Parents de djihadiste

Céline SCHOEN · Chapitre 1 sur 11

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Parents de djihadiste

Samira

 

« Dis, quand reviendras-tu,

Dis, au moins le sais-tu,

Que tout le temps qui passe,

Ne se rattrape guère,

Que tout le temps perdu,

Ne se rattrape plus. »

BARBARA, Dis, quand reviendras-tu ?, 1987.

La « pire journée » de la vie de Samira, ce n’est pas ce dimanche de

printemps, en 2013, quand sa fille Nora a quitté Schaerbeek pour la Syrie.

Incontestablement cette journée a été atroce ; naturellement elle a été

hideuse et épouvantable, et Samira ne s’en remettra pas. Mais il y a eu pire.

Plus violent, plus terrible. Plus traumatisant pour une femme déjà à bout : la

« pire journée » de la vie de Samira a commencé dès l’aube, vraiment très

tôt, un matin d’été, en 2013 toujours, quand la police antiterroriste a

débarqué chez elle, à la maison. Ce jour-là, Samira a cru son heure venue.

Peu de temps s’était écoulé depuis le départ de Nora, « quelques

semaines, tout au plus », Samira ne sait plus très bien. Il était tout juste

5 heures du matin, la mère de famille sortait de la salle de bains, au

troisième étage, quand elle a jeté un coup d’œil en bas de la cage d’escalier.

Elle venait de réajuster une couverture suspendue à la rambarde, « parce

que je suis maniaque et qu’elle n’était pas bien droite ». Un bruit avait peut-

être guidé son regard : « Je ne voyais pas grand-chose, dans la nuit, mais

c’est comme pour les chats, mes yeux se sont adaptés à l’obscurité. » Et

soudain, elle a vu, tout vu. Des hommes étaient là, chez elle, dans sa

maison, encore au rez-de-chaussée. Des hommes encagoulés. Samira

distinguait les coutures sur leur crâne, d’en haut. Des silhouettes géantes qui

grimpaient vers elle. Son sang n’a fait qu’un tour : des combattants syriens

venaient pour la supprimer. Elle avait trop parlé – à la police, à la presse.

Son raisonnement était clair, net, sans appel. Il était surtout celui d’une

mère baignée dans l’infâme réalité du djihadisme depuis le départ de son

enfant. « Dans ma tête, ils venaient me faire pareil qu’à James Foley. Ils

étaient là pour m’égorger, parce que j’avais trop ouvert ma bouche »,

explique froidement Samira. En une fraction de seconde, les monstres

sombres se tenaient à sa hauteur. « Ils sont montés si vite, comme s’ils avaient volé. » Les exécuteurs étaient là, devant elle.

« Qui êtes-vous ?! » Sa voix, un temps perdue, était revenue. Samira

hurlait, lâchait de profonds « haaaaaaaa », des cris qu’elle ne se connaissait

pas. Encore effrayée, elle raconte la scène d’un trait, parle de son corps, de

sa bouche qui ne répondaient plus : « Les flics m’ordonnaient de m’allonger

par terre, mais j’en étais incapable. Ils gueulaient “Police, police !” et moi,

je répétais ce qu’ils disaient, sans raison, sans comprendre. » Alertée par ce

vacarme, Sarah, l’autre fille de Samira, est sortie de sa chambre : « Ils se

sont immédiatement jetés sur elle, et l’ont plaquée au sol. » Puis son fils,

Yacine, a déboulé dans le couloir : « Il priait à haute voix. Ils l’ont aussi

flanqué par terre. Il venait de se faire opérer, il a commencé à vomir. Eux

s’en foutaient. » Ilias, plus jeune, plus viril, s’est montré moins docile : « Il

a foncé dans le tas, balancé des coups de poing de tous les côtés. »

Rapidement, il a lui aussi été maîtrisé, de même que Mohamed, le deuxième

mari de Samira. Il a été menotté et cagoulé, « pour qu’il perde tous ses

sens ». Le récit de Samira est ardent et compulsif ; elle peine toujours à y

croire. Comme si perdre Nora n’était pas suffisant, pas assez violent.

Depuis, la mère désemparée se réveille toutes les nuits aux alentours de

5 heures du matin. En sueur le plus souvent.

*

Nora, sa Nora, la Nora de Schaerbeek – cette commune bruxelloise où elle

a grandi –, n’était jamais vraiment sortie de l’enfance. En témoigne son

cocon – cette chambre toute rose, très « princesse », ornée d’un vaste lit à

baldaquin. Nora adorait Hello Kitty. Le chat blanc au nœud rose issu de

l’imagination du Japonais Yuko Shimizu ornait sa coque de téléphone, son

armoire et son sèche-cheveux. Même son peignoir. « Avoir tout quitté

comme ça, c’est ce qui est incroyable », s’appesantit Samira. Sa fille aimait

la mode. Elle dévalisait H&M, Jennyfer et toutes ces boutiques de

vêtements bon marché – la rue Neuve, l’une des artères les plus

commerçantes de Bruxelles, était son royaume, son QG. Elle s’y sentait

bien, à chiner, à farfouiller jusqu’à dégoter le bracelet que ses copines

allaient envier pendant des semaines, la teinte de vernis à ongles qui lui

manquait, les sandales compensées juste à la bonne hauteur. Ses chaussures

étaient toujours assorties à son sac à main : « Coquette, coquette, une vraie

fille », s’amuse Samira en dévoilant des photos d’une Nora toujours parfaitement coiffée. Son lissage brésilien était des plus réussi, sa frange

bien peignée tombait, droite, par-dessus ses sourcils fins, épilés.

