Petite sale

Louise Mey · Chapitre 5 sur 12

Pages du PDF

Petite sale

Vendredi 14 février 1969

 

Gabriel s’est couché tard. Trop tard pour appeler Claudia. Il a laissé Dassieux s’occuper de la bouteille, n’a accepté qu’un fond de verre par politesse. Mais quand ils ont eu fini de passer en revue leurs entretiens du jour et qu’il est parti se glisser dans un lit humide à force d’être froid, une barre de fer lui tapait dans le crâne.

Il dort mal, rêve de champs noirs de terre et blancs de gel, à perte de vue, et d’une voix aiguë et étouffée qui crie à l’aide sans qu’il parvienne à voir d’où elle vient. Il est réveillé par des bruits de village, des bruits d’humains : des tasses qui tapent contre les tables, des voix dans la rue. Il renonce à descendre dans la salle de bains du rez-de-chaussée qu’il imagine glaciale, se lave à la bassine en pestant – à ce moment précis Claudia, ses bains et ses tapis lui manquent cruellement. Il frotte ses tempes à l’eau et se dit en passant que Dassieux boit beaucoup en ce moment, lui qui quittait souvent leur bar habituel après trois petits demis, quatre les jours fastes. Le contact de l’eau sur son cou, sur son sexe, détourne son esprit du sujet : l’eau du robinet est chaude mais la pièce est à peine tiède et pendant les quelques minutes qui suivent il ne pense plus qu’à finir de se raser et à se sécher, vite, et revêtir des vêtements chauds.

Il ouvre les rideaux, davantage par réflexe que pour faire entrer le jour qui se fait attendre. En face, sur la place, il voit le monument aux morts de 14-18 – hier, il s’est demandé comment un si petit village avait pu perdre autant d’hommes –, l’épicerie-dépôt de pain, les bouteilles de gaz bleues et vertes alignées le long de la façade, la porte qui s’ouvre et se ferme. Les lampadaires sont allumés, la journée a commencé et les silhouettes s’agitent, à pied ou à vélo.

Au rez-de-chaussée, près de la monumentale cheminée du café, Dassieux fume une brune à l’odeur âcre. Il a les yeux un peu bouffis, mais on le remarque à peine. Gabriel se demande s’il fait ça souvent, boire trop, et que lui Gabriel ne l’ait pas encore remarqué, furtivement, il s’en préoccupe. Gabriel, c’est son souci, est gentil. Dassieux ne cesse de lui recommander de faire attention, mais c’est ainsi, Gabriel est gentil. C’est pour cela qu’il a mangé hier soir, en se concentrant sur chaque bouchée, c’est pour cela qu’il a écouté Dassieux avec plus d’attention que jamais : pour ne pas penser à la toute petite fille dont on leur a donné la photo, pour ne pas penser à son corps, tremblant et glacé, à combien il paraîtrait minuscule et exposé s’ils venaient à le retrouver au milieu d’un immense champ de terre noire – ils les ont parcourus ces champs, avec leurs chaussures de Parisiens, et quand il laisse son esprit vagabonder Gabriel a la vision fugitive d’une toute petite bouche aux lèvres blêmes, ouverte et morte, débordante de terre, alors il se concentre et se dit qu’il va poser la question à Dassieux, demander si ça va. Parce qu’il est gentil. Qu’il a de l’empathie. Pour Sylvie, pour Dassieux qui boit beaucoup. Et comme pour tout le reste, c’est ça que Claudia aime chez lui, alors tant pis. Mais il n’a pas le temps de laisser sa question se transformer en inquiétude : quand il le voit, Dassieux le hèle, le bras ferme, l’air amical, puis jette sa cigarette au feu, et s’avance vers leur table d’hier, où les attend une généreuse corbeille de pain.

— Bien dormi ?

— Ça allait. Une fois réchauffé.

— Les édredons en plume, ça, c’est du sérieux. J’ai appelé Paris. Le juge Fiquet a eu le patron : on va collaborer avec la gendarmerie et se baser en partie sur les entretiens préliminaires qu’ils ont déjà effectués. On n’aura jamais le temps de voir tout le monde, sinon.

— Les mêmes gendarmes que Demest a fait dessaisir de l’affaire pour nous la refiler ? Ils vont être contents, tiens.

Dassieux hausse les épaules.

— On doit aller à Anceny.

Gabriel attend, mais rien ne vient.

— Ça ne te dit rien ? insiste Dassieux.

— Je suis supposé connaître ?

— En 14-18, Anceny, on en avait parlé dans les journaux. Avec le front qui avançait et reculait, le village avait changé de nationalité peut-être sept fois dans la même journée. Français, puis allemand, puis français, puis allemand, et ainsi de suite.

— Tu m’excuseras, je suis né en 40, je te rappelle.

— Quelle idée aussi, d’être aussi jeune. Enfin. C’est à moins de dix kilomètres d’ici. Apparemment, Augustin Demest a le bras long, comme on dit, et en plus de convaincre Fiquet de nous dépêcher, son insistance nous vaut une équipe augmentée pour le capitaine en charge de l’affaire, enfin, qui était en charge de, et un quartier général dans les locaux de la mairie d’Anceny.

— Ah bon ?

— Plus proche de Saint-Dury, apparemment. Je n’ai pas cherché à en savoir plus. Le patron m’a dit que Demest semblait avoir son idée sur la manière dont il fallait procéder, apparemment il a l’oreille de gens qui décident de choses. Le juge Fiquet, entre autres.

Gabriel termine son café au lait.

— Les gens qui décident les choses… Tu penses qu’ils vont être contents de nous voir les gendarmes qui se sont fait décider des choses ?

— Si on nous appelle pour faire plaisir aux huiles et pas parce que l’enquête a mal démarré, on peut tomber sur une très bonne équipe. Et puis les gendarmes, ça obéit… Pas comme certains policiers de ma connaissance. Si on leur dit d’aider, ils aident.

Gabriel ne relève pas, se contente d’étaler de la confiture sur son pain, qu’il regarde, puis repose sur l’assiette.

— Espérons qu’on tombera bien, alors.

— Espérons, acquiesce Dassieux.

— Capitaine comment ?

— Aubreuil. Souviens-toi de respecter leurs grades, d’ailleurs.

— Il faut que je me remette à t’appeler commissaire, alors ?

— Comme si tu m’avais déjà appelé commissaire, inspecteur Sautet.

— Je vais essayer de joindre Claudia.

— Demande encore du café.

— Elle n’est pas là ? demande Dassieux quand Gabriel revient s’asseoir.

— Non.

— C’est un vrai courant d’air, ta fiancée.

— Elle travaille.

Dassieux a une mimique, une mimique que Gabriel a déjà vue, effectuée avec plus ou moins de talent d’acteur, et qui signifie peu ou prou « vous la nouvelle génération êtes bien mystérieux ». Il a eu la même quand Claudia a accepté la bague de Gabriel, mais insisté pour lui en offrir une en retour.

— Je croyais qu’elle préparait le barreau de chez vous ?

— Elle n’a pas tout à la maison, elle doit passer du temps en bibliothèque. Et puis elle a son poste de vendeuse, et son association d’aide aux travailleurs italiens, aussi. Et elle va souvent…

Dassieux a une moue cette fois involontaire qui fait lever le doigt à Gabriel. « Attention, dit l’index. Je suis gentil, mais attention. Claudia, c’est Claudia. » Dassieux ne voit pas souvent cet index levé, mais pour Claudia, ça arrive ; il ne s’en formalise pas.

— Je n’ai rien dit, se défend le collègue de Gabriel. Vous êtes trop jeunes, de toute façon, je n’y comprends rien.

— Tu as pu avoir Yvette, avant que je descende ?

Dassieux hoche vaguement la tête, enfouit sa moustache dans son bol de café. Après quelques instants, il regarde la tartine de confiture intacte de Gabriel et demande :

— Tu n’as pas faim ?

— Si. Mais je pense à la gamine.

— On ne l’aidera pas mieux le ventre vide, réplique Dassieux comme s’il ne doutait pas un instant.

Mais lui aussi mâche mécaniquement, les yeux dans le vide, et doit pousser chaque bouchée avec du café.

 

Aubreuil dirige la section de recherche. Il est épaulé par le lieutenant Chaval. Il a la chance de s’être vu déléguer par son collègue de Soissons, le capitaine Fraimaut, le lieutenant Fournier et sa brigade, qui viennent renforcer son équipe. Cette décision vient d’en haut et il espère qu’ils pourront tous travailler efficacement pour résoudre cette affaire au plus vite. La priorité est de tout mettre en œuvre pour retrouver l’enfant et il espère que tous ici ont à cœur ce même objectif. Dans cette optique, la décision a été prise en collaboration avec le parquet de Paris et l’état-major de la gendarmerie nationale d’installer l’équipe dans les locaux de la mairie d’Anceny. On profitera également, à titre exceptionnel et dans la mesure où elle est pleinement consciente du devoir de réserve que cela implique, de l’aide de Simone Mahieux, secrétaire municipale d’Anceny, qui connaît les locaux.

Aubreuil explique cela de manière claire et directe. S’il est mécontent – de la tournure des événements, de son affectation au dossier, d’avoir dû établir le camp dans la mairie d’Anceny, de la manière dont le juge Fiquet mène l’affaire ou de la présence de flics parisiens après une éventuelle réclamation d’Augustin Demest –, cette contrariété reste invisible, perdue quelque part dans sa moustache extrêmement bien taillée. D’ailleurs, il a eu ce petit signe de moustachu que Gabriel a observé hier soir entre son collègue et Salors le cafetier, avec une discrète nuance de reproche, ou d’envie ? Peut-être le capitaine Aubreuil envie-t-il la liberté accordée à Dassieux de laisser sa moustache fleurir d’une légère indiscipline. Ou peut-être pas, pondère Gabriel. Le capitaine ne lui semble ni fleuri ni indiscipliné.

Aubreuil demande à ses hommes de se présenter : Gabriel tente de retenir les noms. Chaval, Lequeux, Charpentier – il renonce vite, cela viendra au fil des échanges. Simone Mahieux, une femme d’une quarantaine d’années au port droit, reste debout à côté d’un petit bureau, l’air concentré.

