Petite sale
Lundi 10 février 1969
À perte de vue la terre, brun-noir, grasse et humide sous sa croûte de gel gris.
Riche.
La terre est riche. Parfois, elle y pense – la terre est riche. La boue est riche. Elle pas. Tout le monde est plus riche qu’elle, même la boue. Les bûcherons qui s’activent dans la cour sont plus riches qu’elle. Giovanni et les autres Italiens qu’on loge dans la baraque du champ est. M. Dubuis, l’instituteur qui l’humiliait, est plus riche qu’elle. Salors, le cafetier avec ses moustaches qui sert le vin à des hommes qui ne devraient pas boire, est plus riche qu’elle. Et Monsieur, bien sûr. Monsieur est plus riche qu’elle. Tout le monde ici est plus riche qu’elle, même la boue. Parfois, elle y pense. Souvent, elle y pense. Tout le temps, elle y pense, et puis elle ravale, elle cache au fond d’elle-même, au milieu d’un dédale de secrets et d’envies, un dédale si serré et si étouffant qu’il n’y a plus qu’un nœud. Un nœud de dépit, un nœud de faim, la faim d’autre chose et d’ailleurs. Mais elle est ici, clouée au sol, les pieds dans la boue, la boue plus riche qu’elle.
Elle sait qu’il y a quelque chose au-delà, au-delà de là où portent ses yeux pleins d’envie. Au-delà du plateau, de ses dénivelés aux sillons bien rangés, de sa terre fertile qui doit tout aux morts. On a tué dans la région, beaucoup, c’était la Grande Guerre, avant la Seconde, elle n’était pas là bien sûr, elle a l’impression d’être vieille parce qu’elle est pauvre et qu’elle ne vaut rien mais c’est faux aussi, évidemment. Tout est lourd et faux ici, la tendresse du vert qui surgit chaque année de la terre grasse, ce que disait l’instituteur sur l’école de la République qui donne sa chance à tous, et le respect que tout le monde feint de porter à Monsieur ; Monsieur si riche, lui, pour de vrai, parce qu’il possède la terre grasse de cadavres, devant lui on baisse les yeux parce qu’on a peur, et la peur, ce n’est pas le respect. Mais ça, elle ne le dit jamais, surtout pas. Le dire, ce serait le penser et quand on est une fille comme elle, si on vous voit penser c’est le début des ennuis. Ça reste dedans, dans le nœud, dans le creux brûlant qui voudrait quelque chose, autre chose, n’importe quoi. Si elle osait se poser la question peut-être découvrirait-elle que cette envie dévorante de revanche porte un nom et que ce nom est bien plus tranchant que ce qu’elle s’autorise à formuler, peut-être qu’au fond elle les hait, peut-être qu’au fond elle les hait tous. Et pas que les bûcherons, l’instituteur et Monsieur, non, peut-être qu’elle hait tout, tout jusqu’à la terre, tout jusqu’aux racines, à la pluie, aux sillons et aux feuilles tendres des betteraves, peut-être que seule et pauvre, debout face à ces champs gelés elle brûle d’une haine féroce. Mais il ne faut pas y penser. Parce qu’on pourrait voir le feu dans ses yeux, et que sa vie est bien plus simple tant qu’on ne voit rien briller. Ici, c’est un endroit terne où seule compte la terre, le reflet sourd de l’argent, l’ocre mat des lourdes pierres de calcaire qui tiennent la ferme debout. Même le hangar fait de briques rouges qu’on est allé chercher encore plus au nord a ce quelque chose d’éteint et d’empêché. Quelques semaines par an, le soleil se fait cru et l’air chaud, et alors seulement la ferme resplendit, rayonne, et les teintes deviennent des couleurs, de vraies couleurs, du jaune, du bleu, du vert. Ces jours sont précieux, rares, et on les lui vole. On lui vole les couleurs du jour parce qu’il faut bouillir, vider, ranger, balayer, parce qu’elle est là pour travailler.
— Catherine !
Elle sursaute.
Dans son dos, par-dessus l’enclos des porcs, on l’appelle.
— Catherine !
C’est pressant, impatient, ça transperce les bruits de tronçonneuse qui montent de la vallée avec le vent et celui des scies qui s’activent dans la cour, c’est Mélie.
