Par delà la vue

Demi Mcgowan · Chapitre 6 sur 14

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Par delà la vue

Chapitre V

 

Eux

Ses mots étaient si doux aux oreilles d’Aisling. Elle se sentait si bien dans ses bras. Elle aurait voulu que ce moment dure éternellement. Elle savait que la suite des évènements ne serait pas simple. Elle le repoussa légèrement pour le regarder. Tristan avait les yeux bleus et verts. Ils changeaient de couleur. Aisling n’était pas folle, ses dons ne l’avaient pas abandonnée.

— Vos yeux…

— Je pensais que tu t’en apercevrais plus rapidement, dit-il avec un demi-sourire.

— Alors je peux voir votre âme.

Elle était presque soulagée. Elle venait de se rendre compte de l’importance de ses dons dans sa vie. Sans eux, elle était perdue.

— Crois-tu réellement que ce soit la mienne que tu perçoives ?

— Vous voulez dire que ce serait le reflet de la mienne ?

Ça, c’était nouveau et inattendu !

— Il y a de fortes chances, répondit-il en lui caressant la joue. Nos pouvoirs ne fonctionnent pas de la même façon lorsque nous sommes tous les deux.

— Comment cela ?

— Tu ne peux voir mon âme, comme je ne peux connaître tes pensées. À chaque fois que j’essaie de lire dans ton esprit, je ne vois que le reflet de mes propres pensées. Je ne m’en étais pas rendu compte tout de suite, mais à présent tout s’éclaire. Et puis il y a eu ce bond dans le temps. Nous ne devions avoir qu’une simple vision et nous sommes devenus nos propres ancêtres.

— Il y a plus grave…

— Grave ?

— Mon meilleur ami m’a vue lorsque nous étions dans le passé.

— Et ?

— Et… il ne voit que les morts.

— Un médium ? demanda-t-il. Elle hocha la tête. Ce qui signifierait que notre excursion moyenâgeuse t’aurait tuée… Il faudra que l’on fasse plus attention à l’avenir.

— À l’avenir ? Elle sortit de l’étreinte de ses bras et se plaça le plus loin possible de lui. Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Je crois que c’est un message. Nous ne devrions pas partager d’autres moments comme celui-ci et… et nous ne devrions pas nous revoir tout simplement.

De nouveau cette manie de faire les cent pas.

— C’est impossible et tu le sais, dit-il en lui attrapant le bras pour qu’elle cesse de marcher.

Tristan retenait à grand-peine la colère qui montait en lui à l’idée qu’Aisling puisse penser une seule seconde à le tenir éloigné de sa vie.

— C’est faux ! J’ai très bien vécu sans vous jusqu’à présent et je compte bien continuer ainsi. D’autant plus si votre proximité me vaut une mort certaine. Après tout, si tout ceci est vrai…

— C’est la vérité ! s’exclama-t-il.

— Si… tout ceci est vrai, reprit-elle en appuyant sur le si. Cela implique que nous devrons mourir ! Et je suis désolée, mais ce n’est pas inclus dans mes projets de vie à court terme.

— Nous ne sommes pas obligés de suivre le mythe ! Je ne suis pas envoyé par un autre homme qui aurait reçu l’un de tes cheveux par une colombe, pour te ramener à lui ! Nous ne sommes pas sous l’effet d’un philtre d’amour et pourtant…

— Non ! Arrêtez-vous là. Je ne… Elle soupira. Je veux que vous partiez. Jusqu’à lundi, précisa-t-elle alors que Tristan allait protester. S’il vous plaît, laissez-moi du temps.

— Et ensuite ?

— Ensuite, nous aviserons. Je vous demande de ne pas essayer d’entrer dans mes songes d’ici là.

Tristan passa la main dans ses cheveux. Il ne la laisserait pas détruire ces dix années qu’il avait passées à la chercher. Elle lui demandait quatre jours. Il n’était pas prêt à lui en donner autant.

Elle

Tristan était reparti avant la fin de sa nuit. Aisling avait effectué les deux autopsies seule. Cela lui avait permis de faire le vide dans sa tête. De toute façon, elle n’avait pas réellement le choix. Il fallait qu’elle fasse son travail. Alors, autant en prendre son parti. En sortant de la maison de la mort le vendredi matin, l’aube commençait à pointer le bout de son nez.