— Dassieux, si vous voulez nous donner les dernières nouvelles de Paris.

Gabriel cherche le dédain, l’ironie, mais il n’y a que de la moustache.

— Nous avons fait envoyer la lettre à Paris pour analyses ce matin, explique Dassieux. J’ai recopié son contenu. Comme vous le savez sans doute déjà, la lettre a été tamponnée au centre de tri d’Ichy-sur-Loy, je suggère donc que l’on envoie des gens au bureau de poste. Je ne pense pas que la personne qui a posté cette demande de rançon soit allée jusque dans un bureau des PTT, peut-être une boîte aux lettres dans un village des environs ou une de celles d’Ichy-sur-Loy ?

Aubreuil acquiesce.

— Je ne suis pas familier de la ville, reprend Dassieux, mais cela vaut la peine de vérifier si un employé des postes reconnaît un des ouvriers du Domaine, par exemple.

Dans la pièce aux murs recouverts d’un crépi jaune pâle, de larges panneaux de liège sont accrochés. On y a punaisé des documents, une carte détaillée de la région, du village, et de la ferme, hachurée de différentes couleurs, et puis des photos de Sylvie, de sa famille, de certains hommes aussi.

— Je tiens aussi à ajouter, messieurs, fait Dassieux, que je suis reconnaissant à la gendarmerie nationale de nous apporter son aide. Nous arrivons sur ce dossier… Sachez que votre expertise nous est précieuse et que je considère que vous…

Dassieux se perd dans les phrases qui doivent réconcilier tout le monde, il a une absence, une fatigue, même sa moustache doute. Autour d’eux, debout ou assis, les gendarmes écoutent, attentifs, sans hostilité visible. Simone Mahieux, elle, se tient toujours debout à côté de son petit bureau, dans sa jupe sage. Gabriel a été un peu surpris de comprendre qu’elle n’est que secrétaire de mairie en temps normal : elle se tient tellement droite, avec un air tellement sérieux.

— On n’a pas demandé que vous passiez en deuxième ligne, c’est tout ce que Dassieux veut dire, s’aventure Gabriel, après quelques secondes de silence très tiède. Tout ce que vous pourrez donner est précieux. On est deux. On nous a dit que vous étiez bons. Aidez-nous. À retrouver cette gamine. Elle est… (il écarte les mains, sans trop comprendre son geste) elle est grande comme ça. Une gamine grande comme ça… elle devrait être avec ses parents.

Aubreuil acquiesce, qui pourrait dire autre chose ? Il y a une atmosphère nouvelle dans la pièce, ils ont été suffisamment humbles, suffisamment coopératifs, tout cela c’est de la politique, eux sont là pour la petite fille.

Aubreuil propose à Simone d’accrocher aux panneaux de liège la copie de la demande de rançon. Dassieux la sort de sa mallette, la secrétaire épingle – voilà, c’est fait, on a commencé à travailler.

Le capitaine Aubreuil hoche la tête et reprend. Il passe en revue les éléments à leur disposition. Les photos, pour commencer.

— Aucun des employés réguliers de la ferme Demest n’a de casier judiciaire. Trois des saisonniers employés par l’entreprise de bûcheronnage Demaret en revanche, ici François Rozière, Paul Puisart et Jean Eymard, ont fait des peines allant de trois à dix-huit mois : petits vols et violences.

— Violences ?

— Eymard. Bagarre de fin de foire, rien sur des femmes, rien sur des enfants. Rozière a eu des problèmes durant son service et a passé trois mois aux arrêts, Puisart s’est embarqué dans de la contrefaçon de sacs de luxe.

Gabriel se rajuste sur sa chaise. Pour lui, enlever une petite fille et taper sur une femme, ça n’est pas la même chose. Dassieux, à côté de lui, a un petit geste apaisant. On attend la fin du compte rendu d’Aubreuil.

Le capitaine désigne tour à tour les portraits des parents de Sylvie, de ses grands-parents, de sa tante.

— Pour que nous ayons tous bien en tête les membres de la famille. Le fils d’Augustin Demest, Michel, a épousé Clémence Leroy il y a quatre ans. Ils se sont rencontrés à l’université. Lille. Michel Demest faisait un cursus de lettres, elle aussi. Elle est tombée enceinte très vite. Demest père a sorti Michel de ses lettres et l’a envoyé en ingénierie agronome à la Catho de Lille. Clémence a passé ses examens de première année avant d’accoucher, mais a interrompu son cursus. Quand la petite est née, ils sont venus vivre à la ferme, tous les trois. Michel Demest a eu son diplôme de justesse. Il reste ici, il aide son père, qui le forme pour préparer la passation. Clémence Leroy-Demest ne travaille pas. La fille des Demest, maintenant. Martine. Elle a dix-sept ans. Ses parents l’ont eue sur le tard. Elle prépare son baccalauréat en internat à Soissons. Oui ?

— Pour ce que ça vaut. Hier, on a mentionné à Demest père qu’on parlerait à Martine à notre tour. Aux parents de la petite, aussi, Michel Demest et Clémence. Il a eu l’air, comment décrire ça, agacé. Il a dit « déjà fait », précise Dassieux.

— Oui, certains des hommes de l’équipe ont pu leur parler, et… comme nous vous attendions… (il a un geste qui semble dire « mais passons ») chacun ici a eu le temps de retranscrire ses notes prises depuis lundi soir. Nous avons également pris les empreintes de toutes les personnes interrogées – le juge Fiquet a demandé qu’elles soient envoyées à Paris.

Dassieux hoche la tête.

— J’ai moi-même interrogé les membres de la famille Demest et mes procès-verbaux sont à votre disposition.

Le capitaine désigne une des tables, sur laquelle sont disposées, propres, des pages dactylographiées, puis regarde les gendarmes présents : ils sont une bonne vingtaine, tous n’ont pas pu s’asseoir.

— Ceux d’entre vous qui viennent d’être mis sur l’affaire peuvent également les consulter, d’ailleurs je le recommande fortement.

Dassieux se gratte la tempe, en silence, sans rien répondre. Au bout de quelques secondes, Aubreuil ajoute :

— Mais bien entendu, si vous jugez nécessaire de parler de nouveau aux Demest…

— Disons surtout que nous ne sommes pas habitués à ce que les personnes impliquées dans l’affaire décident à notre place à qui nous pouvons parler, ou pas.

— Demest a son caractère, dit un gendarme roux.

Le lieutenant Chaval ? tente de se souvenir Gabriel. Ils sont nombreux et serrés dans la pièce, il va devoir retenir leurs noms.

— Son caractère, c’est son affaire, répond Dassieux.

— Mme Mahieux avait préparé des copies à votre intention, dit Aubreuil, mais si ça ne vous semble pas suffisant, bien sûr, parlez à Demest père. Et à quiconque vous semblera nécessaire. Madame Mahieux, si vous voulez bien distribuer les procès-verbaux disponibles ? Je récapitule. Sylvie a disparu entre 16 et 17 heures. Si on en croit Catherine Caron, la petite bonne à tout faire qui monte chaque jour du village, on peut même restreindre ce laps de temps : entre 16 h 30, heure à laquelle elle est sortie de la cuisine avec l’enfant, et 17 heures, l’heure à laquelle Catherine a signalé la disparition de la fillette aux bûcherons qui étaient avec elle dans la cour.

Gabriel, poli, lève la main.

— On lui a parlé, hier. À la jeune Catherine. Elle a l’air d’avoir très peur de Demest. Ou peut-être qu’elle est juste timide. En tout cas, c’est elle qui a perdu la gamine mais on dirait que c’est elle qui en sait le moins.

— Demest père n’est pas un tendre, je vous le confirme, et tout file droit là-haut. Mais sans vouloir être cruel, même si je ne lui ai pas parlé directement, mes hommes vous confirmeront qu’elle est surtout à la limite du retard mental. Lieutenant Chaval ?

— Du mauvais côté de la limite, confirme le gendarme roux, quelques bons pas derrière, même. Pour en sortir trois mots…

Le capitaine avance lentement le long de ses panneaux de liège. Il se tient très droit.

— Mme Augustin Demest dormait. Elle se repose chaque jour entre 16 et 17 heures. Son mari était dans son bureau du premier étage, avec Gustave Mazié, j’y reviens dans un instant. Clémence Leroy-Demest est remontée dans la chambre qu’elle occupe avec son mari. Elle avait prévu de faire une sieste, prendre un bain et se changer avant le dîner. Elle a pour habitude de confier Sylvie à Mélie Bardan et à Catherine, la bonne à tout faire, en général vers 15 h 30, 15 h 45. Lundi, elle avait une migraine ; elle s’est allongée dès qu’elle est revenue dans sa chambre, et endormie. C’est l’agitation consécutive à la disparition de sa fille qui l’a réveillée, vers 17 h 15. Elle dit avoir noté l’heure du petit réveil qui est sur sa table de nuit. Son mari, Michel Demest, était donc dans le bureau de son père à ce moment. Radier, le régisseur, a passé du temps avec Demest dans son bureau du rez-de-chaussée, puis il a été appelé plus loin dans l’enceinte de la ferme, dans le hangar aux machines. Au moment de la disparition de Sylvie, il était avec les Italiens. Il y a un vieil employé qui était déjà là du temps du père de Mme Augustin Demest : Gustave Mazié. Ses déplacements dans les heures qui précèdent l’enlèvement sont plus confus, il semble aller d’un bout à l’autre de la ferme au gré des besoins. Ceci dit, il avait l’air très affecté par la disparition de la petite. Il pleurait quand on l’a interrogé. Il était avec Demest père et fils dans le bureau du premier, quand Sylvie a disparu. Parmi toutes les personnes qui côtoient Sylvie directement au quotidien, il reste encore Mélie Bardan, qui cuisine, s’occupe de l’intendance, de la préparation et du service des repas ; elle était dans la cuisine quand Clémence Leroy-Demest y a laissé sa fille, et elle y était encore quand Catherine, la fille à tout faire, est venue voir si la petite y était, après donc que Sylvie a disparu.

Aubreuil s’interrompt, jette un coup d’œil au visage de la petite fille, cheveux courts et bouclés sur la photo en noir et blanc accrochée aux yeux de tous, se reprend :

— A été enlevée. Aucune des personnes que je viens de vous citer n’a reconnu avoir quitté la ferme durant l’après-midi de lundi.