Impeccable. La Nora de Schaerbeek était belle à croquer, respirait la santé,

incarnait une jeunesse qui aimait la vie. « Il ne fallait pas lui dire qu’elle

avait tel ou tel défaut physique, sinon tu la blessais vraiment », reconnaît

Samira. Elle l’a revue quelques fois, sur Skype : « Elle est si maigre

maintenant. Et on dirait qu’elle a 40 ans », frémit la mère abandonnée.

Après le départ de Nora, Samira a transformé la chambre de la jeune fille

en véritable sanctuaire. « J’avais collé des photos de Nora partout, avoue

Samira, pas très à l’aise. J’avais aussi disposé ses poupées tout autour de la

pièce. » Elle se glissait dans le lit de sa fille, sous la couette. Hors de

question de changer les draps. Elle interdisait à toute sa famille de toucher à

quoi que ce soit dans la chambre. Quand elle en sortait, elle fermait la porte

à clé. « J’avais complètement perdu la tête », reconnaît-elle. Elle a fini par

recouvrer la raison, et son fils Ilias a pris possession des lieux. Il a effacé

toute trace de sa sœur ; ce n’est pas possible de vivre dans les pas d’une

absente. Samira a gardé quatre pulls de sa fille. Ils sont trop petits pour elle,

mais elle les porte quand même, par exemple sous une robe. Pour garder

Nora tout contre elle.

Dans son salon, vêtue d’un survêtement en velours noir – informe mais

confortable, très doux –, Samira tient dans ses bras le petit Yannis. En

culottes courtes, le bonhomme tête un biberon encore bien rempli, il rote de

plaisir, Samira sourit. Yannis est né en septembre 2015. Il n’a pas connu sa

grande sœur ; il est venu au monde après son départ. Son sourire, ses

gazouillis, son babillage laissent présager à sa mère un caractère « à la

Nora ». Samira précise : « Ma fille, à elle seule, c’était comme si tu avais

cinquante enfants ! Nora, tu l’entendais dans la maison ; dans le quartier,

tout le monde la connaissait. » Les autres « grands » – Sarah (née en 1991),

Yacine (né en 1992) et Ilias (né en 1996) – sont plus réservés, plus calmes.

La Nora de Schaerbeek était une jeune femme amoureuse. Sa sœur Sarah

était à ses côtés quand leur chemin a croisé celui de Tawfiq [ce prénom a

été modifié], le futur mari de Nora. Ensemble, les deux sœurs fréquentaient

une salle de sport à Vilvorde, une commune néerlandophone au nord de

Bruxelles. Sarah se souvient : « Il y avait un groupe de mecs, ce jour-là,

qu’on n’avait jamais vus avant. Ils ont commencé à me taquiner, et puis ils ont repéré ma sœur. Moi, j’étais un vrai garçon manqué ; Nora, tout le

contraire. Ils m’ont demandé qui c’était. On a discuté. Et puis, on leur a

prêté un survêtement… Il a bien fallu qu’ils nous le rendent, et donc nous

nous sommes revus. » Nora et Tawfiq, l’un des garçons du groupe, ont

rapidement commencé à se fréquenter.

Samira n’a pas vu Tawfiq très souvent – cinq ou six fois tout au plus.

« Chez nous, les Arabes, on a cette mentalité qui fait que nous, les filles, on

ne peut pas avoir de petit copain », éclaire Samira. Nora a préféré se confier

à sa tante, la sœur de sa mère. Après deux ans d’histoire, quand Nora a

demandé à sa mère sa bénédiction pour épouser Tawfiq, Samira a refusé net

: « Je ne voulais pas qu’elle se marie avec Tawfiq – paix à son âme. Il était

trop “sur elle”, il était toujours, toujours… là. » Samira ne parvient pas à

décrire précisément ce qui la gênait, mais quelque chose dans cette relation

ne tournait pas rond. « Quitte-le », avait-elle conseillé à sa fille. Mais Nora

ne l’entendait pas de cette oreille. Elle est allée quémander la précieuse

autorisation auprès de son père, un homme qu’elle ne voyait presque

jamais. Sa sœur Sarah confirme : « Il nous a abandonnées. » Samira

explique : « Lui et moi, nous étions trop jeunes [pour être parents], il m’a

laissée avec les enfants. Il a refait sa vie. » Pourtant, quand Nora vient le

trouver, il accepte l’union sans sourciller. Sans le savoir, il jette sa fille dans

les flammes de l’enfer. Plus tard, Samira aura des mots très durs envers son

ex-mari : « Tu es comme les recruteurs. Même à mon chien, je n’aurais pas

fait ce que tu as fait. »

Nora et Tawfiq se marient donc religieusement à Vilvorde, sans que

Samira en ait vent. Chez elle, à Schaerbeek, dans la file à la boulangerie un

matin, une cliente la félicite. Samira pense qu’elle fait fausse route, qu’elle

l’a confondue avec une autre : « Tout le monde était au courant… sauf moi.

Je déteste ce quartier de merde », explose-t-elle. Nora lui avait pourtant

assuré qu’avec Tawfiq, tout était fini. « De toute façon, tu n’entendras plus

parler de lui : il est parti », avait-elle conclu. Maintenant, Samira sait

exactement ce que voulait dire sa fille : Tawfiq n’était pas parti de la

manière dont elle l’imaginait – au sens « Il s’est installé en France, le temps

de son stage dans un garage » ou « Il a laissé tomber Nora, c’est encore l’un

de ces lâches d’hommes ! »

La réalité était tout autre, et Samira bien loin du compte : Tawfiq était parti, oui. Parti en Syrie. Et la belle Nora n’allait pas tarder à l’y rejoindre.

