Parents de djihadiste
Olivier
« Sometimes I feel like I want to leave Behind all these memories
And walk through that door1.»
DEAD CAN DANCE, Opium, 2012.
Certaines personnes aiment prendre les arbres dans leurs bras. Serrer leur
tronc, fort, fort, fort. Encore plus fort, joue contre écorce. Être en
communion avec la nature. Olivier semble être de ceux-là. Il est empreint
d’une énergie indescriptible. Un Peace & Love un peu démodé pourrait être
brodé dans son dos, cela ne choquerait personne. Il le porterait même bien.
Olivier est une force tranquille. En lui ne bouillonne aucun volcan, il a su
les éteindre, presque tous. Ce n’est pas une apparence qu’il se donne :
Olivier est apaisé. Huit années en tant que moine bouddhiste (de ses 29 à
ses 37 ans) n’y sont certainement pas étrangères.
Il ne fait pas partie de ces faux modestes : quand il fait le bien, ou quand il
fait du bien, il le sait. Beaucoup, chez lui, est choisi, maîtrisé, ses gestes et
ses mots sont étudiés. C’est qu’il prend du temps pour analyser les gens,
leurs attitudes, leurs réactions, et les siennes n’échappent pas à la règle.
Alors, à l’issue des premiers débats autour de la radicalisation violente
auxquels il a participé, en tant qu’« intervenant », en tant que père d’un
enfant parti en Syrie, il a emprunté les rushs du cameraman. Pour pouvoir
se regarder, tranquillement chez lui. S’étudier. Se critiquer. Et s’améliorer.
Celui qui connaît son histoire risque d’être tenté de le coincer entre quatre
yeux et de le réveiller : « Ton fils est mort. Et tu veux mieux faire ? Vérifier
que ton regard n’est pas fuyant ? Que tu te tiens droit ? Mais ce discours
que tu trouves le courage de partager est si fort et puissant que tu n’as rien à
changer. Rien de rien. » Mais justement, rien n’y fait : Olivier garde le
contrôle. Ce n’est pas une coquetterie. Sinon, il troquerait ses amples
chemises à carreaux et ses chaussures trop confortables contre du velours
côtelé. Cela s’apparente plus à du perfectionnisme, à l’envie de bien faire.
Celui qui connaît l’histoire de l’homme ne peut finalement que rendre grâce
à sa franchise.
Car son message, Olivier tient à le délivrer convenablement. Toutes ces
ondes positives qui l’entourent l’aident beaucoup, il en est persuadé. Chaque matin, sans exception, il médite pendant une heure. L’apitoiement ?
Très peu pour lui. Ce qu’il lui faut, c’est la certitude que sa voix porte.
Pourtant, il a mis du temps à la trouver. Maintenant qu’il la tient, il ne la
lâche plus. Elle lui permet de se faire entendre – sans jamais avoir à hausser
le ton. Il n’en serait pas capable, de toute façon. Cette voix lui sert avant
tout à empêcher que d’autres enfants suivent le même chemin que celui de
Sean.
*
Sean était le seul fils d’Olivier. Le djihad le lui a volé. Olivier est père, un
statut que personne ne peut lui enlever. Sean est né le 11 mars 1988, alors
qu’Olivier était en Allemagne, occupé par son service militaire. Dès son
retour – Sean était encore bébé –, il a tant bien que mal assuré son rôle de
père, mais s’est séparé de Linda, la mère. Avec Sean, au fil de week-ends et
de vacances passés ensemble, Olivier a construit une relation qu’il qualifie
de « stable ». Un ours et son ourson – les crocs en moins, place aux câlins.
Sean a deux demi-sœurs et un demi-frère. Il a gardé les coups de griffe pour
eux ; c’est si commun, entre gamins. Quand Sean était petit, Linda vivait
avec son deuxième mari, un musulman. Sean et lui s’entendaient plutôt
bien, témoigne Olivier. « Il a été le premier contact de Sean avec l’islam,
explique Olivier. Mais Sean n’était pas forcé de manger halal, encore moins
de faire le ramadan ni d’aller à la mosquée. Avant le repas, il récitait des
prières avec son beau-père. Avec moi, il continuait à le faire quand on
déjeunait ensemble, il était fier de montrer ce qu’il avait appris. » Flory,
l’une des deux demi-sœurs de Sean, est née en 1992. Quand Sean partait en
vacances avec son père, Flory aussi était du voyage. Elle considère Olivier
comme son propre père. Elle l’appelle « Papa », pas Olivier. Le premier
enfant de Flory est né début 2016 : naturellement, Olivier est le « Papi » du
petit : « L’arrivée de ce bébé m’a fait énormément de bien. Il me rappelle
que la vie continue, malgré tout. »
À l’école, Sean était assez bon élève : « En primaire, donc entre 6 et 12
ans, tout s’est passé normalement. Il est même allé dans un établissement
néerlandophone, explique Olivier. En classe de secondaire, au début, tout
allait bien, mais ensuite, ses notes se sont dégradées. J’ai essayé de le
remettre sur les rails, en l’aidant dans certaines matières, mais il m’a
envoyé bouler. » Un jour, Olivier avait acheté deux places pour le concert du groupe de rap français IAM. Sean était rentré avec des notes exécrables.
Pour le punir, Olivier avait décrété qu’ils n’iraient pas au spectacle :
Akhenaton et ses petits copains ont lâché leur flow devant un public
bruxellois conquis d’avance, mais un fan de la première heure manquait à
l’appel. « Sean m’en a terriblement voulu, se remémore son père.
Aujourd’hui, c’est vrai, je regrette. J’ai cru le punir pour son bien. Je me
suis puni moi-même en me privant d’un beau moment avec lui. »
À 18 ans, Sean s’est orienté vers des études dans le domaine du tourisme.
