Par delà la vue

Demi Mcgowan · Chapitre 7 sur 14

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Par delà la vue

Chapitre VI

 

Elle

Lorsqu’Alex arriva un peu avant 21 h, elle était en porte-jarretelles, bas coutures, soutien-gorge et escarpins. Elle mettait la touche finale à son maquillage, alors qu’il se servait un verre au bar, la regardant d’un air appréciateur.

— Tu vas vraiment finir par me faire virer ma cuti ! lui dit-il.

— Si tu n’entrais pas chez moi sans sonner, cela n’arriverait pas ! Et puis, cela t’épargnerait peut-être de me trouver en mauvaise posture avec un homme.

— Je ne gâcherai certainement pas mon plaisir, tu penses bien. Dépêche, ma belle, enfile cette robe que l’on puisse, enfin, aller s’amuser !

Elle s’exécuta tout en le détaillant à son tour. Elle avait bien fait de sortir le grand jeu. Il était habillé d’un costume noir avec une chemise blanche et un nœud papillon défait. Simple mais efficace, ils allaient tous tomber sous son charme.

— Et où m’emmènes-tu ?

— Dans un club privé du premier arrondissement. On va d’abord y prendre un bon repas et ensuite… il but une gorgée et afficha un demi-sourire. Ensuite, on va s’amuser un peu.

— Tu me fais peur.

— T’ai-je un jour donné une seule petite raison de ne pas avoir confiance en moi ? demanda-t-il, faussement offusqué.

— Ne t’engage pas sur cette voie-là, répondit-elle amusée.

— Quelle piètre estime tu as de moi !

— Quelle est l’expression déjà ? Ah oui ! On ne récolte que ce que l’on sème !

— Hmm, eh bien rappelle t’en bien chérie, je pourrais te la ressortir un de ces quatre. Allez, en route ! finit-il par dire après lui avoir tapé sur les fesses.

— Hey !

Alex n’avait pas fait les choses à moitié, comme d’habitude. Il avait commandé un taxi et en avait prévu un autre pour le retour. Ainsi, disait-il, ils pourraient pleinement profiter de leur soirée, quelle qu’en soit l’issue.

Il avait réservé une table dans un club privé. Mais ce qu’il avait omis de dire à Aisling, c’est que c’était également un club libertin. Et cela l’amusait par anticipation.

Le Taxi les déposa dans une rue, tout ce qu’il y avait de plus traditionnel à Paris. Aisling s’attendait à trouver une devanture de club comme elle en avait souvent vue, mais elle ne vit rien. Juste une crèmerie, la double porte d’un immeuble haussmannien, et une boulangerie. Elle tourna la tête des deux côtés mais, à part des passants, certes bien habillés, elle ne remarqua rien.

— Bon… Nous sommes bien d’accord, ma chérie, toi et moi formons un couple. Tout du moins pour le début de la soirée.

— Quoi ! Mais tu…

— Oh allez, ma belle, ce sera juste l’histoire d’une heure ou deux ! Le temps que chacun d’entre nous trouve un nouveau partenaire pour la nuit. Et puis, dis-toi que la plupart des hommes, ou des femmes qui t’aborderont ce soir seront aussi en couple. Donc… ajouta-t-il en lui souriant et en lui passant l’index sur le nez ; il n’y aura pas la question du : est-ce que je le rappelle ou pas ? Juste de l’amusement, pas d’engagement !

Aisling soupira et considéra ce qu’il venait de lui dire. Après tout, il n’avait pas vraiment tort.

— Juste de l’amusement, pas d’engagement, tu dis ?

Alex opina.

— D’accord, mais c’est moi qui porte la culotte !

— Rêve, ma chérie… rêve !

Il plaça sa main au creux de ses reins et la guida vers l’entrée de l’immeuble qu’elle pensait être un lieu de résidence et non un club. Il frappa trois fois et un homme, qu’Aisling aurait plus jugé de gorille que d’humanoïde, leur ouvrit. Alex indiqua leurs noms et on les fit entrer.

— Pour ce soir, tu es Eva et moi, Simon. Ça te va ?

— Eh bien, même si cela ne correspond pas réellement à ma taille, je m’en contenterai !

