Par delà la vue

Demi Mcgowan · Chapitre 8 sur 14

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Par delà la vue

Chapitre VII

 

Eux

Leur baiser s’éternisa, Tristan en profita avant qu’Aisling ne se reprenne. Plus il gagnerait de temps, plus tard elle s’énerverait.

— Mais ce n’est pas vrai ! Vous avez osé recommencer ! s’exclama-t-elle en le repoussant soudain.

Et voilà, elle criait. Trop c’était trop. Tristan venait de la ramener dans le passé. Et encore, de passé, elle ne savait pas vraiment s’il était bien réel ou si ce n’était pas plutôt une création de l’esprit des humains lambda, une sorte de réalité parallèle.

Elle se dit que la situation aurait pu être bien pire. Elle aurait bien pu se retrouver en talon aiguille et porte-jarretelles dans cette grotte humide et qui sentait le rance ! Fort heureusement pour Aisling, elle était de nouveau affublée de vêtements moyenâgeux.

Il y avait peu de lumière autour d’eux, celle-ci provenait probablement de l’entrée située à une vingtaine de mètres derrière eux, autant qu’Aisling pouvait en juger. Un grondement sourd et bestial leur parvint de l’autre côté. Elle en eut la chair de poule.

— Très bien, on s’en va ! Tout de suite !

— Je n’y arrive pas.

— Vous avez intérêt à bouger vos jolies petites fesses illico et à nous sortir de ce pétrin ! Je ne tiens pas à savoir ce qui se trouve dans l’ombre.

— Commence par ne pas crier. Jolies petites fesses, tu dis ?

— Est-ce vraiment le bon moment ?

— C’est toi qui l’as dit ! Et je…

— Tristan ! le coupa-t-elle en tapant du pied.

— Je n’arrive pas à nous faire repartir, j’ai essayé dès que j’ai vu où nous étions.

Aisling s’attrapa la tête. Elle se serait arraché les cheveux.

— J’ai peur de connaître la réponse à cette question, mais… où sommes-nous exactement ?

— Dans une grotte… ou plutôt un tunnel.

— Ça, j’aurais pu le deviner seule ! Quelle est la mauvaise nouvelle ?

— J’ai bien peur que nous ne soyons dans la gueule du loup, autrement dit, ajouta-t-il avant qu’elle n’ait pu s’énerver, dans la maison même du dragon.

— Quoi ?

Bon d’accord, ce hurlement-là, elle aurait mieux fait de le garder pour elle. Surtout qu’apparemment, cela avait réveillé le dragon en question pour de bon. Mais les dragons, ça n’existe pas ! Si ? Un peu comme… les bonds dans le temps.

Elle était foutue !

— Allons-nous-en, maintenant ! s’exclama-t-elle.

— D’accord, viens !

Tristan lui attrapa la main et se mit à courir vers la lumière. C’est à ce moment précis qu’Aisling regretta sa robe courte. La roche au sol était glissante, sa tunique, rendue spongieuse par la boue était lourde et Aisling marchait dessus, trébuchant tous les trois mètres. De sa main libre, elle souleva son vêtement afin de ne pas les ralentir. Ils devaient fuir le plus rapidement possible, déjà les bruits s’amplifiaient derrière eux.

— Vous croyez réellement que nous sommes poursuivis par un dragon ? demanda-t-elle.

Elle se félicita d’être sportive, parce que sinon, elle serait déjà essoufflée.

— Non seulement j’y crois, mais je serais prêt à le jurer sur la tête de mon oncle.

— Mais c’est impossible, les dragons, c’est…

Tristan s’arrêta brutalement, et fit volte-face.

— Sérieusement ? Tu veux que je te pince ou quelque chose du genre, histoire de te prouver que tu ne rêves pas ? Ce n’est pas que je répugne à t’infliger quelques sévices corporels, en particulier lorsqu’ils concernent tes fesses, mais je doute que ce soit le bon moment, tu ne crois pas ? Ou alors, enchaîna-t-il avant qu’elle ne puisse parler, je te laisse ici faire connaissance avec l’allume-feu le plus corpulent qui soit !

Il ne lui laissa pas le temps de réfléchir, l’odeur de soufre de plus en plus présente ne présageait rien de bon.