Il n’est pas allé jusqu’au bout de celles-ci. « Il avait du mal à trouver ce qui
lui plaisait, admet Olivier. J’ai essayé de lui dire “N’arrête pas”, mais mes
mots n’avaient absolument aucun poids. » Sean n’a pas poursuivi dans le
tourisme parce que l’avenir qu’il lui prédisait ne correspondait finalement
plus à ses attentes : de « beaucoup voyager », sa priorité était passée à
« fonder une famille ». Olivier explique : « Il voulait consacrer tout son
temps à une femme, se marier. » À Bruxelles, Olivier lui connaissait
quelques aventures, mais rien de sérieux : « Il rêvait de la femme idéale. Il
ne l’a pas trouvée ici, mais cela aurait pu arriver. »
À défaut, Sean a décroché un petit job, en tant que bagagiste à l’aéroport
de Zaventem, en périphérie de la capitale belge, celui-là même qui a été le
théâtre d’attentats terroristes revendiqués par l’organisation État islamique
le 22 mars 2016. Après ces attaques, qui ont aussi ciblé la station Maelbeek,
en plein cœur du quartier européen à Bruxelles, Olivier a rencontré les
parents de l’une des trente-deux victimes de ce mardi noir. Leur fille était
dans le métro. Un matin comme un autre, sur la route du boulot. « Nous
sommes tous victimes, tous reliés à ce problème, éclaire Olivier. Mais eux
sont victimes d’une autre manière. Ils sont en dernière ligne, alors que moi,
mon fils avait choisi d’aller là-bas. » Olivier s’accorde une pause, lève les
yeux et se libère d’un poids : « J’ai toujours une culpabilité en moi, d’être
“parent de”, et les attentats en ont remis une couche, évidemment. J’ai
encore plus envie de dire “Il faut comprendre ce qui pousse au djihad”,
mais en même temps, il y a un vrai mal-être à penser “Je suis le père d’un
djihadiste”. »
Quand Sean avait fini de nettoyer les avions qui venaient d’atterrir, et de
soulever, trier et transférer les valises passées aux rayons X, il récoltait de la
ferraille dans Bruxelles, pour la revendre. Il s’était procuré une camionnette. Sean prêtait aussi main-forte à son père sur certains chantiers
de rénovation puisque c’est dans ce domaine qu’Olivier, ancien imprimeur,
s’est reconverti après son licenciement. Olivier a un compas dans l’œil, il
est très manuel, doté d’un grand sens pratique ; c’est son bagage à lui.
Ensemble, ils peignaient ou s’occupaient de la décoration. « J’ai pris Sean
avec moi. C’était une façon comme une autre de se retrouver, sourit Olivier,
penseur. Parfois, on passait une semaine ensemble. Ça lui faisait un petit
gagne-pain et ça lui permettait d’apprendre de nouvelles techniques. » On le
lit sur le visage de l’homme : c’était le « bon vieux temps ». Sean lui
semblait alors épanoui, ne posait pas de problèmes. Il vivait sa vie, et à
aucun moment Olivier n’avait la sensation que Sean, claironnant au volant
de sa camionnette, allait droit dans le mur. Et allait l’y entraîner avec lui.
Sean a mis le doigt dans l’engrenage de la radicali sation violente d’une
manière surprenante : en s’engageant dans le social. Sean aidait les plus
démunis. Le problème, c’était auprès de qui : Jean-Louis Denis, dit Jean-
Louis le Soumis. Il est l’un des recruteurs belges aujourd’hui épinglés par la
justice. Mais au début de la décennie, nul ne connaissait son visage, pas
plus que son nom. Nul ne pouvait se douter de ses intentions. Olivier ne
s’est pas méfié. Au contraire. L’idée que Sean prenne part à des « œuvres
humanitaires » mettait du baume au cœur du père de famille : selon lui, cela
correspondait bien à la personnalité de son fils, toujours le premier à se
rendre disponible pour les autres. Jean-Louis Denis avait mis sur pied une
association, le Resto du Tawhid, pour distribuer de la nourriture à
Bruxelles-Nord, une grande gare de la ville. Entouré de jeunes comme
Sean, Jean-Louis Denis savait gagner leur sympathie et leur confiance, pour
mieux leur laver le cerveau. La camionnette de Sean servait à transporter les
provisions. Les bonnes actions n’étaient que de façade ; les ambitions du
prêcheur étaient tout autres. « Ce qui me tue, c’est que je voulais aller voir
ce qu’il faisait, ressasse Olivier. Je n’ai pas senti le danger. » À chaque fois,
par des concours de circonstances, « Ça ne s’est pas fait ». Mais ce danger,
un père candide et non inquiet l’aurait-il réellement décelé ? Aurait-il cerné
la personnalité, l’influence, le magnétisme de Jean-Louis Denis ? Olivier
veut croire que oui : « Son orgueil, son côté je-sais-tout, ses incantations du
type “Dieu est le plus grand” m’auraient alerté », s’entête Olivier, qui
souffre de n’avoir pas su démasquer l’incube qui s’est emparé de la chair de sa chair. Et de ne pas avoir su empêcher son départ.
Sean faisait part de certaines de ses idées à son père, auxquelles ce dernier
ne savait pas toujours très bien quoi opposer. À propos des Américains, par
exemple – « Je lui disais de faire attention aux conceptions générales sur un
pays » –, ou des médias – « Sean maintenait qu’ils mentaient tous ; pour
moi, ce n’était pas évident de le contredire ». Sean a finalement cessé de
regarder la télévision. Pourtant très philosophe et allergique au « tout blanc,
tout noir », l’Olivier fataliste surprend : « Effectivement, le monde va mal.
Le capitalisme, ce n’est pas une fin en soi. Il n’a pas grand-chose de bon.
