Parents de djihadiste
Élodie
ÉLODIE4
« Celebrate good times, come on !
It’s a celebration5.»
KOOL & THE GANG, Celebration, 1980.
« Votre histoire, madame, est l’une des plus diaboliques que nous ayons
entendues jusqu’à aujourd’hui. » Élodie n’a pas trop su quoi répondre à ces
enquêteurs eux-mêmes surpris par la violence de son témoignage, par
l’ampleur des dégâts. Ce sont ces mêmes hommes – des « flics en civil, en
jean et blouson de cuir, holster sous la veste » – qui lui ont appris que son
fils, Luc, se trouvait en Syrie. Elle n’en avait pas la moindre idée. Dès lors,
elle a commencé à y voir plus clair dans le jeu de son fils jusqu’alors, à
assembler toutes les pièces du puzzle. Une fois entier, il n’était pas beau à
voir. C’était le puzzle d’un cauchemar, d’une descente aux enfers raide à en
pleurer.
Élodie a mis au monde un « petit charmeur rusé » – ce sont ses mots –, un
dragueur compulsif qui supportait mal qu’on lui tienne tête ; sa mère s’en
est rendu compte dès que Luc a commencé à marcher et à parler. Sucreries,
jouets, sorties : Luc savait obtenir ce qu’il voulait. Élodie a eu son bébé
jeune, à 22 ans. Né en 1991 en banlieue parisienne, Luc grandit au son de la
musique funk tant appréciée par ses parents, « toujours à fond la caisse ».
Leur monde tourne autour de leur bout de chou, qu’ils couvrent d’attention,
qu’ils couvent. Après la maternelle, Luc fréquente une école primaire
publique, mais assez vite l’établissement ne convient plus à sa mère. Les
histoires de racket de goûters se multiplient, et Élodie, mère attentive, a
même entendu dire que les institutrices demandaient des dérogations afin
que leurs propres enfants soient inscrits ailleurs. Luc est en CE2 quand il
intègre finalement une autre école – privée et catholique, au sud de Paris.
Aux dires d’Élodie, l’établissement affichait complet, puisque Luc y a été
admis deux mois après la rentrée scolaire, mais son fils si craquant a tapé
dans l’œil de la directrice, qui lui a malgré tout ouvert une place : « C’est un
coquin ! Il a retourné comme une crêpe la mère supérieure, s’amuse
Élodie. Il savait y faire, mon fils ! C’est un personnage ! » Un personnage
qui se retrouve emmailloté dans un uniforme bleu, old school au possible :
« J’ai trouvé l’idée de la blouse excellente et juste, explique Élodie. Plus d’habits Tati ou Nike : tous les enfants sont sur un pied d’égalité. » Luc, lui,
penche plutôt du côté Nike. « Il ne manquait de rien, assure Élodie. Avec
mon mari, nous étions un couple bien installé, pas trop mal loti. »
Luc poursuit sa scolarité dans cet établissement catholique jusqu’à l’année
de quatrième. Entre-temps, à 10 ans, il a demandé à suivre des cours de
catéchisme, pour être baptisé. Son père (qu’Élodie décrit comme un
véritable « bouffe-curé ») était plutôt opposé à cette idée. « Mais c’était le
choix de Luc », rappelle Élodie. Luc est devenu catholique. « On a organisé
une fête pour l’occasion, note Élodie. Luc, c’était un enfant-roi. Il a reçu
des tas de cadeaux. » Mais en classe, la situation se gâte petit à petit. Luc
est confronté à plusieurs épreuves (maladie, décès choquant d’un proche),
dont la violence et le traumatisme sont tels qu’Élodie préfère résumer :
« Luc avait des fêlures. Ce n’était pas un gamin indemne. » De ces années
douloureuses, l’adolescent plongé dans des problèmes d’adulte sort
fragilisé. « Et Luc a commencé à tourner un peu wesh-wesh, comme on
dit », commente Élodie, bien embêtée quand son fils finit par se faire virer
du collège pour insolence. Elle le réinscrit d’urgence dans un autre
établissement, où il se tient à carreau jusqu’au brevet, en fin de troisième.
Puis se lance dans un apprentissage. Élodie pense que Luc est à nouveau sur
les rails, elle souffle un peu. Lui travaille en alternance dans un showroom ;
il y vend des canapés à prix d’or.
« Un soir, Luc est rentré à la maison avec un billet de cent euros en poche,
relate Élodie. J’étais un peu catastrophée parce que en apprentissage, on ne
gagne pas des mille et des cents. Il n’était certainement pas tombé sur ce
gros billet vert en traversant la rue, et il avait des copains de banlieue pas
des plus fréquentables… » Mais Luc n’a rien à se reprocher : ces cent euros
ne sont autres qu’une « prime » accordée par son patron de l’époque, à
l’issue d’une vente rondement menée par l’adolescent – un canapé, à huit
ou neuf mille euros. Le jeune homme avait noué une relation particulière
avec son supérieur ; ce dernier avait l’impression de retrouver l’adolescent
qu’il avait été. Il l’aimait beaucoup et croyait en lui. Il avait pris Luc sous
son aile ; il disait de lui qu’il était capable de vendre des réfrigérateurs à des
Esquimaux. « Il y avait quelque chose de fraternel entre eux, témoigne
Élodie. Le problème, c’est que quand la boutique s’est ramassée, Luc a été
vraiment dégoûté. Il s’était trouvé une figure paternelle, un grand frère… » Élodie, qui a divorcé en 2007, pense que Luc a manqué d’un modèle
masculin.
Après cette première expérience en alternance, qui a duré un peu plus
d’un an, le jeune homme se découvre une nouvelle vocation : la plomberie.
« J’avais lu un article qui parlait d’un plombier qui gagnait quatre mille
euros par mois, explique sa mère. Luc m’a dit en riant qu’à ce prix-là, lui
aussi voulait bien mettre les mains dans la merde ! » Il décide alors
d’intégrer une école de plomberie, en alternance toujours. « Les métiers qui
sont tombés en désuétude après les années quatre-vingt étaient de bons
filons. J’étais contente de son choix, commente Élodie. T’es Dieu sur terre
si tu sais déboucher des toilettes, un dimanche, quand aucun plombier n’est
disponible ! » Luc signe un contrat auprès d’un patron prêt à l’accueillir.
Mais assez vite, ce dernier reproche à ce nouvel apprenti son impatience.
