvres pour nous surprendre ? Allons, il a l’air d’un homme soumis. Aussi bien dressé qu’un chien de meute. Il criait l’autre jour qu’il voulait être chien parmi les chiens. Nous l’avons exaucé, et plus vite qu’il ne l’aurait imaginé. C’est l’avantage avec les hommes. On les réduit en un rien de temps.

M. de l’Aubépine est tout nu dans sa chambre, un corps jaune, avec des taches un peu rousses sur le dos et les bras ; pas beaucoup de chair, du muscle avachi, et le poil, pas la peine d’en parler, du poil ; comme chien il ne vaudrait rien. Comment peux-tu penser pareillement, Lambert ? Magdeleine a raison de te reprendre, quand elle te reprend. Lambert asperge le baron d’un peu loin. L’autre s’ébroue et tremble. L’eau a déjà refroidi. Prenez ce pain de savon, monsieur, ce n’est tout de même pas à moi de vous frotter comme un nouveau-né. Il tourne le dos, il se rabougrit, il frotte ; ses épaules sont secouées d’un mouvement régulier ; c’est le froid, pense Lambert. C’est fini, monsieur ? Il lui jette de l’eau ; toujours plus froide ; le baron est obligé de relever la tête. Cela coule sur les joues. Oui, mais je ne lui ai pas encore aspergé le crâne. Il pleurerait ? Un homme pareil pleurerait ? Cela arrête Lambert dans son geste ; une sorte de dégoût, d’un seul coup ; il ne fait pas tout ça pour faire pleurer un homme. Ce n’est pas lui ; on a son caractère, sa dureté venue de loin, de l’Ouest ; mais ce n’est pas du mauvais fond ; c’est qu’il nous ferait pleurer à notre tour. Ah, monsieur, si c’est comme ça, je ne vous laverai plus.

Il lui passe des habits bien odorants. Eugénie les a mis dans tous leurs plis. Vous voyez bien qu’il ne faut pas vous laisser aller. Nous ne demandons pas mieux que de retrouver un maître, mais un maître se doit d’avoir de la tenue. Nous pourrions recauser un peu. Cela manque, depuis quelques jours. Vous n’entendez plus rien. Je voudrais bien adoucir votre régime, mais vous ne me promettez jamais ce que je veux. Tenez, je vais vous mener dans la cour. Une petite marche en compagnie, avec le Rajah. Promettez-moi de ne pas vous mettre à courir. Vous m’obligeriez à vous briser l’arrière comme un beau lièvre.

Un matin de novembre, une lumière un peu blanche, M. de l’Aubépine n’a pas le pied sûr, dans la cour. Le soleil le dérange, un vertige, il cherche un appui. Je ne vous offre pas mon bras, monsieur, il est occupé par la crosse de mon fusil. Lambert est tout heureux de son idée de promenade. C’est une belle leçon : Vous sentez-vous toujours la force de marcher jusqu’à Guernesey ? Je parierais qu’on ne vous y attend plus guère. Faites-vous une raison, monsieur, et vous ne vous en porterez que mieux. Bientôt, même, vous me remercierez de ce que j’ai fait pour vous. Dites quelque chose, monsieur, je n’aime pas quand vous me laissez en l’air.

M. de l’Aubépine ne dit rien. Il interrompt la promenade au bout de deux minutes : il ne veut que sa chambre et dormir. Vous voulez vraiment dormir ? À dix heures du matin ? Après une nuit complète ? Ôtez au moins ce gilet repassé hier soir par Eugénie, et ce pantalon, les plis y sont encore bien nets.

À partir de là, les Lambert ne savent plus trop s’ils tiennent le rôle de garde-chiourme ou celui de garde-malade. Le baron entre dans un état incertain : il ne se lève plus du tout, sauf pour le vase. On ne peut pas dire s’il dort tout le temps ou si, au contraire, il est en perpétuel éveil ; un demi-sommeil agité, des murmures, une sorte de délire de fond, plaintif. Cela le tient deux jours pleins. Grégoire s’agace de ce bruit sans fin. Il ne veut plus prendre son tour. Un jeu pour lui, depuis le début, cela ne l’amuse plus. Lambert non plus n’aime pas entendre ces gémissements de femme, comme il dit. En même temps, veiller un homme malade, c’est moins astreignant que de surveiller un homme valide et décidé à vous fausser compagnie. On ne le retient pas par la force, cet homme, il ne veut même plus quitter son lit. On renonce à la présence du Rajah. Si on garde un fusil sur les cuisses, c’est par habitude de chasseur.

Eugénie pense qu’il vaudrait mieux faire demander le médecin au bourg. N’y pensons pas, dit Lambert. Il a écouté sa femme une fois, il le regrette. Il ne veut pas de son avis, une nouvelle catastrophe à prévoir. Je vois bien le baron se redresser dans son lit à l’arrivée de ton médecin, et nous désigner comme ses bourreaux domestiques. Il n’attend que ça, il nous joue une comédie de pleurnichard et de faiblard, je te le garantis.

Quand tu le laisseras aller, s’il guérit, qu’est-ce qui l’empêchera d’aller nous dénoncer comme ses bourreaux domestiques ?

S’il est guéri, il n’ira pas, fais-moi confiance. Va dire que tu n’es pas libre, quand tu te promènes, personne ne le croirait. Et même s’il y songe vraiment : il est prévenu, j’ai la Berthe François dans mon sac. Je lui jette dans les pattes. Je le tiens.

C’est toujours ce que tu dis, Lambert, mais tu ne fais jamais rien.

Lambert se fâche. Ça ne va plus, depuis quelques jours, il se fâche contre Magdeleine, il se fâche contre Eugénie. C’est encore le baron. Il réussit à mettre la dispute entre nous, c’est bien lui.

En ce moment, c’est le tour de garde de Magdeleine : la porte de la chambre est entrouverte, elle se tient dans l’embrasure. Elle coince le fusil contre le chambranle. Une arme, c’est ridicule, quand on entend ce qu’on entend. Parce qu’elle écoute les plaintes du baron, elle. Elle voudrait comprendre ce qu’il laisse sortir comme ça, sans y penser. C’est de la peur, souvent, il lui semble. La peur des chiens : le Rajah a fini par lui déranger l’esprit, avec sa taille de veau, ses crochets bien dégagés. Il dit de le tenir loin, que la fille est impressionnable. De quelle fille parle-t-il ? Après on dirait qu’il a peur d’un poulailler. Il demande que toutes ces femelles arrêtent de battre des ailes et de l’étouffer avec leurs plumes.

