Petite sale

Louise Mey · Chapitre 11 sur 12

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Petite sale

Marseille

 

Quand elle descend du train, la luminosité est telle que pendant quelques secondes, les couleurs n’existent plus ; il n’y a plus que du blanc, du blanc partout, et des formes noires qui se meuvent autour d’elle. Il est encore tôt pourtant, le train de nuit l’a déglutie là, sur le quai, à 9 h 17 très exactement, mais le soleil est déjà jaune et le ciel déjà bleu ciel, de vraies couleurs, celles dont elle rêvait. Et l’odeur, les odeurs, à peine hors du train : c’est comme d’émerger d’un coup, de précéder le dégel, ici cela sent déjà le printemps, l’été peut-être, sa gorge se gonfle de nouveaux parfums, sucrés, acides et salés, il y a la mer, elle la sent, elle l’a aperçue de la fenêtre un peu poussiéreuse du Mistral, le front collé contre le verre et les yeux écarquillés, bleue verte, dominée par des grues gigantesques, elle a si hâte de l’approcher. Ses paupières papillonnent, elle est assaillie d’impressions, et puis elle sent une main sur la sienne et elle sait qu’ils se sont retrouvés. Il fallait qu’ils se séparent, qu’ils voyagent seuls, on chercherait un couple, ce n’était pas prudent, qu’il parte d’abord, dès Sylvie déposée à l’abri du seringa. Elle prendrait l’argent, elle le rejoindrait à Marseille, qu’il ne s’inquiète pas. Et il est là, et dans les mains de Catherine ses paumes aussi rêches de travail que les siennes, ses bras aux proportions étranges, comme s’ils peinaient à rattraper la force qui anime les doigts, ses poignets d’homme. Il a encore le torse mince, il est encore comme elle : trop petit, pas encore poussé, pas encore mûr, faute d’ensoleillement.

Johnny.

Au début, elle a ri. Elle disait : « Il te faudra un faux nom, pour les bûcherons. Tu laisseras ton manteau au seringa, tu prendras bien garde à te glisser au milieu d’eux quand le dernier camion montera à la ferme le lundi, sois en chemise, sois réchauffé, comme si tu avais trimé comme eux. Il faut que l’équipe d’en bas pense que tu as travaillé avec l’équipe d’en haut. Et que l’équipe d’en haut pense que tu arrives avec l’équipe d’en bas. Alors ? Tu veux t’appeler comment ? » C’était le début du jeu, le début de l’invention. Ils pourraient tout réinventer, plus tard ; quand le plan aurait été exécuté ; pour commencer il fallait un nom. Jean-Pierre a dit : « Johnny » ; et elle a ri. Puis elle l’a pris dans ses bras, l’a rassuré : « Je ris parce que c’est très joli, parce que c’est très bien. » Il la craint parfois, elle le sait, pas elle mais son intelligence, la vitesse à laquelle elle pense, elle imagine, elle comprend, elle élabore. Il a eu peur qu’elle se moque mais elle ne se moquait pas : elle sait ce que veut dire ce nom, le nom que son père n’a pas pu lui donner. La mère de Jean-Pierre aurait voulu un nom qui pourrait se prononcer par un Américain, mais il n’est jamais revenu, une lettre d’excuses seulement, pathétique, honteuse, désespérée. Alors sa mère a rangé la lettre et elle a choisi seule : Jean-Pierre, pensant que si, si un jour, si peut-être, cela pourrait faire « John ».

Catherine, elle, n’a pas l’intention de changer vraiment de nom. Ses papiers italiens disent « Caterina », cela lui plaît beaucoup. Giovanni avait souri en lui tendant les faux papiers : Caterina, c’est le nom de sa fille, celle qu’il a laissée à Sanremo. Il lui a montré sa photo souvent, quand elle venait apporter les cantines et s’entraîner à parler sa langue nouvelle et pleine de rondeurs, cette photo où Giovanni trouve sa fille si belle, et qui faisait sourire Catherine car elle lisait sur le visage de l’adolescente la bouderie de devoir se faire sérieuse, de devoir passer la jupe brodée, le châle, de perdre des heures à arranger ses cheveux en une coiffe complexe qui tire sur le crâne, de devoir passer une journée alourdie de tradition, pour faire plaisir, pour le souvenir, pour que son père l’emporte avec lui. Caterina, cela plaît à Catherine : on dirait qu’elle reste la même mais se marque de soleil. Peut-être se fera-t-elle appeler Cathy, comme dit parfois la petite-fille de Demest, pour qui les mots trop longs ont longtemps été des épreuves. Devant sa famille, Sylvie n’a pas droit à l’erreur, on la reprend, on la corrige, il n’y a rien de facile, même pour elle. Seules, parfois la petite préfère dire Cathy, c’est plus simple et c’est comme leur secret. Clémence pourtant fait de son mieux, pour élever sa fille avec tendresse, mais la tendresse est une denrée sans valeur chez les Demest, tout doit rapporter. Catherine aime bien cette petite. Elle a tout préparé, tout pensé pour qu’elle n’ait pas froid, pas peur, pas une seconde.

