Ouest

François Vallejo · Chapitre 3 sur 3 · partie 1/8

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Ouest

Ouest

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

FRANÇOIS VALLEJO

OUEST

VIVIANE HAMY

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© Éditions Viviane Hamy, septembre 2006

Conception graphique : Pierre Dusser

ISBN 978-2-87858-653-4

 

Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Isako

www.isako.com à partir de l'édition papier du même ouvrage

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On a du mal à croire que deux images, aussi bien que deux personnes, pourraient se rencontrer et produire un drôle de mélange, peut-être même une explosion.

Vous recevez un jour de votre famille quelques photos vraiment anciennes, de ce noir et blanc pâli, plutôt floues. Vous y jetez un œil négligent ou amusé, vos petits ancêtres, rien de plus.

L’une d’entre elles, tout de même, vous intrigue un peu, pas longtemps : une scène champêtre, un type imposant armé d’un fusil, accompagné d’un chien noir tout en muscles, dressé sur ses pattes.

Vous vous dites : c’est curieux que trois ou quatre générations aient tenu à conserver et à transmettre une photo si manifestement ratée ; personnage mal centré ; en déséquilibre : son chien l’a empêché de prendre la pose attendue. Et c’est tout.

Ce n’est pas tout. Le lendemain, un matin du printemps 2004, vous longez un kiosque à journaux et vous apercevez à l’affichage, vous croyez apercevoir… enfin, vous l’apercevez, oui ou non ? C’est elle, votre photo familiale, là, partout.

Vous vous dites : impossible, stupide. Vous prenez les journaux, vous vous y plongez. Si ce n’est pas votre photo, elle lui ressemble beaucoup. Au moins, c’est exactement le même chien, la même posture, les mêmes muscles saillants, le même museau noir, pointu et tendu. Tendu vers quoi ? Vers un prisonnier nu et terrorisé. Vous êtes tombé sur les premiers clichés publiés de la prison d’Abou Ghraib.

Vous pourriez en rester là : un chien ressemble à un autre chien. Mais quelque chose vous pousse à reprendre votre petit carton photographique, vieux de plus d’un siècle, pour comparer, juste pour comparer.

Cela vous amuse, d’abord : les deux bêtes sont vraiment superposables, même gabarit, même allure de bâtard puissant, saisies dans le même mouvement, cette férocité identique dans la mâchoire et l’œil.

Et puis, cela ne vous amuse plus tout à fait. Il vous semble, expérience jamais vécue jusqu’ici, que la rencontre des deux clichés les fait agir l’un sur l’autre. Une sorte de mélange détonant : le plus récent colore le plus ancien d’une lumière nouvelle. Là où vous pensiez avoir vu une scène champêtre innocente, un garde-chasse de l’ancien temps, avec sa brave grosse bête, vous apercevez à présent une scène dangereuse : un homme a l’air de se débattre avec un molosse surgi dans le champ du photographe. Son inquiétude, malgré le flou de ses traits, ou à cause de lui, vous semble évidente, de même qu’une colère prête à exploser, une violence à peine contenue.

Vous vous dites que vous exagérez, que vous n’auriez jamais interprété ces détails comme ça, sans les photos d’Abou Ghraib. Votre regard est simplement sous influence.

Sans doute, mais vous vous rappelez bientôt ce qu’on disait autrefois de ce garde-chasse, resté dans les mémoires comme la figure la plus impressionnante de votre famille : un type devenu presque fou, à la fin de sa vie, criant après des chiens imaginaires, pleurant, implorant qu’on les empêche d’entrer dans sa chambre.

Vous vous dites : alors, mon nouveau regard sur la photo n’est pas aussi déplacé que je le croyais. Un garde-chasse qui a fini par avoir peur des chiens.

Vous remettez les deux clichés côte à côte. Vous constatez que leur rencontre continue à opérer, la rencontre des deux chiens en un seul, surtout, faisant peser la menace d’une morsure, la plus effrayante des menaces, plus effrayante qu’un homme dont on pense qu’il pourrait toujours, au dernier moment, se maîtriser ; pas l’animal. Et vous sentez cette menace, vous êtes ce prisonnier nu, vous êtes ce garde-chasse armé comme un soldat américain.

Vous n’aviez jamais songé que deux images pouvaient se rencontrer comme ça, se modifier l’une l’autre, et presque transformer votre façon de voir, votre vie peut-être.

Vous vous dites : l’histoire d’Abou Ghraib, les prisonniers, les gardiens tortionnaires, les chiens, elle est là, centrale, dans les journaux, les procès, partout, connue de tous, c’est la nôtre. Et celle de ce type en colère et inquiet à côté de son animal ?

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Le garde-chasse mal cadré, c’est Lambert. Son carré de terre, circonscrit par la photo, je le connais, j’en viens, c’est l’Ouest. L’Ouest de ce Lambert-là, ses histoires au temps de ses chiens, c’est d’abord un château. Le nom est marqué au dos du cliché : château des Perrières. Celui qui a noté cette précision l’a fait non sans fierté, cela se sent. Les châteaux ont gardé un pouvoir sur les esprits bien au-delà de la Révolution. Lambert n’est pas le châtelain, naturellement, il est au service du château.

Il y est entré, c’était encore le vieux baron de l’Aubépine des Perrières. La mère de Lambert avait servi au domaine cinq ans de sa jeunesse, femme de chambre, et bien vue des maîtres, avant de se marier avec un ancien soldat de la Révolution. Ce passé ne plaisait pas beaucoup sur les terres de l’Ouest, mais l’homme avait assez d’habileté pour le faire oublier. Et il avait eu la bonne idée de mourir vite. Quand le garde-chasse du domaine est mort, la veuve Lambert l’a su, elle a poussé son fils, regardez-moi ce gaillard, ces poumons à faire trembler un chenil. Pas besoin de forcer, le fils Lambert, le fils de la fille Fournier surtout, c’était de confiance.

Le voilà devant la meute, vingt bêtes de chasse, capables d’aller toutes seules et de rapporter à vos pieds la forêt tout entière, si l’envie leur en venait : on leur donnait des ordres pour le principe, elles savaient quoi faire. C’était ça l’ennui, elles savaient trop bien quoi faire, une impression comme ça qu’elles obéissaient, par-dessus votre tête, au mort, à l’ancien garde-chasse.

Il a mis du sang neuf, pour en avoir qui n’obéissent qu’à lui, et puis c’étaient des bêtes vieillissantes pour la plupart, comme le vieux maître qui allait bientôt mourir, comme le vieux garde-chasse qui était déjà mort. Il a tout juste eu le temps de le faire entrer complètement, ce sang neuf, quelques années tout de même, on ne chasse pas les morts comme ça, qu’il en est venu aussi à la tête du domaine.