Une autre femelle passe au-dessus de lui, une femelle verte. Magdeleine cherche un oiseau vert. Ou bien c’est un insecte. Une femelle, cela au moins est sûr. Que des bêtes et que des femelles, ce sont ses rêves.

Un moment, il se dresse sur un coude, il regarde vers l’ouverture de la porte, vers Magdeleine ; une sorte de contre-jour, il ne semble pas la reconnaître, ni même voir qui que ce soit. Elle se déplace un peu, un mouvement pour attirer son regard, il retombe dans ses oreillers. Elle n’est plus très loin de lui, elle remarque ces grosses gouttes sur son front. Il faudrait lui faire avaler une décoction pour la fièvre. Elle abandonne son poste pour en préparer une à l’office. Si Lambert s’en aperçoit, ça fera du vilain. Eugénie ne s’étonne pas de la voir là, elle ne lui demande rien. Magdeleine fait boire M. de l’Aubépine, c’est mal ?

Elle ne sait pas trop quelles herbes sèches elle a mises là-dedans, ça n’a pas l’effet apaisant escompté. Le baron soupire plus fort, ne sue pas moins, extravague tout autant. Les femelles ont fichu le camp tout de même, et les chiens. Il s’en prend à la famille, maintenant. On ne sait pas trop s’il repasse ses lectures… le noyau de la société… la négation de l’individu… ou s’il parle des siens, ceux d’autrefois, dont Magdeleine ne sait pas grand-chose. Il appelle… oui, il appelle, mais qui appelle-t-il ? Il a la voix molle… On dirait qu’il appelle Lambert… ou son père… Ou les deux : Père, père… Lambert… Lambert…

C’est un homme éveillé qui parle. Est-ce un homme malade ? Il dit : Magdeleine. Il reconnaît Magdeleine. Il répète le nom de Magdeleine. Il la remercie, oui, oui, cette boisson chaude, le plus grand bien par tout le corps, c’est comme revivre. Tu es toujours là, Magdeleine ? Il ne faut pas me laisser avec le chien.

Il est à sa chaîne, monsieur, il ne vous fera pas de mal.

Redonne-moi à boire. C’est bon. Vous êtes toute ma famille.

C’est gentil, ça, pense Magdeleine, mais un peu surprenant aussi : on menace un homme, fusil de chasse, molosse dentu, et il nous dit que nous sommes sa famille. Pas trop rancunier, notre baron, ou encore bien décousu. Il insiste : Vous êtes là, Lambert ? Derrière ?

Non, monsieur, il n’est pas là.

C’est mon père, Lambert, dit le baron. Il m’a bien grondé, mon père, il a eu raison. Je n’ai fait que des bêtises. C’est Lambert, c’est mon père. Tu es ma petite sœur, Magdeleine. Tu es là ? Oui, tu es ma sœur.

Elle est bien gênée, Magdeleine, qu’est-ce qu’il a encore inventé, notre maître ? On ne peut pas marcher avec lui : Je ne suis pas votre sœur, monsieur. Il ne faut pas dire des choses pareilles. Mon père ne peut pas être le vôtre en même temps. Il est plus jeune que vous, alors…

Enfin, ça ne sert à rien de discuter dans ces conditions.

Père, ne m’abandonnez pas, dit M. de l’Aubépine. Lambert, ne faites pas ça. Ne m’abandonnez pas.

C’est tout ce qu’il va dire encore, et il va le dire longtemps, les yeux en l’air.

Cette fois, ce doit être la fin, dit Magdeleine à Lambert, quand il vient prendre son tour.

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Magdeleine a le plus grand mal à dormir, ce soir. Elle ne peut pas s’empêcher d’être bouleversée par cette voix de petit garçon malade. On ne doit pas oublier ce qu’on sait. Mais accepter de laisser dépérir un homme comme ça, sans lui apporter le plus petit secours ? Il lui vient comme une pitié, que personne ne pourrait comprendre, surtout pas son père, et qu’elle ne comprend pas elle-même. Elle essaie de l’écarter, cette mauvaise pitié : qu’il meure dans son lit, bien tranquille. Nous n’avons pas eu un geste contre lui, pas un coup, rien de brutal. Il s’en va de la tête, c’est tout. Cela a commencé depuis longtemps. Le bourg tout entier sait que son châtelain est une drôle de tête. Personne ne s’étonnera d’apprendre qu’il est mort dans un accès de démence. N’empêche, être appelée petite sœur, même par un dément, et remerciée, et doucement, cela vous remue, malgré vous, tout en dedans. Oublie, Magdeleine, et dors. Je ne dormirai plus.

M. de l’Aubépine semble sortir de son état de confusion : il parle moins à tort et à travers ; quelques femelles viennent bien l’agiter de temps en temps, cela ne dure pas. Le repos, un lever d’un quart d’heure, deux fois par jour, un petit tour sur le perron ; l’appétit revient ; le goût du givry pour reprendre des forces. Ah, la séance de barbier aussi, le meilleur moment de la matinée. Magdeleine a gagné en souplesse, précision, beau travail. On n’attache même plus les mains du baron. Lambert veille encore, pourtant, et de près. On ne sait jamais : un instrument bien affilé change de main et nous voilà dans un beau carnage.

Une fois, pourtant, la fille se retrouve seule à faire la barbe au baron : Eugénie se présente au début des opérations ; elle réclame Lambert, une visite pour M. de l’Aubépine, c’est bien embarrassant. C’est Harlou, du Bas-Blanc. Il voit décembre arriver et son bail est à terme. M. le baron avait promis de discuter les fermages, et aucun signe.

Il ne faut pas laisser Harlou entrer au château. Lambert est vite en bas : Harlou est bien surpris de le voir sortir avec son fusil. Un malade de la chasse, ce Lambert, c’est bien connu, mais à ce point-là. Ce n’est pas le tout, il vient pour affaires.

Ce n’est guère possible de parler au baron en ce moment, dit Lambert. Repasse à la Noël.

Ce sera trop tard, la Noël.

Alors repasse pour les Pâques.

Tu te moques, Lambert. C’est maintenant que je dois le voir.