Oui, le monde va mal », épilogue-t-il. « Que dire face à ça ? » ajoute-t-il,
sans préciser s’il s’agit là de son propre examen ou du raisonnement de son
enfant. Mais un départ en Syrie n’a jamais été évoqué, cela aurait été trop
simple. « Sean a mentionné quelques fois l’aide humanitaire en Turquie…
Il en parlait vaguement, démêle Olivier. Je ne l’ai pas pris au sérieux. »
C’est à l’âge de 20 ou 21 ans que Sean est devenu Ibrahim et a adopté la
foi musulmane. Son nom a été ajouté au registre de la grande mosquée de
Bruxelles, la plus ancienne de la ville. Deux années durant, Sean est resté
un musulman modéré. Mais durant la troisième année, tout a basculé.
Olivier a perçu des forts changements dans l’attitude de son fils, au fil de
l’année qu’a duré, selon son estimation, la radicalisation – qui a abouti au
départ de Sean. « Il était devenu très assidu », précise son père, faisant
surtout allusion aux prières. Lui et son gamin aimaient dîner dans les
restaurants asiatiques bruxellois ; assez vite, le bœuf mariné loc-lac ou le
poulet à l’ananas ont été remplacés par des dorüms halal. Ils allaient
régulièrement au cinéma, jusqu’à ce que Sean décrète que la société du
divertissement et la culture de masse n’avaient plus rien pour lui plaire.
« Plus il était à fond dans la religion, plus il était renfermé. Mais jamais je
n’aurais imaginé que cela irait jusque-là », témoigne Olivier. Là, c’est
l’atrocité, la guerre, la Syrie, où « Sean n’a pas fait long feu ». Il est mort le
15 mars 2013, dans les environs d’Alep, après quatre mois sur place.
Depuis, Olivier survit.
« Quand Sean a quitté la Belgique, j’étais en Espagne, se souvient Olivier.
Je me trouvais auprès de ma mère, qui avait un cancer. J’étais inquiet, mais
je ne suis pas revenu directement. J’ai mis du temps à percuter que
vraiment, on n’avait plus de nouvelles de Sean. » Un numéro de téléphone pour contacter son fils attendait Olivier à son retour à Bruxelles, mais il n’a
jamais réussi à le joindre. Par contre, Sean a téléphoné à sa mère, Linda,
environ cinq fois. Cinq appels brefs, vides de sens, dénués d’informations,
mais qui étaient la preuve qu’au moins il était vivant. Olivier n’a même pas
eu le temps de se remettre du départ de Sean que déjà, il apprenait sa mort.
Quatre mois et cinq petits coups de fil plus tard.
Après le décès de son fils, Olivier a cru pouvoir trouver du réconfort
auprès d’autres parents dans la même situation que lui. Le groupe des
« Parents concernés » est né. Partager son vécu, évacuer sa souffrance,
essayer de comprendre ensemble : cela a fonctionné, un temps. À un rythme
soutenu – une réunion par semaine –, les parents vidaient leur sac, tentaient
maladroitement de se tirer vers le haut l’un l’autre, de comprendre ce qui
avait pu pousser leurs enfants à quitter la Belgique. Mais à terme, ces
rencontres faisaient plus de mal que de bien à Olivier : « Assez vite, ça a été
trop pour moi, admet le père endeuillé. Chaque fois qu’un nouveau parent
rejoignait le groupe, je replongeais. Il fallait que je raconte mon histoire,
encore et encore. Il fallait remuer le couteau dans la plaie, encore et encore,
alors que nous essayions tous de reprendre notre souffle. » La douleur était
trop vive, la plaie béante. Et la disparition de Sean trop récente. Olivier a
alors essayé de retrouver un semblant de sérénité de son côté, auprès des
siens, de ses proches.
« Personne ne comprenait pourquoi je ne me mettais pas en arrêt maladie,
et voilà, fin de l’histoire », constate Olivier, qui avait pris l’exact parti
inverse. Hors de question de se recroqueviller sous la couette et de pleurer
du matin au soir. « Je ne me suis pas porté malade, j’ai continué mes petits
boulots, et je bricolais, je jardinais beaucoup, indique-t-il. Je ne me suis pas
laissé aller à ne rien faire. En fait, ce qui me maintenait debout, c’était de
faire quelque chose. » Il ne s’en cache pas : parfois, sécateur à la main, dans
le calme de la verdure environnante, les larmes lui piquaient les yeux s’il
laissait son esprit divaguer. Mais il savait les ravaler, et vaquer à ses
activités. « Le temps passait vite, commente-t-il. Je continuais d’aller au
cinéma, moi… » Olivier faisait aussi de nombreux allers-retours entre la
Belgique et la France, où il fréquentait le centre bouddhiste de Lille :
« C’était bon de déconnecter un peu de Bruxelles. Je me retrouvais avec
cette communauté ch’ti hypersympa, à écouter des enseignements bouddhistes qui me faisaient beaucoup de bien. »
Mais sur une bretelle d’autoroute, quelque part au début de cette heure et
demie de trajet jusque dans le Nord, Olivier a été pris par surprise.
Sournoisement. Il n’a rien pu faire. C’était trop : son autoradio s’est mis à
cracher le rap fadasse de Maître Gims, le chouchou des adolescents. Une
chanson simplement intitulée J’me tire. Printemps 2013, elle cartonne,
passe en boucle sur les ondes. C’est le coup de grâce pour Olivier. « Me
demande pas pourquoi je suis parti sans motif », scande le chanteur. Il ne
fait pas état d’un départ pour la Syrie, mais simplement de la si dure – à ses
yeux – vie d’artiste. Peu importe. Pour Olivier, le parallèle est évident : « Je
suis parti sans mot dire, sans me dire “Qu’est-ce que je vais devenir”… »,
voilà des paroles qui pourraient être de Sean. Lui aussi rappait, quand il
avait 13 ou 14 ans. Avec ses copains, il avait monté un groupe. Une
productrice les avait repérés. « Ils étaient les plus nuls, mais les plus
attendrissants, narre Olivier. Ils y croyaient, ils étaient à fond dans leur
délire. » Elle leur avait fait enregistrer un single. Olivier voudrait bien
récupérer le disque. Dans la voiture, les strophes collent à la peau du père.
