Par delà la vue
Chapitre IV
Eux
Cette voix…
— Où sommes-nous ? demanda-t-elle sans se tourner vers lui.
— Chez le Roi Marc, je suppose.
— Le roi…
Aisling eut l’impression que son cœur faisait une pause. Elle respirait frénétiquement. Elle allait faire un malaise si elle ne se reprenait pas.
— C’est une légende ! s’exclama-t-elle. Que m’arrive-t-il ? Je dois sûrement avoir fait un malaise. Oui, c’est cela, je suis étendue par terre à l’institut et je vais me réveiller. Je dois me réveiller ! scandait-elle en arpentant la chambre et en se prenant la tête dans les mains.
— Qu’est-ce qui te fait peur ? demanda-t-il en tentant de se rapprocher d’elle.
— Je ne comprends pas. Comment est-ce possible ?
Non, ça ne l’était pas en réalité. Il était impossible de faire un bond dans le temps. Physiquement impossible. Sa conscience et son inconscient étaient bien d’accord avec elle. Tout ceci devait… Elle eut alors une illumination. Son cerveau se mit en branle.
— C’est… C’est vous, n’est-ce pas ? l’interrogea-t-elle en lui faisant face et en se mettant par la même occasion hors de portée. N’approchez pas !
— Ce n’est pas réellement ce que j’escomptais…
— Ce que vous escomptiez ? À quoi pensiez-vous, enfin ? s’énerva-t-elle.
— Je souhaitais simplement que vous ayez une vision de nous, pas que nous fassions un petit bond dans le temps !
Et sur ce point, il ne mentait pas. Il était aussi étonné qu’elle, à ceci près qu’il savait exactement dans quelle époque ils avaient atterri et, par déduction, chez qui. Ce qui n’était apparemment pas le cas d’Aisling.
— Si c’est réellement ce que nous avons fait, comment faisons-nous pour repartir quatorze siècles plus tard ?
— Je l’ignore. Ce n’est pas moi qui décide, se défendit-il devant sa mine revêche. Si nous sommes là, c’est certainement pour une raison précise. À nous de trouver laquelle.
— Je n’ai pas le temps de jouer aux devinettes. Ma vie est suffisamment compliquée ainsi. Faites-nous repartir ou vous le regretterez !
— Essaye de ne pas crier. Si quelqu’un nous entend, cela pourrait avoir une mauvaise influence sur le passé.
— Sur le passé ? Mais ce n’est pas réel. Les légendes sont des histoires racontées aux enfants pour leur donner une leçon, dont ils devront se rappeler une fois adultes.
— Et quelle est celle de Tristan et Iseult dans ce cas ?
— Que l’amour ne mène à rien !
— C’est très fataliste ! L’amour n’est pas…
— Maintenant, ça suffit, je veux rentrer, le coupa-t-elle.
Elle ne voulait pas entendre parler d’amour pour le moment. Tout plaidoyer en faveur d’un sentiment humain qu’elle avait décidé de laisser au fin fond de ses préoccupations ne l’intéressait pas.
— Je te l’ai déjà dit, je ne sais pas comment nous sommes arrivés ici, je ne peux pas te ramener. Je ne suis peut-être pas le seul responsable de cette situation d’ailleurs, dit-il en se passant une main dans les cheveux avant d’embrasser la pièce du regard.
— Comment ça ?
— À quoi pensais-tu avant de partir ? lui demanda-t-il.
— Ah, c’est donc ça… Vous allez m’accuser à présent ?
Il soupira, les mains sur les hanches, et secoua la tête de droite à gauche. Comment lui faire reprendre ses esprits et voir les choses en face ? Ils étaient tous les deux coincés au VIème siècle et s’ils ne trouvaient pas une solution ensemble, Tristan ne donnait pas cher de leur peau.
Qu’est-ce que cela voulait dire ? Il n’avait pas prévu ça. Ils ne devaient avoir qu’une vision de leur vie antérieure ; celle de leurs ancêtres et de leur amour inconditionnel. Ses dons commençaient donc à être hors de contrôle, comme il l’avait prévu. Pourtant il était sûr de ne pas être le seul responsable de ce qui leur arrivait. Aisling n’avait pas réagi à l’évocation d’Iseult. Elle semblait complètement fermée. Comment une showy pouvait-elle être si cartésienne ? Tristan ne comprenait pas. Comment se faisait-il qu’elle ne soit pas au courant de leurs lignages respectifs ? Et surtout de leur destinée ?