Le jeune baron, jeune s’entend, quarante ans déjà, n’avait plus parlé à son père depuis quinze ans au moins. On ne savait plus trop si le père avait chassé le fils ou si le fils avait fui le père. La mésentente, du moins, était certaine. M. de l’Aubépine l’Ancien avait pris le Jeune en grippe très tôt. Cet homme des temps d’avant, affable comme tout, aimé de tous, n’avait qu’une étrangeté, il détestait son fils. S’il avait une occasion de le rabaisser, à table, au cours d’une chasse, d’une promenade, il ne la perdait jamais. Toi qui ne vaux rien… Inutile de lui demander un avis, un service, un signe d’esprit ou de cœur, à celui-là… Vous tomberiez sur du vide. Et avec ça aucune santé. Un garçon de cet âge, perpétuellement malade… Ce ne peut être que de la mauvaise volonté. Une constitution maladive ? Et pourquoi ? Non, non, de la pure méchanceté, voilà mon opinion. On trouvait quelquefois qu’il exagérait, on le nommait un écraseur de fils. On le comprenait aussi quand on voyait le garçon traîner sa mine défaite et un ennui, en compagnie, qui ressemblait à du mépris. Ce n’était peut-être pas un homme, cette chose-là, comme le répétait son père : Tu n’atteins pas le sabot du plus humble de nos petits paysans de l’Ouest. Des gaillards, ils te dépassent tous, en largeur, en couleur, en force. Tu me fais honte. Aucun d’eux ne te voudrait à ses côtés quand je les conduis.

M. de l’Aubépine l’Ancien avait été un meneur de Chouans depuis la Révolution jusqu’aux dernières chouanneries du Maine, en 1831 ; un homme énergique et fier de son énergie. Une figure dans son milieu. Alors, un fils malingre, alité un jour sur deux, fuyant devant les hommes, forcément c’était désespérant. Malgré une forme de nez et de bouche très ressemblante, il lui arrivait de mettre en doute publiquement sa paternité. La mère n’était plus là, déjà, pour protester ou pour défendre son petit. L’Ancien a humilié le Jeune plus de vingt ans, le tenant au secret dans des coins noirs, dès qu’il déclarait une maladie : Je ne veux pas voir ça. Tu reviendras quand tu auras la santé d’un homme. Son idée de la médecine. Avec les années, l’enfant a travaillé à masquer les signes de la maladie. Le père n’était pas dupe, il s’arrangeait pour avoir toujours son fils à sa main. Il l’a dirigé en tout, lui répétant qu’il était incapable de faire quoi que ce soit par lui-même. Le garçon voulait faire des études ? L’art ? L’histoire de l’art ? Des goûts de malade, pas question : le droit, à la rigueur. Il échouait ? Forcément, un moins que rien. Il a enduré sans rien dire, longtemps, mais ceux qui l’avaient connu alors disaient l’avoir aperçu quelquefois dans les bois, hurlant, cassant des branches, démolissant des refuges en rondins ; dans les fermes, donnant des coups de pied aux cochons, avec les mêmes cris de malheureux ; après quoi, au château, il baissait la tête, éteint, fermé aux insultes et aux méchancetés inévitables. C’est le père lui-même, à la fin, qui lui a imposé son mariage. Tu as l’âge, tu es malheureusement le seul dépositaire de mon nom, j’ai quelqu’un pour toi. Le fils a d’abord ravagé un poulailler chez les Gerzeau, au Clos-Morin, on a pensé qu’un renard d’une taille exceptionnelle avait fait un sort aux poules. La fille Gerzeau l’avait vu, elle l’a dit à son père, ils ont préféré ne pas se mêler des affaires du châtelain. Le fils avait à peine eu le temps de se débarrasser des plumes de la basse-cour. Il est convoqué par son père, dans la bibliothèque, pour apprendre le détail de la noce, date, vie future, argent : il s’est plié. Elle est trop bien pour toi, a dit le père en le congédiant, c’est le plus grand privilège que je t’accorde. Ce n’est pas pour toi, c’est pour le nom.

Parlez d’un privilège, une femme pareille, sa cousine au troisième degré, de la branche des Labrunie, Jeanne, aussi rude que le vieux chef de chouannerie, même ton de commandement. On disait qu’elle était devenue l’œil du père sur le fils, une écraseuse de mari. Quand la fâcherie a éclaté, le Jeune se rebellant enfin, commençant à tenir tête à son père, s’éloignant des Perrières, ou chassé, sa femme ne l’a pas lâché comme ça. Elle avait besoin d’exercer son autorité, il l’acceptait encore, celle-là. On ne sait pas s’il allait casser une fenêtre ou une rampe d’escalier, dans Paris, pour se soulager. Enfin, ils passaient pour un drôle d’attelage. Le plus singulier, Mme de l’Aubépine continuait à rendre visite à son beau-père, seule, au château des Perrières, repartant avec des ordres, dominant M. de l’Aubépine le Jeune, là-bas, à Paris, au nom du père. L’avantage de la situation, c’est que, grâce à elle, le fils continuait à profiter de la fortune familiale ; seulement, son argent, il le payait cher.

Lambert, entré plus tard au domaine des Perrières, a eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois cette dame, les dernières années ; pas laide, mais sèche et sévère ; passant une semaine ou deux au château, trois fois l’an. Les domestiques murmuraient en souriant que le vieux baron partageait au moins quelque chose avec son fils. Des racontars, peut-être, mais tout le monde en a vu une confirmation à la mort de la belle-fille, une mort que rien ne laissait prévoir, comme on le disait au bourg : M. de l’Aubépine l’Ancien ne lui a pas survécu trois mois. Coïncidence, on voulait bien, mais pas trop. On disait qu’il ne s’était pas remis de sa perte ni surtout des funérailles : le fils avait réussi à interdire à son père d’y assister. Personne n’en était revenu. Quelque chose avait vraiment changé. L’écraseur de fils ne s’en est pas relevé. C’était si simple, au fond. On s’est demandé pourquoi ce garçon s’était soumis si longtemps. Il ne fallait pas chercher à comprendre, cela se passait chez des messieurs. Et puis, le père, tout le monde l’aimait tellement aux alentours, un vrai maître de l’Ouest, dur mais juste, il n’était peut-être pas prudent de soulever, même à peine, le couvercle de la marmite, quand elle était sur le feu.

M. de l’Aubépine le Jeune, ces morts rapprochées, ce plaisir de la liberté, il s’en est trouvé transformé. Aussi vite qu’il le peut, il revient attraper son héritage. Il assure qu’il n’a jamais cessé d’aimer le domaine des Perrières. Il décide de s’installer chez lui, vraiment chez lui, comme il le dit. On a l’impression qu’il veut sa revanche.