Lui qui s’imaginait raccorder des tuyaux à tour de bras se retrouve à passer
le balai toute la journée. Pour ne rien arranger, il a l’impression que ses
camarades de classe se voient confier beaucoup plus de responsabilités. « Il
était déçu ; il n’arrêtait pas de répéter qu’il n’était pas un larbin, que c’était
de l’exploitation », soupire Élodie.
Et voilà que Luc annonce qu’il met un terme à sa formation de plombier.
« Je lui ai dit que c’était hors de question, se rappelle Élodie. Mais dès le
lendemain, il est revenu m’annoncer qu’il avait décroché un contrat à durée
indéterminée au McDo, pour limiter l’engueulade. Il était malin. Il ne restait
jamais longtemps sans boulot. » Luc s’est rapidement vu proposer un poste
de manager dans la célèbre chaîne de fast-food, qu’il a refusé. Auprès
d’Élodie, il s’est justifié : « Tu fais ce boulot un temps, mais je ne me vois
pas faire ça toute ma vie. » Luc a alors voulu intégrer une entreprise
publique, dont l’accès est soumis à concours. « Il s’est planté à mi-parcours,
à un oral, regrette Élodie. Il disait qu’il n’était bon à rien, qu’il galérerait
toute sa vie. Je lui disais que c’était faux, que ce n’était pas si grave, que
c’était son amour-propre qui avait mangé, qu’il se représenterait la
prochaine fois, mais il était tellement démotivé… Il pleurait comme un
bébé. » Un bébé de 1,85 mètre pour 90 kilos, un bébé auquel Élodie
n’arrive qu’au menton, un bébé perdu. « Voir son garçon se blottir dans vos
bras en sanglotant comme lorsqu’il était petit fait mal, admet Élodie. Je me
sentais impuissante. » Le job suivant de Luc n’est pas mieux payé que les précédents : il trouve une place en tant que préparateur de commandes dans
une société qui livre à domicile les clients des grandes surfaces : « Mon fils
n’a jamais été un plat de nouilles trop cuites », commente Élodie. Par là,
elle signifie qu’il est volontaire, qu’il ne se laisse pas vivre. Elle ajoute : « Il
se démenait pour trouver un emploi. Il n’avait pas de diplômes, mais il
arrivait toujours à se débrouiller. »
La vie de Luc, alors jeune adulte, ne se résume pas à ces petits boulots
insipides et mal payés – le Smic, jamais plus. Il y a aussi Selena, celle qui
lui fait tout oublier, qui brise adroitement sa carapace et laisse éclore les
failles du grand garçon. « Luc et Selena étaient deux gros bébés amoureux,
fusionnels », observe Élodie. Selena est une petite brune d’origine
marocaine, « mignonette, souriante et un peu ronde », selon Élodie. Luc et
Selena se sont d’abord installés ensemble. Puis Luc et Selena ont eu un
bébé ensemble. Et Luc et Selena sont partis en Syrie, ensemble.
Selena n’était pas la première petite amie de Luc. Sa mère lui connaît
deux autres histoires sérieuses. D’abord, avec une jeune fille, dont Élodie
garde un fantastique souvenir : « Quand elle souriait, elle aurait pu faire
fondre la banquise. Elle tirait Luc vers le haut ; elle avait beaucoup
d’humour, elle lui disait : “Je ne pourrai jamais te quitter, j’aime trop ta
mère !” susurre Élodie. Je regrette d’avoir perdu le contact avec elle quand
les deux se sont séparés, après un an d’histoire. Je ne sais pas pourquoi ça a
clashé ; peut-être qu’elle a senti que quelque chose n’allait pas, chez Luc.
Peut-être qu’elle sait des choses… »
Puis Luc a eu une relation avec une autre fille – elle aussi brune à la peau
mate – qu’Élodie ne portait pas franchement dans son cœur : « Elle, c’était
une erreur de casting. Elle était en fac de médecine. Hautaine au possible,
pompeuse, ni simple ni naturelle, alors que lui est si cool. » Quant aux
autres aventures de Luc, elles ne valaient manifestement jamais la peine
d’être dévoilées à Élodie. Présenter une petite amie à sa maman chérie, ce
n’est pas rien – d’autant plus pour un jeune homme pudique comme Luc,
qui, bien que très proche de sa mère, se voulait particulièrement discret sur
sa vie sentimentale. « Il est fils unique, son père est fils unique, moi je suis
fille unique. Chacun était habitué à avoir son espace vital. Il a donc un
besoin tout particulier de voir sa vie privée respectée, éclaircit Élodie.
D’ailleurs, quand j’essayais d’en savoir plus, il me rabrouait toujours, et râlait : “Maman, arrête de me poser des questions, c’est ma vie privée, ma
vie privée !” » Elle détache chaque syllabe – « vie pri-vée, vie pri-vée » –
maudissant l’art du secret hautement maîtrisé par son fils.
Selena aussi est brune. « Il les aime comme cela, devine Élodie. Moi je
suis claire comme les blés, peut-être qu’il associe les cheveux blonds à la
figure maternelle. » Plus jeune, Luc était fou amoureux de la chanteuse
Hélène Ségara. « Luc craquait plus sur l’attitude que sur le physique et la
beauté à proprement parler. En désignant certaines filles, il me disait :
“Regarde comme elle a du charme !” » sourit Élodie. Selena a quatre ans de
moins que Luc. Comment est-elle entrée dans sa vie ? Élodie l’ignore.
« Peut-être grâce à adopte-un-djihadiste.com », trouve-t-elle la force de
plaisanter, se référant à Adopte un mec, un site de rencontre français.
« Selena est gentille… Elle est douce, un peu effacée. Selena, elle
m’attendrit, mais elle m’exaspère aussi. Elle manque de caractère à mon
goût. Elle est également excellente comédienne. Si seulement je l’avais
compris plus tôt… »
Quand Luc a rencontré Selena, il était déjà musulman. Il s’est converti en
2011, l’année de ses 20 ans. À ce moment-là, il lui reste trois années à
passer en France. « Sa radicalisation a été lente et progressive, frissonne
Élodie, qui a intégré le vocabulaire usité par les spécialistes de
l’embrigadement idéologique. On continuait à discuter, à rire, à s’engueuler,
clope au bec. Il dansait toujours comme un fou sur nos bons vieux
classiques funk. Il buvait un Orangina ou du Coca quand je m’offrais un
verre de rosé à l’apéro, sur le balcon. Ça ne lui posait pas de problème.