Mélie est un peu moins que pauvre, Mélie est un peu plus qu’elle. Alors Mélie appelle, Mélie commande. Tout le monde commande Catherine, elle est en dernier, après la boue, après les porcs. Un jour, elle a apporté un café dans le bureau de Monsieur, il y avait la facture des truies, et elle a su qu’elle valait, elle, Catherine, moins qu’un porc. Elle a regardé les mains de Monsieur, des mains qui n’avaient pas touché la terre depuis longtemps, des mains à compter les sous, à signer des papiers, elle a imaginé le café brûlant renversé sur ces doigts aux poils bruns et blancs, les brûlures, la peau fondue, elle s’est imaginé lui faire mal, mais en hiver la maison est froide, en hiver tout est froid et d’être montée de la grande cuisine jusqu’au premier étage la tasse avait déjà cessé de fumer ; il n’aurait pas eu mal, pas assez. Pas assez pour réparer, pas assez pour lui faire oublier que les filles comme elle, Catherine, valent moins qu’un porc. Alors elle a posé la tasse, en essayant de toutes ses forces de ne pas trembler, et elle est sortie, vite, parce que ces doigts-là, Catherine les connaît, parce que Monsieur possède tout et prend ce qui lui chante, et que si elle ne pouvait pas le réduire en cendres alors il valait mieux partir.
Mélie lui fait des signes, impatients. Dit : « Mais viens donc ! »
Catherine serre la poignée du seau dans sa main. Elle est venue jeter les pelures aux cochons, et elle a osé regarder au loin ; rien que ça, on dirait que c’est une offense. À Mélie, à l’ordre, à Monsieur, aux porcs peut-être, quoique eux, oui, lui font un peu peur, mais la traitent avec une indifférence bienvenue. D’égaux à égale. Ils pourraient lui faire du mal. Puisqu’ils valent plus cher. Puisque tout ce qui vaut plus cher s’arroge le droit de la maltraiter. Même Mélie.
Pourtant quand Mélie est arrivée, elle s’est dit : une amie. Peut-être. Une alliée. Mais Mélie sert à table, élabore les repas, et cela lui donne déjà un rang que Catherine n’a pas. Elle, elle apporte. Les pelures aux cochons ; le repas aux Italiens ; le vin aux bûcherons, des porcs, ils lui font peur aussi. Des tâches ingrates. Elle ne servira jamais à table. Elle, la petite sale. Mélie n’est pas petite, et elle a le droit de refuser de faire des choses salissantes. Ou plutôt, elle les demande à Catherine. Elle les donne, les ordonne, il n’a pas fallu longtemps à Catherine pour comprendre qu’il n’y avait pas d’amitié à trouver là, et puis Mélie est jolie, et les filles jolies, on les regarde, et les filles qu’on regarde, elles ont des problèmes. Alors, Mélie lui laisse apporter les choses aux hommes qui regardent, à Monsieur aussi, qui se fait vieux mais garde les mains rapaces, et Catherine obéit, parce qu’il faut de l’argent, même si c’est moins que pour un porc, et que de l’argent, chez elle, il n’y en a pas assez. Elle obéit et se fait invisible, toute petite, petite, petite sale.
C’est la femme de Monsieur qui l’a dit. Catherine debout dans le bureau du régisseur qui avait fait chercher la patronne, parce que quand c’est pour la maison, elle a son mot à dire. Et c’est ça, le mot que la vieille a choisi : sale. Et c’était tellement méchant. Parce que Catherine était propre. Elle avait sa plus belle blouse, ses cheveux peignés si fort qu’elle en avait les tempes rouges. La femme de Monsieur l’a regardée de haut en bas, et elle a dit « Si vous n’avez rien d’autre, mais pour le ménage, le balai alors, la cuisine, ce genre de choses. Je ne la veux pas au salon, pas de service à table en tout cas, elle fait sale, cette petite », et Catherine a presque fermé les yeux pour que la femme de Monsieur ne voie pas les flammes sous ses cils, elle aurait aimé la brûler jusqu’aux racines.
Quand Catherine y pense, la femme de Monsieur n’est jamais « Madame ». Toute petite sale qu’elle est, Catherine a bien compris que la femme de Monsieur n’est que la femme de Monsieur. Qu’elle l’a doté de terre en cadeau, en cadeau contre quoi ? C’est Monsieur qui a tout, maintenant. Les terres, les porcs, les champs, les betteraves, les Italiens, les maisons, c’est Monsieur qui a tout et quand il mourra un jour c’est son fils qui aura ; la vieille n’est qu’un champ, au fond, un champ qui a cessé d’être fertile mais qu’on garde pour bien montrer qu’on possède le champ. Des fois Catherine se demande ce que ça fait, d’être épousée pour son bien, de donner des enfants, deux morts et trois vivants, et puis de rester là à appartenir à quelqu’un. Peut-être que la vieille vaut elle aussi moins qu’un porc, maintenant qu’elle a donné toutes ses portées. Catherine n’est jamais triste pour la vieille, même quand elle pense à ça, parce que toujours lui revient la voix méchante qui a dit « petite sale ». Quand elle est rentrée chez elle ce jour-là, elle a dit à sa mère qu’elle était embauchée, elle n’a pas raconté la vieille qui disait « petite sale », parce que sa mère avait cousu une blouse neuve, mis tant de soin, tant de soin à la faire propre, présentable, au mieux, et le mieux quand on n’a presque plus rien, c’est quoi ? Pas quelque chose qui avait plu à la femme du patron en tout cas, et avant qu’elle quitte la ferme ce jour-là la vieille avait jeté « On te donnera un tablier », parce que la vieille ne dit pas, elle jette, et Monsieur ne dit pas, il crache ou il tonne, et leur fils geint, et leur fille se tait, personne ne parle dans cette famille.
