Parents de djihadiste

Céline SCHOEN · Chapitre 7 sur 11

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Parents de djihadiste

Christine

CHRISTINE3

 

« “Où sont les hommes ? reprit enfin le petit prince. On est un peu seul dans le désert…

— On est seul aussi chez les hommes”,

dit le serpent. »

Antoine de SAINT-EXUPÉRY,

Le Petit Prince, 1943.

École maternelle, du côté de Rochefort, à l’ouest de la France. Début des

années quatre-vingt-dix. Un gamin en tabasse un autre – à la récré ou à la

sortie des classes, on ne sait plus trop. Il enfonce ses ongles dans les joues

de son jeune rival. Dans d’autres circonstances, ils auraient pu être copains,

piquer ensemble des bonbons à la boulangerie du coin. Il griffe, salement,

pire qu’un tigre. L’autre gosse n’avait rien demandé, il s’est fait plaquer

contre un mur, et le tour était joué. Tout s’est passé vite, c’était douloureux,

mais c’est passé, oublié. Mieux valait garder la tête baissée.

La petite victime de cette guerre des bacs à sable s’appelle Matthias. Il est

alors haut comme trois pommes, et certainement le garçon le plus timide de

l’école. Il est introverti comme pas permis. Au point que cela inquiète

sérieusement sa mère, Christine. Cette scène l’a marquée – retrouver son

petit le visage défiguré par des zébrures sanguinolentes, aucun parent ne

peut vraiment l’oublier. Des années plus tard, elle s’étonne encore que son

Matthias, aussi doux et calme qu’il pouvait l’être, n’ait pas bougé d’un

pouce : « Il n’a pas cherché à se défendre, il n’a même pas repoussé le

gamin », se souvient Christine.

Matthias est né le 19 décembre 1986. Il a fréquenté des établissements

privés, catholiques, non pas par conviction religieuse parentale, mais pour

la qualité supposée de leur enseignement. Au collège, les remarques dans

son bulletin, à la fin de chaque trimestre, l’incitaient toujours à se faire

remarquer un minimum, et à participer, au moins un peu. Il était tellement

effacé. Un petit fantôme qui ne posait pas de problèmes particuliers. Pareil

au lycée, où, toujours trop calme, transparent, Matthias restait néanmoins

bon élève. Il lisait beaucoup. Il a intégré la filière scientifique, à base de

mathématiques et de physique-chimie, et a décroché le bac avec la mention

« bien ». Puis il est parti à Paris. Christine le pensait en sécurité aux côtés de sa sœur. Aujourd’hui, Matthias est en Syrie. Et sa mère revient de Bali.

Un voyage de quinze jours durant lesquels elle voulait se ressourcer et

oublier tous ses soucis. En vain.

« Ma vie, c’est franchement pas un conte de fées. » Christine préfère

prévenir. Là où les conteurs s’enlisent dans des « il était une fois » et des

« et ils vécurent heureux » mielleux, la mère de Matthias ponctue son récit

de ce dur constat, à de multiples reprises. Et elle n’exagère pas. Pour

d’autres parents, le départ d’un enfant vers la Syrie constitue le drame d’une

vie, l’ultime coup de semonce – du type de ceux dont on ne se relève pas.

Mais dans le cas de Christine, la fuite de Matthias se lit plutôt comme le

terrible point d’orgue d’un enchaînement d’épreuves. Christine en avait déjà

traversé tellement qu’elle se disait toujours : « Au moins, il ne pourra rien

m’arriver de pire, maintenant. » Mais si. Matthias a choisi de continuer sa

vie en Syrie. Matthias a choisi le djihad. Matthias a choisi l’exil, vers une

terre inconnue, effrayante. Ce départ, pour Christine, c’est le coup de grâce.

« Je ne m’en remettrai pas, souffle-t-elle. Je suis traumatisée. Je ne suis plus

la même. »

Quand Matthias s’en est allé vers la Syrie, ce n’était pas la première fois

que Christine se retrouvait brutalement séparée d’un être cher. Mariée à

trois reprises, Christine a vu son dernier époux, un capitaine de police, être

emporté par un cancer foudroyant. « Jean-Claude était vachement beau, et

en hyper bonne santé, explique Christine. Son cancer a été pris trop tard. On

lui a enlevé un rein mais ça n’a servi à rien. Les médecins, aujourd’hui, ne

prennent plus trop de pincettes : ils lui ont dit qu’il allait mourir. Ça fait un

sacré traumatisme, ça aussi. Son décès a été extrêmement brutal, inattendu.

Ce n’était pas dans l’ordre des choses. » À la même période, Christine a

perdu ses deux parents. « Tout ce petit monde là qui part, comme ça, sans

prévenir, ça a été un terrible coup de massue par-derrière », témoigne

Christine. Elle s’est alors installée à Narbonne, dans le sud-ouest de la

France, où elle vit maintenant depuis six ans, dans un quartier qu’elle décrit

comme un « petit village », où tout le monde se connaît – peut-être un peu

trop même.

Matthias et son frère aîné Julien sont le fruit du premier mariage. Estelle,

sa fille, est quant à elle née pendant la deuxième union. Elle a bientôt 20

ans. Le départ de son frère l’a terriblement chamboulée, au point qu’elle ne trouve même pas la force de passer son bac. C’est bien simple : elle n’est

pas prête à organiser ses pensées et à se pencher, des heures durant, armée

d’un simple stylo à plume, sur d’interminables dissertations. L’année

prochaine, peut-être. Les trois enfants ont des caractères très différents.

