Parents de djihadiste
Véronique
« I’ll tell you in another life when we both are cats2. »
Extrait du film Vanilla Sky, 2001.
« Névrosée. » Ce diagnostic établi par des journalistes italiens laisse
Véronique pantoise. Elle n’était pourtant pas à côté de ses pompes en
répondant à leurs questions, qui n’étaient d’ailleurs pas très poussées, pas
bien différentes de celles de leurs confrères : Avez-vous des nouvelles de
votre fils ? Imaginiez-vous qu’il puisse quitter la Belgique ? N’avez-vous
vraiment rien vu venir ? Non, non et non. Qu’importe l’opinion de la Rai, la
télévision transalpine, Véronique, elle, connaît sa juste valeur. Bien sûr, elle
a des failles : elle a un mal de chien à retenir les prénoms. Elle perd trop
souvent sa boule à thé et doit courir en racheter une dans la petite boutique
d’à côté. Elle oublie parfois d’éteindre son four. Elle laisse le linge sale
s’entasser. Mais de là à la taxer de névrosée ? Véronique réplique :
« N’importe qui dans ma situation aurait eu un coup de mou. »
La voix plaintive de Véronique colle mal avec son discours, si volontaire
dès qu’il s’agit de prévenir la radicalisation violente. Parfois, on dirait
qu’elle miaule. Elle vit avec sa fille, Nelle, et quatre chats à Saint-Gilles –
un quartier de Bruxelles très bobo, « qui monte ». Dans sa maison, les
matous serpentent en bons caméléons. L’un d’eux se couche toujours sur les
étagères, dans le salon. Le meuble massif, en bois, regorge de livres, de
boîtes, de pochettes de toutes les couleurs, de disques, à tel point que le chat
semble retenir sa respiration en grimpant de casier en casier, pour ne rien
renverser. Il y a des ratés. Sa maîtrsse ramasse régulièrement des babioles
au mileu de la pièce. Mais Véronique l’aime particulièrement, ce chenapan.
Elle l’a recueilli alors qu’elle travaillait dans un magasin Oxfam à Nivelles,
au sud de Bruxelles. Une femme est venue la trouver ; elle n’avait plus les
moyens de nourrir l’animal. Véronique a pris le relais. Il ne faut pas le
caresser : il mord ceux qu’il ne connaît pas. Véronique, elle, peut à l’envi
titiller ses moustaches et flatter son front tacheté sans risquer un coup de
dents. Il a bien compris qu’elle était son amie. Tous les chats de Véronique
s’appellent Mimi. Parce que « c’est plus pratique », confie leur maîtresse.
Il n’y a pas d’homme à la maison. Plus depuis novembre 2012, quand Sammy est parti à la guerre. Il avait 23 ans. Il a quitté la Belgique pour la
Syrie. Il ne se fait d’ailleurs vraisemblablement plus appeler Sammy, mais
sa mère ignore la kounia qu’il s’est choisie, son pseudonyme, son alias, là-
bas. Et Véronique a divorcé du père de Sammy en 2006, trois ans après leur
rupture effective. Véronique en est certaine : à Sammy, il a manqué un père.
Quand Véronique et son ex-mari se sont quittés, Sammy est pourtant parti
habiter avec ce dernier. Il voyait sa mère de temps en temps, passait chez
elle en coup de vent. Véronique lui mitonnait toujours de bons petits plats.
Il emportait avec lui des boîtes pleines à ras bord, à réchauffer. Son péché
mignon ? Les lasagnes de maman. Sammy dormait parfois sur son canapé
vert tout moelleux, dans le salon, quand rien n’allait à la maison, chez son
père – et c’était souvent le cas, puisque celui-ci et sa nouvelle épouse ne
s’entendaient finalement pas aussi bien que prévu.
Contre Sammy aussi, l’homme exprimait ses griefs, surtout quand son
fils, alors adolescent, a annoncé sa conversion à l’islam. Le père de Sammy,
un Ivoirien professeur de maintenance informatique, était farouchement
opposé à la religion musulmane. « Mon ex-mari a souffert des tensions
entre le Nord et le Sud, en Côte d’Ivoire, éclaircit Véronique. Il était
totalement contre l’idée que son fils change de confession, surtout pour
celle-ci. » Très jeune déjà, Sammy, ce petit « fada » des Tortues Ninja, avait
manifesté un certain attrait pour la religion. Mais à 7 ans, haut comme trois
pommes, la spiritualité, c’est quoi ? Il avait voulu être baptisé. Véronique
n’y a pas vu d’inconvénient : elle l’a inscrit à un cours de catéchisme, puis,
à Pâques l’année suivante, l’a emmené à l’église des Saints-Anges de
Laeken (au nord de Bruxelles), où Sammy est devenu catholique. « On
avait organisé une grande fête, se souvient sa mère. Toute la famille était
réunie, on avait passé des heures à tartiner des petits sandwiches ! » Puis, en
2004, à 16 ans, Sammy a choisi la religion musulmane. Le collège qu’il
fréquentait alors ne lui convenait plus : l’établissement était catholique. Il a
choisi de continuer sa scolarité à l’Athénée royal de Jette. Véronique a
connu un grand moment de solitude le jour de son inscription : « La
proviseure m’a demandé dans quel cours de religion inscrire mon fils,
reconstitue Véronique. J’ai dit catholique, par réflexe. Sammy m’a regardé :
“Mais enfin, maman, ma religion, c’est la religion islamique !” J’étais
vraiment gênée. Je m’étais trompée. »
Aujourd’hui, Véronique est grand-mère. Deux fois, déjà. Des petits
garçons. « C’est dur de les savoir quelque part sur le globe, loin de moi,
déplore Véronique qui envie ses frères et sœurs, mués en papis et mamies
gâteau. J’ai deux petits-enfants que je ne rencontrerai peut-être jamais. » La