Le voir arriver, pour les gens de la maison, c’était déjà une épreuve. D’abord, on ne vaut pas mieux que des chiens, on obéit à un mort de préférence à un vivant ; et puis on avait toujours donné raison au père, par principe, c’était lui le maître, et quel maître. Mais le fils revenait, on n’avait rien à dire, c’était son château, ses bois, son étang, ses trois fermes, deux en ouest, où les terres étaient meilleures, une au sud. Il fallait s’en aller ou s’habituer. S’habituer, c’était le plus difficile. Ceux qui l’avaient connu de près dans sa jeunesse ont préféré aller s’engager ailleurs. Les fermiers avaient des liens moins étroits avec le château, ils n’allaient pas quitter leurs fermes comme ça. Les seuls de la maisonnée à ne pas avoir connu M. de l’Aubépine le Jeune, c’étaient les Lambert, alors ils voulaient bien attendre pour voir. Ils essayaient de ne pas prêter attention aux ragots… Quinze ans ont passé, on n’est plus le même… Ils ont fait des efforts. Malgré tout, ils n’ont pas pu s’empêcher de penser aussitôt que c’était un drôle de coco : il lui manquait les gestes ; les gestes du vieux seigneur chez le jeune seigneur. Les terres de l’Ouest, il ne fallait pas trop leur en demander, même soixante ans après la Révolution, elles auraient préféré que les jeunes maîtres soient la réplique des anciens. Ceux des Perrières, le père et le fils fâchés depuis plus de quinze ans, on pouvait comprendre qu’ils soient différents l’un de l’autre, enfin comprendre, jusqu’où ? On a sa fierté de métier. Et qu’est-ce qu’il attend de son nouveau maître, le garde-chasse ? Qu’est-ce qu’il attend, le jour de son retour, mettons le lendemain ? Il attend qu’il lui demande la visite complète du chenil, présentez-moi nos bêtes, Lambert. Et après ? Le monsieur, après plus de quinze ans d’absence, il devrait flatter celui-ci, tâter un peu les babines de celui-là, éprouver la fraîcheur de deux ou trois truffes, le soyeux d’un poil roux, estimer l’âge de chacun, admirer l’attache des oreilles, si elles tombent bien, le flair du petit, là, la course des Artésiens. Montrer qu’il est le maître de tout le domaine, et des chiens. Lui rien ; pas ça, à ne pas retourner la tête quand il passe près des bêtes, à l’entrée des dépendances, et qu’elles font leur raffut derrière leurs barrières. Il demande même qu’on rentre le gros chien de garde sur son passage, le Rajah, un beau monstre, c’est entendu, il ne veut pas le voir non plus, il en a peur. Lambert commence à comprendre l’écraseur de fils.

Bon, le maître ne veut pas entendre parler des chiens. Et qu’est-ce qu’il veut voir à la place ? Ses gens. Comment ils sont logés chez lui. Leur condition, comme il dit. Est-ce que cela doit compter, leur condition ? Il arrive, il demande à visiter le pavillon de son garde-chasse, à cent pas du château, où son père ne serait jamais entré. Lui, il voulait savoir comment la femme de Lambert, Eugénie, tenait sa cuisine, la malheureuse, tout juste prévenue, elle a cru mourir, c’était comme se montrer toute nue. Il entre, il se découvre, mais ni bonjour ni bonsoir ; il fait le grand tour, il pousse la porte du fond, la seconde pièce, Eugénie va tomber à genoux, si Lambert ne la retient pas ; c’est tout noir, par bonheur ; le maître ressort, pas le premier mot. La fille passe, sept, huit ans alors, Magdeleine, il l’arrête, il lui prend le menton, il lui manœuvre la mâchoire, à droite, à gauche, lui tapote le crâne, comme il aurait dû faire aux chiens, comme il faisait à la petite. Il n’a pas dit bonne bête, mais tout comme : Elle a la peau fine, comme c’est curieux, et blanche. On ne dirait pas une fille d’ici. Il la regarde un peu longtemps, c’est gênant, mais c’est tout. Non, ce n’est pas tout. Avant de sortir, il regarde avec insistance le ventre d’Eugénie : elle était grosse du garçon. C’est pour la Noël, dit Lambert, mais son état ne l’empêche pas d’être bien courageuse. Le baron lève la main comme s’il disait : je m’en moque. Ce n’est pas le geste d’un maître non plus. Le garde-chasse en est soucieux, il dit à sa femme qu’ils sont salement mis avec un homme pareil, un drôle de coco, voilà, et ça ne fait que commencer.

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Le nouveau baron de l’Aubépine des Perrières a fait son tour chez les Lambert et depuis, rien ; de quoi s’inquiéter un peu plus. Qu’est-ce qu’il a dans le ventre, au fond ? Et s’il voulait jeter le garde-chasse et les siens à la poussière, avec les cendres de son père, pour se faire une maisonnée à son goût ? Avec ce qu’il lui a fait voir, son père, son écraseur, ce serait dans l’ordre du possible. Alors, qu’est-ce qu’il attend ?

C’est un dimanche d’octobre, Lambert finit son demi-gloria, l’après-midi à tuer. Le maître a fait seller son gris pommelé, une grise pour tout dire. Lambert se dit que les chiens ont besoin de se dégourdir les pattes, pas une chasse, non, on ne devrait pas chasser sans l’assentiment du maître, et le maître, pour l’instant, bon. Il accroche le fusil à l’épaule droite, le fouet enroulé tenu bien ferme dans la main gauche, pas pour la chasse, non, pour l’équilibre du pas, et puis, on ne sait jamais, si du gros gibier démarre trop près, avec les chiens. Le pied s’enfonce bien profond dans l’humus, deux semaines de pluie, on sent mieux le pays d’Ouest quand il est mou. C’est du bois vallonné par ici, bien dense, il faut se tenir aux arbres des fois.

À mi-côte, les chiens se taisent, se regroupent, des coups un peu sourds, ça s’arrête, ça reprend. Lambert tient ses bêtes, elles se mettent à tirer fort, à gueuler fort, des chiens à belle gorge, une fierté. S’il les laissait aller, pour voir ? Les coups se sont éloignés, ou c’est un passage gorgé d’eau. On avance. Là, ça revient, et puis non, on ne voit jamais rien sortir, une demi-heure à tourner, à se suivre, aucun doute, ce n’est pas un homme, c’est une ombre : est-ce que c’est moi qui cours derrière elle, ou c’est elle qui s’amuse derrière nous ? Qu’est-ce qu’elle veut, à la fin, l’ombre du maître, si elle ne veut rien ?