Surtout Matthias et Julien, dont les réactions, les attitudes, les

comportements sont diamétralement opposés. « Tout le monde aime

Matthias. C’est un ange. Il provoque un déclenchement d’amour, vraiment.

Alors que Julien, si on l’emmerde, il fout une baffe. La chaîne héréditaire

vient de loin, philosophe Christine. Matthias est très différent de moi. Je

suis très sociable, mais j’ai tendance à dire franchement ce que je pense et

ça, ça ne passe pas toujours. »

Physiquement, Matthias ne ressemble pas non plus beaucoup à sa mère : il

est roux, la peau parsemée de taches de rousseur. Il a même des paillettes

rousses dans les yeux. « Bonjour les coups de soleil en Syrie », risque sa

mère. Christine, elle, a les cheveux foncés et bouclés, beaucoup de volume.

Une crinière bien soignée. Ses yeux sont verts ; elle les cache souvent

derrière de grosses lunettes de soleil. Sa peau est bronzée, encore plus

depuis qu’elle est de retour d’Indonésie. Elle est athlétique, svelte ;

Christine aime beaucoup le sport. Et se dépenser l’aide à conserver un

certain équilibre mental. Jusque dans sa manière de s’exprimer, Christine

est impressionnante ; elle impose le respect. Sa voix, dirait-on, ne tremble

jamais. Elle sait où elle va. Et tant qu’elle n’est pas à destination, la mère de

famille ne lâche rien. Même sur les sujets les plus anodins – quand elle

maintient qu’il ne faut pas manger de Nutella car il est saturé d’huile de

palme ni de yaourts car ils sont bourrés de conservateurs cancérogènes –,

Christine, qui ne jure que par le bio, n’inspire qu’une réplique : « Oui

maman. »

Christine a réussi à dégager un facteur commun à tous les enfants partis

en Syrie : « Nos gamins, ce ne sont pas des rocs. Ils font preuve d’une

empathie XXL ; ils sont hypersensibles, en quête d’idéaux. Et ils ne sont

pas forcément très à l’aise dans la société française et européenne, expose-t-

elle calmement. Matthias, c’est un vrai gentil, d’un niveau de sensibilité

supérieur à la moyenne. » Elle explique qu’il tombait dans les pommes à la

vue d’une goutte de sang, paniquait à l’approche d’un rendez-vous chez le

dentiste et était du genre à relâcher les insectes à l’extérieur de la maison plutôt que de les tuer. Un vrai, vrai gentil. On veut la croire.

Mais adolescent, Matthias inquiétait de plus en plus sa mère. Sa passivité

pendant la bagarre en maternelle n’était plus qu’un lointain souvenir, mais

Christine ne pouvait s’empêcher d’y repenser, plus souvent que de raison.

« Matthias a eu une adolescence en dents de scie. Il faisait des choses qui ne

me plaisaient pas vraiment, comme passer des heures enfermé dans sa

chambre, seul, sur son lit, à jouer de la guitare, si bien que je l’ai emmené

voir un psy, retrace sa mère. Il avait ce côté hypertimide qui lui

empoisonnait la vie. Il se sous-estimait sans cesse. Par exemple, il avait

loupé son BAFA [l’examen pour devenir animateur dans des centres aérés

ou des colonies de vacances], et ne s’en remettait pas. Alors que ça aurait

dû être anodin. Il avait vraiment une réaction excessive par rapport au

sujet. »

À la fin du lycée, le bac en poche, empêtré dans une spirale « négativo-

nostalgique », Matthias a annoncé à sa mère qu’il ne souhaitait pas

poursuivre ses études. Christine s’est vue moins rassurée encore. Elle le dit

elle-même : elle est loin d’être un « dragon », une « sorcière ». Christine,

c’est plutôt une « maman cool », qui apprécie que « les choses coulent de

source ». Elle n’aimait pas trop avoir à intervenir, sauf quand cela s’avérait

vraiment nécessaire. Mais l’idée que Matthias puisse rester là à ne rien faire

effrayait et angoissait Christine. En plus, elle se rendait bien compte qu’elle

étouffait un peu son grand garçon, qu’elle le couvait. A posteriori, elle

analyse : « C’est à ce moment-là que j’ai eu une très, très, très mauvaise

idée : je l’ai poussé à partir à Paris. » Matthias avait 19 ans. Et toute la vie

devant lui.

*

Boutique de pièces détachées pour automobiles, Seine-Saint-Denis.

Milieu des années 2000. Un grand dadais a le nez plongé dans des lignes de

calcul, les sourcils froncés alors qu’il essaye d’équilibrer un bilan

comptable. Il s’occupe de la gestion de l’enseigne qui fonctionne sous la

houlette d’un ami du beau-frère de Christine ; sa sœur, quant à elle, est

professeur d’histoire des religions dans la région. C’est chez elle que

Christine a envoyé Matthias, comptant sur sa capacité à le persuader de

reprendre les études. « Et j’ai pensé que changer d’air lui ferait du bien »,

souligne Christine. Le raisonnement est limpide : Matthias semble malheureux en province avec elle, et n’a plus goût à rien. En investissant un

univers encore inconnu, en multipliant les nouvelles rencontres, il allait se

découvrir de nouveaux centres d’intérêt, se trouver une passion, une voie,

peut-être aussi une petite copine avec qui il pourrait rêver d’un avenir en

rose. Il allait remettre le pied à l’étrier et oublier la morosité dans laquelle il

s’était figé depuis déjà trop longtemps.