Il ne peut pas te voir.

Et pourquoi que M. le baron voudrait-y pas me voir, après m’avoir promis ?

Ce n’est pas qu’il ne veut pas, animal, c’est qu’il est en voyage.

S’il est au bourg, il reviendra bientôt, je l’attendrai.

Veux-tu savoir, bougre de bougre, ce qu’est un voyage ? Il s’agit bien du bourg… Écoute-moi bien : il est parti en Angleterre comploter contre l’Empire avec les plus gros révolutionnaires de toute l’Europe. Et même avec le plus gros de tous, le nommé Victor Hugo. Qu’est-ce que tu dis de ça ? Tu veux toujours le voir ?

Évidemment, Harlou, ça le refroidit un peu. Il a du mal à y croire tout de même : Je sais qu’on en dit pas mal sur notre châtelain, mais là… Cela fait peur. Il regarde derrière lui, il recule. Bon débarras. Lambert prend peur d’un seul coup lui aussi. Est-ce qu’il n’en a pas dit un peu trop ? Surtout, cela lui revient, à cause de cet animal d’Harlou, il a laissé Magdeleine toute seule là-haut, avec le rasoir. Un mauvais geste, c’est si vite arrivé, M. de l’Aubépine, on le sait bien, des fois, il n’a pas pu s’empêcher. Il remonte, et le rasoir est là, ouvert, à portée de main, posé sur une serviette blanche. Et Magdeleine, avec une autre serviette, sèche les joues du maître, efface les dernières traces de savon. Et l’autre se tapote le visage, un air bien satisfait. Et Magdeleine, le même air, en pliant ses serviettes, comme si elle était du métier.

Non mais, ce n’est pas à faire… On prend des précautions…

Eh bien, rien de mal, dit Magdeleine.

Rien de mal, facile à dire, on ne le sait qu’après.

M. de l’Aubépine s’est fermé devant Lambert, sa sale tête maladive. Lambert serait bien capable de lui interdire ce seul petit moment de bonheur de sa journée. C’est bien son idée : il dit à Magdeleine qu’on n’est pas là pour le choyer. Que monsieur n’aille pas croire qu’il peut faire de nous ce qu’il veut. Tant qu’il n’a pas promis, on ne peut pas le laisser aller ni lui accorder des douceurs. Je ne veux plus que tu le rases.

Ne la disputez pas, Lambert, elle ne me rasera plus. Vous n’aurez plus besoin de faire le père jaloux.

Mais c’est que monsieur a repris tout son aplomb. Il sera donc bientôt temps de s’expliquer. Nous sommes des hommes, faut que les hommes s’expliquent, faut bien. Faudrait enfin promettre. Cela ne devrait pas être si difficile : votre M. Hugo vous attendait les premiers jours de novembre, vous deviez le quitter pour le 11, m’aviez-vous dit, la Saint-Martin chez votre M. Schoelcher, votre beau mensonge. Toutes ces dates sont passées. Savez-vous quel jour nous sommes ? Un lundi monsieur. Et le 30 du mois. Si vous n’étiez pas tombé malade tout seul, avec votre petite santé, je vous aurais averti plus tôt. Mais comme vos esprits n’ont plus l’air de dérailler autant, vous reconnaîtrez facilement avec moi que, le 30 du mois, M. Hugo ne songe plus à vous attendre. Il a bien d’autres visites pour l’occuper. Vous le dérangeriez. Il ne voudrait même pas vous recevoir : un malpoli qui lui a manqué sans prévenir. Et vous qui vouliez le ramener ici… Vous perdrez votre temps. Aussi, promettez-moi de ne pas chercher à vous mettre en route pour Guernesey. C’est tout ce que je vous demande depuis le début, et vous vous obstinez à vouloir partir. Qu’en dites-vous, monsieur ?

M. de l’Aubépine se lève et retourne à son lit. Il dit merci à Magdeleine.

Mais enfin, vous m’avez entendu, monsieur ? Faut qu’on s’explique. Une petite promesse, cela me suffira.

Merci, Magdeleine.

Le souvenir de ce « merci, Magdeleine » exaspère Lambert tout le reste de la journée. Il a monté sa garde devant un muet. Quand il marmonnait ses je ne sais quoi, c’était pénible, du moins il n’était pas dans son état. Son silence, son calme, c’est pire que tout. Qu’est-ce qu’il nous dit avec son calme et son silence ? Cela travaille Lambert encore et encore, à six heures du soir, quand il passe la main à Magdeleine. Il lui demande d’attendre que M. de l’Aubépine s’endorme. Alors, qu’elle aille se coucher : nous ne veillerons plus, nous ne sommes plus obligés. Il ne veut pas promettre, mais il a compris. Un 30 novembre, il ne se risquera pas à aller chercher son Hugo. Je suis certain de l’avoir convaincu. Lambert s’est convaincu lui-même, c’est déjà quelque chose.

Devant sa soupe au pain, et, plus tard, dans son lit, cela continue de le travailler. On abandonne, tout va bien. Tout va bien. Tout ne va pas si bien. Peut-on croire que chacun va reprendre sa place, et roule la charrette ? Si le maître redevient le maître, il n’épargnera pas Lambert. Il a déjà dit qu’il ne paiera plus les gages. Et après ? Il ne lui reste plus qu’à nous remplacer. Il faudra se résigner et partir. Le mieux, ce serait de ne pas attendre qu’il nous chasse. Demain, il ira proposer ses services dans les meilleurs domaines des alentours, et même plus loin. L’Ouest est vaste, c’est toujours l’Ouest. Il se trouvera bien une maison où on a besoin d’un garde-chasse habile et connaisseur en bêtes. Ce sera quitter les nôtres, ce que nous avons refusé de toutes nos forces si longtemps. Le maître nous autoriserait peut-être à les emmener ? Ne rêve pas, Lambert, rien ne te sera épargné. Et puis, si tu trouves un peu loin d’ici, on ne te connaîtra pas, on voudra des renseignements, des certificats. Quels bons renseignements le maître acceptera-t-il de donner ? On ne peut quand même pas ressortir le fusil et le Rajah pour obtenir un certificat à notre avantage ? Et si on nous demande pourquoi nous quittons une si bonne place, après tant d’années ? C’est plus facile à dire : un maître malade, qui ne tient pas son rang. Lambert est presque satisfait, l’espoir revient. Tout ce qui le chagrine encore, c’est cette histoire de renseignements, et quitter sa meute. Allons, le maître sait de quoi il est capable. On le laisse aller, mais c’est encore frais : il faudra profiter de cet ascendant que nous avons sur lui depuis bientôt un mois. C’est dit : demain, nous commençons une nouvelle existence. Lambert finit par trouver un bon sommeil.

