Par delà la vue

Demi Mcgowan · Chapitre 3 sur 14

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Par delà la vue

Chapitre II

 

Elle

Aisling était tellement bien, comme allongée dans du coton à la douceur de la soie. Elle ne voulait pas ouvrir les yeux de peur de perdre ce bien-être, et même de peur de voir ce qui se cachait derrière ses paupières closes. Pourtant, elle se doutait bien qu’elle ne pouvait pas être dans un endroit différent des autres fois. Elle serait forcément dans cette pièce, et ne serait pas seule.

— Ouvre les yeux, lui demanda-t-il doucement.

Étonnant comme les sensations sont différentes que l’on soit aveugle ou non ; encore plus dans un rêve. Elle qui pensait être étendue sur un lit, était en fait debout devant un divan rouge. La couleur de la passion, de la sexualité, mais aussi celle du danger. Alors qu’elle engageait un mouvement pour tenter de se retourner vers lui, il l’en empêcha en posant les mains sur ses hanches. C’est ainsi qu’elle s’aperçut de sa tenue. Une robe parfaitement indécente dont sa grand-mère se serait servie comme torchon si jamais elle avait osé en amener une chez elle.

Attachée au niveau de la nuque, elle était noire et dos nu. Le décolleté laissait entrevoir les monts formés par ses seins maintenus par des redresse-seins. Elle était longue, mais une fente de part et d’autre de ses jambes donnait tout le loisir de voir ses bas et le porte-jarretelles qui les retenait. Ses chaussures avaient été abandonnées un peu plus loin sur le tapis et ses cheveux étaient libres sur ses épaules.

Pour la première fois, elle se sentit libre de parler.

— Où sommes-nous ?

— N’est-ce pas évident ?

— Est-ce vous qui venez dans mon esprit ou bien moi qui viens jusqu’au vôtre ?

— Cela devrait-il être si terre à terre ? Tu sais qu’il existe d’autres mondes.

— Je ne…

— Ne te pose pas de questions. Nous sommes ici, nous décidons de ce que nous voulons faire et comment, et c’est tout ce qui compte.

— J’ai l’impression que c’est vous qui décidez.

Son rire résonna à ses oreilles. Ô comme elle avait envie de se retourner, de le voir enfin. Elle voulait plonger dans ses yeux et s’y perdre.

— Qui êtes-vous ?

— Bientôt… lui répondit-il en lui massant la nuque.

Instinctivement, elle pencha la tête en arrière, les paupières mi-closes. Il déposa ses lèvres à la naissance de son cou et lui murmura d’aller s’allonger sur le canapé. Elle s’exécuta et en profita pour le regarder. Elle aurait pu le déshabiller sans le toucher. Il portait une chemise et un pantalon en lin blancs. Pieds nus, il se déplaçait avec la grâce féline du tigre, les prunelles fixées sur elle, il s’approcha et mit un genou à terre. Une main posée sur l’accoudoir au-dessus de la tête d’Aisling, il se pencha pour l’embrasser. Comme elle cherchait à ouvrir sa chemise, il lui prit les poignets et la contempla avec un éclat de défi dans le regard. Ses yeux ! Enfin, elle les voyait. Deux iris verts avec des touches dorées la fixaient. Pourtant elle refusait de croire qu’ils avaient réellement cette couleur. Elle essaya de l’attirer à elle, mais il réussit à s’écarter.

— Nous avons tout notre temps. J’aimerais jouer un peu avant.

— Jouer ?

— Je veux que tu t’abandonnes totalement cette nuit. Seuls tes yeux pourront parler et toucher. Je veux que tu fasses tout ce que je te dirai sans poser de questions et sans essayer de te rebeller.

— Je ne…

— N’aie pas peur… Je ne peux pas te faire souffrir ici. Souviens-toi que tu choisis autant que moi ce qui s’y passe.

Aisling prit une grande inspiration qu’elle relâcha tout doucement. Prenant cela pour un oui, il se releva pour aller se placer dans un autre fauteuil non loin de là.

— Bien. Je veux que tu enlèves cette robe.

— Mais je…

— Aisling, gronda-t-il d’une voix rauque qui résonna au plus profond d’elle.

Avec des gestes lents et au son de sa musique qu’elle entendait par delà son rêve, elle fit glisser l’étoffe sur son corps. Sa peau la brûlait là où elle sentait ses yeux posés sur elle. Elle enleva le redresse-seins et posa un bras sur sa poitrine. Son autre main dans ses cheveux, elle se cambra sur le canapé lorsqu’elle perçut une douce caresse venue de nulle part la parcourir.