Depuis, Catherine s’est coulée dans le tablier imposé et dans sa petitesse, sa saleté, puisque de toute façon il ne sert à rien d’essayer d’en sortir ; et ça lui va très bien. Si les filles qu’on regarde ont des problèmes, elle préfère qu’on ne la regarde pas.
Mélie s’impatiente, appelle encore. Elle a besoin d’aide, on reçoit ce soir et Catherine doit encore peler, vider, équeuter avant de pouvoir partir. Elle rentre chaque soir après avoir soupé, quand le dîner des patrons est prêt et les cantines qu’elle apporte aux Italiens déposées, a son dimanche après-midi. Elle aurait son dimanche en entier si toute la maisonnée n’était pas de messe le matin, mais à la ferme, ça messe ; la vieille pour manger des hosties, Monsieur pour bien se montrer, et pendant ce temps Mélie, qui elle est à demeure, a le loisir de dormir tard – le samedi soir son fiancé vient la chercher à moto et elle passe la soirée ailleurs, au cinéma, au bal à danser, dans des cafés dont elle revient les cheveux imprégnés de fumée de cigarette. C’est Catherine qui arrive tôt le dimanche, fait chauffer l’eau, prépare le café, apporte le pain, pendant que Mélie dort. Parfois, la vieille laisse échapper un commentaire, sur l’impiété supposée de Catherine, le fait qu’elle n’aille pas se confesser, et Catherine se garde bien de répondre, mais trouve cela stupide : soit elle fait du café le matin et met en place le repas du midi, soit elle va à la messe. Ça ne peut pas être les deux : il n’y a qu’une seule messe le dimanche dans l’église de Saint-Dury. Cela fait tellement longtemps que Catherine n’a pas dormi tard un matin qu’elle a oublié ce que ça fait et c’est peut-être tant mieux.
Mélie crie son nom, encore, et Catherine presse d’un geste son écharpe contre la chair tendre de son cou. Il fait froid et humide, c’est février, ça sent la neige fine et la corvée. Elle contourne l’enclos où les porcs s’affairent les pieds dans la bouillasse, rejoint Mélie qui l’attend, les bras croisés d’impatience. Elles se faufilent toutes les deux dans la cour, entre les hommes en bras de chemise qui rentrent le bois, rouges de travail, mais qui prennent tout de même le temps de les regarder et de dire des choses. Janvier est un mois mort, un mois de nuit. Février est plus court mais il n’a aucune pitié. C’est le mois où on coupe les arbres, avant la sève, et Catherine déteste voir le bois coupé. Aujourd’hui, la ferme vibre de sons lourds et de voix d’hommes : on a pris les saisonniers de Demaret pour débiter et ranger le bois dans le hangar. Ils abattent sur place, dans les creux de vallée où il reste quelque chose à couper, débardent, débitent en gros tronçons que l’on monte à la ferme, et finissent d’assassiner les troncs au milieu de la cour, avec de longues scies qui se manœuvrent à deux, en ahanant avec violence, des « han ! » et des « rha ! » qui hérissent les petits cheveux sur la nuque de Catherine. Ils sont en nage et malgré le froid exposent leurs bras et leur gorge ; on voit des nuages de vapeur monter de leurs torses, on dirait des bœufs frémissant de force. Elle déteste ça, cette promesse de brutalité, cette évidence du muscle, à côté elle se sent minuscule, faible, et jamais assez invisible pour échapper à leurs regards, leurs mots grossiers, leurs sifflements. Elle traverse la cour à la suite de Mélie, le cou rentré dans les épaules.
— Traîner comme ça, lui reproche Mélie quand elles entrent toutes deux dans la grande cuisine.