Mais les « nouvelles rencontres » de Matthias sont très loin des standards

espérés et imaginés par Christine. Et il n’est pas encore, à ce stade-là,

question de recruteurs. À son arrivée à Paris, « Matthias a fréquenté le

milieu de Marine Le Pen », résume pudiquement Christine. Il a retrouvé

dans la capitale un vieux copain, absolument convaincu par les thèses du

Front national, qui a su les exposer sous leur meilleur jour à un Matthias

rapidement acquis à sa cause. « Matthias était devenu raciste, témoigne sa

mère. Il disait qu’il en avait ras-le-bol des Arabes, qu’il y avait trop de

Noirs dans l’équipe de France de foot… Il tenait ce genre de discours… »

Avec le recul, Christine aurait vraiment préféré que son fils reste dans la

sphère du radicalisme politique, plutôt que de basculer dans l’extrémisme

religieux. Aucun ne semble convenable à ses yeux, mais si le choix entre la

peste et le choléra lui avait été donné, elle aurait choisi la peste.

Car le choléra a un nom scientifique : Fabien Clain. En effet, après un

certain temps passé à Paris, Matthias compte parmi ses nouvelles

fréquentations le recruteur et djihadiste très médiatisé. En 2009, Fabien

Clain avait été condamné à cinq ans de prison pour avoir organisé

l’acheminement de plusieurs jeunes combattants vers l’Irak. Après sa

libération, en 2012, il a rejoint la Syrie. Puis est rentré en France, pour

repartir en mars 2015. Il est l’homme qui a revendiqué les attentats du

13 novembre 2015. Sur fond de nasheed, c’est-à-dire de chant religieux

interprété par son frère Jean-Michel, Fabien Clain déclame : « Dans une

attaque bénie dont Allah a facilité les causes, un groupe de croyants des

soldats du califat, qu’Allah lui donne puissance et victoire, a pris pour cible

la capitale des abominations et de la perversion, celle qui porte la bannière

de la croix en Europe, Paris. »

Christine situe à 2013 le basculement de Matthias. Quand elle lui parlait

au téléphone, Matthias ne lui semblait pas très en forme. « Il disait qu’il

voulait retourner vivre en province, qu’il en avait assez de Paris », retrace Christine. Il songe alors à habiter dans le Massif central, où il a passé une

partie de sa jeunesse. Matthias a toujours beaucoup aimé l’altitude, le

calme, la nature. « C’est à ce moment-là qu’il a rencontré tous ces tarés »,

soupire Christine. Dans sa bouche, « ces salopards » vient parfois remplacer

« ces tarés » ; qu’importe le substantif qu’elle choisit, Christine entend par

là tous ceux qui ont initié son fils au fondamentalisme religieux, qui ont

aspiré l’intégralité de son sens critique, qui ont jeté aux oubliettes sa liberté

de pensée. Ceux qui l’ont poussé sur le chemin de Rakka ou des alentours,

non moins dangereux. Ceux qui lui ont enlevé son bébé, son « Doudou ».

Même ses copains avaient adopté ce surnom tout mignon pour leur

camarade poil-de-carotte, toujours un peu dans la lune, jamais vraiment les

pieds sur terre.

En mai 2014, Matthias décide de se convertir à l’islam. Quand il

l’annonce à sa mère, elle est de sortie avec des amis, dans un bar à vin.

Diplômée d’œnologie, Christine aime beaucoup ce genre d’endroit, où elle

affine son palais. Elle s’isole sur le trottoir pour répondre au téléphone. Au

beau milieu de la discussion, Matthias introduit la nouvelle, par un tout

simple : « Au fait, maman, il faut que je te dise… » S’il avait voulu lui

parler de la pluie ou du beau temps, il ne l’aurait pas formulé autrement.

Christine a gloussé, persuadée que son fils la menait en bateau. Elle était

vraiment de bonne humeur : ce soir-là, elle fêtait son anniversaire. « Quand

j’ai compris que ce n’était pas une blague, j’ai eu des vapeurs, raconte

Christine. Je lui ai dit : “Écoute, Matthias, l’islam, c’est vraiment n’importe

quoi ! Nous sommes catholiques !” J’étais consternée, mais à mille lieues

d’imaginer ce qui allait arriver. » Quand elle a retrouvé ses amis dans le bar,

ces derniers lui ont trouvé un drôle d’air. Christine s’est mordu les joues

pour ne pas pleurer. Son esprit bouillonnait : « Dire qu’un an auparavant, il

fréquentait encore les églises catholiques… » Elle n’a pas pipé mot, a gardé

pour elle la désagréable conversation qu’elle venait tout juste de tenir, là, à

l’extérieur de cet établissement branché, ce lieu dédié à la fête, à

l’amusement, parfait pour s’étourdir jusqu’au matin. Christine était

étourdie, elle aussi, mais pas comme elle l’aurait voulu. Pas comme prévu.

Elle était abasourdie. Complètement sonnée. Maintenant, quand elle sort

avec ses amis, Christine est moins sereine : « Je pète souvent les plombs

sans raison. D’un instant à l’autre je fonds en larmes, je suis inconsolable. »

Le lendemain de sa fête d’anniversaire, Christine a retrouvé son calme :

« J’ai réfléchi et j’ai pensé qu’il avait dû se trouver des copains musulmans,

que c’était pour cette raison qu’il avait changé de religion. Je me suis dit

que dès qu’il en aurait assez du couscous, dans quatre ou cinq mois, il

passerait à autre chose. » Mais assez rapidement, la situation a pris un

tournant encore plus déplaisant : « Au téléphone, on a discuté des femmes.