— Je ne pouvais décemment pas t’appeler Monica !

— Cela aurait été plus logique !

— Mais oui, on sait que tu as une belle poitrine… répondit-il en se retenant de rire.

— Tu es… Hou !

Elle lui donna un coup dans l’épaule en grognant. Ce qu’il pouvait être exaspérant par moments ! Et en même temps, il avait réussi à lui changer les idées. Elle allait passer une bonne soirée. Elle devait se détendre et profiter. Tout simplement !

Ils remontèrent un espace pavé à ciel ouvert, les talons d’Aisling claquant sur le sol. Les fenêtres des trois façades qui les surplombaient étaient toutes teintées de noir, si bien que l’on ne pouvait pas voir ce qu’il se passait à l’intérieur.

Ils empruntèrent un magnifique hall, décoré de façon sobre, mais élégante. Murs blancs, moulures blanches, escalier de marbre blanc, seuls les objets de décoration apportaient une note foncée. Ils montèrent au premier étage où on les fit entrer dans une immense salle à manger. Chacune des tables était séparée des autres tant et si bien qu’Aisling eut l’impression d’être dans une pièce privée et qu’il n’y avait personne d’autre qu’eux. Alex - enfin, Simon - lui tira sa chaise pour qu’elle puisse s’asseoir et alla s’installer en face d’elle. Un sourire satisfait flottait sur ses lèvres, ce qui éveilla les soupçons d’Aisling - enfin, d’Eva.

— Quoi ? Qu’est-ce qui se passe dans ton cerveau en ce moment même ? lui demanda-t-elle.

— Mais rien voyons ! Que vas-tu t’imaginer ? déclara-t-il précipitamment.

— Tu te défends bien vite, à mon goût.

— Innocent tant que l’on n’a pas prouvé le contraire !

— Moi je trouve les pièces à conviction à l’intérieur même des boîtes crâniennes… Tu es sûr de vouloir que je cherche des preuves ?

— Très peu pour moi, merci ! répondit-il en levant les mains. N’ai-je pas le droit d’être heureux que l’on soit ici, toi et moi ?

— Si. Mais fais bien attention quand même. À la moindre entourloupe, tu me le paieras !

— Entendu !

Ils dînèrent tranquillement, discutant et riant comme à leur habitude. L’aura du serveur était bleue et jaune, il était calme et heureux de son travail. Aisling ne voyait pas les autres clients et elle ne faisait plus attention à l’aura d’Alex depuis bien longtemps. La force de l’habitude sûrement. Avec lui, elle ne cherchait pas à savoir ce qu’il ressentait, ils ne se cachaient rien de toute façon.

Ils empruntèrent de nouveau l’escalier pour descendre au premier sous-sol. Avant d’entrer dans cette autre partie du club, un employé leur tendit deux masques noirs. Un loup simple et uni pour Alex et un loup en dentelle pour Aisling. La porte s’ouvrit et Aisling eut l’impression que l’on venait de lui mettre un filtre rouge sur les yeux, un peu comme dans une chambre noire de photographe. Le club avait été construit dans le dédale d’une ancienne cave voûtée. La première pièce, toute en longueur, disposait de canapés en velours rouge longeant les murs et de petites tables rondes. Tout au bout, le bar trônait. Il faisait le tour d’un lourd pilier servant de base à plusieurs voûtes qui décomposait le club en différents lieux. La lumière était tamisée et rouge, la musique était forte, mais pas suffisamment pour les empêcher de s’entendre, juste ce qu’il fallait pour que l’on ne surprenne pas leur conversation. Des femmes en tenue légère et des hommes tout aussi peu vêtus dansaient sur des podiums. Aisling ne fut pas sûre que tous étaient des employés du club, à part peut-être pour ceux qui pratiquaient la pole dance.

Ils avancèrent jusqu’au bar sous le regard insistant des autres clients. Alex commanda deux cocktails et ils s’installèrent à une table bien en vue.

— Nous avions conclu un marché ! dit-il devant la mine renfrognée d’Aisling. Nous n’allons pas nous cacher toute la soirée, uniquement parce que la lumière rouge t’empêche de voir clairement les intentions de chacun !

