Par delà la vue
Chapitre III
Elle
Pour la première fois depuis quatorze jours, Aisling se réveilla reposée. Après l’épisode du bain, elle avait pensé ne pas pouvoir retrouver le sommeil. Par peur ou bien par anticipation, elle ne savait pas. Ses nuits étaient devenues mouvementées et cela n’avait rien à voir avec le fait qu’elle vivait en décalé du monde. Enfin, des Français tout du moins. Après tout, elle travaillait en même temps que les Calédoniens !
Debout un peu avant son heure habituelle, elle resta dans l’expectative face à son dressing. Comment devait-on s’habiller lorsque l’on était tuteur de stage ? Si elle prenait exemple sur les personnes qui l’avaient encadrée, elle n’aurait certainement pas la bonne tenue sur ses étagères. Elles avaient toutes été d’éminentes sources d’apprentissage, mais le Tweed et les talons carrés accompagnés de leur inséparable serre-tête n’étaient pas faits pour elle ; une femme moderne et bien dans son corps. Elle ne devait pas non plus se montrer aguicheuse, ce n’était pas le but. Trouver un juste milieu s’imposait. Elle se décida pour une robe bleu marine, style Jacky Kennedy, agrémentée d’une ceinture et d’un gilet crème, de bas à couture et de chaussures qui copiaient parfaitement la mode des années 50. Bien évidemment, elle trouva la pochette pour parfaire le tout ; cependant, Aisling ne pouvait rien y mettre. Elle dénicha donc un autre sac qui ferait l’affaire.
Un chignon banane et un trait d’eye-liner plus tard et elle était fin prête. Jetant un dernier coup d’œil dans le miroir, elle se dit qu’elle en faisait certainement trop, mais après tout, ce n’était pas parce qu’elle devait encadrer un étudiant qu’elle devait laisser de côté sa féminité. Ainsi vêtue, elle se sentait suffisamment forte pour faire valoir ses connaissances et son savoir-faire. On néglige bien trop souvent le pouvoir d’une paire de stilettos !
Elle n’aimait pas particulièrement travailler en équipe, mais M. Legendre lui donnait l’occasion de prouver sa valeur. Certes avec son neveu, mais ce ne serait qu’un défi de plus. Il lui avait fait confiance en lui offrant ce poste, à elle de s’en montrer digne.
En arrivant à l’institut médico-légal dans le 12ème arrondissement, juste de l’autre côté de la Seine, elle eut droit à un contrôle surprise. Cela lui arrivait au moins une fois par mois, et même si les gardiens lui juraient que c’était complètement aléatoire, elle en doutait fortement. Elle dut sortir de sa voiture, ouvrir son coffre et les laisser regarder dans tous les rangements possibles et imaginables, avant qu’il n’essaie d’effectuer une fouille au corps.
— Je pense que cela suffit, dit-elle en retenant sa colère tant bien que mal. Il faudrait voir à ne pas trop abuser quand même. Si j’avais voulu faire exploser l’immeuble, ce serait fait depuis longtemps. Et si c’est d’un vol de corps que vous voulez m’accuser, mieux vaudrait me fouiller à la sortie. À moins bien sûr que vous ne pensiez que je souhaite écouler mes cadavres en douce.
— Nous ne faisons que notre travail, Mlle Seer, dit l’un des gardiens.
— Eh bien, Arthy, dit-elle en jetant un coup d’œil à son badge, évitez de faire du zèle à l’avenir. Il en va de votre grade, et peut-être même de votre poste. Je suppose que votre femme et vos enfants ne seraient pas très contents de vous voir revenir avec une lettre de licenciement et une autre d’assignation à comparaître pour harcèlement sexuel, ajouta-t-elle en repérant l’alliance à son annulaire gauche. Et vous qui riez dans le dos de votre copain, s’adressant au second homme en uniforme qui fermait le coffre, ce n’est pas parce que vous vivez encore chez votre mère à trente ans passés, que vous ne pouvez pas vous faire corriger par ladite mère.
Tous deux fermèrent leur bouche après s’être rendu compte qu’ils la fixaient avec le faciès d’un mérou sur l’étal d’un poissonnier. Aisling remonta dans son véhicule et alla le garer à l’emplacement qui lui était réservé. La soirée commençait très mal. Ils avaient réussi à la mettre de mauvaise humeur. Pauvre Tristan qui aurait à en subir les conséquences. Il fallait qu’elle se calme. Elle monta dans l’ascenseur et appuya sur le bouton du premier étage. Le long bâtiment en brique rouge qui surplombait la Seine longeant le quai de la Rapée n’était pas un lieu très réputé sur Paris. En général, les gens l’évitaient, ou bien ils ne connaissaient pas son utilité première qui n’était pas de faire beau. De son bureau, Aisling pouvait voir les péniches glisser sur l’eau, loin du tumulte qui pouvait parfois avoir lieu dans les couloirs de l’institut, lorsque certaines familles devaient venir identifier un corps.