On l’a perdue, l’ombre, deux heures de bois, et ne jamais savoir, ou alors lâcher les chiens. Il les lâche. Ils lèvent le nez d’abord, ils s’orientent au milieu des odeurs de feuilles macérées et d’écorces tombées ; ils attrapent au vol le piquant de la sueur et de la chair animale en mouvement. Ils plongent. Ils y sont, à gueuler tant et tant, Lambert y va à l’oreille, c’est vers le Coin-Malefort, en contrebas, vers la lisière. On l’appelle le Coin, ça ne ressemble pas du tout à un coin, plutôt à un carrefour, deux allées de la forêt se rejoignent et bifurquent vers les deux fermes de l’Ouest, pas visibles tout de suite, derrière un monticule, de chaque côté.

Les derniers arbres lui bouchent la vue, il entend juste une voix un peu mate, comme étouffée, la voix du nouveau maître (celle de l’ancien sonnait comme d’un chanteur), il est à bas de son cheval pommelé, il le protège de son corps : Tenez vos chiens comme il faut, s’il vous plaît, ma jument est une fille impressionnable. Lambert pense que ce n’est pas seulement la jument qui est impressionnable. Un peureux pour maître, ne valant pas le plus petit paysan de l’Ouest, ce n’est pas glorieux pour ses gens. Cela pourrait être avantageux ? On en ferait ce qu’on voudrait ?

Qu’est-ce que vous attendez donc, Lambert ?

Peureux peut-être, mais il a aussi son caractère, faut se méfier, Lambert. Le garde regroupe la meute, trois claquements de son fouet de chasse, en meneur sûr de ses bêtes, il les attache à un hêtre. On ne sait pas s’il tient enfin M. de l’Aubépine pour causer ou si c’est le maître qui tient Lambert ; ils se causent, c’est tout ce qu’on peut dire. Ils ont du mal au début : ils commencent par parler des chiens ; il est bien forcé de s’y intéresser, pour une fois, le maître, à ses chiens : ils tirent pour renifler sa jument d’un peu trop près. Il dit qu’ils sont beaux, enfin il le reconnaît, de beaux chiens, les chiens de Lambert, les chiens du château des Perrières. Le garde-chasse croise les doigts sur son ventre, le velours côtelé de sa veste, on peut s’entendre, si le maître parle comme ça. Continuons voir.

Dites-moi, Lambert, voilà des années que je n’ai pas couru nos bois, c’est bien ici la limite nord du domaine ?

Erreur, monsieur, il faut compter cinq cents pas de plus, et nous sommes plein ouest, plus bocager, ce côté, regardez.

Relever l’ignorance du nouveau maître, cela vous procure un brave petit bonheur.

Lambert, vous étiez très attaché à mon père, à ce qu’on m’a dit.

C’était un fort bon homme…

Les gens d’ici le pensaient, mais il sortait les crocs de ses babines mieux que le meilleur de vos Normands, j’en sais quelque chose.

Il avait ses façons, j’ai les miennes.

Cet attachement, c’est bien l’ennui. Je ne vous cache pas que j’avais l’idée en revenant ici de ne laisser demeurer homme ni femme ayant appartenu à mon père. La cuisinière, ceux de l’écurie, ils me connaissaient d’autrefois, ils sont tous partis d’eux-mêmes et avant mon retour ; ils ont bien fait ; de toute manière, je ne voulais plus m’encombrer de gens pareils. Le valet de mon père savait que je ne le reprendrais pas, il avait son âge, il a eu son dû. En somme, il ne reste que vous et votre famille. Je m’attendais à votre départ. Qu’est-ce qui le retarde ? L’enfant qui vient ?

Sans doute, et puis nos bêtes. Une cuisinière change de casseroles. C’est toujours des casseroles. Mais on n’abandonne pas comme cela des bêtes qu’on a fait naître, qu’on a dressées et nourries.

Faut-il que je fasse abattre la meute pour vous décider ?

Lambert doit avoir pris une sale tête : Paix, Lambert, je vois que vous montrez les dents aussi vite que vos chiens et que mon père. Cela doit être naturel dans vos fonctions. Il y a de la chiennerie en vous, brute, et cela ne me déplaît pas. J’ai pris mes renseignements sur vous, allez. On m’a dit que votre père avait été un tueur de blancs.

On exagère beaucoup.

Si vous n’avez pas le goût de l’étaler devant les autres, n’ayez pas peur de le reconnaître devant moi, il me plaît à moi de savoir votre père un tueur de blancs, je ne les aime pas non plus.

C’est à Lambert d’être perdu dans sa forêt à présent et c’est le maître qui le manœuvre : qu’est-ce qu’il veut lui faire dire avec son père tueur de blancs ? Son père était du côté des bleus, au moment de la Révolution, c’est entendu, mais il avait des seize, dix-sept ans en 93 ; il s’est engagé contre la Vendée, venant de Paris, c’est connu, mais il n’a pas fait grand mal, enfin il a obéi aux ordres. S’il a tué quelques blancs, des Vendéens un peu, des Chouans surtout, c’est que l’époque le voulait et que les blancs, ici, ne ménageaient pas les bleus non plus. Et puis son père s’est fait au pays. Il a été comme pris par l’Ouest. Il a presque fait oublier son passé de bleu. Il a même fini par marier une fille dont le père avait beaucoup chouanné avec M. de l’Aubépine l’Ancien, cela compense.

Où est le mal, Lambert ? Pourquoi dissimuler les faits ? Je ne suis pas mon père. Il a été de toutes les guerres de l’Ouest. Moi, j’aurais préféré être un tueur de Chouans, comme votre propre père.

Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? se dit Lambert, le fils de l’ancien maître, un noble aussi bien que son père et que sa mère, se prétend leur adversaire, méprise la chouannerie en terre chouanne ? Qu’est-ce encore qu’un maître qui entraîne loin son garde-chasse, à la limite du domaine, pour enfin lui parler et lui parler de quoi ? de son sentiment politique, des guerres partisanes d’autrefois ? De leurs pères respectifs ? N’est-ce pas une de ces provocations proprement chouannes au terme de laquelle M. de l’Aubépine, ayant fait avouer à son garde-chasse qu’il est lui-même, et par tradition familiale, l’ennemi de la noblesse, le chassera du domaine ?

Lambert se croit obligé de se défendre : son père a bien fait ce qu’il a voulu, il est mort ; lui, son fils, a servi ses maîtres honnêtement, sans souci du passé de chacun, ne se voulant pas un bleu chez les blancs, ni plus ni moins blanc que M. de l’Aubépine, dans un pays pas trop franc, notre Ouest à nous, chouan d’un côté de la forêt, républicain de l’autre, plus à l’est, avec une frontière en mouvement selon les temps, Lambert lui-même en mouvement de chaque côté de la frontière, comme un bon garde-chasse qui sait sa forêt et la parcourt en tous sens.