C’est peut-être pour cela que je n’ai rien vu arriver. Il n’avait pas vraiment
changé, en fait. Il était juste plus calme et plus posé. » Élodie se souvient
quand même de disputes très pimentées dues à des conflits d’horaire : elle
supportait mal ses ablutions nocturnes qui réveillaient toute la maisonnée.
Et puis, quand il enfilait sa djellaba pour se rendre à la mosquée, même si
elle ne se trouvait qu’à deux rues de là, Élodie n’assumait pas vraiment le
fait qu’il traverse la résidence dans cette tenue. « Ne sors pas comme ça, ça
ne regarde pas les voisins », le tannait Élodie. La réponse du jeune converti
était toujours la même : « Ce n’est pas là l’essentiel. » Élodie ne sait pas
quel facteur a poussé Luc vers l’islam. « Son meilleur ami est musulman,
mais d’après la police, le gamin poursuit ses études et est loin de tout ça. C’est quand même forcément dans son entourage amical ou professionnel
que Luc a été sensibilisé à la religion musulmane, sans doute modérée,
réfléchit Élodie. C’est après que ça a dérapé. Je donnerais n’importe quoi
pour retrouver celui qui l’a embarqué là-dedans, mais je ne sais même pas
par où commencer à chercher. »
Selena et Luc louent donc un logement en banlieue parisienne, en
mai 2013, un an avant leur départ. « Je n’y tenais pas, se souvient Élodie. Je
disais à Luc de mettre de l’argent de côté. » Mais la mère aimante finit par
craquer, et, avec l’aide de sa propre mère, finance l’appartement, « un beau
studio, mais dans un endroit glauque ». Élodie précise : « Finalement, Luc
et Selena passaient le plus clair de leur temps dans le cent mètres carrés de
ma mère. » Selena tombe rapidement enceinte, mais tarde à l’annoncer.
« Ma mère a toujours eu un instinct très développé. Elle a vite compris que
Selena attendait un enfant. Mais elle, elle jurait que non ! Elle sait très bien
mentir, rumine Élodie. Ma mère a trouvé la bonne formule : “Gueule
d’ange, petite peste.” » Car la vaste supercherie est déjà en marche,
orchestrée par deux savants manipulateurs qui usent et abusent de
mensonges et d’artifices au profit de leur « guerre sainte », dans le but de
quitter Paris à l’insu de leur famille.
Quand Selena admet finalement qu’elle attend un enfant, ni Élodie ni sa
mère ne bondissent de joie : « Selena ne travaillait pas, elle était tout juste
majeure, elle ne se bougeait vraiment pas les fesses. J’avais envie de la
secouer et de lui dire “Va bosser, ma grande !” On faisait un peu la gueule,
ne cache pas Élodie. On s’est dit qu’on allait devoir assumer le gamin,
qu’ils seraient toujours dépendants de nous financièrement. » Mais en
attendant l’heureux événement, Élodie et sa mère ne résistent pas à l’envie
de gâter les futurs parents, achetant poussette et landau, et comptant les
jours qui les séparaient encore de l’arrivée du bébé.
Alors que Selena est enceinte de six mois, elle et Luc annoncent qu’ils
partent au Maroc, dans la famille de Selena. La première réaction d’Élodie
n’est pas tendre : « Va falloir grandir un peu, vous allez avoir un bébé, un
bé-bé ! Ce n’est pas le moment de prendre des vacances ! » Mais Luc se
montre très persuasif ; il avance que justement, dès qu’ils seront trois, ils
n’auront plus de temps pour leur couple, ni de moyens financiers, alors
autant en profiter maintenant. « On avait deux gros bébés sur les bras, et un troisième arrivait. Et puis, ils n’avaient soi-disant pas d’argent pour préparer
le trousseau du petit, mais pour partir au soleil, là soudain, ils en avaient ! »
ressasse Élodie. Mais elle se laisse amadouer : « Les dernières vacances de
Luc remontaient à trois ou quatre ans auparavant. Nous étions partis tous les
deux aux Baléares. Depuis, il n’avait fait que bosser. Alors que depuis
gamin, il était habitué à partir en vacances au bord de la mer tous les étés.
Je me suis dit que ce n’était pas évident, qu’il avait peut-être effectivement
besoin d’une coupure. » Et Luc et Selena s’envolent.
« Pour moi, ils allaient rentrer, c’était évident ! » témoigne Élodie. Il
n’était question que de courtes vacances au Maghreb, il n’y avait vraiment
pas de quoi en faire tout un plat. Tout lui semble « normal ». Luc n’a pas
emporté son téléphone portable. Sa mère pense simplement qu’il veut éviter
les factures exorbitantes dues à des consommations hors forfait
inconsidérées. Il lui a donné un autre numéro sur lequel le contacter – et
décroche au quart de tour. Élodie et Luc s’appellent beaucoup. Il lui raconte
combien ce séjour leur plaît, à lui et à Selena, à quel point il les requinque.
Il lui décrit ce beau riad marocain dans lequel ils passent de merveilleux
moments. Il parle de la pluie, peu, du beau temps, beaucoup. Et ajoute
toujours : « Tu me rejoins quand tu veux, maman. Le Maroc, c’est pas
loin ! » Élodie fulmine : « On ne prend pas l’avion comme on prend le
RER… » Le temps file, Luc et Selena prolongent leur séjour. Au téléphone,
Élodie s’énerve. Après un mois : « Mais hé ho, Luc, t’as combien de
vacances ? » Après un mois et demi : « Personne n’a droit à autant de jours
off, même en CDI. Qu’est-ce que tu fiches ? » Après deux mois : « C’est
plus possible… » Enfin, Luc se décide à parler : « Il m’a dit : “Maman, faut
que je te dise un truc : on va rester au Maroc encore un petit moment” », se
remémore Élodie avec amertume.
Ce « truc » à dire était bien différent ; il aurait plutôt dû ressembler à :
« Maman, on part en Syrie, et on ne reviendra pas de sitôt. » Selena et Luc
n’étaient pas au Maroc, mais en Turquie, en train de se préparer à la
traversée de la frontière. Mais Luc n’avait aucune intention de dire la vérité
à Élodie. Peut-être pour la protéger, peut-être pour se protéger. Au contraire,
il en rajoute une couche : « Ici, je suis le roi du pétrole, t’imagines même
pas, maman ! On n’a rien à payer, c’est vraiment fingers in the nose, je mets
un max de blé à gauche, et après je rentre. » Élodie est perplexe. Perplexe et triste. Perplexe, triste et interloquée. Elle veut être auprès de son fils. Mais
que dire, que faire ? Elle doit bien s’accommoder de la situation. « D’autant
que son histoire tenait la route, et ce n’était pas si bête de vouloir
économiser et revenir à Paris ensuite… Oui, ça tenait la route, et j’ai fait
avec, déclare-t-elle. Ça allait. Si ce n’est qu’il était à distance. » Quant à
Luc, il demande à sa mère de l’aide pour remplir une demande de logement
HLM à Paris, ce qui la conforte dans l’idée que ce séjour au Maghreb n’est
que ponctuel.