Or le destin est cruel : deux semaines après les retrouvailles de Nora et de

Tawfiq en Syrie, ce dernier perd la vie. Voilà Nora, même pas 20 ans,

veuve, seule dans un pays en guerre. Et Samira, tout aussi esseulée, est

rongée par les regrets : « Je me suis mal comportée envers Tawfiq. Je vis

avec cette culpabilité-là, j’aurais aimé lui demander pardon. Pardon de

l’avoir mal jugé. Tout musulman – c’est écrit dans le Coran – ne peut pas

rester fâché avec quelqu’un longtemps. » Elle va jusqu’à ajouter : « Quand

Tawfiq est mort, c’est comme si mon propre enfant était mort. » Sarah, la

grande sœur de Nora, s’interroge : « Tawfiq et sa bande, je ne vois vraiment

pas pourquoi ils sont partis. Ils avaient tout ici : une voiture, un job… Ils

s’habillaient bien. Ils n’étaient pas des voyous. Alors, pourquoi ? » À la

maison, Nora utilisait un ordinateur offert par Tawfiq. Nora est partie,

l’engin est resté, alors Samira l’a récupéré. « J’avais peur de ce PC, confie-

t-elle. Une fois, une photo a surgi sur l’écran, sans que je clique sur quelque

chose : c’était Nora et Tawfiq. » Elle en rajoute : « Que l’on me croie ou

pas, un jour, l’ordinateur a pris feu. Je l’utilisais, et des flammes en sont

sorties, d’un coup, sans raison… » Seule certitude : le cœur de Samira

brûle.

De la Nora de Schaerbeek à la Nora qui part en Syrie, la métamorphose

n’a simplement pas opéré. Kafka n’est pas passé par là ; c’est comme si,

sans crier gare, cette brunette souriante, drôle et affable, bravache à ses

heures, s’était téléportée à trois mille kilomètres de Bruxelles. Samira lui

écrit souvent des lettres, même si elle ne peut pas les lui envoyer. Elles

commencent toutes par « Ma fille, ma Nora ». Samira garde une belle

image de sa petite Nora, et c’est tant mieux puisque, de toute façon, elle ne

sait presque rien de ses nouvelles activités et préoccupations. « Un jour, elle

m’a donné quelques détails, en m’expliquant qu’elle vit avec des femmes,

qu’on leur dépose beaucoup d’orphelins, restitue Samira. Et qu’il y a des

chiens. Nora aime bien les chiens. » En tout, Nora a parlé à sa mère une

vingtaine de fois depuis son exil en terre de djihad.

Durant leur toute première conversation à distance, Nora avait lâché la

bombe : « Maman, je suis en Syrie. » Tawfiq vivait encore ; il était avec

Nora, derrière la webcam. Un deuxième coup de massue avait suivi,‐

directement : « Maman, j’ai beaucoup souffert du secret que j’ai dû garder… » Samira ne savait que craindre : « Qu’est-ce qui peut être pire ?

Déjà là, tu es partie en Syrie, tu m’as tuée… » Et Nora d’enchaîner : « Je

me suis mariée et c’est papa qui m’y a autorisée. » Aujourd’hui Samira

affirme : « Il y a une phrase qui n’a jamais été aussi vraie et c’est celle-ci :

on n’est jamais trahi que par sa famille. »

La stratégie de Samira vis-à-vis de sa fille a évolué : dans un premier

temps, elle lui posait quantité de questions, et n’obtenait aucune réponse.

« Ils ont interdiction de parler, là-bas, commente Samira. Ils vivent comme

dans un enclos. Je lui demandais “Ça va ?”, elle répondait “Ça bombarde

fort…” Et c’était tout. » Nora avait régulièrement une pensée émue pour sa

grand-mère et son grand-père, qui lui manquaient beaucoup. Samira la

suppliait de rentrer. En retour, elle ne recevait que de l’agressivité – un trait

de caractère inexistant chez sa fille, avant. « Les gens là-bas peuvent lui

bourrer le crâne autant qu’ils veulent, moi, j’avais cinq minutes pour tenter

de la convaincre de revenir », expose Samira. La situation était bloquée. Les

« Je ne me tairai pas : ton pays, c’est la Belgique ! » et autres tentatives

pour la faire changer d’avis n’avaient aucun effet. Face aux mots de la

mère, la fille se retranchait derrière un mur de silence. Alors, dans un

second temps, Samira a fait preuve d’humour, comme avant leur séparation,

quand tout était prétexte à une « bonne tranche de rire » :

Nora : « J’aimerais bien que tu viennes…

Samira : Non, je peux pas, il faut que je m’occupe des enfants.

Nora : Tu te marieras ici !

Samira : Ça va, trouve-moi un beau barbu, avec des yeux clairs…

Nora : Mais ça, maman, ici, ça n’existe pas ! »

Durant sa première année en Syrie, Nora semblait parfois avoir besoin de

réconfort : « Elle me disait : “Fais-moi rire comme avant !”, alors je lui

parlais de trucs qu’on faisait ensemble, de sottises… », se remémore

Samira. Sa hantise est de rater un appel. Cela n’est jamais arrivé. Mais

pendant près de neuf mois, d’octobre 2015 à juin 2016, Nora ne lui a pas

téléphoné. Quand elle a renoué le contact, leur discussion a laissé un goût

amer à Samira : Nora n’était pas seule, mais aux côtés de « deux sœurs

musulmanes ». Elles l’ont appelée sur Skype, sans vidéo. Les deux femmes

ont fait passer une sorte de test à Samira. Elles lui posaient des questions

sur sa pratique de l’islam, lui demandaient par exemple de décrire le

déroulé des cinq prières quotidiennes. De bonne grâce, dans l’espoir de pouvoir parler avec Nora, Samira s’est prêtée à l’exercice : deux rakat,