Elle rejoignit Alex dans un petit café à deux rues de son travail. Paris s’éveillait tranquillement. Les travailleurs les plus matinaux émergeaient doucement. On nettoyait les rues, on livrait les journaux.

Aisling s’installa face à son ami, à la petite table ronde.

— Tu as une tête de déterrée !

— Très drôle vraiment. Tu n’as pas trouvé mieux comme jeu de mots ?

— Hmm belle humeur ! Ça ne s’est pas arrangé depuis cette nuit, n’est-ce pas ?

— Comment veux-tu qu’il en soit autrement ?

Ils acceptèrent les cafés accompagnés de leur verre d’eau que leur avait commandés Alex. Aisling fit fondre un comprimé de paracétamol, sa tête allait exploser.

— Tu m’expliques ?

— Tu te souviens que je t’avais dit que mon patron allait me mettre un stagiaire entre les pattes ?

— Oui, vaguement. J’avoue que ce n’est pas le sujet le plus intéressant dans ta vie actuellement.

— Reste concentré, ça va te plaire. Donc, hier soir, un homme s’appelant Tristan Le Guennec s’est présenté à moi.

— Hmm Tristan… Arthur et ses chevaliers de la Table ronde ! Quel joli prénom !

— Tu ne crois pas si bien dire ! Bref, figure-toi que lui et l’homme de mes rêves ne sont en fait qu’une seule et même personne. Et, cerise sur le gâteau, il affirme que nous sommes la réincarnation de, je te le donne en mille, Tristan et Iseult…

— OK… là, ça devient glauque ton histoire. Tu es sûre que c’est lui ?

— Aucun doute là-dessus et il a confirmé.

— Et alors ? Est-il aussi beau qu’en rêve ? demanda-t-il, le sourire dissimulé derrière le rebord de sa tasse.

— Oui. Non ! Enfin, ce n’est pas le sujet. Lorsque tu m’as vue cette nuit, j’étais dans le passé. À cause de lui.

— Si je t’ai vue, c’est que tu étais morte. Mais tu n’avais pas l’air de le savoir, c’était comme si… ton âme s’était dédoublée.

— Ou bien comme si je t’appelais à l’aide.

Elle y avait réfléchi durant le trajet jusqu’au bar. Alex était en fait sa seule attache. Sa seule famille. Comme elle n’arrivait pas à s’en sortir, son âme était allée chercher la seule personne qui pouvait lui venir en aide. Même si au bout du compte, elle s’en était sortie seule. Comment ? Cela restait un grand mystère. Mais au moins, elle avait pu regagner son époque et s’éloigner de Tristan.

Elle n’arrêtait pas de penser à lui bien qu’elle tentait de se le refuser. Tentait… parce que c’était loin d’être gagné !

— Aisling. Chérie ?

Elle sursauta.

— Tu étais partie dans tes pensées, ma belle. J’ai bien l’impression que tu es au bout du rouleau.

— C’est peu dire. Je suis complètement… comment tu dis déjà ? Paumée ? Oui, c’est ça. Paumée. Je n’arrive plus à réfléchir correctement. Cette histoire est complètement dingue. C’est comme si j’étais témoin de ma vie sans pouvoir intervenir, sans pouvoir imposer ma volonté pour modifier ce qu’il s’y passe.

— Je réitère ce que je t’ai dit il y a peu de temps, sortir te ferait le plus grand bien ! Tu dois te changer les idées, voire ne penser à rien.

Sortir ? Elle n’avait pas vraiment la tête à ça. Pour le moment, elle voulait des réponses. Elle voulait comprendre ce qu’il se passait.

— Réponds-moi sincèrement, Alex. Tu crois que ce que raconte Tristan est possible ? Je veux dire… je sais que je suis une showy, que j’ai des dons particuliers et que le paranormal n’est pas un fait qui m’est inconnu. Mais… la réincarnation de deux âmes ? De deux âmes légendaires qui plus est ! J’avoue que j’ai quelques difficultés à y croire.