mère est syrienne. Elle a neuf ans de moins que Sammy. Véronique n’a
aucune photo, ne sait quasiment rien de la nouvelle vie de son fils – cette
existence de moudjahid qu’il a visiblement désirée, cette destinée de martyr
à laquelle, très certainement, il aspire. Véronique essaye souvent d’imaginer
son quotidien, mais elle ne sait pas par quel bout commencer : Sammy n’a
même jamais voulu lui dire dans quelle ville il se trouve. Elle ne sait pas
non plus comment Sammy a rencontré sa femme. « Mon fils voulait se
marier, c’était clair, sait Véronique. Mais, il paraît que souvent, les femmes
sont des cadeaux de guerre, offerts aux étrangers quand ils arrivent en
Syrie. » Au moins, Sammy et son épouse peuvent communiquer : il a appris
l’arabe, avant même son départ. « Il suivait des cours, il avait l’air de bien
s’en sortir, témoigne Véronique. Chez lui, il avait accroché un poster avec
l’alphabet. » Elle ajoute : « À tout malheur chose est bonne : peut-être que
connaître l’arabe le sauvera, là-bas. »
À toute chose malheur est bon. Véronique s’emmêle parfois les pinceaux,
se laisse déborder, perd patience. La connexion Internet saute régulièrement
dans son appartement, mais appeler le serveur – « pour ceci, taper 1, pour
cela, taper 2 » – est au-dessus de ses forces. Véronique est intuitive,
intransigeante sur certains points. Elle ne laisse pas de place au doute. Par
exemple, elle le sait, elle le sent : en Syrie, Sammy ne combat pas. Elle
accumule les preuves : il n’aimait pas le sport, il n’était pas violent, il avait
du plomb dans la tête, et puis aussi quelques kilos en trop. Une vidéo dans
laquelle apparaît son fils – keffieh quadrillé autour du visage et arme au
poing – a quand même laissé la suspicion et l’incertitude s’immiscer en elle,
mais la mère accablée de chagrin les balaie d’un revers de main et rappelle,
visiblement ébranlée : « Sammy, c’est mon fils, ma chair. »
*
Véronique ne pense pas qu’elle reverra Sammy un jour. Ce fils, qu’elle a
mis au monde, est si loin maintenant. Elle n’a même plus d’identifiant
Skype. Pas grave. De toute façon, il ne lui parlait plus. Rien à voir avec ses
premiers mois en Syrie, durant lesquels Sammy avait manifestement besoin de communiquer avec sa mère, même sporadiquement. Parfois, elle recevait
des coups de fil tous les deux jours, puis plus rien pendant un mois, puis de
nouveau quelques appels, tantôt depuis la Turquie, tantôt depuis la Syrie.
« Je traçais sa position grâce aux préfixes téléphoniques », se souvient
Véronique. +90 d’un côté de la frontière, +963 de l’autre, plus près du
danger. Mais un jour, Sammy a dû choisir son camp. Il s’en est donc allé,
définitivement. Il n’est plus jamais revenu sur ses pas. La Syrie, ad vitam
aeternam.
D’une certaine manière, il avait prévenu Véronique : « Bientôt je ne
pourrai plus te parler car c’est trop dangereux. Il y a des gens qui ouvrent
leur téléphone et qui sautent. » Ses mots reviennent petit à petit à l’esprit de
Véronique, qui les explique par le prisme d’une mère occidentale qui suit la
guerre sur petit écran : « Les drones les repèrent comme ça, les djihadistes,
avec des capteurs sur les GSM… C’est aussi pour ça que je ne veux pas le
harceler. » Et puis, en août 2015, Sammy a mis fin à tout contact. Il a coupé
leur téléphone rouge à eux.
Qu’adviendra-t-il ensuite ? De l’autoproclamé État islamique, de la Syrie,
de l’Irak ? Des populations locales, des autorités ? Véronique n’en a aucune
idée, et n’a pas envie de se lancer dans des scénarios hypothétiques. Mais à
Bruxelles, au parc Maximilien, là où tant de demandeurs d’asile se sont
regroupés durant l’été 2015, alors que l’Europe devait composer avec des
flux migratoires jusqu’alors records, la mère abandonnée ne pouvait que
dresser un terrible constat : ceux-là quittent une zone de guerre et de chaos,
d’oppression et de violence, tandis que son fils n’a rien trouvé de mieux à
faire que d’aller y combattre au nom de son Dieu. « Ce con… », murmure-
t-elle.
Comme des trames spéculatives, Véronique se tient éloignée des ragots. Il
y a cette femme médecin, à Laeken, qui détient sûrement quelques clés ;
son père est imam, et une amie de Véronique a été un peu trop bavarde, lui
laissant entendre qu’elle disposait de certains éléments. Mais Véronique n’y
croit pas vraiment et ne veut pas perdre son énergie à suivre des pistes qui
ne la mèneront de toute façon nulle part. Quand même, elle espère glaner
une ou deux informations au commissariat. Or la police ne veut jamais
desserrer les dents. Elle se planque derrière l’uniforme.
Véronique est lassée. Et durement marquée par la requête de la Sûreté de l’État (le renseignement belge) d’identifier formellement Sammy sur la
vidéo Youtube dans laquelle il apparaît très clairement. À côté de lui, un
homme dit, en arabe : « Si Dieu le veut, on va mettre le drapeau de la
victoire sur Jérusalem et sur la Maison-Blanche. » Il ajoute, en désignant
Sammy : « Si Dieu le veut, ce sera avec cet homme, qui est arrivé en Syrie ;
il nous vient de Belgique, il nous montre ce que c’est, un bon musulman. »
Véronique préfère oublier. Elle a vu et revu ce clip. Elle n’en peut plus.
