Petite sale
Dimanche 16 février 1969
En bas, dans la salle du café, il y a de nouveaux arrivants. Cette fois Gabriel, qui commence à avoir en tête une bonne partie des habitués, repère les visages inhabituels dès qu’il descend de sa chambre. Derrière Dassieux, la télévision est allumée.
Il s’installe, face à son collègue qui, les yeux bouffis, a le nez plongé dans son bol de café.
— Bien dormi ? lance Gabriel.
Il connaît la réponse mais se sent coupable de son agacement d’hier et la question est comme une main tendue.
Derrière Dassieux qui grommelle, quelques plans de la ferme Demest, filmés d’un peu loin – les journalistes ne sont pas parvenus à entrer.
— C’est une édition spéciale ?
— Tout ce qu’il y a de spéciale. Toute la France attend le retour de Sylvie Demest, maintenant.
Gabriel balaie la salle du regard.
— Il n’est pas là, Declerc ?
Dassieux dit juste :
— Pas vu. Mais il y a une livraison fraîche.
— Oui. Les deux au comptoir ? Je ne vois pas ceux avec la Renault beige…
Dassieux dit quelque chose que Gabriel n’entend pas, trop surpris par le visage de Johnny qui s’étale sur l’écran.
— Dassieux, tu as vu ça ?
— J’ai vu. C’est dans le journal, aussi.
Gabriel se saisit du papier replié grossièrement par Dassieux, l’ouvre.
— En une ? De France-Dimanche ?
— Absolument. Entre les préparatifs de l’anniversaire somptueux de Grace Kelly et la dernière tenue éblouissante de Bardot. Et c’était au journal de RTL quand je suis descendu tout à l’heure. Notre suspect, Johnny, sa description détaillée, à croire que Declerc avait le portrait sous les yeux. Et depuis hier soir, apparemment.
Gabriel serre les dents. Il lui faut du café. Mais derrière le comptoir, Salors a les yeux rivés sur l’écran et ne voit pas son signe.
— Aubreuil va être furieux, dit Gabriel, se levant pour aller quérir son bol – enfin Salors le voit, a une mimique d’excuse, signale qu’il arrive.
— Je l’ai appelé en descendant. Je le cite : « C’est fait, c’est fait. » Il espère qu’au moins, la diffusion du portrait permettra de localiser Johnny. Mais je pense qu’il n’a plus trop d’espoir de retrouver le type avant demain. Il est en train de rassembler ses hommes et d’organiser la remise de rançon.
Salors pose un bol de café au lait sur la table, et immédiatement reporte le regard vers le poste de télévision.
— Bois ton café, dit Dassieux. Chaval sera là à 8 heures.
Gabriel termine l’article. Il n’est pas signé et, à part le portrait, n’annoce rien d’inédit, mais tout de même. Declerc a-t-il pu vendre le portrait à d’autres rédactions ? Tout cela leur échappe.
Les clients matinaux sont mieux habillés que la veille, on est en dimanche. Pas de femme dans le café, en dehors de Mme Salors qui s’active. Les conversations sont éparses, les regards vissés à l’écran, sur l’édition spéciale. De temps à autre des « ah ben ça », et des « quand même ! ». Quand un « pour une fois qu’on parle de nous » fuse de quelque part à sa gauche, Gabriel comprend que ce n’est pas tant la tête du type qui les fascine, que le fait que ce soit ici, chez eux ; un instant, de manière furtive, on aperçoit le café de Salors, là où ils se trouvent à l’instant. Une clameur incrédule parcourt le café et même Mme Salors s’interrompt pour regarder. Demaret apparaît à l’écran, il semble mal à l’aise et répète juste que le village est sous le choc et que tout le monde ici espère bien sûr une issue heureuse après une semaine d’angoisse. Il y a des murmures dans la salle et Gabriel surprend des regards en coin. On garde ses commentaires pour soi. C’est le maire, tout de même. Et surtout, c’est Sylvie Demest. Un des deux hommes au comptoir, un des nouveaux, observe lui aussi, avec soin, davantage les spectateurs que la télévision, et Gabriel pense « Oui, journaliste ».
Chaval soupire :
— Voilà. Ça ressemble à ça.
Dassieux et Gabriel restent silencieux quelques instants, tournant lentement sur eux-mêmes, observant les alentours.
— Bon Dieu, conclut Dassieux.
Gabriel fourre les mains au fond de ses poches, pour qu’on ne voie pas ses poings vibrer d’appréhension, de découragement. Tout le temps où ils arrivaient, il regardait la hêtraie, le terrain presque plat, les gros troncs gris zinc, les branches nues qui se balançaient dans le vent, et se disait : « On va le voir venir à des kilomètres. » Mais le paysage a changé. Pour atteindre le point de rendez-vous, il a fallu quitter la départementale pour une route forestière, puis descendre de voiture et faire la fin du chemin en marchant. À cet endroit, la forêt est différente : entre les hêtres, serrés, il y a des buissons de houx, des recoins et des dénivelés qui surchargent la perspective et surprennent le pied – ce qui a valu à Dassieux deux quasi-chutes et plusieurs jurons. Tout est recouvert d’un épais tapis de feuilles mortes où la neige s’accroche en flaques éparses, qui devrait signaler les mouvements mais semble au contraire étouffer les sons – et quand une pluie glaciale se met à tomber, en rideaux violents, le bruit des milliers de gouttes sur la surface rousse du sol est assourdissant.
Gabriel en serait presque à maudire le redoux inattendu de ce matin et à espérer que le froid s’accentue – la neige au moins tombe en silence.