— Ne demande pas ce que c’est, lui dit-il alors qu’elle ouvrait la bouche pour parler. Tu sais que ce n’est que le reflet de ce que j’ai envie de faire sur ton corps. Je veux que tu te touches pour moi. Je veux que tu te fasses jouir en pensant à moi juste à côté de toi. Comme si c’était mes mains qui le faisaient.

L’esprit d’Aisling se révoltait. Ce n’était pas des choses qu’il acceptait de faire devant un inconnu. Et puis des gestes aussi intimes devaient le rester.

— Ne lutte pas. Je veux entendre ta respiration s’accélérer alors que je te verrai approcher indéniablement du point de non-retour. Je sais que tu peux le faire.

Elle se mordit la lèvre inférieure et lentement, fit descendre le long de son buste une main tremblante.

— Regarde-moi, lui ordonna-t-il.

Tournant la tête vers lui, elle vit qu’il avait enfin enlevé sa chemise. Elle retint son souffle devant ses pupilles dilatées qui ne pouvaient que signifier son excitation.

Alors que les doigts de la première main continuaient leur chemin, ceux de la seconde avaient entrepris de caresser un sein. Son téton se dressa vers cette étreinte, demandant ainsi qu’elle intensifie son geste.

Aisling écarta les jambes et releva un genou légèrement sur le côté pour se donner libre accès à son sexe. Elle en redécouvrit les replis soyeux avec délectation. Bientôt, sa fente fut complètement humide. Ses doigts glissaient de son Mont de Vénus à l’entrée de son vagin. Doucement, elle y introduisit son majeur jusqu’à effleurer son point le plus sensible. Sa paume plaquée contre son clitoris, profitait du va-et-vient pour activer ce dernier.

Elle se mordait de plus en plus à mesure que le plaisir augmentait en elle. La main, d’abord occupée à pincer la pointe de son sein descendit rejoindre sa consœur pour l’aider à arriver à ses fins. Ses mouvements se firent plus anarchiques. Elle montait dangereusement vers le point de rupture et il se délectait de la voir ainsi perdre encore plus le contrôle. Elle aurait voulu fermer les yeux, basculer la tête en arrière et se laisser aller à gémir bruyamment, mais elle ne pouvait pas le quitter des yeux. Il la menait inexorablement vers l’orgasme comme il le lui avait promis.

Elle se caressa de plus en plus vite à l’instar de sa respiration, qui s’accéléra au même rythme que son cœur. Les muscles de son sexe se contractaient. Elle sentait le plaisir arriver par vagues à l’endroit exact où elle se touchait.

— Garde toujours les yeux ouverts lorsque tu jouis ainsi Aisling, lui dit-il, placé au-dessus d’elle.

Il s’empara de sa bouche, sa main avait pris la place des siennes. Elle passa les bras autour de son cou pour l’entraîner un peu plus vers elle. Il la délivra de la tension qui avait pris possession de son corps dans l’attente de l’orgasme. Elle gémit contre ses lèvres, ses pupilles toujours accrochées aux siennes.

Son corps fut encore parcouru de quelques soubresauts avant qu’elle n’arrive à retrouver ses esprits, si tant est que cela soit possible dans un rêve.

— Merci, lui dit-il doucement.

— De quoi ? s’étonna-t-elle.

— De t’être abandonnée sans poser de questions.

— Ce n’est qu’un rêve. Une vision nocturne, rien de plus.

— Bientôt, Aisling…

L’eau de son bain avait refroidi, son verre de vin était tombé sur le tapis. Elle se réveilla, le corps encore engourdi, comme si elle avait aussi vécu cette scène dans la réalité, en même temps qu’elle se déroulait dans sa tête.

Elle avait soif, ses doigts étaient raides et ses cuisses écartées. Les jambes flageolantes, elle se rinça et se couvrit d’une serviette, avant d’aller se servir à boire et à manger. Elle était partagée entre l’envie de retourner se coucher pour dormir encore et peut-être le revoir, et celle de ne pas s’allonger et de s’occuper toute la journée pour ne pas rêver. Elle ne savait pas si elle aimait ce qu’elle vivait toutes les nuits. Elle devait en parler à Alex. Il devait être réveillé à 10 h. Ils vivaient en décalé l’un de l’autre, mais ils trouvaient toujours un moment pour s’appeler. Au moment où elle allait prendre le combiné, le téléphone sonna. C’était lui.

— Aisling chérie. Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Alex, j’allais t’appeler.

— Je sais. Je l’ai senti.

Il était très calme, ça aidait Aisling à garder le contrôle de ses émotions. Elle n’était pas étonnée de voir qu’il avait pressenti son appel.

— Alex, je ne sais pas ce qui se passe, c’est… c’est flou.