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M. de l’Aubépine n’a plus envie de dormir, lui, depuis qu’il va mieux. Toutes ces semaines de somnolence, à perdre la notion du temps. Il se répète la date, lundi 30 novembre, et cela le tient en éveil. Il se sent la tête nettoyée, et un appétit… un appétit, et une soif… une soif. Retrempé de jeunesse. Il appelle Lambert, Eugénie, le dîner est loin, il veut souper. Oui, mais Lambert et Eugénie n’y sont plus. Qui tient la porte, ce soir, avec un de ces fusils de chasse, et peut-être ce chien ? Il se lève, il gratte à la porte. C’est Magdeleine qui est derrière, et pas de molosse.

Trouve-moi à souper, Magdeleine, un civet froid, n’importe. Et une bouteille de ce bon givry.

Magdeleine hésite, désertion de poste. Après tout, son père a dit que c’était le dernier jour. Et à une heure pareille, personne ne se lancerait dans nos bois. Elle rassemble ce qu’elle trouve à l’office, un reste de rouelle et des oignons crus, sans oublier un fond de vin. Elle pose son plateau sur la table de malade, là-haut, dans la chambre tendue de cuir rouge. Le maître engloutit comme si on le tenait à la diète depuis un mois entier, un vorace, et il ne fait pas de manières. Sans fourchette ni couteau, ce n’est pas facile. On le fait manger comme une bête depuis des semaines. Il s’en met un peu partout.

Tu n’as pas faim, Magdeleine ?

Non, monsieur, j’ai eu mon dû à six heures.

Bonne petite, tu ne réclames pas. Tu n’es pas comme ton père, qui veut toujours obtenir plus que ce qu’il mérite. Crois-tu qu’un employé de maison puisse arracher des promesses à un homme comme moi ? Il s’est fixé là-dessus, promettre, promettre. Cela n’a aucun sens. Tu devrais lui expliquer, toi. Tu t’es souvent méfiée de moi, mais tu comprends. Tu es une drôle de fille, je te l’ai toujours dit, même quand tu avais huit, neuf ans. Cette peau si pâle, chez une fille des champs, pour ainsi dire transparente, cela ne se voit nulle part dans l’Ouest. Ce sont ces rougeaudes boursouflées. Mais pas toi, même devenue femme. Car tu es femme, n’est-ce pas ? Et depuis longtemps.

Cela faisait des mois que le maître ne l’avait plus questionnée sur ses petites affaires. Il revient à lui-même, ses anciens goûts le reprennent. On ne gagne pas au change. Elle est près de la porte, elle se glisse, je vous laisse finir votre souper.

Juste un instant, j’aurai bientôt fini. Il faudra débarrasser, sinon ta mère te grondera demain matin. Elle est sourcilleuse, cette bonne femme. Elle dit souvent qu’on ne laisse pas une table en bataille.

Il n’a pas tort. Magdeleine débarrassera la table et elle le laissera dormir. Elle le lui annonce, contre la consigne de Lambert, histoire de bien le disposer : À partir de maintenant, et comme vous allez mieux, mon père a décidé de vous laisser aller.

Oui, oui, nous sommes le 30 novembre. Il peut être tranquille, je ne bougerai pas d’ici. J’ai bien trop à faire.

Mon père sera content.

J’espère bien qu’il le sera. Crois-tu qu’il m’a bien traité ?

Allons, on dirait qu’il va retomber dans son décousu. Il n’est pas aussi guéri qu’on le pense.

Vois-tu, Magdeleine, Lambert a de la chance de t’avoir pour fille. Je ne t’ai pas toujours bien jugée, mais tu as été gentille avec moi, ces derniers jours, je l’ai bien remarqué. Tu m’as ménagé, rasé comme il faut, nourri. Je ne vois plus cette colère dans tes yeux. Dis-moi, tu n’es plus en colère contre ton grand frère ?

Comment répondre ? Dire qu’on n’est pas en colère ou qu’on n’est pas frère et sœur ?

Je vais vous préparer une décoction, monsieur, celle de l’autre jour vous a fait le plus grand bien.

Tu as raison, prépare-moi la même et reviens débarrasser. Ou plutôt non, je ne suis pas au bout de mon givry, ta décoction ne me dit rien pour l’instant.

Je débarrasserai donc tout de suite.

Veux-tu m’aider à finir cette bouteille ?

Je n’ai jamais bu de vin, monsieur.

Tu commenceras donc aujourd’hui : c’est le meilleur givry que j’aie jamais avalé.

Il faudrait que j’aille chercher un verre.

C’est juste. Va en chercher un beau, en cristal taillé, le vin n’en sera que meilleur. Ou plutôt non, bois dans ma timbale.

Cela ne se fait pas, monsieur, ma mère dit qu’on ne boit pas dans le verre des autres.

C’est une bonne femme que ta mère. Je boirai donc seul.

Je vous laisse, monsieur.

Laisse-moi, en effet. J’ai à réfléchir longuement. N’oublie pas de débarrasser d’abord.

Il se lève et secoue les miettes et les restes de sa serviette. Nettoie bien par terre aussi. On ne laisse pas la saleté s’installer. C’est encore un mot de ta bonne femme de mère. Ce n’est pas grand-chose, tu auras vite fini, et sans balai.

Elle s’agenouille, elle rassemble les déchets, vite.

Quelle femme de chambre tu ferais. Je te donnerais des gages. Ton père ne mérite plus les siens. Que dirais-tu, si je te les donnais, à toi ? Du bon argent pour une bonne petite femme ? Car tu es femme. Et tu aimes bien ton frère.

J’aime bien Grégoire, oui.

Qui te parle de Grégoire ? Enfin, te voilà engagée, tu es contente ?

Il faudra d’abord en causer à mon père.