— Et la cadette ? demande Dassieux. La tante de la petite ? Martine ?

— Lundi, elle était chez une amie toute la journée, pour étudier. Elle est revenue le soir, vers 18 heures, raccompagnée par l’amie et son frère, alors que l’agitation était déjà à son comble. On l’a expédiée dans sa chambre, elle n’a plus quitté la maison. Son entretien est court : elle ne sait rien.

— Oui, alors effectivement, peut-être que ce n’est pas la peine de l’interroger de nouveau… concède Gabriel.

— C’était mon opinion. Demest est persuadé que l’enlèvement est le fait d’un ou de plusieurs inconnus ; que sa prospérité est connue dans la région et qu’il peut s’agir de gens venus de plus loin. Mais voici le problème que me pose cette théorie. C’est que la petite s’est envolée en quelques minutes, et qu’une fois les bûcherons exclus, on peut partir du principe que seules des personnes habituées du lieu auraient pu se déplacer dans la ferme sans attirer l’attention. Donc, notre priorité a été d’interroger l’équipe des saisonniers ; puis rapidement, de nous assurer des déplacements et alibis des autres ouvriers présents ce jour-là. Jusqu’ici, ça n’a rien donné : tous ceux auxquels nous avons parlé ont vu leur emploi du temps confirmé, certains par Radier, d’autres par des collègues. Lorsqu’on nous a donné ordre d’attendre votre arrivée, notre nouvelle piste était la vengeance, couplée au motif de l’argent. Qu’il s’agirait de quelqu’un qui chercherait réparation, en quelque sorte. Je vais m’expliquer. Regardez ici.

Au bout du doigt du capitaine, la carte du Domaine, hachurée, en vert, bleu, rouge et jaune.

— La carte représente les terres de l’exploitation Demest, anciennement Andreux, et qui appartenait au père de Madame. Cette carte date de 1936, et j’ai besoin de votre attention pendant que je vous explique pourquoi nous n’avons pas tout simplement utilisé le cadastre tel qu’il existe actuellement. En rouge, au centre, ici. Les bâtiments et les terres tels que Madame les connaissait durant son enfance. Demest père a épousé la terre, c’est elle qui a grandi ici. En 39-45, l’exploitation a été réquisitionnée par les Allemands, comme toutes les terres de la région. Quand les Allemands ont été mis dehors, Andreux a récupéré ses terres, sa maison et son gendre. Sa fille avait déjà du bien, comme on dit, au moment de son mariage avec Augustin Demest. Mme Andreux-Demest n’a d’ailleurs jamais travaillé aux champs ; son père était déjà un employeur important pour les environs quand Demest a repris la ferme. Mais quand celui-ci a pris les rênes, il avait de grandes idées. Ici, en jaune, ce qui correspond à sa première vague, si l’on peut dire, d’investissements. Autour, il y avait des pâturages. D’autres fermes, plus modestes. Après 1945, certains hommes ne sont pas rentrés. D’autres sont revenus, très diminués, incapables de reprendre leur travail et ont choisi de vendre. Gustave Mazié nous a expliqué que, dans la région, certaines fermes se sont maintenues à flot entre 1945 et 1946, 1947. Le temps que tous les hommes qui pouvaient ou voulaient rentrer, rentrent. Pas tous en bon état. Certaines fermes ont été vendues après, entre 1947 et 1950. Le patron ne supportait pas que les femmes prennent le relais. Ou les fils n’étaient pas à la hauteur. Ou les femmes qui avaient repris la ferme ne parvenaient pas à obtenir les prêts nécessaires aux investissements qu’imposent le maintien et le développement des cultures. Quoi qu’il en soit, Demest a repris toutes les terres des petits paysans qui battaient de l’aile. Au début, il a même fait des investissements qui n’avaient pas de sens ; des parcelles éloignées, isolées, qui ne jouxtaient pas les siennes. Dans la région, on ne comprenait pas, nous a dit Mazié. C’est pour ça qu’ici, sur cette deuxième couronne, nous avons une alternance en jaune et vert. Le vert, c’est la deuxième vague. Demest a mis du mouton dessus, de la vache. Il a fait un peu de laine, un peu de lait, et puis plus du tout de laine, et beaucoup de lait. Il y a quinze ans, on transformait encore à la ferme, Gustave partait sur les marchés, il y avait du fromage. Et puis Demest a négocié pour écouler toute sa production directement aux usines Lactalis. Bridel était plus grand, mais eux payaient mieux et essayaient de mettre en place des contrats d’exclusivité. Ce qui nous mène ici.

Aubreuil pointe de nouveau vers la carte.

— Cette dernière couronne, la bleue. Demest possède désormais près de cinq cents hectares et il en acquiert davantage chaque année. Quand il a enfin eu fini de consolider sa « deuxième couronne », qu’il a eu assez d’argent, il est passé à la troisième. Il a revendu les vaches, est passé à la betterave, avec cette même méthode de négocier de gros volumes directement avec d’autres patrons d’usines. Il avait apparemment de quoi poser ce qu’il fallait sur la table. De quoi convaincre les derniers réticents dont les enfants ne voulaient plus faire leur vie dans la terre. Et même quand les enfants voulaient… même quand en face on tenait aux champs, Demest père avait l’argent. Et il avait les contrats. Lactalis, c’était le début. Demest s’est fait un réseau. De nouveaux industriels, des conquérants. Des gens qui pouvaient proposer de très bonnes conditions, ou au contraire, de très mauvaises à ceux qui contrariaient les plans de Demest. Observez bien ces couronnes, de la rouge à la bleue : c’est le domaine de Demest qui s’étend, c’est tout ce qu’il a accumulé. L’œuvre de sa vie. Toutes ces petites parcelles, qui sont en jaune, en vert, en bleu, avec les noms dessus. Ce sont les noms de ceux auxquels il les a pris, et je n’emploie pas ce mot par hasard.

Aubreuil parcourt du regard les hommes qui l’écoutent.

— Pour ceux ici qui n’ont jamais travaillé la terre, dompté la terre, ça ne veut pas dire grand-chose. Ce n’est que ça, de la terre. De la boue, dit encore Aubreuil, et il s’empêche, Gabriel le voit, de regarder précisément les deux flics venus de Paris.

— Pour ceux qui connaissent bien la région ou ceux qui ont, comme moi, des racines paysannes, reprend Aubreuil, la terre n’est jamais seulement de la terre. C’est une conquête, un combat, c’est une fierté. On vous la donne, c’est un honneur. On vous l’arrache et c’est une défaite, une dépossession. Un soulagement peut-être… mais aussi une humiliation. Augustin Demest, son Domaine, sa production valent désormais trente-cinq millions de nouveaux francs. Et ces noms, sur les terres qui sont devenues celles de Demest, ce sont les noms des gens qui peuvent lui en vouloir.

Gabriel se passe une main dans les cheveux.

— Ça fait beaucoup.

Rien d’autre ne lui est venu et il sait sa remarque inutile : tous ont la même carte devant les yeux. Beaucoup d’argent, et beaucoup de rancœur, d’envie, larvées, germinales, possibles. Mais tout ce discours, la terre, la terre, la boue ; Gabriel a de nouveau cette vision d’un tout petit corps, très blanc, très mort, la bouche ouverte et gonflée d’une masse sombre, granuleuse, les dents de lait minuscules noyée dans une poussière grasse et noire, la terre, la terre, la terre lourde, riche, omnipotente, et la mort.

— Oui, confirme le capitaine. Cela fait beaucoup. Mes hommes et moi allons rendre visite aux « dépossédés », la plupart vivent encore dans la région. Certains d’ailleurs travaillent aux champs chez Demest, nous allons vous donner leurs noms et je suggère que vous alliez voir ce qu’ils ont à dire avant de parler à la famille ?

Gabriel et Dassieux acquiescent.

 

C’est à cela que Dassieux et Gabriel passent leur vendredi, leurs chaussures de Parisiens s’alourdissant étape après étape du poids du passé, des renoncements, des regards en biais. À naviguer entre les hangars, les resserres à outils et les serres où on s’active à des semis divers. À parcourir et à comprendre, au fur et à mesure que les noms et les entrevues s’égrènent, les couronnes successives de la ferme, ses frontières d’hier et ses rancunes d’aujourd’hui. Ils ont plusieurs noms sur la liste établie par Simone Mahieux : ceux dont le ressentiment serait le plus fort, ceux d’hommes qui ont dû renoncer non seulement à leur terre, mais à leur maison, et sont venus travailler à la ferme et loger au village, montant chaque jour œuvrer à la richesse d’un autre. Mais on leur dit peu. Ce n’est pas que l’on refuse de leur parler. Gabriel et ses joues lisses, ses yeux de garçon gentil, police nationale, oui, mais à l’air inoffensif. Dassieux et son air de ne pas y toucher, sa moustache qui sourit. Ce n’est pas que l’on refuse de leur parler ; c’est qu’on estime qu’il n’y a rien à dire.

— Ou peut-être qu’ils ne peuvent pas, avance Gabriel.

Dassieux mâche. Il ne répond pas. Sa mastication appliquée signifie « explique ».

— On demande, excuse-moi, mais on demande s’ils lui en veulent assez pour pouvoir lui faire du mal. De ce qu’on sait, ces fermes ont été achetées à prix juste. Bas, mais juste. On leur demande s’ils connaissent quelqu’un qui voudrait faire du mal à Demest. Et je crois qu’au fond, oui. Qu’ils voudraient tous lui faire du mal. Ils sont jaloux. Il a trop. Il est trop. Trop riche, trop puissant. Mais c’est ça qui commence à me… on parle de lui, de lui, de son argent, de ses champs, de ses betteraves. Est-ce qu’on n’est pas en train d’oublier le plus important ? Est-ce qu’on n’est pas en train d’oublier Sylvie ?

Dassieux déglutit. L’heure du déjeuner était passée depuis longtemps quand ils sont redescendus chez Salors pour manger. Sa femme n’avait plus rien du déjeuner et pas encore de dîner mais leur a servi un sandwich, énorme, débordant de fromage et de jambon. Il essuie sa moustache et se lève.