c’est-

à-dire deux cycles de récitation, durant la prière de l’aube, quatre à la mi-

journée, quatre de plus pendant la prière de l’après-midi… Samira

s’exprimait en arabe, comme les sœurs musulmanes, mais celui du Maghreb

diffère de celui de Syrie. Nora faisait office de traductrice. À aucun

moment, elle ne s’est éloignée de son rôle ; elle est restée fidèle à la

partition et ne s’est pas aventurée à glisser quelques mots en français à sa

mère. Quand les deux femmes ont traité Samira de mécréante, Nora

traduisait, toujours aussi consciencieusement. Sarah a entendu la

conversation surréaliste que tenait sa mère, et n’a pas supporté : elle s’en est

mêlée. « Elle a pété les plombs, résume Samira. Sarah leur criait d’aller

revoir leur islam, que la religion, ce n’était pas ça. Je ne peux pas lui en

vouloir, mais il n’empêche qu’à ce moment-là, ça a raccroché. »

Samira reste franchement perplexe : pourquoi cet appel ? « Leur seul but

est-il de me faire du mal ? » s’interroge-t-elle. Si oui, la mission est plutôt

réussie : Samira souffre, et le reste de sa famille aussi. Son mari, Mohamed,

a parfois du mal à supporter ses sautes d’humeur. Samira l’admet : « Au

quotidien, je suis difficile à gérer. » Son ascenseur émotionnel reste souvent

coincé au trente-sixième dessous. Alors, elle broie du noir. Plus rien n’a de

goût ; les journées sont longues, et toutes les distractions insipides. Et

même quand la cabine imaginaire daigne quitter le sol, Samira n’est jamais

capable de contrôler l’angoisse qui la ronge : et s’il était arrivé malheur à

Nora ? Et si elle ne rentrait pas ? Samira baisse les bras : « Depuis que Nora

est partie, je n’arrive même plus à faire un gâteau sans le cramer. Alors

qu’avant, je les réussissais bien ! » Nora aussi était excellente pâtissière, la

reine des cakes aux pommes et des pancakes.

Si Samira compare cette conversation aux airs de test avec un autre appel

qu’elle a reçu en 2013, elle la trouve finalement quasiment inoffensive. Car

ce matin-là, on lui annonçait la mort de sa fille, ni plus ni moins. « On m’a

téléphoné pour me dire qu’elle était tombée shahid [martyre], frémit

Samira. J’ai appelé ma petite sœur, je lui disais que je ne voulais plus vivre,

que j’allais me suicider. » Ses proches se sont rapidement regroupés chez

elle, pour lui apporter tout leur soutien. Dès 10 heures du matin, la maison

était remplie. Les souvenirs de Samira sont très flous. Elle a tout oublié. Que lui ont dit ses amis ? Comment ont-ils géré sa peine ? Elle ne s’en

souvient pas. Son psychologue lui assure que son cerveau a choisi de se

mettre en pause pour compenser la violence du choc. Samira sait bien, par

contre, que sa sœur lui a rétorqué d’attendre un peu, avant de mettre fin à

ses jours. « Elle sentait que Nora n’était pas morte, convient Samira.

Maintenant, on en rigole presque, de cet “Attends un peu !” » En fin de

journée, un nouveau coup de téléphone informait Samira qu’il y avait

erreur, que Nora était bien vivante. Samira révèle une énième atrocité : « En

Syrie, la première chose que l’on demande aux nouveaux arrivants, c’est

qui prévenir en cas de décès. »

Avec le recul, Samira se rend compte que sa fille voulait « tout vivre à

cent à l’heure » avant de partir. Pour son dix-huitième anniversaire, en

2013, le dernier fêté en Belgique (Nora soufflera ses 23 bougies le

13 février 2017), une grande fête avait été organisée. Toute la famille était

réunie. Quand son grand-père et son frère avaient finalement été les seuls

représentants du sexe masculin dans la pièce, Nora avait enlevé son hijab.

En dessous, elle portait une ravissante robe en dentelle qu’elle dévoilait

avec fierté. Elle était joliment maquillée ; elle avait dû y passer des heures.

Personne ne savait manier l’eye-liner aussi prestement qu’elle. Se farde-t-

elle aussi sous sa burqa, là-bas ? Ou a-t-elle complètement renié ces détails

qui, un temps, étaient si importants à ses yeux ? Qui faisaient d’elle la

magnifique Nora de Schaerbeek, soignée et délicate ? Samira n’en sait rien,

à part qu’un hadith, une révélation orale du prophète Mahomet, interdit à

une femme non mariée de se maquiller. Son trait noir à elle, sur les

paupières au ras des cils, est bien incertain. Elle n’a ni la dextérité ni

l’aisance de sa fille. En plus, quand elle pleure, il s’efface. Et Samira pleure

beaucoup.

*

Sharia4Belgium. Le groupuscule islamiste a volé Nora à sa mère. C’est la

police qui l’en a informée. Sur le moment, Samira n’a pas percuté :

« Comme une conne, j’ai cru qu’ils me parlaient d’une émission télé ! » Les

autorités égrainaient des termes qui ne faisaient aucun sens pour elle, parmi

lesquels « Sharia4Belgium » n’était que le début d’une longue liste. « Cette

souffrance-là n’a pas de nom, assure la mère de famille encore sous le choc,

à tout jamais sous le choc. On ne se réveille pas un matin avec tous, soudain, la même idée en tête : partir en Syrie. Il faut que l’impulsion

vienne de quelqu’un. » La Syrie, justement, était très loin de ses

préoccupations : « Tant que t’es pas concernée directement, tu passes à

autre chose. » Elle l’admet : elle ne savait rien de la situation géopolitique

sur place, pouvait tout juste placer le pays sur une carte du monde. La

plongée est verticale, brutale ; ce sujet nouveau s’impose à elle avec une

violence inouïe. Aujourd’hui, le nom du recruteur Fouad Belkacem n’est

que trop familier pour Samira. « Tu fais naître ton gosse, tu le fais grandir,

et il balaie ça en quelques mois, s’étrangle-t-elle. Chapeau ! » Nora, quant à

elle, maintenait qu’elle se sentait bien à Vilvorde, dans cette commune

flamande où elle passait le plus clair de son temps : « Elle avait fait toutes

ses études en néerlandais, donc elle voulait côtoyer des gens qui parlaient

cette langue. » Samira en est certaine : « Tout s’est passé à Vilvorde. »