Elle s’approche de lui, dans la lumière. Elle lui a coupé les cheveux, dans le clair-obscur du seringa, avant qu’il ne quitte Saint-Dury à vélo pour la gare de Villers, lui laissant son Solex, pour brouiller les pistes – elle aime l’idée qu’au printemps, quand la neige fondra enfin, des oiseaux nicheront dans les mèches qu’elle a tondues avec des gestes sûrs et rapides, dans les cheveux imprégnés d’odeur d’essence qu’il a laissés dernière lui. Il porte des lunettes aux verres fumés qui lui dévorent le visage, il a rasé sa moustache, il a l’air si jeune, ils sont si jeunes, ils vont être si jeunes enfin, maintenant qu’on leur en laissera le temps. Elle lui a recommandé de porter plusieurs vêtements, à la fois pour changer son allure et pour voyager léger. Cela lui fait les épaules carrées, le torse plus massif, rigide, cela l’empêche. Elle, porte à même la peau le gilet cousu où elle a rangé les liasses d’argent, le poids de la liberté, le poids de l’argent volé à Demest, elle a hâte de pouvoir l’ôter, cela lui semble peser une tonne, surtout elle veut qu’ils se défassent de leurs fardeaux, elle veut retrouver Johnny tel qu’il est, mince, anguleux.

Ça lui plaît qu’il soit étroit, ça lui plaît qu’il soit petit. Ça lui plaît, ses mains encore pataudes, qu’il récure de toutes ses forces avant de venir la voir, ça lui plaît de savoir qu’il se gratte à la paille de fer, pour essayer de déloger le cambouis de ses ongles courts – ça ne fonctionne pas, il a toujours un reste de noir coincé dans les cuticules, si la vieille savait ça elle dirait que ce n’est pas étonnant, elle, la petite sale, mais Catherine sait que c’est autre chose qui la touche : l’attention, la précaution. La première fois qu’il l’a vue il lui a demandé s’il pouvait marcher avec elle et d’étonnement, elle est restée muette, immobile, alors il a demandé de nouveau, encore moins assuré, les épaules encore plus rondes, il n’y aurait pas de troisième tentative, elle était si surprise qu’on lui demande son avis.

Elle a dit oui, il a cheminé à ses côtés, poussant son Solex qu’il rodait au hasard des chemins, ils se sont rencontrés par chance. Il avait les bras tendus et les mains sur les poignées, elle regardait ses ongles noirs, c’est parce qu’ils étaient si sales ce jour-là qu’elle a su qu’il les avait nettoyés pour elle, quand ils se sont revus.

Elle a eu le temps de les regarder, ces ongles, ces mains, ces épaules, la courbe de ce nez et l’ourlé de ces oreilles, tout ce temps où il lui a appris à conduire le Solex, sur des routes à l’écart, dans le calme des dimanches après-midi – elle a fait mine d’avoir besoin d’aide, c’était au tout début, quand il n’osait pas encore la toucher et n’avait pas encore compris qu’elle comprenait tout.

Il entremêle ses doigts aux siens et lui embrasse les phalanges, elle voit le gris au coin de ses ongles, les traces de leur vie dans la crasse des autres, ça partira, ça finira bien par partir. Elle a réglé tout ce qu’elle avait à régler, elle a vengé tout ce qu’elle pouvait venger, Lequemer le saisonnier brutal qui a appris l’humilité et Dubuis – Dubuis injuste et répugnant, elle a suffisamment œuvré, elle sait que si Gisèle Martin s’oblige à rester correcte, Mathilde Salors, elle, saisira l’opportunité d’envoyer les flics le secouer, et Catherine n’aurait pas pu rêver mieux que ce jeune policier si désireux de bien faire, si content de lui, de ses jolis yeux bleus et de ses airs de justicier. Elle en connaît d’autres, des comme lui, elle les a croisés parfois quand Marie insistait pour prendre le bus et aller à Soissons, Compiègne ou Villers et permettre à sa fille un moment de loisir, la fête foraine, le cinéma – Catherine sait ce que cela a coûté d’économies à sa mère de lui offrir parfois quelques heures plus légères. Pendant ces moments offerts, entourée de jeunes de son âge et plus, de leurs bandes joyeuses, elle a vu des garçons aux bottes un peu pointues et aux vestes à l’américaine, prêts à cogner parce qu’ils aiment comme des rebelles ou parce qu’ils pensent qu’eux seuls savent ce que doit être l’ordre du monde. Et elle a reconnu le jeune policier, Sautet ; il n’était qu’une version à peine plus âgée de ces garçons-là. Elle espère qu’il était en colère quand il est allé voir Dubuis, elle espère que la frustration et la rage sourde qu’elle a vu se déposer sur lui par couches successives, jour après jour, écrasant les épaules de la belle veste de cuir, ont pu trouver une échappatoire, elle espère qu’il s’est bien amusé, que Dubuis s’est senti aussi petit, coupable et répugnant que les femmes auxquelles il a proposé son marché dégueulasse ; elle espère qu’il lui a fait peur, qu’il lui a fait mal, Catherine a de la pitié, mais pas beaucoup, et pour Dubuis, aucune. « Il ne le fera pas », avait dit Johnny, quand ils se sont vus dans la cabane, le jeudi soir, blottis l’un contre l’autre.