Avec le recul, Élodie se rend bien compte de l’énormité du mensonge :
Luc avait abandonné son portable pour ne pas être traqué. « À l’époque, je
n’avais pas de raison de m’intéresser aux indicatifs téléphoniques. Je
n’avais aucune raison de penser qu’il n’était pas au Maroc, explique Élodie.
Tout ça, ce n’est venu qu’après, une fois que je savais. » Luc et Selena
avaient pris grand soin de tenir leurs parents éloignés les uns des autres,
afin qu’ils ne puissent pas comparer les versions des faits. Dans le cas
contraire, Élodie n’aurait pas mis longtemps à comprendre que le couple ne
résidait pas dans la famille de Selena au Maroc. Quant au décor – la
maison, le village –, il existe bien du côté de Selena, mais Luc n’en a jamais
vu la couleur. Élodie pleure : « Entre la demande de logement, les
vêtements pour bébé, Selena en extase devant la layette, tellement de trucs
d’avenir, pas une seule seconde je n’aurais pu imaginer que cela se passerait
autrement. » Que les vacances de son fils n’étaient pas synonymes de
farniente « pré-bébé », mais de djihad.
*
La fille de Luc et de Selena a vu le jour durant l’été 2014, à Istanbul, en
Turquie. Quarante-huit heures avant la naissance, Élodie était encore en
compagnie des futurs parents ; elle a raté de peu le grand moment. Élodie,
Luc et Selena ont passé une semaine ensemble sous la chaleur stambouliote,
grâce à quelques petits arrangements avec la vérité échafaudés par le couple
– il n’était plus à quelques bobards près. Élodie explique : « Luc me disait
qu’il bossait avec l’oncle de Selena au Maroc, dans l’import-export de
peaux et de cuirs, pour la fabrication de maroquinerie. Il m’avait expliqué
qu’un grand Salon se tenait à Istanbul, auquel il devait se rendre dans le
cadre de son travail. Il m’a donc proposé que l’on se rejoigne tous en
Turquie. » Élodie a accepté, ravie à l’idée de revoir son fils.
« On était à la plage, on a visité Sultanahmet de fond en comble, se
souvient-elle. On s’est baladé partout, dans les marchés, dans les parcs… II
faisait une chaleur à crever. Selena était à bout, sur le point d’accoucher,
mais elle ne se plaignait pas. Elle était ravie d’être là. Nous étions de
parfaits petits touristes ! Ces vacances étaient des plus normales. Luc
m’avait offert une entrée au hammam pour mon anniversaire. Ils priaient,
tous les deux, mais puisque c’était déjà le cas en France, je n’étais pas
étonnée qu’ils le fassent en Turquie. » Élodie n’a pas décelé une once de
changement dans le comportement, dans les attitudes de son fils. Luc portait
ses survêtements habituels, n’arborait pas de barbe, juste un petit bouc « à
la Pascal Obispo ». Son éternelle casquette Nike était vissée sur son crâne.
Il fumait. Élodie ne s’est jamais débarrassée non plus de cette mauvaise
habitude. « Sur le balcon de l’appartement où on était à Istanbul, en douce
de Selena, il grillait des cigarettes avec moi, raconte Élodie. Je l’entends
encore : “Tu payes ta clope ? Tu payes ta clope ?” Il me rappelait mon fils
avant qu’il ne se radicalise, même si je n’en avais pas encore conscience à
ce moment-là. » Le jour du départ d’Élodie, il avait aussi insisté pour
qu’elle lui cède son paquet. « C’était mon gamin, résume sa mère. Cela me
rassurait, et n’avait rien à voir avec un islam sévère. Je n’étais pas une
spécialiste de la radicalisation : les signes qu’on disait éventuellement
décelables ne se voyaient pas chez lui. Mais à l’aéroport, quand je suis
repartie, j’aurais dû voir qu’il était plus triste qu’il n’aurait fallu. Je n’ai pas
compris qu’il faisait le mariole pour cacher son émotion. Il savait qu’il ne
me reverrait pas. » Élodie n’avait qu’une obsession : que Luc rentre en
France.
Un soir, alors qu’Élodie était toujours en visite à Istanbul, leur
appartement a été plongé dans le noir complet par une coupure de courant.
Ni une ni deux, Luc était descendu dans l’un de ces magasins ouverts toute
la nuit, pour acheter des bougies. L’ampoule sur le palier, dans le couloir, à
l’extérieur de l’appartement continuait de fonctionner, à condition de rester
près du détecteur. Élodie a demandé à Selena de maintenir la lumière
allumée – le temps qu’elle retrouve son sac à main pour en extirper un
briquet. En laissant la porte d’entrée ouverte, la lumière du couloir passait
jusqu’au salon. Mais Selena a refusé : elle était en petite tenue. Et si un
voisin décidait justement de sortir à ce moment-là ? Élodie est entrée dans une colère noire. Pour ne rien arranger, elle s’est cogné l’orteil contre un
meuble. Franchement en rogne contre Selena, Élodie a quand même mis de
l’eau dans son vin lorsqu’elle s’est rendu compte que la jeune femme était
au bord des larmes. À son retour, Luc a bien senti que l’atmosphère était
tendue. Élodie lui a rapidement exposé la situation. Lui aussi semblait
exaspéré par le comportement de Selena, et lui a lancé : « T’es con ou
quoi ? Et s’il y a le feu, tu te laisses cramer en attendant que je vienne te
chercher ?! » Selena n’a rien répondu. Élodie a calmé le jeu, l’électricité est
finalement revenue, et la tension est descendue. Exception faite de ce
sombre épisode, cette parenthèse turque était tout à fait charmante. Et
Selena agréable à vivre : « Elle était vraiment tendre, raconte Élodie. À la
fin du séjour, elle a fondu en larmes parce que je lui avais offert un petit tee-
shirt à la mode. Luc aussi lui en avait acheté un ; il la gâtait. Elle était toute
folle, une vraie gamine. Elle a joué les mannequins en défilant devant nous
dans ses nouveaux vêtements, dans le salon. Elle et Luc, ce sont des anges
et des démons à la fois. »
Élodie a besoin de comprendre. « Je pense qu’en me faisant venir en
Turquie, Luc voulait me dire adieu, démêle-t-elle. Il espérait sûrement que
le bébé naisse quand j’étais sur place. » Sur les photos du nourrisson que
Luc lui a envoyées, Élodie a bien reconnu l’appartement à Istanbul. « Au
moins, Selena n’a pas accouché en Syrie », se rassure-t-elle. Avec ses
cheveux bruns et bouclés, le bébé ressemble beaucoup à sa mère. « Mon fils
m’expliquait qu’ils ne rentreraient pas en France immédiatement parce
qu’ils n’avaient pas envie de prendre l’avion avec la petite, que cela pouvait
être dangereux pour elle, reconstitue Élodie. Là encore, je trouvais qu’il
n’avait pas complètement tort. » Pendant le séjour à Istanbul, Luc avait
esquissé l’idée de retenter le concours qu’il avait raté en beauté. Cette
perspective plaisait à Élodie, et surtout, lui laissait plus que jamais penser
qu’un retour était concrètement envisagé.
