Petite sale
Mardi 18 février 1969
Il est 8 heures, mais l’heure de pointe est passée au café et Dassieux et Gabriel reprennent déjà leurs habitudes de Parisiens – aux yeux du couple Salors du moins, pour qui se lever après 7 heures tient de la vie de pacha. Dassieux a eu Paris. L’affaire Demest est, en ce qui les concerne, officiellement close.
— Mais on ne nous attend pas au Quai avant ce soir, Gabriel. Alors, si tu veux rester encore un peu… personnellement, j’ai tout mon temps.
Gabriel s’est levé la tête lourde – le vin est sans doute lui aussi à blâmer. Il ne parvient plus à savoir s’il veut absolument retrouver Johnny, ou bien prouver que Catherine est innocente, la protéger. Ou peut-être juste les laisser derrière lui, tous autant qu’ils sont, avec leurs ongles sales et leurs maisons froides, et rentrer, rentrer le plus vite possible, se dissoudre dans Claudia. Il hésite.
— C’est tout ? C’est comme ça ? Mais l’appel à témoins…
— Géré par l’état-major de la gendarmerie nationale. Tu sais qu’un fichier des personnes recherchées est dans les tuyaux, pour cette année, ou l’année prochaine au plus tard. Jean-Pierre et Catherine y figureront sans doute. Dans toutes ces innovations, tu vas voir qu’ils vont bien arriver à te faire quelque chose d’utile.
— C’est vrai que ça pourrait nous faciliter la vie…
Il s’est débarbouillé, mais il lui reste des poussières au coin des yeux. Il s’en débarrasse d’un revers de main.
— Sans doute, confirme Dassieux. Tu me diras ça.
— Comment ça ?
— Je crois que je vais arrêter, Gabriel.
L’annonce a pour effet, au moins, d’aider Gabriel à ouvrir grand les yeux.
— Maintenant ? Comme ça ?
Gabriel a l’esprit embué, il demande du café.
— Mais je ne comprends pas… c’est cette affaire ? La gamine va bien…
— Oui. Elle va bien. Mais contrairement à toi Gabriel, je ne suis plus dans la fleur de l’âge, et je crois que ça suffit. Que j’ai eu mon compte.
— Je comprendrais si… s’il s’était passé quelque chose de terrible. Mais elle va bien ! insiste-t-il.
— Vous exigez que je justifie ma décision en détail, inspecteur Sautet ?
— Mais non, mais… je ne comprends pas.
— Si tu veux vraiment une raison, alors ce n’est pas Sylvie. C’est tout, autour d’elle. Les gens qui ont gardé des secrets quand on les suppliait de nous dire, quand on leur répétait que cela pouvait signifier la différence entre la vie de la petite, ou sa mort. C’est… les gens comme Demest. Leur petit pouvoir. Ce qu’ils en font.
Il secoue la tête, s’interrompt :
— Mais si tu veux passer une dernière journée avec moi, à essayer de comprendre comment les choses se sont déroulées cette semaine… Ma foi. Je crois que ça me ferait plaisir.
Gabriel finit son café. Quel jour sommes-nous ? Mardi. Mardi, Claudia a cours. Et rien ne peut empêcher Claudia d’aller en cours. Pas même Gabriel.
— Alors, si ça te ferait plaisir.
— Qui sait, peut-être même que je pourrai convaincre nos autorités supérieures de te garder sur l’affaire.
— Elle est terminée, tu me l’as répété.
— Vous avez le journal de ce matin, Salors ? demande Dassieux par-dessus l’épaule de Gabriel.
— Il est pris pour l’instant, répond le cafetier, en désignant d’un signe d’épaule un des lève-tard qui boit son café, le journal à la main.
Gabriel se retourne, regarde le quotidien dans les mains de l’homme au comptoir.
— Presque fini, dit l’homme en levant le journal, dont la une annonce « Sylvie demest retrouvée saine et sauve – le million envolé, “Johnny” toujours en fuite – La domestique était de mèche ». Les portraits de Jean-Pierre Louvet et de Catherine s’étalent sur la même page.
— Oh, je crois qu’on a l’essentiel, répond Dassieux. Tu vois bien, Gabriel. Tant qu’ils ne sont pas attrapés, tant que la presse s’y intéresse, rien n’est terminé. Alors ? Qu’est-ce que tu décides ?
Gabriel se sent de nouveau en éveil, impatient. Que ce soit à la perspective de rentrer, à celle de trouver, il n’en sait rien, il s’en fout – se débarrasser de cette sensation d’engluement est inespéré.
— Si l’enquête est encore en cours, qu’est-ce qu’on attend ?
« Veux-tu que j’aille ouvrir ? » entendent-ils à travers la porte quand ils sonnent chez Marie Caron.
Il y a ensuite un silence, et enfin des pas.
La mère de Catherine leur ouvre la porte à demi, mais ne les regarde pas vraiment ; elle est trop occupée à observer, derrière eux, les gens qui passent dans la rue en lui jetant des coups d’œil en biais. Elle a les joues rouges, elle qui était hier pâle comme la mort, et quelques mèches de cheveux folles s’échappent de son chignon sage.
— On peut entrer ? demande Dassieux.
Il n’a pas besoin, bien sûr, il pourrait tout aussi bien pousser la porte, mais cette marque de politesse paraît décider la femme.
Chez Marie Caron, rien ne semble avoir changé depuis la veille, à part la dame aux cheveux courts, grisonnants et coquettement permanentés, qui est assise à la table ce matin. Quand ils entrent la mère de Catherine les laisse debout quelques secondes, comme distraite, puis revient à elle et dit :
— Euh ! Je vous présente…
Sa voix faiblit.
— Mme Martin, dit la femme en se levant, avec énergie. Je vais vous laisser, Marie. Il est bientôt la demie.
La femme se lève, prestement, et range sa chaise.
— Messieurs.
— Vous veniez… ? s’enquiert Dassieux sur un ton innocent.
— Je venais simplement prendre des nouvelles de Marie. Mais je dois vraiment vous quitter. Je suis l’institutrice. De maternelle. La classe commence bientôt.
Marie Caron regarde à droite et à gauche, et quand elle voit Mme Martin ranger sa chaise, elle se tourne de nouveau vers les policiers.
— Pardon, asseyez-vous, si vous voulez.
Gabriel et Dassieux restent debout. La femme aux cheveux gris pose une main amicale sur l’épaule de Marie Caron, dit avec gentillesse : « Courage, Marie » ; puis quitte la maison, refermant la porte derrière elle.
— Pas de nouvelles de Catherine ? tente Dassieux dès la femme aux cheveux gris partie.
Il sait bien sûr que Lequeux et Hutin, qui ont passé la nuit dans une voiture à claquer des dents en surveillant la porte des Caron, auraient prévenu si tel était le cas. Tout comme ils les ont prévenus, alors que Gabriel et Dassieux traversaient la rue en sortant de chez Salors, que Marie Caron avait de la visite.
Marie Caron secoue la tête. Elle est sans doute encore sous le coup de toutes ces surprises, car elle hésite, beaucoup, parle haché.
— Non… j’ai… est-ce que je peux ranger ses affaires ? Les affaires de Catherine. Je ne savais pas si… hier quand vous…
Gabriel et Dassieux échangent un coup d’œil. Hier, on était pressé, trop nombreux. C’est peut-être l’occasion d’examiner de nouveau la chambre à coucher de Catherine, de trouver quelque chose.
Ils montent à l’étage. La porte de la chambre est ouverte, et la pièce est semblable à la veille, quand ils l’ont quittée. Gabriel observe le désordre : les tiroirs de la commode ouverts, l’armoire aux rayonnages exposés, les livres des étagères en désordre, le lit sur lequel on a étalé, en vrac, le contenu de la petite table de nuit. La descente de lit est souillée d’empreintes de pas, un coin du tapis retourné. La mère de Catherine s’avance, légèrement hésitante, et commence à remettre de l’ordre.
Hier, Gabriel est entré, comme les autres, sans se soucier de piétiner ou de déranger, une horde d’hommes impatients dans la petite chambre, les pieds lourdement chaussés souillant le sol de parquet. Ce matin, il ne sait pas pourquoi, il se sent embarrassé, mal à l’aise du chaos qu’ils ont laissé ; de la tempête qui a fondu d’un coup et sans prévenir sur la maison, sur la vie de Marie Caron.
— Est-ce que vous voyez quelque chose qui manquerait ? Quelque chose qui vous aurait échappé hier soir ? demande Dassieux.
La femme regarde, sur le lit, les livres et les bibelots. Tout est un peu passé, un peu décrépit. Marie secoue la tête et continue de rassembler les affaires de sa fille. Elle a perdu la rougeur un peu affolée qui lui brûlait les joues lorsqu’elle leur a ouvert plus tôt.
— Mélie, à la ferme, nous a dit que Catherine prenait un raccourci pour aller d’ici au Domaine quand elle partait à pied. Vous savez par où elle passe ?
La voix de Dassieux est calme et amicale.
— Oui, je pense.
— Vous pourriez venir avec nous ? Nous montrer ? demande Gabriel, adoptant le même ton que son collègue.
— … Oui… si ça peut aider.
On redescend au rez-de-chaussée, où Marie s’habille pour sortir, s’enroule, superpose.
Dès qu’elle met le nez dehors, ses joues rosissent de nouveau. Elle leur fait faire le tour de la maison, la contourner par l’arrière. Il est 9 h 30 passées, il n’y a pas d’enfants dans les rues, seules quelques femmes chargées de commissions, et des hommes qui travaillent, passent à bicyclette, poussent des choses, charrient des choses. On ne sort pas pour le plaisir par un froid pareil.
Gabriel pensait commencer à connaître le village, pas si grand, crispé sur lui-même, mais réalise que celui-ci s’aventure sur les pentes, compte des contre-allées, des cours dissimulées ; en passant ils entendent des bruits de voix, quelques disputes, de l’eau que l’on jette dans l’arrière-cour et des bribes de conversations. Gabriel surprend même quelqu’un qui parle d’eux, une voix de femme grave ou peut-être celle d’un homme trop jeune, qui dit « les deux de Paris sont passés chez la Caron ». C’est si étrange, comme si quelqu’un narrait sa journée, son heure, ce qu’il est en train de vivre – il n’aurait pas dû se moquer des clients des Salors qui s’exclamaient devant les images du café où ils se trouvaient. Et puis un bruit de porte qui se referme et il n’entend plus, il ne saura pas la suite. Devant lui Marie avance, le pas à peine hésitant dans la neige où des marcheurs plus matinaux ont déjà posé leurs empreintes.
La sente qu’ils empruntent pour sortir du village est étroite, au-dessus de leurs têtes les branches nues sont immobiles. Le creux de la sente les protège du vent. Plus ils montent, plus les traces de pas se font rares, bientôt Marie devant eux ralentit, car elle pose les pieds dans une neige intacte et assure d’abord son pas avant d’en tenter un autre.
Quand ils débouchent dans le petit bois, Gabriel met un instant à se situer et puis reconnaît, voit les toits du Domaine, plus haut.
— Voilà, dit Marie. Elle passe par là. Quand on a traversé le bois, on arrive sur la route, juste en dessous de la ferme.