Il ne fait pas chaud, mais au moins il ne fait pas froid. La cuisinière à bois parvient à tiédir la pièce. Il paraît qu’à Paris, les radiateurs sont partout, qu’il n’y a pas besoin de charrier des bûches, de sortir la cendre qui tache les vêtements et lui incruste dans le nez des relents de fumée froide. Qu’on ne se trimballe pas de grosses bouteilles de gaz consignées pour alimenter les feux de cuisson, le four même : qu’il suffit de tourner un bouton et qu’une belle flamme blanche et bleue jaillit. Mais Paris, c’est loin. Ici, il y a l’électricité, mais on cuisine à la bonbonne et on chauffe au bois. Parce que c’est moins cher et que c’est Monsieur qui décide. Le bois ne lui coûte rien, juste les saisonniers de Demaret, une fois par an. Il achète de nouvelles terres. Quand c’est acheté il fait venir l’entreprise des bûcherons et il arrache. Les arbres entre les terres, les bosquets, il arrache tout et puis il éventre, il fait creuser des sillons bien propres et dedans il met de la betterave sucrière, ces gros tubercules aux airs d’abdomens d’insectes, maronnasses et terreux, qui révèlent une chair blanchâtre quand on les ouvre. Les betteraves, on les stocke sous les hangars, en monticules gigantesques, les usines sont plus loin et elles appartiennent à d’autres hommes, tout aussi riches sans doute. On ne les voit pas mais certains jours un vent spécial apporte jusqu’à elle l’odeur de la betterave dont on extrait le sucre, une odeur fétide et doucereuse, une odeur d’intestin malade, et parfois elle rêve qu’elle passe à côté d’un des hangars et que la montagne s’écroule, que les tubercules dévalent, l’entourent, l’étouffent, dans leur odeur de terre, de jus acide et de pourriture secrète. Dans l’esprit de Catherine, l’argent sent la betterave.
Elle se secoue.
Il faut faire. Parce qu’il y a toujours des choses à faire, et parce qu’on n’aime pas la voir ne faire rien. La vieille, qui va à la messe parce qu’elle aime ça, dit parfois de ces idées qui sentent le missel poussiéreux : que l’oisiveté est mère de tous les vices, ce genre de choses, et Catherine baisse avec soin les paupières, pour qu’on ne puisse pas lire dans ses yeux les réponses qu’elle ravale, que de la part d’une vieille qui passe la vie assise sur son cul ça ne manque pas d’air. Catherine passe beaucoup de temps les paupières baissées quand elle est à la ferme.
Non, pas « la ferme » ; l’exploitation. L’ex-ploi-ta-tion. Monsieur est très fier de dire « mon exploitation », la ferme est loin derrière lui, c’est une ex-ploi-ta-tion maintenant, augmentée, boursoufflée comme une langue de bœuf greffée à un chêne, extension parasite, qui prospère sur les restes des soldats tués dans les tranchées et le travail de bras loués. Depuis que Catherine a commencé à venir travailler ici, on a fait construire deux nouveaux hangars, on a agrandi le poulailler, l’écurie puisque Monsieur s’est mis à la chasse à courre, on a construit des murs, des pierres, des poutres, de la tôle ; plus on creuse la terre en sillons et plus l’exploitation s’étale, sur son replat qui domine la vallée, grignote les creux et les vallons, se répand. Monsieur l’a même pompeusement nommée « Domaine » et fait graver le nom sur une plaque aux airs de tombe, un domaine à son nom bien sûr, ça va avec les chevaux, la chasse à courre et les belles vestes taillées pour impressionner les autres riches. Au village on s’est moqué, un peu, Domaine Demest, domaine de quoi, on fait de la betterave, pas du vin, Domaine du cru du cul, Château Boueux, Grand vin de Gadouille. On a ri. Pas trop fort. Monsieur emploie plus de la moitié des hommes du village. Sans compter Catherine.
Mélie lui donne des pommes de terre à éplucher, un lapin à vider. Elles ne sont que deux dans la cuisine même s’il y a de la besogne pour quatre. C’est comme ça sans doute que les gens riches deviennent riches et restent riches : en faisant travailler double.
Catherine cuisine bien mais c’est Mélie qui commande, c’est Mélie qui dirige, si le dîner de ce soir est réussi c’est Mélie à qui la vieille dira « Tu as bien travaillé ». De toute façon, la femme de Monsieur ne saura jamais que Catherine fait bien à manger, « Pas pour la cuisine », a-t-elle dit ce jour-là. Alors elle dépèce et vide le lapin. Le cœur, le foie, les rognons vont dans une jatte, on les mettra dans la sauce ; le reste est pour les chiens, l’estomac plein d’herbe, les intestins encore chauds. Et tout au bout, dans la fine membrane, les petites merdes noires et oblongues ; le lapin avait de l’appétit, il n’avait pas prévu qu’il mourrait aujourd’hui.
Un peu avant 16 heures, Clémence Demest, la belle-fille de Monsieur, entre avec Sylvie dans les bras et comme chaque fois que l’enfant paraît quelque part, tout s’arrête un instant pour lui offrir un sourire. On ne peut pas refuser de sourire à Sylvie, à ses doigts minuscules et potelés, à ses yeux billes. Elle est riche mais elle ne le sait pas encore, elle n’est pas encore méchante. Sa mère la pose à terre.
— Je la laisse ici, dit Clémence. Tu restes avec Mélie.