D’autres vents lui soufflent que Sammy aurait été blessé à la jambe. Rien de
grave, semble-t-il. Ceux-là viennent d’Angleterre, où un spécialiste du
Moyen-Orient, un universitaire, pense avoir croisé son fils. Véronique n’est
jamais certaine qu’ils parlent du même jeune en Syrie. Qu’ils parlent de son
Sammy. Parce que des « comme Sammy », il doit y en avoir des tas. Donc
Véronique préfère se protéger, en bouchant ses oreilles et en ne se fiant qu’à
elle-même.
Son instinct est avant tout de survie. Elle ne veut même plus songer au
moment où Sammy est parti. La police estime que tout s’est joué le
28 octobre 2012. Même de cela, Véronique n’est pas certaine, parce que, au
moment des faits, elle était en Allemagne. Elle rendait visite à sa tante. Les
deux femmes sont très proches. Sammy lui avait dit que ce week-end-là, il
irait jouer à la Playstation chez Sean – le fils d’Olivier, le père du deuxième
chapitre. Et Sean, sans surprise, avait dit que ce week-end-là, il irait jouer
aux jeux vidéo chez Sammy. Quand les parents ont commencé à
franchement s’inquiéter, qu’ils ont découvert le pot aux roses, leurs enfants
étaient déjà loin. Ils devaient avoir Cologne dans le dos – ils avaient rejoint
la ville allemande en voiture, en même pas trois heures. Un saut de puce
vers la fourmilière djihadiste. Un copain les y a déposés, puis est rentré
tranquillement à Bruxelles. Ils pouvaient aussi être à Istanbul ou dans le bus
qui les y menait. Ou peut-être avaient-ils déjà Gaziantep dans le viseur,
cette grande ville turque à une cinquantaine de kilomètres seulement de la
Syrie. Le neveu de Véronique n’a pas eu de mal à retrouver, dans
l’historique de l’ordinateur de sa tante, des recherches de trajet pour
rejoindre la Syrie. Sur Google Maps, on avait cliqué et re-cliqué sur bon
nombre de villes en Turquie, surtout celles toutes proches de la frontière
turco-syrienne.
« Je n’ai pas attendu avant d’expliquer à ma tante que Sammy était parti », indique Véronique. Elle n’a pas tardé non plus avant d’en informer
les autres membres de sa famille. Il lui a aussi fallu annoncer la terrible
nouvelle à son ex-mari : il n’a pas été spécialement surpris. « Le jeudi avant
son départ, Sammy était passé le voir, reconstitue Véronique. Son papa était
sous la douche. Sammy lui a crié : “Je t’ai mis des montres sur la table. À
bientôt.” Et s’en est allé. Son père avait eu une sensation étrange, il avait
trouvé que sa voix sonnait faux. » Véronique a également dû parler à sa
fille. « Ton frère est parti en Syrie. » Les mots heurtent Nelle de plein fouet,
encore aujourd’hui. « C’est tellement dur pour elle, traduit Véronique.
Depuis le début, elle vit très mal le départ de son frère, et le fait de m’avoir
vue tellement pleurer n’a pas dû l’aider. »
Mais le plus ardu a été de dévoiler la terrible vérité aux membres du
Mouvement chrétien pour la Paix, dont Véronique a lancé la branche
bruxelloise il y a près de quarante ans. Pourtant, au sein de ce club pacifiste,
elle ne compte que des amis, en qui elle a entière confiance. « Je leur ai
caché le départ de Sammy pendant quatre ou cinq mois, avoue Véronique.
Au fond de moi, j’étais honteuse. J’avais peur d’être jugée et d’avoir à
m’expliquer sur quelque chose que moi-même je ne comprenais pas. »
Enfin, elle s’est confiée à son amie, Paula [ce prénom a été modifié], le
membre du groupe dont elle se sentait la plus proche : « Je pleurais comme
une madeleine, se souvient Véronique. La réaction de Paula a été
magnifique, comme celle de tous les autres membres. Ils étaient là pour
moi. » Tous partagent l’incompréhension de Véronique, eux qui
connaissaient bien le petit Sammy, si attachant et gentil, qui ne lâchait pas
les jupes de sa mère durant les rassemblements du mouvement, où elle
l’emmenait régulièrement.
*
Véronique aimerait dormir. Sans un coup de pouce – 12 petits
milligrammes de somnifère chaque soir –, elle est incapable de trouver le
sommeil. Avant, c’était carrément d’une béquille qu’elle avait besoin : des
antidépresseurs – des gros, des forts. Après le départ de Sammy, Véronique
a commencé par consulter son généraliste. Elle se souvient : « À partir de
18 heures, je pleurais, pour rien. » Pour rien… Son médecin a vite percuté :
ce « rien » qui la faisait craquer méritait bien l’aide d’un psychiatre.
D’origine libanaise, le spécialiste a suivi Véronique un long moment, jusqu’en octobre 2015. Puis il est rentré au Moyen-Orient. « J’ai dit non »,
tonne Véronique. Non à ce départ – on la quittait, encore. Non à la
dépendance. Non aux journées dans le brouillard, dans le coltard. Non à
toujours plus de médicaments, non à la béquille, qui avait en fait des allures
de boulet.
