Par delà la vue
Chapitre I
Elle
Aisling se réveilla en sursaut lorsque le réveil sonna 6 h… enfin 18 h. Elle poussa un gémissement de frustration, elle, qui était plongée dans un rêve des plus agréables, n’avait pas du tout envie de revenir à la réalité.
Malheureusement, elle n’avait pas le choix, il fallait bien gagner sa vie en travaillant puisqu’elle ne touchait aucune rémunération pour ses dons de Showy qui, d’ailleurs, étaient plus un fardeau qu’un cadeau !
Une Showy est une voyante. C’est d’ailleurs littéralement ce que signifie le mot lui-même. En tant que dernière de la lignée des Seer, Aisling avait hérité de l’ensemble des pouvoirs de sa famille. Voir l’âme de ses congénères, faire des rêves prémonitoires, voir le futur, tout ce qui était de l’ordre de la voyance faisait partie de ses dons. Bien évidemment, tous ses dons ne la concernaient pas. Les prémonitions naissaient dans ses rêves et s’intéressaient aux personnes avec qui elle avait eu un contact dans la journée. Elle ne pouvait pas voir son propre futur, ce qui aurait été bien trop simple et bien trop intéressant !
Qui disait dernière de sa lignée disait devoir se débrouiller seule pour les découvrir et les dompter et elle avouait bien volontiers qu’elle n’y arrivait pas vraiment. Elle ne commandait pas ses visions, et ne pouvait absolument pas empêcher ses yeux de voir des halos de couleur se former autour des gens qu’elle croisait.
Même si elle connaissait l’histoire de ses aïeuls, la transmission des dons de femme en femme et ainsi de suite, elle n’avait pas réellement été préparée à tout ça. Malheureusement, sa grand-mère n’avait pas eu le temps de lui révéler l’étendue de ses capacités, ni ce qui allait arriver une fois qu’elle serait seule. Parfois, Aisling se disait qu’elle l’avait fait exprès. Une sorte d’épreuve à passer pour devenir une vraie Seer en quelque sorte.
Tout avait commencé quelques jours après l’enterrement de grand-mère Maggy. Elle n’avait jamais voulu qu’on l’appelle par son prénom entier, Margareth, elle disait que se faire appeler Maggy lui permettait de rester jeune un peu plus longtemps. Enfin bref, grand-mère Maggy venait tout juste de se faire inhumer quand Aisling avait commencé à se sentir bizarre.
Les impressions de déjà-vu se firent de plus en plus nombreuses jusqu’à ce qu’elle fasse clairement des rêves prémonitoires sur les personnes de son entourage. Puis sa vue commença à lui jouer des tours. Elle se fit d’abord trouble, et aucun dispositif visuel n’arrivait à améliorer réellement ça. Ensuite, Aisling devint petit à petit intolérante à la lumière du jour. Alors certes, elle voyait mieux, mais elle devait porter des lunettes teintées jusque tard dans la journée, ne supportant pas la lumière du jour. À un moment, elle crut même devenir aveugle. Puis un jour, elle se mit à voir un halo autour des gens. D’abord floue et blanche, voire grise parfois, cette vision devint peu à peu de couleur. Couleur qui se modifiait en fonction de la personne, et des évènements. Il fallut un certain temps à Aisling pour comprendre qu’en réalité, elle voyait leur âme teintée par leur humeur.
De fait, étant devenue dans l’incapacité de vivre sous le soleil et préférant croiser les vivants le moins souvent possible, il lui fallut trouver un emploi entrant dans ses critères. À ce moment-là, elle aurait été prête à croire que les vampires existaient. Après tout, il se pouvait qu’en réalité cette légende vienne de son peuple.
Le premier travail qui lui vint à l’esprit fut celui de médecin légiste. Elle y réussit, non sans efforts, et n’avait plus qu’à trouver un poste de nuit, certificat à l’appui, stipulant qu’elle devait le moins possible sortir en pleine journée, sous peine de perdre complètement la vue. Naturellement, cela n’arriverait pas, mais elle avait réussi à le faire croire afin d’obtenir un poste aménagé.