Vous êtes donc à classer du côté des opportunistes, Lambert, habile homme en toute occasion, selon le roi ou la constitution, blanc avec mon père blanc, bleu avec votre père bleu, et avec moi ? Si un homme venait vous dire ici que votre maître doit être rangé au nombre des rouges ?

Je ne le croirais pas.

Et si cela était tout de même ?

Quoi ?

Qu’il soit rouge, tout de bon.

M. le baron me barbouille la tête avec toutes ses couleurs et je ne sais trop désormais ce qu’il attend de moi au château.

Je le sais de mieux en mieux, moi, et je vois que pour me seconder dans mes affaires je peux compter sur un homme tel que vous, Lambert. Je devine beaucoup de finesse derrière cette force. Moi aussi je m’y connais en hommes, allez. J’ai besoin d’un garde-chasse habile, qui soit plus qu’un garde-chasse. Capable de s’occuper de tout ici. Au moins pour quelque temps. Disons, jusqu’à la naissance de l’enfant. Ensuite, nous verrons. Pour commencer, menez-moi à nos fermiers, Lambert. Ils sont au bout de ces deux chemins, si je me souviens bien ? Passez devant. Vous voyez, je vous parle en républicain. Le peuple me guide.

Cela aurait été acceptable, à la fin, de servir un noble démocrate plutôt que royaliste. Lambert non plus n’aimait pas la prêtraille, et la république ne l’effrayait pas, son père lui avait laissé ça, au moins. Cela aurait été facile, si M. de l’Aubépine n’avait eu devant ses fermiers une conduite étonnante, après tous ses discours du Coin-Malefort, étonnante, c’est-à-dire conforme à son rang et à l’usage.

Il pénètre dans le Clos-Morin à cheval, son garde-chasse courant devant, tenant sa meute. Il réunit son fermier et sa famille, les trouve lents à se découvrir, leur reproche la paille souillée de leurs sabots ; il retire avec le temps qu’il faut ses gants jaunes, des gants de ville, des gants de monsieur, il se plaint qu’on se crotte les bottes dans cette cour, décline toute invitation à visiter les terres labourées, les dépendances. C’est Gerzeau, le plus vieux de nos fermiers, M. de l’Aubépine le connaît d’autrefois ; un maladroit, il commence par un hommage au vieux maître, quand le jeune lui demande des comptes sur la récolte passée ; l’autre marmonne ce qu’il peut, tête baissée. Le maître trouve que la terre n’a pas rendu ce qu’elle devait. Qu’est-ce qu’il y connaît ? pense Lambert. Il a quitté le domaine voilà plus de quinze ans et il prétend avoir des idées sur les graines de chanvre, leur qualité, le moment de la récolte, devant notre plus ancien fermier. Il s’approche du poulailler, un coup de cravache, les bestioles se dispersent en criant et en se heurtant les unes les autres, un bel envol de plumes. Sales bêtes, dit le maître, et c’est tout.

À la Garde-Champdieu, la seconde ferme de l’Ouest, il ne descend même pas de cheval, il tourne autour des paysans en cercles de plus en plus serrés, il s’en prend à leurs vaches étiques, soupçonne Fleuriel de ne pas leur faire donner tout leur lait. Et puis il trouve que sa ferme pue, une odeur mêlée de caillé et de bouillasse, c’est écœurant. Quoi ? pense Lambert, c’est une ferme, cela ne peut pas sentir le satin. Fleuriel chiffonne son chapeau sans un mot, le nez pointé sur les genoux. M. de l’Aubépine rompt soudain et reprend la direction du château, petit trot, laissant là tout ce beau monde.

Lambert et ses chiens courent derrière lui à présent. Le baron crie, du haut de son cheval, qu’une révolution future devra abolir la chasse : Je hais ces plaisirs de châtelain et de paysan. Juste après, il arrête sa grise : Il faudra cependant étoffer un peu cette meute.

Je ne comprends plus rien à ce que vous me dites, monsieur. Cela ne tient pas ensemble.

C’est pourtant simple. Il me plaît que vous soyez à la tête des plus belles bêtes du pays.

Cela se mélange de plus en plus dans la tête de Lambert : que penser d’un homme qui se flatte d’être l’ami des bleus, des rouges même, qui vous jette à la figure la république, la démocratie, l’égalité, et humilie ses paysans comme le dernier seigneur féodal, avec une joie dont son père, un homme de l’Ancien Régime, n’aurait même pas eu idée ? Et, bien pire, que penser d’un homme qui veut en même temps supprimer la chasse et développer sa meute ? Des caprices d’aristocrate, au fond ? Rien de sérieux ? Un de ces hobereaux dégénérés, comme il s’en trouve toujours, tôt ou tard, dans les grandes familles ? Ce serait si rassurant de pouvoir le croire. Enfin, c’est celui-là qu’il faut servir.

À Eugénie, Lambert ne dira pas grand-chose, rien de son trouble, un garde-chasse ne saurait parler de son trouble à sa femme, surtout si elle est grosse de plus de sept mois ; à Eugénie il dira qu’il a rencontré le maître au Coin-Malefort et qu’ils sont assurés de conserver leur place, du moins jusqu’après la Noël, ce qui compte, lorsqu’on a, comme eux, charge de famille. Ils se réjouissent ensemble, alors qu’il a peur, ce type épais comme deux, dépassant de la tête tous ceux du pays, solide dans ses bottes, une moustache fournie bien noire qu’il doit soulever pour aspirer sa soupe, une barbe un peu longue aussi, taillée en carré, avec ses premiers poils blancs, un crâne à déchirer sa casquette de cuir, comprend que le vrai peureux, ce n’est pas son nouveau maître, comme il l’a cru, c’est lui. Et il a peur d’un homme plutôt pâlichon, maladif toute sa jeunesse, et peut-être bien encore malade. C’est devenu un homme élancé, à présent, c’est vrai, plutôt bel homme, mais toujours un peu maigrelet.

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Un autre sujet d’irritation, c’est la présence, auprès de M. de l’Aubépine, de son valet de pied, arrivé de Paris avec lui. Ce Cachan, on dirait qu’il en rajoute dans la noblesse à mesure que son maître se républicanise. Et on le saura qu’il vient de Paris, on le saura que les gens de l’Ouest n’ont pas les manières. Lui aussi, il trouve que cela sent le caca de volaille partout, parce que la basse-cour n’est pas loin. Il s’embête dans ce pays, il le dit franco, s’il croise Lambert. Par chance, il le croise rarement, il ne veut pas avoir affaire à des sauvages. Il s’ennuie, il est perpétuellement en colère, c’est Eugénie qui paye le denier. Parce qu’Eugénie, en plus de tout son travail de femme de chambre, fait office de cuisinière, depuis le départ de l’autre, cuisinière chez elle, cuisinière au château, le marché, et pour quelle récompense ? Cachan lui répète que sa mangeaille n’est pas buvable, si, si, c’est ce qu’il dit. Un lièvre de huit livres, au cidre, grossier, dit-il. À Paris il connaît dix cuisinières qui en feraient du bon, mais l’Eugénie en fait de la lavasse, comme sa soupe, une soupe du potager, de la lavasse, elle en pleurerait, Eugénie.