Elle est essoufflée d’avoir marché et les regarde avec des yeux incertains.
— Désolée, je ne sais pas… vous allez la retrouver ?
Dassieux lui lance un sourire gentil.
— On va essayer. Vous avez vu les journaux ? Tout le pays est au courant. Avec un peu de chance, on va le repérer. Et mon collègue ici présent est bien décidé à ne pas abandonner.
Peut-être Dassieux trouve-t-il Marie Caron sympathique, peut-être est-il désolé pour elle, qui se retrouve sans fille et sans rien, juste une paie en moins et un village tout entier qui médit déjà sur elle dans les arrière-cours et chuchote des choses sur « la Caron ». Gabriel aussi, maintenant qu’il y pense, a de la peine pour elle, elle n’est peut-être pas responsable de ce qu’a fait sa fille. Hier soir il a pensé « elle aurait pu mieux la surveiller » ; mais ce matin il est forcé de s’avouer : comment peut-il reprocher à quelqu’un de n’avoir pas gardé Catherine suffisamment à l’œil, quand il a commis la même erreur ?
Dans le petit bois, le tapis de neige blanc est immaculé, personne n’est venu ici depuis la tombée de la nuit. Le bois a des airs de bosquet, vraiment, il est dans un creux, et s’il fait soixante mètres de longueur avec ses bosquets et ses petits arbres aux troncs mousseux, c’est bien la fin du monde. On dirait une tache, presque, un oubli, un petit coin brouillon et sauvage, alors qu’aux alentours, tous les reliefs sont ras de végétation et portent la marque de Demest, de la domestication forcenée qu’il inflige à tout ce qu’il possède.
— Vous pouvez rentrer chez vous, propose Dassieux, et la mère de Catherine, sans discuter, fait demi-tour.
— Bon, et maintenant quoi ? demande Gabriel.
— On cherche.
— Quoi ?
— On cherche.
— On ne va rien voir, avec cette neige.
— On cherche quand même, Gabriel. On est flics. On est payés pour ça. Surtout toi, d’ailleurs, à partir de maintenant.
Gabriel se reprend, pose les pieds sur le sol recouvert d’une croûte gelée, et avance ; regarde autour de lui.
Gabriel peine à reconnaître les essences des arbres, il a su, sans doute, mais il a oublié. Les arbustes épars ont des formes fantaisistes, le contraste entre les champs déserts desquels rien ne dépasse et cette petite poche sauvage lui saute aux yeux. Il avance encore, vers un des rares arbres un peu élancés de la parcelle, aux multiples troncs fins, comme un fagot disproportionné, qui sort du sol en touffe, et dont l’écorce brune et craquelée est piquetée de mousse vert foncé. Il contourne.
— Dassieux ?
Derrière lui, un bruit de chute et un juron. Gabriel se retourne : son collègue a trébuché sur quelque chose et est tombé, sur les mains et les genoux. Il se relève, les paumes rouges et brunes, de froid et de boue, le pantalon humide et maculé de terre.
— Mais cesse donc de jouer dans la neige… ce n’est pas parce que tu es fraîchement retraité…
— Petit malin.
— Non mais vraiment, viens voir.
— C’est quoi, ça ? Un sureau ? Un seringa ?
— Aucune idée, mais regarde… fais le tour, par là.
L’arbre est entouré d’une ceinture exempte de neige, feuilles mortes pourrissantes et plantes rampantes d’un vert sombre et luisant. Au centre du bosquet, les branches sont cassées et tordues de manière à ménager un abri. On a entremêlé d’autres branches, tressé des brindilles fines et souples, du lierre ; on dirait un nid d’oiseau.
— Un seringa, je pense.
— Mais on s’en fout, Dassieux ! On n’est pas là pour faire du jardinage ! Regarde, je te dis.
— C’est une cabane ? fait Dassieux, incrédule.
— C’est assez grand pour un adulte, je pense. Alors pour une petite fille…
— Les deux à la fois ? Plusieurs heures ? À cette saison ?
— Avec une bâche pour les isoler du sol, de bonnes couvertures, assez de douceurs pour faire tenir la petite tranquille … Et puis il a fait vite nuit, et elle a pu dormir ? Cet emballage de sirop qu’on a retrouvé…
Dassieux se gratte le menton, concède :
— C’est vrai, les enfants, ça dort un peu n’importe où.
— Si elle a bu du sirop, dès le moment où Jean-Pierre l’a amenée jusqu’ici. Les gendarmes sont arrivés vite, ils ont interrogé Catherine, mais ils l’ont laissée tranquille après quoi ? Une paire d’heures ?
— Non, davantage. Elle est partie tard le premier soir. Mais disons que ce n’est pas… impossible.
Gabriel s’avance dans l’épais bouquet de tiges épaisses, dérangeant quelques flocons de neige poudreux qui tombent des branches sur ses épaules, ses manches, ses cheveux.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— J’essaye de voir…
Il finit par se retourner, s’agenouiller, malgré son jean qui se gorge immédiatement d’eau. Ce n’est pas confortable, mais Gabriel aurait de la place pour s’asseoir, et même être à l’aise. Quant à Sylvie, elle tiendrait sans encombre au cœur des branches. Gabriel scrute le sol, époussette le tapis de neige, bien plus léger qu’à l’extérieur – l’entrecroisement des branches offre une protection naturelle. Il révèle des coupes au ras du sol : l’espacement libre au centre du seringa a été aménagé volontairement. Il continue de tâter. Sous sa main, une légère résistance : un papier d’aluminium.
— Emballage de bonbon.
Il s’extrait du seringa, l’emballage à la main.
— Ça pourrait être d’autres enfants du village. Mais quand même, ça fait pas mal d’indices que c’est bien là, « la cabane ».
Gabriel fourre le petit papier dans la poche de son blouson.
— Bon. Montons jusqu’à la route.
Ils avancent lentement, progressant dans la vallée miniature, cachée au milieu des champs. Il y a un arbre devant eux, fourchu, biscornu. Ensuite, encore quelques mètres, puis une montée, et plus haut la route, en replat. L’arbre est très ramassé et a des airs contrariés, il rappelle à Gabriel les arbres de Blanche Neige. On l’a emmené au cinéma, il a eu peur, il n’a pas osé le dire. Onze ans, c’est trop grand pour avoir peur, surtout pour un garçon. Il a repensé longtemps à la scène et à ces arbres maudits, qui peuplent encore parfois, vaguement, certains de ses cauchemars. Il a bientôt trente ans et n’a plus peur, il avance vers l’arbre avec un fond de défi – et plus il s’approche, plus celui-ci lui semble petit. C’est un pommier sans doute, ça, il sait reconnaître. Un pommier à la forme tarabiscotée : son tronc est court, presque inexistant, ses deux branches principales partent loin l’une de l’autre, comme irrémédiablement fâchées, et entre elles deux cette grosse cavité ronde, aux bords boursoufflés, évoque une bouche grande ouverte, figée dans un hurlement silencieux. Gabriel sort un index prudent de sa poche et tâte la neige qui sert de chapeau à la fourche, il aimerait être ici avec Claudia, tout est mieux avec Claudia. Marcher avec Claudia, montrer la fourche à Claudia, lui raconter qu’il a eu peur – parce que c’est loin, parce qu’elle aurait son rire plein de compassion et dirait « oh, caro mio ! ». En attendant, il laisse son esprit divaguer pendant que Dassieux avance derrière lui, prenant son temps, craignant de glisser de nouveau sans doute.
Gabriel a les pieds humides, se penche en avant pour étirer son dos et regarder du même coup l’état de ses chaussures, probablement ruinées. Le cuir est détrempé. Quand il n’y a pas de boue, il y a de la neige, vraiment ce pays, se dit-il, savourant la futilité de ses pensées ; après tous ces jours à ne penser qu’à Sylvie, au petit corps mort de Sylvie, qu’il est bon finalement de s’autoriser à penser sans remords à ses chaussettes. Quand Gabriel se redresse, un éclair blanc attire son œil, du blanc là où il ne devrait pas en voir ; il ne peut pas y avoir de neige à l’intérieur de la souche, si ? Il se penche de nouveau, le visage à la hauteur de la bouche du petit pommier fourchu.
— Dassieux ?
C’est une feuille de cahier d’écolier, gluante d’humidité. Dassieux s’en saisit.
— Attends, peut-être… les empreintes…
— Sur du papier dans cet état ? Ça m’étonnerait…
Gabriel insiste :
— Allez, faisons les choses bien…
Dassieux fixe le papier puis hausse les épaules.
— Bon, puisque je l’ai déjà touché…
Et il entreprend de le déplier.
— Illisible. Regarde.
Gabriel voit l’encre qui a coulé, la feuille est toute détrempée d’une eau bleu pâle, on ne distingue plus rien. Ne sachant qu’en faire, il insiste pourtant pour que Dassieux la garde ; celui-ci obtempère en râlant : « Ça va me tremper la poche. »
Ils finissent par rejoindre la route. Le sentier qu’ils escaladent à demi a sans doute été tracé jour après jour par les pas de Catherine. Une fois sur la route, le vent les cueille immédiatement. Gabriel fourre les mains dans ses poches et baisse de nouveau les yeux. Il va avoir besoin de nouvelles chaussures. En remontant la route, plus haut vers la gauche, après encore un coude : le Domaine. Vers la droite, on descend au village.
— Tu penses que Sylvie pourrait nous confirmer, pour la cabane ?
— On peut toujours essayer.
Chez les Demest, c’est Radier qui les accueille, en sortant de son bureau sur la coursive, alors qu’ils ont sonné pour la deuxième fois à la porte de la maison et attendent sur le perron.
— Je peux vous aider ?
— Radier. Nous sommes remontés voir si la petite pourrait nous en dire plus. Nous montrer le chemin qu’elle a parcouru avec Jean-Pierre Louvet.
Radier s’approche, secouant la tête.
— Ils ne la laisseront pas sortir par ce froid, je ne crois pas.
— Lui parler alors, au moins.
Radier secoue de nouveau la tête.
— Je ne crois…
— Votre patron serait content de récupérer son argent, non ? Après tout, c’est aussi votre faute s’il lui manque deux millions.
Radier a de nouveau un signe de dénégation.
— Faites-nous entrer, Radier, au lieu de remuer la tête comme un vieux coucou.
Clémence refuse que sa fille mette le nez dehors.
— Il gèle, elle va attraper la mort.
À ses côtés, son mari reste immobile.
— Ce n’est pas loin… insiste Dassieux.
— C’est non.
Demest père, qui est descendu lui aussi au salon, insiste à son tour :
— Clémence, si elle peut aider…
— Aider à quoi ? Elle a quatre ans, elle ne sait même pas quel jour on est, que croyez-vous qu’elle peut faire ? Je refuse de la faire sortir.
— Clémence…
— Mais je m’en fous, moi, de vos millions !
Demest père sursaute, sous la force de l’affront. On lui dit non, on questionne son autorité, et pire : on insulte sa fortune, sous son toit, devant témoin.
— Michel ! il apostrophe son fils.
Michel, mou et mutique, hésite une seconde, puis passe la main autour de la taille de Clémence, et suggère :
— Peut-être juste lui parler ?