— Dépêche-toi, la pressa-t-il.

— J’aimerais bien vous y voir ! J’ai l’impression de courir pieds nus sur de l’eau savonneuse, se défendit-elle. Bon sang, mais où est la sortie ?

— Nous ne devrions plus en être très loin, tu n’entends pas le ressac ?

— Non, j’avoue que je suis fixée sur les bruits qui proviennent du monstre qui se trouve derrière nous ! Vous m’en excuserez.

— Ô allons, professeur Seer ! Je suis étonné.

— Ça n’est vraiment pas le moment de faire de l’ironie ou de vous moquer de moi.

— Loin de moi cette idée !

Exaspérant ! C’est tout ce qui lui vint à l’esprit. Aisling n’arrivait pas à comprendre comment il pouvait encore faire de l’humour dans ce genre de situation. D’un autre côté, c’était certainement un moyen pour lui de dédramatiser, de se protéger. Oui, ce devait être cela. Quoi d’autre ?

Le tunnel se fit de plus en plus large et la lumière de plus en plus vive. Aisling entendit très nettement le bruit des vagues qui s’engouffraient dans les rochers. L’air devint salin et beaucoup plus respirable. À l’horizon, l’océan et le ciel se rejoignaient. Le soleil était caché par intermittence derrière des nuages gris, annonçant la venue imminente de la pluie.

Sous leurs pieds, le sol se fit sable. À leur droite, il n’y avait que de l’eau à perte de vue, mais à leur gauche, ils pouvaient se rendre sur une plage et certainement trouver une échappatoire, un chemin qui les emmènerait loin du dragon et surtout un lieu où ils pourraient essayer de repartir au XXIème siècle.

— Où pouvons-nous aller maintenant ? demanda-t-elle alors que Tristan lui avait lâché la main et essayait de se situer.

— Je ne sais pas, répondit-il. Je n’arrive pas à savoir où nous sommes exactement.

— Comment cela ? Tu… vous voulez dire que vous essayez de savoir sur quelle plage nous avons atterri ? C’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin !

— Sauf que nous savons très bien, toi et moi, que nous sommes forcément sur une plage irlandaise.

Son affirmation fit sursauter Aisling.

— L’Irlande ! Mais oui ! s’exclama-t-elle. L’ancienne Irlande, celle du moyen âge, de mes ancêtres, mon pays. Une plage avec un dragon… attendez, cela me rappelle quelque chose.

— Quoi donc ?

— Une histoire que me racontait ma grand-mère sur une plage de notre village. La légende voulait qu’elle soit gardée par un dragon, récita Aisling en faisant les cent pas. Un dragon qui aurait été pourfendu par Tristan ! Le chevalier de la Table ronde. Mais oui ! Cela me revient à présent ! Je n’ai jamais réellement prêté attention à ces histoires, mais...

— C’est étonnant !

— Oh ça va ! Sachez que mes dons ne sont apparus que tard dans ma vie, et que jeune, j’étais encore plus cartésienne. Ce qui fait que je n’étais pas intéressée par ce que je pensais être de simples contes pour enfants !

— Très bien ! Puisque la mémoire t’est revenue, peut-être pourrais-tu nous trouver un abri ?

— Ce n’est pas exactement la plage de mon souvenir… Il y a des habitations au XXIème siècle qui longent les côtes.

— Ça ne doit pas être très différent au moyen âge. Les gens devaient vivre de la pêche, leurs villages devraient se situer derrière cette colline, dit-il en pointant l’index face à lui.

— Qu’allons-nous faire une fois que nous aurons trouvé des vivants ? Crier haut et fort que nous venons du futur au risque de nous faire brûler vifs ? Non, parce que… ce n’est pas que je n’aime pas les barbecues, mais cela m’ennuierait de servir de viande. Et le roux n’irait pas bien avec mon teint.

— Tu as un sens de l’humour remarquable lorsque tu es stressée, lui fit-il remarquer.

— Je ne suis pas… en fait si, je suis morte de trouille ! Et c’est entièrement votre faute, une fois de plus. Pourquoi n’avez-vous pas pu rester à l’écart de moi comme je vous l’avais scrupuleusement demandé ?

— Je ne pense pas que ce soit le bon moment, ni encore moins le bon endroit, pour parler de ça, non ? Allez, viens.