— Je vais appeler le juge.

Il revient quelques instants plus tard, s’assied, lourd.

— Il y a bien des empreintes sur la lettre, mais ce sont seulement celles d’Augustin Demest ; de sa femme, et puis de la mère et du père de Sylvie. Sur l’enveloppe, plusieurs, des inconnues, et celles de Demest, celles du régisseur, et celles de la petite qui a récupéré le courrier du facteur, Catherine. Pas d’informations utiles de ce côté-là.

Gabriel pose son sandwich. Son ventre se tordait de faim, mais il est dégoûté soudain, sa vision de Sylvie étouffée de terre revenue coller à ses paupières, cogner à son crâne.

— On retourne à Anceny ?

— C’est ce que demande le juge. On continue de chercher, jusqu’à ce qu’on trouve.

— On part tout de suite ? Ou j’ai cinq minutes ?

— Tu as le temps d’appeler ta Claudia, si c’est la question. Je nous commande des cafés.

 

— Je vous transfère au central de Paris, fait la voix de l’opératrice.

Mais la sonnerie retentit dans le vide, et finalement une autre voix de femme l’informe qu’il n’y a personne chez lui. Quand Dassieux le voit raccrocher, il se penche en arrière sur son siège, dans la salle de restaurant vide, et pointe son index dans une direction vague, vers le haut.

— Préviens l’équipe d’Aubreuil. On remonte au Domaine.

 

Quand ils se garent dans la cour des Demest, Radier est en discussion avec Gustave Mazié. Ils entendent des mots à propos d’une génisse pleine à surveiller, avancent vers les hommes – alors que Radier met fin à l’échange de manière expéditive, et que le vieux Mazié les quitte, se dirigeant vers l’étable.

— Ils ont inspecté, je suppose. L’étable où la petite était avec les chats ? Avec… Camille ?

— Catherine, Gabriel : Catherine.

Justement, elle passe, cette fille insignifiante dont Gabriel ne parvient pas à mémoriser le nom. Furtive, voûtée, les yeux braqués au sol, un seau de quelque chose lui tirant l’épaule vers le bas.

— Bonjour, lui lance Gabriel, qui se sent un peu, un peu quoi, coupable peut-être, pourtant ce n’est pas non plus dans ses habitudes.

La jeune fille marmonne quelque chose de servile, sans le regarder dans les yeux. Elle le met légèrement mal à l’aise, peut-être : son air borné, et puis ce qui se dégage d’elle, quelque chose de pauvre, de désespéré, une nudité de classe, de gens qui vivent en chaussures sales. C’est ça : cette fille, elle fait sale. Comment, pourquoi, alors qu’elle n’a pas de trous aux coudes, pas de nœuds aux cheveux ; alors que son tablier, prêté par la maison sans doute, a cet aspect amidonné qui fait les réputations respectables. Mais elle est là, avec cet air d’avoir froid, d’être recroquevillée, et ces pupilles vides accrochées à la terre. Gabriel pose son regard ailleurs, avec une indifférence vaguement soulagée.

— Les parents de la petite, réclame Dassieux au régisseur. On voudrait leur parler.

Le régisseur a un coup de menton vers la bâtisse, en rajustant la grosse écharpe glissée dans son veston.

— Et la cadette, aussi. Martine. Martine Demest.

— Mais… les gendarmes lui ont déjà parlé, dit Radier.

— Et alors ? Qu’est-ce que ça peut vous faire ? réplique Dassieux, piqué.

La journée s’allonge, la lumière baisse déjà, sa bonhomie elle aussi se dissout dans la fatigue accumulée. Ils suivent Radier sous la coursive, jusque dans la cuisine où Mélie verse de l’eau dans une théière et lève des yeux craintifs en les voyant entrer. Gabriel lui sourit, rassurant. Dassieux, lui, ne sourit pas : c’est l’entrée des domestiques et cela le vexe. Quand ils sont à l’intérieur, Radier annonce : « Je vais prévenir », tentant visiblement de les laisser sur place. Dassieux souffle fort par les narines et dit :

— Non, on vous accompagne.

Ils le suivent, par le couloir qui relie ceux qui servent et ceux qui sont servis. Radier les laisse dans le hall d’entrée, et Gabriel regretterait presque la cuisine, avec sa tiédeur moite et ses parfums de nourriture. Le hall est carrelé de sombre. Les murs hauts, recouverts d’une tapisserie aux motifs vert et bleu foncés emplissent Gabriel d’une sensation d’obscurité et de solitude, malgré les lampes allumées à mi-hauteur, leur forme de tulipe et leur lumière jaunâtre.

— Ils commencent à me courir sur le râble, lâche Dassieux, alors que leurs pas s’accumulent sur les carreaux en damier crème et gris anthracite. On nous fait entrer par la cuisine, maintenant il faut attendre pour leur parler ? On n’est pas leurs larbins.

 

Catherine se faufile dans le salon, passe dans le hall, un plateau à la main. La mère de Sylvie n’a pas réclamé de thé mais c’est l’heure où elle en prend parfois et Mélie l’a envoyée à sa place, comme souvent, toujours presque. Si la vieille la voit, elle froncera les sourcils, mais elle ne dira rien. Elle a demandé que Catherine ne serve pas à table, mais un thé, cela ne compte pas pareil, et si cela ne contrarie pas sa belle-fille d’être servie par la bonne à tout faire, tant pis. Surtout, si elle pose la question il y aura une réponse, et si la question est : « Pourquoi Mélie ne monte-t-elle pas le thé elle-même ? », la réponse sera : « Pour ne pas croiser Monsieur », et la vieille n’a pas du tout envie d’entendre cette réponse. Cela fait quarante ans et combien de Mélie, combien de Catherine, qu’elle esquive cette réponse, avec des froncements de sourcils, des airs dignes et des signes de croix. Alors quand Catherine doit monter jusqu’à la chambre du deuxième étage où dort Clémence, elle garde le pas vif et les yeux baissés, pour éviter et Monsieur et les sourcils de sa femme. Dans le hall, elle dépasse les deux policiers. Ils semblent irrités et ne font pas attention à elle. Le jeune lui a souri sous la coursive, elle a bien vu qu’il voulait avoir l’air gentil, mais cela n’avait rien à voir avec le sourire qu’il a lancé à Mélie en entrant dans la cuisine – Catherine a vu son alliance, pourtant. Le vieux policier l’ignore aussi, d’une manière différente : il est fatigué, cela se voit à la manière dont il se frotte la nuque, dont il reporte le poids de son corps d’un pied à l’autre, d’un pied à l’autre. Ils ont de la boue collée à leurs chaussures, elle va devoir nettoyer. Elle entend la porte du bureau qui s’ouvre et atteint le palier de justesse, à temps pour se glisser dans le couloir qui dessert les chambres avant que Radier et son patron sortent du bureau.

 

Quand apparaît Demest sur le palier du premier étage, qui les dévisage du haut de la volée de marche, Dassieux fourre les poings dans ses poches et Gabriel sait que son agacement continue de monter.

— Vous avez demandé à parler à mon fils ?

— Votre fils, votre belle-fille, votre cadette.

— Mais ils n’étaient pas dans la cour au moment où Sylvie a été enlevée.

Cette fois Dassieux avance, l’impolitesse de ses poches toujours tendues de poings, et pose le pied sur la première marche. La boue de ses chaussures macule la pierre blanche.

— Ils refusent de nous parler ?

Demest ne répond pas tout de suite, on sent ses méninges qui s’agitent ; il ne peut pas être sans savoir que la question s’accompagne d’autres embarras, qui dépassent de loin la terre sur son escalier : de l’entrave à la justice, de la convocation officielle. Gabriel voit sur le front de Demest des rides de contrariété : peut-être regrette-t-il maintenant d’avoir demandé qu’on fasse venir des policiers de Paris ; peut-être ne s’attendait-il pas à ce qu’ils soient moins obéissants que les gendarmes. Il les regarde de haut, et ça n’a rien à voir avec l’escalier. Demest s’autorise encore quelques secondes de silence, avant d’agiter la main avec brusquerie et d’enjoindre à son régisseur :

— Dans votre bureau, Radier.

 

Demest fils ouvre la porte et Clémence Leroy-Demest se faufile dans le bureau du rez-de-chaussée.

Dassieux a pénétré dans la pièce il y a quelques minutes d’un pas vif, comme requinqué par la contrariété alors que Gabriel commençait à le trouver fatigué. Il a fait crisser les chaises en les tirant ; Demest père commence à lui sortir par les yeux, cela se voit, lui qui pourtant s’agace difficilement. Gabriel a cru un instant que son collègue allait transformer sa contrariété en froideur et accueillir les parents de Sylvie sans égards, mais quand Clémence passe sous l’ampoule, la lumière crue dévoile les cernes profonds qui creusent ses yeux et Dassieux se lève, salue avec un ton compatissant. Il a bon fond.

Michel Demest s’assied sans un mot. C’est le fils de son père, c’est le nez de son père, les sourcils de son père, la taille de son père, plus grand même, mais la stature est tout autre, ce n’est même pas le poids ou le muscle : c’est la densité d’être. Il n’a pas cette force obstinée, à la limite du brutal, qui tend les gestes de Demest père. Gabriel s’est promis de se faire sa propre opinion, de ne pas tenir compte de ce qu’on lui a dit, que Michel Demest s’était laissé détourner du destin qu’il avait choisi, modeler par son père. Mais même avec la meilleure volonté du monde Gabriel ne voit que cela : le fils d’Augustin Demest est un mou. Michel est malléable, bonne pâte, glaiseux presque, avec ses cheveux bruns, ses yeux marron et ses contours coulants. Pas étonnant que son père, habitué à domestiquer la terre, ait tracé des sillons et coulé son fils à l’intérieur. Michel Demest est tant le fils de son père que Gabriel réalise, étonné, que personne n’a considéré sérieusement que c’est à lui qu’on puisse vouloir faire du mal, que c’est lui qu’on puisse vouloir atteindre en enlevant sa fille. Mais quel genre d’ennemi peut bien se faire un homme comme celui-ci ? se demande Gabriel, avant de réaliser que Michel Demest est né riche, pondu sur un sommet qu’il n’a rien fait pour atteindre, un petit sommet certes, un sommet boueux, mais un sommet cependant. Et que cela seul peut créer la rancune. Mais alors que Demest fils répond à leurs questions, laconique et perdu, hébété – ou bête, peut-être – Gabriel a la conviction que si Sylvie a été enlevée, ce n’est pas parce qu’elle est la fille de Michel Demest, mais bien la petite-fille d’Augustin.