La petite fille est ravie. Dans la cuisine, il se passe des choses. De toute façon, la petite fille est toujours ravie. Quand on a quatre ans, il se passe toujours des choses. Et la cuisine est un lieu de merveilles. Il y a du pain, des confitures, du fromage, il y a aussi beaucoup d’objets qu’il ne faut pas toucher et quand on a quatre ans, tout ce qu’il ne faut pas toucher est merveilleux.
Au début, Mélie cale Sylvie dans la haute chaise de bois où on l’installait bébé, où elle tient encore et où on la colle parfois pour qu’elle reste tranquille. Mélie lui donne un bout de pain à manger. Quand la petite fille a fini de mâchonner son pain et commence à s’agiter en se penchant dans tous les sens, au risque de tomber de la chaise, Mélie est loin d’avoir fini de préparer le repas. Alors elle dit à Catherine d’emmener Sylvie dehors.
Catherine saisit le châle qu’on laisse dans la cuisine à cet usage et se baisse pour l’enrouler autour du petit corps chaud de la fillette. La gamine est forte et pleine de vie, mais elle n’a que quatre ans, et quand le grand châle est bien noué, croisé sur le torse plat et le ventre rond, passé derrière, croisé dans le dos encore, noué finalement sur l’avant, Sylvie a des airs de bonhomme de neige, de bibendum Michelin, les bras un peu ballants, dont dépassent seulement le bas d’une robe bleue et de gros collants de laine.
Elles sortent dans la cour. Le jour n’est pas encore tombé, il est à peine 16 heures, mais on sent que la nuit guette, un peu fourbe, très résolue ; c’est février, février ne pardonne rien. Dans la cour, les bûcherons s’agitent encore, Catherine fait attention à la fillette. Des haches, des troncs, des hommes, la cour est remplie de choses qui pourraient blesser une si petite fille. Elle se penche pour la prendre dans ses bras mais Sylvie se tortille, proteste, veut marcher, veut faire toute seule, alors Catherine la pose et avance courbée. Elle leur fait faire un arc de cercle pour passer le plus loin possible du hangar ouvert où les hommes débitent et parlent fort, les petits doigts de Sylvie dans sa main à elle, sa main rêche de fille qui travaille. Elle n’a pas envie qu’ils lui parlent maintenant – et c’est ce qu’ils feraient, elle le sait, pas une seule fois elle n’est passée à leur portée sans qu’ils la chahutent, la commentent : ses gestes, ses traits, son corps. Ils lancent des mots comme des claques, quand elle est contrainte de s’approcher trop près pour apporter un plateau ou déposer une bouteille leurs mains s’égarent, et elle doit s’esquiver, brûlante de dégoût et de rancune, tandis qu’ils reprennent le fil de leurs gestes comme si de rien n’était, oublieux de l’humiliation qu’ils viennent d’infliger, comme si palper une fille n’était qu’une action comme une autre, rouler une cigarette, boire, couper du fromage ou déplacer un outil. Catherine marche plus lentement quand Sylvie lui tient la main, elle ne pourrait pas s’enfuir, alors elles passent à l’écart. Elle sait qu’une des chattes de la ferme a mis bas dans la grange à foin qui jouxte l’étable, elle sait que Sylvie va aimer voir les chatons. Alors elle la guide à travers la cour, leurs pas collants dans le sol détrempé font des bruits organiques et ridicules, cela aussi fait rire Sylvie, elle lève la tête vers Catherine et dit « Oh ! » avec un sourire malicieux qui expose ses dents de lait.
L’étable et sa grange à foin sont l’endroit préféré de Catherine. Autant elle craint les porcs, qui la mettent mal à l’aise avec leur peau trop sensible, leurs yeux luisants d’intelligence et leurs cils blonds, autant elle aime les quelques vaches de la ferme, leurs museaux veloutés. Quant aux chevaux, elle les ignore et ils le lui rendent bien, ces gros bestiaux stupides qui sont là pour faire riche et la regardent avec dédain, comme s’ils savaient qu’elle est de celles qui servent et pas de ceux qui commandent. Dans la grange, les remugles animaux se mêlent aux parfums du fourrage qu’on a rentré à la fin de l’été. Elle emmène Sylvie jusqu’aux chatons, la fillette tend les doigts, veut toucher, n’ose pas toucher mais veut toucher, alors Catherine dit seulement :
— Doucement.
— Doucement, répète Sylvie exactement sur le même ton, très sérieuse, comme si elle admonestait une autre enfant, invisible et un peu brouillonne.
Les gestes de Sylvie sont très doux, elle dérange à peine les chatons. La chatte, après quelques signes d’agitation, se met à ronronner.
Dans leur coin de grange, cachées dans le fourrage, il fait doux, tout est tendre. On entend les mouvements des vaches engourdies, déjà alourdies des veaux à venir, leurs piétinements lents, leur mastication humide.