La mélodie est mélancolique au possible, les larmes d’Olivier coulent, il
n’arrive pas à les arrêter. Il n’y a personne d’autre dans l’habitacle. Juste
Maître Gims et lui. Le paysage file, il pleure tellement, se sent si seul.
« Laisse-moi partir loin d’ici. »
*
Trois ans plus tard, Olivier va mieux. Il le maintient : il a tourné une page.
Quand exactement, il ne peut pas le dire. Pourquoi et comment non plus.
Mais il le sent bien : les blessures font moins mal. À l’instar de la chanson
inopinée sur l’autoroute, il l’admet : « Il y a toujours des choses qui me font
souffrir. Il y a des déclencheurs. Soit dès que des gens qui connaissaient
Sean me parlent de lui. Soit ce sont des musiques, des chansons, des
émissions à la télé… » Comme quand il a assisté à l’avant-première du film
La Route d’Istanbul, de Rachid Bouchareb (2016). Terrible déclencheur. Ce
jour-là, il l’avait un peu cherché : il se doutait bien que le récit de cette mère
qui s’en va jusqu’en Syrie pour retrouver sa fille partie faire le djihad ne le
laisserait pas de marbre. « Pendant le film, je m’imaginais à la recherche de
Sean, dans ce décor, à la frontière entre la Turquie et la Syrie, dévoile
Olivier. C’était extrêmement émouvant. Ce sont des choses auxquelles j’ai pensé, quand Sean était là-bas : d’aller sur place, pour voir. »
La séance s’est achevée par un débat avec le réalisateur et les actrices.
Olivier a été convaincu par le jeu d’Astrid Whettnall, qui incarne la mère :
« Après le film, on s’est pris dans les bras. C’est comme si elle aussi était
une “Maman concernée”. » Quant à Pauline Burlet, qui joue la jeune fille
partie pour la Syrie, elle a expliqué à Olivier qu’elle avait dû apprendre les
prières et l’arabe pour son rôle. Et qu’elle avait grand besoin d’un long
break, pour sortir de son personnage. Sur la scène, trois mères de jeunes
vraiment partis en Syrie ont pris la parole et ont fait part de leur calvaire au
public. « Les gens venaient pour le film, et là, ils voyaient des gens réels »,
commente Olivier. Mais voilà que dans la salle, quelqu’un demande s’il y a
aussi des pères. Olivier tressaille. Il n’est pas sûr d’avoir la force de se
manifester, tant la projection l’a bouleversé. Mais il faut être fort, il faut que
les gens sachent. Alors, à peine porté par ses jambes, il s’est levé et a rejoint
le podium. « Quand j’ai pris le micro, j’avais la gorge nouée. J’avais
vraiment les larmes, avoue-t-il, un peu gêné. Après, certaines personnes
sont venues vers moi et m’ont dit que c’était bien, ce que j’avais dit. Il y
avait vraiment de bons retours. Dans ce genre d’occasions là, il y a de
l’émotion qui sort. »
De l’émotion qui sort, il y en a aussi beaucoup quand Olivier intervient
dans des collèges belges, pour sensibiliser, dès l’adolescence, aux dangers
de la radicalisation. « Le plus dur, c’est quand je rencontre des élèves qui
connaissaient Sean, ou bien des professeurs qui l’ont eu en classe, admet-il.
Ils me parlent de lui comme s’il était encore là. Ils me parlent de mon Sean
tel que je le connaissais. » Aussi ébranlé soit-il, Olivier refuse de s’apitoyer,
et se reprend rapidement : « Tu sais combien d’élèves on a déjà vu, les
autres parents et moi ? » demande-t-il, retrouvant sa superbe. Le compteur
est à 2 500, il y a de quoi être fier. Des centaines de grands enfants qui,
avant l’été 2016, ont eu le privilège d’entendre l’histoire d’Olivier, avec des
objectifs simples : que la radicalisation ne puisse plus jamais prendre par
surprise, que l’ignorance ne brise pas une vie de plus.
Olivier prête une oreille très attentive à tous ceux qui suivent ce même
dessein, qu’importe leur champ de compétence. Il a une préférence pour les
discours simples, organisés, concrets. Les experts qui déconstruisent la
radicalisation à grands coups de concepts philosophiques le barbent un peu. L’un de ceux-là était venu présenter sa thèse à Bruxelles, le temps d’une
conférence consacrée à la radicalisation violente. Ce dimanche-là, Olivier
avait eu tout le mal du monde à se résoudre à quitter son hamac au fond du
jardin pour se rendre à cet événement. Mais une fois sur place, il n’a rien
regretté : tout du long, Olivier est resté très concentré. D’autres spectateurs
ont rapidement cédé à la tentation de surfer quelques instants sur leur
smartphone ou, pour les moins connectés, à celle de regarder les mouches
voler. Pas Olivier, lui qui s’intéresse à tout et aime confronter les points de
vue. À la fin de la prestation de l’expert mi-sociologue mi-philosophe,
Olivier a applaudi, mitigé. Pas très fort, pas très longtemps : « Il m’a vite
perdu », glisse-t-il. Au contraire, Olivier a été très emballé par l’une des
intervenantes suivantes, Corinne Torrekens. Elle est docteur en sciences
sociales et politiques à Bruxelles. Parmi ses thèmes de recherches de
prédilection : l’islam et la laïcité.
Sur un grand écran blanc, elle présente à l’audience un graphique qui
explique les causes de la radicalisation violente. Composé de plusieurs
sphères de couleurs différentes, le schéma n’est, à première vue, pas très
digeste. Mais la spécialiste prend le temps de l’expliquer, le commenter.