Il disait que le voile, c’était très bien. Que les Françaises étaient indécentes.

Que l’islam était une religion extra ordinaire. Je lui ai demandé : “Mais

Matthias, tu t’entends, là, quand tu me parles ?” J’ai beaucoup pleuré. »

Une ancienne connaissance de Matthias a croisé le jeune homme dans les

rues de Paris. Vêtu d’une djellaba, barbu, celui-ci était quasi

méconnaissable. « Mais Matthias, qu’est-ce que tu fous ? » l’aurait

interpellé son ami. Matthias aurait tourné les talons. Il n’allait quand même

pas bavarder avec un mécréant. « Pour moi, c’était juste l’islam, révèle

Christine. Pas l’islam radical. » Pourtant, les signes ne manquent pas :

durant cette même période, Matthias se fâche avec ses copains, coupe les

ponts, même avec les plus proches. Tous les spécialistes s’accordent à dire

que les recruteurs s’emploient à déraciner leurs cibles de leurs

environnements familiaux et amicaux, considérés comme des dangers, des

obstacles à neutraliser. Matthias ne fait pas exception. Il annule

soudainement ses vacances chez sa mère, à Narbonne, certainement sur le

bon conseil de son nouvel entourage mortifère. « Ses amis d’enfance s’en

veulent terriblement, témoigne Christine. Ils disent qu’ils auraient dû lui

parler plus, ne pas le laisser se détourner d’eux. » Mais ils ne disposaient

pas non plus d’une boule de cristal qui leur aurait montré leur vieux copain

Matthias, gentil trublion qui aimait « faire le con », au milieu des vastes

étendues syriennes ou des ruines encore fumantes de villes bombardées.

« Matthias n’était pas un abruti qui traversait la vie comme une fleur sans

se poser de questions », énonce Christine. Mais peut-être passait-il à côté

des bonnes interrogations ? Sa mère le décrit comme un garçon « fin, subtil

et intelligent ». Elle insiste aussi sur sa capacité d’adaptation très

développée. Ce qui signifie aussi que Matthias était plutôt malléable.

« Dans le fond, je ne suis pas tellement surprise qu’il se soit laissé

embrigader, glisse Christine. Les recruteurs ont dû jouer sur ces traits-là de

sa personnalité. »

Le jeune homme, alors âgé de 28 ans, quitte la France en février 2015. Un

mois après les attentats contre Charlie Hebdo. Christine avait encore eu le

temps d’évoquer cette attaque terroriste avec son fils. Elle l’avait appelé,

tout de suite après la tuerie. Matthias avait tardé à répondre. « Il m’a dit :

“Je me doutais que tu allais t’inquiéter !” et avait eu ce rire bizarre qui

m’avait vraiment déplu, explique Christine. Et puis, il avait dit que quand

même, Charlie Hebdo poussait le bouchon un peu loin. Je lui ai demandé si

on tuait des gens pour ça. S’il se rendait compte de ce carnage. Et il n’a pas

répondu. Ça m’a contrariée. On a raccroché. » Pourtant, Matthias avait déjà

tenu Charlie entre ses mains : sa mère achète ce canard, de temps en temps.

Son fils aurait eu tout le loisir de comprendre l’esprit de la bande de

dessinateurs. Mais Matthias avait-il seulement feuilleté leurs pages ?

Début 2015, Matthias travaille toujours dans la même boutique de pièces

détachées. L’enquête qui a suivi son départ montre qu’il passe quasiment

tout son temps libre dans un garage automobile aujourd’hui décrit comme

« un nid à djihadistes ». Le lieu est surveillé par les renseignements. Mais

cela n’empêche pas le départ de Matthias, qui était fiché S. En d’autres

termes, il avait été classé comme « menace potentielle à la sûreté de

l’État ». Christine ne comprend toujours pas comment la police a pu le

laisser filer s’il était soupçonné d’être tenté par le djihad : « À partir du

moment où l’on fiche quelqu’un, c’est bien que l’on se doute que le pire se

prépare. Et on laisse faire… » Pendant ce même hiver 2015, Matthias

raconte à sa mère qu’il a passé un week-end fort agréable en Normandie.

Quand elle l’interroge sur son point de chute dans la région, Matthias lui

répond simplement : « J’ai des potes là-bas. » Christine n’est pas

suspicieuse ; au contraire, elle est ravie que son fils compte de bons amis.

Et après tout, quel Francilien déclinerait une invitation à s’échapper de la

capitale, le temps d’une fin de semaine revitalisante ? En réalité, Matthias

est en Normandie – probablement à Alençon – avec Fabien Clain. Son

recruteur, et non « son pote ».

Pourquoi Christine ne s’est-elle pas méfiée ? Tout simplement parce

qu’elle n’avait aucune clé en main, aucun motif d’inquiétude qui aurait pu

l’alerter ou l’inviter à surveiller de près son fils, voire à le forcer à quitter

Paris. C’est sa sœur qui a signalé Matthias aux autorités, causant son

fichage auprès des renseignements. Elle n’en a pas informé Christine, avec qui elle était brouillée. La mère de Matthias pense qu’au vu de la situation,

il était du devoir de son aînée de la prévenir, de lui faire part de ses doutes,

de ses craintes. Elle ne lui pardonnera pas son silence.