Elle n’avait pas eu besoin de le lui dire, il savait que ces circonstances lui ôtaient presque ses dons.

— Prends ça comme une soirée de repos ! ajouta-t-il.

— Je n’y peux rien, c’est plus fort que moi.

— Tu es très étonnante, parfois. Tu n’arrêtes pas de me dire que tes dons sont un fardeau, mais dès que tu ne les as plus, tu flippes.

— Je crois que… je crois que je commence à m’y faire. Ça me rassure d’une certaine manière.

— Voilà donc pourquoi tu te méfies de ce fameux Tristan.

— Il n’est pas fameux ! s’emporta Aisling. Et ça n’a rien à voir avec le fait que je ne voyais pas son âme. Que dirais-tu si un homme débarquait dans ta vie, te disait qu’il est ton âme sœur et que, cerise sur le gâteau, lui et toi êtes la réincarnation d’amants maudits ?

— Je dirais banco ! Profitons un max avant de passer l’arme à gauche et de nous faire découper par ma meilleure amie.

— Tu es vraiment irrécupérable, tu sais ça ?

— C’est bien pour ça que je suis ton Jiminy !

— Mon Jiminy ?

— Jiminy Cricket ! Où étais-tu entre trois et sept ans ? Tu ne connais pas la conscience de Pinocchio ?

— Tu parles d’une conscience ! Tu es plutôt le diablotin que j’ai sur l’épaule gauche.

Il lui fit un clin d’œil d’assentiment. Pendant qu’ils discutaient, un homme s’était avancé jusqu’à eux et fixait Alex.

— Je crois que je vais t’abandonner pour ce bel Apollon, ma chérie.

— Bonne soirée ! s’exclama-t-elle en levant son verre, contente d’en avoir fini avec cette discussion.

— Et toi, bouge tes fesses de ce siège, sinon, je viendrai te chercher pour que tu joues avec nous !

— Tu rêves encore éveillé, mon chou !

Il lui envoya un baiser et partit faire connaissance avec son activité de la nuit. Aisling prit son verre et décida de faire le tour du club. Elle découvrit bien plus de recoins qu’elle n’aurait imaginés. Les gens étaient en couple ou bien seuls, mais pas forcément comme ils étaient arrivés dans le club. Parfois, ils regardaient, parfois ils étaient regardés. Il commençait à faire très chaud pour une cave. Elle aperçut plusieurs portes, plusieurs rideaux, pas tous occultants. Les danses se faisaient de plus en plus langoureuses, les conversations beaucoup plus tactiles. Ce n’était pas réellement orgiaque, mais certaines scènes auraient suffi à faire rougir un public non averti.

Toute absorbée à ses contemplations - elle se refusait à les appeler du voyeurisme, elle sursauta en sentant une main chaude se poser au bas de son dos. Elle se retourna brusquement, mais ne vit personne dernière elle. Difficile de savoir si on l’avait touchée intentionnellement ou non. L’impression d’être observée ne la quittait pas, mais là encore, elle doutait. Après tout, tout le monde regardait tout le monde dans les clubs libertins comme celui-ci, comme dans les autres clubs, non ?

Alors qu’elle terminait de faire le tour du bar, elle ressentit une caresse entre ses deux épaules.

— Magnifique… lui susurra une voix d’homme à l’oreille. Êtes-vous seule ?

— Non, répondit-elle.

— Est-il jaloux ?

— Non.

— Bien.

Il lui retira son verre vide et, plaçant une main au creux de ses reins, la mena jusqu’à la piste de danse. Dès qu’elle essayait de se retourner, il l’en empêchait. Dès qu’elle s’éloignait un peu trop de lui, il l’en empêchait. Aisling ondula son corps, effleurant son cavalier avec ses fesses. Elle n’appréciait pas qu’il soit si loin d’elle. Elle voulait le toucher, que leurs corps soient en contact. Comme s’il l’avait senti, il la plaqua contre lui d’une main et avec l’autre, il entreprit de lui faire tourner la tête. Il la caressait du bout des doigts, le long de son bras, puis le long de sa jugulaire jusqu’à effleurer son téton. Il maintenait les mains d’Aisling sur son ventre en tenant ses poignets. Il plaça son visage dans son cou et un frisson la parcourut lorsqu’elle sentit son souffle remonter jusqu’à son oreille.