Elles restent là un moment. Ces instants d’oisiveté, Catherine ne s’en plaint pas – la douceur est si rare. Mais ils ne durent jamais. Dehors, les hommes s’interpellent, ils ont enfin terminé après une semaine de travail, ils remballent. C’est que la nuit va commencer à tomber, il faut repartir vers la maison, c’est ce qui est convenu, et Mélie va avoir de nouveau besoin d’elle dans la cuisine. Sylvie chouine mais Catherine lui promet une cuillérée de confiture.
Dehors, l’air est d’une humidité coupante et les ampoules qui tentent d’éclairer la cour ne font qu’assombrir encore les zones où la lumière ne porte pas. Quand la nuit tombe en hiver, l’obscurité est comme une vague, un immense animal gras et épais qui vient renifler aux portes et gratter aux fenêtres. La traversée en ligne droite de la grange à la cuisine prend des allures d’expédition, deux hommes lancent « Attention ! » plus fort que nécessaire et passent en portant une des lourdes scies qui ont œuvré toute la journée ; un autre brouette des déchets quelconques, et pour jouer à quelque chose qui ne fait rire que lui, sépare Catherine et Sylvie, manœuvrant la brouette comme un cheval dont il aurait perdu le contrôle, tournant autour de Catherine. Les autres hommes l’encouragent, ils trouvent cela très drôle. Catherine tente d’avancer, de se retourner, de reprendre la main de Sylvie, l’homme insiste, riant toujours, elle demande : « Laissez-moi », mais il a fini sa journée et passe un excellent moment à tourner avec sa brouette en fer autour d’une gamine qui n’a rien demandé. Catherine, elle, n’a d’autre choix que de rester là, plantée. L’homme comme un gros chien joueur et ravi continue encore quelques secondes, peut-être qu’il voit les épaules crispées de Catherine, sa mâchoire serrée ; tout en elle supplie qu’on la laisse tranquille, mais il s’obstine et tourne encore, son corps large et fumant cache sporadiquement Sylvie aux yeux de Catherine. Sylvie, l’homme, Sylvie, l’homme, Sylvie, l’homme ; Catherine cherche des yeux un appui, un des autres journaliers va peut-être comprendre, à son regard de détresse, qu’elle a peur et qu’elle va avoir des ennuis, ils s’en foutent des femmes mais parfois ils s’allient à elles contre le patron, alors elle le dit, elle dit : « Laissez-moi, à la fin, je vais avoir des ennuis. » Les autres s’esclaffent encore un peu avec le soupir de ceux qui ont aimé la plaisanterie, et puis ils se tapent sur l’épaule, viennent chercher leur collègue, repartent qui vers le hangar, qui vers le camion, qui vers la remise à outils. Catherine scrute la cour, où l’ombre a pris ses quartiers, elle cherche Sylvie des yeux mais ne la voit plus.
Sylvie n’est plus là.
Elle tourne sur elle-même, jette des regards alentour, cherche la silhouette minuscule en gros châle et robe bleue, mais la petite fille a disparu. Sylvie a disparu.
Ce qui aurait été malin, pense Catherine, ç’aurait été de forcer tout le monde à rester à sa place, et regarder le sol de la cour. Voilà. Trouver la trace des pieds de la fillette, suivre. Peut-être qu’ils l’auraient trouvée. Ça, ç’aurait été malin. Mais personne ne lui a demandé son avis, de toute façon, bien sûr. Et personne n’a été malin. On s’est précipité pour aller vérifier dans la cuisine, mais Sylvie ne pouvait pas être rentrée dans la cuisine ; la poignée est trop haute, trop dure. Sylvie ne pouvait pas être dans la cuisine, alors elle n’était pas dans la cuisine. Les bûcherons se sont mis à courir dans tous les sens comme des poulets sans tête, quand Catherine a crié que la fillette avait disparu. Elle y pense, debout dans le bureau de Monsieur, alors que l’heure habituelle de son départ est passée depuis longtemps, et se demande où se trouve la limite invisible, qu’est-ce qui fait que les hommes riaient de lui faire peur, à elle Catherine, qu’ils la détaillaient avec des yeux de boucher, mais s’affolent d’une fillette manquante ; où est cette frontière qui fait que les hommes qui se prennent pour des gars bien se targuent de protéger les fillettes et vont ensuite agripper les filles.