Elle fait même part de ses doutes au public : peut-être faudrait-il un
cinquième cercle qui matérialiserait les institutions ? Elle distingue
plusieurs profils qui peuvent être tentés par la voie du djihad : le
« romantique », le « soldat », le « délinquant », le « suiveur ». Ils
interagissent avec des facteurs dits micro (comme la personnalité),
environnementaux (la trajectoire personnelle), sociaux (l’influence de la
famille, des amis…) ou macro (des conflits internationaux aux
considérations sur la société). Olivier plisse les yeux, ne veut manquer
aucun détail. Quelles bulles ont donc bien pu se chevaucher dans le cas de
Sean ? Était-il du genre « romantique » ? Olivier croit que oui.
Probablement aussi un peu « suiveur ». « Soldat », certainement pas. Le
graphique aide à comprendre les causes qui peuvent faire d’un individu un
kamikaze. Sean, lui, était un « simple » djihadiste. À quel facteur était-il
donc insensible, le retenant de sauter le pas, d’attacher une bombe à sa
taille ? Olivier passe en revue les facteurs micro, en lien avec la
personnalité : agressivité, impulsivité, hypersensibilité, quête d’identité…
En fait, Sean était juste un jeune, un peu paumé, qui a pensé trouver mieux en Syrie. Olivier explique : « Il faut bien faire la part des choses : mon fils,
je ne pense vraiment pas qu’il aurait tué des innocents, qu’il se serait fait
péter. Ça, c’est la catégorie des criminels. »
Le père perdu en sait trop peu sur la vie de son fils en Syrie. Il se rend
bien compte que laisser ses pensées vagabonder et fantasmer le quotidien de
Sean après son départ ne lui réussit pas. Il connaît celui qui pourrait l’aider
à y voir plus clair : Montasser AlDe’emeh, même pas 30 ans, un chercheur
qui, dans le cadre de la rédaction de sa thèse, est parti sur le territoire
contrôlé par l’organisation État islamique. Deux semaines en enfer. Si
Montasser AlDe’emeh n’y a vraisemblablement pas croisé Sean, il reste un
éminent spécialiste de la zone : « Il sait quels conflits ont eu lieu quand,
explique Olivier. Il peut m’aider. » Mais l’aider à quoi ? À refaire le film
des terribles événements ? Olivier n’en sait finalement rien, mais il a une
certitude : ne pas comprendre rend fou.
Dans le champ des connus, Olivier est en mesure d’affirmer qu’à la fin
d’année 2012, Sean n’est pas parti seul, mais avec quatre amis. Ils étaient
les premiers djihadistes belges. Parmi eux, il y avait Zakaria – « un gars très
discret » – et Sammy – « un gros nounours, sympa, poli ». C’est ce même
Sammy qui a annoncé à Olivier la mort de son fils. « Quand on voyait
Sammy, Sean n’était jamais loin », résume Olivier pour décrire le lien
d’amitié qui unissait les deux rejetons. Olivier avait aidé à retaper
l’appartement de Sammy, à Laeken, une commune au nord de Bruxelles qui
accueille aussi le célèbre Atomium. Sean lui avait demandé de l’aide. « Il
était fier de son père », décrypte Olivier. Sammy, lui, est toujours en Syrie.
Toujours en vie.
*
Olivier a construit une yourte au fond de son jardin, dans la commune
bruxelloise d’Uccle, avec un large poêle sous la toile pour lui tenir chaud.
C’est son cocon. Car chez lui, dans sa maison, il accueille une famille de
Haïtiens, rien de moins. Le cœur sur la main, il a laissé le champ libre à ces
nouveaux voisins. Il aime prendre sous son aile son prochain. Olivier n’est
pas un séducteur. Il n’est pas « mignon » non plus ; à 46 ans, il a passé
l’âge. Il est touchant. Un côté Vincent Lindon qui lui va bien. La sincérité
qu’il dégage émeut, indépendamment de son parcours. Ses yeux noisette
sont si petits que s’ils en viennent à se remplir de larmes, on les distingue à peine.
Un temps moine bouddhiste, avec les engagements profonds que ce choix
implique, Olivier a tourné la page de la vie monastique, mais pas celle de
cette religion qui occupe une place importante, voire centrale, dans son
existence. « Ce n’est pas à cause du vœu de célibat que j’ai cessé d’être
moine, développe-t-il. Dans la vie, à un moment ou à un autre, on se
retrouve seul. C’est donc important d’être bien, seul avec soi-même. De ne
pas être fragile quand ce jour arrive. Il faut pouvoir être son propre maître,
son propre refuge. Et puis, quand on meurt, on meurt seul. » Être moine à
Bruxelles ne le tentait pas franchement. Autant la solitude ne l’effraie pas,
autant il n’aurait pas aimé vivre en reclus sa vie durant, il le sait. C’est en
Espagne et à Sheffield, en Angleterre, qu’il a vécu en communauté, qu’il
s’est engagé corps et âme sur la voie de l’éveil ; il avait même pris part à la
construction de centres bouddhistes dans les deux pays.