— Le capitaine Aubreuil envisageait de demander un hélicoptère, dit Chaval. Mais on va l’entendre à des lieues à la ronde. Il a été question de le faire stationner sur un des champs du plateau et de l’appeler au dernier moment, mais il va se voir de loin. Et il suffit que le bruit se répande qu’un hélico est ici pour que toute la vallée soit au courant, et de là, le bruit peut courir jusqu’à Soissons pour ce qu’on en sait. Le capitaine y pense quand même. Pour suivre le type. S’il remet la fillette en échange, alors on n’aura plus à craindre qu’il s’en prenne à elle.
— Bon Dieu, fait de nouveau Dassieux, après quelques pas, plus excédé que furieux.
— Hein ? demande Chaval, à cause de la pluie.
— Je dis : « Bon Dieu », répète Dassieux, plus fort.
— Comme vous dites. Et puis, c’est pas fini. Il y a ça.
Il montre quelque chose du doigt, mais Gabriel ne comprend pas de quoi il parle. Il plisse les yeux. Tout est en nuances de brun, de blanc, de roux, de gris et de vert foncé, mélangés par la pluie.
Chaval avance de quelques pas, pointe à nouveau.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demande Gabriel. Un tunnel ?
Il a rejoint Chaval et enfin compris ce que le gendarme lui désignait. Une entrée, brune sur brun, à moitié cachée par un buisson.
— Il y a des anciennes carrières de pierre, partout dans le coin. Si on continue un peu à pied et qu’on descend au prochain village, je pourrais vous montrer l’entrée principale de celle-ci : c’est un trou dans la colline qui fait bien dix mètres sur cinq. Mais ensuite, ça se divise en boyaux, et puis ça se subdivise… et le problème, c’est ça : des entrées, il y en a d’autres, et pas toutes faciles à repérer. Les soldats se cachaient dans les carrières déjà lors de la Grande Guerre, ce genre de boyaux s’étend sur des kilomètres. Le capitaine se renseigne, il y a des archives, des tracés officiels. Mais après, il y a aussi ce qu’on en a fait. Mazié, le vieux de chez Demest, qui a grandi dans un village juste à côté d’ici, Puiseux-en-Retz… Il nous a dit que, gamin, il jouait à se perdre à l’intérieur. Un de ses camarades avait même réussi à creuser une petite galerie, avec une nouvelle sortie. Si tous les mômes du coin s’amusent à ça depuis deux cents ans… On pense qu’il y a au moins une dizaine de boyaux qui ne sont sur aucun plan et émergent dans la forêt, çà et là.
— Bien vu, Dassieux, commente Gabriel. C’est la merde.
La pluie se calme. Il regarde le bas de son pantalon, trempé. Ses chaussures ont presque disparu sous une croûte de terre noire. S’il ne fait pas attention, ce pays va l’ensevelir.
— Combien de chances pour que quelqu’un qui ne serait pas du coin sache tout ça ?
Chaval hausse les épaules.
— Mon estimation personnelle ? Très peu. Très peu de chances.
— Donc, en plus si Mazié vous a fait une remarque sur les carrières, c’est que le lieu de la remise est connu, remarque Dassieux.
— Ça s’est un peu fait contre notre gré… ça nous a échappé, n’en reparlez pas au capitaine, il n’était pas content.
— Vous avez cherché la petite ici, je suppose.
— Dès que la lettre est arrivée. On a demandé à Mazié ; on savait qu’il était né à Puiseux. Il nous a accompagnés. On espérait faire ça discrètement. Mais la nouvelle n’a pas mis longtemps à faire le tour du village. Et le temps qu’on appelle du renfort pour quadriller le lieu, elle avait largement dépassé et Puiseux juste à côté, et là-bas Saint-Dury. Résultat, en une heure, il y avait foule, des deux villages et d’autres sur le chemin. Des gens bien intentionnés qui voulaient donner un coup de main. C’était avant qu’on nous envoie du renfort, Fournier et ses hommes pour aider. J’étais là. Le capitaine a préféré en tirer avantage, quitte à ce qu’il y ait du monde sur place… Les volontaires nous ont aidés à repérer certaines entrées. Mais comme je vous le disais… il y en a peut-être d’autres que l’on n’a pas pu voir. Et s’il y a d’autres entrées, alors il y a d’autres sorties.
— Elle pourrait être ici ? Sylvie ? demande Gabriel.
— Je ne le pense pas, le capitaine non plus. On a pas mal exploré… mais même si Mazié était avec nous, il n’est plus tout jeune ; il a beau connaître le coin, cet accès-là, par exemple, qui a été creusé bien après sa propre enfance, il ne le connaissait pas. On ne saura jamais. Si ça se trouve, elle était là, et puis elle a été déplacée avant qu’on arrive.
Chaval veut allumer une cigarette, mais celle qu’il sort du paquet est trop humide. Il observe le papier une seconde et, avec fatalisme, range la Gauloise dans une des poches de sa veste.
— Ou peut-être bien pendant, au moment où on cherchait. Ce n’est pas impossible.
— Les archives de l’exploitant originel de la carrière ? Vous avez essayé par là ?
— On a extrait de la pierre ici pendant cent cinquante ans… et avant ça, certains pensent que l’exploitation des carrières calcaires dans le coin a commencé encore bien avant, au e XII siècle peut-être. La dernière entreprise à avoir exploité la carrière a fermé en 1955, mais toutes ses archives étaient parties en fumée en 1940, dans l’incendie de la préfecture de l’Aisne, de toute façon. Simone a contacté la société historique de Soissons, pour voir s’ils auraient quelque chose. Pour l’instant, rien, mais ils cherchent de leur côté. (Chaval ajuste son képi.) On leur a dit que c’était pour des raisons de sécurité, qu’on voulait fermer les… enfin bref, ils ont bien compris que c’était en rapport avec la gamine, à cette heure-ci tout le monde sait qu’il y a quelque chose avec la carrière du Retz, tout se sait dans ce pays.