Comme elle continuait de vociférer, Tristan perdit patience. S’il ne faisait pas quelque chose tout de suite, ils allaient se faire repérer. Sans même réfléchir à son geste, il agrippa ses cheveux à l’arrière de sa nuque et la força à lui faire face. Il s’empara de ses lèvres sans lui laisser le temps de réagir.
Les yeux exorbités, Aisling commença à se débattre. Elle essaya de le repousser, mais elle n’arriva qu’à lui déchirer sa chemise de lin, dévoilant ainsi à ses mains un torse délicieusement musclé et une peau douce. Elle gémissait sous l’effort, alors qu’il était en train de défaire les lacets de son surcot, qu’il lui passa par-dessus la tête lorsque ce fut fait.
Avant qu’elle ait pu faire un pas en arrière, il enveloppa sa taille de son bras et l’attira contre lui. Il l’embrassa dans le cou, à la base de l’oreille, le long de sa mâchoire. Elle sentit naître l’excitation entre ses cuisses. Il déclenchait des frissons le long de sa colonne vertébrale. Une chaude humidité apparut dans les replis de son sexe. Elle perçut très distinctement l’excitation de Tristan, tant leurs vêtements étaient fins. Elle n’avait plus les idées claires, elle voulait qu’il arrête. Non, elle voulait qu’il continue, plus vite, plus fort ; qu’il prenne ce qu’il avait envie de prendre.
Aisling n’arrivait plus à faire le point entre ce dont son corps et son subconscient avaient besoin et ce que sa conscience lui dictait.
— Tristan, non. Stop, réussit-elle à souffler, au prix de lourds efforts.
Avec un grognement de mécontentement, il releva sa longue tunique, plaça ses mains juste sous ses fesses et l’assit sur le lit, les jambes reposant sur ses hanches. Il se frotta contre son intimité, ne lui laissant aucun doute sur ses projets, si tant est qu’elle ait pu en avoir.
— Tristan, s’il vous plaît, non, insista-t-elle.
Pourtant ses gestes n’étaient pas en accord avec ses paroles. Elle s’accrochait à ses épaules tandis qu’il prenait de nouveau possession de sa bouche. La langue de Tristan se fit plus intransigeante, se frayant un passage jusqu’à la sienne et en en caressant tous les pourtours.
C’était comme s’il la regardait avec toutes les parties de son corps, excepté ses yeux. Ses mains découvraient chaque centimètre carré de la peau de son dos. Son pénis glissait au travers de ses braies contre son clitoris et ses lèvres déjà gorgées de désir.
Il défit le lacet qui retenait encore son sexe et le présenta à l’orée de son vagin.
— NON ! cria-t-elle.
L’atterrissage fut plutôt improbable. Les fesses endolories d’avoir rencontré un peu brutalement le sol et le cerveau faisant le grand huit, Aisling essayait de comprendre ce qu’il venait de se passer. Avait-elle réellement voyagé dans le temps ? Ou avait-elle eu une hallucination ? Un rêve éveillé était une éventualité à supprimer et une vision du futur également.
Quelqu’un s’évertuait à jouer de la batterie avec son crâne. Secouant la tête pour recouvrer une vue plus nette, elle regarda autour d’elle. Tristan était toujours debout, ses yeux exprimant sa surprise d’être revenu au présent de manière si abrupte.
Se ressaisissant très rapidement, il lui tendit la main pour l’aider à se remettre sur ses pieds. Mais elle la refusa. Elle était toujours médusée par ce qu’elle venait de voir. Et lui toujours fièrement dressé, pourquoi n’était-il pas aussi ébranlé qu’elle par ce qu’il s’était passé ? Elle ne comprenait rien, elle était fatiguée. Elle n’en pouvait plus. La colère pointait le bout de son nez comme à chaque fois qu’elle était frustrée.
— Aisling ?
