Par delà la vue

Demi Mcgowan · Chapitre 9 sur 14

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Par delà la vue

Chapitre VIII

 

Lui

Alazaïs sourit.

— C’est une excellente question. Je vois que votre perspicacité ne vous fait pas défaut même à ce siècle. Seuls vous deux en possédez la réponse.

— Cela ne m’avance pas beaucoup.

— Comment avez-vous su que c’était Aisling ? Comment l’avez-vous trouvée ?

— Lorsque mon grand-père était sur le point de décéder, il a décidé de m’expliquer une partie de l’histoire de notre famille, et surtout le pourquoi de mon prénom, puisque mes parents n’avaient pas jugé bon de me le faire. Plus tard, j’ai compris qu’ils voulaient simplement me protéger jusqu’à ce que je sois prêt. Bref, c’est ainsi que j’ai su que je devais chercher Aisling. Il m’aura fallu remonter très loin dans mon arbre généalogique pour trouver deux femmes. L’une d’elles étant une aïeule, et l’autre celle d’Aisling, autrement dit votre descendante. L’une était mariée au frère de l’autre. C’est le seul lien que j’ai pu trouver. Et ces deux femmes ont existé juste après l’époque estimée des premiers Tristan et Iseult.

— Vous en avez conclu qu’elles ont jeté un sort sur chacune de leurs lignées.

— Le seul problème, c’est que vous nous avez dûment souligné que vous ne pratiquiez pas la magie. Et Aisling…

— Semble ignorer le lien qui vous unit ?

— Depuis que je l’ai rencontrée, je ne peux pas m’empêcher de penser à elle. J’ai besoin d’elle pour vivre. Pour respirer ! Mais je ne peux pas la forcer à m’aimer.

— Qui vous parle de la forcer ? Il vous suffit de lui faire entendre raison. Elle peut enfin laisser parler son corps et son esprit, elle doit juste accepter que tout ceci soit réel. Aisling est bien votre Iseult, ne perdez pas foi.

Tristan se retourna pour la regarder dormir. Elle ne semblait pas apaisée.

— Allez la rejoindre, j’ai à faire.

Avant qu’il n’ait eu le temps de protester, Alazaïs était déjà partie. Il s’approcha du lit, et s’assit au bord. Il aurait voulu être dans ses rêves cette nuit-là. Il repensa à la première fois qu’il l’avait aperçue. Filant sur ses talons de douze centimètres, elle était encore étudiante à Londres. C’est lui qui avait demandé à son oncle de lui proposer du travail. Fort heureusement, elle était très douée et elle avait rapidement décroché le poste, Tristan recevant les remerciements de son oncle pour cette employée modèle. Une fois qu’elle fut arrivée sur Paris, il ne lui restait plus qu’à entrer en contact avec elle.

C’est alors qu’il s’endormait en pensant à elle, qu’il découvrit leur lien. Et tout s’était enchaîné.

Tristan retira ses chaussures, s’installa sur le lit et rabattit les couvertures sur eux. Dans son sommeil, Aisling vint blottir son corps contre le sien, recherchant la chaleur. Si elle continuait à se frotter contre lui, il ne répondrait plus de rien.

— Tellement froid… murmura-t-elle.

— Chut. Reste près de moi, ça va aller.

— Ne veux pas… obligée… froid.

— Là, ne t’inquiète pas, je suis là.

— Tristan ?

— Oui.

— Je ne vous aime toujours pas.

— Je ferai avec pour le moment. Dors, lui dit-il en passant son nez dans ses cheveux pour en découvrir enfin l’odeur.

Il la serra un peu plus dans ses bras pour qu’elle ne puisse pas s’échapper et s’endormit ainsi.

Eux

— Debout ! Réveillez-vous, il est temps que vous partiez.

Alazaïs secoua l’épaule de Tristan qui eut mille peines à sortir de son sommeil.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il.

— Les hommes du roi Marc arrivent.

Il se redressa vivement et bouscula Aisling par la même occasion.

— Comment est-ce possible ?

— Je crains fort que votre présence dans cette époque ait provoqué quelques désagréments, répondit-elle en s’affairant à filtrer sa décoction.

— Ce qui signifie ?

— Que vous êtes ici et que par conséquent, les Tristan et Iseult de mon époque ont disparu. Une âme ne peut être présente deux fois au même endroit et au même moment. Votre apparition les a fait partir, peut-être même dans votre époque. Et comme cela dure depuis hier, le roi a dû se rendre compte de l’absence d’Iseult. Il l’aura fait chercher dans tout le royaume.

— Merde.

— Pardon ?