Clémence croise les bras et fait un pas de côté, pour se libérer de l’étreinte de son époux. Elle serre un instant les mâchoires puis consent un :
— Je vais la chercher, mais que ça ne dure pas.
La petite fille est blottie dans les bras de sa mère. Quand elle voit Dassieux et Gabriel, elle serre fort contre elle une grosse peluche. Clémence l’assied sur le canapé inspiration Louis XV, les jambes de Sylvie battent l’air, le talon de ses chaussures vient taper contre un des pieds.
— Sylvie, intime la grand-mère, qui les a rejoints au salon, et la petite fille immobilise ses jambes.
Clémence jette à sa belle-mère un regard peu amène, mais celle-ci, les mains calmement croisées sur son ventre, ne remarque rien. Pour Mme Augustin Demest, tout est rentré dans l’ordre, tout doit rentrer dans l’ordre, Sylvie est revenue, il ne s’est rien passé, ou pas assez en tout cas pour que l’on ait le droit d’abîmer le faux canapé Louis XV.
— Bonjour, Sylvie.
— Bonjour, répond la fillette, la voix s’envolant vers les aigus, légère, comme une question.
— Je ne sais pas si tu te souviens de moi ? demande Dassieux. Nous étions là hier quand tu es revenue.
Sylvie secoue la tête. Il y avait trop de monde, se dit Gabriel, et peut-être que pour une si petite fille, tous les hommes se ressemblent.
— Mais je me souviens de toi, dit Sylvie à Gabriel, tu as un manteau comme dans les films à la télé.
Gabriel sourit. Son blouson de cuir est très différent du long manteau de Dassieux et de la veste de lainage de Radier et, c’est vrai, un peu comme dans les films. Il ne l’avouera pas d’ailleurs, mais c’est pour cela qu’il l’a choisi, c’est presque celui de James Dean, et Claudia adore James Dean. Sylvie lui sourit, timidement.
— On dit « vous », Sylvie, la reprend sa grand-mère, et une nouvelle moue hostile vient déformer le visage de Clémence.
— Oh, ce n’est pas grave, rassure Gabriel. Dis-moi, Sylvie, je me demandais. Est-ce que la cabane où tu es restée avec Johnny était très loin d’ici ? Tu as dû marcher longtemps pour y aller ?
— Johnny, il m’a portée.
— Il t’a portée longtemps ?
— Je ne sais pas.
Pour une si petite fille, le temps doit être une notion floue, pense Gabriel.
— Et après, la cabane, c’était comment ?
— Oh c’était épatant !
— Tu veux nous dire comment ?
— C’était pour faire l’aventure, comme les Indiens, comme dans les films.
— Par terre, c’était comment ?
— Il y avait une grosse couverture. Ça grattait un peu.
— Et il y avait un toit, des murs ? C’était comment ?
— Tout en couvertures !
— Il y avait de la lumière ?
— Il y avait une bougie.
— Est-ce que tu as mangé des bonbons ?
— Oui !
— Des bonbons comme celui-ci ? demande Gabriel en sortant l’emballage de sa poche.
— Oui ! Ce sont mes préférés. Tu en as ?
— Non, désolé… Tu as fait quoi dans la cabane ?
— Juste mangé des bonbons… et aussi j’ai joué avec Pitou.
Elle lève la peluche, pour qu’on puisse l’admirer. Gabriel a une expérience limitée en matière de jouets pour enfants, mais l’ours beigeasse lui semble d’une qualité médiocre. La fillette, elle, rayonne de joie.
— C’est un très bel ours en peluche, complimente Gabriel. Est-ce que tu te souviens de ce que tu as fait, après ?
— J’ai dormi.
— Et après ?
— Après, on était chez Johnny.
— Tu as eu peur ?
— Bah, non, et il y avait Pitou.
— Est-ce que tu te souviens d’autre chose ?
— Oui, on a mangé des pommes frites. Tous les jours !
Elle semble absolument ravie.
— Tu sais qui on avait sous la main et à qui on n’a pas parlé de Catherine ? demande Gabriel, alors qu’ils redescendent vers le village, à pas précautionneux – la neige gelée ne permet pas de grandes enjambées, à moins d’accepter de se retrouver les quatre fers en l’air.
— Dis.
— L’institutrice, Mme Martin. Ça fait trente ans qu’elle est en poste. Elle l’a eue comme élève.
Dassieux consulte sa montre.
— Je n’y connais rien en horaires d’école, mais ça doit être la pause du déjeuner, non ?
C’est un homme qui leur ouvre la lourde porte en bois verni de l’école. Il a une coupe de cheveux à la propreté quasi militaire, des sourcils sévères et le menton faible, et se présente comme le directeur, et l’instituteur « des grands ». Quand on s’enquiert de Mme Martin, il fronce le nez et pointe le doigt vers un couloir.
— Vous êtes nombreux à travailler dans l’école ?
— Seulement Mme Martin et moi. Vous venez la voir pour… ? Si je peux me permettre de demander, se reprend-il.
— Catherine Caron.
Cette fois, la fronce du nez s’accompagne d’une petite moue de réprobation.
— Pas votre élève préférée ? demande Dassieux.
— Ce n’est rien de le dire, répond l’instituteur. Il y en a certaines qui n’ont rien à faire à l’école, si vous voulez mon avis.
— Ah mais nous voulons en effet votre avis, confirme Dassieux. Nous viendrons vous voir dans un moment.
Mme Martin est dans sa classe. Elle est petite, mais se tient très droite, et un instant, Gabriel a envie de baisser les yeux et d’aller s’asseoir sans faire d’histoires.
— On peut vous parler ?
— De Catherine Caron, je suppose.
— Vous supposez bien.
Elle soupire.
— Pauvre Marie. Ça lui est tombé dessus ce matin, d’un coup, j’ai l’impression. La réalité de la situation. Elle était parvenue à rester calme, mais elle est allée chercher du bois, et quand elle est revenue, que vous avez sonné… elle était complètement défaite.
— Nous tentons de comprendre qui est Catherine, où elle pourrait être, indique Dassieux.
— On ne saisit pas trop… on ne sait pas si on doit s’inquiéter pour elle, si Jean-Pierre Louvet peut lui faire du mal, ajoute Gabriel.
— C’est-à-dire ? demande l’institutrice.
— Si elle est à la merci de ce jeune homme et qu’il décide… On nous a dit, pour être honnête, qu’elle était limitée.
L’institutrice hausse les sourcils.
— Vraiment ? Qui vous a dit cela ? Mon collègue ?
— L’instituteur des grands ? Monsieur…
— Dubuis est le nom que vous cherchez.
— M. Dubuis, oui. Mais non, ce n’est pas lui. Et ça n’a pas été posé dans ces termes exacts, précise Dassieux. Mais à la ferme, au village…
— Je vois… (La femme fait quelques pas, saisit une manique de feutre et entreprend d’effacer le tableau d’ardoise.) Eh bien, M. Dubuis, oui, irait sans doute dans votre sens.
— Ce n’est pas ce que j’ai… (Dassieux renonce :) excusez-moi, poursuivez.
— Je sais qu’il l’a prise en grippe, presque dès le premier jour. Ses notes étaient très bonnes, pourtant, mais il était convaincu qu’elle trichait, que sa mère faisait ses devoirs pour elle. Il l’humiliait en classe, alors elle a cessé de répondre, et lui alignait les zéros de participation et d’interrogation orale. J’ai tenté de lui en parler, lorsque j’en ai eu vent. L’échange ne s’est pas bien passé. C’était épidermique, chez lui, il peut être très injuste. Mon intervention n’a fait qu’empirer les choses, je n’ai plus rien tenté. Catherine s’est renfermée. Inutile de vous dire, par ailleurs, que lorsqu’un enseignant se laisse aller à afficher son hostilité envers une élève, ses camarades se sentent tout permis.
— Mais elle l’était vraiment ? Limitée ?
— Ce n’est pas le souvenir que j’en ai. Au contraire. Catherine est, je crois, une enfant brillante. Je sais qu’elle a dû quitter l’école. Mais si elle avait pu… Elle apprenait tout avec facilité, tout, vraiment. Les lettres et la lecture, comme les chiffres, ou la couture bien sûr, pour l’avoir observée chez elle, mais même la mécanique, quand elle parvenait à mettre la main sur le petit établi des garçons. Si les choses étaient différentes, je pense qu’elle aurait pu aller loin.
— Différentes comment ?
— Catherine a perdu son père, vous le savez, je suppose. Un accident, en 52. Sa mère Marie Caron, enfin, Marie Berger à l’époque, a toujours été très timide. J’ai eu Marie comme élève. Une timidité… maladive. Je suppose que c’est pour cela qu’elle n’est pas parvenue à trouver à s’employer en usine, aux Moulins Bleus ou quand Vico a ouvert à Vic – dans ce genre d’endroits, il faut savoir faire sa place. Mais elle aussi était une excellente élève : une grande vivacité d’esprit, beaucoup de curiosité. Extrêmement en avance pour son âge. Elle ne sortait pas durant la récréation – elle avait peu d’amies. Elle restait là, elle lisait le journal. À cinq ans ! Et j’étais, j’étais admirative, je dois l’avouer. Et je reconnais que je l’ai traitée… un peu à part. C’était sans doute un tort. Si je l’avais forcée à sortir, à se mêler aux autres élèves, elle aurait peut-être réussi à vaincre sa timidité. D’autant que la taille de l’école a imposé la mixité depuis longtemps et que pour ma part, je crois beaucoup à ses mérites pour la socialisation des enfants. Mais… c’est ainsi. Et Catherine montrait exactement les mêmes prédispositions.
— Timide, aussi ?
Le tableau est propre. L’institutrice s’essuie soigneusement les mains de la poussière de craie, secoue la tête.
— En aucun cas. Ou, à tout le moins, de manière très différente de sa mère. Discrète, oui. Secrète. Mais davantage par instinct de protection, selon moi.
— De protection de quoi ?
— Marie Caron a quitté la région pour se marier juste après la fin de l’Occupation. Elle est revenue veuve, dans la maison que vous lui connaissez. Son père – le grand-père de Catherine – était un des rares hommes du village à être rentré du front après la Grande Guerre. Il avait été gazé dans les tranchées, il était diminué – les poumons, bien sûr. Ça n’a pas empêché les Allemands de le réquisitionner pour le STO. Il est parti en 1942 et il n’est jamais revenu. La famille n’était pas riche. Quand Marie est revenue, sa mère s’en sortait avec sa pension de veuve. Marie aurait pu être embauchée au Domaine, mais elle a refusé. Ce départ, ce refus, ajoutés à cette timidité extrême qui lui rend les échanges difficiles, a donné l’impression aux gens du village qu’elle se pensait trop bien pour eux. Ajoutez à cela l’attitude de M. Dubuis… et vous connaissez la cruauté des enfants. Les adultes se sont mis à les tenir à l’écart eux aussi, mère et fille, sans y penser vraiment. On fait travailler Marie, mais on ne l’invite pas vraiment, on ne la côtoie pas. Catherine a tenu jusqu’à la fin du cycle élémentaire. Je suis persuadée qu’au collège, elle aurait enfin pu être notée justement… mais avec les évaluations de Dubuis… Elle n’avait pas d’autre choix que de préparer le Certificat d’études – habituellement c’est le sort qu’on réserve aux enfants qui accumulent trop de retard, qui doivent sortir rapidement du système scolaire pour pouvoir travailler. Au Certificat, malgré l’acharnement de Dubuis, elle a eu des notes brillantes. Mais ensuite… Marie n’avait pas les moyens. Catherine est restée à la maison, elle aidait sa mère, puis elle a trouvé son travail en haut, à la ferme.