De la naissance du bébé jusqu’au début de l’hiver 2014, Élodie et Luc se
sont parlé régulièrement. Puis a suivi une longue période pendant laquelle
Élodie est restée sans nouvelles. Elle passait des heures, les yeux dans le
vide, à espérer voir son téléphone sonner ou Skype s’allumer. Quand il a
renoué le contact, Luc s’est platement excusé, prétextant que les cybercafés
de la ville – facturant quelque cinquante centimes les quatre heures de surf – étaient constamment pris d’assaut. Il lui a aussi fait part de problèmes
d’argent : « Avec la petite, j’ai plus de thunes ! » Et l’a mise en garde :
« C’est chaud, je vais pas pouvoir te joindre très souvent à l’avenir. » Élodie
ne pouvait de toute façon pas le forcer à téléphoner ; elle n’avait qu’à
accepter cet état de fait. A posteriori, elle pense que c’est en décembre 2014
que Selena, Luc et leur bébé ont traversé la frontière syrienne pour écrire
une nouvelle page de leur histoire – sans Élodie, loin de ses idées, de son
mode de vie. Elle suspecte aussi qu’à son arrivée en Syrie, Luc a suivi un
entraînement, dans un camp, pendant un mois environ : « Tous les hommes
doivent passer par là », croit savoir sa mère, qui se refuse à spéculer sur ce
que Luc a pu y apprendre.
À la fin du mois de juillet 2015, Élodie vient à peine de changer de poste
au sein de son groupe quand elle découvre, de manière choquante et
douloureuse, la double vie de son fils. Son téléphone, au bureau, est relié à
son Digicode, à la maison. Elle peut donc contrôler l’accès à sa résidence
depuis son mobile. Son téléphone sonne : quelqu’un se trouve devant sa
porte. Ils sont deux, plus précisément – deux représentants des forces de
l’ordre (elle ne sait pas encore qu’il s’agit de la police criminelle) qui la
réclament. Élodie explique tant bien que mal qu’elle n’est pas chez elle ; le
duo ne saisit pas comment elle peut leur répondre si elle n’est pas dans
l’appartement. Le ton monte. Élodie est terrorisée : elle est persuadée qu’il
est arrivé malheur à sa mère. Elle est loin du compte. Ils le lui font
rapidement comprendre : « On est là pour Luc. » Le sang d’Élodie ne fait
qu’un tour : « À ce moment-là, j’ai vu toute ma vie en accéléré. Comme
dans un film. Et je me suis dit : “C’est pas possible.” » Mais si, cela était
possible – et terrible. Élodie quitte alors son bureau en catastrophe, obligée
de se présenter à une audition improvisée. On lui reproche de n’avoir jamais
composé le numéro vert anti-djihad : « Je n’avais jamais pensé que mon fils
pouvait être en Syrie », promet-elle. En face, on peine à la croire. Huit
heures d’audition plus tard, les enquêteurs y voient plus clair : Luc et
Selena ont si bien ficelé leur histoire que la bonne foi d’Élodie ne fait plus
l’ombre d’un doute.
Les interrogatoires se multiplient, avec une Élodie décomposée. Elle ne va
plus au travail. « Ils m’ont fait tant de mal, même si je sais qu’ils n’avaient
pas le choix, soupire Élodie. Un jour, quand même, les policiers ont fait un beau geste. Ils m’avaient demandé de venir avec ma mère. Juste cela. Rien
de plus. Je ne savais pas pourquoi. Quand nous sommes arrivées, ils étaient
souriants. J’ai pensé qu’au moins, ils n’allaient pas nous annoncer que mon
fils était mort au combat. Je me suis dit : “Luc et Selena sont là. Je vais les
voir passer menottés, mais ils sont là.” Mon cœur battait à mille à l’heure.
En fait, je m’étais monté la tête. Ils n’étaient pas là. Mais la mère de Selena
nous a été présentée. » Le portrait craché de sa fille. Élodie l’a reconnue
tout de suite. Elle se souvient à peu près des paroles des enquêteurs –
quelque chose comme : « On voulait vous réunir parce que ce n’est plus
supportable de vous voir crever chacune de son côté. »
Enfin les deux mères ont pu échanger, confronter leurs versions, et
pleurer. Les larmes coulaient, impossibles à retenir. « La mère de Selena
m’a dit que sa fille lui avait expliqué que Luc était mort au combat pour
pouvoir lui demander plus d’argent, retrace Élodie. À ce moment-là, en
entendant de telles paroles – « Luc était mort au combat » –, j’ai failli
perdre connaissance. Ces quatre mots étaient trop douloureux. J’avais parlé
à mon fils la veille, je savais qu’il était en vie, mais j’ai quand même eu
trente secondes de panique. » C’était si dur. Leurs enfants se révélaient être
de savants menteurs, de monstrueux finauds qui s’étaient joué d’elles sur
toute la ligne. Pour l’une comme pour l’autre, il faudrait du temps pour
l’accepter. « Ils nous ont complètement endormies », lâche Élodie. À
l’époque, elle continuait de communiquer avec Luc et avait choisi de ne pas
lui dire qu’elle savait la vérité. Pas un mot sur ces entrevues avec la police,
sur la rencontre avec la mère de Selena, sur les chocs en cascade ainsi
provoqués. Jusqu’à aujourd’hui, elle lui a souvent laissé entendre qu’elle
était probablement sur écoute mais n’a jamais clairement évoqué ses
entretiens avec la police. « J’ai une peur bleue qu’il ne veuille plus me
parler si je lui dis la vérité », explique-t-elle. Elle prétendait croire Luc
quand il montait de toutes pièces des éléments fantasmés de sa vie
quotidienne. Elle tentait de le protéger, à distance. Elle était prise dans un
dilemme atroce : d’un côté, elle voulait l’aider financièrement, car elle était
convaincue qu’au sein de l’organisation État islamique, ceux qui partaient
au combat dans le but d’être payés étaient ceux qui n’avaient plus d’argent.