C’était peut-être la partie de son métier la moins aisée. D’une part, croiser des vivants l’embarrassait, mais c’était d’autant plus vrai dans ces circonstances tragiques. Les morts, eux, ne lui posaient pas de problèmes.
L’élévateur s’arrêta dans un petit soubresaut et une voix douce lui annonça son étage. Les couloirs étaient peu éclairés en cette fin de journée, elle ne chercha pas à appuyer sur l’interrupteur pour faire plus de lumière, celle qu’il y avait lui suffisait amplement.
Elle salua certains de ses collègues de jour qui terminaient leur dernier dossier avant de pouvoir rentrer chez eux, puis se dirigea dans son antre. Elle mit la blouse longue à son nom, dont elle se servait lorsqu’elle n’avait pas à découper un corps, et prit connaissance de ses patients de la nuit. Elle avait beaucoup de respect pour ses protégés, comme elle les appelait, et elle prenait grand soin de respecter leur corps. Elle aimait aider les enquêteurs à comprendre ce qui leur était arrivé.
Un mot, écrit sur un post-it, était placé sur l’écran de son ordinateur afin qu’elle ne puisse pas passer à côté. Apparemment, elle avait reçu dans la journée des mails urgents du juge d’instruction et devait les prendre en compte. Elle s’installa à son bureau et ouvrit sa messagerie. Elle était convoquée la semaine suivante en tant que témoin devant le tribunal afin d’exposer ses conclusions dans une affaire de viol aggravé. Rien de très gai, mais son métier servait aussi à ça, confondre les méchants pour rendre justice aux victimes, même si elles étaient en vie. Cela ne lui arrivait pas trop souvent, fort heureusement, mais quand elle devait ausculter une femme, elle faisait preuve de beaucoup d’empathie et d’écoute. Sa grand-mère lui avait souvent dit qu’elle était une personne très humaine, parfois trop gentille, mais sur qui l’on pouvait compter.
Aisling annota son agenda avec les autres rendez-vous et se concentra sur le vieux monsieur dont elle allait laisser la charge à son élève. À 88 ans, il avait, semble-t-il, plutôt bien vécu et bien réussi, en tous les cas au premier abord. Il avait apparemment fait fortune grâce à la bourse et à certains placements qui s’étaient avérés fructueux, et avait vécu de ses rentes. Dix ans plus tôt, il s’était marié à une femme de vingt ans sa cadette et paraissait couler des jours heureux. Il avait été retrouvé mort dans son lit l’après-midi même.
Le Parquet souhaitait une enquête minutieuse, l’un des enfants ayant porté plainte contre la belle-mère pour meurtre. Les histoires d’héritage étaient toujours des histoires compliquées aux yeux d’Aisling. Et ce n’était pas forcément celui que l’on croyait au départ qui avait tué la victime. Parfois, elle avait vraiment l’impression d’être au cœur d’une partie de Cluedo. Certes, Mme Pervenche a l’air d’avoir fait le coup, mais il faut toujours se méfier de Mlle Rose ou encore du Colonel Moutarde… Ce ne sont pas ceux à qui l’on donnerait le Bon Dieu sans confession qui sont blancs comme neige.
Ce serait une affaire parfaite pour tester son élève. Il allait devoir mettre de côté son a priori et se contenter des faits. C’était une autre particularité du travail de médecin légiste. Il fallait mettre son opinion au vestiaire pour laisser parler les preuves.
20 h arriva et son élève n’était toujours pas là lorsque son téléphone sonna. Aisling regarda qui était son interlocuteur avant de décrocher. C’était les gardiens du parking.
— Seer, j’écoute.
— Mademoiselle, excusez-nous de vous déranger, mais un homme prétend que vous l’attendez. Nous n’avons aucune information au sujet d’un éventuel rendez-vous, et il n’a pas de badge.
— Son nom ?
Elle entendit le gardien lui demander son identité par-dessus un bruit de moteur.
— Tristan Le Guennec, mademoiselle.
— Très bien, faites-le monter et inscrivez-le sur la liste des visiteurs pour le moment. C’est un stagiaire, j’enverrai la demande de badge dans la nuit.
— Bien, mademoiselle.
Voilà… Elle avait le trac. Avant d’oublier de remplir le formulaire, elle le fit tout de suite afin qu’il ait son laissez-passer dès le lendemain.