— Et Marie Caron, pourquoi ne voulait-elle pas travailler au Domaine ?
La femme les regarde très droit.
— Être une femme seule ici… est un statut délicat à gérer. Vous avez entendu les rumeurs autour des enfants illégitimes de Demest, je suppose.
Hochement de tête.
— Il ne s’agit pas de on-dit. Je connais personnellement au moins deux jeunes femmes qui ont eu un enfant de lui.
— Deux liaisons ?
— Non, répond sèchement Mme Martin. Ce n’est pas ce que je qualifierais de « liaisons ».
— Je ne comprends pas, fait Gabriel. Deux enfants, pas de liaison ? Des aventures d’un soir ?
Le regard de l’institutrice glisse vers Dassieux, qui ne dit rien, et Gabriel a l’impression d’être un enfant qu’on juge trop bête pour lui expliquer quelque chose. Mme Martin s’éclaircit la voix :
— Demest fournit du travail à toute la vallée. Il est ami avec la plupart des patrons de la région. S’il décide qu’il a envie, pensez-vous vraiment qu’une fille se risquerait à lui dire non ? Et si elle disait non, pensez-vous vraiment que Monsieur Demest l’écouterait ?
— On nous a parlé des « poules » de Demest. Jamais de viol.
— Bien sûr, se contente de répondre l’institutrice. Une femme pauvre a toujours le choix, c’est connu. (Elle a un geste de la main, comme si elle manquait de temps pour leur faire une leçon nécessaire.) Quoi qu’il en soit, de ces deux jeunes femmes, l’une a eu un fils. Je crois savoir que Demest lui verse une rente, rente conditionnée à un engagement notarié de ne jamais demander de reconnaissance en paternité. L’autre a eu une fille, et on m’a dit que Demest n’avait plus jamais voulu en entendre parler. Elle a quitté le village. Je crois qu’elle habite plus au nord, maintenant. Et…
Pour la première fois, elle hésite. Elle détourne le regard et se concentre quelques secondes sur la gouttière de métal ; entreprend d’y aligner les craies blanches, avec de petits gestes précis.
— Il y a eu des rumeurs. Une autre fille. Que je ne connaissais pas bien, sa famille est arrivée ici plus tard, elle a été scolarisée ici mais je ne l’ai pas eue en classe. Ses parents travaillaient à la ferme, et elle y est allée aussi. Elle avait plus ou moins le poste que Catherine occupe. Occupait. Elles étaient amies, d’ailleurs. C’est peut-être la seule camarade que j’aie connue à Catherine, quand elles étaient toutes les deux chez Dubuis. Je me souviens de les voir toutes les deux dans la cour parfois, et de me réjouir que Catherine ait… quelqu’un. Mais elle était loin d’avoir les capacités de Catherine, et la famille avait besoin d’argent. Entre un salaire supplémentaire et une fille qui allait à l’école, le choix a été fait rapidement. Une autre des générosités de Monsieur Demest. Employer la fille, verser le salaire aux parents, trois paies au lieu de deux. Quoi qu’il en soit, elle aussi serait tombée enceinte, et sa tentative de mettre fin à cette grossesse se serait mal passée. Elle a dû être hospitalisée un certain temps. C’est Demest qui a payé les frais, si on en croit le bruit qui court. Ensuite, la famille aurait accepté de l’argent pour quitter la région. Pour aller dans le Sud, Nice peut-être. Elle était vraiment jeune, pas plus de quinze ans. C’était il y a… quatre ans environ ?
— Vous avez son nom ? demande Gabriel par réflexe, bien qu’en y pensant, il ne voie pas trop ce qu’ils en feraient.
— Pour que vous alliez lui faire des problèmes des années après pour avoir refusé la grossesse ?
— Ce n’est pas du tout le sujet qui nous amène, la rassure Dassieux.
Elle s’essuie les mains, comme pour les nettoyer de ce qu’elle vient de raconter.
— Je ne me souviens pas de son nom, de toute manière.
Pour la première fois depuis qu’ils ont commencé à lui parler, elle dit cela en baissant les yeux, et Gabriel sait qu’elle ment. Mais Dassieux ne dit rien, alors il ne dit rien. Mme Martin reprend :
— Accepter de travailler pour Demest, c’était accepter de risquer qu’il vous trouve à son goût. Tout le monde a toujours su ça. Et Marie est une belle femme, elle courait le même genre de risque. Mais refuser de travailler pour Demest, c’était courir un autre risque : celui de ne pas être embauchée ailleurs. Alors Marie Caron a dû trouver une autre solution, et c’est comme ça qu’elle s’est mise à son compte, avec des travaux de couture, comme sa mère l’avait fait. Vu le niveau de vie de ce village, et la facilité avec laquelle on achète des vêtements du commerce maintenant, cela ne lui rapporte sans doute pas bien lourd, même si je ne saurais vous dire précisément… Oui ? s’interrompt-elle.
Gabriel, qui espérait que sa mimique de légère exaspération était passée inaperçue, a l’impression d’être pris en faute.
— Je veux dire… Demest n’est pas roi de France, à la fin. Depuis le début, on nous en parle comme d’un véritable magnat. Mais il reste un fermier qui fait pousser de la betterave.
— Et qui fait travailler et loge la moitié du village. L’autre moitié embauche chez des gens qu’il connaît personnellement. Vous ne pouvez rien comprendre du fonctionnement de ce village, de cette région, tant que vous ne comprenez pas cela.
Gabriel hausse les épaules. Ce n’est pas la première fois qu’on leur dit cela, mais il n’est toujours pas convaincu.
— On peut partir, aussi.
Le visage de la femme se durcit.
— Vraiment ? Cela semble très simple, à vous entendre. De renoncer à sa maison, à ses amitiés, à l’endroit où on a grandi, pour risquer des conditions de vie plus précaires encore. Si Marie Caron est revenue ici après son veuvage, peut-être que ce n’était pas plus facile ailleurs.
— Très bien, dit Dassieux, apaisant. Continuez, je vous en prie.
— Les travaux de couture ne les faisaient pas vraiment vivre correctement, toutes les trois, pourtant elles s’en sortaient. Mais la grand-mère a cessé de travailler, puis est tombée malade. Marie a fait diviser la maison en deux parties relativement inégales, et a vendu la plus grande. Cela lui a laissé un peu de quoi voir venir. Son objectif était que Catherine puisse faire des études, payer l’internat, les frais. Et puis il y a eu des imprévus, des dépenses liés à la maladie de la grand-mère de Catherine… quoi qu’il en soit, Catherine a dû trouver du travail. Les bourses n’auraient pas été suffisantes… même si elle avait pu y prétendre. Ce qui était impossible avec le dossier que lui avait fait Dubuis. C’était tellement… rageant. J’ai proposé de les aider, l’idée de voir Catherine abandonner ses études était si décevante. Mais Marie a refusé. Je pense qu’elle ne voulait pas m’être redevable.
— Je croyais que Demest finançait en partie la scolarité des enfants de la vallée, ou quelque chose du genre… se permet Gabriel.
— Rien n’est gratuit avec Augustin Demest. Jamais. Il y a toujours quelque chose à payer.
— Dans ces conditions, vous ne trouvez pas étrange que Marie ait envoyé sa fille travailler au Domaine ? interroge Dassieux.
— Marie n’a rien envoyé du tout. C’est Catherine qui a insisté. Son amie avait quitté son poste, par la force des choses. La place était libre.
— Cela ne vous étonne pas ?
— Catherine se fermait comme une huître quand je lui demandais pourquoi. Et puis, je sais par Marie que la belle Mélie se débrouille pour quitter le moins possible la cuisine. Elle envoie Catherine porter le café quand le patron en réclame. J’étais horrifiée de savoir Catherine à sa portée. Mais elle refusait de répondre à mes questions. Et quand Catherine a décidé quelque chose… J’ai cessé de demander.
L’institutrice jette un coup d’œil à la grande horloge accrochée au-dessus du tableau.
— La récréation est terminée. Je dois aller récupérer mes élèves.
— Mais j’y pense, vous avez eu les enfants Demest, aussi, demande Dassieux, alors que l’institutrice se dirige vers la porte vitrée qui sépare la salle de la cour de l’école.
Elle hoche la tête.
— Les trois. Ensuite, ils sont allés dans le privé. C’est souvent le cas ici.
— C’est-à-dire ?
— Les enfants vont à l’école la plus proche, s’il y a une maternelle. En élémentaire, aussi, parfois. Mais s’ils sont d’une famille aisée, on les envoie dans le privé au moment de l’entrée au collège. À Saint-Rémy souvent, à Soissons, pour les filles. Il y a aussi plusieurs collèges privés, tenus par les jésuites, à Compiègne.
— Pourquoi ?
Mme Martin a un petit rire aux notes acides.
— Oh, pour ne pas les laisser tisser trop de liens avec la plèbe, je suppose. Il ne faudrait pas qu’ils puissent faire de sentiment plus tard, quand ils emploieront leurs anciens camarades de classe.
— Et les enfants Demest, alors ? Augustin, Michel, Martine ? Vous pouvez nous en dire quelque chose ?
— Vous pensez… qu’ils ont quelque chose à voir dans cette histoire ? Ils n’ont pas côtoyé Catherine, même la cadette Martine a un an de moins qu’elle… et je ne crois pas les avoir vues beaucoup ensemble dans la cour. Pas du tout, d’ailleurs, si j’y pense, répond l’institutrice.
— Non, non, se défend Dassieux. C’est par… curiosité, disons.
Mme Martin lisse les pans de son gilet bordeaux, a un nouveau regard à la pendule.
— Tenus à la baguette, tous les trois. Et trois manières bien particulières de contrer l’autorité paternelle. (Elle ouvre la porte.) En rang, tout le monde !
— C’est-à-dire ?
— Augustin, dans l’opposition frontale malgré la crainte viscérale qu’il avait de son père. Je n’ai pas été surprise une minute quand j’ai su qu’il avait quitté la ferme pour ne plus jamais y revenir. Michel, terrorisé et fermé comme une huître. Je pensais qu’il partirait, lui aussi, et je crois qu’il ne rêvait que de cela, mais la défection de son frère l’a condamné à prendre la suite…
— Et la cadette ? J’ai eu l’impression qu’on lui passait davantage de choses…
— Ah, Martine. Une roublarde, dit Mme Martin avec un bref sourire – et cela sonne comme un compliment. À faire à son idée, en contournant tout ce qu’il y a à contourner. Elle aussi, elle est futée. Elle ira loin…
Mme Martin tourne la tête vers eux, et son ton se fait plus amer :
— Si Monsieur Demest ne la marie pas à un gros bonnet du coin. Ou de plus loin, histoire de passer des accords et de faire fructifier tout cela ; même si Martine est la petite dernière et qu’il était peut-être un peu moins dur avec elle qu’avec les garçons… une fille, cela reste une monnaie d’échange.