Elle voulait éviter à son fils d’être de ceux-là. De l’autre, les autorités
réfutaient strictement ce raisonnement, et interdisaient à Élodie d’agir de la sorte. « J’étais manipulée à la fois par mon fils et par la police », soupire la
mère blessée.
Pour faire réagir son fils, Élodie est passée par tous les stades – de la
culpabilisation jusqu’au chantage au suicide. « C’est pas joli joli »,
concède-t-elle. Mais une manière comme une autre de pallier l’absence. Et
puis, elle a fini par lâcher le morceau : voilà, elle savait tout – la Syrie, la
guerre, le djihad –, alors autant jouer franc jeu. Luc aussi s’est montré sans
fard et spontané, et a détaillé concrètement à sa mère toutes les raisons qui
le retenaient de faire demi-tour, de quitter la Syrie et de revenir en France.
« Il me disait que s’il rentrait, il allait prendre trente piges, explique Élodie.
Je lui promettais qu’il ne serait pas seul, que je ne l’abandonnerais jamais –
quitte à lui rendre visite au parloir. » Elle tient à ajouter : « Cela ne veut pas
dire que je cautionne ses choix. Il ne faut pas être naïf : bien sûr qu’ils ont
tous tenu une arme, là-bas. » Luc avançait aussi qu’il ne voulait pas que sa
fille l’appelle « monsieur », dans l’hypothèse d’un retour assorti d’une
lourde peine de prison. La nature des sanctions pénales encourues le
taraudait manifestement ; il était allé jusqu’à demander à Élodie de se
renseigner : que se passerait-il si, pendant un éventuel procès, il maintenait
qu’il avait obligé Selena à le suivre en Syrie ? Ces questions inquiétaient
Élodie : et si Selena rentrait seule en France – ou avec le bébé – mais sans
Luc ?
Ces multiples interrogations peuvent laisser penser que Luc a exploré
toutes les possibilités en vue d’un retour. Mais Élodie ne veut pas trop
espérer. Pourtant, d’autres éléments, encore plus probants, appuient cette
théorie. Luc a demandé à Élodie de lui photographier toute la maison : le
salon, la cuisine… Même les toilettes. Quand il a vu qu’elle avait fait de sa
chambre une sorte de débarras, Luc s’est exclamé : « T’as cru que c’était le
grenier ou quoi ? » Élodie est incapable de ranger cette pièce. Elle poursuit :
« Il n’arrêtait pas d’envoyer des smileys souriants et d’écrire cette phrase :
“Ma maison, ma maison !” » Plus surprenant encore, Luc a demandé à sa
mère de prendre en photo l’intérieur de son réfrigérateur. Ce détail lui fait
froid dans le dos : Luc ne mange-t-il pas à sa faim en Syrie ?
Mais parallèlement, Élodie a souvent eu la désagréable impression de
dialoguer avec un inconnu. Ce n’était pas Luc ; ce n’était pas possible. Son
interlocuteur répondait parfois aux messages par d’interminables versets du Coran. Si Élodie menaçait de mettre fin à ses jours s’il ne rentrait pas en
France, son fils jurait, détaché, que dans ce cas, il prierait pour elle. Comme
les autres parents plongés contre leur gré dans l’univers du djihad, Élodie
s’est beaucoup documentée et a creusé le mode de fonctionnement de
l’organisation État islamique. Grâce à des lectures et des documentaires à
gogo, elle a mieux compris l’attitude de son fils. Mais plus que tous les
chercheurs et experts du califat autoproclamés, c’est Luc lui-même qui a su
lui prouver que, sur son sol, tout ne dépendait pas toujours de son bon
vouloir, qu’il était contrôlé. Pour comprendre comment il s’est discrètement
confié à sa mère, il faut remonter à l’enfance de Luc : son père, l’ex-mari
d’Élodie, avait un certain penchant pour l’alcool. Quand il rentrait à la
maison d’humeur agressive, Luc et Élodie avaient un « code » qui leur
permettait d’évaluer dans quel état était l’homme. S’il valait mieux se tenir
à carreau, l’un des deux parlait de leur chien : « T’as sorti le chien ? Le
chien a déjà mangé ? Tu sais où est le chien ? Je vais secouer la couverture
du chien… » Entre eux, n’importe quelle remarque en rapport avec leurs
animaux signifiait qu’il fallait se taire, qu’ils ne pouvaient pas parler. L’ex-
mari était du type violent – du moins verbalement. Un jour, alors que les
réponses de Luc étaient particulièrement abstraites, Élodie, n’y tenant plus,
a ordonné à son fils : « Luc, dis-moi que c’est vraiment toi. Raconte-moi
n’importe quoi qui me le prouvera ! » Et Luc, parmi tous leurs souvenirs
communs, d’égrainer le nom de tous leurs chiens, depuis sa naissance. « Il
aurait pu choisir n’importe quelle autre anecdote ! s’exclame Élodie. J’ai
immédiatement compris : il ne pouvait pas parler, il était surveillé. Quand il
s’est déconnecté, j’ai craqué… »
À la fin de l’année 2015, Noël approchait, et avec son franc-parler
habituel, Luc s’est plaint auprès d’Élodie des conditions de vie en Syrie :
« Il fait trop froid, aurait-il geint. J’ai plus de pompes, et j’ai grossi. On voit
la raie de mon cul dès que je me baisse, on dirait mon ex-patron à quatre
pattes sous un évier ! » Il a expliqué à sa mère que Selena et lui n’avaient
plus un sou, qu’ils avaient « tout vendu » – même la poussette du bébé.