En quelques mois, les iris d’Aisling étaient passés d’un joli vert émeraude à un vert très pâle, presque blanc. Une particularité qui appuyait la possibilité que ses yeux soient trop fragiles pour supporter la lumière du jour. Cela l’empêchait également de croiser le regard des gens si elle ne portait pas ses lentilles de couleur puisque ça les mettait mal à l’aise ou bien les obnubilait. Quelque part, elle était heureuse de vivre à cette époque, parce que si elle était née ne serait-ce que cinquante ans auparavant, elle aurait eu bien du mal à passer inaperçue. Au moins, au XXIème siècle, l’originalité était de mise. Quelqu’un qui était ordinaire, banal en somme, sortait de l’ordinaire… Être différent permettait de se noyer dans la masse. Aisling se demandait même si elle aurait pu vivre bien longtemps à une autre époque que la sienne. Certaines de ses aïeules étaient mortes sur le bûcher quelques siècles plus tôt.
Mais elle évitait de penser à cela, elle en était loin.
Éteignant son réveil, elle ne prit pas la peine d’allumer la lumière pour se rendre dans la salle de bains. Elle connaissait son appartement sur le bout des doigts. Elle manipula le variateur de la pièce afin qu’il y ait une lumière tamisée suffisante pour se voir dans le miroir et apprécier les marques de fatigues qui se dessinaient sous ses yeux et assombrissaient son visage.
Les jets d’eau chaude sous lesquels elle se glissa dénouèrent ses muscles et terminèrent de la réveiller tout à fait. Les dernières nuits n’avaient pas été aussi reposantes qu’elles auraient dû. Ô les images qui la hantaient n’étaient pas désagréables, loin de là, mais elles l’empêchaient de dormir correctement. Lorsqu’elle faisait ses rêves, elle se réveillait en sueur, en travers de son lit, emmêlée dans ses draps. Nuit après nuit, elle retrouvait le même homme, dans le même lieu avec cette couleur rouge qui dominait, seuls la scène et les vêtements qu’ils portaient changeaient.
Dans le dernier rêve cette nuit-là, l’homme, dont elle ignorait le nom, était allongé nu devant Aisling. Pour la première fois, il était attaché au lit par ce que l’on appelle un drap de l’enfer. Ses poignets et ses chevilles étaient solidement retenus par des Velcros. Ses yeux étaient bandés. Ses jambes écartées lui permettaient de s’installer à genoux entre elles. Aisling avait tout le loisir de le détailler sans qu’il ne puisse faire le moindre mouvement. Elle pouvait laisser glisser ses doigts le long de ses cuisses jusqu’à l’aine ; admirer sa ceinture abdominale et la fine ligne de poils qui courait sous son nombril. Ses bras attachés au-dessus de sa tête faisaient gonfler ses biceps et ses pectoraux. Il ne disait rien, il attendait qu’Aisling agisse selon sa propre volonté. C’était la première fois qu’elle avait le pouvoir et cela la déstabilisait.
Elle était vêtue d’une nuisette noire et courte, et d’escarpins de la même couleur. Elle se plaça à califourchon sur lui et se rendit alors compte qu’elle ne portait pas de sous-vêtements. Ses longs cheveux blonds caressaient son torse alors qu’elle se penchait pour y déposer ses lèvres avant d’y tracer de petits sillons avec sa langue. Elle remonta jusqu’à son visage et voulut l’embrasser, mais en un battement de cils, elle se retrouva de dominatrice à soumise, les yeux bandés et pieds et poings liés au lit, et nue.
Les rêves avaient cette faculté de nous montrer que ce qu’ils souhaitent et non ce que vous espériez. Privée de sa vue, elle sentit la douce caresse d’une langue sur son téton dressé, puis un léger souffle vint le faire durcir un peu plus. Cette douce torture se déplaça sur son ventre, puis de plus en plus bas, s’arrêtant à l’orée de son pubis et la laissant pantelante. Une plume prit le relais et s’aventura sur son corps, lui donnant la chair de poule et lui faisant cambrer les reins. Elle ressentit alors le poids de cet homme qui avait décidé d’apparaître dans ses rêves depuis plusieurs semaines. Son sexe dur se pressait contre elle et ses mains vinrent de part et d’autre de son visage. Il s’empara de ses lèvres dans un baiser impétueux et possessif, mordillant sa lèvre inférieure et entremêlant ses doigts à ses cheveux jusqu’à les tirer. Une passion mélangeant volupté et douleur. Son bassin s’appuya un peu plus contre Aisling, prenant doucement un mouvement de va-et-vient contre son clitoris. Elle pensa alors qu’il allait enfin la pénétrer, mais tout cessa d’un seul coup. Elle entendit alors sa voix sourde et rauque à son oreille.