Gabriel jette un nouveau coup d’œil dans le tunnel, à taille d’enfant, presque. Il avance encore, se penche jusqu’à pouvoir apercevoir le début du tunnel, renifle l’air très froid, minéral, immobile, qui stagne dans le boyau. Autant la forêt bruisse et goutte, autant le goulot n’exhale que le silence. Le silence, et une odeur de tombe.
— Enfin, voilà, conclut Chaval.
— Voilà, répète Dassieux. Voilà… Il faudrait combien d’hommes pour surveiller correctement le périmètre ?
— Le capitaine pense…
— Non, vous, Chaval, qu’en pensez-vous ?
— J’en pense qu’il nous faudrait plus d’effectifs qu’on en a. J’en pense que c’est ma troisième année d’affectation dans la région, et que je ne connaîtrai jamais ces bois aussi bien que le premier gamin venu s’il est né dans le coin. J’en pense qu’il faudrait faire appel à des volontaires si on voulait vraiment assurer le coin demain, mais le capitaine ne veut pas en entendre parler, et je le comprends aussi. J’en pense qu’on nous demande l’impossible, puis qu’on nous envoie… si je peux m’exprimer librement, deux gars de Paris, et ne le prenez pas pour vous, mais…
— Mais vous auriez fait meilleur usage d’une brigade en plus, hein ? dit Dassieux, compatissant.
Le lieutenant hoche la tête, pensif, regarde ses mains qui émergent rougies par le froid d’une manche de chemise blanche impeccable, fait jouer ses doigts pour les dégourdir. Il observe la teinte pâle et jaunâtre qui s’invite sur les jointures quand ses poings se ferment. Dassieux est très immobile et Gabriel prend soin de l’imiter.
— J’en pense… hésite Chaval. J’en pense qu’à ce stade on s’agite comme des poulets sans tête et que notre seule chance, c’est que la gamine soit rendue demain.
Chaval regarde sa montre, puis, dans un geste que Gabriel a souvent vu à Aubreuil, tire sur les pans de sa veste bleu nuit, comme on tire sur un fil pour remonter un pantin mécanique et se redresse.
— J’en pense qu’il est l’heure de rentrer.
— Vous avez un message de Paris, annonce Simone lorsqu’ils arrivent dans leur salle de la mairie d’Anceny.
— C’est Coutin ? demande Dassieux. On le prend dans votre bureau, capitaine ?
Aubreuil hoche la tête. Il est avec son équipe, dans la salle commune devenue quartier général, il porte son képi réglementaire, se tient toujours aussi droit, et sa moustache est toujours aussi impeccable. Mais quelque chose dans l’angle du cou, dans la main qui étire la poche du pantalon bleu – pas un de ses hommes n’est en civil, même en ce dimanche de pluie –, fait se dire à Gabriel « il n’y croit plus ».
Gabriel referme la porte du bureau du capitaine, se concentre sur le cadran du téléphone, il ne veut pas davantage penser à ce qu’Aubreuil a abandonné d’espoir, s’il croit encore qu’on peut récupérer l’enfant, ou s’il est en train de renoncer à tout, à la fillette et au ravisseur avec elle. Il ne veut pas penser que l’échange téléphonique qu’il s’apprête à avoir ne sert plus à rien. Comme des poulets sans tête. Il ne veut plus penser à tout ça, juste à faire, à agir, à essayer.
— Coutin ? Sautet. Alors, Augustin junior ? Tu l’as vu ?
Dans la salle commune, on travaille. Le portrait de Johnny a valu quelques appels aux gendarmeries locales, qui ont transmis au 12 à Anceny. Mais depuis ce matin, aucun des signalements n’a résisté à quelques questions simples : les « Johnny » qu’on voulait leur donner sont trop vieux, trop blonds, trop grands ou trop gros.
— Mais enfin, quitte à ce que le portrait nous ait échappé, cela donnera peut-être quelque chose, dit Aubreuil, pendant qu’à midi, on fait une pause dans la pièce lourde de fumée de cigarettes. Messieurs, Augustin Demest fils ? Est-il toujours sur la liste de nos suspects ?
Gabriel résume : l’aîné des Demest est bien domicilié en région parisienne. Il vit entouré de livres dans un deux-pièces d’Aubervilliers, où on glisserait avec difficulté une enveloppe, encore moins une petite fille, parmi les piles de poches et de beaux livres achetés d’occasion et empilés avec enthousiasme. Il travaille comme correcteur pour une maison d’édition au catalogue obscur, a un alibi en béton pour le jour de l’enlèvement de Sylvie, qu’il n’a jamais vue. Et pour les jours suivants, car si on peinait à le trouver et à le joindre, c’est qu’il était en déplacement professionnel. Il est revenu d’Espagne ce matin tôt, passeport tamponné, ticket de parcmètre faisant foi – il avait laissé sa Citroën aux bons soins d’Orly. Les policiers de Paris l’ont trouvé avant les journaux : il rentrait à peine, n’avait pas allumé la radio, ignorait tout de la situation. A appris du même coup et l’existence de sa nièce et son enlèvement. S’en est montré très affecté. N’a pas d’enfant. N’a pas besoin d’argent. Vit bien, et loin. N’a pas la moindre intention de remettre un jour les pieds au Domaine, dût-on en échange le couvrir d’or. A marmonné quelque chose sur le fait d’écrire à son frère et à sa belle-sœur une lettre, pour dire, mais dire quoi, il marmonnait toujours quand on l’a laissé repartir du commissariat après deux heures d’un entretien infructueux.
— Et je pense qu’il en est, avait ajouté Coutin à l’intention de Gabriel.
— De la jaquette ?
— Bah, pas du XV de France, ça c’est certain.
— Un rapport avec l’enlèvement ?