Mme Martin s’arrête une seconde, avant d’ajouter :
— Je ne devrais pas dire cela, avec ce qui vient de se passer. Quoi qu’il en soit, ne vous inquiétez pas pour Martine Demest. Elle sait où elle va. Hier encore, j’ai entendu à l’épicerie qu’elle allait sans doute se fiancer avec l’aîné des Ponthieu.
— Jean-Paul Ponthieu ? s’étonne Gabriel, qui se souvient parfaitement du jeune homme, son visage mal assemblé, sa toge en velours, ses manières d’efféminé. Les assurances du Soissonnais ?
C’est au tour de Mme Martin d’afficher une certaine surprise.
— Vous le connaissez ? Oui, celui-là même. Enfin, il n’y en a pas cent, des Jean-Paul Ponthieu, dans la région. Elle est loin d’avoir vingt et un ans, mais c’est le genre de mariage qui devrait obtenir la bénédiction de son père. Ils sont très à l’aise, ça devrait plaire à Demest. C’est ce qu’il faut espérer pour Martine, tout du moins. C’est encore sa meilleure chance de pouvoir mener sa vie.
Elle a un dernier regard pour l’horloge.
— Rentrez, les enfants, ajoute-t-elle sur un ton qui signifie clairement : « Et vous, sortez, messieurs. »
Une fois dans le couloir, Dassieux et Gabriel se regardent.
— Tu y crois, toi, à Catherine brillantissime ? Ça vaut le coup que l’on demande son avis à Dubuis, non ? demande Gabriel.
Dassieux élude, ne répondant qu’à une partie de la question :
— Oui, mais alors discrètement, dit-il, pince-sans-rire. Je n’ai pas envie de me faire attraper par Mme Martin.
— Par où, tu penses ?
De l’autre côté de la porte, la voix de Mme Martin s’est mise à réciter une série de syllabes et dans un chœur aigu et assourdi, de petites voix répètent.
Ils font quelques pas dans le couloir ; il flotte une odeur de fumée et de craie, à peine teintée d’une note de cire mielleuse. Ils s’avancent jusqu’à une autre porte. Aucun bruit ne provient, à peine quelques chuintements discrets. Dassieux toque ; des bruits de pas font immédiatement grincer le parquet, et on vient leur ouvrir la porte.
— Oui ?
Dubuis a passé une blouse grise impeccable depuis qu’ils l’ont croisé dans le hall d’entrée. Derrière lui, cinquante têtes curieuses feignent de rester penchées avec sérieux sur leur cahier, mais une multitude de petits coups d’œil s’envolent à travers la pièce en direction des deux intrus.
Dassieux désigne le couloir d’un signe de tête.
— Vous avez une minute ?
Dubuis hoche la tête. Il se tourne vers sa classe, lance un « Lebret, tu es responsable. Pas de chambard » et referme la porte derrière lui.
Ils font quelques pas dans le couloir.
— Messieurs ?
— Catherine Caron. Que pouvez-vous nous en dire ?
Il fronce le nez, dans une moue un peu dédaigneuse.
— Rien de bien flatteur.
— C’est ce que nous avions cru comprendre tout à l’heure. Mais on nous a dit qu’elle était bonne élève.
— Ah ! Mme Martin, je suppose.
Et dire que ces deux-là vivent dans des logements de fonction mitoyens, pense Gabriel. Les soirées doivent être festives.
— Quelle est votre opinion ?
— Mon opinion ? Aucun effort en classe. À la limite de la stupidité. Assez roublarde pour tricher, cependant.
— Pourtant, elle aurait eu d’excellentes notes à son Certificat.
Il hausse les épaules et n’a, visiblement, rien à répondre.
— Elle avait des amies, des camarades ?
— Non, elle était plutôt mal vue.
— Pourquoi cela ?
L’homme détourne le regard.
— Allez savoir. Les enfants.
— Vous en aviez discuté avec sa mère ?
— Oui, bien sûr, mais cela n’avait rien donné. La mère elle-même est une affabulatrice.
— Affabulatrice ?
— Tricheuse, affabulatrice, pour moi c’est du pareil au même.
Gabriel lui trouve l’air fuyant.
— Le garçon qui trempe dans l’affaire, il n’a pas été votre élève, je suppose.
— Non, bien sûr. Je vous l’aurais signalé, sinon, quand le portrait a été diffusé, ou quand j’ai lu son nom dans les journaux. J’ai bien peur de ne pas pouvoir vous être très utile, ajoute-t-il, d’un ton qui se voudrait distingué mais n’est qu’obséquieux.
— En effet, confirme Gabriel, peu soucieux de le vexer.
Chez Salors, ils arrivent trop tard pour qu’il reste du dessert, mais on leur sert du gratin dauphinois et de la soupe. Gabriel s’absente de table, puis revient bredouille, quelques minutes plus tard.
— Au Quai, ils n’ont connaissance d’aucun signalement reçu de Jean-Pierre ou de Catherine, Coutin avait l’air surpris que je demande… Je crois bien qu’on est les seuls à s’intéresser à la suite de cette histoire.
— Tu veux appeler le juge ?
— Non, c’était juste pour avoir des nouvelles, entre nous…
— Peut-être en tentant côté Aubreuil ? suggère Dassieux.
— J’ai essayé. Côté gendarmerie, rien non plus. Ils sont en train de taper les derniers rapports, de ranger. Ce soir, ils rejoignent tous leurs casernes habituelles, Ichy-sur-Loy pour Aubreuil et ses gars, Soissons pour Fournier et sa brigade. Fin des recherches, fin aussi de l’équipe de recherche.
— Tu t’y attendais un peu, Gabriel, non ?
— C’est quand même rageant.
Mme Salors vient les servir, plus souriante que d’habitude. Gabriel remarque et apprécie, cela lui remet du baume au cœur. Mme Salors n’est plus toute jeune, mais il aime que les femmes lui sourient.
— Je respire mieux, leur confie-t-elle. Quel soulagement, vraiment. Que la petite ait été retrouvée.
Assis à leur table, Dassieux et Gabriel acquiescent et Gabriel convoque un sourire en retour. Au fond, c’est pour ça qu’il voulait être policier. Pour que les gens le regardent et disent « Quel soulagement ».
— Et sans vouloir vous chasser… vous ne rentrez pas à Paris ? Maintenant que c’est fini ?
— Pas tout de suite, mais nous libérerons les chambres ce soir, sans doute, confirme Dassieux. Très bonne, cette soupe.
— Il vous garde pour retrouver son argent, c’est ça ? demande Mme Salors, une main sur la hanche, et un petit sourire aux lèvres.
— C’est-à-dire ? demande Gabriel, prudent.
— Demest. Il veut récupérer sa rançon, hein ? Quelle pince, celui-là. Il devrait remercier le ciel d’avoir retrouvé la petite indemne.
— Je croyais que votre père bouffait du curé ? demande Gabriel.
— Et moi aussi, monsieur Sautet. Mais ce n’est qu’une expression. Et puis une petite comme ça, ça vaut bien une entorse aux principes.
— N’allez pas répéter ça, madame Salors.
— Répéter quoi ? Que vous êtes en service commandé pour courir après son argent ? Je ne voulais pas vous offenser, mais c’était aux informations. Si vous ne voulez pas que ça se sache, c’est un peu tard.
La pendule indique 14 h 30. C’est trop tard pour le journal.
— Ils disaient quoi, exactement, à la radio ?
— Hum. Quelque chose comme, « Bien que la petite Sylvie ait été retrouvée, les agents délégués sur place n’ont toujours pas retrouvé leur affectation habituelle » et… et que les policiers de Paris sont toujours là, et que c’est probablement pour tenter de retrouver et suivre la piste de l’argent car « M. Demest, délesté de deux millions, se serait laissé aller à critiquer le travail accompli par les forces de l’ordre », enfin, quelque chose dans ce goût-là…
Gabriel se lève et va chercher le journal du matin sur le comptoir.
— J’ai pris Le Monde, aussi, indique Salors, de derrière le zinc. Ce n’est pas tous les jours qu’on est dedans.
— Donne, Gabriel. À moi L’Union, à toi Le Monde.
Ils finissent de déjeuner, en prenant leur temps et en essayant de préserver les journaux des miettes.
— Ah oui, tout de même, dit Dassieux, quand il a terminé, en lissant soigneusement les pages pour remettre en ordre L’Union.
— C’est tout ce que tu trouves à dire ? répond Gabriel, en poussant Le Monde au bout de la table, sans le moindre soin.
— Tut tut tut, fait Dassieux, avant de repasser du plat de la main les feuilles du national, pour réparer les dégâts. Ce n’est pas la faute du journal.
— Mais ils nous font… !
— Du calme, Sautet.
— Il nous font passer pour des bras cassés ! chuchote furieusement Gabriel. Regarde, là !
— Oui. J’ai lu l’article. Et toi qui trouvais Declerc désagréable.
Une sonnerie retentit.
Dassieux a terminé son repassage, repose le quotidien.
— Tu sais, ça va peut-être arranger tes affaires. Viens, ajoute-t-il en se levant. On va voir ce brave Aubreuil avant qu’il ne plie bagage.
— Arranger mes affaires comment ? demande Gabriel, se levant à son tour.
— Tu n’es pas le seul que ça risque d’énerver. Et peut-être que cette affaire que tu ne veux pas laisser va durer encore un peu. Que deux petits prolos leur échappent… ça va commencer à être vexant pour pas mal de monde.
— Au 36 ?
— Au 36. Ou place Beauvau.
— Téléphone pour vous, annonce Salors alors qu’ils repoussent leur chaise.
Gabriel va jusqu’au poste en quelques enjambées rapides.
— Ah, je suis contente de vous trouver. C’est Simone. Simone Mahieux.
— Oui Simone ?
— Un chef de gare a reconnu Jean-Pierre Louvet. Il aurait pris un train à Soissons pour Paris hier en fin de journée.
— Seul ? demande Gabriel.
— … Oui.
— Merde, seul ? ! dit-il encore.
Au bout du fil, un silence, puis la voix de Simone répète simplement :
— Oui.
Dassieux qui l’a rejoint prend le combiné des mains de Gabriel.
— Ne t’énerve pas sur cette pauvre Simone. Simone ? Nous arrivons.
Le quartier général d’Anceny leur paraît désert – il n’en est rien pourtant, une petite dizaine de gendarmes y sont encore. Mais la fébrilité nerveuse qui tendait l’atmosphère des bureaux depuis leur arrivée a disparu. Quand Gabriel et son collègue font leur entrée, Simone vient d’aérer la pièce et l’air est frais. Assis à leurs bureaux, Chaval, Girard et Charpentier lisent ou triturent des papiers ; sur les tables, des chemises à sangles. Ils préparent leur départ, la mairie va retrouver son rôle de mairie.
— Bonjour, dit Simone. Je préviens le capitaine que vous êtes là.