Ce « tout » est flou. Autant dans son contenu que dans sa chronologie. Sa

mère estime que la radicalisation de Nora a duré « quelques mois ». Elle

n’est pas capable d’être plus précise. Samira ne fait pas exception aux

autres parents dans son cas : elle non plus n’a rien vu venir. Et Nora faisait

probablement tout le nécessaire pour ne pas lui mettre la puce à l’oreille :

« Moi-même, j’ai caché des choses à ma mère, se résout Samira. Je sais ce

que c’est. » Maintenant que Nora est partie et que Samira tient plus de

cartes en main, elle voit d’un autre œil certaines attitudes de sa fille, surtout

peu de temps avant son départ : « Nora est partie, et moi, c’est comme si

j’étais revenue à moi : j’ai vu différemment beaucoup d’éléments. » Trop

tard, malheureusement. Samira accumule les exemples : « Souvent, Nora se

postait dans la cuisine et m’observait. Je lui demandais ce qu’il se passait, et

elle me répondait : “Rien, j’ai juste envie de te regarder.” Elle multipliait

aussi les sorties avec sa grande sœur. Elle avait donné à ma nièce beaucoup

d’habits et de gadgets. Et puis, elle rendait plus souvent visite à ses grands-

parents. » Le père de Samira a laissé s’écouler plusieurs mois avant

d’aborder le sujet avec sa fille ; mais il maintient qu’avant que Nora quitte

la Belgique, il pressentait déjà les événements à venir parce qu’un jour Nora

l’avait embrassé, ainsi que sa grand-mère, très fort. Vraiment très, très fort.

Un câlin d’adieu, aux yeux du vieux monsieur.

Toujours dans l’idée de reconstituer en entier le chemin de la

radicalisation de sa fille, Samira s’est rendue à Vilvorde pour tenter de comprendre quel drame s’y était joué. « J’ai surtout voulu savoir comment

elle avait rencontré son mari », grince Samira, qui a passé beaucoup de

temps dans cette commune qu’elle maudit tant. « Je prenais le bus pour y

aller. Dès qu’il entrait dans Vilvorde, je me mettais à pleurer toutes les

larmes de mon corps », se revoit Samira. Le terminus se trouve près d’un

parc où, Samira en est sûre, sa fille et Tawfiq ont dû passer des heures. De

tout Bruxelles, Vilvorde est donc l’endroit où Samira redoute le plus de

mettre les pieds. Trois pas dans la commune, et ses yeux piquent, son

cerveau s’embrume, son ventre se noue, son corps ne répond plus. La

preuve selon elle : à deux reprises, elle s’y est cassé la jambe. Or son fils

Ilias a suivi sa scolarité à Vilvorde, obligeant plusieurs fois Samira à

participer à des réunions sur place, avec les professeurs, ou à répondre à des

convocations chez le directeur.

Samira n’a pas trouvé grand-chose de plus concernant Tawfiq. Elle a vu la

salle de sport où il a rencontré Nora. Selon elle, le rabatteur, ce n’était de

toute façon pas Tawfiq ; Nora et lui se sont fait laver le cerveau, l’un

comme l’autre. Elle sait que Nora n’a pas oublié ce garçon. « Elle m’a

confié qu’elle en rêvait la nuit, et qu’elle savait qu’il l’attendait, là-bas, au

paradis. Elle pleurait, et répétait : “Pourquoi je ne suis plus avec lui ?

Pourquoi je ne suis plus avec lui ?” Je pourrais donner ma vie pour le faire

revenir », murmure Samira. Elle a vu seulement deux fois les parents de

Tawfiq. Après son décès, dans les deux cas. Elle ne cherche pas à les

connaître mieux : « Pourquoi se rapprocher des gens seulement dans la

souffrance ? »

Samira décrit l’islam dans lequel Nora a été élevée : « Tu respectes les

gens. Tu ne juges personne. C’est une religion généreuse et ouverte que j’ai

inculquée à ma fille. Même si tu n’as qu’une pomme, tu la coupes en

deux. » Qu’a bien pu trouver Nora dans les enseignements rigoristes de

Sharia4Belgium ? L’énigme est insoluble pour Samira. La Nora de

Schaerbeek n’était pas particulièrement influençable. Petite déjà, elle

voulait travailler dans un orphelinat. Elle adorait les enfants : « Pendant les

réunions de famille, c’est toujours elle qui s’occupait des petits. » À 14 ou

15 ans, elle chouinait : « Maman, je me sens inutile… » Alors, manipulable

ou pas, Nora n’a pas dû être longue à convaincre quand l’idée d’apporter de

l’aide humanitaire en Syrie a été évoquée.

Sa mère ne l’a pas empêchée de porter le voile ; Nora l’a adopté vers 16

ans et demi. « C’était son choix, pas le mien, moi la divorcée pas voilée,

constate Samira. Moi aussi, à l’adolescence, je l’ai mis, puis enlevé, puis

remis, puis à nouveau enlevé… » Par contre, elle mettait sa fille en garde :

« Si tu choisis le voile, des portes vont se fermer. » Pour Samira, l’essentiel

était de confier à Nora toutes les clés pour se construire une existence en

sécurité, avec un emploi stable, sans vivre aux crochets d’un homme.