Tristan partit d’un pas décidé et elle n’eut d’autre choix que de le suivre, puisqu’elle ne souhaitait pas rester seule à attendre un miracle. Lorsqu’ils quittèrent la plage, ils empruntèrent un chemin qui les mena tout droit dans une forêt dense. Après l’épisode de la grotte et son sol instable, Aisling avait le droit de trébucher sur des racines, d’avoir ses vêtements abîmés par des branches, quand ce n’était pas son visage qui rencontrait lesdites branches.

— Alors ? dit-elle soudain après avoir échappé de justesse à la chute pour la énième fois.

— Alors quoi ?

— Allez-vous oui ou non répondre à ma question ?

— Non.

— Comment ?

— Pourquoi te répondrais-je ? Tu sais pourquoi !

— Il y a autre chose. Un truc que vous me cachez.

— Comme quoi ?

— Comment saviez-vous que je serais à ce club ?

Cela lui était venu par déduction. Il ne pouvait en être autrement, mais lorsqu’elle en aurait la confirmation et qu’elle serait de retour dans son époque, Aisling allait avoir un truc urgent à faire.

— Je te l’ai dit. Je suis un habitué, essaya-t-il d’éluder.

— Je ne suis pas une idiote !

— Je n’ai pas dit ça !

— Alors, avouez ! Avouez que c’est Alex qui vous a dit de nous y rejoindre.

— Non, je…

Il s’arrêta de marcher et soupira, les mains sur les hanches.

— OK.

— OK ? C’est tout ? En fait, tout ça c’est un coup monté ! Depuis le début.

— Non !

— Permettez-moi d’en douter. Toutes ces histoires, c’étaient… c’étaient des foutaises !

— C’est marrant comme tu as bien appris certains mots français.

— Ne changez pas de sujet. Quand avez-vous décidé de mettre votre petite arnaque en place tous les deux ? Et en passant, cette histoire de réincarnation, chapeau ! J’y ai presque cru.

— Tout est vrai ! Combien de fois il va falloir que je te le dise ? Crois-moi, je te ramènerai dans le passé autant qu’il le faudra pour que ça rentre dans ta tête, dussé-je pour cela porter une robe de mec et te chanter la sérénade !

Aisling l’étudia de haut en bas et se mordit la joue pour ne pas rire. Même s’il était habillé en tenue d’époque et que cela correspondait tout à fait au moyen âge, Tristan se voyait affublé d’une tenue qui n’avait pas grand-chose de viril aux yeux d’Aisling. Ce n’était peut-être qu’une basse vengeance, mais cela l’amusait beaucoup.

— Ce serait vraiment sympa que tu évites de te moquer, lui dit-il.

— Je n’ai rien dit, se défendit-elle.

— Alors j’ai un nouveau don… Je peux lire dans ton esprit. Ça compense un peu de ne pas saisir tes émotions.

Il y eut un moment de silence où chacun jaugea l’autre tout en réfléchissant à la situation. Dans cette forêt, ils semblaient relativement à l’abri. Ils pouvaient se permettre de ne pas se déplacer.

— Écoute. Je ne peux pas t’obliger à me croire, mais sache que je ne t’ai jamais menti. C’est peut-être bien le problème d’ailleurs. Je n’aurais peut-être pas dû te révéler la totalité des choses dès le premier jour. Enfin, la première nuit. J’aurais sûrement dû te laisser découvrir tout ça toute seule. Mais sache que ce n’est en aucun cas une invention de ma part ou de celle d’Alex.

— Alors comment…

— Pour la soirée, il a trouvé mon numéro dans ton téléphone et puis il m’a appelé. Il m’a expliqué qu’il était temps qu’il prenne ta vie en main sinon tu serais encore vieille fille dans trois semaines.

— Ben voyons !

— Il n’a pas pensé à mal, il veut juste que tu profites. Et j’avoue que ça servait bien mes projets. Rester loin de toi, aussi longtemps que tu me l’avais demandé, m’était impossible.

Bizarrement, ses aveux firent du bien à Aisling, mais elle n’aurait su dire pourquoi. Tristan lui semblait las. Las de devoir se justifier, las de devoir se battre pour qu’elle le croie et qu’elle comprenne.