Un dimanche, à la fin du mois de février 2015, quand Christine compose

son numéro, le portable de Matthias sonne dans le vide. Toute la journée

durant. Le lundi aussi. « Même s’il avait eu un problème de chargeur,

connaissant mon fils, il en aurait racheté un illico presto, rend compte

Christine. Il y avait quelque chose de pas normal, de pas normal du tout. »

Le mardi, toujours la messagerie. Un copain de Christine travaille au

commissariat de police de Narbonne. Elle lui demande si elle peut passer le

voir. Il accepte, elle explique : « Alors voilà, j’ai un fils qui vit à Paris. Il ne

répond plus à mes appels, déballe-t-elle. Il doit être malade, ou il a dû avoir

un accident… Tu peux vérifier auprès des hôpitaux ? »

Quand, à l’issue de quelques recherches, le policier explique à Christine

qu’il préfère la mettre en relation avec le service des renseignements de

Narbonne, elle a d’emblée un très mauvais pressentiment. Il sera confirmé

deux jours plus tard, par trois hommes « à la mine patibulaire » dont les

expressions graves restent ancrées dans sa mémoire. Christine les exhorte,

hystérique : « Est-ce que vous avez trouvé mon fils ? Pourquoi vous ne me

dites rien ? Expliquez-moi ce qu’il se passe ! Est-ce qu’il va bien ? Qu’est-

ce qui lui est arrivé ? » Ses questions s’entrechoquent ; leur réponse tient en

quelques mots, que Christine enregistre à peine avant de perdre

connaissance : « Votre fils a quitté le territoire français. Il est parti en

Syrie. » Des liens de Matthias avec Fabien Clain à son fichage par la DGSI,

Christine intègre, en vrac, de multiples éléments, tous traumatisants. Elle

découvre le vrai visage de son enfant. « Assez vite, j’ai vu le nom de mon

fils dans la presse, tremble Christine. Je lisais qu’il était lié à telle ou telle

personne… » Son désarroi est profond : « J’ai cru que j’allais tout démolir !

Comment c’est possible ? Comment on a pu le laisser passer ? On l’a laissé

partir sciemment ! Dites-le-moi ! » Elle crie.

Le premier message de Matthias reçu par Christine, sur Facebook, date du

mois de mai 2015. Le 30 mai, à 13 heures 57 exactement. Avant, la mère

désemparée en avait envoyé toute une série – « dix mille, au moins ! » –

enjoignant à son fils de faire demi-tour : « Rentre, rentre, tu vas te faire

tuer ! », « Matthias, tu te rends compte de ce que tu me fais ? », « J’ai peur pour toi… », etc. Ses mots restaient lettre morte. Jusqu’à, enfin, ce

« Coucou maman » qui s’est affiché sur son écran alors qu’elle ne l’espérait

plus. « Excuse-moi de ne pas t’avoir donné de nouvelles. Ça va nickel. Je

suis en voyage depuis un petit moment, je te recontacte bientôt. Bisous. Je

t’aime », écrit-il à sa mère, choquée et triste de découvrir qu’il lui ment

allègrement. Il n’a pas évoqué la Syrie. « Et moi, j’ai fait l’innocente »,

explique Christine, qui, depuis ses entrevues avec la police, savait très bien

quelle était la destination de ce « voyage ». L’enfer. Elle laisse une heure

s’écouler, avant de répondre : « Coucou mon Doudou, tu sais que j’étais

morte d’inquiétude ? Comment se fait-il que ta ligne de téléphone ne

fonctionne plus ? Tu es parti en voyage, mais où ça ? Quand reviens-tu ? En

tout cas, je suis super contente de savoir que tu vas bien, c’est le plus

important. Je t’aime de tout mon cœur. »

Matthias ne lui répondra qu’à la fin juin. « Et là, c’est boum », mime

Christine, qui relit les quelques lignes qui l’ont tant heurtée : « En fait, ça ne

sert à rien que je te le cache plus longtemps, mais en même temps quelque

chose me dit que vous êtes déjà au courant : ça fait cinq mois que je suis en

Syrie. Je sais, vous allez dire t’es malade, tu t’es fait embrigader. Ça fait un

an que je voulais y aller, j’ai même accéléré les choses pour partir avec des

amis. C’est bizarre que tu ne sois pas au courant car je suis quand même

plus ou moins recherché en Grèce : j’ai fait une course poursuite avec les

keufs à 260 km/h sur l’autoroute, on m’avait refusé l’entrée en Turquie. Je

vais pas m’étaler sur le pourquoi je suis ici d’un point de vue religieux, car

c’est à peine si tu crois en Dieu. Je pouvais plus rester en France, j’étais pas

bien à un point, de voir tous ces musulmans se faire massacrer ici, en Irak,

et ne rien faire. Il faut voir comment les médias mentent, les gens ici vivent

plutôt bien. Bachar tue les enfants, viole des femmes, la coalition

internationale tue des civils, les Américains ont traumatisé les Irakiens. Je

préfère aller me battre pour sauver ces populations que je vois jour après

jour souffrir. […] Les gens en France vivent tranquillement, et pour leur

petit confort, des musulmans se font massacrer. Je crois vraiment que vous

vivez dans le virtuel parce que ici, c’est la pure réalité. Ça sert à rien de

demander que je revienne, je suis heureux ici. Je préfère mourir pour mon

Seigneur et les musulmans que de finir dans un lit d’hôpital en France à 80

ans. De toute façon, tout est une question d’enfer et de paradis, et ici on voit des miracles. Désolé pour le mal causé, mais je suis obligé. Réfléchissez un

peu à pourquoi vous êtes sur cette Terre. Bisous. »