« Sans voile, ce n’est déjà pas évident de trouver du travail, analyse Samira.

Alors avec… » Elle ne termine pas sa phrase. Tout est dit. Elle tenait à ce

que Nora suive un chemin contraire au sien, elle qui a vécu un temps dans

la rue, s’est mariée trop tôt, a connu la dépendance amoureuse. « Je voulais

quelque chose de meilleur pour elle que pour moi », résume Samira, pleine

de bonnes intentions.

L’histoire de la Nora de Schaerbeek prend fin le dimanche 19 mai 2013.

Elle laisse place à la Nora de Rakka. La vie de Samira bascule. Ce matin-là,

elle téléphone à sa fille, qui lui explique qu’elle est à Vilvorde, justement.

Que le père d’un ami la ramènera en voiture, en fin de journée. Qu’elle ne

doit surtout pas s’angoisser. Que tout va bien. Qu’elle n’a « plus de crédit »,

ni pour appeler, ni pour envoyer des textos. Qu’elle est désolée de lui faire

faux bond. Samira n’est pas ravie : « Le dimanche, j’aimais bien l’avoir

avec moi ; elle m’aidait pour tout un tas de choses. » La journée passe,

Samira s’affaire, n’est pas inquiète. Vers 20 heures, ce n’est pas Nora qui

rentre à la maison, mais son frère, Ilias. Samira est assise dans le canapé du

salon. Ilias – pas loin de 2 mètres pour 100 kilos – semble soudain si frêle.

Il se prend la tête entre les mains. Samira sursaute : « Qu’est-ce qui ne va

pas ? » Il essaye de construire son discours. Ses mots sont épars. « Il y a un

bruit qui court… », attaque-t-il, et la fin de la phrase reste en suspens. Il ne

peut pas dire ce qu’il sait. Ce qu’il croit savoir. Il réessaye : « Il y a un bruit

qui court… » Non, il n’y arrive pas ; il tremble. Et finit par lâcher, d’un bloc

: « Il y a un bruit qui court à Vilvorde comme quoi Nora est partie en

Syrie. » Samira saisit son téléphone, compose le numéro de sa fille. Elle ne

veut pas, ne peut pas croire son fils Ilias. Il n’y a plus de tonalité. Elle

faisait confiance à Nora. Une confiance totale. Aveugle. Elle prévient la

police : « Ils nous envoient chier. » Son monde s’écroule. Samira, sous les

décombres, craque : « Ce jour-là, je suis morte. »

*

Et pourtant, il faut vivre. Avec Nora en Syrie. La dépression guette,

d’abord, attend Samira au tournant. Puis, sans vraiment prévenir, l’engloutit

tout d’un coup. Elle s’en défait à peine. En mars 2014, Samira s’est rendue

en Syrie, pour chercher sa fille. Elle explique ses motivations, sans trop en

faire : « J’ai su que je devais suivre ses pas. » Elle a prévenu toutes les

anciennes connaissances de Nora, par le biais des réseaux sociaux : « À

tous ceux qui ont entendu mon histoire, qui pourraient être en contact avec

ma fille, dites-lui que je serai en Syrie pendant dix jours. » Et elle s’en est

allée, « casquette sur la tête ». Elle sourit à l’évocation de ce détail. Samira

ne savait pas très bien ce qu’elle trouverait, aux alentours de Kilis, au sud

de la Turquie, mais était guidée par une idée fixe : sauver sa fille. À la

frontière, aux portes de la Syrie, les soldats ont refusé de la laisser passer.

Par contre, ils avaient une folle envie de se faire photographier à ses côtés.

Samira ne comprend toujours pas pourquoi. « Ils n’étaient pas méchants »,

précise-t-elle. L’aventurière des temps tragiques a ensuite rencontré un

homme qui assurait pouvoir la faire entrer sur le territoire syrien. Mais ses

kilos en trop, sa montre bling-bling et ses lunettes de soleil massives ont

empêché Samira de lui accorder sa confiance. Avant d’atteindre la Syrie, il

fallait passer deux frontières turques, puis marcher longtemps, jusqu’à un

ultime barrage. Celui qu’elle ne pouvait pas dépasser. Samira a tissé des

liens avec des locaux, déplacés à cause de la guerre qui fait rage dans le

pays aux mains de Bachar Al-Assad. Elle était soudain des leurs. « Avant, je

haïssais les Syriens, avoue Samira. Ils étaient ceux qui m’avaient pris ma

fille. Au moins, être sur place m’a permis de gommer tous mes préjugés. »

Les gardes-frontières coupaient court à toutes ses tentatives de traverser.

Trop dangereux pour les étrangers. Circulez. Ne voyaient-ils donc pas ce

cœur brisé ? « J’ai fait quatre pas en Syrie », résume Samira, la mort dans

l’âme. Elle avait écrit une lettre à l’intention de Nora, très personnelle, très

tendre, pleine d’amour. Elle a laissé le vent l’emporter. Il soufflait vers la

Syrie, elle s’en était bien assurée. Elle lui disait qu’elle n’avait pas su la‐

protéger, qu’elle n’avait pas vu le danger. Qu’elle n’était pas une mère

parfaite. Pour tout cela, elle présentait ses excuses. Elle écrivait aussi

qu’elle continuerait à se battre pour son retour, jour après jour. Qu’elles

reprendraient ensuite leur vie là où elles l’avaient laissée. Que le temps perdu était perdu, qu’il ne faudrait pas chercher à le rattraper. Qu’elle avait

mal, qu’elle souffrait. Puis Samira s’est baissée et a ramassé un peu de

sable. Elle l’a rapporté en Belgique et l’a offert à l’une de ses amies dont le

fils est parti – et décédé – en Syrie. Deux gestes forts, deux symboles, deux

métaphores pour tenter de tromper l’abattement, de renouer un lien, même

fictif, avec ces cœurs perdus.