Je n’y manquerai pas, il sera content de moi. Allons, c’est bien. Dis-moi, juste avant de partir, va prendre, dans le coffre, oui, dans le coin, là, prends la robe verte, celle qui est enveloppée dans du papier, oui, pose-la sur le lit. Voilà, c’est bien. Elle te plaît, cette robe verte ? Tu n’en as jamais porté de pareille ? Évidemment, une robe de dame, en soie, avec des manches tournées… Elle te fait envie ? Je te la donne. Tu as été gentille avec moi. Je ne suis pas un ingrat. Emporte-la, elle est à toi.

Je ne saurais, monsieur. Je n’ai que faire d’une robe pareille. Et elle est bien trop grande pour moi.

C’est une impression, toute cette mousseline, cela fait du volume. Mais quand on la passe, on est tout surpris. Tu devrais la passer, tu verrais.

Elle ne veut pas passer cette robe, elle la touche pourtant, c’est plus fort qu’elle. Il lui semble que Mlle Berthe a parlé d’une robe verte une fois. De plus près, ce n’est pas une si belle robe, un vert un peu passé par endroits, des coutures défaites sur les côtés, des déchirures même ; une pauvre tenue, cette robe de belle dame.

Allons, dit M. de l’Aubépine, ne me dis pas qu’elle n’est pas assez bien pour toi.

Il insiste, une robe pour elle, sa première vraie robe, pas de la toile de chanvre, comme une fille de garde-chasse. Cela lui fait plaisir de la donner, et encore plus de la voir portée : Endosse-moi ça tout de suite.

Ce n’est plus le même ton. Il ne faut pas passer la robe verte. Elle la passe, Magdeleine, sur ses propres vêtements. Elle est encore au large, et empêtrée, vraiment pas une robe pour moi. Je vais l’ôter. Pas encore. Juste un moment, laisse-moi te regarder dans cette robe. C’est tout à fait ça, oui. Voilà si longtemps que je n’ai pas vu de femme dans cette robe. Tu me fais le plus grand bien, Magdeleine, vraiment une fille bien gentille, quand tu le veux. Parce que tu m’aimes bien. Ne t’en défends pas. Tu le sais que tu m’aimes bien, parce que je t’aime bien aussi. Et puis tu vois que je ne demandais pas grand-chose. Bouge un peu, pour voir. Oui, c’est tout à fait ce qu’il faut. Maintenant, je vais te la retirer.

Elle fait un pas en arrière. Je la retirerai bien toute seule.

Il accepte, à condition, non qu’elle la retire, mais qu’elle se l’arrache, et vivement. Tu comprends, arracher ? Cela va l’abîmer ? Justement, c’est ce que je veux. Déchire, abîme. Le geste de Magdeleine pour arracher la robe est plus maladroit que violent. M. de l’Aubépine fait une tête contrariée, pas une tête de petit garçon contrarié, mais d’homme, et d’homme agité. Il occupe l’espace entre le lit et la porte. Magdeleine se tient entre le lit et le coffre, au fond. Elle se dit qu’un sanglier, quand il tombe dans un creux, n’a pas beaucoup de chance, sauf s’il fait face aux chiens, sauf s’il laisse venir, sauf s’il sait se servir de ses défenses. Elle ne se le dit pas vraiment, juste cette image d’elle dans un trou noir. Elle lui dit qu’elle veut bien repasser la robe verte et l’arracher mieux, une bonne fois, pour qu’il soit content et la laisse retourner chez ses parents. La robe verte ne dit plus rien à M. de l’Aubépine. L’effet est manqué, n’en parlons plus. Mais cette chemise de toile un peu épaisse, est-ce qu’elle ne lui blesse pas les épaules ? Il voit des rougeurs, là. Montre un peu.

Une chemise, même de toile grossière, ne blesse pas la peau.

Je crois que tes épaules sont les plus fines qui soient. Et je voudrais voir cette cicatrice à ton cou. Tu te souviens ? Ta sale bête de Rajah ? Comme tu étais belle déjà, et je t’ai sauvée. Diras-tu le contraire ? Tu es en dette avec moi, Magdeleine. Ce n’est rien, ce que je te demande. Dégage seulement le cou, en tirant ta chemise sur les épaules. Fais comme si tu étais à ta toilette. Comme si je n’étais pas là.

Mais vous êtes là, monsieur.

Magdeleine regarde les murs autour d’elle, elle cherche un coin à l’abri, une ouverture improbable. Rien que de l’épais.

Ce n’est pas méchant, Magdeleine, ce que je te demande là. Un peu de reconnaissance pour ce que j’ai fait pour toi. Laisse-moi toucher ta cicatrice.

La montrer, oui, pas la toucher.

Montre alors.

Elle dégage les épaules, juste ce qu’il faut. Cela va s’arrêter bientôt.

C’est bien, dit le baron, elles sont encore plus fines, quand on les voit dans leur ensemble. Et puis je l’aperçois, ta cicatrice, un joli petit trait rouge en travers, on dirait qu’un rien la ferait se rouvrir… Tu ne peux pas savoir ce que cela me fait… Mais tire cette chemise encore un peu, Magdeleine, jusque-là, oui, encore, je veux voir tes seins. Comment sont-ils tes seins ? Allons, à la fin, je ne te demanderai plus rien, si tu me montres tes seins. Et puis, tiens, je te donnerai quelque chose. Montre-les-moi. Je te donnerai trois francs, c’est promis.

Ce n’est plus l’image d’un sanglier qui traverse Magdeleine, mais celle de Berthe François. L’image du rasoir aussi. Heureusement qu’on l’a confisqué depuis un mois. Pourquoi aussi lui a-t-elle montré moins d’hostilité, ces derniers jours ? À présent, il n’a pas l’air d’un homme qui va la laisser en paix avant d’avoir obtenu ce qu’il veut. Qu’est-ce qu’il veut ? Voir les seins, rien que les seins ?

Mes seins ne valent pas d’être vus, monsieur.

Qui te l’a dit ?

Personne, monsieur.

Attends que je le dise alors. Mais pour cela, il faudra me les montrer.

Elle s’arrange pour ramener devant ses cheveux défaits, tout en repoussant les plis de la chemise, à peine, les bras encore un peu croisés. M. de l’Aubépine lui fait signe, les bras, là, plus bas ; les cheveux, tu peux les laisser, c’est très bien à travers les cheveux. Tourne-toi mieux, là, oui. Ah je les vois. Qu’ils sont ronds et hauts, Magdeleine, tu ne sais pas quels miracles tu caches. Et tu en caches d’autres, j’en suis certain. Est-ce si difficile, ce que je te demande ? Je crois que, si tu consentais à me montrer tes fesses, je te donnerais, allez, cinq francs.

