Parents de djihadiste
Lettre de Samira
Ma fille, ma Nora,
Comme toutes les nuits, je suis là sans être là ; mon esprit est avec toi, je repense à notre ancienne
vie, quand tu étais encore à mes côtés. Je suis là dans le noir, plongée dans mes pensées. Je suis dans
ma chambre, entre quatre murs, c’est le silence complet. Peux-tu seulement l’écouter, ce silence, toi
qui vis dans un pays en guerre, où tu t’es retrouvée du jour au lendemain ? Je suis toujours éveillée.
Ton image ne me quitte pas. C’est comme ça, ma fille, je ne peux penser à rien d’autre qu’à toi. Dans
cet appartement où tu as grandi, les murs sont imprégnés de toi. J’ai l’impression que tu es là. Il reste
tant de souvenirs de ta vie ici, de choses qui me rappellent ta présence. J’entends ton rire. Et pourtant,
tu n’es plus là. Je ne peux plus te serrer très fort, tout contre moi.
Je te revois enfant, en maternelle. Je repense à ce jour où je suis venue te chercher à l’école. Sur le
chemin du retour, tu m’as raconté une drôle d’aventure : ta maîtresse avait disposé des tapis dans
toute la classe, et vous aviez dû enlever vos chaussures. J’ai ri, je t’ai dit que c’était bien ! Et le
lendemain, en te conduisant à l’école, j’ai discuté de ces tapis avec ta maîtresse, en pensant que cette
histoire était bien réelle. Ça a été à son tour de rire : elle m’a dit que ce n’était pas vrai du tout, que
cet épisode, tu l’avais sorti tout droit de ton imagination. Tu avais créé ton petit univers, que tu avais
voulu partager avec moi… Tu aimais tant raconter des histoires.
Ma Nora, te souviens-tu du chemin que l’on parcourait tous les samedis, pour aller chez ta grand-
mère, chez Ima, comme on l’appelle ? Elle souffre de ton absence. J’ai l’impression qu’elle m’en
veut de n’avoir rien vu. Moi-même, je ne me pardonne pas d’avoir été aveugle. Tu sais, ma Nora,
c’est presque tabou de parler de toi. Ima pleure beaucoup. Elle a peur que tu meures, que tu
disparaisses à tout jamais. Elle a peur de ne plus jamais te revoir. Elle pleure devant moi, ça me brise
le cœur. Comment soulager sa douleur, quand moi-même je souffre tant de ton absence ? Quand je
me bats pour survivre ? Comment font-elles, toutes ces mamans qui ont perdu leur enfant, pour
vivre ? Pour survivre ?
Mon cœur est brisé ; chaque partie de mon corps te réclame. Tout me manque : ta voix, ton sourire,
ta présence, tes cris. Nos disputes. Nos réconciliations. Ton amour me manque. Je t’aime au-delà de
ce que tu peux imaginer. Ma fille, ma Nora, nous sommes les mêmes. Telle mère, telle fille – fortes et
fragiles à la fois. Du bébé que tu étais à la femme que tu es devenue et que je n’ai pas pu voir, tout ce
temps à tes côtés était simplement merveilleux. Tous ces jours partagés sont réduits à néant parce
qu’un jour, ton chemin a croisé celui des recruteurs. Je les hais, je subis ton absence, je subis cette
souffrance, ma Nora.
Souvent, je me pose cette question : quand tu as fermé la porte de chez toi, de chez nous, pour une cause que l’on t’a mise dans la tête, qu’as-tu ressenti ? Derrière toi, tu as laissé ta vie, ta famille.
Ceux qui t’aiment. Tu m’as laissée. Tu as laissé ta sœur, tu as laissé tes frères. As-tu imaginé une
seule fois le mal que tu allais nous faire ? Ces « personnes » vous ont tellement bien manipulés, toi et
tous les autres. Ils ont fait taire vos sentiments. Vous avez été éblouis par de belles paroles, mais une
fois là-bas, en Syrie, je n’ose imaginer quel choc cela a été pour toi. Je me bats pour que cela n’arrive
plus, à personne. Trop de jeunes ont sacrifié leur vie pour un combat qu’ils pensaient juste. Je ne
t’abandonnerai jamais. Ceux qui vous ont fait ça doivent payer.
Ma fille, ma Nora, nous étions comme les cinq doigts de la main. Je ne vivais que pour vous, mes
enfants, pour toi, ma Nora. Personne ne peut séparer ce lien qui s’est créé. Avec toi, il était si spécial.
Tu me rendais tellement heureuse. Maintenant je suis si malheureuse. Je suis perdue, désespérée. Je
voudrais qu’on redevienne ces cinq doigts de la main, et t’entendre me dire : « Maman ». Je ne suis
pas parfaite, je le sais. J’espère avoir été présente pour toi tout au long de ta vie. Avoir été là à chaque
instant, à chaque fois que tu avais besoin de moi. De ta naissance à tes 18 ans, tu as été guidée par
mon amour, ma Nora, ma fille, ma plus grande fierté. Je crie sans cesse ton nom. J’ai l’impression
que mon cœur va sortir de ma poitrine. Qu’il va lâcher. Cet amour ne mourra jamais. Tu me manques
à en mourir.
Ta maman
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