Lui
Le bruit de sa moto, résonnant dans le parking souterrain, apaisa son stress et lui donna l’assurance nécessaire pour cette première entrevue avec Aisling. Il s’arrêta sur les emplacements pour deux roues, mit son bolide sur le neutre et relâcha l’embrayage. Le ronronnement du moteur avait le même pouvoir sur lui qu’une nouvelle paire de chaussures sur une femme. Autant qu’il pouvait en juger. Il coupa le contact et sortit la béquille. Il enleva ses gants et son casque puis se recoiffa. C’était peut-être le seul point qui pouvait rappeler l’adolescent qu’il avait été. Hormis le look, il n’avait plus rien d’un bad boy. Enfin presque… Quoiqu’en y réfléchissant bien. Bon, c’est vrai, il était toujours aussi têtu, et puis le fait d’avoir le contrôle sur ses dons lui donnait d’infinies possibilités. Mais il n’avait qu’Aisling en tête. Il avait travaillé dur pour faire en sorte qu’elle le rejoigne à Paris. Investissant son temps et sa famille. Il espérait que tout ne serait pas vain.
À son tour, Tristan emprunta l’ascenseur, son casque à la main et son blouson en cuir à moitié ouvert sur son T-shirt blanc. En fin de compte, il n’avait pas assez écouté le bruit de son moteur.
Eux
Ses mains étaient devenues un peu moites et légèrement tremblotantes. Mais que lui prenait-il ? Aisling inspira un bon coup et se morigéna intérieurement. Elle avait déjà fait ses preuves, elle ne devait que l’encadrer et le guider ; rien de bien méchant. Peut-être était-ce le fait de devoir passer du temps avec une personne vivante, enfermée avec elle pendant plusieurs mois, qui la mettait dans cet état.
Elle allait certainement devoir trouver un moyen pour contrôler ses pouvoirs de showy. Une soirée à être entourée des âmes des autres, elle pouvait encore faire avec, mais une si longue période avec lui allait la rendre folle.
Elle était en train de réfléchir à la question en se pinçant la lèvre inférieure lorsqu’un raclement de gorge la sortit de ses pensées.
— Vous allez finir par vous faire mal, lui dit une voix suave.
En relevant la tête, Aisling découvrit le garde et son nouveau stagiaire sur le pas de sa porte. Tous deux attendaient visiblement qu’elle leur accorde son attention. L’aura grise et légèrement jaune de l’agent montrait son incertitude. Il ne devait pas savoir quoi faire. Laisser Tristan avec elle ou bien le raccompagner vers la sortie, pour son bien… à lui.
— Laissez-nous maintenant, dit-elle d’un ton sec.
— Bonne nuit, Mlle Seer, M. Le Guennec, dit-il en les saluant tour à tour.
Tristan suivit des yeux le garde qui s’en allait, puis reporta son regard sur Aisling. Elle avait replongé le nez dans ses dossiers. Visiblement, elle ne l’avait pas vraiment vu.
Son bureau était sobre, tel qu’il se l’était imaginé. Une moquette sombre, une table de travail en acajou sur laquelle trônaient un ordinateur, une pile de documents et quelques livres posés sur une étagère derrière elle, c’était tout ce qu’on y trouvait. Et c’était suffisant. Pas de photo de famille, pas de tableau aux murs.
Elle avait coiffé ses cheveux en un chignon serré qui lui donnait un air sévère. Il avait envie d’enlever la moindre épingle les retenant et de plonger ses doigts dans sa chevelure. Sa blouse blanche cachait une robe noire, dont il n’aurait pas mis longtemps à descendre la fermeture éclair, en d’autres circonstances.
Elle fronçait légèrement les sourcils et se mordait la lèvre inférieure, signe de sa concentration. Elle ne faisait pas attention à lui pour le moment, ce qui lui laissait tout le loisir de la regarder enfin en vrai. Un répit court, mais dont il savourait chaque seconde. Quand elle aurait enfin pris conscience de qui elle avait en face d’elle, elle le mettrait à la porte.
Il s’appuya nonchalamment au chambranle de celle-ci, les bras croisés sur son torse. Le cuir de son blouson crissa, son casque était posé par terre.
— Est-ce ainsi que l’on vous apprend à vous tenir à l’université ? demanda-t-elle sans lever le menton.
— Content de voir que vous avez remarqué ma présence, répondit-il.
— Un manque de maintien flagrant et de l’impertinence, notre collaboration démarre sous les meilleurs auspices, M. Le Guennec ! dit-elle d’un ton cassant avant de porter enfin son regard sur lui.
L’expression passa en une fraction de seconde sur son visage, mais il était sûr de l’avoir vu ciller et que ses iris se soient rétractés sous la surprise.
— Appelez-moi Tristan, fit-il comme si de rien n’était, en avançant vers elle, la main tendue.