Elle aurait voulu revenir en arrière. Prendre le temps de faire ses rêves et de le découvrir ainsi. Tout s’était compliqué à une vitesse vertigineuse. C’était comme si son cerveau avait fait un tour dans une centrifugeuse, elle en aurait presque eu la nausée. À moins que ce ne soit l’effet des bonds dans le temps.

Le fait qu’Alex lui ait joué ce petit tour n’allait pas rester sans représailles. Il avait beau être son meilleur ami, cela ne lui donnait pas l’autorisation pour autant de gérer sa vie, surtout sa vie amoureuse. Elle était maître de son corps et de ses sentiments et elle comptait bien le lui faire savoir. Et à Tristan aussi par la même occasion.

Au moment où elle allait aborder le sujet, un craquement de branche se fit soudainement entendre. Tristan s’abattit sur elle de manière à la recouvrir pour la cacher des nouveaux venus. Ils devaient à tout prix éviter d’être vus.

Il mit un doigt sur sa bouche pour faire comprendre à Aisling de ne pas faire de bruit. Puis il se releva doucement, restant camouflé derrière un arbre pour voir qui arrivait. Il ne vit qu’une biche à l’arrêt. La tête tournée dans sa direction, et le regard fixé sur lui. Il soupira rassuré puis se tourna vers Aisling pour lui dire que la voie était libre. Elle était debout, figée.

— Bonjour.

***

— Bon… Bonjour, répondit Aisling.

La femme devant elle était grande, mince et blonde. Un peu plus et Aisling aurait pu se croire dans la forêt d’une célèbre trilogie littéraire.

— Je ne suis pas un elfe, lui dit-elle amusée. Et oui, je lis dans l’esprit des gens, ajouta-t-elle devant ses yeux exorbités. Je vois les images que vous vous y représentez. Je ne vous veux aucun mal, je suis venue vous aider.

— Nous voici rassurés, dit Tristan, sarcastique.

— Je comprends votre scepticisme. Je serais moi-même très suspicieuse si je venais du futur.

— Comment savez-vous ? demanda Aisling.

Ses dons ne fonctionnaient visiblement pas dans le passé, puisqu’elle ne voyait aucune aura autour de l’inconnue. Cependant, elle n’eut pas la réaction épidermique générée par un danger imminent. Elle était comme hypnotisée. Elle n’arrivait pas à détourner le regard de cette apparition.

— Je me nomme Tristan et voici…

— Iseult, le précéda l’inconnue. Je suis Alazaïs, précisa-t-elle en faisant ce qu’Aisling prit pour une révérence.

À première vue, Tristan avait décidé qu’Alazaïs était digne de confiance puisqu’il se présentait.

— Mon nom est Aisling, je ne suis pas Iseult, corrigea-t-elle aussi véhémente qu’elle le souhaitait.

— Tout du moins pas celle de mon époque. Mais tu es l’une de mes descendantes.

La voix d’Alazaïs était douce, elle ne fluctuait pas d’intensité. Hypnotisant.

— Je ne comprends pas.

Ou bien, Aisling avait plutôt peur de comprendre ce que cela sous-entendait.

— Nous ferions mieux d’aller chez moi. Nous serons plus tranquilles pour discuter et ensuite j’aiderai ce jeune homme à retrouver l’usage de ses dons pour que vous puissiez rentrer. Sains et saufs.

— Jeune homme ? intervint Tristan.

— Pour vous, j’ai presque 700 ans, alors oui, vous êtes jeune comparé à moi.

— C’est bien ton aïeule, dit-il à Aisling.

— Moi ce qui m’inquiète, c’est plus le côté : sains et saufs. Pourquoi a-t-il fallu qu’elle précise ? lui demanda-t-elle à voix basse.

— N’aie crainte, répondit Alazaïs.

— Et en plus, elle entend très très bien.

— Je ne vois pas uniquement avec mes yeux.

Elle leur fit un clin d’œil et les mena à travers la forêt jusqu’à sa maison. C’était une petite chaumière, camouflée sous la mousse et au travers de rochers, et dont seule la fumée s’échappant du toit indiquait la présence.

L’intérieur était très sombre, seule une petite ouverture apportait de la lumière. L’unique pièce était découpée en plusieurs parties, selon l’usage qu’Alazaïs en avait.