La dernière boîte de six mois était presque vide : « Le sevrage a été
terrible. Les effets secondaires étaient ignobles. Ils sont inexplicables. On
va mal. L’état général est pitoyable, tremble encore Véronique. À ce
moment-là, je me suis mise à la place de mes handicapés. Ils devaient en
voir de toutes les couleurs avec le psychiatre qui passait de l’un à l’autre
sans leur prêter grande attention. » Car Véronique, aujourd’hui retraitée, est
éducatrice spécialisée de métier. Elle a œuvré dans la protection de la
jeunesse pendant douze ans, puis dans un centre pour adultes arriérés
mentaux profonds. C’est à eux qu’elle pense en maudissant les
psychotropes. Véronique a également été professeur d’alphabétisation, de
2003 à 2015. Parfois, à midi, elle déjeunait avec son fils – bulle d’air
bienvenue avant de retourner travailler. Dans sa classe, le départ de Sammy
était un peu tabou : « Mes élèves, tous des adultes, étaient au courant, mais
ils ont mis du temps à m’en parler. »
Si elle ne peut pas dormir, Véronique aimerait au moins se reposer : « Je
suis une vieille dame. J’ai travaillé pendant quarante ans dans le handicap,
je suis fatiguée. Ça, parfois, les gens ne le comprennent pas », regrette-t-
elle. Elle imaginait sa retraite autrement : « Je pensais que je pourrais enfin
me reposer, être au calme. Je rêvais d’une croisière. Je me voyais sur un
transat, avec des tas de bouquins. » Véronique adore lire. Les polars
d’Agatha Christie surtout. Elle a dévoré toutes les rocambolesques
aventures d’Hercule Poirot, sûrement le personnage le plus célèbre de la
romancière. Mais Véronique peine parfois à se concentrer. Elle veut tordre
le cou à l’anxiété qui la ronge : « Tant qu’il y aura la guerre, je ne pourrai
pas être tranquille un instant. » Selon elle, le conflit en Syrie est
« ambigu », la clé de la résolution se prénomme Bachar et les parallèles
avec la Tchétchénie sont évidents. « Alep va devenir une mégapole comme
Grozny, avec tous les dissidents enterrés sous les buildings », prédit-elle.
Savoir Sammy en danger lui glace le sang et l’empêche de fermer l’œil :
« J’espère au moins qu’il aura dans l’idée qu’il est adulte, qu’il doit être responsable. Il a des gosses, il doit faire attention à lui. »
À chaque attentat, Véronique prend peur. Au choc de la violence,
commun à tous, vient pour elle s’ajouter une dimension encore plus
effroyable : et si c’était Sammy qui était revenu, métamorphosé en
kamikaze sanguinaire, en tueur haineux, en barbare furieux ? « J’ai peur
pendant trente secondes, pas plus. Parce que je sais que ce n’est pas
possible. Lui n’est pas parti en étant attiré par la violence. Il veut vivre son
djihad. Mais je ne peux pas le jurer, puisque je ne suis pas sur place »,
concède-t-elle. Les attentats de Bruxelles l’ont traumatisée, mais pas autant
que le 11 novembre parisien : « En France, c’était plus tragique encore. Les
gens ont été touchés encore plus dans leur quotidien, encore plus dans le
réel. Enfin, à Maelbeek, c’est pareil ; les victimes partaient travailler. Mais
à Paris… Ces personnes-là voulaient juste boire un pot avec des copains ou
voir un concert. » Elle fait une pause, ce n’est pas facile de hiérarchiser
l’horreur : « En fait, à Paris, je crois que le mode opératoire était encore
plus choquant. Et à Bruxelles, nous étions peut-être préparés, vu qu’on avait
eu Paris. » Véronique sait aussi être directe : « J’entends des mères
d’enfants morts en Syrie dire : “Ouf, au moins, ce ne sera jamais le mien
qui perpétrera des attentats.” Mais pourquoi dire ça ? Est-ce qu’elles
n’avaient pas confiance en leur enfant ? » Elle fait confiance à Sammy.
« Les mauvaises langues diront que tous sont des criminels, car ils sont tous
obligés de tuer, de couper des têtes. Je n’y crois pas, objecte-t-elle. J’ai la
conviction que, la hache à la main, Sammy penserait à moi. On ne peut
donc pas perdre tout son savoir-vivre. » Elle marque à nouveau un silence,
et reprend, soudain moins sûre d’elle : « À moins que ce soit cela, la
radicalisation, la manipulation ? L’État islamique est une machine à
fabriquer des monstres. Mais je ne peux pas croire que la transformation
fonctionne à chaque fois. »
Plus que des attaques qui frappent l’Occident, Véronique s’inquiète de
celles commises au Moyen-Orient. À Damas, la capitale syrienne, les
attentats se multiplient : soixante personnes en janvier, cent vingt en février,
vingt en juin y ont péri, souvent dans des attentats à la voiture piégée. Le
mausolée chiite de Sayeda Zeinab, qui abrite la tombe d’une des petites-
filles du prophète Mahomet, est régulièrement pris pour cible. Homs, la
troisième agglomération du pays, n’est pas épargnée non plus. « Quand je regarde des photos de la ville, je n’en crois pas mes yeux, bégaye
Véronique. Comment ont-ils pu désosser toutes ces maisons ? Je ne
comprends pas pourquoi c’est vide comme ça. » La loi du mort
kilométrique, selon laquelle les médias accordent plus d’importance à une
information géographiquement proche du lecteur, hérisse le poil de
Véronique. Elle veut savoir tout ce qui se passe en Syrie : « Si je n’y
connaissais personne, peut-être que ces informations m’intéresseraient
moins. Mais dans mon cas, il y a quelqu’un de ma famille là-bas, quelqu’un
de vivant pour qui je m’inquiète constamment. »
Véronique a pensé à partir en Syrie, pour tenter de raisonner son fils.
Surtout quand ce dernier lui parlait encore, et lui expliquait qu’à condition
de payer un impôt, les chrétiens étaient acceptés, là où il se trouvait. « J’ai
été tentée, admet-elle. Mais, et ma fille, Nelle ? Elle a besoin de moi. Je suis
incapable de partir comme un voleur. Et pour me retrouver où ? Il y avait
trop de questions angoissantes. » Sans parler des frappes de la coalition
internationale : « Je n’allais donc pas me rendre dans un pays où je risquais
de sauter à chaque instant », soliloque Véronique. Maintenant, elle ne se
pose plus ces questions ; sa place est en Belgique, auprès de sa fille, à
mener son combat en luttant corps et âme contre la radicalisation violente.