— Je préfère m’en tenir aux formules d’usage, si cela ne vous dérange pas. Il est également évident que le tutoiement n’aura pas cours entre nous. C’est ce que j’aime dans votre langue, le vouvoiement. Vous avez su garder cette marque de respect, j’entends que vous l’entreteniez. Me suis-je bien fait comprendre, M. Le Guennec ? demanda-t-elle sans effectuer la poignée de main qu’il attendait.
— On ne peut plus, Mlle Seer.
Un sourire flottait sur son visage. Il était amusé. C’est tout ce qui transparaissait de lui, ses mimiques. Aucune aura, aucune âme ne l’entourait ! Il n’y avait que du vide autour de lui. Cela ne pouvait signifier que deux choses : soit il était mort, et dans ce cas, comment se faisait-il qu’il soit debout et qu’il parle, soit elle rêvait, ce qui était écarté puisqu’elle venait de se pincer discrètement. À moins que son pouvoir n’ait décidé de faire des siennes. Cela n’arrivait jamais ! Même si elle aurait bien voulu que de temps en temps ses dons se mettent hors-service. Cela n’arrivait jamais !
Bon, elle n’allait pas se taper sur la tête, comme on le faisait sur les anciennes télévisions lorsqu’elles ne captaient pas bien. Pour le moment, elle était bien plus intriguée par un fait inattendu.
L’homme devant elle lui rappelait étrangement celui qu’elle voyait en rêve. Mais ses yeux étaient, autant qu’elle pouvait en juger d’où elle se trouvait, bien plus foncés. Marron. Or ceux de son fantasme – autant appeler un chat, un chat — étaient verts.
Elle secoua la tête pour en enlever cette stupide idée.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il.
— Rien du tout. Allons vous trouver une tenue. Vous avez du travail qui vous attend, répondit-elle en se levant.
— Bien, madame.
Il la laissa le devancer pour aller aux vestiaires.
— Je n’ai pas besoin de vous faire faire le tour du propriétaire, vous devez connaître les locaux comme votre poche, dit-elle sans même le regarder.
— Pas du tout, mais je demanderai à mon oncle de me faire visiter, ne vous inquiétez pas.
Elle s’arrêta tout net et fit volte-face.
— Vous n’êtes jamais venu ici, s’étonna-t-elle.
— Non, jamais, pourquoi ?
— J’aurai juré vous avoir déjà croisé. Et ce ne peut être qu’ici.
— Vraiment ?
Elle le dévisageait. Impossible pour lui de connaître ses désirs à ce moment précis. Elle était complètement fermée. Son esprit luttait contre ce qui était évident pour tous les deux. Elle refusait de croire ce que ses yeux lui montraient. La frustration lui tenailla le ventre, mais il se retint de lui dire la vérité.
— Peut-être lors d’une soirée dans un club dans ce cas, dit-il pour lui mettre le doute.
— Je ne sais pas, murmura-t-elle.
Alors qu’elle reprenait son chemin, il fit ce qu’il s’était juré de ne pas réitérer tout de suite. Il essaya de projeter dans son esprit une vision d’eux. Elle avait érigé un mur pour la protéger, mais il parvint à le contourner. Il croisait les doigts pour garder le contrôle cette fois-ci encore. Il le fallait.
Aisling sentit une onde de chaleur se répandre le long de sa colonne vertébrale, comme si le regard de Tristan la sondait. Sa vue se brouilla, un instant elle était dans le couloir de l’institut, à essayer de s’agripper à ce qu’elle pouvait pour ne pas tomber. Celui d’après, elle se trouvait dans une chambre aux allures médiévales. En un battement de cils, elle aurait fait un bond de plusieurs siècles en arrière. Non, elle avait dû faire une hypoglycémie et était tombée dans les pommes. Là, elle était tout simplement en train de rêver et elle se réveillerait bientôt avec un mal de crâne carabiné. Oui… sûrement.
Elle tourna sur elle-même pour observer les lieux. Un imposant lit à baldaquin trônait au milieu de la pièce avec ses lourdes tentures bleu foncé et son sommier relevant le matelas à un mètre du sol. Un feu ronflant dans la cheminée était la seule source de lumière hormis celle de la lune qui perçait par la petite fenêtre creusée dans un épais mur de pierres.
Perdue et tellement à sa place, Aisling inspira un bon coup. Elle n’était pas réellement effrayée. Elle avait le profond sentiment d’avoir déjà été à cet endroit, et en même temps elle savait qu’elle n’y était pas vraiment à ce moment-là. C’était une vision. Une vision de son passé. Voilà, c’était ça. Il ne pouvait pas en être autrement.
— Iseult ?
OceanofPDF.com