Parents de djihadiste

Céline SCHOEN · Annexe

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Parents de djihadiste

Avant-propos

Céline Schoen

 

Parents de djihadiste

 

éditions de l’aube

OceanofPDF.com

L’écriture de ce livre a été achevée en septembre 2016.

 

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À tous les « Parents concernés ».

 

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Avant-propos

 

Par un texto. Un simple texto. Quelques mots sur un écran brillant. Voilà

comment certains parents ont appris la mort de leur enfant parti en Syrie.

D’autres espèrent toujours un retour – à la maison, à la raison – de la chair

de leur chair. Aucun parmi ces parents, de confession musulmane,

chrétienne ou bouddhiste, n’a cerné les indices de la radicalisation violente.

Ils n’ont pas su lire les signes avant-coureurs. Au contraire, certains ont

perçu ce vif intérêt soudain porté à la religion comme une preuve de

maturité, un passage bienvenu à l’âge adulte. Leur petit devenait grand.

D’autres se sont montrés plus sceptiques quand leur enfant a multiplié les

allers-retours à la mosquée et changé ses habitudes alimentaires ou

vestimentaires. Tous ont vécu le même désarroi, lorsqu’un matin au réveil

ou un soir de retour du travail, leur fils (pour la plupart) ou leur fille (le

radicalisme ne les épargne pas) n’était plus là. Le djihad avait volé leur

bébé.

Des parents ont voulu se rendre à leur tour en Syrie, pour chercher leur

enfant ou tenter de comprendre ce qu’il a pu y trouver. Aucun n’a dépassé

la frontière avec la Turquie. Certains ont réussi à maintenir un semblant de

contact, mais aucun ne connaît clairement le rôle de son enfant ou son

groupe d’appartenance (surtout pour les jeunes partis tôt, dès 2012, quand

l’emprise de l’organisation État islamique n’était pas encore si prégnante).

Ces enfants-là ont tout renié, de leur mode de vie à leur identité, troquant

des prénoms choisis avec amour contre des noms de guerriers au service

d’Allah.

Au sein de la commune bruxelloise de Molenbeek, des mères et des pères

de djihadistes belges, les « Parents concernés », se regroupent

régulièrement. Parfois, de nouveaux visages – cernés, creusés – viennent

rejoindre la bande des « parents de terroristes ». Car c’est ainsi que les

dépeint le monde extérieur : des monstres, irresponsables, qui méritent

d’être internés pour délit de « mauvaise éducation ». Il a fallu du temps aux

parents pour l’affirmer, mais aujourd’hui, ils le disent haut et fort : ils ne

sont pas responsables de ces départs.

Du mal-être postadolescence aux difficultés d’intégration, une série de facteurs annexes est à prendre en considération. À Molenbeek, le chômage

des jeunes, entre 18 et 25 ans, dépasse la barre des 40 %. À ce terreau

instable se greffe le « Cheick Google », comme beaucoup le dénomment à

Bruxelles. Internet et les réseaux sociaux jouent un rôle important dans la

radicalisation. Les parents insistent également sur le motif du départ de leur

enfant. En tête de liste, une motivation d’ordre humanitaire : aider son

prochain en Syrie, opprimé par le régime de Bachar Al-Assad.

Mais des « Parents concernés », il n’y en a pas qu’à Bruxelles. À ce jour,

quelque quatre mille ressortissants de l’Union européenne auraient, selon

les estimations de la Commission européenne, rejoint des organisations

terro ristes dans des pays en conflit tels que la Syrie et l’Irak. Il y aurait donc

huit mille parents de djihadistes, à travers l’Europe. Parmi eux, certains ont

fait le pari de se regrouper pour être plus forts. Au moins

psychologiquement.

Aucun parent n’a fini son deuil ; ils doutent d’y parvenir un jour. Mais

tous ont une certitude : il faut que le départ de leur enfant serve une cause.

Et certainement pas celle défendue par leur progéniture. Ces parents

haïssent l’organisation État islamique et ses recruteurs autant qu’ils aiment

leur enfant : infiniment, indescriptiblement.