Si Véronique ne trouve pas le temps de souffler, c’est aussi parce qu’elle
trompe l’inquiétude avec toutes sortes de passe-temps et de sorties. Il y a la
musique : elle aime Bach, Schubert et ses Lieder, le contre-ténor Philippe
Jaroussky, mais elle n’est « pas très Mozart ». Fièrement, elle enjoint :
« Viens voir ma discothèque ! » Il y a la télévision, qui la sort un peu de sa
réalité : L’Incroyable Famille Kardashian, c’est son plaisir coupable. Et
c’est encore meilleur en dégustant des baklavas trop sucrés – ces pâtisseries
au miel – sur le canapé (le vert, le tout moelleux où se réfugiait Sammy).
Elle regarde de vieux épisodes de 2009, de 2010, de 2011. Puis elle ouvre
Closer, et compare leur look à l’époque et leur allure aujourd’hui, s’arrête
sur les lèvres botoxées et les shorts trop courts. Une aubaine que Kim et ses
sœurs se retrouvent quasiment chaque semaine dans ces pages en papier
glacé. « Ils ont du pognon, mais on sent qu’ils ne sont pas vraiment
heureux, analyse Véronique. Il y a un problème dans cette famille. » Elle se
sent moins seule.
Il y a aussi le Scrabble sur Internet. « Une partie dure une heure, commente Véronique. C’est parfait quand je ne sais pas quoi faire le soir et
que je n’ai pas envie d’aller au lit. » C’est le seul jeu en ligne auquel elle
s’adonne. Elle dispute des manches avec des inconnus francophones. En
marge du plateau, une zone de discussion permet d’échanger quelques mots
avec son adversaire du moment : « Un mec m’a écrit une fois : “Bonjour du
Nord !”, ce à quoi j’ai répondu : “Bonjour de Bruxelles !” Il a rétorqué que
ça n’avait pas l’air d’aller chez nous, qu’il y avait beaucoup de problèmes.
Je lui ai cloué le bec en soulignant que dans ma commune, je n’avais pas eu
vent d’un seul tracas. » Il ne savait pas à qui il avait affaire. Quant à elle,
elle ne sait plus qui a gagné cette partie. Véronique joue également au
Scrabble avec ses amies, dans la vraie vie. Son entraînement numérique est
redoutable : « L’autre soir, j’ai posé “SAR”. Mes copines m’ont rabrouée,
parce que les abréviations ne comptent pas. Elles pensaient à SAR – Son
Altesse Royale. Mais en fait, un sar, c’est un animal, ou une plante, je ne
sais plus trop. En tout cas, c’est un mot ! » Bingo : un sar est un poisson qui
vit dans la mer Méditerranée. « Je ne me laisse pas abattre, je ne me
morfonds pas, souligne Véronique. Je continue mes activités, même avec la
boule au ventre. » Avec une dizaine de copines, toutes rencontrées au sein
du réseau d’échanges et de savoir Babel Rès, à quelques rues de chez elle,
Véronique aime, selon les jours, les humeurs, aller au cinéma, jouer à des
jeux de société ou simplement bavarder. En leur compagnie, elle évoque
rarement Sammy : « Je vois ce groupe comme un exutoire. J’essaye de ne
pas montrer ma tristesse. Je me dis que je ne suis pas la seule à avoir des
problèmes. »
Mais bien souvent les activités de Véronique sont en lien avec l’épreuve
qu’elle traverse. Sur les grandes pages de son agenda, que Géraldine, une
autre Maman concernée, lui a offert, elle devrait avoir assez de place pour
inscrire tous ses rendez-vous. Et pourtant, des lignes lui manquent. Comme
les autres parents, elle multiplie les rencontres dans les écoles, les débats
dans les bibliothèques, les conférences dans les mairies. Ses semaines se
suivent et ne se ressemblent pas. Elle accepte de mettre au profit des autres
ses matinées, ses après-midi, même ses soirées. Elle aime le contact
humain, l’échange d’expériences. Début 2016, une rencontre dans une IPPJ
[Institution publique de protection à la jeunesse] était un peu particulière :
« Les encadrants redoutaient la radicalisation d’un des gosses du centre. J’ai parlé à tous, mais je savais très bien pour qui j’étais là. » À la même
période, elle a eu des contacts avec une jeune femme, partie en Syrie avec
son mari et leur bébé. Après s’être rendu compte de l’erreur qu’elle avait
commise en partant, elle a pu rentrer en Belgique, avec l’enfant.
Et Véronique apprécie particulièrement de participer à des événements avec
Olivier (le père du deuxième chapitre) ; elle trouve qu’ils sont
complémentaires, tous les deux. « Pendant une journée de conférences
sponsorisée par le Conseil de l’Europe, nous nous sommes installés à la
table ronde sans dire qui nous étions, s’amuse Véronique. Pendant le tour
de présentation, les autres intervenants sont tombés de leur chaise quand on
a expliqué que nos enfants étaient partis en Syrie. Parce que, en fait, il n’y
avait que des experts et des spécialistes dans la salle… Ils avaient un peu
oublié le côté purement humain du phénomène. Ils nous ont témoigné
énormément d’empathie. » Véronique et Olivier partagent leur peine – pour
mieux la surmonter. Ils se pansent l’un l’autre. Tant pis si ce verbe n’est pas
pronominal, leur calvaire non plus n’a rien de normal.
*
Véronique accorde également du temps et de l’attention aux journalistes.