— Non. Mais un rapport avec le fait qu’il soit parti sans se retourner et que son père ne veuille plus en entendre parler, ça, sûrement.
— Jamais arrêté pour ça ?
— Non, c’est juste mon sentiment. Un précieux. On l’a passé au tamis pour comprendre pourquoi il avait coupé les ponts, il s’en est tenu à son envie de faire un métier d’intello plutôt que de passer sa vie les pieds dans la boue, ça bon, on peut comprendre. Il dit aussi qu’il a laissé à son père une lettre renonçant à tous droits sur un éventuel héritage.
— Ça confirme ce que Demest père nous a dit.
— Ouais. Il ne veut vraiment plus entendre parler d’eux, hein ?
Gabriel transmet l’information puis passe la parole à Simone, qui vient distribuer la revue de leurs notes de la veille, soigneusement dactylographiées. Elle a des gestes sûrs et volontaires, la même énergie que ces jours passés, et Gabriel s’accroche à ça, à cette femme unique dans leur assemblée d’hommes ; si elle ne se laisse pas abattre c’est qu’il faut continuer. Sinon elle le sentirait, sûrement, peut-être, l’intuition féminine, c’est quelque chose, non ? Il faut que ce soit quelque chose, pense Gabriel, faisant de son mieux pour s’en convaincre alors qu’il allume une nouvelle cigarette, qu’il trouve mauvaise mais n’éteint pas pour autant. Il se lève pour faire quelques pas, espérant que le mouvement va générer quelque chose, une idée, une inspiration, mais rien, alors il se tourne vers Dassieux et Aubreuil et demande :
— Bon. On fait quoi ? On creuse cette histoire d’enfants illégitimes ?
Chaval se gratte le menton.
— Depuis le début, on cherche des motifs de vengeance. Le problème, c’est qu’on trouve, on ne trouve que ça. Mais une fille-mère qui élèverait un des bâtards de Demest, est-ce qu’elle n’aurait pas mieux à faire que d’aller enlever une gamine ?
— Je ne peux pas croire qu’une femme fasse ça, qu’une mère puisse priver une autre mère de son enfant, balaie Aubreuil.
Dans la pièce, chacun s’interrompt une seconde, pour marquer son approbation. Ce n’est pas un crime de femme.
Gabriel hésite. Du coin de l’œil, il voit Simone qui fait la moue.
— Vous n’êtes pas de cet avis ?
C’est la première fois qu’il voit Simone embarrassée depuis leur arrivée. Est-ce parce qu’elle est soudain au centre de l’attention ? Ils la sollicitent rarement, elle n’est que secrétaire et Gabriel est peut-être le premier à s’enquérir de son avis. Le silence est tombé sur la pièce.
— Madame Mahieux ? encourage Aubreuil.
— Eh bien, d’abord, il y a l’argent… une mère, surtout seule, il lui faut de l’argent pour s’occuper d’un enfant. Alors… pourquoi pas ? Deux millions, ça met une famille à l’abri.
— Mais vous imaginez une mère faire ça ? insiste le capitaine sur un ton choqué qui tranche avec sa réserve habituelle.
— Je dis simplement qu’une mère aussi, une mère surtout, pourrait être poussée par le besoin.
— Mais elle ne demanderait pas autant, elle ne mettrait pas la vie d’une enfant en danger… dit Lequeux, le jeune gendarme, et il y a du désarroi dans sa voix.
— Ce qui est sûr, c’est que si c’est une femme, au moins, on n’aura pas à s’inquiéter que ce satyre s’en prenne à la petite tant qu’il l’a, dit Simone, qui peut-être se veut rassurante.
Mais sa réponse alourdit encore les épaules basses alentour, et plusieurs cigarettes sont allumées en même temps dans la pièce avec des gestes nerveux.
— C’est pour l’argent, dit de nouveau le jeune gendarme, comme s’il pouvait en être sûr, comme si c’était quelque chose d’acquis, un pacte que le ravisseur aurait consenti à signer.
Simone le regarde, dit juste :
— Les hommes, c’est capable de tout, ce n’est pas moi qui vous l’apprends.
— Certains hommes ! dit Chaval, et des « oui » d’assentiment s’élèvent.
— Je répondais à la question, dit simplement Simone. Excusez-moi, ajoute-t-elle, en se détournant pour décrocher le téléphone qui sonne sur son bureau.
Studieux, assis sur une chaise, Gabriel prend un moment pour parcourir les notes distribuées par Simone. Non loin de lui, Charpentier revenu d’Amiens, Lequeux de Reims, Mignot de Lille, rattrapent eux aussi leur retard. Rien de si neuf. Des familles délogées, des rancœurs, une hargne mal dissimulée pour Demest, ou au contraire soigneusement cachée chez ceux et celles qu’il emploie. En repensant à ce que lui a dit Mme Salors la veille, Gabriel lit différemment ces témoignages des générosités impériales. La femme du cafetier a raison : ce n’est pas juste un patron un peu roublard, s’assurant de la dépendance de ses employés. C’est un seigneur qui règne sans partage, avec des largesses qui entravent, et quand Gabriel revient à cette allusion à des enfants cachés il ne peut s’empêcher de penser à ces mots, « droit de cuissage », à la plaisanterie qu’il avait faite un jour à Claudia à ce sujet, avouant à quel point, petit garçon découvrant dans un illustré les pratiques du Moyen Âge, il avait trouvé cela épatant, cette idée de régner, d’avoir droit aux plus belles filles. Et du regard outré qu’il avait récolté en retour, Claudia ayant brusquement cessé de rire.