— C’est étonnant, dit Aisling. Je m’attendais à voir un chaudron sur le feu et des bocaux remplis de grenouilles un peu partout.

Cela fit rire Alazaïs.

— C’est tout simplement répugnant ! Imagines-tu l’odeur que cela dégagerait ? Je ne suis pas une de ces sorcières qui exerce je ne sais quelle magie.

— Alors qu’est-ce que vous êtes exactement ?

— Une showy, comme toi.

D’aucuns se seraient sentis insultés par le comportement d’Aisling. Mais Alazaïs semblait plus amusée.

— Qu’est-ce qui vous fait dire que je suis une showy ?

— Tes yeux ne sauraient me mentir. Ils sont presque blancs. C’est le signe que tu es la dernière de ma lignée et j’en suis désolée pour toi parce que cela signifie que tu es seule. Personne ne devrait vivre seul.

Alors qu’elle parlait comme si de rien n’était, Alazaïs feuilletait un livre qui semblait lourd et rempli d’annotations, de bouts de tissu, de plumes et bien d’autres choses qu’Aisling refusait de connaître.

— Quant à vous, dit-elle en relevant les yeux pour regarder Tristan, comment faites-vous pour vivre en connaissant les pensées et les sentiments les plus profonds des gens qui vous entourent ?

— Vous êtes très perspicace.

— Je n’arrivais pas à comprendre exactement pourquoi votre aura était tourmentée. Vous avez répondu à ma question.

— Je ne connais les pensées des gens uniquement si je le désire. Je ne les entends pas à longueur de temps.

— Vos dons fonctionnent-ils l’un avec l’autre ?

Tristan et Aisling échangèrent un regard empreint de doutes. Ni l’un ni l’autre ne savaient réellement si leurs dons fonctionnaient ensemble ou si, en réalité, ils se repoussaient comme les mêmes pôles de deux aimants. Est-ce qu’ils s’annulaient ou bien est-ce qu’ils prenaient une autre dimension ?

Alazaïs attendait tranquillement qu’ils se décident à lui répondre. Elle faisait preuve d’une grande patience, ce que lui envia presque Aisling.

— Pour dire vrai, nous ne sommes pas sûrs, répondit-elle.

— Je vois. Ah ! Voici ce que je cherchais. Excusez-moi de prendre autant de temps, mais ce n’est pas tous les jours que je dois renvoyer ma descendance dans le futur. Il va me falloir un peu de temps pour préparer le philtre, mais vous ne devriez pas m’en vouloir, n’est-ce pas ? Je vous laisserai ma couche pour la nuit. Le philtre sera prêt demain matin avant l’aube. Tristan, voudriez-vous aller me chercher du bois ? Je vais en avoir besoin.

— Bien sûr, répondit-il. Et sans attendre, il sortit de la chaumière.

— À quoi va servir ce... philtre ? demanda Aisling une fois qu’elles furent seules.

— Je te l’ai dit, à vous faire repartir dans votre époque. À quoi penses-tu exactement ?

— Je… j’ai cru que…

— Tu as cru à un philtre d’amour ?

— Eh bien oui, avoua-t-elle dans un soupir.

Le rire d’Alazaïs résonna dans la petite demeure.

— Ne t’ai-je pas également souligné le fait que je ne suis pas une sorcière ?

— Mais vous parlez de philtre.

— Alors, appelle cela une décoction ! Ou bien une infusion. C’est un breuvage inventé par ma grand-mère pour vous faire faire le voyage inverse. Il va vous plonger dans un état second, une sorte de… comment dire ?

— Une transe ?

— Je ne sais pas ce que c’est, mais si cela a à voir avec le fait de voyager dans ses rêves, alors oui !

Alazaïs s’activa tout autour de l’âtre. De temps à autre, elle revenait à son livre pour vérifier les proportions des ingrédients. Tristan revint les bras chargés de bois, le front en sueur et torse nu. Elle lui montra où poser son fardeau et où il pouvait se rafraîchir. Et ce n’était pas un euphémisme, l’eau était glaciale.