Mais Aubreuil ouvre déjà la porte de son bureau et s’avance vers eux, tirant sur les pans de sa veste.
Il semble fatigué. Ses yeux sont encore cernés. Mais sa moustache est débarrassée de la petite mimique nerveuse qui troublait régulièrement sa prestance ces derniers jours. Il a retrouvé toute sa superbe, la tenue est impeccable, le port assuré.
— Ah, bonjour, je pensais bien que cela vous intéresserait.
— Vous avez reçu des nouvelles ? interroge Gabriel.
— Comme vous le disait Simone…
— Non, de l’état-major. On reprend ? l’interrompt Gabriel.
Puis, voyant qu’Aubreuil se redresse encore et tire de nouveau sur sa veste, il a un geste d’excuse.
— L’enquête ? On reprend l’enquête, si on a repéré Jean-Pierre ?
Il y a un regard entre Dassieux et le capitaine, quelque chose de très « cette fougue de la jeunesse », Gabriel le prend mal mais tente de ne pas le montrer. Aubreuil répond, posément.
— Non. Je suis navré. De notre côté, cela ne change rien. L’enquête est terminée. J’ai eu le juge Fiquet. Ainsi que l’état-major, ce sont eux qui centralisent les signalements qui leur semblent crédibles – il n’y en a pas eu foule, notez. Il semble que le, eh bien, que le soufflé soit retombé. Sylvie est vivante, fin de l’histoire.
— Mais Johnny était seul ! Qu’est-ce qui est arrivé à Catherine ? s’exclame Gabriel, la colère décuplée par le calme apparent de Dassieux.
— Je crains qu’il ne nous appartienne pas de le découvrir. Mes hommes et moi passons à autre chose. Ce sont les ordres.
Aubreuil a un geste de la main vers la carte de la région, un des rares documents encore punaisés sur les tableaux de liège.
— Souhaitez-vous que je vous montre… ? Soissons, ici. Comme vous le voyez, une distance parfaitement faisable en Solex. Sous la neige, cela me paraît un peu dangereux, mais je suppose que seul…
Il jette un regard furtif à Gabriel, qui déporte son poids d’un pied à l’autre, nerveux.
— Que seul et motivé par la perspective de s’en tirer avec beaucoup d’argent, cela n’a sans doute pas arrêté « Johnny ». Ici, à Soissons, plusieurs trains chaque jour pour Paris et pour Laon, pour Compiègne, aussi. Il semble que Johnny ait pris le Laon-Paris de 16 h 02. Si c’est bien lui, car l’homme ne peut pas en jurer. Cheveux plus courts, épaules plus étoffées, lunettes et barbe naissante, pas de gros bagage. S’il pense l’avoir vu, c’est parce qu’il s’est dit après coup que le type avait l’air nerveux, sur ses gardes, et en même temps comme raide, légèrement au ralenti.
— Votre opinion ? demande Dassieux.
— J’y ai réfléchi. Je pense que si c’est bien Louvet, il portait l’argent sur lui, dans une sorte de gilet. Et qu’il faisait très attention à ne pas attirer l’attention par des mouvements brusques. Ce qui peut donner au contraire des mouvements peu naturels.
— D’accord, dit Gabriel, d’accord, et après ? (Son pied droit tressaute furieusement.) À Paris, quoi ? Vous avez envoyé des hommes sur place ? Il faut qu’on demande ça au 36 ?
— Gabriel, dit Dassieux posément. Le capitaine vient de nous rappeler que l’enquête de la gendarmerie était finie. Combien de temps pour le train Soissons-Paris ?
— Selon les horaires et les arrêts prévus sur le trajet, entre une heure quinze et une heure vingt-cinq.
— Donc, arrivée à Paris au plus tard à 18 heures, disons. À cette heure-ci hier, on venait de retrouver Sylvie. Il a presque vingt-quatre heures d’avance, Gabriel. Il a pu attraper un autre train. Rejoindre le Pas-de-Calais, Douvres, embarquer sur un ferry pour l’Angleterre. Prendre un train de nuit. Il peut être en Espagne, en Italie, en Suisse… Sans compter les possibilités que laisse l’avion, s’il a atteint Orly.
— Et elle, Dassieux ? Elle est où ? C’est lui qui nous a menés en bateau tout du long, et Catherine avec ! Elle est dans une de vos vallées, sous la neige, et on trouvera son corps au dégel, et lui on le laisse s’en tirer, c’est ça ?
Aubreuil tire sur les pans de sa veste.
— … L’appel à témoins ne sera pas reconduit. Louvet a selon toute vraisemblance quitté le territoire, avec l’argent. C’est en ce sens que l’état-major rédigera ses conclusions avant de fermer le dossier. Pour ce qui est de Catherine Caron… je comprends votre émotion. Mais souvenons-nous qu’elle est complice d’un ravisseur d’enfant. Qu’elle ait compris ou pas les conséquences possibles de ses actes, vous et moi savions qu’il y en aurait, nécessairement. Peut-être est-ce là une forme…
S’il dit « justice », crie Gabriel intérieurement, s’il dit « justice » ! Il écrase sa cigarette avec un mouvement maladroit, fourre les poings dans ses poches, puis les sort, les lève, prêt à quoi ? Prêt à tout.
ubreuil choisit de ne pas terminer sa phrase, et Dassieux a le geste, le geste du bras, celui qui veut dire « du calme, garde le contrôle », mais cela ne fonctionne pas cette fois. Gabriel a quelques pas rapides en direction de la porte de la salle, puis fait demi-tour, brusque et désordonné. Chaval se lève, incertain, et dans sa colère Gabriel comprend que l’homme s’est mis debout pour se préparer à l’arrêter, à le maîtriser, lui. « Si tu veux être furieux va être furieux ailleurs », Claudia lui dit ça parfois, elle ne tolère pas la colère, il essaye de penser à elle, de se calmer, il est tellement frustré, humilié même, furieux, ils se sont fait rouler dans la farine par un gamin minable, un homme même pas fini, ils se sont démenés, pour rien, pour rien.
— Vous vouliez nous parler dans votre bureau ? rappelle Dassieux au capitaine, avec une subtilité toute relative.
— Bien sûr. Si vous voulez me suivre.
Quand il consent à s’asseoir, Gabriel fulmine toujours mais la rage a cessé de brouiller sa vision.
— Alors. Racontez-moi, les enjoint Aubreuil, avec un signe de la main vers les chaises.
— Nous avons probablement trouvé la « cabane », explique Dassieux quand il voit que Gabriel lutte encore, se passant les mains dans les cheveux sans tendresse. Quelques centaines de mètres à peine de la ferme des Demest, dans une sorte de petit bois en contrebas de la route. Il y a un sentier qui passe par là et mène jusqu’au village. Il ne nous a pas semblé très utilisé, Marie Caron pense que sa fille était probablement la seule à l’emprunter.
— Des traces de Sylvie ?
— Rien de spécial à signaler, sauf un emballage de bonbon. Nous sommes retournés chez les Demest, voir si la petite pouvait aider. Elle a reconnu l’emballage. Elle n’a pas pu nous en dire beaucoup plus. Il y a aussi ceci, ajoute Dassieux, sortant de sa poche le papier humide. Sautet insistait pour qu’on le garde.
Le capitaine se penche.
— Je ne déchiffre rien…
— C’est un message, il faut le déplier… Gabriel ?
Gabriel comprend qu’il est supposé ouvrir de nouveau la note, le papier a commencé à sécher et semble encore plus fragile que lorsqu’ils l’ont sorti de la souche de pommier. Il a l’impression qu’on lui donne des crayons de couleur pour le distraire, le calmer pendant que l’on parle entre adultes. Il se reprend ; Dassieux ne pense pas à mal. C’est lui qui prend tout mal. C’est la fatigue, la descente de l’angoisse, l’après de la colère. Il a déjà connu cela, dans des proportions moindres cependant : des affaires qui se bouclent ou au contraire ne se bouclent pas, et le laissent las et susceptible.
— Nous avons aussi parlé à l’institutrice de Catherine, et incidemment, de sa mère, Marie Caron. Elle nous a dit qu’elles étaient brillantes, toutes les deux. Ce qui laisserait entendre que « Cathy » ne serait pas forcément une victime innocente, dans toute cette affaire. L’instituteur, lui, nous a dit exactement le contraire. Ce qui laisserait entendre, eh bien, exactement le contraire, et nous a amenés à penser qu’elle était possiblement en danger… ce qui s’est semble-t-il vérifié.
— Ah, oui. M. Dubuis. Il y a des rumeurs à son sujet.
— Quel genre de rumeurs ?
— Qu’il aurait fait des avances à Marie Caron, quand Catherine était plus jeune. Qu’elle l’aurait repoussé. Qu’il se serait vengé sur sa fille en sabordant sa scolarité.
— Un homme fiable, donc. Où avez-vous entendu cela ?
Aubreuil tourne ses paumes vers le plafond.
— Si vous saviez tout ce qu’on a exhumé comme ragots au fil des jours. Il a fallu trier, je suppose que cela fait partie des informations glanées avant votre arrivée, et qu’il n’a pas semblé utile de vous faire partager sur le moment. C’est forcément dans un des rapports tapés par Simone, quelque part. Je ne vous ai rien caché. Mais… comme l’attention s’est détournée de Catherine assez rapidement… il est possible que…
Aubreuil se redresse sur son siège, puis tire sur sa veste d’uniforme et s’éclaircit la gorge :
— Comme nous avons détourné notre attention de Catherine Caron, peut-être les entretiens menés avec elle n’étaient-ils pas aussi poussés qu’ils auraient dû l’être.
Il se redresse encore, Sautet n’a sans doute jamais vu quelqu’un se tenir aussi droit.
— Soyons clairs, j’ai dirigé rapidement l’enquête vers d’autres suspects. Mes hommes ont interrogé tous les Italiens, un à un. Les saisonniers qui étaient présents pour le bûcheronnage, également. Et quand j’ai repris l’équipe, c’est aussi vers ceux-là que je me suis tourné en premier. Et ensuite, les journaliers qui vivent au village, les possibles rancuniers, ceux dont Demest avait acheté les terres… C’est ma responsabilité. J’ai fait prendre une mauvaise direction à cette enquête.
Peut-être qu’il se tient droit pour s’appuyer sur lui-même, pense Gabriel, tout en manipulant deux extrémités de portemines pour déplier le papier. Il procède avec soin, pendant que Dassieux, au contraire du capitaine, se laisse de plus en plus aller sur son siège, comme s’il voulait ménager de la place sur ses genoux pour sa part de responsabilités.
— Eh bien, capitaine Aubreuil, nous sommes venus vous prêter main-forte, et nous avons nous aussi creusé des pistes qui, nous le savons désormais, n’étaient pas les bonnes… alors, je suppose que les torts sont partagés, entre vous et moi, conclut Dassieux.
Le capitaine Aubreuil observe attentivement son interlocuteur. Sa moustache reste stoïque. Il a simplement un hochement de tête entendu. C’est ce qu’il s’est passé. Dassieux est venu de Paris, et il a commis des erreurs de jugement, Aubreuil aussi, cela arrive, ils ont fait de leur mieux, ses hommes n’y sont pour rien, Sautet non plus, lui aussi suivait les ordres.