Incollable sur la vie du Bouddha, Olivier est une encyclopédie à lui seul,
et peut passer des heures à explorer le thème de la spiritualité, si tant est
qu’il perçoive un brin d’intérêt de l’autre côté. Aux profanes, il conseille
Little Buddha, un film de Bernardo Bertolucci avec Keanu Reeves. C’est un
acteur qu’Olivier apprécie beaucoup en règle générale, mais dans ce rôle
encore plus. N’est pas Siddhartha, le futur Bouddha, qui veut ; il traduit le
courage et la détermination de ce prince qui quitte son royaume quand il
comprend que la seule manière d’aider les autres, c’est d’être libéré de soi,
d’atteindre un esprit plus grand et plus sage. Olivier, lui-même convaincu
par l’importance du partage du savoir, a été réquisitionné pour initier
d’autres « Parents concernés » à la méditation, le temps d’un week-end à La
Panne, sur la côte belge. Tous savent bien que son calme et sa force lui
viennent de là, alors ils sont curieux de s’y essayer à leur tour. Olivier prend
sa mission très à cœur, et concocte avec application deux ateliers d’une
durée de deux heures chacun pour aider les mères à se recentrer sur elles-
mêmes et à accéder au bien-être et à la détente. Du team-building digne
d’un Google ou d’un Trivago, à une différence capitale près : entre ces
adultes-là, le ciment a déjà pris, parfois même trop vite, mélangeant pêle-
mêle dans une bétonnière sans fond peine et affection, attachement et
affliction.
Les centres d’intérêt d’Olivier ne se limitent pas au bouddhisme et à la méditation ; sa curiosité est sans fin. Il est observateur. Il n’y a aucun sujet,
aucun domaine qui, à ses yeux, ne mérite pas son attention. Olivier est très
ouvert, une éponge aux oreilles qui traînent ; il se sert, à droite, à gauche, de
ce que d’autres ont à lui offrir. Si leurs idées lui plaisent, il les fait siennes.
Olivier ne parle pas de sport. Mis à part cela, il se forge un avis sur tout,
mais ses analyses font toujours la part belle à l’émotion, au ressenti. Ainsi,
à propos d’une question vaste, complexe et technique comme le référendum
britannique sur l’avenir du pays au sein de l’Union européenne, Olivier n’a
que faire des implications institutionnelles du sujet. Quel article du traité de
Lisbonne permet la sortie d’un État de l’Union ? Quelles sont les raisons
qui pourraient pousser Londres à conclure un accord de libre-échange avec
Bruxelles ? Olivier n’en sait rien, mais il n’est pas sans opinion pour autant.
Les résultats du scrutin l’ont déçu. S’il soutenait le maintien du Royaume-
Uni dans l’Union, c’était parce qu’il considérait le « Brexit » comme une
énorme perte culturelle, un divorce avec un peuple génial. Olivier loue le
British spirit et la spécificité du Royaume-Uni : « C’est une île, un pays à
part. Quand tu vas en Angleterre, il y a cette ambiance que tu ne retrouves
nulle part ailleurs, avec une certaine mentalité, une certaine éducation des
Anglais. » Physiquement, à cet instant, Olivier est bien là, à Bruxelles, mais
son esprit est loin, quelque part au nord de l’Angleterre, où il se sent
vraiment bien. Il se rend régulièrement à Ulverston, à la frontière écossaise,
dans le Lake District, où un grand festival bouddhiste est organisé chaque
année. Il se tient dans un centre de méditation comme ils sont rares en
Europe. Olivier y retrouve ses amis – parmi eux, beaucoup de moines qu’il
côtoyait à Sheffield –, et pendant quatre jours, ils se nourrissent
d’« enseignements », sur le thème de la sagesse notamment. « Là-bas,
toutes les conditions sont réunies pour faire des progrès », sourit-il. Et le
retour en Belgique est toujours un peu rude.
Olivier fait attention aux gens. Quand il demande « Comment vas-tu ? »,
il ne formule pas sa question de manière machinale. C’est que vraiment, il
veut savoir. Ce n’est pas l’un de ces « Comment vas-tu ? » échangés par des
collègues entre deux portes de bureau ou par un vieux couple blasé, tard le
soir en rentrant enfin du travail. Ce n’est pas un « Comment vas-tu ? »
protocolaire, auquel la seule réponse possible – et attendue – est positive.
Quelque chose dans sa voix enjoint à répondre avec franchise, à ajouter ces nuances sur son état général que d’habitude l’on garde pour soi. Olivier
aussi préfère être franc, transparent, et si une phrase, une attitude ou une
réaction le chiffonne, il s’exprime. Olivier n’a pas peur de jouer cartes sur
table avec les sentiments. Un soir, au cours d’un débat autour de la
radicalisation violente, une dame dans le public lui a demandé comment, à
son niveau, elle pouvait aider « les jeunes », éviter qu’ils ne cèdent à la
tentation du djihad. Elle les comparait à des fleurs qui ne cherchaient qu’à
pousser. Olivier a passé la soirée à filer cette métaphore, lui intimant, entre
autres, de donner le plus de soleil possible à ces enfants. Il en souriait lui-
même : « J’ai l’air d’un grand mélancolique ! » Mais cette image lui
plaisait, et la répéter, encore et encore, lui permettait de l’apprivoiser, de se
l’approprier. De la faire sienne, de l’embellir et la chérir.
Aider son prochain, rassurer, Olivier sait y faire. Pendant l’une des
réunions du groupe de parole des « Parents concernés », deux psychologues
étaient venues se présenter, proposant un soutien plus que bienvenu.
Pendant une trentaine de minutes, elles ont exposé les bienfaits d’une
thérapie. Olivier écoutait, attentif. Puis, d’autorité, il a interrogé les deux
femmes : « Comment pouvons-nous être sûrs que la confidentialité sera‐
respectée ? » Olivier n’est pas du genre froussard. La réponse à sa question,
dans le fond, lui importait peu. Seulement, il avait lu dans le regard d’une
maman néerlandophone, à sa gauche dans le cercle, l’incompréhension, et
surtout la peur. « On craint toujours une bourde, surtout pour les parents qui
essayent de faire revenir leur enfant », explique-t-il a posteriori. Pour cette
maman craintive et apeurée, il a posé cette question. Il lui a apporté le brin
d’assurance et de sérénité qui lui manquaient.