Aisling fit semblant de s’intéresser à un livre qui était posé sur la table. Du coin de l’œil, elle détaillait le dos de Tristan, et il était tel qu’elle se l’était imaginé avec ses muscles déliés qui roulaient sous sa peau, des épaules larges et un bassin étroit. Ses tatouages accentuaient la découpe musculeuse de son corps et par la même occasion le trouble d’Aisling. Lorsqu’il se redressa tout à fait, elle se déplaça dans la pièce comme on flâne dans une boutique.

— Tu n’es pas obligée de te cacher pour regarder, tu sais ?

Elle sursauta, faussement surprise.

— Vous vous fourvoyez, monsieur Le Guennec !

— Est-ce le moyen âge qui te donne ce langage châtié ?

— Non, c’est uniquement votre présence.

— Que me vaut cet honneur ?

— Ce n’est pas un honneur, c’est une mise à distance que vous vous obstinez à ignorer.

Il l’ignorait, et s’en amusait même beaucoup. Cela lui plaisait de déstabiliser Aisling. Ainsi, elle lui parlait. Tristan avait conclu que c’était le seul moyen d’avoir un contact avec elle. Plus il réussirait à la pousser dans ses retranchements, plus il se rapprocherait de son objectif. Elle.

— Disons que nous sommes quittes dans ce cas, affirma-t-il.

— Comment cela ?

— Si moi j’occulte ta mise à distance, toi tu sembles préposée à porter des œillères. Tu t’obstines à te mentir et tu fais comme si de rien n’était. Étonnant pour une personne extralucide, non ?

— Oh, mais je suis vraiment désolée que vos tentatives pour faire mouiller ma culotte restent infructueuses !

— Votre amour est tellement beau ! Il illumine ma maison ! intervint Alazaïs. Ne pouvez-vous cesser de vous chamailler ? Ça ne doit pas être tous les jours amusant dans votre époque.

— Il n’y a aucun amour entre nous !

— C’est donc pour cela que tu as eu peur lorsque j’ai parlé de philtre ? Je suis déçue, j’aurais pensé que ma descendance serait plus perspicace et moins aveugle ! Un comble pour une showy, tu ne trouves pas ?

— Peut-être préférerais-je être aveugle.

— Tu renierais tes dons ? Ton héritage ?

Alazaïs avait arrêté le découpage des tiges de pissenlit pour regarder Aisling droit dans les yeux.

— Oui, je le ferais. Ne serait-ce que pour avoir une vie normale. Juste une fois dans ma vie, ne pas voir l’âme des gens, ne pas ressentir leurs craintes, leurs envies, leurs espoirs. Pouvoir uniquement penser à ce que je veux moi, comprendre ce que je ressens. Pouvoir être maître de mon corps. J’aimerais juste pour une fois ressentir des émotions qui me sont propres. Je veux vivre parmi les vivants et ne plus avoir à mettre les mains dans des cadavres ! Je voudrais comprendre qui je suis réellement et par-dessus tout, j’aimerais aimer.

Tristan écouta son plaidoyer et sentit son estomac se nouer sous la peine qu’il ressentait pour elle. Il tenta de faire un pas vers elle pour la prendre dans ses bras, mais elle le repoussa, une main levée devant elle.

— Je vais me coucher. Excusez-moi, dit-elle simplement.

Lui

Alazaïs reprit sa préparation et attendit que Tristan prenne la parole. Ce qu’il ne fit pas. Elle vit la tristesse se dessiner sur ses traits. Elle aurait voulu les aider tous les deux. Peut-être avaient-ils besoin d’un coup de pouce. Cependant, elle ne devait pas intervenir tant qu’ils ne le lui demandaient pas.

— Met-elle réellement les mains dans des cadavres ? Ne répondez pas ! se ravisa-t-elle. Je ne veux pas savoir.

Tristan s’amusa de sa réaction. À sa demande, il se retint de lui expliquer leur travail. Il se força à ne pas regarder Aisling dormir et soupira.

— Vous lui reprochez des choses que vous-même vous faites, dit soudain Alazaïs.

— C’est-à-dire ?

— Ne pouvez-vous profiter de ce moment avec moi pour me poser les questions qui tournent en boucle dans votre esprit ?

— À vrai dire, il n’y en a qu’une seule.

— J’ai toute la nuit devant moi, vous savez ?

— Me suis-je trompé ?

 

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