Les notes sont claires et synthétiques – que Simone parvienne à déchiffrer et restituer ainsi tant d’écritures différentes l’impressionne. Fourrant la main dans sa poche, à la recherche de son briquet, il trouve dans un pli du coton le message pris en note par Mme Salors, et pense : « Elle aussi, a une belle écriture, alors que nous, on écrit comme des cochons. » Allumant une nouvelle cigarette, il observe l’écriture, penchée, un peu la même que celle de sa mère. Il revoit les listes établies par le régisseur du Domaine. Il l’a vu écrire quand Radier rédigeait mardi une liste de tous les ouvriers présents à la ferme le jour de l’enlèvement de Sylvie, ses gros doigts autour du stylo, les boucles habiles que traçait la plume. Tout à l’heure, Gabriel a jeté sans y penser le message de Coutin transmis par Simone. Son écriture à elle est très différente ; comment ? Il connaît ce mot.
— La lettre de rançon. Elle est en script, dit-il à voix haute, comme pour lui-même.
— Mais encore ?
Charpentier, assis le plus proche de lui, a levé la tête.
— Radier, Salors, sa femme… est-ce qu’ils n’écrivent pas tous en cursive ? C’est ce qu’ils ont dû apprendre à l’école, vous savez, les lettres liées ? Moi, petit, j’ai souffert sur mes lignes à la plume ; et j’ai vingt ans de moins. Je m’y connais mal, mais est-ce qu’on leur a même appris à écrire en script ? Simone, lance-t-il, vous, vous écrivez en script ? C’est courant ? Je ne me rends pas compte.
— Oh, les habitudes de la sténographie, répond cette dernière. Mais non, c’est plutôt rare, je dirais, pour quelqu’un qui n’aurait pas le même genre de profession.
Charpentier hausse les épaules.
— C’est mon cas aussi. En cursive. Histoire de génération, peut-être ? Lequeux, c’est toi le plus jeune.
— En cursive, et… ce n’était pas facile. Avec les plumes, en plus…
Simone réfléchit.
— En cursive, c’est le cas de la plupart des adultes du coin, je suppose. Tous ceux ici qui n’ont jamais quitté la région sont passés par les mêmes classes, les mêmes instituteurs.
— Quelle est votre idée, Sautet ? demande le capitaine, qui a suivi l’échange.
— Ce matin, dans la forêt, Chaval disait que le lieu de la remise avait sans doute été choisi par quelqu’un du coin. Qui a grandi ici. Alors… Ces instituteurs qui apprennent à écrire à tout ce petit monde… Est-ce que ça ne vaudrait pas le coup de leur montrer la lettre ? De voir s’ils pourraient identifier l’écriture sur la demande de rançon ? C’est personnel, une écriture. Et rien que cette écriture scripte, c’est un signe distinctif.
— Oui ? l’encourage Dassieux.
— On a une photo de la demande de rançon quelque part ? Ou juste la copie du message que tu avais faite à la main ?
— Excusez-moi : je l’ai, dit Simone. Je l’ai demandée quand Paris nous a transmis les résultats des empreintes, et je l’ai récupérée au cas où… par bélinographe, ajoute-t-elle, comme si elle s’excusait auprès d’Aubreuil, dont tout le monde a compris qu’il était réfractaire à la machine. Elle doit être…
Elle s’approche des grands panneaux de liège et soulève une carte :
— Ici, confirme-t-elle.
— Nous, à Soissons, ils apprennent en cursive, aussi, informe Fournier. À Saint-Waast ? Pour certains à Saint-Crépin… en cursive, aussi ?
Dans la pièce, les hommes de Fournier acquiescent.
— Charpentier, peut-être ?
Charpentier dit : « Oui. Ma femme… », comme si cela devait tout expliquer, puis réalise que ce n’est pas la question et confirme : « À l’Enfant Jésus aussi, en cursive et à la plume, là-bas ils n’ont même pas encore droit au Bic. »
— Apparemment, ce n’est pas courant dans la région ? demande encore Gabriel ?
— Mon neveu apprend en script, dit Lequeux, un peu timidement.
— Oui ? encourage Gabriel.
— Ma belle-sœur dit que ça ne fait pas sérieux.
— Il est où, votre neveu, Lequeux ? demande Dassieux.
— À Cœury, pas très loin…
Le nom évoque quelque chose d’organique, de dépiauté.
— On peut aller voir, suggère Dassieux.
— Vous pouvez, confirme le capitaine. Mais je garde le lieutenant Chaval, aujourd’hui. Il nous faut établir un plan pour la remise de rançon de demain.
— Simone, vous avez une carte, je suppose, fait Dassieux en se tournant vers la secrétaire.
L’instituteur est de taille moyenne, il se tient très droit. Il a les oreilles larges et le nez affirmé que Gabriel remarque sur la plupart des têtes depuis qu’il est arrivé dans la région. Il leur a ouvert la porte du logement de fonction, et quand ils se présentent, Gabriel et Dassieux voient un petit garçon brun, les yeux noisette et les oreilles héréditaires, passer une tête curieuse de ce qui doit être la cuisine.
Dans l’appartement, cela sent le poulet rôti et les pommes sautées ; il y a des bruits de tablée. Après tout, on est dimanche. Quand ils exposent l’objet de leur visite, l’instituteur secoue la tête vivement, fait signe d’attendre, et disparaît une seconde, pour revenir avec un trousseau de clés.
— Suivez-moi.
Il les mène, par un escalier intérieur, jusqu’à la cour de l’école, s’excusant : son fils est là, il ne veut pas que le tiot entende ça. Il ouvre la porte d’une des salles de classe, et quand Gabriel y pénètre à sa suite, des effluves de craie et de dictionnaire lui montent au nez.
— On pense que vous sauriez peut-être reconnaître cette écriture.
L’homme tend la main pour prendre la photo de la lettre de rançon et, quand il comprend ce qu’il a entre les doigts, a un petit tremblement.