— Bientôt…
Il l’embrassa de nouveau, de manière encore plus vorace, et il fit glisser ses doigts dans son sexe humide. Puis plus rien. Aisling s’était réveillée au son de ce fichu réveil. Maudite machine !
Bientôt, cela résonnait comme la promesse de quelqu’un qui savait ce qu’elle pensait, ce qu’elle voulait ; comme si cet homme qui lui rendait visite dans ses songes était réel. Elle avait souvent fait des rêves prémonitoires, cela faisait partie de ses dons. Mais c’était plus que ça, elle en aurait mis sa main à couper.
Lui
Il avait dû faire preuve de beaucoup de self-control sur ce coup. Elle était tellement tentante allongée sur ce drap. Mais cela aurait été trop facile et elle ne se serait pas rappelée de cette vision comme il se doit.
Il devait bien se rendre à l’évidence, plus les jours passaient, plus il perdait le contrôle de la situation. Les visions commençaient à ne plus être le fruit de son pouvoir. Il se doutait que les prochaines ne seraient pas volontaires. Il allait devoir trouver un moyen de décider de ce qu’il s’y passe. Habituellement, il n’avait pas besoin de grimoires, ou de formules en tout genre. Ses dons étaient innés, il les manipulait à volonté depuis sa plus tendre enfance. Oui, cela lui avait valu quelques ennuis au moment de l’adolescence, mais depuis, tout était rentré dans l’ordre.
Il décida d’en parler à son oncle. Ce dernier l’avait élevé comme son propre fils, et il saurait le guider.
Elle
Aisling mit ses verres de contact, se maquilla un peu et se coiffa. Elle enfila une robe légère, l’été était plutôt chaud cette année, et les mêmes escarpins que ceux qu’elle avait portés dans son sommeil.
Elle attrapa son sac, ses clés, son repas et son thermos de café, elle dînerait à l’institut médico-légal. Avoir pu trouver ce travail de nuit était une chance pour elle. Ainsi elle croisait peu de personnes en vie et avait ainsi peu de visions de leur aura ou de leur futur. Les morts n’avaient plus d’âme, celle-ci n’était pas attachée à la chair et s’en allait rapidement la plupart du temps, ni d’avenir sur terre. Elle ne voyait que les ambulanciers et encore, ils ne restaient pas longtemps avec elle. Peut-être leur faisait-elle peur.
Malgré le petit handicap que représentaient ses dons, parce qu’après tout, voir le futur des gens et leur dire de faire attention la prochaine fois qu’ils avaleront une cacahuète, ce n’est pas forcément un cadeau ; malgré cela, elle arrivait tout de même à avoir des relations normales avec les humains. Presque normales…
Aisling avait un meilleur ami, le seul et unique qui soit digne de ce nom. Alex était la seule personne avec qui elle pouvait tout partager. Elle lui disait tout, étant un médium, rien ne le choquait. Elle trouvait même qu’il avait un sort bien pire que le sien. Voir des morts et les entendre à longueur de journée devait être déstabilisant.
Il était son alter ego ! Ils avaient beaucoup de points en commun, notamment en ce qui concernait leurs goûts sexuels ; ce qui lui permettait d’autant plus de lui parler de ses rêves et de ses visions érotiques. C’était comme si elle les revivait à chaque fois qu’elle lui en décrivait une. Elle voyait son corps, son sourire, ses doigts agiles. Elle percevait le son de sa voix et son rire de gorge. Jamais elle n’avait la vision de son regard sur elle, mais elle sentait qu’il l’observait. Plus elle donnait de détails à Alex, plus sa chair résonnait des sensations qu’elle avait éprouvées la première fois.
