Parents de djihadiste
Lettre de Véronique
Chers professeurs, chers enseignants,
Dans la vie de tout enfant, vous êtes centraux. Vous les fréquentez, les choyez, prenez en charge un
tas de leurs bobos. En fait, je vous vois presque comme des seconds parents. Vous passez quasiment
plus de temps avec nos gamins que nous, ils nous parlent de vous. Et nous, nous vous connaissons à
la fois peu et si bien, à travers eux.
Et voilà que soudain, comme nous, vous êtes mis devant le fait accompli, devant une atroce réalité,
un cauchemar féroce : des enfants partent en Syrie. Au départ, cette problématique vous a échappé.
Vous ne vous rendiez pas compte. Nous non plus. Mais la probabilité qu’un matin, un élève manque à
l’appel parce que l’appel du djihad a été le plus fort existe. Il faut que vous en soyez conscients, que
vous dispensiez des cours dans une école des beaux quartiers ou dans des quartiers pauvres.
En tant que mère, je n’ai été que la rapporteuse du phénomène, le témoin de premier choix d’un
départ pour la Syrie. Celui de mon fils. J’espère maintenant vous voir, à votre tour, devenir de
fervents messagers contre cette infâme idéologie. J’ai besoin que vous preniez la relève, que vous
parliez à vos élèves de la radicalisation violente, que vous leur expliquiez ses dangers. L’heure est
trop grave pour se taire. Personne ne peut le nier : vous êtes en première ligne. Vous êtes les plus
capables, les plus à même de discuter de ce terrible fléau avec les jeunes. Quitte à ce que cela
empiète sur les programmes officiels. Si vos mots et votre clairvoyance peuvent empêcher de
nouveaux départs vers la Syrie, le jeu en vaut vraiment la chandelle.
Pardon de placer ce fardeau sur vos épaules. Pardon à tous. Mais vous êtes des forces vives. Vous
êtes des centaines, en Belgique et en France ; vous êtes plus nombreux que nous, les Parents
concernés. Vous avez plus de poids. Alors, s’il vous plaît, rejoignez notre combat. Dans notre société,
vous devez remplir ce rôle de prévention. La tâche sera difficile, car nous avons basculé dans la
violence – une violence d’un degré inimaginable, jamais connu auparavant. Il n’y a qu’à penser aux
attentats de Bruxelles, de Paris ou de Charlie…
J’ai raconté l’histoire de mon fils devant beaucoup de classes, dans de nombreuses écoles en
Belgique. Des larmes ont coulé, autant des yeux des élèves que des vôtres, leurs enseignants. Cela
m’a souvent mise très mal à l’aise mais m’a permis de comprendre l’essentiel : vous êtes, j’en suis
persuadée, les personnes les mieux placées pour passer le message aux jeunes, pour leur dire, tout
simplement : « Ne partez pas. » Ni aujourd’hui, ni demain.
Peu importe votre qualification, vous êtes tous, autant que vous êtes, habilités à sensibiliser les
enfants à la radicalisation violente. Plus l’on en parle, moins le risque de départ est grand, vous ne
pensez pas ? Ce n’est pas un domaine réservé aux professeurs de morale. J’ai rencontré des professeurs de mathématiques très sensibles à cette problématique. N’importe quel enseignant est
dans son rôle quand il évoque ce cauchemar-là.
Comprenez-moi bien : je ne vous oblige à rien. Vous pouvez vous dispenser d’en parler à vos
classes, laisser cette charge à vos collègues, voire à d’autres institutions que l’école. Après tout, il
faut bien que vos élèves apprennent à lire et à écrire. Mais sachons-le : aujourd’hui, c’est la Syrie qui
attire, demain, ce sera ailleurs, peut-être. Il faut s’y préparer. Je pense qu’avant 11 ou 12 ans, évoquer
la radicalisation violente est contre-productif. Il faut laisser une certaine innocence aux petits, un
temps de vie sans contraintes. Il faut préserver leur joie de vivre, ne pas les accabler avec des
problèmes d’adultes. S’ils posent des questions, je crois qu’il faut trouver des réponses adéquates, ne
pas simplement tout réduire aux « gentils » et aux « méchants ». En classe, mieux vaut s’adresser aux
adolescents. Ils sont des cibles de choix pour les recruteurs, dans la rue ou derrière leurs écrans
d’ordinateur. Ils se laissent facilement influencer. Vous le savez aussi bien que moi : les jeunes sont à
la recherche de repères.
