Parents de djihadiste
Lettre d’Élodie
À ceux qui pensent que cela n’arrive qu’aux autres,
À ceux qui se croient épargnés,
À ceux qui ne se sentent pas concernés.
« Ils n’ont pas honte de venir pleurer dans les médias ? » « Ils feraient mieux de se taire et de se
“cacher” » « On fait pas des gosses quand on sait pas les éduquer. » « Ils sont seuls responsables, on
va pas les plaindre non plus. » « Ils », c’est nous, les parents et les familles supposés
démissionnaires, défaillants et indignes.
Combien de fois ai-je pu m’écrouler en hurlant et rester assise là, en larmes, au milieu de mon
salon, fracassée par ces phrases assassines lues sur les réseaux sociaux ? Je ne sais même plus… À
l’annonce du décès d’un jeune dont les parents sont médiatisés, comble de l’ignominie, un internaute
a écrit : « C triste mais ils l’ont bien cherché, C bien fait pour eux. » La cruauté et la bêtise ordinaire
des gens « bien-pensants » pétris de certitudes et engoncés dans leur ignorance crasse sont un fléau
au moins aussi violent et destructeur que le djihadisme lui-même.
Je vomis ces clichés qui veulent faire de nous des parents déficients dont les enfants n’ont reçu ni
amour, ni éducation, ni attention, tout comme je vomis ces autoproclamés « spécialistes de la
radicalisation » qui phagocytent les médias en voulant nous faire croire que c’est uniquement un
problème de « quartiers », de cités, de banlieues laissées à l’abandon, en marge des lois de la
République. Le phénomène de la radicalisation est aussi un business juteux et lucratif pour certains, à
qui les cadavres de nos enfants servent de marchepied et de tremplin… Contre eux aussi, je me
battrai toujours.
Mon fils n’a pas grandi dans une « cité ». Nous avons toujours vécu dans la banlieue sud, agréable,
verdoyante et plutôt privée. Bien sûr, comme partout, il existe deux ou trois quartiers plus sensibles,
mais ni « emprise » sur la ville, ni zone de non-droit pour la police, ni même pour la police
municipale qui y circule librement là et quand elle le décide. Ici les femmes peuvent se promener
seules à 23 heures, en jupe courte, ou aller s’attabler à la terrasse d’un café sans avoir la peur au
ventre… Ma ville est une pleine zone républicaine. Alors, où est le problème de quartier là-dedans ?
Pourtant c’est ici que mon enfant a croisé le diable qui nous a offert un aller simple pour l’enfer.
Mon fils a grandi, fils unique et gâté, dans une famille athée, dite de « tranche du milieu », la pire,
celle qu’on déteste et fait râler. « Trop aisés pour obtenir des avantages mais suffisamment pour se
faire lessiver par les impôts. » Famille standard, « française de souche » comme on dit, salaires
« moyens hauts », aucune frustration « sociale » susceptible de faire sombrer dans le radicalisme.
Mon fils est parti chaque été en vacances en bord de mer, partout, en France ou à l’étranger… Il a voyagé, il a fait la Crète, les Baléares, l’Angleterre. Son père et moi avons fait le choix et le sacrifice
de l’inscrire dans une école privée catholique, plutôt onéreuse, non pas par conviction religieuse,
mais pour les qualités de l’enseignement qui y était dispensé. C’est d’ailleurs lui qui, à l’âge de 10
ans, a demandé à suivre les cours de catéchisme, et à se faire baptiser. C’était son choix, nous l’avons
respecté. Il a fréquenté dès son plus jeune âge les cinémas, les musées, les parcs d’attractions, les
expos et les bibliothèques. Où se trouvent la misère sociale, intellectuelle, financière et le manque de
soins et d’attention là-dedans ? Quant à l’amour… Que dire de l’amour d’une mère qui perd son fils
unique ? Il appartient à chacun de supposer ce qu’il pourrait ressentir, à ma place…
Colère ? Agonie ? Désintégration physique et morale ? Aucun mot n’est assez puissant pour
exprimer ce mal insidieux, qui ronge comme l’acide, qui consume, qui divise le corps et l’esprit. Je
pourrais raconter les nuits blanches, regard rivé sur le papier peint, le JT de 20 heures et la bête
viscérale, bestiale qui se réveille et ravage le bas-ventre, vous donne la diarrhée et vous fait vomir
même l’estomac vide… La bête, c’est le seul nom que j’ai trouvé pour définir cette chose immonde
qu’est la peur… Cette peur-là ! Celle de voir le visage de son gamin dans le journal, de recevoir leur
ignoble message pour vous demander d’être « fière et heureuse si le frère a rejoint Allah en martyr ou
sous les bombes ». Je pourrais raconter la sidération, la colère, la rage, la haine, mais surtout le vide
atroce, ignoble, de son absence… Son empreinte et sa voix qui résonnent partout dans la maison. Il y
a aussi les photos de mes deux magnifiques petites puces… Elles ont 2 ans et 7 mois. Il paraît
qu’elles me ressemblent… Elles sont nées là-bas, dans la fureur et le sang. C’est terrible cette envie
de pleurer lorsque je passe aux abords d’un parc, d’un manège ou que j’entends rire un enfant. Alors
j’évite de passer devant les parcs et les manèges.
Je pourrais raconter, mais je ne trouve pas de mots assez forts pour raconter l’indicible et le néant.
Élodie
OceanofPDF.com