Alors, Élodie a eu envie d’envoyer un colis en Syrie. Elle a songé à
empaqueter des bodys en taille dix-huit mois, des Carambar, des Malabar.
Chez Décathlon, le magasin de sport préféré de son fils, elle a repéré une
belle paire de baskets Asics. Sur l’application de messagerie instantanée qu’elle utilise pour communiquer avec Luc, elle lui a envoyé une photo des
chaussures. Sa réponse n’a pas tardé : « C’est une tuerie ! » Le Luc
qu’Élodie connaissait accordait beaucoup d’importance à l’apparence : « Il
disait toujours qu’il se mettait en mode “beau gosse”, par exemple quand il
passait trois jours d’affilée à la salle de sport. Parfois, il s’enfilait quatre
boîtes de chocolats d’un coup, puis il grognait et répétait : “Je suis trop
pourri”. Alors il ne mangeait plus que de la salade pendant dix jours.
À force de grossir et de maigrir, il avait des vergetures sur le ventre. »
Élodie a pensé à une petite attention toute personnelle : un paquet de
bonbons Célébrations – le péché mignon de son grand garçon. « Je te
prépare une surprise ! » lui a-t-elle annoncé, incapable de résister. Elle se
doutait bien de la rareté, en Syrie, des caramels mous et autres rochers
saveur coco. Il trépignait de savoir de quoi il en retournait. Alors Élodie lui
a glissé un indice, tapant sur son portable la première phrase d’un morceau
phare de la culture funk : Celebration, de Kool & the Gang, un groupe
américain au sommet de sa carrière à la fin des années 1970. « Celebrate
good times, come on ! » Luc n’a pas été long à comprendre – et à se réjouir
du régal qui l’attendait. Mais Élodie s’est vite rendu compte qu’il était
impossible, dangereux et illégal d’envoyer un paquet en Syrie. Elle reste
néanmoins bouleversée par cette expérience : « C’était très étrange de faire
des courses de Noël pour mon fils, pour sa fille, comme s’ils étaient là.
Alors qu’ils étaient en Syrie. »
Le dimanche de la fête des mères, le 29 mai 2016, le téléphone d’Élodie a
sonné : c’était Luc. Depuis la mi-janvier, il ne lui avait pas parlé et, à
l’évidence, Élodie se faisait un sang d’encre. « Maman, c’est moi… » Ces
trois mots qu’elle avait tant attendus l’ont complètement bouleversée :
« D’un coup, c’était les grandes eaux », sourit-elle faiblement. Elle était
particulièrement inquiète car elle savait que Luc et Selena attendaient un
deuxième enfant, qui devait naître à la fin du mois de février ou au début du
mois de mars. Elle ne comprenait pas pourquoi, si tout allait bien, ils
n’avaient pas partagé la bonne nouvelle avec elle. Tout s’emmêlait dans sa
tête : s’ils n’appelaient pas, c’était que forcément, il y avait eu un problème.
Selena pouvait avoir fait une fausse couche. Le bébé pouvait être malade.
Luc pouvait être blessé. Luc pouvait être mort. Ils pouvaient être tous
morts, ensevelis sous les décombres laissés par un énième bombardement. Élodie échafaudait les pires scénarios qui soient. Jusqu’à l’appel de Luc. Il
allait bien. Ils étaient quatre – et ils allaient bien. Luc et Élodie n’ont pas
parlé longtemps. Juste le temps pour Luc de lui redemander son adresse
email – l’ancienne avait été piratée. Par contre, il ne lui a pas souhaité une
bonne fête. « Il n’allait pas admettre qu’il avait pensé à cette date, devine
Élodie. Mais je crois que ce n’était pas un hasard. » Elle s’ébroue : « C’était
vraiment un drôle de dimanche. Un mélange de tout, de soulagement, de
nerfs qui lâchent. Je n’avais pas entendu sa voix depuis si longtemps. » Une
heure après avoir raccroché, Élodie recevait une série de photos du
deuxième bébé – une petite blondinette qui tire sur le roux, « une vraie
pépette, super craquante », aux dires de la jeune grand-mère, consciente de
son manque d’objectivité. Mais sur les clichés, les yeux verts de la petite
poupée sont bel et bien ceux d’Élodie.
Quand Luc était petit, il était souvent privé de jeux vidéo ; son tour sera
bientôt venu d’inventer lui-même des punitions, si ses deux filles sont
démangées par l’envie de faire des bêtises. « Luc n’était pas un enfant
insupportable, à se rouler par terre dès que quelque chose n’allait pas,
explique Élodie. Il était plus malin que ça. Au supermarché, quand je ne
m’arrêtais pas au rayon pour enfants, il clignait des yeux et poussait un
grand soupir en se lamentant et en chuchotant : “Oh, j’aurais a-do-ré tel ou
tel jouet.” Je faisais souvent demi-tour et le lui achetais. Il obtenait ce qu’il
voulait sans chouiner. » Luc était très ingénieux, et ses entourloupes
pouvaient causer bien du souci à ses parents. « Je préparais toujours les
habits de Luc la veille, et c’est son père qui l’habillait le matin, parce que je
commençais à travailler tôt, explique Élodie. Un jour, je l’ai retrouvé, en
plein hiver, en tenue estivale. Il avait échangé les vêtements que j’avais
choisis contre d’autres qui lui plaisaient mieux, qui étaient en train de
sécher. Il les avait même échangés sur l’étendoir à linge pour que son père
ne remarque rien. En le récupérant le soir à l’école, j’avais eu un peu la
honte : il était habillé franchement léger pour la saison ! » De même, quand
il désirait de nouveaux pantalons, Luc prétendait que les anciens étaient
déchirés. « En fait, il avait mis un bon gros coup de ciseaux dedans »,
rectifie Élodie. Elle retrouvait régulièrement son fils « avec du chocolat tout
autour du museau » : il cachait des provisions dans le canapé du salon.