Gabriel lève le nez. Il a compris ce qui venait de se dire. Ne sachant pas trop quoi faire d’autre il hoche la tête à son tour, dans une mimique discrète et reconnaissante du mouvement d’Aubreuil, puis retourne à sa feuille.
Un dernier geste, et il parvient à défaire l’ultime pliure du papier. Il se sent étrangement satisfait. Une satisfaction minuscule et bienvenue. Sur la face enfin dévoilée de la feuille, des traces d’encre, irrémédiablement baveuses.
— Voilà, dit Gabriel.
La tête du capitaine s’avance vers le papier.
— Je ne distingue rien.
— Nous non plus, confirme Dassieux.
— Je peux ranger cela avec le reste du dossier, au cas où, si vous le souhaitez.
Gabriel soupire.
— Ne perdez pas de temps. C’est illisible. Ça ne sert à rien.
Gabriel se lève, pour se dégourdir les jambes. Ça y est, c’est passé. Il ne reste plus qu’un peu d’amertume. Il a rangé la colère et la déception dans un coin. Nous passons à autre chose, a dit Aubreuil. Moi aussi, se dit-il. Je vais faire ça. Dans la corbeille à papier, il voit les journaux du matin, seule concession visible du capitaine au dépit.
Derrière son bureau, Aubreuil se lève, tend la main, à Dassieux d’abord, Gabriel ensuite.
— Je suis moi-même très insatisfait de la situation, avoue-t-il, mais sachez que même si l’enquête ne peut pas être taxée de réussite, mes supérieurs ont convenu de nos efforts, et il a été souligné que la coopération entre forces de police et gendarmerie avait été fluide. Il n’est jamais agréable d’être pris en défaut. Mais la petite a été retrouvée vivante, et c’est le plus important, n’est-ce pas ?
— Oui… oui, je suppose, répond Gabriel.
Gabriel gare la voiture devant le café de Salors. À côté de lui, Dassieux ouvre la portière, pose une main sur son genou, se penche, se soulève, se déplie. Il est dehors, il est debout. Gabriel se demande s’il joue la vieillesse, pour bien lui démontrer que sa décision est la bonne, inéluctable, ou s’il est sincère. Gabriel, lui, a les mouvements lourds. Il n’est plus en colère mais tellement déçu, de lui-même et d’occasions manquées. Il aurait voulu que ça finisse bien. Il aurait voulu attraper les méchants. Et quand il serait rentré ce soir-là, Claudia aussi aurait été impressionnée, Claudia a la tendresse accessible mais l’admiration difficile, père de marbre, résistant et tout ce qui s’ensuit. Mais cela, tout de même, l’aurait soufflée, du moins il l’espère. Et maintenant, quoi ? Elle ne sera sûrement pas admirative, certainement pas. Il allume une cigarette qui lui racle la gorge, veut parler, se retient, souffle de travers et s’embue les yeux de fumée, toussote, s’énerve de toussoter.
— Ne pleure pas, Gabriel, dit encore Dassieux qui a fait le tour de la voiture et lui lance un de ses petits sourires habituels, en lui tapotant le dos.
— De Dieu, Dassieux ! lance Gabriel, s’écartant des tapes amicales de son collègue. On s’est foirés, arrête de faire des blagues.
— Ça va, Gabriel, ça va. Tu vas t’en sortir.
Gêné, Gabriel réalise, repense aux propos de Dassieux face à Aubreuil.
— Oui, Dassieux, excuse-moi, je… j’ai bien noté. Bien entendu, j’entends, enfin je veux dire, ce que tu as dit dans le bureau, comment tu as pris la faute sur toi. Mais tu sais…
— Je ne sais rien du tout. Aubreuil a raison. Notre ministre Marcellin n’est pas content, très bien. Tu es jeune, Marcellin moins. Il y en aura d’autres, des grands patrons.
— Merci, Dassieux, dit Gabriel, lui tendant la main.
— Ah ! Allez, tu me gênes. Montons chercher nos affaires.
Au café, tout est calme. Dassieux demande la note.
— Un petit verre avant de partir ? propose Salors.
— Allez. Un demi. Gabriel, tu vas bien m’accompagner.
— Dites, le type avec la queue-de-cheval, la veste en jean fourré, Declerc, demande Gabriel.
— Oui ?
— Il a quitté l’hôtel ?
— Non, mais il ferait sans doute mieux. Il y a des gens qui lui ont dit des choses, sous le coup de l’émotion. La petite dont on ne savait pas si elle était vivante… Maintenant, ils vont regretter. On ne lui parlera plus. Et puis, fouiller dans les petits papiers des Demest, dès lors que la petite est revenue, quel intérêt ?
— Je croyais que vous ne le portiez pas dans votre cœur, Demest.
Salors hausse les épaules.
— Oh, c’est ma femme, surtout. Chez elle, on n’aime pas les patrons. Moi, vous savez…
Il ne termine pas sa phrase. Visiblement, oui, Dassieux et Gabriel sont supposés savoir.
— Elle est ici, votre femme ?
— Non, au bureau de poste.
— Vous la saluerez, dit Gabriel, avant de finir son demi en quelques gorgées rapides, et de monter préparer ses affaires.
La chambre est faite. Il y a du linge propre sur le lit. Gabriel n’avait pas pris assez de change et il a demandé à Mme Salors s’il était possible de faire laver une ou deux chemises. Elles sont impeccables, et il remarque que la bleue dont il avait accroché le dernier bouton du bas a été reprise, et le bouton remplacé. Il faut qu’il colle son nez au tissu pour retrouver l’accroc, réparé à points minuscules et précis. Il entend la porte de la chambre de Dassieux qui s’ouvre puis se ferme, les pas de son collègue sur le plancher, dans la pièce mitoyenne.
Gabriel fourre ses affaires dans son sac et fait de même avec les chemises, avant d’être pris d’une culpabilité inattendue, de ressortir les chemises repassées et de les ranger de nouveau, cette fois-ci avec précaution, le plus à plat possible.
— Merci, pour les chemises, lance-t-il quand il redescend, son sac à la main.
Mme Salors est rentrée et ôte son manteau.
— Oh, non. Les travaux d’aiguille, ça me rend chèvre. Je les ai portées chez Caron. Elles sont patientes.
— « Elles », vous parlez de Catherine, aussi,
Elle interrompt son geste une seconde, réfléchit une seconde, et puis répond :
— Oui, je suppose. C’est elle qui me les dépose habituellement, elle fait souvent cela, déposer le linge dont sa mère s’occupe.
— Vous n’en avez pas une mauvaise opinion, de Catherine ?
— Vous en posez, des questions ! Elle est impliquée dans l’enlèvement de la petite Demest, non ? On ne va pas lui donner une médaille.
— Non, mais, avant ça.
— Je ne sais pas, non, je suppose. Je sais qu’elle n’est pas aimée, ici… mais Marie non plus. Pour de mauvaises raisons, si vous voulez mon avis.
— Comme ?
— Comme… eh bien Marie a réussi à échapper aux champs, à Demest. Elles n’ont pas grand-chose, toutes les deux, mais elles s’appartiennent.
— L’instituteur…
Elle prend la mouche immédiatement :
— Ah ! Lui ! Lui, on le connaît, aussi !
Gabriel ne dit rien – ce n’est pas la première fois qu’en la laissant s’indigner d’une chose ou d’une autre, il a obtenu de Mme Salors plus qu’il n’en espérait.
— Lui, il aime bien aller proposer aux femmes seules de prendre soin de leurs enfants. Des meilleures notes, des dossiers pour les études.
Salors remonte de la cave, lance un regard plein d’appréhension à sa femme, comme un marin guette le grain, espérant peut-être le garder à distance.
— Il y a un prix bien sûr, oh, lui, lui… il ne met pas les pieds ici, et il a bien raison, si vous voulez savoir, parce que je lui mettrais le nez dans sa fange.
— Mathilde… tente le cafetier, sur un ton d’armistice.
— Ce ne sont pas des façons ! Mon mari, monsieur Sautet, pense que je m’indigne trop. Mais moi, je pense qu’il est inadmissible de profiter de son statut de maître d’école pour obtenir des faveurs.
Salors murmure quelque chose, visiblement, ce n’est pas la première fois qu’il doit battre en retraite sur le sujet.
— Et puis aucune solidarité, rien : Mme Martin, elle n’est pas du genre à faire des courbettes, résultat ? Le conseil municipal a voté la remise à neuf d’un des logements de fonction, un seul, encore une manière de régler des comptes… vous croyez que Dubuis aurait protesté, aurait proposé de laisser sa chambre neuve à sa collègue ? Elle prend en âge pourtant. Par principe, ou par galanterie même. Ah, les plus jeunes, ça, il sait leur proposer des choses.
— Et avec Marie Caron… ? relance Gabriel.
— Oh, il a essayé, ça oui. Un soir, je l’ai vu taper à la porte, un peu tard pour une visite innocente, si vous voyez ce que je veux dire. Et puis je l’ai vu ressortir dare-dare, et Marie lui claquer la porte aux fesses, et pourtant elle se ferait écarteler plutôt que d’attirer l’attention, celle-là, qu’elle est timide ! Et pas longtemps après, je dépose des blouses à reprendre chez les Caron, Marie transpire le souci, et j’en tire qu’elle s’inquiète, que les notes de Catherine ont chuté – comme par hasard. Elle m’a même dit… Pourtant elle n’est pas du genre à se plaindre, mais elle était sens dessus dessous, et je ne sais plus comment elle a tourné cela. Que peut-être, si c’était pour que sa fille puisse réussir ses études, elle pouvait faire un effort. Bien sûr Catherine a entendu, rien ne lui échappe à cette petite, elle est descendue en furie, son livre à la main, je la vois encore… je les ai quittées, ça ne me regardait pas. Mais je ne crois pas que les notes de Catherine aient remonté.
Gabriel relève :
— Ses livres… oui, j’ai vu des livres chez Marie Caron. Je n’ai pas fait attention sur le moment.
— C’est autant les siens que ceux de Catherine. D’ailleurs, Catherine venait souvent m’en emprunter. Moi, je suis lectrice, même si je manque de temps. Et ici, à l’hôtel, les livres, c’est quelque chose que les gens oublient facilement derrière eux.
— Des préférences ? Dans les lectures de Catherine ?
Les pas de Dassieux, lourds, se font entendre dans l’escalier.
— Je l’ai vue dévorer n’importe quoi, vraiment. Des romans. Des livres d’histoire. Des biographies. Des traités d’horlogerie ! Même des livres en italien qui nous restaient du temps où Demest faisait construire sa baraque pour les loger là-haut. Moi, l’italien, pas un mot, je lui ai donné le tout.
— Catherine parle italien ? s’étonne Gabriel, alors que Dassieux les rejoint au comptoir.
— Le parler, je ne sais pas, mais elle le lit, ça c’est certain. Il y avait un petit dictionnaire dans le lot, je suppose qu’elle s’en est servie.
— Eh bien. Elle est pleine de surprises, cette Catherine, remarque Dassieux, en raffermissant sa prise sur la poignée de sa petite valise. Prêt, Gabriel ?