Hormis l’expérience italienne qui ne passe pas, les médias ont été utiles aux
« Parents concernés ». D’abord sous la forme d’un groupe de parole, puis
sous celle, plus formelle, d’une association, les « Parents concernés » ont
pris de plus en plus d’importance dans le paysage médiatique. Le groupe est
né sous l’impulsion de Véronique et d’Olivier. Même si leurs enfants,
Sammy et Sean, étaient très proches, eux ne s’étaient jamais rencontrés. Pas
avant le drame. Véronique et Olivier ont fait connaissance dans des
circonstances atroces, au moment de la veillée en mémoire de Sean, l’enfant
d’Olivier, le meilleur ami de Sammy.
Véronique et Olivier ne se connaissaient pas, mais se sont reconnus :
mêmes visages tirés, même angoisse qui ronge, qui déforme les traits, qui
éclaircit les cheveux. Ils ont connu la même inquiétude au moment du
départ de leur fils, la même stupéfaction au moment où ils ont compris ce
qui s’était joué sous leurs yeux aveugles, et la même solitude, soudain
privés de leur progéniture. Olivier a passé une étape supérieure dans
l’horreur, quand Sammy, depuis la Syrie, lui a annoncé la mort de Sean.
Alors, plutôt que de rester terrés dans la douleur provoquée par l’absence et le deuil, Véronique et Olivier ont regroupé leurs dernières forces et sont
montés au front, à leur tour, en donnant vie et corps au groupe des « Parents
concernés ». Ils se doutaient bien qu’ils n’étaient pas les seuls dans cette
situation. Véronique a dégoté une nouvelle bible, une brochure qui explique
comment créer un groupe d’entraide. Pas à pas, elle l’a mis sur les rails. Et
rapidement, d’autres parents sont montés dans le train.
Sur les ondes, sur les écrans ou sur doubles-pages, les gratte-papier et
autres présentateurs télé ont fait connaître les « Parents concernés ». Ils ont
offert à leur combat un écho bienvenu, et ont permis à toujours plus de
parents, qui se pensaient seuls, de trouver une oreille attentive – celle de
mères et de pères dans la même souffrance. Une bouffée d’oxygène quand
l’affliction leur maintenait la tête sous l’eau. Véronique refuse seulement de
les laisser publier des photos de Sammy ; la plupart des autres parents
cèdent de belles images à la presse. « Qu’est-ce que ça peut leur faire ?
lance Véronique. Leurs enfants sont morts. » Elle ne veut pas que, dans
l’hypothèse d’un retour, Sammy puisse être identifié. Qui sait, il pourrait
vouloir reprendre une vie normale. Dans son salon, Véronique conserve
toute une pile de photos de vacances de Sammy et de son ami Sean. Ils
étaient au Maroc, à Tanger. Les clichés les montrent tout sourire, flottant
dans leur djellaba couleur sable. Ils ont déjà l’index levé vers le ciel, ce
symbole de l’unicité d’Allah largement récupéré par les mouvances
islamistes. « Oui, déjà à l’époque… », déplore Véronique.
Elle repense à une interview avec une télé américaine, à ce reporter, « pas
laid du tout », et à ses questions « fouillées, recherchées ». Une belle
rencontre. Mais Véronique ne sait pas ce qu’est devenu le reportage. Elle a
perdu la trace de son image. Dommage. Elle trouve certains reporters un
peu cavaliers : « J’étais chez moi en compagnie d’un brocanteur pour voir
comment me débarrasser d’un vieux congélateur. Un journaliste a sonné à
ma porte. J’ai ouvert, mais ai expliqué que je ne donnais pas d’interview
sans rendez-vous. Il a insisté. Le brocanteur a fini par s’en mêler, persuadé
que le cameraman qui l’accompagnait était en train de filmer. Il l’a
houspillé : «Maintenant vous m’éteignez ça ! Et ne vous avisez pas
d’utiliser ces images, je regarderai les infos ce soir !» Je ne sais pas
comment ils avaient eu mon adresse… » Véronique se méfie : « Dans
l’affect, on peut tout vous faire dire. La vérité et son contraire. Est-ce que je me suis sentie manipulée ? Oui, peut-être, mais pas trop souvent »,
explique-t-elle. Elle répond à ses propres questions. « Par contre, je ressors
souvent d’un entretien en me disant : “Véro, qu’est-ce que tu as raconté
là ?!” et pas forcément très contente. » Mais globalement, elle l’admet :
« Les médias, on ne peut pas vivre sans eux. » Merci seulement de ne pas la
qualifier de « mère de terroriste ».
Véronique n’a quasiment plus le temps de se livrer à une occupation
qu’elle apprécie par-dessus tout : aller aux Abattoirs. L’idée surprend, mais
aux Abattoirs d’Anderlecht (encore une autre commune bruxelloise, comme
Saint-Gilles ou Laeken), il n’est question ni de carcasses ni d’inspections.
L’endroit n’est autre qu’un grand marché couvert, où Véronique aime faire
ses courses, avec sa jumelle, Charlotte. « Il faut s’accrocher, c’est une vraie
foire d’empoigne », sourit Véronique, qui se sent bien dans cette
atmosphère bouillonnante. Si elle la voit un peu moins qu’auparavant,
Véronique essaye quand même d’appeler sa sœur régulièrement. Avant
« les événements » – comprendre, en « langage Véronique », le départ de
Sammy –, elles se parlaient deux, voire trois fois par jour. Maintenant,
Véronique a un peu moins de temps. Quand elles étaient petites, la
« bonne » qui s’occupait d’elles avait bien essayé de les obliger à dormir
dans deux chambres séparées : les deux princesses n’en avaient fait qu’à
leur tête, se retrouvant la nuit pour rêver côte à côte de fontaines de
chocolat et de poneys volants, jusqu’à l’aube.