— C’est pour la petite, c’est ça ? La petite Demest ? Cette histoire, quelle histoire, cette histoire…
— Oui. Nous comptons sur votre discrétion. Cette lettre n’a pas été diffusée. Mais on nous a dit qu’il était rare que les gens de la région écrivent en script, et que vous étiez le seul instituteur à l’enseigner. Alors…
En face, l’homme s’éclaircit la gorge, raffermit ses épaules.
— Non, pas le seul, tout de même, mais c’est vrai que nous sommes rares. L’écriture scripte est recommandée à partir du CP et elle facilite l’acquisition. Je préfère une classe qui sait écrire en script plutôt qu’une qui souffre en cursive.
L’instituteur a repris un peu du poil de la bête. Il doit être un habitué de cette tirade et retrouver ses appuis dans les mots connus. Il prend une respiration et porte la lettre à ses yeux. L’examen est concentré, attentif. Finalement, il tend la photo à Dassieux et secoue la tête.
— Non. Rien qui me saute aux yeux et me rappellerait un de mes élèves.
— Bien. Merci quand même.
— Je regrette de ne pas pouvoir vous être utile. Sincèrement. J’ai hâte qu’il paye la rançon.
Dassieux lève le sourcil, ne répond rien, mais l’homme a vu la mimique.
— Que… mais que ça soit réglé. Que M. Demest… Que la petite soit rendue. Que les parents puissent retrouver leur fille.
C’est le réflexe de quelqu’un qui refuse, du plus profond de lui, d’envisager que la petite puisse être morte. On a proposé une transaction, de l’argent contre un enfant, il faut donner l’argent, et l’enfant sera rendue, c’est ainsi, c’est simple, il faut donner l’argent, et tout ira mieux. Gabriel regarde de nouveau l’homme en face de lui, qui insiste, qui implore presque qu’on lui dise : « Oui. Oui, tout ira bien. »
— S’il paye, insiste encore l’instituteur, il n’y a pas de raison que…
Gabriel ne répond rien, il se contente d’un signe de tête, ça lui évite de mentir. Gabriel n’aime pas vraiment mentir.
— Un coup d’épée dans l’eau, au final. Je ne sais pas à quoi je m’attendais, dit Gabriel.
— Au moins, Aubreuil ne nous a pas eus dans les pattes pendant ce temps. J’ai vu un restaurant à l’aller. On s’arrêtera prendre un sandwich.
— Il est presque 16 heures… au pire, à Anceny, il doit rester de quoi casser la croûte, c’était le cas hier.
Ils ont quitté Cœury et s’approchent d’Anceny. Gabriel s’interdit de penser trop loin, se concentre sur la route. Il sent le découragement qui s’insinue contre sa peau, sous sa chemise. Un instant, il envisage de bifurquer et de retourner à l’hôtel. Juste se coucher et dormir. Longtemps. Lui, il n’a pas faim. Il a l’impression d’être gavé. D’humidité, de lassitude.
Il dit, pour dire quelque chose :
— Je le trouve accueillant. Aubreuil. Enfin, dans la mesure du possible. Au moins, on travaille bien avec ses gars.
— C’est vrai. Mais je crois qu’il est davantage concentré sur ses cartes d’état-major maintenant. Que c’est la journée de demain qui mobilise toute son attention.
— Il t’a dit où il nous voulait ?
— Pas dans ses pattes, a priori. De toute façon, on…
— Attends, tu entends ça ?
Gabriel ralentit.
— Les sirènes.
— S’ils déboulent d’un virage ils vont nous foutre dedans. Mets-toi sur le bas-côté.
Gabriel s’avance, sent la roue avant droite craquer une couche dure puis s’enfoncer dans le sol. L’arrière ne tarde pas à suivre.
— Merde, on va s’embourber.
Un cortège de R4 grises émergent du prochain tournant, et les dépassent à vive allure, suivi d’une estafette bleu nuit à travers les vitres desquelles ils reconnaissent la forme des képis. Presque toute l’équipe d’Aubreuil doit être là. Derrière l’estafette, une dernière voiture de gendarmerie ferme la marche. Quand elle les dépasse à son tour, la Renault freine, débraye, recule vers eux. Ils voient Chaval qui mouline pour descendre sa vitre.
— On a trouvé Johnny ! Il est à Chauny !
— Chauny ?
— Après Noyon ! Vers… (Chaval renonce :) Suivez-moi !
Gabriel passe la première, sent la voiture qui peine à hisser sa moitié embourbée sur le bitume, mais la 204 s’en sort. Pendant que Chaval attend, pot d’échappement fumant, vingt mètres plus loin, Gabriel manœuvre un demi-tour un peu laborieux, remet les roues arrière dans le mélange de neige sale et de gadoue qui borde la route, s’en sort de nouveau. Sitôt qu’il a réussi à s’aligner derrière Chaval, le véhicule du gendarme repart, vite, sirène hurlante sur la départementale.
Quand ils rejoignent la nationale, Gabriel souffle un peu, mais reste crispé, pied au plancher. Les petites routes sinueuses et humides du coin découragent la vitesse, mais le temps presse et même calés sur l’estafette qui peine à dépasser les 90, les gendarmes leur ont fait traverser, très vite, certains creux où le bitume luisant de gel lui a fait craindre le pire. Gabriel s’est vu à plusieurs reprises encastré dans un mur, retourné dans un ravin, mais pas question de se laisser distancer : il a dû renoncer à la prudence pour ne pas perdre le cortège. Il est content de retrouver la nationale, avec ses lignes droites, même si la tension ne le quitte pas et qu’il se crispe quand le cortège traverse, sans ralentir, les villages successifs. Et puis la luminosité baisse encore, et il se met à neiger.
— Merde.