Lambert a bien cru, un moment, que le Cachan n’aurait pas que du mauvais : voilà qu’un jour il s’approche des chiens. Il veut jouer le vrai noble à la place du maître, bon, pourquoi pas, c’est agréable de parler à deux de ce qu’on aime. Il fait le connaisseur, il dit qu’il a servi chez des maîtres à Paris qui avaient des levrettes de première beauté ; il admire un grand Normand, là, une encolure de diable, bien, bien, on dirait qu’il a l’œil. Ça se gâte tout de suite, il dit qu’en dehors du grand, là, il n’y a rien de valable dans ce chenil. Rien de valable ? Non, ceux-là ont les oreilles attachées trop bas, celui-ci ne porte pas sa queue en drapeau comme il conviendrait, et ils sont sales, Lambert, tu ne les tiens pas assez nets, tes chiens. Même secs, ils puent le chien mouillé. Un valet de pied lui parle comme ça ? Le maître aurait le droit, ça ne lui ferait pas plaisir, enfin il aurait le droit, mais ce Cachan ? Dis-moi, Cachan, tu prends nos bêtes pour des bichons de Paris ? Tu n’as jamais, de ta vie, vu des chiens comme les miens, de première force, et tu viens les rabaisser devant moi ?

C’est toi qui n’as jamais rien vu, Lambert, viens à Paris et je t’en montrerai comme tu n’en as pas idée dans ta forêt où on ne peut pas mettre un pied devant l’autre.

Sa forêt, ses chiens, son Eugénie en larmes tous les matins et tous les soirs, tout ça lui remonte dans le sang, à Lambert, et il l’a vif, et c’est un fort, à côté des petits valets de Paris, c’est un large du coffre, Lambert, un épais de la membrane. Contre Cachan, il en a sous la mandibule, retournes-y donc à Paris, bichon de madame, goret de valetaille, rogaton d’office. Il s’ouvre les poumons, Lambert, un grand déversoir, ne remets pas les pieds au chenil, chiot de ma chiennée, ou je t’y fourre trois jours et je n’en ressors que les os, s’il en reste. On verra bien si tu sentiras encore l’eau de Cologne. Pas beaux, mes chiens ? Chipoteur, chiqué, rien que du chiqué, c’est de mon fouet que tu veux tâter ? Gommeux d’arrière-cour, bichon foireux… Cachan voudrait bien avoir le dernier mot, pour les insultes il a de la réserve, tout valet du beau monde qu’il est, j’en ai autant à ton service, Lambert. Peut-être, mais il n’a pas le temps de se faire valoir, et l’autre en face le dépasse en taille et en épaisseur, il est préférable de se replier au château, heureux que Lambert n’y entre pas derrière lui. Ce n’est pas l’envie qui manque, mais on ne règle pas ses affaires au château. Il lui revient du sang de son père, d’un coup, tueur de blancs, peut-être bien qu’il a été un bon gros tueur de blancs, et après ? Les temps changent, c’est les valets qui se prennent pour des blancs qu’il faudrait prendre au collet, et clac.

Cachan se tient un peu tranquille deux ou trois semaines : s’il sort, c’est par-derrière. Il regarde de loin, il se rentre, si Lambert se montre. Eugénie l’entend se plaindre à son maître, des fois, et ce n’est pas une vie pour un maître ni pour un valet de son rang, dans ce bocage où l’on ne voit pas un être civilisé, où on se pique à une haie vive, sitôt qu’on fait un pas dehors, où on se heurte à une brute si on veut traverser le parc. Ce Lambert nous assiège, il a l’habitude de se faire accompagner de son molosse tout sombre, chien de ferme, ou chien de berger, ou dogue, ou mâtin de Naples, on ne sait trop quel mélange, haut comme un veau, Rajah, comme crie Lambert à tout propos. M. de l’Aubépine le calme : Vous me chagrinez, Cachan, ce Lambert est le meilleur homme du monde, il a la marotte des chiens, je ne peux pas lui enlever cela, c’est sa nature de garde-chasse.

Eugénie dit ce qu’elle entend de loin, elle ne dit pas tout. Elle ne dit surtout pas que Cachan lui refait des misères, goûte ses sauces, à l’office, fait la grimace, les dénigre devant le maître : Monsieur devrait congédier une pareille sorcière, elle finira par empoisonner monsieur. Il jette des saletés sur les tapis qu’elle vient de battre, il pousse le maître à la disputer. M. de l’Aubépine n’en a pas toujours le courage ; en vérité, c’est un homme bien mélancolique, des jours entiers enfermé dans sa chambre, un bonnet de nuit, monsieur, dit Eugénie, un bonnet de nuit, tout juste s’il se lève pour qu’elle aère son lit, qu’elle ouvre une fenêtre. Certains matins, c’est le contraire, il est le premier debout, il veut son monde autour de lui, Cachan, Eugénie. Il veut tout mener dans le château, tout savoir. Après quoi, il fait seller le gris pommelé, il appelle Lambert : Accompagnez-moi, nous chasserons, si vous voulez, non, nous ne chasserons pas, nous marcherons. Il fait desseller sa jument.

Ils s’enfoncent dans les bois, tous les deux, trois heures de marche, trois heures de discours, d’exaltation. Les jours du roi des Français sont comptés, Lambert, je le sais, je le sens, tout mon courrier le dit, tous mes visiteurs le confirment, il faut se préparer, Lambert, à l’instauration définitive de la république. Je sais que vous me comprenez, votre père, le tueur de blancs, nous aurons besoin de gens de votre trempe, Lambert.

Cela occupe une matinée et M. de l’Aubépine retombe dans le sombre, se renferme chez lui, adresse à peine la parole à Eugénie ou à Cachan, une pitié, dit Eugénie, un homme si bien. Elle l’aime un peu, quand il est triste et qu’il regarde son ventre, bientôt le terme. Il s’inquiète pour elle, quelquefois, ce n’est pas comme ce Cachan. Cela s’aggrave avec lui : quand le maître a sa mauvaise bile, Cachan en profite pour la contraindre, elle travaille bien plus durement : une tâche, il la lui fait recommencer plusieurs fois dans la journée : Tu mens comme une chienne, Eugénie, tu n’as rien fait, tu te prélasses, le maître te nourrit pour rien, tu profites de ton état pour manger deux fois plus, tu voles la nourriture, monsieur le saura.