Dans le bureau de Monsieur, il y a foule. Tout le monde a couru et crié à tort et à travers, et puis finalement Monsieur a fait chercher les Italiens et les journaliers qui terminaient leur journée, a rassemblé tous les hommes dans la cour et a donné toutes les lampes torches. Il n’y en avait pas assez, on a enflammé des flambeaux, c’était beau ces lumières orangées dans la nuit au gris sombre et glacé. Les hommes sont partis, puis revenus : Sylvie n’est nulle part. Catherine, elle, a attendu à la cuisine. Attendu qu’on l’autorise à rentrer chez elle, dans le village qu’on ne voit pas de la ferme, là où elle vit, là où elle descend tous les soirs, là d’où elle monte tous les matins, entourée des sillons de terre noire. Même en hiver, même quand il pleut, même quand il neige, elle rentre chez elle, dans la grand-rue de Saint-Dury, et ça ne la dérange pas. Quand elle descend dans la vallée et que la ferme disparaît dans son dos, qu’elle se laisse avaler par les reliefs arrondis, que les champs la cachent aux regards des murs de pierre et des toits des hangars du Domaine, elle respire mieux. C’est à elle, ce temps secret, entre le travail et le sommeil ; entre les tâches qu’elle accomplit pour un salaire et celles qu’elle accomplit pour aider sa mère. Si l’oisiveté est vraiment mère de tous les vices alors ce chemin à l’abri des regards est le seul péché que lui offrent les jours tous identiques. Chaque soir elle suit la route puis bifurque, fait quelques dizaines de mètres jusqu’à un des rares bosquets que Monsieur n’a pas fait raser, excaver jusqu’au cœur. Monsieur aime le bien rangé, bientôt toute la vallée sera vide d’arbres, un arbre ça ne sert à rien pour Monsieur, leurs racines lui volent de la place, à l’ombre des arbres on fait des siestes, entre les arbres les enfants jouent, quel intérêt, quelle utilité, il faut que cela serve, toute la vallée doit lui servir.
Chaque matin et chaque soir, elle quitte les bas-côtés de la route et coupe par le petit bois. C’est son raccourci préféré. C’est à elle. Elle n’a pas grand-chose, mais ça, c’est à elle. Le petit sentier adouci par ses pas, le parfum d’humidité sauvage qui monte du sol, l’odeur du grand seringa qui la chavire aux derniers jours de juin, la fraîcheur qui la désaltère en été et les secrets que murmurent les branches qui craquent en hiver. Si elle avait comme Monsieur la conviction qu’on peut posséder la terre et pas juste la parcourir, elle dirait du petit bois qu’il est à elle. Mais alors qu’elle est dans le bureau de Monsieur ce soir de février glacial, les yeux baissés, occupée à regarder la boue qui macule ses souliers, comme toujours dans ces moments-là le ton sur lequel on lui parle lui rappelle sans l’ombre d’un doute qu’elle ne possède rien.
Le patron est là. La vieille est là. Le fils. La belle-fille aussi, Clémence ; elle est la seule à pleurer. Monsieur dit une nouvelle fois :
— Tu es sûre ?
La belle-fille sanglote, on dirait que ça monte directement de son ventre pour exploser sur ses lèvres, Catherine est un peu désolée pour elle, mais ça ne change rien, elle n’a rien de nouveau à dire. La grange, les chatons, la cour, l’homme venu pour le bois qui l’a agacée avec sa brouette, c’est le mot de Monsieur, « agacée », Catherine se demande où il est allé chercher ça. L’homme en bras de chemise ne voulait pas l’agacer, il voulait rire, lui, et lui faire peur, à elle, qu’elle sache qu’il était plus fort et qu’il décidait, parce que c’est le genre de chose que les hommes trouvent drôles. Mais Monsieur a dit « Oui bien, il est venu t’agacer, et après ? », et Catherine n’a rien à ajouter ; et après, eh bien après c’est tout. Après, Sylvie n’était plus là. Catherine assure qu’elle ne voulait pas la lâcher, mais l’homme, la brouette, et puis Sylvie, et puis plus de Sylvie.
Les hommes sont repartis de nouveau. Ils ont mangé de la soupe après l’heure de la soupe, dans la cuisine, même les Italiens qui d’ordinaire dînent dans leur baraque, et sont repartis, à travers les champs, ont plongé sous la ferme. Les Italiens, les saisonniers du bois et les employés de l’exploitation qui montent chaque jour comme elle du village, Gustave le vieux qui soigne et Radier le régisseur. Seuls Monsieur et le père de la petite, Demest fils, qui parle peu et a des airs de desséché, sont restés là. Maintenant, les hommes remontent. Terreux jusqu’aux genoux, les yeux alourdis d’avoir scruté la nuit.
Le Domaine est un écho, ce qu’on dit dans la cour remonte jusqu’au bureau du patron, on n’a pas besoin de descendre pour entendre, pour comprendre : ils ne l’ont pas retrouvée. Il n’y a toujours plus de Sylvie. Radier le régisseur toque un coup à la porte ouverte du bureau, confirme, dit simplement : « On n’a rien trouvé. »
Monsieur se lève et dit :
— Je vais appeler les gendarmes.
Catherine pensait qu’on allait la forcer à rester. À attendre. Mais Monsieur fait un geste et Radier dit « Rentre chez toi », et elle ne demande pas son reste. Elle quitte le bureau du premier étage, descend à la cuisine, laisse son tablier, passe son manteau et sort dans la nuit.