— Trois fois dans la journée, Gabriel, te voilà bien vulgaire, dit Dassieux, mais le ton n’est pas aussi détaché qu’à son habitude.
Devant eux, Chaval signale à droite, devant un panneau qui indique Chauny. Les sirènes se taisent. En tête du cortège, le gyrophare orange de l’alouette continue de tourner et les R4 qui précèdent la 204 de Gabriel maintiennent l’allure, bien au-delà des 80 autorisés en ville. On va trop vite, pense Gabriel, heureusement les flocons et le vent violent qui les malmène en bourrasques erratiques ont vidé les rues et ils ne surprennent aucun piéton sur la chaussée. Quand le cortège s’arrête enfin devant l’enseigne d’un garagiste, Gabriel parvient de peu à s’arrêter sans taper la R4 de Chaval. Il passe au point mort et s’aperçoit que ses bras tremblent.
Dassieux et Gabriel s’extirpent de la voiture. Au-dessus du garage, une série de fenêtres éclairées, parées de rideaux de dentelles que Gabriel voit bouger. Ses yeux accrochent un vernis à ongles, une montre fine – une main de femme.
Chaval lui aussi est sorti de son véhicule, devant le garage l’estafette éclaire la rue d’une lumière intermittente, toute la rue clignote d’orange. Chaval claque sa portière et laisse la voiture là, à la suite des autres, bloquant la chaussée.
— On les suit, Gabriel, fais comme eux.
Le rideau de fer du garagiste est baissé, mais plus loin sur la façade en pierres, un porche est ouvert : un large passage cocher mène à une cour intérieure. Aubreuil attend un peu, fait signe à ses hommes. Mignot et Lequeux se détachent, continuent dans la rue, disparaissent dans la rue adjacente. Le capitaine ouvre son holster, sort son Mac50, vient se coller à la pierre froide du mur ; ses hommes l’imitent et Gabriel dégage à son tour l’arme qui était logée dans son étui. Il échange un regard avec Dassieux – son collègue tient son arme de service à deux mains, le canon pointé vers le sol. Quand ils sont tous alignés en rang d’oignons le long du mur de pierres et de la tôle peinte en jaune orné d’un garage sellier réparations mécaniques, Aubreuil fait un signe de tête et s’engouffre dans le passage, à pas vifs, ses hommes à la suite.
Dans la cour pavée, à gauche, un escalier. Sur le petit perron, un homme les attend, debout.
— Il loge au fond, dans la deuxième arrière-cour, après la réserve, je vous montre…
— Restez ici, ordonne Aubreuil, et les gendarmes s’avancent dans la direction indiquée, armes à la main.
La neige qui tombe rend les pavés cotonneux et le jour déclinant brouille les contours. Des flocons tombent sur Gabriel, entre le col de son blouson et celui de sa chemise, il frissonne. À la suite des gendarmes, Dassieux et lui traversent la cour, contournent un hangar. Plusieurs voitures sont garées là, ils dépassent des barils, des pièces de fer tordues. Dans une deuxième cour plus petite, un arbre solitaire et décharné, et une maison minuscule, aux allures de dessin d’enfant : une porte, une fenêtre.
Charpentier tourne la poignée, la porte s’ouvre. Aubreuil pénètre à l’intérieur, Charpentier à sa suite appelant :
— Jean-Pierre ?
C’est un temps suspendu. Dans la courette, les hommes se taisent, se taisent comme ils ne se sont jamais tus peut-être, Gabriel n’entend qu’à moitié ce silence assourdissant tant le bruit de son cœur envahi son corps entier, fait vibrer sa tête, son ventre, noue dans sa gorge quelque chose d’une angoisse pure. Ses bras ne sont que tension, l’arme dans ses mains pèse lourd et il sent que le canon commence à trembler – il tente d’affermir sa prise, ses mains sont gelées et son front brûlant. Il y a un cri d’homme, mais il ne comprend pas l’ordre et garde la porte de la maisonnette en ligne de mire, il doit se passer quelque chose, il faut qu’il se passe quelque chose.
Une silhouette apparaît dans l’encadrement de la porte. Dans la maisonnette, la lumière s’allume, et l’illusion se dissipe : c’est Aubreuil qui se tient debout là, rengainant son pistolet. Il dit :
— Il n’y a personne.
Les armes s’abaissent.
Le découragement qui a plané depuis le matin fond sur leur nuque et les happe, la neige leur tombe sur les épaules, s’insinue dans les chemises pour se transformer en gouttes froides, sous les képis les yeux se font fuyants, Gabriel sent le vent qui lui bat le front, les joues.
— Fouillez la cour, ordonne Aubreuil, trouvez quelque chose, où il a pu aller, s’il est seul.
D’un signe, il invite Dassieux et Gabriel à le rejoindre dans la maisonnette.
— Il s’appelle Jean-Pierre. Jean-Pierre Louvet. « Johnny »… leur dit-il alors qu’ils entrent dans l’habitation.
Ils pénètrent dans la cuisine. Une ampoule à incandescence pend du plafond et éclaire sans grande conviction un évier en émail et des placards en formica jaune. C’est spartiate, impeccable, terriblement vide. Une deuxième pièce seulement, avec un lit une place aux draps à peine dérangés. L’armoire est ouverte, il y a des vêtements, peu, pauvres, et deux cintres vides.
— Tu vois une valise, quelque part ? demande Dassieux.
Gabriel se hausse sur la pointe des pieds, pour vérifier le dessus de l’armoire en bois.
— Non.
— Il y a des vêtements dans la poubelle, signale Charpentier, qui se baisse puis se relève, un bleu de travail à la main.
Il montre le vêtement, qui se déplie dans la lumière jaunâtre tel un pantin crasseux ; la combinaison est raide de cambouis et sent la graisse et le travail.