Je ne vous tournerai pas le dos, monsieur, ma mère m’a appris à ne pas tourner le dos aux gens, ce n’est pas poli.

Ta mère a raison, mais elle ne saura rien de ce moment. Tu n’es pas obligée de le dire. Je ne te veux que du bien. Et si tu ne veux pas le derrière, donne-moi le devant, c’est bien poli, cela, ta mère n’y trouverait rien à redire sur le chapitre de la politesse. Je t’ai promis cinq francs pour les fesses, je les reconduis pour le devant. Qu’en dis-tu ? Assieds-toi seulement sur le bord du lit et fais tomber ce qui te reste sur la peau, que je te vois toute.

Ce n’est pas possible, monsieur, mon père me tuerait.

Après la mère, le père, on n’est jamais tranquille en ce monde. Pourquoi ton père te tuerait-il ? Je te promets de ne pas lui toucher un mot de ce que j’aurai vu. Fais comme moi et ton père continuera à tuer les sangliers et les perdrix, rien d’autre. Je t’en donne ma parole.

Magdeleine dit qu’elle pourrait crier.

Ce serait idiot de crier, tu m’obligerais à te faire taire. Il n’y a que toi et moi, ici. Le temps que ta voix traverse la cour, je l’écrase. Je l’écrase, comprends-tu ? Alors que je ne te veux aucun mal, juste te voir tout entière. Je n’ai jamais brutalisé une femme qui se donne juste à voir. Tu peux me croire, Magdeleine.

Magdeleine se dit qu’il faut l’empêcher d’approcher et, pour cela, lui parler et parler encore. Et parler assez fort, que le Rajah l’entende, oui, c’est ce qu’il faut, que le Rajah remue sa chaîne.

J’ai vu le dos de Mlle Berthe, vous n’avez pas manqué de lui faire du mal.

Ne parle pas si aigu, Magdeleine, cela me chagrine. Tu me forcerais.

Mon père viendra bientôt. Il n’a rien dit pour Mlle Berthe, pour sa fille, ce ne sera pas la même chose. Il sait que vous lui avez fait du mal. Moi je veux pas.

Elle ne veut pas… Elle n’aime pas la brutalité… Moi non plus, je ne l’aime pas. Le moins brutal de nous tous, ici, c’est moi… Je te vois faire… Qui pose des lacets dans les bois, depuis des années ? C’est toi, c’est ton frère. Vous achevez des lapereaux qui ne vous ont rien fait, vous les dépouillez d’une main sûre. Vous abattez tous les êtres volants à votre portée. Vous fusillez des marcassins jour après jour, vous les dépecez à grande joie. Vous massacrez des laies, des perdrix, des poules d’eau, toute la journée. Et vous criez à la brutalité devant votre maître. C’est le refus qui fait la brutalité. Tu m’as déjà donné tes seins, et il ne t’arrive rien de mal. Regarde, je reste loin de toi. Comprends que je veux seulement te voir, mais te voir toute. Ne fais pas la prude.

Il s’avance, un premier pas de côté. Magdeleine se voit bientôt… se voit quoi ?… elle ne sait pas quoi, elle ne saurait imaginer alors, mais elle se voit bientôt… elle se voit, oui… ce doit être bien effrayant. Elle se voit déjà morte. Il avance encore, elle prend peur, la chemise est tombée, il s’arrête. Cet homme aurait donc une parole, il suffirait de le laisser regarder, et il ne ferait pas de mal.

Magdeleine, très joli, cela, ce mouvement. Reste un peu comme ça. Et puis tu arracheras le reste. Je veux te voir arracher le reste, pour de bon cette fois. Allons, maintenant, arrache tout et je serai content.

Il lui vient un tremblement dans les mains, la mâchoire se contracte aussi. Elle sent la brutalité toute proche. Elle s’accroche à son bout de robe. Comment ne pas la lâcher, quand ce vieux bonhomme s’approchera ? Il s’agite, elle fait glisser la robe, ce n’est pas arracher, cela, mais tant pis. Elle n’a plus rien sur elle, elle tremble, le froid, la peur. Elle dit non, elle ne dit rien en vérité, sa tête dit non.

Le baron respire fort, un souffle embarrassé, et des rougeurs sur le visage. Il se passe les doigts sur la bouche, plusieurs fois. Il regarde, cela dure. Magdeleine laisse aller ses bras devant elle, un sur les seins, l’autre sur le ventre.

Tu vois, là, je te respecte. Qui a dit que je me laissais emporter ? Ton père, bien sûr. Tu dois me croire, Magdeleine, si je te dis que je n’ai pas fait de mal à Mlle Berthe, pas plus que je ne t’en fais. C’est elle qui aimait se faire du mal, c’est elle qui s’est fait du mal toute seule. Je n’ai pas pu l’en empêcher. Tu me crois, dis ?

Il a un air de douceur, c’en est effrayant. Magdeleine sent, à l’intérieur comme un effondrement de toutes ses certitudes, les certitudes de son père. Ce n’est pas possible, tout ce qu’on a cru serait effacé d’un seul coup ? De la comédie. Ou il a réussi à se persuader lui-même de son innocence, un malade rien qu’un malade. Et il va prendre le temps de faire du mal à Magdeleine, de l’abîmer et de se convaincre que tout est venu d’elle, de sa bonté d’un jour. Elle ferme les yeux. Parler, cela n’arrange rien. Si elle se tait, il n’osera peut-être pas.

Petite Magdeleine, es-tu femme vraiment ? Avec tes cuisses et tes seins si ronds, n’as-tu pas déjà rencontré de ces garçons dans les bois, au bourg ? Dis-moi, qu’est-ce que cela t’a fait ? Tu ne dis rien ? Tu es pure ? Oui, cela est beau, tu es pure. Tu égorges la volaille et tu es pure. Tu brises les vertèbres des garennes et tu es pure. Dis-moi ce que tu sens, quand tu casses le cou du gibier. Nous sommes le frère et la sœur, et tu es toute pure. Voilà ce qui m’a manqué depuis toujours, petite sœur, la pureté. Il faudrait me donner ta pureté.

Cette fois, c’est perdu, il retombe dans le décousu.