— Et durant vos études ? Pas de rivalités ?

Dassieux aligne les questions, il tente de trouver dans la vie de Michel Demest une aspérité, quelque chose, un motif de hargne, de vengeance, de querelle, mais chaque fois Michel se contente de murmurer « Non » et de s’affaisser encore davantage, fondant sur sa chaise.

— Votre service militaire ?

— Je faisais mes études… mon père avait décidé que je prendrais sa suite…

Exempté, bien sûr ; ni Dassieux ni Gabriel n’affichent la moindre surprise. Gabriel change d’angle sur sa chaise, voit un reflet sur la main de Clémence que serre Demest fils. Il comprend que l’homme a les doigts moites, que ses paumes suent, et il considère Clémence en se demandant ce qu’elle a bien pu lui trouver. Mais peut-être Michel Demest avait-il une autre allure, entouré de livres, dans les cafés de rues pavées, la silhouette tenue par une veste de ville, de jolis souliers aux pieds, quand il était Michel l’étudiant en lettres et pas Demest fils, hériter du petit empereur à betteraves. Dassieux a fait le tour de ses questions, ne se donne même plus la peine de noter les réponses, c’est non, toujours non, Michel n’a de sa vie jamais volontairement rien fait, rien vu, rien aimé, rien combattu au point de se faire des ennemis.

— Et vous ? Madame Demest ?

Il y a un silence. Gabriel tente de nouveau, adoucit la voix :

— Madame Demest ?

Cette fois, Clémence relève la tête. Elle a un mouchoir de cotonnade fripée emmêlé dans les doigts, et ses yeux sont secs mais injectés de sang. Si blonde, son nez rosi par le chagrin, elle a des airs d’animal malade et épuisé.

— Pensez-vous à quelqu’un qui pourrait avoir un autre motif que l’argent pour enlever votre fille ? Que quelqu’un pourrait vous en vouloir, à votre mari, à vous ?

Elle secoue la tête : non.

— Dans la région ?

— On ne sort presque jamais d’ici. Quand on voit du monde, ce sont mes beaux-parents qui reçoivent. Je n’ai pas grandi dans la région.

— Ou ailleurs… Vous êtes originaire de Lille, c’est bien cela ?

— De Lille. Mais moi, je n’ai pas de fortune, rien qui fasse des jaloux. Mes parents sont… étaient instituteurs. Ils m’ont laissé de quoi faire des études, j’avais prévu…

Elle ne précise pas ce qu’elle avait prévu de faire, ou de devenir. Elle ajoute seulement :

— Je travaillais, à côté de la faculté. Et puis, Sylvie.

Elle a un sanglot, quelque chose d’un peu surprenant, rauque, sec, qui s’envole dans la pièce, sans larmes pour l’accompagner.

— Je voulais continuer, j’allais… je voulais finir ma licence avant…

La phrase s’éteint. De nouveau, rien de ce qu’elle allait faire, et le flou qu’elle évoque d’un mouvement de poignet, c’est l’année dernière sans doute, 1968, les événements, la bourrasque, l’occupation des universités. Clémence est partie juste avant que cela bouge pour venir habiter là où on fait de son mieux pour que tout reste en ordre, aligné, comme des rangées de betteraves. Elle n’achève pas sa phrase, porte une main à sa tempe, la masse sans tendresse. Quand elle baisse le bras, Michel lui reprend la main.

Sans y réfléchir vraiment, Gabriel lance :

— Vous pourriez y retourner.

Puis, sentant confusément que cela pourrait vouloir dire « maintenant que vous n’avez plus Sylvie », il s’empresse d’ajouter :

— Quand votre fille sera plus grande…

Mais il sent les gros yeux de Dassieux et la maladresse de sa remarque ; il ne peut pas promettre que Sylvie sera plus grande. Il ne peut rien promettre. Gabriel cherche autre chose à dire, vite, lève les sourcils, supplie du regard Dassieux de le tirer du bourbier. À sa surprise pourtant, Clémence dégage sa main de celle de son époux, croise les bras, puis secoue simplement la tête.

— Mes beaux-parents sont contre.

Cela a des airs de réflexe, de phrase déjà pensée, déjà dite, déjà débattue peut-être. Cela a des airs de normalité dans le chaos. Clémence voudrait reprendre ses études, ses beaux-parents sont contre. Cela n’a rien à voir avec Sylvie sans doute, ce sujet évoque la dispute fréquente, et peut-être retrouver des reproches familiers fait-il du bien à Clémence, parce qu’elle se redresse petit à petit, se recompose légèrement, relève le menton, d’un rien.

— Mon mari va reprendre l’exploitation, je n’ai pas besoin d’un nouveau diplôme pour ça, surtout pas un diplôme de Lettres.

Elle déballe cela avec un ton qui tend vers l’acide et sent la citation – de Demest père ?

— Clémence… Sylvie… souffle Michel Demest, avec un air de réprobation, et de nouveau sa femme baisse le menton, se recroqueville sur la chaise, elle ne pense plus qu’à sa fille et ses yeux bouffis se mettent à briller de larmes.

— Ça n’a rien à voir avec… mes parents pensent juste… avance Michel Demest.

Tout en lui renonce, ses phrases aussi. « À quoi bon ? » demande la courbure de sa nuque ; et Gabriel soupçonne qu’il l’a courbée de même quand Demest père et sa femme l’impératrice ont décidé que c’en était fini des Lettres, fini de la vie à Lille, fini aussi des études de Clémence et de toute velléité de bourrasques : il allait rentrer dans le rang et au Domaine, avec femme et enfant, et tant pis si la femme en question souhaitait autre chose. Dassieux pose encore quelques questions mais Clémence ne relève plus la tête, ne s’énerve plus. Son époux l’en empêche, sans violence aucune, juste avec ces mots d’à quoi bon. Il est inutile de protester, inutile de se laisser aller à la rage. Michel Demest n’est sans doute pas fait lui non plus pour se frotter à la terre noire, qui, rampante et dure, pourrait bien l’avaler tout entier. Mais à quoi bon.

On n’en tire plus rien, de ces deux-là. La nuit est opaque au-dehors et leur désespoir évident : s’ils savaient quoi que ce soit qui pouvait aider à retrouver leur fille, ils l’auraient dit depuis longtemps déjà. À peine les jointures blanches de Clémence sur l’étoffe du mouchoir quand Dassieux tient à demander :

— Vous confiez souvent la petite à cette fille, Catherine ?

Clémence a un sursaut, un éclat dans les yeux : elle en veut à cette fille, elle lui en veut à mort, c’est évident. Mais Michel Demest dit « Ce n’est pas sa faute à elle », ajoute que oui, souvent, que sa femme a des migraines et se repose une petite heure dans l’après-midi, « N’est-ce pas Clémence ? ». Que Catherine n’est pas bien maligne mais gentille avec la petite et qu’ils avaient confiance, que c’est Catherine d’ailleurs qui a donné l’alerte, et Clémence achève de se dégonfler sur son siège, son mari sans le vouloir sans doute a même réussi à la priver de colère. C’est ce qu’il lui faudrait peut-être, pourtant : un peu de rage, de quoi se tenir debout. Mais Clémence se masse les tempes de nouveau et demande si elle peut s’en aller.

— Bien sûr, dit Dassieux.

Gabriel se lève pour leur ouvrir la porte, il n’est même pas 18 h 30 mais dehors il fait nuit noire. Clémence Demest sort la première, son mari juste derrière elle, et elle manque se cogner contre la petite à tout faire, Catherine, voilà ça a fini par rentrer : Catherine. Clémence Demest s’immobilise, et son mari, trop proche pour avoir le temps de comprendre et de s’arrêter, la bouscule en silence puis se déporte légèrement. Il y a un bruit faible, le son d’un hoquet, Clémence est arrêtée, son mari à son côté. Gabriel voit le corps entier de Clémence qui se tend, qui tremble presque, c’est dans la nuque, les épaules. Face à eux, la jeune fille est tétanisée, les yeux braqués au sol, ne bouge pas. Elle devrait pourtant, ce sont les patrons, mais elle est prise dans le regard des parents de Sylvie comme un lapin dans la lueur de phares, voûtée, espérant peut-être un salut dans l’immobilité totale. Cela dure deux secondes et une vie, et puis Michel Demest pose sa main sur l’épaule de sa femme et dit : « Clémence » et elle s’écarte, de tout, de son mari, de sa main, de Catherine. Elle avance, dépasse la porte de la cuisine, quitte la coursive, s’aventure sur la terre glacée de la cour et monte les marches du porche. Derrière elle, Demest fils et ses grands pas mous, il gravit les marches de la belle entrée, la porte se referme, ils sont partis. Sur la coursive, la fille n’a pas bougé, elle doit connaître les dalles par cœur maintenant.

— Tiens, toi, dis Gabriel, va demander à Martine Demest de nous rejoindre dans le bureau du régisseur.

Il a parlé gentiment mais elle sursaute. A-t-elle seulement compris ? Gabriel éprouve le besoin de s’en assurer :

— Tu as bien saisi ? demande-t-il, avec toute la gentillesse qu’il parvient à convoquer dans la nuit froide pour cette fille qui refuse même de le regarder, de lui sourire. Martine Demest ? La fille du patron ? On est dans le bureau de Radier, ici, ce bureau, juste là. Qu’elle nous rejoigne, d’accord ? 

Elle hoche la tête, fait demi-tour, et se faufile par la porte de la cuisine avec des mouvements de rongeur. Gabriel se passe une main sur la joue, sent la barbe qui affleure à la surface de sa peau. Il est tard, la journée était longue, il a froid, il veut un café, il veut retrouver Sylvie, il veut partir d’ici. Quand il retourne dans le bureau de Radier, malgré la fraîcheur minérale qui flotte entre les murs de la pièce, il sent l’odeur de Michel Demest et de sa femme, une odeur de transpiration mêlée de savon de qualité, une odeur d’épuisement et de désespoir, l’odeur de Sylvie qui manque.