Mais Olivier fait aussi des choses pour lui. Il a justement fini par se
décider à aller consulter l’une de ces psychologues. D’abord très sceptique,
il doit bien admettre que ces séances l’aident à avancer : « Ma psy m’aide à
faire le point, à me situer, à comprendre où j’en suis, maintenant, éclaircit-
il. Je ne pensais pas que cela me ferait autant de bien. C’est une façon de
mieux me comprendre dans ce que je traverse, dans ce que je vis. » Certains
forains proposent de tirer une ficelle, au bout de laquelle se trouve un lot.
Une ficelle à la fois. Olivier, devant un tel bouquet de cordages, donne
l’impression de vouloir les choisir toutes, mais certainement pas d’un seul
coup. Il sait prendre son temps, et écouter son cœur, ne pas aller à contre-courant du chemin qu’il se dessine chaque matin. Par contre, une fois la
ficelle en main, il la tient bien. Au bout du cordeau, depuis quelques mois :
les massages psycho-corporels – qui permettent de soulager des blessures
physiques et mentales par les mots et le toucher. Cette passion-là, Olivier la
vit à fond. Il a appris à masser lentement, en profondeur. Il fait partie d’un
groupe d’un tout autre genre que les « Parents concernés », un
rassemblement où son cœur ne saigne pas à chaque fois qu’il s’installe dans
le cercle : lui et d’autres passionnés apprennent et s’initient à cette forme de
thérapie émotionnelle et spirituelle. Olivier exprime ses blessures et trouve
d’autres outils pour les guérir.
Olivier ne cache pas ce qu’il recherche : la sagesse. Pour y parvenir, il
multiplie les offrandes au Bouddha. Sa tente mongole, derrière sa maison,
constitue son autel. Plié au sol, ce qui a tout l’air d’une grosse couverture
est en fait son tapis de prière. Accrochée au mur, une photo représente
Guéshé La, moine bouddhiste né au Tibet en 1931, maître à penser
incontesté d’Olivier. Et coincée derrière son cadre, une carte postale d’un
stūpa – sorte de mausolée qui représente l’esprit du Bouddha. Mais pas
n’importe lequel : le plus grand d’Europe, en Espagne. Il y a peu de romans
dans la yourte d’Olivier, mais des ouvrages de méditation à foison. Olivier
lit surtout le soir. Le matin, il n’aime pas se lever tard : « S’il est 9 heures,
c’est que j’ai déjà été une grosse, grosse feignasse », sourit-il. Au réveil, il
écoute des chansons douces, espagnoles ou portugaises. Un temps, il prenait
des cours de samba. Seul ou en couple. Il aime entendre Sade. Soldier of
Love, son album sorti en 2010, tout particulièrement. « Elle a une voix
magnifique, très rythmée, très dansante, admire Olivier. Je l’écoute depuis
tout jeune. » Il n’y a pas qu’elle : Agnes Obel, plus moderne, aussi, lui plaît
beaucoup. Et Dead Can Dance.
« Souvent, j’offre la musique au Bouddha », explique Olivier sans ciller.
Il s’approche d’une statuette dorée, son Bouddha adoré. Devant lui, des
ramequins en verre sont soigneusement disposés. Olivier s’agenouille
devant sa dînette d’adulte et décrit : « Chaque bol représente un sens.
D’abord, il y a l’eau, c’est le nectar. Ensuite, les ablutions, l’eau pour le
bain. Trois, les fleurs. Quatre, l’encens. Cinq, les lumières. Six, les parfums.
Puis la nourriture, et enfin la musique. » Son Bouddha aime même les
cupcakes. Le sucre qui recouvre les pâtisseries devenues offrandes est aussi bleu qu’un Schtroumpf, mais Olivier ne s’en formalise pas : tant que les
petits gâteaux ont été préparés avec amour, ils plairont au Bouddha. Olivier
lit la vie – la sienne, du moins – par le prisme de la spiritualité. Il sait
qu’elle jouait aussi un rôle important pour son fils, depuis le jour où l’un de
ses camarades n’a pas survécu à un accident de voiture. « Le déclencheur,
ça a été la prière que Sean et ses copains musulmans ont faite, ensemble,
pour cet ami mort. Je ne sais pas si dans d’autres circonstances, il se serait
mis à l’islam, explique Olivier. La mort lui a fait prendre conscience de la
spiritualité. De toutes les méditations, celle sur la mort est la plus profonde.
Sean avait besoin de trouver sa propre religion : tout le monde aime trouver
sa voie, son style. »
Olivier n’est pas étonné que son fils se soit retrouvé et reconnu dans
l’islam : « Ce qui a dû lui plaire, c’est l’esprit de camaraderie inhérent à
cette religion, cette forme de solidarité, de discipline. L’islam lui a donné
cette stabilité qu’il recherchait. Il avait besoin de structure. Une personne
qui se cherche se retrouve dans tout cela. Il est question de “grands piliers”,
ce n’est pas pour rien. Il lui fallait des repères. » Olivier saute sur ses pieds,
fonce vers sa table de chevet, et en sort un exemplaire du Coran offert par
son fils : « C’est parce qu’il voulait que je me convertisse, moi aussi. Il y
avait aussi un livre sur l’histoire de Mahomet. J’ai failli les cramer, ces
bouquins, mais je ne l’ai pas fait. » Olivier a besoin de revoir les cinq
piliers. Il lit à haute voix le premier, le deuxième, le troisième, le quatrième
– la zakat, qu’il agrémente d’un « c’est quoi, ça ? » et d’un long soupir.