— Les légendes partent généralement de faits avérés ! Alors pourquoi pas celle de Tristan et Iseult ? La seule chose qu’il faut que l’on cherche en fait c’est : est-ce que vous êtes, vous aussi, maudits ?

Voilà… c’était bel et bien la donnée du problème qui gênait le plus Aisling. Au-delà du fait d’avoir rencontré un homme qui se disait être son âme sœur, c’était surtout le fait qu’il y ait une certaine probabilité à ce qu’elle soit la réincarnation d’Iseult et tout ce que cela impliquait qui la dérangeait.

— Tu veux que je te dise ? Je sens venir l’arnaque à des kilomètres ! À mon avis, je vais y laisser jusqu’à ma dernière culotte !

— Aisling, je suis choqué ! Qui a bien pu mettre un langage aussi peu châtié dans ta bouche ! s’exclama Alex en se retenant à grand-peine de rire.

— Tu penses sincèrement que c’est le moment de te moquer de moi ?

— Oui ! Et tu sais pourquoi ? Parce qu’il faut absolument que tu te détendes.

— Ça ne m’aidera pas à trouver la solution à mon problème.

— Oh que si ! On va avancer notre petite sortie à ce soir ! Tu vas rentrer, poser ta nuit et je passe te prendre dès que la lune a pointé le bout de son nez !

— Ce soir ? Alex !

— Aucun passe-droit, jeune fille.

— Tu es plus têtu qu’une… qu’une…

— Bourrique ? Il te manque encore un peu de vocabulaire pour pouvoir me renvoyer dans mes pénates en français, ma chérie.

Que pouvait-elle dire ? Rien… et bouder comme une petite fille n’aurait fait que l’amuser.

— Allez. Toi et tes jolis escarpins, au lit ! Tu as intérêt à être fraîche et pimpante ce soir !

— Et tu m’emmènes où ?

— Tu verras bien.

— Al…

— À ce soir !

Il l’embrassa sur la joue, alla payer les cafés et partit sans un mot de plus pour Aisling. De tous les amis qu’elle aurait pu se faire en arrivant à Paris, il avait fallu qu’elle tombe sur lui. Médium, homosexuel, terriblement séduisant et drôle. Il avait tout pour devenir le meilleur des amants. Oui, mais voilà… le critère numéro deux était plutôt un frein. Elle avait rencontré Alex dans un pub de Paris, quelques semaines après son arrivée. Elle avait un peu trop bu et il avait été gentil. Bien sûr, au départ, elle ne savait pas qu’il aimait les hommes, alors, elle lui avait fait du rentre-dedans. C’est Alex qui lui avait appris cette expression. Il avait d’ailleurs beaucoup ri quand elle lui avait clairement expliqué qu’une femme ne pouvait pas faire du rentre-dedans à un homme. Que c’était techniquement impossible. Il lui avait alors promis de lui faire son éducation.

Lui

En arrivant à son appartement cette nuit-là, Tristan était dans une rage folle. Parce qu’il avait totalement perdu le contrôle sur ses dons, il allait mettre à mal tout ce qu’il avait mis en place ces dernières années. Il était à la fois en colère contre lui-même, contre ses ascendants et contre Aisling. Elle le trouvait buté ? Mais elle l’était encore plus.

Il avait bien pensé que ce ne serait pas si facile que ça de lui annoncer la nouvelle. De faire que rêves et réalité ne fassent plus qu’un dans la vie d’Aisling. Il ne se doutait pourtant pas qu’elle lutterait autant. Elle s’était fermée comme une huître à toutes ses tentatives pour sonder son esprit.

Mince ! Il était aussi frustré qu’un enfant à qui l’on refuse le jouet tant espéré ! Tu touches avec les yeux !

Comment dormir après tout ça ? Il était impossible qu’il trouve le sommeil. Elle le hanterait dès qu’il fermerait les yeux. C’était déjà le cas alors qu’il était éveillé. Il aurait mieux fait de rouler jusqu’à ce que son réservoir soit vide, plutôt que de s’enfermer entre quatre murs.

Tristan répondit à ses mails et en envoya un supplémentaire pour prévenir son oncle du déroulement de la nuit.

Le soleil était déjà levé lorsqu’il décida que la fatigue l’emporterait aisément vers un sommeil profond. Alors qu’il allait se coucher, son téléphone bipa.