— Pas le temps ! Aisling, réveille-toi, il faut partir.

Il s’habilla rapidement, puis aida Alazaïs à remplir deux fioles de son philtre.

— Il vous faut repartir pour la grotte, leur dit-elle. Une fois sur place, vous boirez ceci et vous retournerez dans votre époque.

— Aussi facilement que ça ?

— Oui !

Tristan n’avait pas le temps de demander à Alazaïs ce que signifiait sa grimace, il supposait que leur voyage de retour ne serait pas aussi aisé qu’elle le disait. Il découvrit Aisling des couvertures et la força à s’asseoir au bord du lit.

— Allez, marmotte, il faut se mettre en route pour la grotte. Le dragon nous attend.

Sa phrase eut l’effet escompté et Aisling se réveilla tout à fait.

— C’est une blague ?

— Malheureusement non.

— Pou-Pourquoi la grotte ?

— Parce que chaque être doit retourner à sa place. Vous êtes arrivés par là-bas, vous devez en repartir, expliqua Alazaïs.

— Merde.

— C’est exactement ce que je lui ai dit. Viens maintenant.

Tristan lui tendit la main, encore une fois.

Ils sortirent de la petite maison et tombèrent nez à nez avec deux hommes armés.

— N’ayez crainte, leur dit le plus grand des deux. Je me nomme

2

Kaherdin , je vais vous aider à rejoindre la grotte au plus vite.

— Ce sont des frères-chevaliers de Tristan, leur expliqua Alazaïs. Partez à présent, vous avez perdu assez de temps.

Ils rejoignirent rapidement la plage. Kaherdin et celui dont ils ignoraient le nom, surveillant leurs arrières.

— Je ne pensais pas dire ça un jour, mais le XXIème siècle me manque. Comment allons-nous faire, une fois dans la gueule du dragon ?

Tristan aurait bien voulu lui répondre, si seulement il le savait.

La plage était déserte et ils retrouvèrent l’entrée de la grotte sans aucun mal.

— C’est ici que nous vous laissons, dit Kaherdin.

— Le contraire m’aurait étonnée, ironisa Aisling.

— Merci de votre aide, dit Tristan en lui serrant la main.

Un signe de tête leur suffit pour tout au revoir. Ils ne se reverraient certainement jamais. C’était en tout cas ce qu’espérait Aisling. Ne plus jamais quitter le XXIème siècle pour le moyen âge.

— Plus un bruit à présent, chuchota Tristan.

— Je sais ce que j’ai à faire, merci bien.

— Tu es exaspérante ! Es-tu obligée de tout prendre mal ? Ou bien as-tu seulement des difficultés à saisir les différents tons de ma voix ? Ce n’était ni un reproche, ni un ordre, juste une constatation. Peut-être devrais-tu écouter le conseil de ton aïeule.

— C’est-à-dire ?

— Essaie de ne pas regarder uniquement avec tes yeux.

Il lui lâcha la main et avança vers le trou noir qui se dessinait devant lui. Ils n’avaient pris aucune torche pour ne pas réveiller la bête endormie. Ils avanceraient donc jusqu’à ce que leurs yeux soient incapables de les guider.

Lorsque la pénombre les empêcha d’aller plus avant, Tristan sortit les fioles du sac que lui avait donné Alazaïs et en tendit une à Aisling. Ils les débouchèrent et furent pris du même réflexe, en les portant à leur nez.

— Ça sent aussi fort que les pieds de ma tante Amalia, chuchota Tristan.

— Ne m’en voulez pas, mais j’espère ne jamais la rencontrer.

Ils se sourirent, amusés de leur échange puis ils burent. Et rien ne se passa !

— Vous lui avez fait confiance et elle s’est bien moquée de nous. Merci, Tristan, vraiment, sans vous ma vie serait… monotone !

— Mais je t’en prie, c’est avec plaisir.

— Pourquoi ne sommes-nous pas repartis ? Que nous a-t-elle dit déjà ?

— Que chaque être doit retourner à sa place.

Ils se regardèrent vivement. Ils avaient enfin compris ce que sous-entendaient les paroles d’Alazaïs.

— Nous n’avons pas le choix, n’est-ce pas ?

— Nous venons de boire le philtre et cela n’a rien fait. Que veux-tu que nous fassions d’autre ? Essayons au moins. Si cela ne fonctionne pas, il y en aura au moins un de nous deux qui sera satisfait.

— Vous êtes vraiment exaspérant !

— Cela nous fait donc un point en commun.

— Très bien, finissons-en alors.