Eugénie a peur de Cachan : il lui dit qu’elle mettra bas un monstre, à coup sûr, et elle le croirait presque. Elle le croit bientôt pour de bon. C’est une simple, Eugénie. Cachan la force à se mettre à genoux pour laver et relaver les sols, pour lui écraser le ventre, que le monstre sorte vite, incomplet, mort-né si c’est possible, voilà tout ce qu’il lui dit chaque jour, et il la menace : Si tu répètes un seul mot à ton Lambert, si tu laisses voir quelque chose, je vous fais jeter hors du château. Tu sais comme le maître m’écoute ? Il ne vaut rien sans moi, dans l’état où tu le vois, alors, c’est bien entendu ?

Elle ne laisse rien paraître devant Lambert ; elle écarte Magdeleine qui l’accompagnait au château de temps en temps, qui travaillait un peu, avec ses huit ans, mais le maître n’aimait pas la voir à l’ouvrage, si jeune, une république ne le permettrait pas. Surtout, Cachan dit qu’il lui fera du mal, si elle revient.

À la fin, Eugénie ne sait plus porter son ventre, le petit se débat là-dedans, quand elle est penchée, on dirait qu’il a des armes pointues pour vous déchirer la peau de l’intérieur, un trident du diable. Ce ne serait pas vraiment un monstre, des fois ? Elle met bas quatre jours avant la Noël, M. de l’Aubépine l’a entendue crier de loin, dans la nuit, elle hurle le nom de Lambert, il a compris. Ce n’est pas d’un maître d’accourir aux cris d’enfantement de sa femme de chambre, même dans le désordre, chacun s’en rend compte. Mais il est curieux, comme il le reconnaît lui-même, de voir Eugénie dans les douleurs de l’enfantement. Il ose entrer dans la chambre, sans permission, il la questionne, pire qu’un docteur, il veut des détails, il la regarde de près quand elle crie de douleur. Les Lambert sont gênés, mais, dans l’agitation, ils sont obligés de le laisser faire, ils s’excusent même du dérangement. M. de l’Aubépine envoie Cachan au village, il faut un médecin à cette femme, dans une république toutes les femmes devraient avoir droit à un médecin. Cachan obéit sans se presser : il assure qu’on ne réveille pas un docteur sans précaution. Et puis, il dit que ces femmes-là se débrouillent fort bien toutes seules et que, certainement, l’enfant ne vivra pas. Pourtant, il ne veut pas se mettre mal avec son maître, il reviendra accompagné du médecin, à l’aube.

Eugénie ne les a pas attendus et Lambert est embarrassé : c’est le travail d’une femme, si l’on n’a pas de médecin sous la main, faire chauffer les linges, détortiller le cordon autour du cou, souffler dans les bronches du marmot qui s’amuse à prendre toutes les couleurs possibles, et bleu, avec ce cordon qui le serre un peu fort, et blanc, bien pâlichon, à présent, il faut le frotter, le secouer, qu’il ne s’en aille pas comme ça, et tout rouge à la fin.

S’il est rouge, il aura de la santé, a dit M. de l’Aubépine. Le plus singulier, c’est qu’il a pris en main l’accouchement, alors que Lambert était tout intimidé devant sa femme. Il en a les mains toutes rouges, et cela semble l’amuser beaucoup. Il les secoue devant lui et il questionne sans cesse Eugénie, il veut savoir ce qu’elle sent, si cela lui fait bien mal, et comment. La malheureuse, pense Lambert, elle n’a pas la tête à lui répondre. Et comment dire à son maître qu’il n’est pas dans son rôle ? C’est bien l’ennui, il n’est jamais dans son rôle. Il faut l’écarter. Que le mari et la femme retrouvent leur intimité : Tu nous as fait une belle petite bête, ma femme, dit Lambert, et il ne comprend pas pourquoi sa femme se met à pleurer.

Ainsi, c’est vraiment une bête ? Un monstre à grands poils ?

Mais non, dit Lambert, il a le poil ras comme tous ceux de son espèce.

Et ses oreilles, longues et tombantes ?

Mais non, de petites oreilles pointues de ratier.

Il veut le lui présenter, elle se cache, elle a peur de son monstre.

Enfin, c’est ton petit, ma femme, ou tu perds la raison avec ton monstre.

Là-dessus, le médecin se présente et se plaint de s’être déplacé pour rien. Lambert s’inquiète plus pour la mère que pour l’enfant, ce refus de voir son fils, une bonne mère pourtant, jusqu’ici, avec Magdeleine.

Ça lui passera, dit le docteur.

Enfin, dites-lui, vous, que son garçon n’est pas un diable aux pieds fourchus ni un être monstrueux…

Tous les hommes le sont un peu, dit le médecin, celui-là ni plus ni moins que les autres.

Oui, mais Eugénie est convaincue qu’il l’est plus. Elle le prend pour un chien de l’enfer.

Ah, les superstitions ont la vie dure sur nos terres de l’Ouest. Bon, montrez-moi l’animal : braillard, bon signe, une ossature, dites-moi, quelle ossature, et une mâchoire, bandit, quelle mâchoire, cela va vous dévorer les mamelles dix fois le jour…

Il est donc bien monstrueux ?

Allons, un bon petit gaillard de nos terres, le fils de son père, cela vous tiendra une meute en respect à huit ans.

Il a fallu une demi-journée pour qu’Eugénie ose croiser le regard de Grégoire, quand il lui a mordillé le tétin, et il y prenait goût, et il vous y faisait monter le lait en veau goulu, dans ces braves tétons, un petit homme, il était grand temps de s’en convaincre. Alors, elle a dit en passant la main dans le noir des cheveux : Cachan m’a donc bien menti, ce n’est pas un monstre.

Cachan, Cachan, qu’est-ce qu’il avait à voir dans l’histoire, Cachan ? Maintenant qu’elle est rassurée, elle peut bien le dire, Eugénie, maintenant que le lait va pouvoir couler avec toute sa crème dans cette petite gorge, il est bon de déverser aussi toute la bile noire, les mauvais traitements du Cachan, ses mauvaises paroles, ses menaces des semaines durant, comment il a voulu lui faire perdre l’enfant, lui faire tourner les sangs, le lait à venir, tout, tout. Et elle a tout rentré ? Rien dit à Lambert ? Enfin, c’est son mari ou pas ? Est-ce que quelqu’un d’autre que son mari a le droit de lui faire du mal ? Non, Lambert, non. Il prend le fusil sur la cheminée, non, Lambert, non. Est-ce qu’il peut laisser passer un crime pareil ? Canaille qui se prend pour un grand duc, une enflure, et ça se permet de cracher sur les ragoûts d’Eugénie ? Et ça crache sur mes chiens, et sur mon petit ? Le chiot foireux c’est lui, il n’aura plus de derrière pour s’asseoir avant la nuit.