Par ce « vous » accusateur, Matthias associe sa mère à l’Occident tout

entier ; et il considère probablement que Christine participe au jeu des

médias. En novembre 2015, après les attaques de Paris, elle a témoigné sur

la chaîne d’information en continu i-Télé. Matthias s’est plaint auprès de sa

sœur Estelle : « Maman a vraiment montré des photos nazes de moi ! »

Mais il n’avait pas l’air fâché. Christine tente le tout pour le tout : « Tu sais,

une maman, on n’en a qu’une. Je ne pense pas qu’un quelconque dieu

puisse te dire de ne pas aimer ta maman et surtout de la laisser inquiète. »

La réponse de son fils lui a fait aussi mal qu’un couteau dans le ventre :

« De toute façon, s’il m’arrive quelque chose, tu seras prévenue. »

Elle a voulu qu’il lui raconte sa vie quotidienne, mais sans grand succès.

Matthias a quand même lâché : « Le plus dur, c’est les 45° tous les jours,

mais ça va, il y a l’Euphrate à cinq minutes. » Il ne parle pas de chars, pas

de balles, pas de morts. Mais Christine sait que son fils combat. À la fin de

l’été 2015, alors qu’elle était au travail, le site d’informations Spicee a mis

en ligne un documentaire consacré aux escadrons de djihadistes qui mènent

la guerre au régime de Bachar al-Assad. Présentés comme des « brigades

ultradéterminées », ces groupes paramilitaires, qui coexistent avec

l’organisation État islamique, comptent dans leurs rangs un jeune Français,

roux, ancien militant d’extrême-droite, repéré par Fabien Clain, surnommé

« Doudou ». Il n’y en a qu’un. Quand Christine discerne Matthias sur son

écran d’ordinateur, son monde, qui déjà ne tournait plus bien rond, s’arrête

carrément. Elle ne peut plus respirer. Elle voit son fils, les traits tirés, avec

un regard qu’elle ne lui connaît pas, au sein de ce groupe terrifiant, armé,

violent, qui s’apprête à se battre. Elle regarde la vidéo d’une seule traite.

Croit mourir sur place. Par la suite, Christine a pris contact avec le

journaliste derrière le reportage choc. Il a pu éclairer sa lanterne, lui

expliquant quel est le groupe d’appartenance de son fils, son rôle sur le

terrain. Une réalité tellement éloigné de Narbonne, de ses plages, de ses

vignes…

Les derniers e-mails de Matthias adressés à sa mère datent du mois de

décembre 2015. Mais certains de ses anciens copains en ont reçu en

mars 2016. L’une des amies de Matthias a été particulièrement éprouvée par son départ. « Depuis que je lui ai annoncé ce qu’il s’est passé, elle est

traumatisée », hoquette Christine, qui en veut à son fils pour tous les

dommages collatéraux qu’il cause, a causés et causera. « Elle a répété trois

fois : “Mais c’est pas possible, Christine, c’est pas possible”… La gamine

ne s’en remettra pas. » La jeune fille voulait simplement contacter Matthias

puisque son frère se mariait et que les deux avaient toujours été proches.

Elle s’étonnait de ne pas recevoir de réponse à son invitation. De guerre

lasse, elle a fini par contacter Christine. Cette dernière a bien dû lui dire la

vérité. Et admettre que Matthias ne serait certainement pas des leurs, à la

cérémonie. Elle aurait tellement aimé le voir en costume ; il aurait peut-être

été témoin. Il aurait préparé un beau discours. Sa voix aurait certainement

tremblé un peu ; il n’a pas l’assurance de sa mère. Mais il aurait fait bonne

figure, aurait laissé parler son cœur et, sincère, aurait souhaité tout le

bonheur du monde aux jeunes mariés. « Ma vie, franchement, c’est pas un

conte de fées », répète Christine.

Le plus dur, pour cette mère abandonnée par l’un de ses fils ? « Essayer

de donner un sens à ce qui n’en a aucun. » Elle oscille d’un état à l’autre.

Elle s’imprègne de citations de grands auteurs – ses préférées sont souvent

les plus mélancoliques. Elle partage sur les réseaux sociaux celles qui la

touchent le plus, celles qui lui rappellent Matthias. « Se faire présent, c’est

prendre le risque de l’absence », disait Saint-Exupéry qu’elle aime tant. « Il

n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous », promettait Éluard. « La

vie est un sommeil, l’amour en est le rêve, et vous aurez vécu si vous avez

aimé », devisait Musset. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé »,

présageait Lamartine, devenu mainstream. Ils l’inspirent tous, ils lui parlent

directement au cœur, lui murmurent un peu d’espoir au creux de l’oreille.

Mais Christine est souvent en colère. Elle a envisagé de porter plainte

contre l’organisation État islamique, avant de se raviser. « Mon fils n’est

pas avec Daech », rappelle-t-elle. C’est l’État français qu’elle a ensuite

voulu poursuivre en justice. « La France est responsable. Elle laisse des

tarés recruter mon fils en toute impunité. Elle ferme les yeux », s’énerve

Christine. Mais son avocat, un vaillant juriste parisien, l’a prévenue : son

action risque d’être difficilement recevable. Elle hurle à la fin des élites, elle

appelle à une réforme en profondeur du système étatique. « Certains jeunes

n’arrivent pas à trouver leur place dans cette société », regrette-t-elle. Matthias a été de ceux-là. Alors, il est parti. Il est allé voir ailleurs si la vie

pouvait être meilleure. Et c’est bien cela qui hérisse le poil de Christine : si

de meilleures opportunités lui avaient été offertes, si le « système » intégrait

mieux sa jeunesse, son fils serait toujours là, à ses côtés ou à Paris, cela lui

est égal, mais là, en chair et en os, en France. Il aurait été capable de

détourner le regard face aux recruteurs, d’être doté d’oreilles tout à fait

imperméables à la propagande radicale. « On doit pouvoir être capable de

croiser le chemin de n’importe qui… », martèle Christine. Sans tomber

entre les griffes de personnes malintentionnées, dit-elle entre les lignes.