Elle devait d’ailleurs éviter de trop y penser sous peine de devoir prendre une seconde douche rapidement. Cet homme la hantait même lorsqu’elle était réveillée. Dès que ce serait possible, elle appellerait Alex pour lui raconter son dernier rêve. Elle lui avait toujours dit qu’elle ne voulait pas connaître son avenir et lui avait donc interdit de le lui prédire. Mais cette fois-ci, elle voulait tout savoir. Qui était-il ? Pourquoi revenait-il nuit après nuit ? Pourquoi avait-elle l’impression de le connaître ? Et enfin, pourquoi était-elle sûre qu’il allait apparaître bientôt ?
Elle montra son laissez-passer au gardien qui tenait l’entrée du parking de l’institut et alla se garer à sa place. Aisling avait appris à ne plus avoir peur du noir ou des sous-sols la nuit. Comme elle le disait si bien, on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, ni se faire la crémière en plus ! Elle devait vivre la nuit et par conséquent en accepter les inconvénients. Ses yeux ne lui cachaient rien de ce qui l’entourait et l’aura des autres les trahissait toujours.
À 20 h, elle déposa ses affaires sur son bureau et tria son courrier.
— Bonsoir, Mlle Seer, lui dit son chef en entrant sans frapper.
— Vous êtes encore là, M. Legendre ! s’étonna Aisling.
— Quel accueil !
Il avait un visage bienveillant qu’elle trouvait réconfortant. Cet homme grand avec un léger embonpoint avait su l’amadouer et elle l’estimait autant que s’il avait été son propre parent.
— Avouez qu’il est rare de vous voir au bureau aussi tardivement.
— C’est vrai, concéda-t-il.
— Et que me vaut l’honneur de cette visite ? demanda Aisling, souriante.
— Je tenais juste à vous annoncer en personne et non par mail que votre stagiaire arrivera demain.
— Comment ? s’écria-t-elle en laissant tomber les enveloppes. N’y avait-il pas un autre légiste plus à même de le prendre en charge ? Un médecin qui travaille de jour par exemple…
— Non, personne d’autre que vous.
— Vous êtes sérieux ?
— Absolument !
Aisling soupira. Elle allait devoir se coltiner un stagiaire qui ne saurait certainement rien faire, pas même installer un corps sur une table réfrigérée ou prendre des notes, pendant elle ne savait combien de semaines. Elle détestait avoir à travailler en équipe, ce que son chef s’évertuait à essayer de lui imposer depuis quatre ans.
— Vous devriez être flattée que je vous laisse vous occuper de mon neveu ! En outre, vous vous apercevrez très vite qu’il n’a pas les deux pieds dans le même sabot.
— Je n’arriverai jamais à comprendre toutes vos citations françaises.
1
— C’est toujours plus terre à terre que vos couleurs qui volent !
— Je le conçois… Vous avez gagné pour cette fois, Robert, je m’occuperai de votre neveu…
— Tristan.
— Tristan. Mais j’espère que ce sera le premier et aussi le dernier !
— Bien sûr… murmura-t-il avant de sortir de la pièce.
La France… Aisling avait quitté Londres et son Angleterre natale pour Paris, la Seine et le bon pain ! Elle avait eu la chance de décrocher son poste avant d’émigrer ; ils cherchaient un légiste, même avec peu d’expérience, qu’ils formeraient aux lois françaises et qui n’avait pas peur des horaires décalés. Parfait ! Cela faisait quatre ans qu’elle travaillait sous les ordres de M. Legendre et tout se passait pour le mieux. Elle habitait un appartement confortable dans le cinquième arrondissement, avec vue sur le Panthéon depuis son lit, qu’elle avait acheté grâce à l’héritage de sa grand-mère et à la vente de sa maison londonienne. Autant dire qu’elle pouvait largement subvenir à ses besoins, seule. De son passé, il ne lui restait qu’une vieille maison de famille en Irlande, où elle avait passé l’ensemble de ses vacances lorsqu’elle était petite. Sa grand-mère lui avait dit que cette maison n’était à l’origine qu’une petite cabane dans les bois. Au fil des générations de showy, elle était tout simplement devenue un manoir.
Deux dossiers l’attendaient pour cette nuit, elle n’aurait pas le temps de s’ennuyer, loin de là. Le premier concernait une femme d’une quarantaine d’années, retrouvée morte dans sa salle de bains, une lame de rasoir plantée dans l’œil. La cause de la mort semblait évidente, mais sait-on jamais, il pouvait y avoir des surprises. Le second portait sur un homme de soixante ans découvert dans son garage, trois jours après son décès. Aisling n’osait imaginer l’odeur qui devait se dégager de lui lorsque ses voisins l’avaient trouvé, vu les températures de ces dernières semaines.