Tiens-toi, Lambert, ne fais pas de malheur, le jour où il nous arrive enfin un deuxième, dis-lui, Magdeleine, il t’écoute toi, avec tes huit ans.

Magdeleine ne sait pas bien quoi dire, ni pourquoi. C’est vrai, ce Cachan est sûrement une enflure et un chiot foireux, mais que pensera le maître ?

Elle a raison, dit Eugénie, cette petite a huit ans, mais elle réfléchit deux fois comme toi, Lambert : c’est au maître que tu dois parler. Il est venu nous aider pour la naissance, j’en ai grande honte, mais qui d’autre l’aurait fait ? Bien sûr, cette façon de se régaler devant une mère qui se vide de son enfant, ce n’est pas bien, non, non, pas bien du tout. Ce n’est pas l’ouvrage d’un baron de jouer la sage-femme, mais peut-être ne faut-il pas trop lui en vouloir, c’est un curieux baron.

Lambert a raccroché le fusil, ses yeux se perdent dans le vide, c’est plus compliqué d’un seul coup, aller trouver M. de l’Aubépine pour dénigrer Cachan. Surtout, comment lui mettre la main dessus ? Il s’enferme, quand il ne vient pas assister aux accouchements des femmes de chambre ; s’il court les bois, c’est sur son gris pommelé et trot de chasse, sans souci de la chasse ni des allées tracées autrefois par son père et Lambert. La pauvre jument en revient toute mangée d’épines, les antérieurs tremblants. Justement, ils reviennent, elle écume, il la tuera sous lui ; c’est le seul moment où il n’a pas l’air de traîner avec lui tout un boulet de misère. Lambert attrape les rênes, qu’est-ce qu’il lui arrive, à notre Lambert ? Un garçon lui naît et il veut faire le palefrenier ? Il est si fier, le reste du temps, de sa fonction de garde-chasse, garde et rien d’autre. M. de l’Aubépine veut-il l’entendre ici même à l’écurie ? On ne se confesse pas à l’écurie, Lambert. Sans doute, mais ce qu’il a à dire ne doit être entendu de personne d’autre que lui. La bibliothèque alors ? La bibliothèque pour un garde-chasse ? Comme les messieurs du temps de M. de l’Aubépine père ?

Lambert n’entre pas souvent au château, lui, c’est l’homme du dehors. Tout juste s’il a monté deux fois l’escalier monumental, d’ailleurs ce château n’a de monumental que cet escalier intérieur, les pièces elles-mêmes ont plus de hauteur de plafond que de surface, c’en est étouffant, dans n’importe quelle pièce on se croirait enfermé dans une grosse cheminée. Encore pire avec le nouveau maître : il garde tout le jour les volets intérieurs fermés, et en plus il tire les tentures décolorées.

Lambert tape ses bottes sur le perron, lisse sa veste de toile épaisse, il a le respect au fond de lui, ne pas salir une demeure pareille. Dans la bibliothèque, sa grosse voix est éteinte, tous ces livres à dorures, ces vies de saints chez un baron républicain, ces traités de chasse et d’agriculture chez un ennemi de la chasse, ça fait tout drôle. Ça doit remonter au temps… au temps des vrais seigneurs. Ils ne sont plus là, ils font encore peur ; celui qui est là, il fait peur aussi, à sa façon. Il retire ses gants jaunes, il les claque sur le bureau en marqueterie, il se jette dans le fauteuil, le fauteuil de son père, il laisse moisir Lambert debout à six pas, sans le regarder, il fait ses petites affaires. À la fin, eh bien c’est tout ?

C’est que j’attendais votre autorisation, monsieur.

Quand donc quitterez-vous vos habitudes serviles, Lambert ?

C’est toujours la même histoire, ce maître vous humilie pour mieux vous reprocher de vous laisser humilier, on ne s’y retrouve jamais avec lui.

C’est Cachan, monsieur : il a voulu tuer mon fils comme qui dirait dans l’œuf.

Il dit le martyre de son Eugénie, sa dissimulation, des semaines entières, sa peur d’un enfant mort-né ou malformé ou monstrueux.

Elle l’a vraiment cru, Lambert ? L’obscurité des esprits en plein milieu de notre siècle, c’est renversant, Lambert.

Le maître se fâche tout seul, lui aussi, mais contre Eugénie ; la simplicité d’Eugénie ; l’ignorance d’Eugénie. Cela ne va pas, Lambert est venu se plaindre de Cachan, pas entendre rabaisser sa femme. Il fait un pas en avant, ça ne va pas, ça ne va pas, ce Cachan, en l’absence de M. de l’Aubépine, se conduit en maître pis que tout maître parmi les maîtres, du temps des rois tout-puissants. Il salit ce qui est propre, il détruit le travail d’Eugénie pour le plaisir de la détruire. Le baron aime entendre Lambert, quand il prend ce ton : En somme, mon valet se conduit en blanc pis que les blancs ? Je retrouve le fils de bleu, je n’en ai jamais douté, le tueur de blancs. Vous me demandez, Lambert, si je vous suis, la tête de Cachan ? Comme un bon tueur de blancs que vous êtes ?

Je ne demande la tête de personne, monsieur, seulement la paix d’Eugénie, quand elle est au service du château. Je demande qu’il ne vienne pas souiller les sauces pour les dénoncer comme mauvaises à monsieur. Qu’un maître le fasse, c’est dans l’ordre, mais un valet, monsieur, un valet. Faut pas, c’est tout ce que j’ai à dire, faut pas.

M. de l’Aubépine secoue les épaules, c’est le rire : alors on expose une grave affaire à l’homme le plus triste du pays et cela le fait rire et cela le distrait ?

En somme, Lambert, vous préférez que j’insulte moi-même votre Eugénie, que je lui fasse recommencer sans fin ses sauces et ses travaux, vous n’y trouverez rien à redire ?

Et il se lance, la république, l’abolition des privilèges, l’ignorance du peuple qu’il faudra bien corriger un jour, il s’excite, dix minutes, ses grands discours habituels, et cela s’arrête d’un coup, l’œil vide, son geste fatigué de la main, je m’en moque, sa tristesse.

Ils se regardent un bon moment, Lambert ne sait plus ce qu’il est venu demander à M. de l’Aubépine, si même il espérait de lui quelque chose ; il s’est emporté contre Cachan, il n’a pas réfléchi, il avait besoin de se laver les poumons, ça oui, et de crier un bon coup, et le maître l’embrouille et répond à côté, avec ses idées fixes d’original. À la fin, il faut sortir, mais comment sortir sans le congé du maître ? Comment reprendre la parole devant un homme aussi abattu et qui ne sort de sa tristesse que pour vous rire au nez ?

Continuer : partie 2 sur 8