Après les attentats de Paris, le 13 novembre 2015, la police est revenue

chez Samira : puisque Sarah, son autre fille, a commencé à porter le voile,

les autorités ont pris le passeport de la jeune femme. C’est ça aussi, être

sœur de djihadiste. Samira a été interrogée – « Ne vous semble-t-il pas

étrange que votre fille soit maintenant voilée ? » – et pour les papiers

d’identité, elle n’a rien pu dire, rien pu faire. Sarah ne comptait aller nulle

part, de toute façon. La jeune femme prépare activement son mariage, avec

un Français. Tout est allé très vite : ils se sont rencontrés neuf mois

auparavant. Samira essaye d’en profiter, de se réjouir, mais elle peine à

troquer ses idées noires contre des perspectives rose dragée. Au moins, elle

ne craint pas un seul instant que Sarah suive le même chemin que Nora :

« Sarah a tellement souffert du départ de sa sœur. Elle a compris de A à Z

comment on peut se faire retourner le cerveau. Elle est consciente des

dangers de la radicalisation violente, la condamne, et ne tombera pas là-

dedans. »

Après les attentats de Bruxelles, le 22 mars 2016, plusieurs perquisitions

ont été menées à Schaerbeek – dont l’une dans la rue où vit Samira.

Certains médias désignaient déjà la commune comme la nouvelle

Molenbeek. Les kamikazes de Zaventem étaient partis de là pour rejoindre

l’aéroport. « Quand j’ai vu les tireurs d’élite, mon sang n’a fait qu’un tour,

revit Samira. J’ai caché mon bébé. Et je suis descendue dans la rue. J’ai

couru. J’étais en pyjama fuschia, un truc horrible, de Bisounours ! La police

a hurlé : “Rentrez chez vous !” Je n’ai pas compris : Quoi ? Je dois rentrer

chez moi ? » Samira était persuadée qu’ils étaient là pour elle. Comme

quand ils avaient débarqué après le départ de Nora. « Mon mari était furax,

continue- t-elle. Il m’a dit que j’étais complètement folle… »

Le moindre changement affecte Samira au plus haut point : la tapisserie

du salon – de grandes fleurs blanches sur fond noir – est toute neuve, mais

Samira n’a pas supporté de voir disparaître l’ancienne, celle que connaissait Nora. Ses mimiques, ses yeux doux lui manquent beaucoup. Son autre fille,

Sarah, tente de la raisonner – c’est le monde à l’envers : « C’est mieux

d’avancer que de faire du surplace. » Mais Samira n’en est pas persuadée :

« Tant que Nora ne sera pas de retour, je ne pourrai pas bouger. » Elle n’en

démord pas : Nora va revenir.

Samira se raccroche à cette idée comme à une ultime bouée de sauvetage

au milieu d’une mer déchaînée : « J’ai mal. J’ai des blessures béantes et on

me jette du sel. » Certaines paroles l’atteignent vraiment – pour elle, le

raccourci « mère de terroriste » est l’un des plus douloureux. Mais elle

continue de raconter son histoire. « Il y a trop de jeunes qui sont partis,

expose Samira. Si nous, parents, nous nous taisons, nous laissons les

recruteurs gagner. » La souffrance qu’elle endure est innommable, mais elle

considère qu’il est de son devoir de tenter d’éviter à d’autres familles de

subir le même sort : « Je veux que Nora et que tous ces jeunes ne soient pas

partis pour rien. Il ne faut pas qu’ils aient sacrifié leur vie pour du vent. »

Samira veut stopper ceux qui, maintenant encore, sont attirés par la Syrie :

« Dès que j’entends qu’un jeune est parti, je le vis comme un échec. Un

échec personnel. » Sa fille Sarah est plus directe : « Nous, on a fait le deuil.

Ça nous a soûlés. » « Nous », c’est le clan, c’est elle, c’est Ilias, c’est

Yacine, c’est même le tout petit Yannis. Qu’il ne grandisse pas trop vite.

Qu’il reste en dehors de tout cela. Qu’il ne découvre pas les noms d’Al-

Baghdadi là-bas, de Fouad Belkacem ou Jean-Louis Denis ici. Que

l’organisation État islamique soit évoquée dans ses futurs manuels

d’histoire-géographie, mais qu’elle appartienne au passé et ne renaisse

jamais de ses cendres.

À sa manière, Samira a renoué avec l’espoir : elle s’est remariée, et puis

est arrivé ce petit ange, Yannis, auquel elle ne s’attendait pas du tout. « Je

vis parce qu’il faut bien vivre, concède-t-elle. Tout ce que je fais, je le fais

avec douleur. » Petit à petit, le mal s’atténue, un peu. Samira n’a plus la

gorge qui brûle dès qu’elle avale un bout de pain. Elle peut s’habiller sans

avoir l’impression que le tissu, la matière, attaque son corps. « Mais dès que

je fais quelque chose d’agréable, comme partir en vacances ou acheter de

beaux jouets à mon bébé, j’ai peur qu’on me le fasse payer : j’ai peur que

Nora meure. » Ces liens de causalité sont fumeux, irrationnels, et Samira en

est tout à fait consciente, mais elle ne peut pas les gommer de son cerveau exténué. Elle s’active sans penser, fait tourner le mobile lumineux du petit

dernier au rythme d’une mélodie toute douce qui sonne le passage du

marchand de sable. Bébé dort, Samira pleure.