Véronique parle-t-elle de Sammy à Charlotte ? « Je ne veux pas l’embêter
avec ça », explique-t-elle, pudiquement. Dans son salon, un dessin au mur,
sous verre, montre deux femmes, côte à côte toujours. Elles se tiennent la
main. Elles ont la même taille, les mêmes traits, les mêmes vêtements, les
mêmes jambes fil de fer. L’œuvre a un titre : « Maman et Charllotte » –
avec deux l, faute enfantine, attendrissante. Elle est signée, en lettres
attachées rouges : « Sammy ». Si elle déménage (ce qu’elle espère, vers la
campagne), Véronique emportera ce tableau avec elle, quoi qu’il arrive :
« C’est l’un des rares souvenirs qu’il me reste de Sammy. » Charlotte suit
l’actualité de plus près encore que Véronique. La première prend toujours le
temps de concocter une revue de presse bien ficelée, par téléphone, à sa
sœur chérie. La seconde l’en remercie, réellement, chaleureusement, même
si parfois, la ligne éditoriale de sa jumelle la chiffonne : « Elle est assez pro-américaine, elle a une façon bien à elle d’analyser les choses. » Qu’importe,
grâce à Charlotte, Véronique y voit un peu plus clair dans ce bourbier infini
nommé Syrie.
Bien qu’étalée sur une dizaine d’années, la radicalisation de Sammy n’est
pas passée inaperçue aux yeux de Charlotte. Pas plus qu’à ceux des autres
membres de la famille. Les deux jumelles ont cinq frères et sœurs. Leur
mère avait instauré une règle simple pour maintenir cette grande fratrie unie
: on fêterait tous les anniversaires, sans exception, mais de manière groupée
– sinon tous les week-ends allaient y passer. Ainsi, on soufflait les bougies
des natifs de janvier, de février et de mars le temps d’un dimanche d’hiver,
on gâtait ceux d’avril, de mai et de juin au cours d’une soirée de printemps
et on mettait à l’honneur les enfants de l’été autour d’un grand pique-nique
ensoleillé. De quoi donner à la famille des airs de tribu inséparable.
Sammy n’avait bientôt plus voulu se joindre aux festivités, invoquant une
nourriture non halal. « Grand-maman cuisinera du saumon, essayait de le
convaincre Véronique. Ou tu mangeras les légumes ! » Sammy restait aux
abonnés absents, ne jurait que par ses ramadans. Après quelques années, il a
commencé à porter une djellaba, d’abord rentrée dans le pantalon, puis au-
dessus. Il se distanciait de sa famille, devenue à ses yeux, au fil du temps,
une horde de mécréants. « Moi aussi, il m’a traitée de kafir [mécréante],
soupire Véronique. Parce que je ne voulais pas devenir musulmane. »
Pourtant, contre toute attente, Véronique n’a pas évacué immédiatement
l’hypothèse d’une conversion. Elle a pris sérieusement la question en
considération. Mais elle pouvait tourner le problème dans tous les sens, sa
conclusion restait la même : non, trop c’est trop, il lui en demandait trop,
beaucoup trop.
Pour comprendre pourquoi elle n’a pas sauté le pas, il faut remonter à
l’adolescence de Véronique. À l’âge de 15 ans, elle avait réclamé d’être
envoyée en internat : « Dans une famille nombreuse comme la mienne, on
n’a jamais la paix. Et on s’amusait un peu trop, avec ma jumelle. » Il
s’agissait d’un pensionnat catholique : « J’y ai lu l’Ancien Testament, les
Évangiles, tous les bouquins de prière possibles et imaginables », énumère
Véronique, avant de résumer : « Je suis bien trop catho pour devenir
musulmane. » Elle montre aussi un grand respect pour son milieu familial,
que, plus jeune, elle craignait un peu : « Ma conversion ne serait jamais passée, s’exclame cette femme convaincue par sa foi. Mes parents
m’auraient dit : “Notre fille, tu es sous influence !” »
Durant les premiers mois de Sammy en Syrie, quand il parlait encore à sa
mère, la question de la conversion revenait régulièrement sur le tapis.
Véronique se souvient de sa réponse – toujours la même : « Je lui disais que
ce n’était pas ma religion. Mais j’étais toujours empreinte d’une angoisse, je
me répétais qu’il allait filer à tout jamais, ne plus jamais m’appeler, si je ne
convertissais pas. Alors je remettais toujours la discussion au lendemain.
Peut-être que lui pouvait croire que j’allais sauter le pas, mais moi, je savais
bien qu’il n’en était pas question. » Elle reproche à Sammy son manque de
lucidité : elle ne portait pas de jugement sur ses choix religieux, l’a laissé se
tourner vers l’islam à sa guise. Il n’a jamais compris que, pour sa mère, le
contexte était tout autre, qu’elle avait été élevée dans une atmosphère
différente, réduisant franchement sa marche de manœuvre. « Des
musulmans que je côtoyais ici, en Belgique, me conseillaient de lui dire que
je m’étais convertie », témoigne Véronique. Elle n’a jamais voulu lui
mentir.
Lui, au grand désarroi de sa mère, s’accommodait facilement de quelques
mensonges, qu’il jugeait probablement sans grande importance. À l’image
de ses copains, pour être certain de continuer à toucher les allocations-
chômage sans effectivement chercher un travail, Sammy trafiquait les
documents à présenter à l’Onem, l’Office national de l’emploi. « Il fallait
qu’il justifie chaque mois qu’il avait candidaté à tant et tant de postes, se
souvient Véronique. Un jour, il est passé en vitesse à la maison, pour
utiliser l’ordinateur. Je lui ai demandé ce qu’il faisait, comme ça, sans
penser à rien, pour bavarder. Il m’a expliqué qu’il bidouillait un CV pour
une copine. » Véronique aurait préféré ne pas savoir.