— Avant de partir, si je peux vous demander… avance Mme Salors, la voix plus basse.
— Oui ?
— J’ai parlé aux gendarmes de Dubuis. De ses sales manières. Bien sûr, ils avaient autre chose en tête à ce moment-là, mais… je ne pense pas qu’ils aient relevé. Et ici, un homme n’irait pas s’en prendre à l’instituteur. Encore moins pour défendre l’honneur d’une femme seule. Surtout pas Marie Caron, jolie comme elle est, vous comprenez, ça ferait des histoires. Mais je crois bien qu’il s’en est pris à d’autres. Qu’il s’en prend à d’autres. Et vous, vous êtes la police. Il saura bien que vous n’étiez pas venus pour cela au départ, mais vous iriez voir Dubuis ? Lui parler ? Lui remettre les idées en place ?
— Bien sûr, madame Salors, acquiesce Gabriel.
— Tu vois, commente Dassieux alors qu’ils se dirigent vers l’école, où de la lumière brille aux fenêtres du premier étage, tu vas avoir quelqu’un à secouer.
Ils viennent d’arriver dans l’Oise quand survient l’éclaircie. C’est un soleil d’hiver, laborieux et déjà couchant, qui rase la campagne et colore le ciel d’un orange et d’un rose pâles, poudreux et brouillons.
— Je rêve, dit Gabriel. On quitte la région et à la même exacte seconde, il fait enfin beau ?
Dassieux roule une cigarette, époussette ses genoux des miettes de tabac.
— Il pleut, ça ne va pas, il neige, ça ne va pas, il fait soleil, ça ne va pas non plus. Tu as intérêt à être de meilleure humeur après avoir retrouvé ta Claudia.
Gabriel ne répond rien. Il sait désormais que Dassieux va retrouver un appartement vide et cela le gêne. Il doute que son collègue sache arranger ses propres repas ou s’occuper de son propre linge. Il ignore quoi lui dire, ils n’ont pas ce genre de conversations. Il va voir avec Claudia, pour inviter Dassieux à dîner, peut-être qu’elle saura lui parler, savoir ce qu’il en est.
— Devine à quoi je pense ? demande Gabriel.
— À des choses ensoleillées et joyeuses, j’espère. Maintenant que tu as insufflé la terreur divine dans le cœur du méchant instituteur et que nous avons quitté ces contrées polaires.
— Je pense à Johnny et son Solex. Son Solex qui « fait un bruit d’enfer ».
Dassieux tire une bouffée de tabac, hoche la tête.
— Tu te souviens de l’insomniaque qui a affirmé qu’un deuxième Solex était passé devant chez elle presque tous les soirs de la semaine dernière ? Je l’ai relu plus tard dans les notes de Chaval : « Après 22 heures, parfois après 22 h 30. » Chaval demande si c’est Johnny et elle répond, en substance, que ça doit être un autre : il a un casque, il est moins maigre, son Solex est plus gros, il fait beaucoup moins de bruit. Chaval a aussi noté que la silhouette de cet autre conducteur était plus épaisse – mais ça, il suffit qu’il mette une autre veste. Personne ne voyait l’intérêt de Johnny à se camoufler, à ce moment-là, parce qu’on ne se doutait pas qu’il partait en vadrouille pour garder le contact avec Catherine. On était épuisés, pressés. La femme dit à Chaval : c’est un autre Solex, Chaval note : c’est un autre Solex.
— Mais comment ça, deux Solex ? Toi tu penses qu’il n’y en a qu’un seul ?
— Eh bien, il est mécano, tout de même. Peut-être que s’il voulait rendre sa bécane silencieuse, il était bien placé. Je n’en sais rien, mais un pot, une protection qui étouffe les vibrations, ça s’arrange. Et ça change l’allure du Solex. Il a pu jouer sur l’éclairage, aussi. Et Johnny se retrouve avec un Solex qui pétarade quand il veut être sûr qu’on le repère, à des horaires habituels… pour bien signaler certaines allées et venues aux Sellier, par exemple, montrer que tout est normal. Et une version silencieuse pour dissimuler d’autres sorties.
— Ça serait malin.
— Malin, oui.
Gabriel allume à son tour une cigarette, roule la fenêtre d’un petit centimètre vers le bas. L’air qui s’infiltre est glacial et vient le frapper dans le cou ; il renonce, remonte la vitre. La bouffée qu’il souffle stagne dans l’habitacle.
— La nuit de dimanche à lundi, quand on a fait le guet devant chez les Sellier, la patronne s’est levée vers 6 heures. Et elle m’a dit quelque chose comme « Je n’ai pas fermé l’œil, d’habitude, je dors comme une souche ». Non, « à poings fermés », elle a dit « Moi qui dors à poings fermés dès 22 heures ». Ils travaillent dur. Ils se lèvent tôt. On l’a vu : la nuit, les rues sont désertes. Rien d’impossible. Surtout pour un type malin.
— Un type malin, répète Dassieux, mais quelque chose dans son ton pousse Gabriel à quitter la route des yeux une seconde pour tenter de déchiffrer l’expression sur son visage.
— Non ?
— Je ne sais pas. Tu penses à Johnny. Moi, je pense à Catherine. Cette fille… cette fille que personne ne regarde, et toi non plus, Gabriel. Tu as même eu du mal à te souvenir de son prénom, alors que c’est un des premiers qu’on a lus, un des premiers qu’on a entendus, puisque c’est avec elle que Sylvie était avant de s’envoler. Toi, Gabriel, ça ne te ressemble pas. À un moment, il faut le vouloir, pour être à ce point discrète. Je me demandais quand on l’avait vue, Catherine, cette semaine. Et la réponse, c’est : tout le temps. Elle a déposé le café quand on était avec Demest. Elle nous a vus la photo à la main. Si tu y penses, tu vas te souvenir qu’on l’a croisée à chaque fois qu’on est montés. Réfléchis bien. Pas une fois on n’est allés à la ferme sans qu’elle soit là. Lundi matin, quand on attendait tous que Demest et Aubreuil reviennent avec l’argent, elle était là. Elle a écouté Chabrot qui était rentré de chez la mère de Johnny. Tout ce qu’ont dit les hommes, elle l’a entendu. Elle débarrasse les tables, elle fait le ménage, elle vide les eaux sales, elle jette les épluchures aux cochons, elle a accès aux chambres, aux communs. Elle est en permanence entre la maison et les réserves, les hangars, la baraque des Italiens. Elle est invisible. Mais elle est partout.
— Elle était partout. Maintenant, elle n’est nulle part.
— Hum, fait Dassieux.
Le silence se pose sur les deux hommes et les accompagne jusqu’aux premières lueurs de Paris.
— Je te dépose chez toi ? Ou tu veux qu’on passe par le 36 ? demande Gabriel.
— Tu peux m’y laisser en passant.
— Tu as besoin de moi ?
— Pour quoi faire ? Prends donc deux jours, décline Dassieux.
Gabriel pense à la manière dont Dassieux a épousseté le tabac de ses genoux pour le laisser choir sur le plancher de la voiture. Le sol de la 204 Peugeot est maculé de boue et de fragments de feuilles mortes, et il voit l’appartement où son collègue va rentrer ce soir, l’appartement sur lequel régnaient Yvette et son aménagement soigné, sa propreté appliquée. Sans réfléchir, il propose :
— Tu veux venir dîner à la maison ?
— Gabriel, la séparation est proche. Je sais que tu es désormais habitué à ma présence, mais il va falloir te préparer à cette terrible vérité : nous ne pouvons pas cohabiter de manière permanente. Qu’en penserait ta fiancée ?
Gabriel ne relève pas. Claudia appréciait Yvette, mais il sait que si elle acceptait d’honorer parfois l’invitation pour un dîner à quatre, ce n’était pas par affection pour Dassieux. Car celui-ci la froisse sans le vouloir, avec des riens qui lui sont propres et intrinsèques : son naturel à rester assis pendant qu’Yvette s’active, à dire « Mais n’embarrassons pas ces dames avec des détails » quand la discussion s’égare sur des dossiers, des considérations politiques ou tout autre sujet que Dassieux juge par essence masculins. Pour son collègue – et Gabriel le sait, c’est, tout comme le chemin qui mène vers l’enfer, pavé de bonnes intentions –, Claudia, malgré son futur d’avocate, n’a pas à entendre certaines choses car certaines choses n’ont pas à être entendues par des oreilles délicates. Dassieux considère que son travail est de protéger les femmes, toutes les femmes en général et les femmes respectables en particulier, des divers dangers et désagréments, parmi lesquels la réalité des affaires criminelles, la vulgarité des plaisanteries grivoises, l’inélégance des chaussures plates ; mais aussi le monde du travail, ou l’affront de devoir ouvrir elles-mêmes les portes. Gabriel, enquêteur doué qui sait lire entre les lignes, sait aussi Dassieux pleinement conscient de sa propre incapacité à tenir les comptes de son ménage, faire cuire une omelette, établir une liste de courses ou redémarrer la chaudière lorsque celle-ci fait des siennes. Au fil des années, Gabriel a glané ainsi des indices sur le quotidien d’Yvette, et en a déduit simplement que Dassieux et son épouse appartiennent à une autre génération, un peu comme ses parents, qui offrent l’image d’une complémentarité sans trop d’accrocs. Mais Yvette est partie et cette semaine, Gabriel n’a pas eu le temps de bien appréhender ce que cela signifiait pour son collègue.
— Tu es sûr, Dassieux ?
— J’ai survécu plus d’une cinquantaine d’années sans ta précieuse présence à mes côtés, je pense pouvoir m’en sortir pour un soir.
Quand il tourne la clé dans la serrure, Gabriel a le cœur coincé dans la gorge. Depuis qu’il a déposé Dassieux quai des Orfèvres, il n’est plus que tourné vers Claudia, seulement Claudia. Au point qu’il a commis quelques imprudences, est allé trop vite, a oublié une priorité à droite qui lui a valu une grosse frayeur et un voile de sueur qui est venu lui tremper le dos. Il s’est forcé à ralentir, à faire attention, mais quand il s’est garé en bas de chez eux des fourmis lui picotaient les lèvres et ce n’était plus la peur qui le faisait transpirer.
Il pousse la porte et tout est Claudia soudain, tout est Claudia enfin : l’odeur de l’appartement, un mélange de savon et de fruits ; les rideaux d’un rouge épais qu’elle tire pour maintenir la nuit à distance ; les couleurs vives des affiches qu’elle a punaisées au mur. Tout est Claudia, et surtout Claudia, les cheveux onyx relevés en un chignon luxuriant dont quelques boucles rebelles lui dégoulinent dans le cou, assise à la table de la cuisine, entourée de livres et de cahiers. Le couvert n’est pas mis, le dîner pas en route, ses pensées étalées sur des feuilles éparses dans un magma qui n’a de chaos que l’apparence. Elle est déjà debout et s’avance vers lui, les bras ouverts, et le Caro mio ! si chaud, si tendre, qu’elle lui lance d’une voix chantante est très parfaitement, très exactement, ce qu’il a attendu toutes ces heures glacées, passées à grelotter en fuyant sans succès l’image d’un cadavre en minuscule robe bleue.
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