— Tu ne pourras pas arriver à régler tes comptes avec chacun d’entre eux, pas de cette manière, même avec tes plans. Même toi. Il ne s’en prendra pas à Dubuis, ce vieux salaud n’a rien à voir avec tout ça. Tu l’as dit : ce sont des flics mais il a l’air de quelqu’un de bien.

— J’ai dit qu’il avait l’air de se prendre pour quelqu’un de bien, avait corrigé Catherine. Les hommes qui se prennent pour des gens bien ne veulent jamais reconnaître à quel point ils peuvent faire du mal. Il le fera. Non, il ne fera peut-être pas exactement ce que je veux, mais il en fera assez. Je dois descendre. Guette mon signal. Si je ne croise personne sur la sente, j’allumerai la lumière de la cour deux fois.

— Oui, je sais.

— Souviens-toi, reste le moins possible sur la départementale. Ils ne surveillent pas encore les routes mais on ne sait jamais. Je ne vais plus remonter ici la nuit, je préfère éviter qu’on me voie sortir, c’est trop risqué : ils logent chez Salors, juste en face de chez moi. Mais s’il y a une urgence, tu sais comment faire : un message dans la souche du pommier.

Le premier soir, quand il a pris Sylvie dans la cour et qu’il a attendu Catherine dans le seringa, elle l’a aidé à blottir la fillette endormie contre son torse, à bien l’y attacher avec un grand linge et des châles de laine. Johnny avait une allure étrange, de femme enceinte, de nourrice, il avait des gestes doux pour manipuler l’enfant et elle a eu envie de les embrasser, lui et sa douceur. Mais elle s’est retenue, pourquoi, ne pas leur porter malheur peut-être. Tout était décidé, tout était commencé, la fillette dissimulée chez lui, le sirop, les mots à laisser dans la souche en cas de problème, il viendrait vérifier chaque soir qu’elle n’avait pas d’alerte à lui transmettre. Elle se dit que Marie a dû trouver sa lettre, qu’elle n’a pu que trouver la lettre ; que si les policiers avaient mis la main dessus avant sa mère, les journaux en auraient parlé et les gendarmes de Paris, les contrôleurs du train l’auraient regardée différemment, elle la fille seule aux vêtements neufs, le cerveau de l’affaire, au lieu de chercher désespérément un couple, une souillon perdue et terrifiée par son Johnny. Elle a repensé à la feuille de papier, aussi, leurs messages du pommier, durant ses heures de nuit bercées par le roulis du train, s’est demandé si la police l’avait trouvée, ce qu’elle en avait fait – rien sans doute. S’ils avaient lu les échanges, compris que c’était son écriture, que c’était elle qui avait écrit la lettre de rançon, elle qui disait quoi faire, qu’est-ce que cela aurait changé ? Rien sans doute, ou peut-être que le jeune policier aurait compris qu’elle était au centre de tout et qu’elle les avait bien roulés, lui, et tous les autres, tous, mais Demest surtout – imaginer la fureur de Demest l’a tenue tout ce temps, toutes ces années de rancune et ces mois de préparation, toute cette longue semaine aux aguets, ne pas faire d’erreur, ne rien ignorer, se faire plus invisible que jamais, attendre le bon moment. Et dans le journal, à la radio, les voix qui peignaient Demest en patron odieux et les policiers en bons bougres embourbés dans une enquête inutile et coûteuse, et Demest offusqué, scandalisé, quelle image délicieuse. Elle a bien vu Declerc aussi, ses manœuvres, sa vivacité, elle l’a croisé à plusieurs reprises et il a fallu faire très attention, il avait un pas d’avance sur la police, elle a dû en avoir deux sur eux tous.