En s’aventurant hors des murs de la ferme, alors qu’elle fait ses premiers pas sur la route aux bords terreux et gelés, elle voit à travers les champs les hommes qui finissent de remonter : les journaliers qui crient, les Italiens qui s’interpellent de questions aux sonorités rondes, les bûcherons qui trébuchent sur le sol gelé, comme des lucioles qui tanguent ; eux aussi ont eu une longue journée.
Catherine quitte enfin la route et se laisse avaler par la pente – elle est dans son petit bois. La terre craque et glisse sous ses pas, mais elle n’a pas besoin de lumière, elle connaît le chemin par cœur. Quand elle parvient au seringa, aux branches noires entremêlées, fines et nues dans la nuit d’hiver, elle se retourne juste un instant pour regarder la ferme, ses murs hautains, sa masse écrasante avalée par une nuit grise, ses contours qui rayonnent çà et là de lumières inhabituelles, et sa frénésie inattendue, sa panique. À cette heure-ci, tout devrait être calme, Monsieur devrait être au lit, bien au chaud, à compter les arbres arrachés et les sillons de betteraves, à quoi pense un homme comme ça avant de s’endormir ? Mais Sylvie a disparu et à sa place ne reste que le chaos.
Quand Catherine entre et referme la porte, sa mère endormie sur une chaise lève la tête, les paupières papillonnantes.
— Ils ne l’ont pas retrouvée, alors ?
Marie sait déjà, bien sûr, la nouvelle a coulé de la ferme jusqu’à la vallée.
Catherine secoue la tête.
— Je t’ai gardé à manger. Je me suis dit qu’ils auraient sans doute autre chose à faire que de te nourrir.
D’ordinaire, Catherine part de la ferme après avoir soupé. Mais aujourd’hui est extraordinaire et Mélie a interrompu la préparation du dîner ; et puis plus tard les questions, servir les hommes pour leur donner des forces et les laisser repartir à travers les champs, jusqu’au ru en contrebas de la ferme. Catherine n’a pas même eu le temps de mordre dans un bout de pain.
Les invités annoncés pour le dîner sont venus jusqu’à la ferme. Personne n’avait pensé à les prévenir et la disparition de Sylvie n’avait pas encore franchi la distance jusqu’à la vallée d’à côté. Leur voiture a fendu sans l’interrompre l’agitation qui régnait dans la cour et ils ont compris que quelque chose n’allait pas. Ils sont restés un peu avec la vieille, Catherine les a croisés, un monsieur et une madame ; ils avaient l’air ravis, au centre du malheur, curieux de tout, peut-être que les riches ça aime bien se faire des émotions. Monsieur a fini par les congédier, moins que poli, c’est rare mais parfois il montre qu’il vient de la terre et qu’il n’a pas les manières. C’est la vieille qui a raccompagné le couple jusqu’à la voiture, elle sait faire ça, c’est elle qui avait l’éducation, la terre et les couverts en argent. Peut-être qu’elle est triste, aussi, mais ça, Catherine décide qu’elle s’en fout. Petite sale.
Catherine habite dans la grand-rue du village, non pas qu’il y en ait mille de plus petites. La maison est ancienne et elle pourrait être plus vaste et plus confortable, d’ailleurs elle pourrait être beaucoup de choses si elles avaient de l’argent, mais de l’argent, il n’y en a plus. Plus assez en tout cas. Sinon, Catherine serait à l’université peut-être, ou employée dans un bureau bien chauffé, et pas à jeter des pelures aux cochons.
Un véhicule haut passe dans la grand-rue, une lumière orange surgit dans la pièce puis s’éclipse : les gendarmes montent à la ferme en estafette. Catherine mange, de quoi se caler le ventre. Et puis elle se hisse jusqu’à l’étage. Se déshabiller dans la chambre froide est un supplice, mais elle ne supporte pas de se coucher couverte de sa journée et chaque soir elle se lave, elle la petite sale. Peut-être qu’un jour elle pardonnera à la vieille d’avoir dit ça. Peut-être pas. Dans la pièce, le souffle de Catherine s’élève en petits nuages timides et l’eau qui est restée sur le poêle perd vite sa chaleur. Catherine se sèche mais en hiver, malgré la serviette avec laquelle elle se frotte sans douceur, il lui reste toujours un petit peu d’humidité sur la peau, et février s’y faufile. Le lit est gelé. Elle n’en peut plus de ce froid sans fin. Elle rabat l’édredon sur sa tête, grelotte. Cela prend un peu de temps mais son corps réchauffe les draps, les plumes et leur masse se font rempart, cela prend un peu de temps mais elle est à l’abri, pelotonnée. Cela prend un peu de temps mais son corps chaud chasse l’hiver de son lit et elle s’endort enfin.
OceanofPDF.com