Je vais tout prendre, si tu te refuses. Si tu te donnes, je n’en prendrai qu’un peu. Ce sera beau. Allons, donne-la-moi, cette pureté. Si tu me la donnes, j’aurai de grands projets pour toi. Tu seras à moi comme personne. Tu me resteras, puisque je ne te veux pas de mal. Tu peux comprendre cela ? Écoute-moi bien, ton Lambert de père, il m’a fait beaucoup de mal, lui. Tu le sais, qu’il m’a fait beaucoup de mal ? Dans ces conditions, je ne pourrai pas le garder au domaine. Maintenant qu’il est décidé à me laisser mes mouvements, je vais lui trouver un remplaçant. Je crois qu’il l’a bien compris. Il se résigne. Mais tu peux le sauver. Si tu te donnes toute ce soir, et demain et encore, je ne le chasse plus. Je lui laisse ses chiens, la haute main sur le domaine, tout. Il aime à faire le maître ici, il le sera, si tu es à moi. Tu m’entends ? Est-ce que cela n’est pas beau ? Imagine la vie que nous aurons. Tu seras la maîtresse ici. Tu auras cette robe verte. Tu me donneras ta pureté. Tu as la peau si blanche. Ai-je respecté quelqu’un plus que toi, depuis que tu es petite ? Préfères-tu voir ton père et tous les tiens chassés ? Pense à eux, petite égoïste. Je te donne ma parole. Ce sera très gentil, tu peux me croire, je ne sais pas faire de mal.

Elle se dit qu’elle doit céder, subir et ne rien dire, comme toutes les autres, pour sa famille. Mais s’il ne tient pas parole ? Il ne restera que la honte. Être nue dans cette chambre, c’est déjà bien assez pour la honte. La honte ne finira pas. Tout le monde, si elle sort vivante de cette pièce, comprendra, rien qu’à sa tête, ce qui a eu lieu, ce qu’elle n’a pas su empêcher. Son père pensera que c’est à cause d’elle, parce qu’elle est fille, parce qu’il a déjà remarqué qu’elle prenait plaisir à raser le maître. La honte ne finira pas. Des paroles. Cet homme-là se moque bien de ses promesses à une fille honteuse. Le baron promettait tout à l’heure de lui donner des gages comme à une femme de chambre. Ensuite trois francs, cinq francs, comme à une fille. Et maintenant, la vie tout entière à lui consacrer sa pureté. Quand faudrait-il le croire ?

Il avance d’un pas, il écarte les bras, il est sûr de lui, et d’elle. Sauver son père, c’est bien le moins. Elle sent qu’elle va se laisser prendre, pour lui. Mais se sauver, soi, c’est encore autre chose. Elle remonte son linge, tout doux, sa chemise, elle se cache le ventre, elle se cache les seins. Elle dit non, sa tête dit non. Elle voit le regard du baron, désemparé. Il tourne la tête vers la table où il vient de manger, il cherche un instrument tranchant, briser cette assiette. Il tremble, ce n’est pas un tremblement de peur, mais de force qui vient, une contraction de tout le corps. Il a détourné son regard d’elle, elle se sent libre, elle court. Elle crie le nom du Rajah. Elle ne sait pas d’où ça lui vient, juste ce cri, Rajah, comme s’il était là, derrière la porte. Cela suffit, le maître fait un demi-tour, il ouvre le champ, il tend le bras pour la retenir. Il n’est pas bien assuré, un mois d’affaiblissement, cela sauve les filles. Il s’en aperçoit lui-même : il ne sera pas capable de courir derrière elle. Ses dernières forces sont pour crier : Saleté, tu n’es qu’une petite saleté. Tu reviendras te traîner à mes pieds demain, saleté, pour sauver ton père. Saleté, saleté.

Elle est déjà en bas, les tempes lui battent, elle court jusqu’au pavillon du garde, sans penser qu’elle est toute nue, dans la première nuit de décembre, sans regarder le Rajah arc-bouté à sa chaîne. Lambert sort de son premier sommeil, tout juste dix heures de la nuit. Magdeleine lève la clenche. Elle se tient dans le noir de la cuisine, cacher sa honte, s’habiller vite, c’est tout ce qu’elle pense. Lambert arrive du fond, cela va-t-il ? Tu as laissé monsieur endormi ? C’est bien fini à présent. Qu’il aille au diable.

C’est à ce moment-là que Magdeleine s’aperçoit qu’elle a oublié le fusil de son père à la porte de la chambre, là-haut. Elle ne se sent pas capable d’y retourner. Et son père ne va pas manquer de lui demander où elle l’a déposé. Voilà c’est fait. Il allume une chandelle pour ranger son arme au coin de la cheminée, comme toujours. Il va voir le désordre de ses vêtements, sa honte surtout. Même pas, il ne pense qu’à son fusil. Elle est obligée d’avouer, au moins pour le fusil. Comment peut-on oublier un fusil ? Une colère, Lambert, une colère contre Magdeleine : Te rends-tu compte ? Mon fusil sous son nez ? Mais où as-tu la tête ? Il enfile ses bottes, le perron, l’étage. Le fusil est là, à la place indiquée. Ce n’est pas qu’on avait bien peur. Le baron, comme chasseur, ne vaut pas grand-chose. Il ne saurait pas trop quoi faire d’un fusil. C’est l’avantage d’avoir un maître pareil. Lambert écoute à la porte, rien, un filet de lumière tout de même, un bruit de meuble qu’on tire. Il ne dort donc pas tout à fait, comme le disait Magdeleine ? Il ne réfléchira pas plus loin. Que le baron aille au diable. J’ai dit que je ne m’occuperai plus de lui. Je ne m’occupe plus de lui. De l’autre côté, le baron est terrorisé, il attend que Lambert surgisse au pied de son lit et décharge sa cartouchière entière sur lui. Et Lambert redescend. Elle n’a rien dit, il fallait s’y attendre, elle est déjà prise. Elle reviendra se faire manger, elle a envie de se donner toute, elle me suppliera, comme les autres. Cela est beau, cela est grand. Demain, demain, je les mangerai tous.

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Eugénie ne comprend pas bien sa fille. Depuis ce matin, Magdeleine l’évite, elle traîne. Si on l’appelle, elle passe vite, elle garde une main sur la joue, elle s’enveloppe les cheveux. Elle se dégoûte elle-même ; elle pense que tout ce qu’elle a subi, dit et fait se voit sur sa figure. Alors elle montre le moins possible sa figure et elle ne répond pas, quand on s’adresse à elle.