Tout lui rappelle Nora. Tant que sa fille ne sera plus là, Samira ne pourra

plus mettre les pieds à Nieuport. Toute la famille louait chaque été une

coquette maison dans cette station balnéaire plutôt chic, en Belgique – au

bord de la mer du Nord. Nora adorait jouer dans les vagues pendant que sa

mère achetait des frites ou une glace au bar de la plage. Plus grande, Nora

aimait lézarder sur un transat en lisant des magazines de mode pendant que

Samira était occupée à parfaire son bronzage. Elles étaient heureuses.

Pendant l’été 2015, deux ans après le départ de Nora, Samira a loué la

même maison, et y a emmené son nouveau mari, Mohamed. Elle avait

pensé que retourner à Nieuport lui ferait du bien. Elle aimait tant cet

endroit, avant, sa longue plage, ses boutiques, ses snacks – trop gras mais

délicieux. « Je n’ai vraiment pas supporté. Après un jour sur place, on a

abandonné », se lamente Samira. Nieuport est rayée de sa carte, au moins

pour l’instant.

De temps en temps, Samira retrouve « des choses » qui lui font plus mal

encore. Elle a d’abord découvert deux feuilles de papier, annotées par sa

fille : la première avec des horaires, la seconde avec une liste de matériel.

Puis, près d’un an et demi après son départ, Samira a mis la main sur la

cachette du journal intime de sa fille, par hasard. Il était coincé derrière un

tiroir. Elle l’a lu. « Elle parle beaucoup de son papa, elle dit qu’elle est triste

sans lui », résume Samira. Avant de partir, Nora avait écrit une lettre à sa

mère. Celle-ci n’était pas dissimulée, juste posée dans un meuble de sa

chambre d’adolescente. La police l’a emportée après la perquisition. Samira

a eu tout le mal du monde à la récupérer : « Je les suppliais de me laisser

lire cette lettre, au moins de me la photocopier. Ils se foutaient de ma

gueule, comme si ce n’était pas important », s’indigne Samira, destinataire

désignée de la missive volée par les autorités.

Que lui écrivait Nora ? Des mots que Samira connaît par cœur, à force de

les avoir lus et relus. Maintenant, elle cache la lettre quelque part chez elle,

de peur qu’on la lui reprenne.

« Cette lettre est pour toi maman. Je t’écris cette lettre avec beaucoup d’amour. Elle est pour toi

ma maman d’amour que j’aime au nom d’Allah Azzouajjal [le Très-Haut]. Je pense fort à vous à

chaque moment. Tu as été pour moi une bonne maman. Tu es tout ce que j’ai de plus cher au

monde après l’islam. Tu es une maman magnifique, Mash’Allah [comme Dieu le veut], et tu le

resteras jusqu’au dernier moment. Je te demande pardon pour toutes les disputes. Pardon, si je

t’ai fait mal, pardon. Je t’aime, ma petite maman. Ne sois pas triste. Si je regarde en moi, je me

rappelle tout ce que tu as fait pour nous, seule sans papa qui a fait sa vie sans se retourner vers

nous. Le temps va, tout s’en va, mais pas l’amour que j’ai pour toi. Tu as été à la fois maman et

papa. J’ai mis beaucoup dans ces mots que je n’ai pas su te dire. Tu resteras ma maman pour le

meilleur et pour le pire. Tu as toujours tout fait pour nous, pour qu’on puisse avoir de belles

choses, de belles baskets à nos pieds. Je resterai toujours ta petite fille, maman. Pour moi, tu es

pardonnée de tous les défauts. »

Samira fait une pause dans la lecture. C’est dur. Elle reprend :

« Ce qui est dit est dit, ce qui est fait est fait. J’ai souvent trempé ma plume dans mes larmes.

Allah me regarde d’en haut. Tu me regardes d’en bas. Tu essaies d’être une bonne mère. Pour

moi, tu es la meilleure qu’Allah ait pu me donner, Mash’Allah. Je vais sur le chemin de Sunna

avec mon mari Tawfiq. Je t’aime en Allah. Je t’aime à la folie mais j’aime Allah avant tout. Je

t’aime comme c’est permis. J’ai dit non au hram [à l’interdit] et j’avance vers le Din [la voie de

Dieu]. Je suis fière de toi, je suis fière d’avoir une mère comme toi qui du matin au soir se

cassait le dos, courant derrière le bonheur des siens. Je penserai toujours à vous quoi qu’il arrive,

maman. Je vais m’occuper de mes frères et sœurs sans parents, là-bas. Je m’occuperai d’eux

comme leur propre mère. Maman, tant de nos sœurs se font torturer, violer, tant de nos frères se

font tuer. Mes frères et sœurs ont besoin de nous. Je t’aime, ma petite maman, je t’aime de tout

mon cœur. Nora – Oumkhattab. »

Cette signature blesse Samira. Oumkhattab… « Non, elle s’appelle

Nora ! » s’offusque celle qui, avec son ex-mari, a choisi avec soin ce

prénom. Nora lui a un jour expliqué la signification d’Oumkhattab, mais

Samira n’a pas bien compris : « Elle m’a dit que c’est le nom de la maman

du premier fils qu’elle aura. » Peut-être a-t-elle déjà un bébé maintenant.

Samira n’en sait rien. Dépourvue de preuve tangible, Samira l’imagine

remariée, et mère. Mais le père de ses enfants aurait dû être Tawfiq. C’était

lui, son grand, son seul amour. Et, après un long soupir, Samira déclare,

placidement : « Voilà les Roméo et Juliette de 2013 : ils ont oublié que l’un

des deux pouvait mourir avant l’autre. » Rideau.

 

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