Dassieux est en train de tisonner les braises dans le poêle ridiculement petit du régisseur.

— Ajoute une bûche, si tu veux, propose Gabriel, en lui tendant un des morceaux de bois qui attendent dans le panier posé contre le mur, à l’entrée de la pièce. Dis donc, ça me fait penser… on n’a toujours pas croisé le maire d’Anceny ? Demaret ?

— Si, chez Salors, tout à l’heure. Il faisait signer un bon de commande pendant que tu étais au téléphone. C’est lui le patron des bûcherons.

— C’est pas maire, son boulot ?

— Arrête de faire ton Parisien, Gabriel. Maire, ce n’est pas un emploi à plein temps partout. Regarde-moi ça, c’est quoi ces bûches, les Allemands rationnent toujours ou quoi ? Pas étonnant qu’on se les pèle.

Gabriel n’a rien à répondre. Les bûches font vingt-cinq centimètres tout au plus, il soupçonne que la taille et la quantité de bûches dépensées par Radier sont l’objet d’une surveillance rigoureuse.

La bûchette a le temps de prendre et Dassieux celui de se plaindre encore un peu avant que Martine Demest pousse la porte. Elle est sortie sans manteau et reste sur le pas de la porte, les mains passées sous ses aisselles pour les tenir au chaud. Elle n’a pas frappé – peut-être qu’elle a trop froid, ou peut-être n’a-t-elle pas l’habitude de visiter cette pièce du Domaine. Ou de demander la permission d’y entrer, pense Gabriel. Dassieux lui fait signe d’ouvrir la porte en grand, mais Martine Demest n’entre pas, reste face à eux, les pieds toujours sur le sol de pierre de la coursive.

Petite fille sage, pense Gabriel, et c’est très exactement ce qu’est Martine Demest, dans sa jupe de lainage très sagement trapèze qui lui arrive très sagement sous le genou, son pull à col très sagement roulé. Elle a des cheveux brun foncé, coiffés avec soin, lustrés au point qu’on les croirait humides, et des yeux noirs qui donnent l’impression inconfortable de n’être que des pupilles, éteintes et impassibles.

— Il est bientôt 19 heures, dit Martine Demest.

— En effet, confirme Dassieux, après un coup d’œil à sa montre.

— Nous allons dîner.

— Ce n’est pas une invitation, je présume, répond Dassieux en retour, sans récolter même un sourire.

— Et mon père dit que vous ne pouvez pas me parler sans lui. Je suis mineure.

Dassieux lève un sourcil.

— Eh bien, pourquoi n’est-il pas descendu avec vous ?

— Parce que nous allons dîner, dit-elle encore, d’un ton qui laisse entendre qu’elle s’adresse à quelqu’un de trop lent.

— Je vais le chercher, alors, propose Dassieux, et en face de lui, Martine Demest décroise les bras et a un mouvement du pied, presque comme si elle allait piétiner.

— Ce n’est pas la peine, j’ai déjà tout dit aux autres gendarmes. Je n’étais pas là, je suis rentrée vers 18 heures, 18 h 15 peut-être. Tout le monde était déjà en train de chercher.

— Et où étiez-vous, jusqu’à 18 heures ? 

— Je l’ai déjà dit…

Dassieux se redresse et sa voix se défait de sa bonhomie.

— Oui, mais moi je suis la police, et là mademoiselle, c’est moi qui demande.

Elle hésite une seconde, puis se fait polie, et répond, les bras de nouveau croisés en travers de la poitrine :

— J’étais à Soissons, c’était le début des vacances. J’ai quitté l’internat le samedi soir, et je suis restée chez une amie.

— Pourquoi ?

— Mais… pour travailler…

Elle est toujours debout sur le pas de la porte qui laisse passer un air glacial. Gabriel l’observe, pendant qu’elle répète presque mot pour mot ce qui est déjà dans les procès-verbaux partagés par Aubreuil : la nuit chez une amie, l’exposé, le retour le lundi raccompagnée par l’amie et son frère, arrivée dans la pagaille, Sylvie disparue depuis plusieurs heures.

Il y a un bruit de clenche, et une petite silhouette emmitouflée passe dans la cour : la fille de la cuisine. Elle doit avoir fini sa journée. Elle avance à pas rapides, s’arrête une seconde pour leur jeter un regard, puis repart, vivement. Le contraste avec Martine est saisissant ; avec son port de tête, l’intelligence dans son regard, sa constitution solide, elle qui n’a jamais manqué de rien. Un monde entier entre elles deux.

— Vous vous entendez bien avec votre belle-sœur ? demande encore Dassieux à Mlle Demest.

— Clémence ?

— Vous en avez d’autres ? 

Quelque chose passe dans les yeux de Martine, une impertinence.

— … pas que je sache.

— Vous trouvez ça drôle ? demande Dassieux, encore un peu plus grave, à la limite de la réprimande, et Gabriel sent que ce n’est pas la bonne manière de s’adresser à la fille Demest, qu’elle a quelque chose d’insaisissable.

Il regarde encore les bras fins, plus tordus que croisés, et puis ces cheveux luisants et ces yeux sans fond : Martine Demest a quelque chose de l’anguille. Tirée de force sur la terre ferme elle fait la morte et n’a de mouvements que le strict nécessaire, mais à la première occasion, elle va se tortiller et s’échapper. Retourner se dissimuler dans un trou de vase, elle la fille-anguille de l’Empereur.

La suite donne raison à Gabriel : Martine Demest se met à répondre aux questions de manière courte et précise, ouvrant grand les yeux pour appuyer son ignorance et sa bonne volonté. Décidée à accélérer cet échange qu’elle trouve, et elle ne fait aucun effort pour le dissimuler, inutile. Il y a encore quelques questions, Martine ne dévie pas de ses premières déclarations, elle n’a pas d’ennemis, elle est désolée pour son frère et sa belle-sœur, elle sait que son père a de l’argent.

Quand Dassieux s’adoucit et demande : « Vous êtes attachée à la petite Sylvie ? », il y a un remous dans les yeux noirs de Martine, quelque chose d’authentiquement peiné.

— Oui, répond-elle, et sa voix s’est voilée, un peu.

Et puis elle les regarde, tour à tour, et dit avec un ton sincèrement désireux de convaincre :

— C’est ma nièce. Je l’aime beaucoup. J’espère qu’elle va revenir vite.

Une voix contrariée appelle Martine. Sa mère est sortie sur le perron, s’est résignée à descendre les marches, à rejoindre la coursive et à s’avancer presque jusqu’au bureau du régisseur.

— Martine ! Nous dînons ! 

Martine hausse les épaules. La reine appelle, alors elle obéit, recule, sans un mot pour ses interlocuteurs, une petite lueur de satisfaction au coin des lèvres peut-être. Aux policiers le régicide, si cela les tente.

— Vous ne l’avez pas interrogée sans mon époux, j’espère, jette Mme Demest à Dassieux.

— Elle est mineure, complète le collègue de Gabriel, comme récitant une comptine déjà connue.

Mme Demest lui lance un regard plein de contrariété, et s’écarte pour laisser Martine quitter le bureau.

— Tu sais que ton père n’aime pas attendre à table, dit-elle, et sans un autre regard pour les policiers, une main sur l’épaule de sa fille, elle repart vers le perron.

Dassieux et Gabriel arpentent la cour, des regards ici ou là, cherchant Radier, qui n’est nulle part.

— On va voir les Italiens ? propose Dassieux.

Gabriel acquiesce. Ils quittent la clarté très relative de la cour pour se diriger vers le champ est, dépassant au passage la maison du régisseur, où aucune lumière n’éclaire les fenêtres. La baraque de brique, isolée plus loin dans le champ, brille elle comme un phare dans la nuit. Devant la porte, ils entendent des voix et de la musique.

— Eh bien, il y en a qui ne se laissent pas abattre, remarque Dassieux, en frappant à la porte

On leur ouvre. Un homme très brun, à la moustache en abat-jour et aux joues noircies d’une barbe naissante.

— Police, avance Dassieux, sortant sa carte.

Mais en face, l’homme sait déjà à qui il a affaire, Gabriel en a la certitude. Il a vu dans ses yeux le même éclat de méfiance briller furtivement – ils l’ont tous. Ceux que Claudia accompagne dans leurs démarches aussi, et c’est d’ailleurs pour cela qu’elle lui a demandé de ne plus venir la chercher à la fin de sa permanence. Il n’a toujours pas ravalé sa vexation, mais il a dû s’y faire. Elle soutient que la police fait souffrir ces hommes-là, qui ne viennent que travailler. Que certains ont fait la guerre et ont des flics français des souvenirs dont ils ne veulent pas parler. Gabriel n’était pas d’accord, il le sait lui, qu’il y a des gars bien dans la police, puisqu’il en est un. D’accord oui, il y a des plus vieux aussi, avec d’autres opinons et des passés plus troubles, mais c’est loin tout ça. Et surtout, il n’aime pas la manière dont il a vu les hommes qui viennent parler à Claudia parlent à Claudia. La proximité que créée cette langue commune qu’il ne comprend pas, la confiance qu’ils semblent avoir en elle alors qu’ils se défient de lui, instinctivement, intrinsèquement. Il n’a pas osé lui faire part de sa jalousie parce qu’il sait que Claudia n’aime pas cela, qu’elle a vu sa mère, ses tantes, sous les coups de l’amour qui disait si mal son nom, et qu’elle vit ailleurs, avec un Français, traçant sa propre route en dépit des reproches familiaux, pour ne pas vivre cela. Parfois, du plus profond, Gabriel se dit qu’ils ont raison quand même : les Italiens, leurs femmes ils les tiennent et c’est peut-être plus facile. Mais il aime Claudia beaucoup, sans limites et sans coups et il tente de s’accommoder de la jalousie. Se console, se répétant que lui traite bien sa fiancée. Mais qu’on insulte sa profession, il a eu plus de mal.