Eugénie s’essuie les mains dans son tablier. Eh bien quoi ? Depuis que vous ne vous occupez plus de garder monsieur, vous ne savez plus quoi faire de vos os. C’est-y que ça vous amusait tant que ça de le tenir au bout de vos fusils ? Ton père est pareil. Il ne sort pas, il se tient derrière sa fenêtre depuis le lever du jour et il regarde le château. Qu’est-ce que ça va changer de regarder ce château ? Et il m’interdit d’aller faire mon ouvrage. Quel mal y a-t-il à bien faire son ouvrage, je vous demande un peu ?

Le maître ne se montre pas non plus. Toute une journée comme ça. À la fin, Lambert n’y tient plus. Il veut savoir ce qui se passe. Il prélève une part de civet et il entre au château. C’est vide. Reste la chambre. Lambert annonce qu’il apporte un repas. M. de l’Aubépine le prend et boucle sa porte aussitôt.

Monsieur, n’avez-vous besoin de rien ?

Il revient le lendemain. Je ne vous empêche pas de sortir, monsieur. Un homme se doit à un autre homme, on a à se dire, surtout pour la marche d’un domaine comme le vôtre, sans grand soin depuis bientôt un mois. Il faudra finir nos comptes.

Harlou est revenu pour son bail. Lambert est bien obligé de le conduire auprès du baron. Il reste pour l’entretien, il ne s’agit pas de laisser dire n’importe quoi. L’autre animal demande à M. de l’Aubépine s’il a fait bon voyage. Pas de fausses politesses, Harlou, dit Lambert. Le maître n’a pas de temps à perdre. Tu auras ton bail. Harlou sort content et perplexe. Le baron n’a rien dit contre son garde, c’est déjà ça. Cela n’empêche pas Lambert d’être en colère, à présent. On ne sera plus jamais bien aux Perrières, on ne voit pas comment cela pourrait revenir. La seule consolation, c’est la meute. Lambert a repris ses chasses. Décembre, ce seront nos dernières chasses. Il va falloir déloger. Profitons-en une dernière fois. Les chiens ne s’en sont jamais donné autant, le poil lustré, des muscles affinés, ils sont redevenus beaux, beaux ; ils sentent la bête fumante dans tout le domaine, leur bonne sueur de chiens en plein froid ; on a chaud dans leur compagnie ; rien que pour eux, on ne voudrait pas renoncer à cette vie.

Quand le chasseur est rentré, l’après-midi, il arrive que M. de l’Aubépine se jette dans les bois, comme autrefois, grand galop. La première fois, Lambert s’est dit, ça y est, sa folie recommence, il file à Guernesey, comme ça. Mais non, il est rentré dans le noir. Le cheval avait des entailles. Il le mène trop durement, ce n’est pas nouveau. Grégoire récupère la bête et la soigne et la bouchonne. Et tous les jours bientôt. On entend le cheval débouler dans l’allée, au commencement de la nuit, il frôle le pavillon du garde-chasse, la porte en tremble. Il faut se garder de sortir de chez soi dans ces moments-là, le maître vous passerait dessus. Il s’arrête juste devant le perron, on se demande comment. Il n’est pas permis de mener les chevaux à ce train. Il lui arrive de s’approcher des fenêtres du garde-chasse, en poussant des cris. Une fois, il secoue les persiennes. D’autres fois, il reste devant la porte, il fait sonner ses talons et il appelle, longtemps, le même nom, avec une voix de gorge, de la rage et de la douleur en même temps, il crie le nom de Magdeleine. Les Lambert s’enfoncent dans leur lit. Laissons-le dire, ça ne doit pas compter. Sinon, il faudrait tout recommencer, et le fusil, et le chien, on n’en a plus le courage. Il faut subir ou s’en aller. Et l’autre crie Magdeleine, Magdeleine.

Comme les gages ne sont plus payés, l’argent commence à manquer. Lambert annonce qu’il va faire le tour des domaines les plus proches, comme il l’avait projeté. Il prend la charrette, cela lui mange des heures. Il rencontre des gardes de connaissance, des régisseurs, tous bien contents de leur sort. Les plus vieux ont soixante-dix ans. Ne songent-ils pas à se retirer ? Grands dieux, non, tant qu’on a la santé, le coup d’œil. Évidemment. Il faudrait aller voir plus loin. Jusqu’à la ville, au bureau de placement. Ils savent peut-être des endroits où on manque.

Le maître a fait seller son cheval de bonne heure aujourd’hui. On se sent mieux, quand il n’est pas là. Lambert attelle. Il passe le bourg, il continue la grand-route, la tête vide pour une fois, le pas régulier de la jument finit par l’assoupir. Un sursaut, à l’entrée de la ville, ce cavalier qui marche à côté de sa bête, là, il ressemble, on dirait, ce ne peut être que lui, le baron. Il traîne lui aussi, ils n’ont plus rien d’autre à faire tous les deux que traîner. M. de l’Aubépine tourne le dos : preuve qu’il m’a vu. Qu’il le garde tourné surtout, je ne veux pas le voir, encore moins lui parler. Je suis là pour le quitter.

Il demande le bureau de placement. Il n’a jamais eu affaire à un bureau de placement pour gens de maison. C’est bien malheureux, à son âge, chercher à se placer comme une pucelle de Bretagne. On le promène dans la ville, on le renvoie dans trois directions différentes : on le reçoit à la fin. Il s’explique, cela sort mal, tous les mots sont difficiles : quitter un domaine, trouver un domaine, garde-chasse, des chiens, sa connaissance des chiens, la gorge serrée. On lui dit qu’un emploi pour une famille entière sur des terres, cela ne se trouve pas sous le pas d’un cheval. Cuisinière en ville, valet de pied, femme de chambre chez des bourgeois, tout ce que vous voudrez, mais régisseur ou garde-chasse, c’est bien rare. Nous n’avons rien vu de ce genre depuis des années. Un autre employé les entend : Si, justement, j’ai reçu un monsieur tout à l’heure, il recherche justement quelqu’un comme vous, sauf pour les chiens, il ne veut pas de chien. Ce serait une chance inouïe pour vous.

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