Dans cet ouvrage, cinq parents belges et français ont décidé de faire la

lumière sur l’histoire de leur enfant, qui est aussi la leur. De la partager, de

l’analyser. De la revivre. Ils ont aussi accepté de se raconter, eux. Leur but

est simple : empêcher d’autres départs.

Ces parents qui se sont résolus à prendre la parole enchaînent, pour

certains, les débats, animent des conférences, participent à des réunions

autour d’un même thème : la radicalisation violente. Ils acceptent de

rencontrer les journalistes, parfois même de donner leur nom, d’être

photographiés… En relatant leur parcours, ils deviennent des acteurs clés de

la lutte contre le radicalisme. Ils ravalent leur colère, dépassent la honte,

nient la fatigue et le découragement pour faire entendre leur voix.

Leurs profils sont différents, naturellement : il y a des actifs, des inactifs,

il y a des célibataires, des divorcés, des hommes et des femmes mariés. Il y

a des Bruxellois de toujours, des Françaises citadines ou provinciales. Il y a

des fans d’Ibrahim Maalouf ; d’autres sont plus rock que trompette. Il y a

des sportifs, des lecteurs, des bons cuisiniers. Aussi des adeptes des surgelés. Il y a des moulins à paroles, des taiseux, des entre-les-deux.

Certains sont plutôt « pêches » – tendres, à la confidence facile sous une

peau douce et perméable, mais au noyau difficile à atteindre –, et d’autres

sont « noix de coco » – à la coquille dure à percer, mais qui se dévoilent

sans hésiter une fois la confiance gagnée. Ils sont connectés. Tous ont

installé sur leur mobile des applications comme Whatsapp ou Viber.

Il y a ceux qui préfèrent discuter au calme, chez eux, sur leur canapé avec

du thé. D’autres optent pour des rencontres à l’extérieur, dans un café. Il y a

eu des goûters partagés, des dîners. Des balades. Des sorties au spectacle,

des conférences – d’eux ou d’autres. Des films. Des ateliers. Des

rencontres. Tous sont plutôt « du matin ». Certains parlent jusqu’à tard dans

la nuit. D’autres, après une heure d’entretien, réclament déjà un peu de

répit. Il y a eu de longues discussions téléphoniques, des appels manqués,

des messages enregistrés, des « rappelle-moi, s’il te plaît ». Ainsi, si leur

combat est commun, chaque parent a une histoire qui lui est propre.

Voici ceux qui ont accepté de la partager :

– Samira, la mère de Nora partie de Belgique pour la Syrie en 2013 ;

– Olivier, le père de Sean parti de Belgique pour la Syrie en 2012 et décédé

en 2013 ;

– Véronique, la mère de Sammy parti de Belgique pour la Syrie en 2012 ;

– Élodie, la mère de Luc parti de France pour la Syrie en 2014 [ces deux

prénoms ont été modifiés] ;

– Christine, la mère de Matthias parti de France pour la Syrie en 2015 [le

prénom de son fils a été modifié].

« Je comprends votre douleur », a commenté Claude Moniquet, ancien

agent du renseignement français qui participe largement au débat portant

sur le radicalisme en Belgique, avant de se reprendre : « Enfin, non, je ne

peux pas comprendre… » Il venait d’assurer aux parents que ni leurs

enfants ni eux-mêmes ne se verraient accordé le statut de victime. Jamais.

Les « Parents concernés » luttent aussi pour changer l’attitude des autorités,

les procédures qui entourent le départ, la perte d’un enfant parti pour le

djihad, la place de l’État-providence dans la lutte contre le terrorisme.

Ce sont donc de multiples combats que portent et incarnent ces mères et

ces pères. Ce livre, c’est leur bataille, leur histoire – même plus que celle de

leur enfant. La raison gomme leur détresse ; en témoignant, ces cinq parents se font violence, ouvrent leur cœur, leur jardin secret. La langue française

n’a pas de mot pour qualifier un parent qui a perdu son enfant. Parent

orphelin ? L’idée est contre nature ; le dictionnaire a préféré passer outre.

Mais eux ont décidé de se dévoiler. Parole leur est laissée.

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