— Insulter ? Ma chi parla di insultare, enfin ? Je te dis juste qu’ils ne sont pas à l’aise avec la police ; attends-moi au métro, si tu tiens tant que cela à venir me chercher à la permanence.

— Les autres de l’association, elles ont honte de leur fiancé aussi, ou ils ont le droit de venir les chercher à la porte ?

— Honte, et puis quoi, ma che dramma stai facendo per niente ! Je n’ai honte de rien, moi, Gabriel. Non ho vergogna di niente, mi senti ? Le donne e la vergogna, è una storia che non mi interessa. Les femmes et la honte, c’est une histoire qui ne m’intéresse pas !

Son ton avait commencé à se tendre, elle avait remplacé caro mio par « Gabriel » et l’italien mangeait de plus en plus ses phrases, il était temps de changer de sujet. Mais Gabriel reste offensé qu’on lui interdise d’aller et venir à sa guise, et s’il aime son Italienne, il n’aime pas les Italiens de sa Claudia. Leur regard dur, leurs sourcils qui se froncent quand il s’approche, la manière dont ils se ferment alors qu’un instant plus tôt, ils plaisantaient en s’envoyant des mots ronds et légers.

Quand l’homme leur ouvre la porte, ce soir dans la baraque en briques du champ est, Gabriel ressent la même gêne, le même inconfort devant le visage qui devient mur et les yeux qui s’éteignent.

L’homme s’écarte sans discuter pour les laisser entrer. La pièce du rez-de-chaussée est animée, échauffée d’humain, cela sent le chou, le poireau et le feu de bois. Sur la table, encore quelques bouts de pain. Il reste des verres aussi, du vin ; on ne leur en propose pas, d’ailleurs depuis qu’ils sont entrés, Dassieux et lui, plus personne ne dit rien. Il y a un poêle, des bûches, la table est longue, en bois, flanquée de deux bancs. Il y a un buffet à l’allure solide et peu recherchée, sur le dessus des photos encadrées ou nues, des femmes, des enfants, des pères aux cheveux blancs, des mères coiffées de fichus. Sur la droite, une porte, Gabriel se dit « une salle de bains » avant de se souvenir que la baraque n’a pas d’eau chaude, que les toilettes sont à l’extérieur. Une salle carrelée où on se lave avec de l’eau chauffée sur le poêle, peut-être.

— Messieurs, salue Dassieux.

Il y a de légers hochements de tête. Les hommes qui étaient encore assis se sont levés, incertains.

— Nous venons vous parler de l’enlèvement de Sylvie Demest.

Celui qui leur a ouvert avance dans la pièce, vient se mettre face à eux. « C’est le chef », pense Gabriel. Pourtant, ce n’est pas le plus grand, pas le plus vieux, pas le plus massif.

— Oui ? demande l’homme. Nous avons déjà parlé à la gendarmerie.

— Vous êtes ? demande Dassieux.

— Giovanni Ferraro.

Gabriel sort de sa poche une des listes confiées par Aubreuil.

— Vous êtes là depuis… quatre ans. Non, deux ans.

— J’ai mes papiers.

Le ton n’est pas agressif, mais atone justement, dénué de la moindre intention, et c’est ça que Gabriel n’aime pas : on lui parle comme s’il pouvait s’enflammer à la moindre étincelle, on lui parle comme s’il était un danger, cela l’offense et presque, au fond, cela le rend agressif. Il fait l’effort de le cacher.

— Radier nous a confirmé que vous étiez tous en règle, ce n’est pas ce qui nous amène.

— Quatre ans, donc ? relance Dassieux.

Giovanni hoche la tête, un mouvement sec.

— J’ai commencé dans les mines, dans le Pas-de-Calais. Deux ans. Je suis venu ici après. Encore deux ans.

Son français est assez bon. Il s’avère rapidement qu’il est le seul des ouvriers à le parler. L’accent est présent, assez fort et légèrement différent de celui de Claudia, croit percevoir Gabriel, mais il n’y connaît rien en langues – elle lui répète qu’il pourrait faire un effort mais il répond que son oreille est mauvaise. Gabriel avait pensé peut-être les interroger individuellement, il y a bien un endroit où on pourrait s’isoler, mais Dassieux semble prendre un autre chemin. S’ils ne parlent pas tous français, de toute façon, leurs options sont limitées.

— Quand vous avez su que Sylvie avait disparu, lundi. Vous avez fait quoi ?

— Nous étions tous avec M. Radier quand ça s’est passé. Il faisait déjà nuit quand on est venu le chercher.

— Qui a prévenu ?

— Catherine. Elle était avec la petite. Quand la petite a disparu, Mélie a dit d’aller prévenir la maman, et puis le patron a su et un des ouvriers français est venu nous dire, et Radier est parti. On l’a suivi, pour aider à chercher.

— Vous avez vu quelque chose ? En cherchant ? Par où vous avez cherché ?

— On a cherché tout le côté ouest, en partant du mur qui fait le tour de la ferme, vous avez vu comment c’est. Et on a descendu.

— Jusqu’où ?

— Jusqu’à la petite rivière. On a regardé sur les…

— Les berges ? offre Gabriel.

— Les berges oui, les bords. On n’a rien vu. Mais on avait juste les torce.

— Les torches ? Les flambeaux ?

— Les flambeaux. Les torches électriques, elles sont allées aux Français.

Le ton est égal, encore. Une sorte d’« à quoi bon », mais avec l’accent italien cette fois.

— Il y a quelque chose que vous auriez vu cette nuit-là et oublié de dire à nos collègues gendarmes ?

Tous secouent la tête, ils ne parlent peut-être pas le français mais ils le comprennent tous assez pour rester à l’écart des problèmes, se dit Gabriel.

— Je monte jeter un œil au premier, informe-t-il en obliquant vers l’escalier.

Il entend Dassieux qui poursuit ses questions. Et toi, tu es ici depuis combien de temps ? Tu as vu quoi ? Et toi ? Et toi ? Gabriel sait qu’il a déjà les réponses, cela fait partie des informations que Radier leur a communiquées, et elles ont été vérifiées par les gendarmes. Peut-être Dassieux cherche-t-il une réaction, une erreur. Radier a laissé échapper qu’il avait réfléchi à deux fois avant d’embaucher Giovanni. Les hommes d’Aubreuil ont confirmé : ce dernier a partagé des foyers de travailleurs avec quelques figures peu recommandables, à son arrivée en France. Des fauteurs de trouble, des mauvaises têtes, politiquement très à gauche, du genre qui ont des idées de grève et de révolte. Mais jamais il n’a eu de problème en son nom propre, et il semble avoir saisi l’opportunité d’un travail honnête que lui offre la France. Gabriel se demande s’il aurait embauché Giovanni, lui patron. Non, sans doute pas, s’avoue-t-il en atteignant l’étage.

L’étage n’est qu’une seule grande pièce, les lits une place aux montants métalliques alignés le long des murs sont faits et propres, il se demande si quelqu’un de la maison vient nettoyer aussi la baraque. Les couvertures semblent rigides et leur marron foncé contrastant avec les draps blancs donne à la chambre des allures de pensionnat. Il s’attendait à davantage de désordre, mais même ainsi, il n’aimerait pas vivre de cette manière, sans intimité. Seule concession au confort, les petites tables de chevet en bois clair qui accueillent chacune leur lot de portraits.

Gabriel fait un tour, ses chaussures laissant des traces humides sur le sol de planches que l’on n’a pas verni. Les photos se ressemblent toutes, il croit reconnaître certains visages qu’il a croisés dans les cadres du rez-de-chaussée. Les vieilles sont identiques, leurs cheveux dissimulés par des fichus plus ou moins élégants, ici une jeune femme dans un cliché trop posé, qui sourit à moitié à l’objectif dans ses habits du dimanche, une jupe claire encombrée de jupon et de tablier, un châle brodé, un chapeau et des nœuds de tissu dans un entrelacs propre et étudié de cheveux qui doit peser lourd. Claudia est plus vieille, mais elle est plus belle, se dit-il en passant, et il en ressent une petite bouffée de fierté. Au bout de chaque lit, un coffre : Gabriel ouvre, par acquit de conscience, mais Sylvie n’est pas ici. Qui cacherait ainsi la petite fille sur les terres mêmes du Domaine ? Il faudrait être sacrément stupide, ou bien très orgueilleux. Il redescend les escaliers.

 

— Je suis roué, dit Dassieux. Rentrons.

— À l’hôtel ?

— J’aimerais bien. Mais il faut que nous allions voir Aubreuil. Savoir ce que la journée de ses hommes a donné.

L’habitacle de la 204 est glacé et leur souffle s’élève en vapeur timide. Gabriel pousse le chauffage à fond et sort de la cour.

— Alors, demande Dassieux, les parents ?

— De Sylvie ? Effondrés. On le serait à moins.

— Tu sais, à un moment je me suis dit… que peut-être Michel Demest pouvait être impliqué. Mais après l’avoir vu…

Dassieux enfouit la fin de sa phrase dans son écharpe qu’il rajuste, tassé sur son siège.

— Impliqué ? Dans ? La disparition de sa propre fille ?

— Avec autant d’argent, il pourrait partir. Quitter la terre. Tu le vois labourer ou vider un poulet ?

— J’ai l’impression que le boulot de paysan selon les Demest, ce n’est pas tant ramasser des patates que les sous. Ils exploitent la terre, ils ne la cultivent plus. Alors non, je ne l’imagine pas vider un poulet. Mais je ne l’imagine pas non plus fomenter un plan machiavélique pour récupérer une portion de fortune qui finira de toute façon par lui revenir.

— Mais pas sans rien en retour. Pas sans contrepartie. Pas sans en échange dédier sa vie au Domaine. Là, avec deux millions, il récupérerait sa gamine, et il pourrait partir ensuite, avec sa femme, avec Sylvie. Qui le jugerait de s’éloigner, après avoir vécu une chose pareille ?

— Et les parents joueraient la comédie ? Tous les deux ?

— Ça te semble impossible ?

— Je les crois sincères. Tu l’as vue, elle ? Personne ne peut jouer le chagrin à ce point (il roule à contrecœur sa fenêtre d’un centimètre, pour dissiper la condensation qui se forme sur le pare-brise). Tu as de ces idées, Dassieux…

— Tu les crois sincères… tu le crois surtout trop mou pour tenter quoi que ce soit du genre, et en plus dans le dos de sa femme.