C’est compliqué quand même. Il tourne la page. Il n’y a pas de numéro
cinq. Olivier est perplexe. Et puis, il lève les yeux : « Ah mais oui, c’est un
Coran en français, mais écrit de droite à gauche… » Il paraît excédé. Olivier
parcourt les différents noms de Dieu, dans l’islam. D’acception commune,
il y en a quatre-vingt-dix-neuf : « J’aime bien Al-Akim et Al-Mani – le sage
et le protecteur –, car il n’y a que la sagesse qui protège. »
Avec l’islam, Sean était « dans son truc ». Alors qu’il avait pour habitude
de partir en vacances en Espagne ou au Maroc, le dernier voyage du jeune
homme avant la Syrie a été en direction de La Mecque. Le cinquième pilier,
donc. Le hajj, le pèlerinage. « En rentrant, il était sur son petit nuage, se
souvient Olivier. Je le sentais très loin, beaucoup plus calme, j’ai cru que ce
n’était que la fatigue du voyage. En tout cas, il était fier de porter sa djellaba, c’était clair. Il avait l’air content et satisfait, mais je sentais plus de
distance entre nous, et sa façon de parler était différente. Comme si, dans
son monde à lui, il avait grandi. » Cela remonte à l’été 2012.
À certains moments, Olivier donne l’impression que son corps
l’encombre. S’il pouvait uniquement remplir sa fonction d’outil
d’expression, cela lui conviendrait bien. « L’important, c’est de passer le
bon message », affirme Olivier. Le sien comporte plusieurs facettes. Déjà, il
a trait à Sean et aux autres, partis en Syrie. « On n’a pas le droit de juger,
mais on doit comprendre, avance-t-il. Il faut voir ces jeunes avec un œil
neuf : ce ne sont pas des terroristes qui se sont fait radicaliser. Ce sont des
êtres dans une grande souffrance. Ce sont des humains comme nous, qui se
sont dit que pour changer les choses, il fallait faire la guerre. De mauvais
outils leur ont été donnés. » Il peine toujours à comprendre le cercle vicieux
qui lie la haine et la violence.
Ensuite, Olivier s’intéresse à ceux qui pourraient être tentés par le djihad :
« Eux, j’ai envie de les comprendre, de les regarder avec amour, d’aller vers
eux avec mon cœur et de leur demander ce qui ne va pas. » Enfin, il
réclame de la part des hommes politiques, des experts et autres spécialistes
du terrorisme un changement de point de vue : « Si on analyse trop
intellectuellement la situation, on ne va rien comprendre. Les yeux de
l’amour voient plus loin, plus profondément. Dans ce départ, je ne suis pas
en cause, rappelle Olivier. C’est la force des choses. Mais il faut voir cela
avec un regard plus profond. » Persistance, persévérance, pertinence : tous
ces mots ont besoin d’un « per- » pour commencer. D’un père.
*
Olivier est justement l’un des rares pères à sortir du silence. Il le brise, le
terrasse. Pourtant, chaque djihadiste a un père et une mère – alors pourquoi
sont-elles majoritaires à parler ? « Pour un père, c’est plus difficile, admet
Olivier. Il faut faire face à la honte de ne pas avoir su protéger sa famille.
C’est cela : pour un homme, il y a quelque chose qui se casse. » Mais tous,
hommes et femmes, partagent les mêmes questionnements : comment
auraient-ils pu, eux, parents, éviter ces drames ? Olivier réfléchit : « Si je
pouvais revenir en arrière… » Il s’arrête. Il n’a pas l’air d’un aficionado des
« si ». « À refaire… J’aurais fait autrement, évidemment, poursuit-il.
J’aurais fait plus d’efforts pour que Sean trouve une direction qui lui convienne. » Assez vite, il se reprend, comme rattrapé à la fois par la réalité
et par sa désaffection des hypothèses : « En réalité, cela aurait été
compliqué de m’immiscer dans cette vie familiale qui n’était plus la
mienne, où je n’avais plus ma place. » A-t-il failli à l’éducation de son fils ?
Probablement. Était-il trop jeune pour avoir un enfant ? Certainement. A-t-
il manqué de clairvoyance face à un recruteur aguerri ? Manifestement.
« Aider des œuvres humanitaires et se faire radicaliser… soupire Olivier. Se
laisser dire que là-bas, l’existence est épanouie, la vie libre, sans
contraintes… Même l’exact contraire d’un voyou se laisserait séduire. »
Olivier se tait : « Je ne parle pas tout le temps. Parfois je ne dis rien, faut
pas s’étonner. J’aime le silence, aussi. » Dans ce bar de Koekelberg, voisine
de Molenbeek, dans la grande Bruxelles, en fond sonore, Renaud chante à
sa fille : « Allez viens avec moi j’t’embarque dans ma galère, / Dans mon
arche y’a d’la place pour tous les marmots. / Avant qu’ce monde devienne
un grand cimetière, / Faut profiter un peu du vent qu’on a dans l’dos… »
Olivier accompagne la mélodie – « la la la lalala… ». Il finit par dire :
« C’est Lola, de Renaud. J’aime bien. » Non, c’est pas Lola, c’est Morgane
de toi. Mais qu’est-ce que cela peut faire. Il y a là, attablé devant un thé à la
menthe dont il ne reste que les feuilles mouillées, un être seul et meurtri
qui, dans toute sa faiblesse, dégage une splendeur inouïe, un homme qui
parle d’un fils d’abord égaré puis finalement perdu. Qu’il semble grand, ce
père. L’olivier est l’arbre de la sagesse. L’un de ceux que l’on peut prendre
dans les bras – le tronc n’est pas très épais. Que ce monde semble
nonchalant : il y a un garçon, 15 ans environ, à quelques chaises de là, qui
joue au flipper. Insouciant. Il n’a pas idée de ce qui se raconte. Comment
saurait-il ? Il n’en a que pour sa dernière bille, et pour les deux clapets qui
doivent la propulser, plus vite, plus loin. L’insouciance. Celle d’Olivier a
filé avec Sean, avec sa vie. Et pourtant, il sourit.
1. « Parfois je sens que je veux laisser derrière moi tous ces souvenirs et franchir cette porte. »
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