Christine vit dans la crainte permanente, dans la peur de perdre son fils

définitivement, sous les balles en Syrie. Quand les pensées négatives lui

remplissent la tête jusqu’à ce que ses tempes soient sur le point d’exploser,

Christine fait de son mieux pour les évacuer. Elle court beaucoup, tous les

deux ou trois jours, dix à quinze kilomètres, pas moins. Seule. Sans

musique. Sans portable. « Je pars avec mon short et mon tee-shirt, point

barre, résume-t-elle. Je m’enfonce dans des sentiers éloignés, le but, c’est

que surtout, il n’y ait pas âme qui vive. » Ses amis n’aiment pas trop la

savoir seule dans la nature. Cela ne lui fait ni chaud ni froid. « Si je tombe,

je me relève. Et je marche jusqu’à ma voiture. Et si vraiment c’est plus

grave, il y aura bien quelqu’un qui se rendra compte que j’ai disparu et qui

appellera les pompiers. Et ils sauront où me retrouver », lâche-t-elle,

quasiment excédée à l’idée que l’on puisse se faire du souci pour elle.

Christine adore aussi le vélo et la nage. Pour rien au monde, elle ne

troquerait sa belle région de Languedoc-Roussillon contre d’autres horizons

: elle aime tant la proximité de la mer, le contact avec la nature. Il n’y a que

deux options : soit elle respire à pleins poumons, soit elle dépérit.

*

Plage de Lombok, à Bali, Indonésie. Printemps 2016. Christine se baigne

dans une mer turquoise. Le soleil caresse sa peau. Elle est entourée

d’enfants, elle leur donne entre 6 et 12 ans. Ils sourient, ils s’amusent, ils

sont si naturels. Christine se sent bien à leurs côtés. « Ils n’avaient rien à

voir avec les gamins européens, qui sont grimés, déguisés en adultes par

leurs parents », remarque-t-elle. Eux étaient spontanés, joyeux, heureux, et

leur bonne humeur était communicative. Immanquablement, ces

« pitchounets » lui rappelaient son petit bonhomme, son rouquin à qui elle a donné tout son amour. « Matthias aimait beaucoup les enfants. Je le voyais

bien instituteur, parce que c’est un métier de fainéant, s’amuse Christine.

Depuis la Syrie, il m’a un jour dit : “Ici, maman, les enfants ont perdu des

pères et des mères, mais ils sourient.” Ces gosses en Indonésie devaient leur

ressembler. »

Sur la plage, Christine a écrit le prénom de son enfant à elle sur le sable.

En grandes lettres capitales, bien dessinées. Pas trop près de l’eau, pour que

les vagues ne viennent pas les effacer trop vite. « J’inscris son nom partout,

c’est devenu un besoin vital pour moi », avoue Christine. C’est vrai aussi

sur les plages françaises. « À Bali, j’ai été bercée dans la bienveillance

pure. L’atmosphère y est extraordinaire. Les gens vous sourient comme si

vous étiez potes depuis quarante ans ! Ils dégagent vraiment quelque chose

de fort », décrit Christine, de retour en France. Elle a particulièrement aimé

la « zénitude » de l’île indonésienne, où la méditation occupe une place

importante dans le quotidien des quatre millions d’habitants. Comme dans

le sien. Elle a suivi des cours de yoga sur des plages désertes. Ils lui ont fait

beaucoup de bien, l’autorisant à se recentrer sur elle-même, à amasser de

bonnes énergies qui ont continué à la suivre, au moins un temps. Pendant

tout son voyage, Christine est restée à l’écart de ceux dont elle perçoit « la

noirceur de l’âme ».

Mais la dure réalité a rattrapé Christine sans prévenir, beaucoup trop vite :

« Une maman dont le fils est aussi parti en Syrie m’a téléphoné pendant

mes vacances. Elle avait oublié que j’étais à Bali. Elle m’a demandé si

j’étais en train de regarder telle ou telle émission sur le djihad… » Christine

s’est mise à pleurer. Déjà qu’à la maison, elle ne regarde pas trop la

télévision… Et ce voyage, elle l’avait justement pensé pour oublier, pour se

changer les idées. Elle voulait se laisser surprendre par les villes

bourdonnantes d’Asie – « Tout le monde klaxonne, roule à scooter sans

casque ! Il faut savoir qu’à Bali, les permis s’achètent, les gens ne savent

pas conduire ! » –, par les multiples facettes de l’île de Gili Trawangan –

« Il y a un côté très jet-set, très branchouille, avec des magasins chics, des

restaurants internationaux » – ou par la piscine à débordement de son hôtel

au milieu des rizières – « simplement magnifique, en pleine jungle ».

Elle comptait laisser en Europe ses tracas, mais par un simple coup de fil,

ils la rattrapaient sans crier gare.