Elle troqua ses précieuses chaussures pour des sabots horribles et mit sa tenue de travail. Elle effectua les autopsies jusqu’au matin. Elle ne vit que le gardien qui faisait sa ronde. Son aura était teintée d’un vert foncé et d’un peu d’orange, reflet de sa concentration et du fait qu’il se sentait en sécurité. Cela rassurait Aisling, ainsi elle savait qu’elle pouvait effectuer les autopsies sans se soucier de rien. Lorsqu’il passait devant les fenêtres de sa salle, son aura se colorait légèrement en rouge, tout comme son visage qu’il se dépêchait de détourner, croyant qu’elle ne savait pas qu’il l’observait souvent à la dérobée.
Lorsqu’elle fut installée devant son ordinateur pour taper ses rapports, elle posa les yeux sur le dossier de son futur stagiaire. Elle soupira, puis se résigna à découvrir qui elle allait devoir encadrer dans les semaines à venir.
Après six brillantes années de médecine, Tristan avait apparemment continué sur sa lancée par quatre ans d’études spécialisées en médecine légale, et il préparait à présent sa thèse avant de pouvoir enfin obtenir son diplôme. Ce stage serait le dernier de son cursus. Au moins, elle n’aurait pas à encadrer un débutant. À 35 ans, la médecine légale n’avait sûrement pas été son premier choix, mais il y parvenait haut la main au vu de ses résultats. La photo datait un peu, mais elle dévoilait un jeune homme aux cheveux bruns et bouclés, lui descendant jusqu’aux épaules et aux yeux couleur noisette. Il souriait légèrement à l’objectif. Sa bouche lui dit vaguement quelque chose, peut-être l’avait-elle déjà croisé dans les couloirs de l’institut.
Aisling reposa le dossier. Elle n’en apprendrait pas plus que des informations factuelles sur lui ce soir-là. Le cheminement scolaire ne faisait pas l’Homme. Elle en saurait plus en le voyant. D’un simple regard, elle pourrait connaître la moindre parcelle de sa personnalité. C’était très utile par moments d’avoir des dons. En attendant, elle termina ses procès-verbaux, fit ses transmissions à l’équipe de jour qui arrivait et se rhabilla pour rentrer enfin chez elle.
Elle était exténuée. Le sexagénaire et la quadra lui avaient donné du fil à retordre. D’autant plus que tourner des corps, qui étaient en fait des poids morts, n’était pas une mince affaire. Elle fit un détour par une boulangerie pour s’acheter de quoi manger et fila jusqu’à son appartement.
Le soleil commençait à se lever, teintant de rouge l’horizon. Bientôt, la ville fourmillerait d’activité, les klaxons iraient bon train et les Parisiens s’engouffreraient dans le métro. Elle n’avait pas ce souci la nuit, elle pouvait circuler relativement librement, sans craindre d’être en retard à cause d’un bouchon ou d’un tramway en panne.
Délaissant ses escarpins pour marcher pieds nus, elle actionna la télécommande qui fit se fermer les volets électriques, puis elle brancha son lecteur mp3 sur sa chaîne hi-fi pour se détendre avec un fond musical. Son appartement était en fait un loft. Un espace ouvert, essentiellement décoré d’objets noirs et blancs modernes. La lumière était jaune. Pas de couleurs vives, pas de forte luminosité. Aisling s’était construit un nid qui lui permettait de ne pas avoir mal aux yeux et à la pointe de la technologie.
Elle alla se servir un verre de vin et s’installa sur le canapé pour lire son courrier. Certains de ses amis de Kingston lui écrivaient régulièrement pour prendre de ses nouvelles et pour, disaient-ils, qu’elle n’oublie pas à quel point l’Angleterre lui manquait.
Une fois sa correspondance terminée, elle se fit couler un bain, alluma quelques bougies et se resservit un verre de vin avant de se plonger dans l’eau chaude et mousseuse. The Fray lui chantait qu’elle ne devait jamais dire jamais et avant la dernière note, elle s’était assoupie.
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