Petite sale
Mercredi 19 février 1969
Marie a fermé ses volets et a attendu que Saint-Dury s’endorme. C’est fini. Les dernières voitures inhabituelles qui étaient garées devant chez les Salors sont parties ce midi. Les policiers, depuis hier. Il restait les journalistes. Mais ils sont partis eux aussi, et la rapidité avec laquelle le village a retrouvé ses habitudes est rassérénante – même si cela, aussi, l’emplit pour de courts instants d’une angoisse qui confine au désespoir. Tout ici est rétif au changement, à l’inconnu, tout refuse le mouvement, ils vivent pétrifiés dans leurs journées de labeur, ravis au fond que tout soit revenu à la normale, toute cette agitation, le malheur de Demest les a distraits mais toutes les bonnes choses ont une fin et puis la petite n’y est pour rien, on n’est pas là pour plaisanter, il y a du travail à faire, du bois à couper, des soupes à mouliner, des enfants à nourrir.
Lundi, elle n’a rien vu. Catherine est venue en rentrant de la ferme, a ouvert la porte de l’arrière-cour, a laissé de l’argent, a laissé la lettre mais aucunes traces de pas, et elle Marie n’a rien entendu.
Et elle s’en veut. Elle aurait aimé la serrer dans ses bras. Catherine a toujours été secrète, toujours, un legs inconfortable que Marie aurait préféré garder pour elle, mais qu’elle a transmis à sa fille. Marie n’a jamais regretté l’enfant, même si elle n’avait pas prévu de l’élever seule, même si elle aurait aimé avoir une petite fille plus simple, dont elle aurait su lire les humeurs. Une petite fille ruisseau, calme, sans trop de renfoncements obscurs, une petite fille d’eau claire, dont on voit le fond et dont on peut déceler à l’œil nu les courants. Mais elle a eu Catherine, Catherine qui observe le monde avec des sagesses de vieillard et des fureurs d’enfant, patiemment ravalées, enfouies, indéchiffrables, dans des profondeurs de lac opaque qui l’inquiètent parfois. Souvent. Marie, s’est-elle avouée au cœur de la nuit sans sommeil qui a tiré péniblement jusqu’à mardi, est soulagée que sa fille n’ait fait que cela. Elle ne la croit pas cruelle, elle ne la croit pas capable du pire, mais elle sait à quel point Catherine hait Demest, ce qu’il représente, ce qu’il a fait, ce qu’il est. Une haine certaine et presque tranquille – peut-on dire de quelqu’un qu’il hait paisiblement ? Demest quant à lui est paisiblement haïssable et ne semble pas s’en formaliser. Catherine a dû se sentir désolée pour Clémence, cependant. Marie le sait, ou du moins elle l’espère. Elle a lu le journal, écouté les informations, on est mercredi et déjà Saint-Dury et Demest n’étaient plus qu’une colonne, mince. La petite est en bonne santé et on la disait souriante. Catherine n’est pas cruelle.
Mardi matin, quand elle a laissé Gisèle Martin une minute pour retourner chercher du bois, elle a vu que les bûches étaient dérangées, pas à leur place ; entre les tronçons du pin trop léger de cette année, acheté faute de mieux, les bûches de chêne des temps meilleurs qu’elles gardent pour les grandes occasions avaient été déplacées. Tout avait été déplacé, de fait ; Catherine a réussi à créer un espace invisible entre les deux rangées de bûches qui montent presque jusqu’au plafond de l’appentis – quand a-t-elle trouvé le temps de faire cela ? La nuit ? Depuis combien de mois prépare-t-elle son coup ? Elle ne le dit pas dans la lettre. Marie a tiré le bois, elle a trouvé le sac ; l’a palpé ; a hésité une seconde puis a compris : de l’argent. « Marie, on frappe à la porte ! » a appelé Gisèle Martin, « Veux-tu que j’aille ouvrir ? » Marie a remis le chêne en place, les mains tremblantes, les joues en feu.
Elle s’est pressée de rentrer chez elle quand les policiers l’ont laissée partir, après qu’elle leur a montré le petit bois de Catherine. Ensuite, elle n’a pas quitté l’appentis des yeux, de toute la journée. Le bruit a couru qu’ils partaient, les deux policiers de Paris, qu’ils étaient partis, ne reviendraient plus. Elle a attendu le cœur de la nuit, a déplacé les bûches avec précaution et le moins de bruit possible. S’est calfeutrée à l’intérieur et a ouvert le sac.
Elle a pris le temps de lire la lettre, la lettre de Catherine. Et de compter l’argent. Beaucoup d’argent, presque trop, cela lui serre le ventre quand elle y pense, l’opulence soudaine et secrète, le danger. Elle sait qu’elle doit être prudente. Attendre avant de dépenser, attendre avant de déposer à la banque, pas tout, très progressivement, attendre. Si elle veut, vendre la maison, partir ailleurs, laisser Saint-Dury derrière elle, figé dans la pierre froide et les regards en coin.
La lettre dit de ne pas s’inquiéter. Mais Marie s’inquiète, bien sûr, elle ne peut que s’inquiéter – sa petite fille lac. Catherine disait de brûler la lettre, mais Marie ne peut pas s’y résoudre. Elle la relit en cachette, la garde sur elle, collée à sa peau. Catherine qui lui dit de ne pas s’en faire pour elle, qu’elle est au soleil, avec le Johnny des journaux, oui, celui-là. Qui lui dit que tout ira bien. Qu’elle ne doit pas croire ce qu’elle lira dans la presse. Qu’ils ont prévu de partir ensemble. Qu’il est gentil.
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