« S’il était puni, il assumait », explique Élodie. Parfois, il prenait même les devants : « Je me souviens d’un soir où, à table, au milieu du repas, Luc
avait poussé un long soupir désespéré, avant de se lever, raconte Élodie. Il
est venu nous faire un bisou. On lui a demandé ce qu’il faisait. Il a dit : “Je
vais au dodo, puisque je n’aurai pas de dessert”, et s’est dirigé vers sa
chambre, comme un condamné à mort. Il ne voulait simplement pas vider
son assiette. On s’est regardé, son père et moi, au bord du fou rire. » Il
arrivait aussi à Luc de donner – discrètement, croyait-il – de la nourriture
aux chiens pendant les repas. Pire encore : un jour qu’il rechignait – encore
– à vider son assiette, ses parents l’ont laissé seul dans la cuisine, le temps
qu’il termine. Il a lancé ses restes dans le jardin. « Il n’y avait qu’une porte-
fenêtre entrouverte, à trois ou quatre mètres de la table, précise Élodie. Il
avait vraiment bien visé ! Il ne pouvait pas se lever, je l’aurais entendu
puisque j’étais juste à côté ! » Quand sa mère a repéré les boules de poils en
train de se régaler, « ventre à terre dans le gazon », elle a vite compris que
son petit monstre avait, une fois encore, fait preuve d’une imagination
fertile. Luc la cultivait beaucoup avec sa grand-mère maternelle, qui
l’emmenait régulièrement visiter des musées et ne ratait jamais les grands
événements destinés aux enfants. « Il y avait par exemple des animations
organisées au moment où Toy Story est sorti, se souvient Élodie. Maman l’y
avait emmené. » Comme tous les enfants, Luc aimait beaucoup les dessins
animés – sauf un vieil épisode d’Albator, de l’époque de sa mère, qui lui
faisait peur. « Si ma mémoire est bonne, il avait été impressionné par les
sylvidres, ces extra-terrestres mi-femme, mi-plante, aux longs cheveux
bleus, précise Élodie. Cela dit, quand j’étais gamine, elles me foutaient
aussi un peu les jetons ! »
Élodie, « grande mordue de ciné », a transmis à Luc cette passion. Après
son divorce, Élodie appréciait particulièrement de passer du temps dans les
salles obscures ; elle avait acheté un pass illimité. À la recherche de la perle
rare, elle n’hésitait pas à choisir les films boudés par la critique. « J’avais
vu un film russe sur Ivan le Terrible, c’était vraiment improbable. Mais
quand l’histoire démarre, elle est juste incroyable », s’extasie Élodie. Le
dimanche matin, Luc l’accompagnait toujours à la séance de 11 heures. Luc
aimait beaucoup les films « tiroirs » – avec plusieurs niveaux d’histoires qui
s’imbriquent dans un même scénario. Souvent, Leonardo DiCaprio était à
l’affiche. « Luc avait voulu qu’on aille voir Shutter Island deux fois, raconte sa mère. La deuxième fois, on n’a pas la même vision de l’histoire.
Aucune phrase n’est anodine. Luc adore les films un peu alambiqués, où
tout bascule au dernier moment, où le spectateur se rend compte qu’il s’est
fait balader jusqu’à la dernière minute. » La mère et son fils, complices,
faisaient toujours un saut au McDonald’s ou au Starbucks en sortant du
cinéma, le temps d’échanger leurs impressions sur le film. « C’était notre
rituel », dit-elle calmement. Comme tout cela lui manque.
Élodie, quant à elle, a un faible pour le cinéma français des années
soixante-dix – quand Claude Sautet passait derrière la caméra ou que
Michel Piccoli ou Romy Schneider crevaient l’écran. Elle n’aime pas trop
regarder des films à la maison, sur son canapé : rien ne vaut le calme d’une
salle obscure. « Chez soi, on peut appuyer sur pause, faire ci, ça, autre
chose… On n’est jamais tout à fait dans l’ambiance. » Même devant le
meilleur long-métrage au monde, Élodie n’arrive pas à chasser Luc de ses
pensées. Il n’est plus là, et pourtant, il est toujours présent. Il la suit dans ses
moindres mouvements ; il veille, du petit déjeuner au dîner, il la regarde se
maquiller, il la poursuit dans le métro, la file jusqu’au supermarché. Au
bureau, il s’assied à ses côtés, surtout quand il n’y a pas trop de travail à
abattre. Élodie aime bien que les réunions s’enchaînent : elle doit se
concentrer, cela l’empêche de trop penser. Il est avec elle quand elle fait les
boutiques – « Cette petite robe là, il l’aurait bien aimée, je crois… » – ou
quand elle découvre une nouvelle chanson qui lui plaît – « C’est tellement
son style, cette musique ! » Il ne la quitte que la nuit, et encore, pas toujours
: Élodie rêve souvent de son fils. Même la superbe reproduction de la belle
Jeanne Hébuterne de Modigliani au-dessus de son lit ne lui assure pas un
sommeil paisible.
Ses amis essayent de l’aider, mais Élodie est difficile à divertir. Elle n’y
peut rien : elle voudrait être aussi dynamique, affectueuse et boute-en-train
qu’auparavant mais trouve à peine la force de sourire. Alors enchaîner les
cocktails, organiser de fastueux dîners et sortir danser, tout cela ne la tente
qu’à moitié. Et puis, elle l’avoue, elle n’a jamais beaucoup aimé cuisiner.
« Je ne sais même pas préparer une omelette, concède-t-elle. Cela
désespérait mon père ! » Il n’y a que deux plats qu’elle réussit à coup sûr –
même s’ils ne sont pas les plus simples à concocter : la blanquette de veau
et le pot-au-feu. Avant « tout ça », elle les ressortait à chaque occasion. Ils ne lui manquent pas vraiment. Les soirées dansantes lui correspondaient
plus. Élodie est une fêtarde : « Luc aussi dansait avant de savoir marcher »,
illustre-t-elle. Depuis le départ de son fils, elle sort moins, parce que le
cœur n’y est pas. N’y est plus. Ses amis la comprennent. Et la soutiennent.
Élodie s’oblige à ne pas refuser toutes leurs invitations : « Le plus dur, c’est
d’y aller. Une fois sur place, la plupart du temps, je passe un bon moment. »
Elle en est sûre : « Mes amis ne font pas la gueule quand je ne viens pas. Ils
savent bien pourquoi je ne suis pas là. » Ils sont à l’écoute – et s’enquièrent
régulièrement : « T’as eu des news ? » Pas besoin de préciser de qui, de
quoi. Si Élodie a envie d’évoquer Luc, elle se lance ; c’est agréable,
quelquefois. Sinon, elle entraîne la conversation sur un autre chemin – vers
des auspices plus réjouissants que le djihad, les kalachnikovs et les petits-
enfants fantômes. Tout, sauf la Syrie. Car Élodie aussi a parfois besoin de
répit.
4. Son prénom, ainsi que ceux de son fils et de sa petite amie, ont été modifiés.
5. « Célébrons ces bons moments, allez ! C’est une célébration. »
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