Elle

Aisling rentra chez elle et eut toutes les peines du monde à trouver le sommeil. Sa nuit fut très courte et bien moins reposante que la précédente. Fraîche et pimpante ? Cela allait être difficile de répondre à cette demande. Il lui faudrait sortir le grand jeu ! Et pour commencer, un bon bain et un masque coup d’éclat s’imposaient. Elle ne savait pas si elle était déçue ou non de ne pas avoir rêvé. Tristan l’avait donc écoutée. C’était ce qu’elle voulait. Mais alors pourquoi cette sensation de frustration lui tenaillait-elle le ventre ?

Tout son corps était crispé par le manque. Chacune de ses cellules résonnait de concert, criant leur besoin de cette endorphine créée lorsque Tristan l’avait menée jusqu’à l’orgasme. Elle se faisait l’effet d’une junkie à court de shoots et qui aurait pu faire n’importe quoi, même la chose la plus folle, ne serait-ce que pour un dixième de sa dose habituelle.

La chaleur de l’eau et la musique aidant, elle s’assoupit dans son bain. Cela devenait presque une habitude et à son réveil, elle jugerait que c’était bien trop dangereux ! Elle rêva bien sûr. Mais ce ne fut pas l’évasion la plus agréable qu’elle eut connue.

Elle arriva à l’institut comme à son habitude et prit l’ascenseur pour rejoindre son bureau. Mais lorsque les portes s’ouvrirent, elle ne découvrit pas le couloir habituel, tout du moins pas identique à celui de la réalité. Les murs étaient un mélange de parpaings blancs et de haies aux feuilles noires. La lumière était tamisée. Aisling fit quelques pas en avant et les portes de l’ascenseur se refermèrent derrière elle, pour ensuite être cachées par des ronces qui poussèrent incroyablement vite. L’angoisse lui serra l’estomac et lui coupa la respiration. Elle était prise au piège. Elle se mit à courir le long du couloir sans un regard en arrière. Elle savait pertinemment que le chemin qu’elle avait déjà parcouru s’était refermé à mesure qu’elle avançait. Elle passa des carrefours, prit à droite, puis à gauche. Parfois, elle crut faire demi-tour, mais jamais elle ne revenait à son point de départ et aux ascenseurs. Elle ne cria pas, de toute façon, elle savait bien que cela n’aurait servi à rien. Alors elle avançait. Encore et encore. Sans but. Jusqu’à ce qu’elle arrive à une pièce circulaire lui offrant trois échappatoires. Passé, Présent, Futur. C’est ce qu’il y avait d’écrit au-dessus de chacune des portes. Il fallait qu’elle choisisse. Mais elle n’y arrivait pas. Ses pieds refusaient de faire le moindre mouvement. Elle ne pouvait pas fuir. Et les murs se resserraient autour d’elle. De plus en plus. La lumière se faisait de plus en plus diffuse. Aisling étouffait, l’air peinait à entrer dans ses poumons.

De manière incompréhensible, les trois portes ne firent plus qu’une. Aisling fonça sans réfléchir… et tomba dans un trou noir. Dans sa chute, elle se retourna et vit la porte par laquelle elle était tombée. Une silhouette s’y dessinait dont elle ne voyait que les yeux. Les iris noirs ressortaient étrangement sur le blanc de l’œil. La tristesse… le deuil…

Non ! Elle ne voulait pas que cette personne, quelle qu’elle soit, puisse être malheureuse. Alors elle cria. Elle criait encore en se réveillant. L’air entra dans ses poumons qui s’ouvrirent alors comme s’ils avaient été collabés depuis bien trop longtemps. La douleur fut intense et lui tira un gémissement. La main sur la poitrine, elle regarda tout autour d’elle afin de se rassurer par la vision d’un lieu familier.

Quoi qu’il advienne de toute cette histoire, elle n’en sortirait pas indemne. Rêver d’un labyrinthe était un signe qui pouvait être bon comme mauvais. Dans tous les cas, il signifiait bien qu’elle était perdue en ce moment et que si elle ne prenait pas très vite le bon chemin, elle allait se perdre tout à fait.

 

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