Ils se traînent plus loin à l’abri des regards, sur le quai qui se vide progressivement et restent là, blottis dans les bras l’un de l’autre, comme s’il leur fallait se toucher pour s’assurer qu’elle est bien là, qu’il est bien là ; finalement, après ce qui semble des heures cou contre cou, ils s’embrassent, lentement, doucement. Quand il la regarde, c’est avec une note légère d’appréhension, de crainte, presque. Il la trouve différente, elle le sait, elle s’en ravit. Elle a passé une nuit et une journée à Paris, submergée par la foule, les odeurs des voitures et les lumières qui ne s’éteignent jamais, a acheté quelques nouveaux vêtements – économiser pour acheter ceux avec lesquels elle est montée dans le train à Villers a été long ; réfugiée dans sa chambre d’hôtel elle a terminé de changer sa coiffure, et il a hésité quelques secondes quand elle est descendue du train. Il lui dit, hésitant : « J’ai failli ne pas te reconnaître », avec son jean neuf, son maquillage, ses cheveux blondis et laqués, mais ce n’est même pas cela, c’est la manière dont elle se tient, le menton haut, les épaules en arrière malgré le gilet d’argent cousu qui alourdit sa silhouette et lui scie les épaules ; elle ne tremble pas pourtant, ne faiblit pas ; elle se sent dénouée, déliée, immense.

Elle lui sourit, passe la main dans ses cheveux ras, s’autorise une seconde de soulagement. Elle n’a jamais osé lui dire que cela ne serait peut-être pas suffisant, qu’elle n’avait pas peur pour elle mais qu’elle craignait pour lui, même s’il suivait le plan détail après détail, même s’il obéissait en tous points. Qu’ils n’abandonneraient peut-être pas les recherches assez vite, qu’il n’aurait peut-être pas assez d’avance, que les papiers qu’a pu leur faire faire Giovanni ne seraient peut-être pas à la hauteur d’un contrôle attentif, qu’elle ne parviendrait peut-être pas à le déguiser assez bien. Que prendre un enfant même en le rendant indemne, à un homme aussi riche, cela pouvait valoir la mort. Tant de choses pouvaient mal tourner, malgré son plan minutieux, malgré ses mois entiers à parcourir le Domaine, à envisager chaque chemin, chaque détail, chaque possibilité. Mais il est là. Elle est là. Ils sont là.

Ils descendent les marches, riant de cette démarche un peu lourde que lui impose le poids du gilet solidement cousu – subtiliser le matériel de couture de Marie, qui le tient et le range avec tant de soin, dissimuler la camisole renforcée et confectionnée pour accueillir des liasses, voilà encore une manœuvre qui aurait pu être découverte. Elle a eu l’idée en lisant un livre sur le Titanic, quand elle y pense elle se dit que c’est ce que fait ce faux gilet de sauvetage, repensé et ajusté à ses mesures pour y dissimuler l’argent : il l’extrait de l’eau glacée, il lui offre la survie. Main dans la main, ils descendent jusqu’au port, lui dans ses gros pulls, elle se forçant à corriger sa démarche pour ne pas attirer l’attention, son sac est petit et ne justifie pas à lui seul qu’elle peine à avancer, l’argent pèse tout ce qu’ils laissent derrière eux et Catherine savoure la brûlure des muscles de ses bras, de ses épaules.

L’hôtel est petit, le réceptionniste se lève pour les accueillir, Catherine lui parle en italien et il répond de même, aimable. Giovanni lui a recommandé l’adresse où on ne lui fera pas d’ennuis, tenue par un ami qui veillera sur eux, le quartier où se perdre dans le fouillis d’une ville où personne ne s’étonne d’entendre couler des mots de langues autres. Il a donné des noms aussi, d’hommes et de femmes prêts à aider si quelque chose va mal, tant qu’ils sont encore en France, ou même plus tard, quand l’émotion sera passée et qu’ils rejoindront l’Italie – mais à partir de maintenant, Catherine le sait, tout ira bien. Elle avait préparé, tout, les documents d’identité, l’histoire des jeunes mariés, la lune de miel, ils sont prêts si nécessaire. L’hôtelier s’adresse à Jean-Pierre et celui-ci s’excuse en français, malgré ses efforts il ne parvient pas à apprendre la langue. L’homme dit : « Ah ! Ce n’est pas grave » et tend les clés. Catherine rit : elle est patiente et là où ils vont, plongés dans le soleil, elle est sûre que cela viendra, ils ont le temps, ils ont tout le temps du monde.

 

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