Oh ! Non alors ! Il n’allait pas recommencer ! Il n’était pas l’homme de ses fantasmes. Il n’était pas l’homme de ses visions. Il n’était pas celui pour qui elle aimait se blottir dans les bras de Morphée. Il était son élève et rien d’autre ! Et il allait l’imprimer une bonne fois pour toutes.
— Mlle Seer ! corrigea-t-elle. Je vous interdis de m’appeler par mon prénom. Nous ne nous connaissons pas !
— Aisling… soupira-t-il. Tu…
— Taisez-vous ! vociféra-t-elle en se mettant debout. Je ne veux plus entendre parler de vous ou de quoi que ce soit vous concernant.
Voilà, faire l’autruche serait certainement la meilleure solution. Tout effacer, faire comme si rien ne s’était jamais passé, et surtout, faire sortir Tristan de ses songes.
Elle marmonnait et s’évertuait à vouloir épousseter ses fesses pour ne pas croiser son regard.
— Et comment vas-tu faire ? Je crois me souvenir que tu es ma tutrice.
Rien de mieux pour la faire réagir. Il voulait qu’elle le regarde. Il devait l’attirer à lui. S’il avait bien compris son fonctionnement, le fait de la toucher lui faisait perdre toute capacité de raisonnement, ou du moins l’empêchait de le repousser.
— Dès demain, il y aura une autre personne à ma place, continua-t-elle obstinément.
— Je ne suis pas sûr que mon oncle apprécie ton désistement, dit-il en croisant les bras sur sa poitrine.
— Si cela vient de vous, il ne pourra pas faire autrement ! Parce que bien sûr, vous allez vous-même lui dire que vous ne pouvez pas travailler avec moi, précisa-t-elle en lui lançant un regard noir.
— Ayant moi-même fait la demande d’être à tes côtés, il ne comprendrait pas. De toute façon, c’est hors de question.
Aisling en était bouche bée. Il était l’homme le plus têtu qu’elle ait pu rencontrer. Qu’il le veuille ou non, elle ferait en sorte de ne plus avoir aucun contact avec lui. Ô comme elle aurait voulu lui retirer cet air satisfait et ce sourire de son visage.
Cette histoire était complètement folle ! Elle allait se réveiller bientôt et rirait de bon cœur en repensant qu’elle y avait cru dur comme fer. Tout semblait tellement réel !
Son téléphone portable sonna dans la poche de sa blouse, lui offrant une échappatoire. Elle décrocha à la seconde tonalité, reconnaissant son interlocuteur à la sonnerie.
— Alex ?
— Aisling ? Merde… Tu vas bien, ma chérie ?
— Oui ! Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as l’air… speed.
— Je viens de te voir devant moi ! s’exclama-t-il.
— Comment ça ?
— Devant moi, je te dis ! Comme je les vois tous ! Putain, j’ai eu une trouille bleue.
— Alex, surveille ton langage ! Comment est-ce possible ? Tu ne vois que les morts, ajouta-t-elle en chuchotant pour que Tristan ne l’entende pas.
— C’est bien pour ça que j’ai flippé. Tu étais là, mais je ne pouvais pas te parler, enfin tu ne répondais pas. Tu semblais perdue.
— C’est le moins que l’on puisse dire. J’étais perdue ! Dans le temps…
— Dans le temps ? Que s’est-il passé ?
— Écoute, je ne peux pas t’en parler pour le moment et je préférerais le faire de vive voix. On peut se retrouver quand je sors du travail ?
— Sans problème, ma belle. Je t’attendrai pour boire un café comme d’habitude.
— Parfait. Hé Alex ?
— Ouais ?
— Merci.
— Tu me revaudras ça ! s’exclama-t-il avant de rire et de raccrocher.
Aisling soupira. Voilà que son meilleur ami médium la voyait morte. Avec les voyages dans le temps et les rêves, ça commençait à faire beaucoup pour elle. Si elle n’avait pas été une adulte responsable, elle aurait fui. Mais qu’est-ce que cela lui apporterait ? Elle ne pouvait pas se débarrasser de son don. Elle ne ferait que déplacer le problème. Si seulement elle pouvait recevoir un signe de ses aïeuls. Juste un tout petit pour lui dire que tout ce qui arrivait était normal. Qu’il ne fallait pas qu’elle ait peur, que ce n’était qu’une épreuve de plus.