— Il va falloir recommencer par le début pour voir si nous n’avons pas loupé un détail important. En débutant par comment ça a commencé.

C’était là aussi un signe qu’Alex la connaissait bien. Il savait qu’elle avait besoin de rationaliser pour comprendre.

— Il y a deux semaines environ. Mais le premier rêve ne représentait rien pour moi à ce moment-là, c’est pour ça que je ne t’en ai pas parlé tout de suite. Puis cela revenait tous les deux jours et c’est là que j’ai eu envie de te prévenir. Mais à présent, c’est toutes les nuits, enfin, à chaque fois que je dors. Il me hante.

— C’est toujours le même homme ?

— Oui, je ne voyais pas son visage jusqu’à aujourd’hui, mais je sais que c’est lui. Il a toujours la même voix, le même physique et… et il me fait toujours le même effet, physiquement parlant.

— Mignon ?

— Alex !

— Quoi ? Je me renseigne, on ne sait jamais. Si tu n’en veux plus, dis-lui de venir faire un tour dans mes songes, s’il veut s’amuser un peu.

— S’il te plaît, reste concentré, j’ai besoin de comprendre ce qui m’arrive.

— Il t’arrive que ta libido t’envoie des signaux aussi gros qu’un phare sur la côte et que tu ne saisis pas le message.

— Que dois-je comprendre ?

— Que ton corps a certains besoins et qu’il serait temps que tu partes à la chasse au mec ! s’exclama-t-il en riant. Plaisanterie mise à part, cela fait trop longtemps que tu es seule et avec le corps de déesse que tu as, c’est vraiment du gâchis.

— Intéressé ? lui demanda-t-elle.

— Dieu m’en préserve ! Tu as peut-être une belle paire de seins, mais il te manque une chose évidente entre les jambes pour faire mon bonheur.

— Alex, tu sais que tu es la seule personne que je connaisse qui soit capable de me faire regretter d’être une femme par moments.

— Nous n’arriverons à rien maintenant. Tu es exténuée et moi je dois aller à un rendez-vous. Mais si cela peut te rassurer, je ne vois rien de négatif à l’horizon pour toi. Je pense que tu te prends trop la tête et que tu as grandement besoin de te changer les idées. Samedi soir, je t’enlève. On va faire la fête.

Comme elle gémissait, il poursuivit.

— Ça va te faire du bien. Et à moi aussi par la même occasion. Tu n’as pas le choix de toute façon, je t’y traînerai de gré ou de force.

— Très bien, capitula-t-elle.

— À samedi ma belle, dit-il en l’embrassant.

— Bonne journée.

Lui

Adossé à son bar, une tasse de café fumant à la main, il accusait encore le coup de sa dernière grasse matinée. Tout avait pourtant bien commencé cette fois-ci, il s’était endormi du sommeil du juste et avait fait des rêves traditionnels, mais sur la fin, tout avait dérapé. Il était retourné dans cette pièce et lorsqu’il l’avait vue dans sa robe noire, son désir, ce besoin de la posséder, fut plus fort que tout.

Sauf que pour le coup, il se retrouvait fortement frustré et qu’il n’avait donc pas envie de regagner son lit pour dormir tout de suite. Elle l’avait subjugué par sa beauté dans la jouissance. Il voulait encore jouer avec elle. Lui faire découvrir ses limites. Elle lui avait inspiré des envies contraires, cela le déstabilisait.

Elle l’avait enfin vu et en avait paru surprise, comme si elle s’attendait visiblement à autre chose. Il la connaissait, son corps l’avait reconnue. Il lui était impossible de ne pas retourner la voir dans leur rêve. Inexorablement depuis deux semaines, il attendait de la regarder, avec ses yeux ou même ses mains, mais toujours pour lui donner du plaisir. Mais à présent, il devait reconnaître qu’il n’avait plus le contrôle. Il n’avait plus le pouvoir de créer leurs rêves, ou du moins pas totalement. C’était comme si une part de lui décidait de faire ce que l’autre refusait. Comme si son âme avait pris le pouvoir.

Il s’était vite rendu compte que ce qu’ils partageaient avait une part de réalité. Ce que l’esprit croit, le corps le ressent et le vit. C’était d’autant plus vrai en ce qui le concernait. Il avait le don de s’immiscer dans les pensées les plus intimes des gens afin de découvrir ce qu’ils souhaitaient au plus profond d’eux-mêmes et de le leur faire vivre en rêve. Un pouvoir très dangereux qui entre de mauvaises mains pouvait tuer. À ce moment de son histoire, il ne savait pas s’il voyait ce qu’Aisling désirait ou bien ce que lui-même aspirait de vivre. En se rendant dans cette pièce, nuit après nuit, il se demandait s’il n’assouvissait pas quelque part ses propres pulsions ; bien qu’assouvir soit un bien grand mot.