— Quand tu parles ainsi, j’ai vraiment très envie de t’embrasser, tu sais ?

— Il faudra vous en contenter !

Tristan s’approcha d’Aisling. Il mit une main sur sa taille et de l’autre, il lui caressa la joue. Ce n’était pas parce que ce baiser avait pour unique but de les faire retourner à leur époque, qu’il ne devait pas prendre son temps pour qu’elle apprécie autant que lui.

Ses effleurements donnèrent des frissons à Aisling.

— C’est fou, dit-elle.

— Quoi donc ?

— J’ai les mains moites et la bouche sèche. Un peu comme… comme…

— Une jolie vierge ?

— J’allais dire, un peu comme le jour où j’ai fait le serment d’Hippocrate.

— Ah oui, aussi.

— Vous ne pouvez pas comprendre.

— Ce que représente l’engagement ? Je pense que si.

— Vous êtes un monsieur-je-sais-tout. Maintenant, taisez-vous et embrassez-moi.

— Si tel est ton désir…

Il attira vivement son visage au sien puis posa ses lèvres sur les siennes, doucement et à plusieurs reprises. Leurs bouches ne firent plus qu’une et leurs langues s’entremêlèrent. La sensation de tournis les reprit. Ils eurent l’impression que leurs corps s’élevaient, pris dans des volutes d’air, tournant l’un avec l’autre.

Aisling plongea les doigts dans les cheveux de Tristan, s’y agrippant de toutes ses forces. Son état d’excitation s’accentuait, faisant s’accélérer sa respiration et augmenter la sensation de chute qui s’était emparée d’elle. Elle s’accrochait à Tristan comme un naufragé à sa bouée de sauvetage au cœur d’une tempête. Mais il n’était pas en reste, il lui enveloppait la taille d’un bras et de son autre main il lui maintenait la tête pour que leur baiser ne prenne pas fin.

Ils eurent l’impression que des heures s’étaient écoulées lorsque la sensation de chute s’arrêta. Ils refusèrent de se lâcher par peur de ce qu’ils allaient découvrir en ouvrant les yeux.

— Un peu de tenue, s’il vous plaît ! Prenez une chambre.

— Alex ?

Aisling repoussa Tristan sans ménagement et eut le plaisir de retrouver le club, le XXIème siècle et son meilleur ami. Quoique ce dernier point restait à prouver en fait. Il allait devoir se justifier sur ses manigances.

— Oui, madame ! Alors ce petit saut dans le temps ?

— Comment sais-tu ?

— Disons que comme tu es apparue devant moi alors que j’étais sagement en train de forniquer, j’en ai conclu que toi et ton bel apollon étiez partis vers d’autres… espaces-temps !

— Apollon était grec, moi je suis une légende celte, s’il te plaît, rectifia Tristan.

— Mille excuses, preux chevalier de la Table ronde.

— Vous vous moquez de moi tous les deux ?

— Tu vois, ma chérie, ce que j’aime chez toi, c’est ta capacité à garder ton flegme britannique en toutes circonstances.

— Je n’en serais pas si sûr à ta place. Tu l’aurais vue dans la grotte du dragon.

— Dire que j’ai raté ça !

— Bon… Vous vous foutez de ma gueule et ça vous amuse en plus ? Alex, je crois que nous avons des choses à nous dire, tu ne crois pas ?

— Que veux-tu que je te dise ? demanda-t-il en s’asseyant de l’autre côté d’Aisling. Oui, j’ai contacté ton Tristan pour qu’il vienne ce soir et alors ? Il était temps que quelqu’un donne un petit coup de pouce au destin, non ?

— En essayant de me jeter dans les bras d’un homme et en signant mon arrêt de mort ? Tu as une drôle de conception de l’amitié.

— Pourquoi t’obstines-tu à croire que nous allons mourir ?

— Parce que c’est ainsi ! Et il en irait de même si nous étions les Roméo et Juliette du XXIème siècle ! Vous êtes vraiment buté. Réfléchissez donc avec votre cerveau pour une fois dans votre vie.

— Très bien, qu’est ce que tu proposes dans ce cas ? Et je te préviens, si tu recommences avec ton ne-nous-voyons-plus, je t’arrache cette robe sur le champ et je te prends sur cette table dans la seconde.

Non, cette injonction ne l’avait pas du tout excitée. Aisling essaya de garder le cours de ses pensées. Elle devait bien avouer que même si la situation avait imposé qu’ils s’embrassent, elle avait aimé ça. Elle aurait même aimé recommencer, si elle ne devait pas le tenir à bonne distance.

— Leur amour leur a valu la vie.