Tout se mélangeait dans sa tête, elle allait finir par faire un malaise. Non, elle n’avait pas le temps pour ça. Elle devait régler le problème Tristan. Oui, mais quoi faire ?
Elle se retourna vers lui. Il attendait patiemment. Aisling ne distinguait toujours aucune aura autour de lui. Comment était-ce possible ? Elle pouvait comprendre que cela ne se passait pas de la même façon dans ses rêves, mais dans la réalité, cela ne lui était jamais arrivé. Qu’était-il pour pouvoir ainsi lui cacher son âme ?
Elle avait tellement de questions à lui poser, et en même temps elle voulait le fuir. Mettre le plus de distance entre eux, pour que plus jamais elle ne perde le contrôle de sa vie. Car c’est ce qu’elle ressentait depuis que ses rêves avaient commencé, elle souhaitait retrouver la maîtrise des évènements.
— Aisling ? l’interpella-t-il, la faisant sursauter et sortir de ses pensées par la même occasion.
— Je… Qui êtes-vous ? demanda-t-elle enfin, comme si cette simple question était la clé de tout.
— Je crois que tu le sais.
— Mais c’est impossible.
— Pourquoi t’obstiner à ne pas accepter ce qui est réel ? Pourquoi lutter ?
— Parce que… mes rêves…
— Tes visions, pas tes rêves. Ce ne sont pas des inventions de ton inconscient. Ce ne sont pas uniquement la représentation de tes pulsions ou de tes frustrations. Nous sommes psychiquement liés.
— Pour quelle raison ? Nous n’avons rien à voir l’un avec l’autre. Nous ne nous connaissons pas, nous ne venons pas du même pays, nous…
— Les âmes ne choisissent pas de se réincarner dans des corps qui ont forcément un lien. Leur but est juste de pouvoir se retrouver. Les nôtres sont incapables de vivre l’une sans l’autre. Et peu importe comment, ni combien de temps cela prendra, tout ce qui compte c’est qu’elles ne fassent plus qu’une.
— Qu’est-ce qui vous fait croire que nous sommes eux ? Ce n’est pas parce que vous portez le nom d’un chevalier légendaire que vous êtes forcément sa réincarnation. Et je ne m’appelle pas Iseult !
— Notre lien psychique et ce petit voyage dans le temps ne te suffisent pas ?
— Je ne vous fais pas confiance… parce que je ne…
Parce qu’elle ne voyait pas son âme. Pour la première fois depuis qu’elle était devenue une showy, elle percevait une personne comme tout le monde et cela l’effrayait. Elle ne pouvait pas anticiper ses réactions. Elle ne pouvait pas savoir réellement ce qu’il ressentait. Cela la déstabilisait et elle n’aimait pas ça.
— Ton cœur peut voir ce que tes yeux te refusent.
— Oh ! S’il vous plaît ! Pas à moi ! Vous servirez votre guimauve aux autres filles, je ne suis pas née de la dernière pluie.
— Alors, laisse-moi une chance de te prouver que nous sommes Tristan et Iseult. Laisse-moi te montrer à quel point notre lien est fort.
— J’ai besoin… de temps. Mon cerveau refuse de comprendre ce que vous me dites. Ce n’est pas… possible.
— Et voir l’âme des gens ? C’est possible ça ? Voir les morts, vivre des rêves avec une personne bien réelle, faire des bonds dans le temps ?
Aisling se prit la tête dans les mains. C’était trop d’informations en même temps. Malgré ses dons, son travail lui avait donné un esprit cartésien, et il n’acceptait pas d’enregistrer ce qui ne pouvait pas s’expliquer. Le black-out n’était pas loin. Elle devait prendre de la distance.
— S’il vous plaît, implora-t-elle.
Il s’approcha d’elle, tendant la main prudemment pour la prévenir qu’il allait la toucher, comme on prévient une bête apeurée que l’on vient à elle, mais qu’on ne lui veut pas de mal. Il passa ses bras autour d’elle et soupira. Il était si bon de pouvoir la tenir ainsi.
— N’aie pas peur, lui susurra-t-il à l’oreille. Ne me fuis pas. Je te montrerai tout ce que tu ne comprends pas. Mais ne me repousse pas. J’ai mis tellement de temps à te trouver.
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