Mais il ne faudrait pas pour autant créer une génération d’angoissés. Tout l’art est de trouver un
juste milieu, un équilibre : je ne voudrais pas que les enfants sortent de l’école et ne parlent plus que
de djihad et de Daech, jusqu’à déstabiliser leur propre famille. La clé, c’est qu’ils soient conscients
que ce phénomène existe. Que mon fils – comme tant d’autres – est parti en Syrie.
Bien sûr, il est malaisé d’expliquer à un gamin de 12 ans que dans notre société, il y a des
différences au niveau social – entre communautés, entre pays, entre êtres humains. Qui a engendré
cette violence ? Il n’est pas facile de trouver les mots. Mais il ne faut pas non plus leur dorer la
tranche totalement. On ne vit plus aujourd’hui comme il y a soixante ans ! Moi, quand j’étais jeune,
je vivais dans une insouciance crasse… Rien ne pouvait venir nous accabler. Aujourd’hui, nous
sommes face à une différente réalité. Et parfois, cette dernière est compliquée à décrypter : ce n’est
pas parce qu’une jeune fille met le voile qu’elle est radicalisée. Quant à celui qui va crier « Allahou
akbar » à la récré, il n’a rien compris à l’islam. Il faut travailler auprès de ces jeunes. Pouvoir lire les
signes, comprendre les attitudes, déchiffrer les comportements. En deux mots : être attentifs.
J’aurais tellement aimé que l’un des professeurs de Sammy m’aide à ouvrir les yeux sur ce qui
était en train de se jouer, sous mes yeux, sans que je voie rien. Pendant sa dernière année d’études,
mon fils avait longuement travaillé sur le thème de la Palestine et d’Israël. Un intérêt soudain pour la
situation au Moyen-Orient, voilà typiquement le genre de signes auxquels je fais allusion. Et Sammy
n’en avait que pour l’Irak, l’Afghanistan. Si l’un de ses enseignants était venu me trouver, à cette
époque-là, j’aurais aimé qu’on en discute. La suite aurait pu être différente. Sammy avait notamment
un professeur de chimie qu’il adorait. Il était subjugué par cet homme, en qui il avait vraiment
confiance. Ils discutaient sûrement beaucoup. Allez savoir de quoi ils parlaient…
En aucun cas, je ne rejette la faute sur les enseignants ; c’est juste un rêve que j’expose là, que je couche sur papier. Je ne le cache pas : oui, j’aurais aimé qu’un professeur détecte la radicalisation de
mon fils. Le guide. Le sauve. Cela n’a pas été le cas. Mais vous êtes là pour reprendre le flambeau. Si
personne n’a remis mon fils sur la voie de la raison, certainement saurez-vous le faire pour d’autres
jeunes, aussi insouciants, aussi géniaux que Sammy. Et ainsi les retenir, ici, avec nous, avec vous.
Avec du recul, cela est facile à dire. Mais dans un passé tout proche, personne n’évoquait ce
phénomène, personne ne savait. Nous, les parents qui avons parlé, qui avons partagé notre peine,
avons ouvert une brèche. À vous de vous y engouffrer – et de lutter contre les mouvements sectaires
qui s’attaquent à nos jeunes. Les témoignages seront toujours l’apanage des familles des jeunes partis
en Syrie. Ce n’est pas à vous de vous mettre dans notre peau. Mais il serait intéressant qu’une
bibliographie de livres consacrés à ce sujet si difficile soit constituée et que vous proposiez aux
élèves de les découvrir, et d’y réfléchir, ensemble. Je conclus ces quelques lignes avec un
encouragement pour l’avenir : aucun doute, le combat sera âpre et dur. Mais vous êtes capables de
vaincre.
Véronique L.
OceanofPDF.com