Une balade à vélo a mené Christine vers un village reculé où une fête était

donnée. « Tout le monde était apprêté, les hommes portaient de beaux

costumes, les femmes des dentelles colorées, décrit la voyageuse. Je suis

arrivée en short, toute transpirante… Ça ne leur a visiblement pas posé

problème ; ils ont adoré se faire photographier. Ils semblaient vraiment

heureux. » Car parmi ses passions, Christine compte aussi la photo. Puis

elle a enchaîné quelques courses à pied dans les rizières, un paysage très

différent des chemins sinueux du Sud auxquels elle est habituée. Pour

pimenter le tout, il faisait chaud et humide. « Je ne voulais plus rentrer. Je

me suis dit que j’allais rester, et ouvrir une crêperie bretonne à Bali ! »

avoue Christine, pourtant piètre cuisinière.

Le retour en France a été tellement ardu que la mère de famille n’est

même pas capable d’affirmer que ce voyage lui a fait du bien.

« Certainement, oui, admet-elle faiblement. Je suis peut-être un peu plus

zen, mais je ne m’en rends pas vraiment compte. » Comme les âmes,

Christine ressent les ondes, positives et négatives. Si toutes celles qui

l’entouraient en Indonésie produisaient des bienfaits indéniables, elle ne

pouvait en dire autant à son retour. Elle a retrouvé l’Hexagone empêtré dans

d’importantes grèves, qui lui ont rallongé de plusieurs heures un trajet déjà

long. Et la noirceur de la société contemporaine s’est vite imposée à elle,

car dès le lendemain de son retour, le couple de policiers formé par Jean-

Baptiste Salvaing et Jessica Schneider était sauvagement assassiné à son

domicile de Magnanville. Un crime sordide revendiqué par l’organisation

État islamique.

Si la décision n’avait été que la sienne, Christine ne serait pas partie en

vacances à Bali, mais en Égypte. Son compagnon de voyage jugeait la

destination trop dangereuse. « Je suis un peu tête brûlée, je n’ai peur de

rien, claironne Christine. Je ne tiens pas à la vie plus que ça. On n’est plus

en sécurité nulle part, aujourd’hui, de toute façon. Le terrorisme, ce n’est

que le commencement d’une longue histoire. » Quand son avion en

direction de l’Indonésie a survolé la Syrie, Christine avait le nez collé au

hublot. « Si j’étais allée en Égypte, j’aurais pris mon sac à dos, et je serais

passée en Syrie », jure Christine. Elle ne détaille pas ses plans pour

traverser Israël ou la Jordanie afin de rejoindre le pays d’adoption de son

fils. Elle n’est probablement pas sérieuse, mais le ton de sa voix laisse planer le doute. Elle reprend : « J’irais bien le chercher. Je pourrais

vraiment le faire. Mais il faut que je trouve quelqu’un qui parle arabe. Et

puis, je ne suis même pas sûre qu’on me laisserait rentrer en Syrie. Je me

suis un peu renseignée : on me dit que non, on ne m’autoriserait pas à

dépasser la frontière… » Christine l’affirme : elle a toujours été attirée par

l’Orient. « Mes amis se demandent parfois si le destin de Matthias ne s’est

pas écrit à travers moi, témoigne Christine. Si cet attrait-là ne s’est pas

reporté sur lui… » Elle n’en sait trop rien, mais dans tous les cas, elle ne

veut pas laisser germer la culpabilité. Elle s’en veut déjà assez. Un jour, elle

l’a même écrit à Matthias : « Je me suis toujours un peu sentie, en partie,

responsable [de ton mal-être]. J’étais peut-être trop… Peut-être pas

assez… » Elle-même ne sait pas très bien par quoi remplacer les points de

suspension, de toute façon.

Christine a envie de faire bouger les lignes ; elle souhaite créer une

association de « Parents concernés » en France, dans la région de Narbonne.

« Ce sera un groupe d’utilité publique, qui pourra peut-être changer les

choses, qui ne défendra pas les intérêts personnels », résume-t-elle. Dans sa

conception, qui repose sur la solidarité, le collectif entier serait mis en

avant, et pas l’une ou l’autre mère. Ce défi ne l’effraie pas ; il ne serait

qu’une expérience de plus à ajouter à son palmarès. Mais peut-être la plus

significative. Aéronautique, architecture, alimentaire, tourisme ou

parapharmacie, à 57 ans, Christine a touché à tout, ou presque. Alors,

monter un groupe de parole ne lui semble pas être la mer à boire. Toutefois,

avant de se lancer, elle réfléchit : « J’ai besoin d’une pause, je suis

fatiguée. » L’entreprise de travaux publics dans laquelle elle a travaillé

pendant les deux dernières années a été liquidée au mois de mars 2016.

« Ma vie, c’est pas un conte de fées. » Christine essaye de positiver. Mais

ce n’est pas facile tous les jours. Certains matins, même se lever s’avère

compliqué. Christine rêve souvent de Matthias. Pas de belles histoires ; au

contraire, ce sont des cauchemars qui la marquent au fer rouge. « Il est

encore petit, on part quelque part, ensemble, et je lui dis “Dépêche-toi,

Doudou, on va être en retard !” Et là, je me retourne vers lui, et il est en

deux morceaux, avec sa tête qui pend d’un côté. » En fait, c’est même au

réveil, après l’un de ces cauchemars sanglants, que Christine a pris la

décision de s’envoler vers Bali. De changer d’air. Pour aller mieux. Et s’accorder deux semaines de conte de fées, amplement méritées.

3. Le prénom de son fils a été modifié.

 

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