— Non, c’est la jalousie d’une autre femme qui leur a valu la vie. En tout cas, celle de Tristan, désolé mon pote, expliqua Alex.

— Il n’y a pas de mal.

— Très bien, alors trouvons un moyen pour ne pas tomber amoureux l’un de l’autre et ainsi il n’y aura pas de femme jalouse dans l’avenir !

— Trouvons un moyen de ne pas tomber amoureux ? Te rends-tu compte de ce que tu dis ? Les sentiments ne se commandent pas !

Il bouillonnait littéralement, c’était comme si elle lui demandait de ne plus respirer. Absolument, complètement, improbable !

— Et Tristan et Iseult sont des légendes. Tu vois, nous sommes tous les deux obligés de revenir sur nos certitudes.

— Tu viens de me tutoyer ?

— Ne changez pas de sujet !

— Toi non plus !

Seul Alex rit à cette blague. Aisling se demanda s’il prenait réellement cette affaire au sérieux.

— Je n’ai pas le temps pour vos idioties ! C’est décidé, je trouverai un moyen pour que nous ne tombions pas amoureux l’un de l’autre et ainsi, nous pourrons préserver nos vies.

— J’ai peur qu’il ne soit trop tard pour cela.

Mais Aisling ne l’écoutait plus. Elle poussa Alex, sans un regard pour aucun d’eux, et s’en alla du club.

Lui

— Alors là, mon vieux, tu es mal barré !

— Clairement, mais quelque chose me dit que tu l’es aussi…, vieux.

Alex affichait un petit sourire qui déconcertait Tristan. Lui n’avait pas du tout envie de sourire. Il n’était pas en état de se réjouir de quoi que ce soit. Il n’avait pas l’intention d’abandonner, mais il lui fallait un petit instant de répit pour s’appesantir trente secondes sur son sort. Ensuite, il se mettrait mentalement un coup de pied au derrière et il reprendrait du poil de la bête.

— Qu’est-ce qui te met en joie ? L’idée d’avoir perdu ta meilleure amie ?

— Il neigera à Tahiti avant qu’Aisling puisse me tourner le dos. Je ne m’inquiète pas pour ça. Non, ce qui me réjouit, c’est qu’elle vienne de me servir sur un plateau la solution à notre problème.

— Notre problème ?

— Tout à fait, je suis quelque part sa seule famille. Et en tant que tel, j’ai le devoir de m’occuper d’elle.

— Et donc, ta solution est de… ?

— De lui proposer un tour en bateau.

— Lui donner le mal de mer ? C’est ta réponse à son entêtement ?

— Tu verras bien.

— Et pour moi, ce sera ?

— La mort, bien évidemment !

— Bien entendu. Quelle question ! Sans déconner, mec, je crois que tu as deux ou trois trucs à me dire, non ?

— Eh bien, disons que tu n’es pas le seul à pouvoir jouer avec le temps.

— Fais bien attention à ce que tu as prévu de faire. Tu risquerais de signer ton arrêt de mort.

— Je tente ma chance ! Elle en vaut la peine. Et sa colère n’en est pas réellement une. Il faut juste que tu te tiennes prêt.

— Prêt pour quoi au juste ?

— À recevoir ses émotions en pleine gueule !

Sur ces mots, Alex finit son verre, lui fit un signe et s’en alla à son tour.

Tristan resta dans le club jusqu’à tard dans la nuit. Non pas pour noyer son amertume dans l’alcool, mais plutôt pour prendre le temps de réfléchir à la situation. Il appréhendait la réaction d’Aisling tout comme celle d’Alex. À eux deux, ils avaient le pouvoir de le rendre fou, il en était sûr. Dans toute cette histoire, il ne savait vraiment plus comment réagir. Essayer de faire entendre raison à Aisling ? L’empêcher de mener à bien son projet ? Ou bien tout simplement s’en remettre à Alex et lui laisser son destin entre les mains ?

Le destin. C’était la grande question. Était-il déjà tout tracé ? Tristan pouvait-il l’influencer ? Alex avait-il réellement le pouvoir de le manipuler pour arriver à ses fins ?

Sommes-nous maîtres de nos destins ?

Ces questions existentielles lui donnaient mal à la tête. Tristan laissa un pourboire et faussa compagnie à une femme qui venait juste de s’asseoir à côté de lui, avant même qu’elle n’ait prononcé un seul mot…

Au lieu de rentrer chez lui, il roula jusqu’à ce que son réservoir soit vide. Au départ, il n’avait pas de but. Mais en faisant le plein de sa moto, il décida de rentrer en Bretagne pour quelques jours.

 

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