Aisling ne savait pas si le fait de ne pas le voir l’excitait ou bien l’agaçait. Pourquoi ces hommes aimaient-ils se cacher d’elle ? Que ce soit dans ses songes ou dans la réalité, elle avait l’impression qu’ils s’ingéniaient à lui dissimuler leur visage… leur âme.

Lorsque la chanson, dont Aisling n’avait entendu qu’une ou deux notes, trop absorbée par l’effet que lui prodiguait le corps de l’inconnu, se termina, celui-ci l’emmena vers une table en retrait, au cœur d’une alcôve.

— Asseyez-vous là, je vais nous chercher à boire.

Elle s’exécuta et décida ensuite de découvrir enfin, qui l’avait ainsi invitée. Elle était là pour profiter de sa soirée et elle comptait qu’il en soit ainsi. Elle prit le temps de scruter cet homme, dont la voix, sourde dans le bruit du club, avait fait remonter des frissons le long de son dos et naître des désirs au plus profond de son être.

De dos, grand, brun et aux épaules carrées, il avait la tête haute de ceux qui sont sûrs d’eux. Aisling l’imagina tel un félin, le regard sûr et doré, les muscles de ses épaules roulant à chaque pas.

En fermant les yeux, des flashs lui parvinrent. Des images d’elle, les yeux bandés, les ongles enfoncés dans le dos de cet homme. C’était la première fois qu’elle était spectatrice dans sa vision. Se voir faire l’amour la déstabilisa et elle rouvrit les yeux brusquement pour revenir dans le club, avec lui… Tristan.

Eux

Elle hésita un quart de seconde entre exploser de colère et essayer de comprendre. Mais elle se dit que dans un tel lieu, un esclandre ne ferait que l’afficher et gâcherait la soirée d’Alex, qui avait d’ailleurs bel et bien disparu. Jamais là quand il le faudrait ! Elle devait juste trouver un moyen de se débarrasser de cet élève encombrant…, déstabilisant.

— Que faites-vous ici ? Vous me suivez ?

— Je peux te retourner la question, répondit-il. Après tout, je suis un habitué des lieux et toi non.

Il leur servit une coupe de champagne et s’installa pour lui faire face, le bras sur le dossier du sofa. Il porta le verre à ses lèvres tout en continuant de la fixer. Il attendait visiblement que ce soit elle qui s’explique.

— Habitué ? Vraiment ? Dans ce cas, je vais vous laisser vaquer à vos habitudes. Je suis certaine que vous manquez à la gent féminine.

— Serait-ce une marque de reproche que je sens percer dans ta voix ?

— Certainement pas ! Pour quelle raison aurais-je des reproches à vous faire ? Vous êtes libre de faire ce qu’il vous plaît.

— Vraiment ? demanda-t-il.

Il essayait de tourner la situation à son avantage comme à chaque fois. Mais Aisling était bien décidée à ne pas se laisser faire.

— Eh bien… maintenant que vous abordez le sujet, je me dis qu’un homme qui passerait nombre d’années à, soi-disant, chercher son âme sœur ne serait pas du genre à traîner dans de tels endroits.

Si cela avait été possible, les yeux de Tristan l’auraient foudroyée sur place. Il n’était pas content qu’elle puisse remettre en doute sa parole. Il serrait son verre si fort qu’il aurait pu le casser. Aisling afficha un petit sourire en coin, croisa les bras et attendit sa réponse.

Elle était têtue ? Lui aussi. Il se rapprocha d’elle, faisant fi de son raidissement. Il n’avait pas trente-six solutions pour lui faire entendre raison. Au risque qu’elle soit encore plus en colère contre lui, Tristan était prêt à tout pour qu’Aisling soit enfin à lui.

Sans lui laisser le temps de réfléchir, il attrapa son bras pour l’attirer à lui, colla son visage au sien et la regarda droit dans les yeux.

— En route, dit-il posant ses lèvres sur les siennes juste avant que la pièce ne se mette à tourner.

 

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