— Oui, ça aussi.

 

Les cinq cents hectares de la ferme Demest représentent vingt-sept familles, évincées et déplacées au gré des années. Certaines, rares, ont conservé leur maison et vivent désormais entourées de champs qui ne leur appartiennent plus. Ce sont elles que les hommes d’Aubreuil ont vues aujourd’hui. Mais la majorité d’entre elles ont vendu les terres et la maison, et Demest a traité les murs de la même manière qu’il traite les bois : il a arraché, méthodiquement, sans rien laisser perdre. La maison du régisseur Radier, construite à une cinquantaine de mètres de la cour au début du champ est, a été bâtie avec les pierres de fermes débitées. Les familles ont déménagé. Elles ont rejoint le village, ou elles sont parties plus loin. Certains des hommes exilés au village sont venus travailler pour Demest. Ce sont eux que Dassieux et Gabriel ont vus aujourd’hui. Pourtant, même aux gendarmes et à leurs uniformes, on n’a dit presque rien.

— C’est presque comme s’ils avaient peur, commente le lieutenant Fournier.

Personne ne répond rien. Personne n’a rien à répondre. Ils l’ont tous senti. Demest, comme une main, immense, avide, posée sur la vallée.

— Ce qu’on nous a dit, à nous, plusieurs fois ce matin, dit Gabriel, c’est que ça n’a rien à voir. Que ce sont de vieilles histoires, et que ça n’a rien à voir. Est-ce qu’à certaines familles on a forcé la main ? Ce sont de vieilles histoires, ça n’a rien à voir. Sa femme, Marcelline Andreux, par qui il a mis la main sur la propriété : est-ce qu’elle était promise à quelqu’un d’autre ? Ce sont de vieilles histoires, ça n’a rien à voir. Gustave Mazié, le vieux qui leur sert à moitié de soigneur, pour les bêtes et pour les Italiens – c’est comme ça qu’on nous l’a présenté… On nous a dit qu’il avait toujours besoin d’argent, qu’en plus de travailler à la ferme, il soignait qui voulait, contre paiement. « Besoin d’argent ? » on a demandé, et la réponse, c’était : ce sont de vieilles histoires, ça n’a rien à voir.

— Ah, ça moi je sais, dit un gendarme aux cheveux cendre. Sa sœur est morte en couches, il a une nièce pas très jolie qu’il aime beaucoup et qui voudrait ouvrir un commerce.

— Il t’a dit ça ? demande un autre. Qu’il a une nièce moche ?

— Non, bien sûr. Mazié a dit qu’il avait une nièce, qu’elle voulait ouvrir une boutique de chaussures à Soissons et qu’il cherchait à l’aider. C’est un des ouvriers qui m’a dit qu’elle est moche, il l’a vue à un bal à Ichy.

Aubreuil se racle la gorge et les hommes se redressent, on passe à autre chose.

La réunion dure. La nuit se colle aux vitres avec des airs de sangsue. On n’a pas reçu de nouvelles de Paris. La piste de la lettre ne donne rien. Des lettres, des cartes postales, on en expédie cinq millions par an dans l’Hexagone, il y a eu 8,5 milliards de lettres et colis envoyés en France en 1967, intervient discrètement Simone, dont la belle-sœur officie au bureau PTT d’Anceny, et cela continue d’augmenter. Combien de communes dont le courrier passe par le centre de tri d’Ichy-sur-Loy ? Vingt-quatre communes, confirme Simone. Et sans surprise, indique Fournier, au bureau d’Ichy, personne n’a rien vu d’inhabituel ces derniers jours.

On passe de nouveau en revue les déclarations des bûcherons employés par Demaret. Un des sous-officiers d’Aubreuil, le jeune gendarme Lequeux, a eu l’idée de dessiner la cour, telle que chacun des journaliers s’en souvenait. Il a repris les PV de ses collègues et les déclarations des bûcherons. On leur a, à tous, posé la question : « Quand la petite a disparu, vous étiez où, précisément ? » Et chacun a répondu. « Avec l’équipe du bas, on venait d’arriver dans la cour… moi, Eymard et deux nouveaux, on était ici. » Ou : « Dans le camion, avec Ferchaut ; j’ai vu Lequemer avec sa brouette et la fille. » Ou encore : « J’ai été de l’équipe du haut toute la semaine précédente et ce lundi. J’étais là, Rozière fumait ici, je ne voyais plus Mallard mais je pense qu’il était sous le hangar. » Et croquis après croquis, ils ont tous placé la fille, Catherine, à peu près au même endroit. Et Sylvie avec sans doute, un temps du moins, mais personne ne surveillait la fillette. À ce moment précis, ils ne faisaient attention qu’à la fille, et à André Lequemer, l’homme à la brouette. Le jeune gendarme a compilé les différents dessins. Celui qu’il propose à son chef est supposé donner une idée de la scène. La moustache d’Aubreuil acquiesce, et Lequeux vient épingler le plan de la cour sur un des panneaux de liège. La feuille est large, c’est du papier épais et les proportions semblent très réalistes : il s’est appliqué, il a fait les choses bien.

— Il y avait deux équipes, rappelle le jeune homme, debout devant tous les autres et les joues lègerement rougies.

Il pointe différents endroits de son schéma.

— Une à l’abattage, de huit hommes, qui est restée dans la vallée durant la semaine de travail précédente. Trois hommes avec un camion et un treuil, pour monter le bois jusqu’à la cour. Et une équipe de six pour débiter, dans la cour de la ferme. Le domaine de Demest, c’est la grande maison, la maison des ouvriers italiens – ils sont huit à demeure – et celle de Radier le régisseur. Gustave Mazié loge au village, mais Mélie Bardan a une chambre au troisième étage de la maison de maître, sous les combles, et tout ça se chauffe au bois : une chaudière centrale et plusieurs cheminées d’appoint. Demest est économe, mais ça fait du volume. On fait appel à la même entreprise chaque année, celle de Demaret, qui emploie les mêmes gars s’il en est satisfait. Sur les dix-sept hommes chargés de couper et rentrer le bois, six étaient déjà présents l’année dernière, et l’année d’avant à la même période – y compris André Lequemer, d’ailleurs.

Lequeux déglutit, avant de reprendre sa démonstration.

— Donc. Au moment de l’enlèvement de Sylvie, tous étaient dans la cour. L’équipe d’en bas avait terminé et avait reçu pour consigne de monter à la ferme ; Radier allait les payer une fois cette dernière journée bouclée…

Gabriel fronce les sourcils, lève les yeux vers le plan du gendarme qui s’est interrompu, s’approche.

— Vous avez la liste des types du bois ?

— Elle est ici, répond Chaval, le grand lieutenant roux, le bras tendu vers un des panneaux de liège.

— Il y en a un… commence Gabriel. Huit en bas, et trois dans le camion, onze. Plus six au hangar à bois : dix-sept. Le plan, là : Catherine au centre, et autour, dix-huit hommes. Dix-sept sur la liste que nous a donnée Radier…

Il va jusqu’à la liste, revient au dessin, passant devant Lequeux qui attend de comprendre ce qui l’anime. Gabriel compte, recompte :

— Il y a un homme en plus. Sur le dessin. Dans la cour. Il y a un homme en plus. Il y a un homme en trop.

 

On retourne voir les bûcherons. Il est tard. On les réveille. Ils sont tous chez eux, les dix-sept, la plupart déjà en train de dormir du sommeil du juste, ou du moins de celui du fatigué. Ils reprennent des forces pour la suite de la saison. On les a immobilisés trois jours, en haute saison du bois, et quand on les a quittés aujourd’hui, les gendarmes avaient ordre de transmettre à Demaret : il pouvait les remettre au travail.

Quand on se retrouve de nouveau dans la pièce aux panneaux de liège, il est 2 heures du matin. Les chemises sont fatiguées, les hommes qui les portent aussi. Seule Simone, qui a ignoré les injonctions du capitaine Aubreuil à rentrer chez elle faire dîner sa famille, est aussi nette et soignée qu’au matin. Le type en plus s’appelle Johnny. Lundi soir, dans la cour, les bûcherons montés de la vallée pensaient qu’il était avec ceux du hangar ; ceux du hangar pensaient qu’il venait avec ceux de la vallée. Ceux du camion s’en souvenaient à peine. Un jeune, pas épais, qui tranchait au milieu des épaules larges – mais il était comme eux, transpirant, en bras de chemise, et il déchargeait le camion, rangeait, travaillait, en silence. Discret, efficace ; plusieurs hommes se souviennent d’avoir pensé qu’il voulait prouver qu’il valait sa paie. Et puis, ils l’ont oublié. Personne ne s’est souvenu de lui dans la panique, quand on a pris les lampes, quand on a allumé les torches. Il n’a pas participé aux recherches ; aucun des bûcherons ne se souvient de l’avoir vu une fois la nuit tombée. La liste est formelle : il n’a pas été payé par Radier. Il a disparu.

Avec elle, forcément.

Avec Sylvie.

Le jeune gendarme Lequeux, qui sait dessiner et avait eu l’idée de crayonner la cour, a tenté un portrait, basé sur les descriptions du bûcheron Eymard, Eymard observateur, Eymard bien concentré pour se souvenir du gars trop mince. Eymard bien content surtout qu’on cesse de lui renifler autour, lui et son passé de prison. Le gendarme dessinateur s’approche pour la seconde fois de la soirée d’un des panneaux de liège et, hésitant, épingle le portrait à côté du plan de la ferme. Le capitaine dit « C’est bien, Lequeux », et il se détend.

Le dessin est au crayon, rien de bien recherché, mais on voit les cheveux, longs jusqu’au haut des joues, le nez busqué et trop grand, un nez d’homme pas fini, de grands yeux noirs, une moustache châtain et l’air gentil. C’est ça qu’ont dit les autres, les forts, les costauds. Qu’il avait l’air gentil. On ne peut se fier à personne.

Dassieux regarde le portrait, frotte son menton, qui renvoie un crissement étouffé.

— Maintenant, on sait qui on cherche.

 

OceanofPDF.com