Cependant, il se refusait de lui faire totalement l’amour. Il ne voulait que la mener à l’orgasme et la voir atteindre l’état second qui suivait. S’il devait entrer en elle, ce serait dans la vie réelle et non pas dans un ersatz de réalité.

Il avait mis un certain temps à décider de la manière de l’aborder. Il s’était dit que d’aller la voir de but en blanc ne serait sûrement pas une bonne idée. Aisling l’aurait pris pour un fou furieux et lui aurait collé les flics au cul pour harcèlement. À juste titre d’ailleurs. Mais à quoi bon avoir des dons s’il ne pouvait pas s’en servir de temps en temps ? Et puis ce n’était pas un acte uniquement intéressé ! C’était aussi pour elle. Non, il ne se voilait pas la face…

En fait, tout ceci lui rappelait étrangement le pire épisode de sa vie. Comme tous les adolescents, il avait eu sa période rebelle. Ce moment où les hormones jouent du yoyo avec les sentiments et les pensées. Lorsque l’on reçoit tout ce que les autres éprouvent, il devient difficile de faire la part des choses entre ce qui nous est propre et ce qui ne l’est pas. Avec son look de James Dean — ou John Travolta dans Grease —, il avait été un bourreau des cœurs. Ne manquait plus que les tatouages et la moto, qui devaient arriver à peine cinq ans plus tard. Lorsqu’il avait eu 16 ans, Solenn était entrée dans son champ de vision. Il avait joué, beaucoup joué, trop même. Sans l’intervention de son oncle, elle serait devenue folle. Il avait donc été mis à l’écart, envoyé sur l’île de Bréhat, coupé du monde. Entouré des siens, il avait appris à comprendre et à contrôler son pouvoir. Et il avait surtout appris d’où il venait et ce pour quoi il était destiné. Rien de mirobolant comme sauver le monde, mais être la réincarnation d’un chevalier, ce n’était déjà pas si mal, et moins contraignant.

Quoi qu’il en soit, le moment était venu. Le tout était de ne pas effrayer Aisling. Que penserait-elle en le voyant ? Être coutumière des faits paranormaux était une chose, voir l’homme de ses songes en chair et en os en était une autre. Son esprit se rebellerait contre cette idée. Elle le repousserait, le haïrait ; elle ferait tout pour refuser l’idée que ses fantasmes deviennent réels. Ce qu’elle ignorait, c’est qu’elle n’aurait pas le choix.

Il était inéluctablement attiré par elle. Son âme l’appelait et il ne pouvait faire autrement que d’y répondre. Un peu comme ces amants, ses ancêtres celtes, qui n’auraient jamais dû se rencontrer, mais qui, fatalement, se retrouvèrent et s’aimèrent. Leur amour, bien que factice au départ et uniquement créé par un philtre, devint véritable lorsque l’enchantement se fut envolé.

Il aurait voulu que la comparaison s’arrête là. La vie de ces deux êtres avait ensuite été un vrai gâchis. Mariés à d’autres personnes que leur âme sœur, ils avaient vécu dans la jalousie et la tristesse. Lorsque l’homme avait eu besoin de sa bien-aimée pour le sauver pour la troisième fois, elle était venue à son secours, mais l’épouse éconduite ne l’entendit pas de cette oreille et lui fit croire qu’elle refusait de le sauver. Résigné, il avait cessé de lutter et était mort. Lorsqu’enfin son amour était arrivé, le chagrin avait emporté celle-ci. Jamais ils ne purent se retrouver, hormis au paradis.

Une histoire tragique qui ne devrait jamais se reproduire. Il ne la laisserait pas lui échapper. Il avait le contrôle sur son corps, son esprit s’habituerait à cette domination. Elle lâcherait prise et le suivrait à Avallon.

Le paradis… Rien que ça ! Il rit de lui-même. Il se trouvait bien prétentieux de penser pouvoir faire son bonheur alors que ne serait-ce que l’approcher serait un défi en soi. Il avait du pain sur la planche, mais cela en valait la peine.

Il reposa sa tasse vide dans l’évier avant d’aller se rafraîchir les idées sous la douche et de retourner dormir. La nuit promettait d’être longue. Il lui fallait se reposer avant d’aller travailler. Pour la première fois depuis deux semaines, il appréhendait ce qu’il allait voir en rêve. Prémonition ou fantasme, une seule chose était sûre, il ne devait pas perdre le contrôle sur la situation. Il s’interdirait de laisser son corps avec la bride lâche sur les épaules. Non, il mènerait la danse, en toute connaissance de cause et avec toute la maîtrise qui s’imposait.

 

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