De même, quand Sammy avait souhaité louer un appartement qui lui
plaisait à Laeken et qu’il n’était pas en possession des justificatifs
nécessaires à confier à l’agence immobilière, il a fabriqué de toutes pièces
de faux bulletins de paie, sur le modèle de ceux empruntés à un ami. « Je ne
cautionnais pas ce comportement, signifie Véronique. Je lui ai dit : “Mais
enfin Sammy, tu exagères !” Il ne fallait pas devenir un escroc pour un
studio. » Sammy a été radié de la liste des bénéficiaires des allocations-
chômage deux mois avant son départ et il a déménagé « à la cloche de bois ». Plutôt que de dire qu’il s’en est allé sans payer, Véronique utilise
cette expression un brin désuète avec un naturel déconcertant. Sammy
n’était domicilié ni chez sa mère ni chez son père ; le propriétaire n’a donc
pas pu se retourner vers eux pour réclamer les arriérés. Véronique s’en était
inquiétée : « J’étais soucieuse de savoir qui allait payer, mais la police m’a
dit de ne pas m’en faire, que ce n’était pas mon affaire. » Quelque part en
Syrie, un homme doit donc deux mois de loyer à un propriétaire bruxellois.
« Sammy avait vidé son appartement, mais il a laissé toute la vaisselle que
je lui avais offerte, râle Véronique. Il a mis ses affaires dans un grand sac
qu’il a donné à un copain. Je ne sais pas ce qu’il est devenu, mais peu
importe. Je ne suis jamais retournée dans cet immeuble, j’ai totalement
occulté le fait qu’il existait. Je ne sais pas comment un psy analyserait cette
attitude… »
« Je ne suis vraiment pas d’accord ! » a lancé une inconnue à Véronique,
sur le parvis de Saint-Gilles, au cœur de Bruxelles. C’est une place agréable
bordée de cafés et de bars, chaleureuse, animée, où tous types d’événements
se tiennent régulièrement. Au début de l’année 2016, Véronique y vendait
des stylos Bic avec l’équipe d’Action Damien (une autre association dont
elle fait partie) pour combattre la lèpre. « De quoi elle me parle, là ? » s’est
étonnée Véronique. Cette passante anonyme se référait à l’issue du procès
du recruteur Jean-Louis Denis. Sammy aussi est tombé entre ses griffes.
Dix ans. Dix petites années de prison pour « un salaud », pour un homme
sans remords qui a entraîné avec lui tant de jeunes incompris sur le chemin
de la Syrie. L’inconnue a exprimé toute sa compassion à Véronique. La
« Maman concernée » a vraiment apprécié.
Le nom de Jean-Louis Denis revient régulièrement pendant les réunions
du groupe de parents. Et souvent, c’est Véronique qui le remet sur la table.
D’une part, elle ne comprend pas pourquoi il n’a pas été mis hors d’état de
nuire plus tôt, et d’autre part, pourquoi sa peine est si légère. Jean-Louis
Denis a été arrêté en février 2014, soit plus d’un an après le départ de
Sammy. Entre-temps, Véronique avait obtenu un rendez-vous avec Joëlle
Milquet, alors vice-Première ministre du gouvernement Di Rupo, et
ministre de l’Intérieur. Des représentants de la police étaient aussi présents.
Véronique n’avait eu de cesse d’insister sur la responsabilité de Jean-Louis
Denis dans le départ de Sammy. Ses mots ont été entendus, mais beaucoup trop tard selon elle. « Comment sont-ils parvenus à le laisser tranquille si
longtemps ? » se demande encore Véronique. Les autres « Parents
concernés » ne savent pas mieux répondre, et partagent la consternation et
la constatation de Véronique : les autorités ont trop tardé. Puis, en
janvier 2016, le tribunal correctionnel de Bruxelles a inculpé Jean-Louis
Denis (qui s’était converti à l’islam en 2005) pour participation aux
activités d’un groupe terroriste – en tant que dirigeant. Ont notamment été
soulignés « son activisme, sa volubilité, sa présentation des musulmans
comme victimes de toutes sortes de complots » ainsi que sa « glorification
des combattants djihadistes ». Le tribunal a affirmé que Sammy et ses pairs
– « des jeunes en quête de repères et qui ont une connaissance limitée de
leur religion » – ont vu en l’homme un « héros auquel ils aspiraient à
ressembler ». Véronique peine à comprendre : « Sammy avait 23 ans quand
il est parti – un âge auquel il n’aurait pas dû être influençable. Pourquoi
n’est-il pas venu en parler ? » Comme d’autres parents, elle s’est portée
partie civile. Mais la demande de dommages et intérêts n’a pas abouti. Au
Palais de justice, Véronique a très mal supporté de voir Jean-Louis Denis en
face : « Il avait vraiment une sale gueule. C’est un psychopathe, il a le
faciès d’une personne sans empathie. » Pendant son procès, le Bruxellois
était tout sourire. Celui de Véronique est si rare.
Mais la mère de Sammy refuse de voir l’avenir en noir : « La vie me met
sur la route de toutes sortes de gens, rend compte Véronique. Beaucoup me
disent : “Madame, on tient avec vous.” C’est vrai pour des inconnus qui
m’ont vue à la télé, c’est vrai pour les commerçants de mon quartier, qui me
demandent souvent des nouvelles de Sammy. » Elle n’en a jamais de
fraîches à donner, mais ces marques d’affection l’aident à rester debout.
Elle ne veut pas lâcher prise ; même si Sammy est parti, elle se battra pour
prévenir d’autres départs et permettre à d’autres familles de ne pas
connaître le désarroi qui est le sien au quotidien. « On tient avec vous. »
Ces mots bienveillants de proches ou d’inconnus en disent beaucoup ; alors
enfin Véronique peut lâcher prise, rien qu’un instant, puisque tous ces gens
sont là pour elle, puisqu’ils veillent.
2. « Je te le dirai dans une autre vie, quand on sera tous les deux des chats. »
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