Gabriel s’avance, laisse tomber un regard dans la haute corbeille de plastique marron foncé dont Charpentier vient d’extraire le bleu.
— Dassieux, appelle-t-il, les yeux braqués sur la poubelle.
Au fond, une robe bleue de petite fille.
C’est après, quand il est parvenu à retrouver un peu d’acuité, quand son cœur s’est calmé de la vitesse, de l’attente, de la déception puis encore de la découverte, que Gabriel est retourné auprès du lit et a reconnu la forme que dessinaient les draps dérangés : celle d’une enfant. Et puis Charpentier a ouvert le placard au-dessus de l’évier et a découvert la boîte de Blédine entamée. Et Gabriel a pensé « On ne nourrit pas une enfant morte », puis il a revu l’instituteur, le petit homme qui se tenait si droit comme pour tenir avec lui cette idée fixe : on va payer et tout ira bien, on payera et la petite fille reviendra. Et Gabriel s’est reproché cela, ce marchandage imaginaire, ce soulagement presque, qu’il a ressenti devant le paquet de bouillie. Alors qu’il n’y a plus personne ici, plus personne à qui crier : « Dis que tu en as pris soin, dis qu’elle va bien », plus personne pour répondre oui et rendre l’enfant.
C’est ça qu’il se dit, pendant que les hommes d’Aubreuil continuent de passer les cours au peigne fin à la lumière de leurs lampes, les pieds trempés, et qu’Aubreuil les emmène avec Chaval parler au patron du garage.
Dans l’appartement du premier, cela sent l’essence, sans que Gabriel puisse distinguer si cette odeur monte du garage au-dessous ou si, comme chez Salors, c’est toute la maison qu’on chauffe au fioul. La femme aux ongles vernis a proposé à boire, Aubreuil a décliné.
— Asseyez-vous plutôt. Vous avez une photo récente de Johnny… Jean-Pierre ?
— C’est-à-dire, on ne se prend pas vraiment en photo avec les apprentis…
Son mari secoue la tête.
— Non, pas comme ça, mais je l’ai sur un cliché en bas, à l’atelier. On avait réparé une américaine, une Corvette, juste après qu’il est arrivé. On en était fiers, mon beau-fils a pris une photo. Mais Jean-Pierre est dans l’ombre…
Il reste immobile.
— Comme vous l’imaginez, insiste Aubreuil d’un ton pressant, nous avons tout de même besoin de voir cette photographie.
Sellier se secoue, s’excuse, se lève, sort du salon.
Sa fille, celle qui a appelé la gendarmerie quand elle a reconnu Johnny dans le journal et a rappliqué chez ses parents, tend un dossier qu’elle gardait serré contre son ventre.
— C’est son contrat d’apprentissage, quand on fait les papiers on a besoin d’une photo d’identité.
Aubreuil, Dassieux et Gabriel se penchent sur le cliché, et Gabriel prend le temps de dévisager l’homme qui fixe l’objectif. L’homme ; enfin, le garçon plutôt. Il a l’air si jeune, les cheveux bien peignés, la lèvre supérieure à peine ombrée.
— Elle date d’il y a presque deux ans, maintenant, mais c’est ressemblant, promet la fille Sellier, qui, dès que ses mains ont été libres de la petite chemise de papier, s’est mise à tripoter le médaillon qu’elle porte au cou.
— Oui, mais son menton a forci, et il se rase maintenant, ou plutôt il ne se rase plus, il a une moustache, et il a les cheveux plus longs… ajoute sa mère. Son menton a forci, aussi, un peu…
— Il n’est pas tout à fait pareil et c’est… c’est tellement incroyable vous comprenez ? C’est pour ça que je ne me suis pas dit tout de suite… que je n’ai pas pensé… explique la fille Sellier.
Le garagiste revient, pose une photo sur la table. On se penche, on observe ; oui, il y a bien un petit gars, les mains dans les poches, le bas du corps caché par une Chevrolet, une ombre divisant son visage en deux et le remodelant avec des reliefs étranges. Il sourit, timidement. Il a les épaules étroites, le nez trop grand. Aubreuil retourne la photo : octobre 1967.
— Bon, fait le capitaine, dites-nous ce que vous savez.
Mais ils ne savent rien et ils tombent des nues. Pendant une nuit au moins, la petite fille en robe bleue que tout le pays recherche a dormi chez eux, et ils tombent des nues.
— Il a la maison du fond, dans la deuxième cour. Il est soigneux, dit le patron.
— Très soigneux, acquiesce sa femme. Le vendredi soir, il m’apporte son linge, je lui rends propre le lundi, chez lui c’est toujours en ordre.
— Il mange avec vous ?
— Le midi, on déjeune à l’atelier, il est avec moi et mon beau-fils, on est trois, ma fille fait la comptabilité, dit Sellier. Le soir il dîne chez lui.
— La semaine dernière, il s’est comporté comme d’habitude ?
— Mais oui… ou enfin, maintenant que j’y pense, il a fait peut-être davantage de sauts chez lui… répond le garagiste.
— Ça ne vous a pas surpris ?
— Mais non… Il faut dire aussi que mardi, il s’est coupé, il est allé chez lui se nettoyer et mettre de la teinture d’iode… Les autres jours, il a pris quelques minutes pour aller refaire le pansement, plusieurs fois par jour, sinon forcément, ça se salit, vous pensez. Mais quelques minutes à chaque fois, pas plus.
— Il sort ? Quelles fréquentations ? Une fiancée ?
Le patron secoue la tête : le gamin n’a aucune mauvaise fréquentation connue, pas vraiment de fréquentations d’ailleurs, va au cinéma Casino rue de la Fère, le samedi soir, mais pas chaque semaine. Part souvent le dimanche pour prendre l’air, sur son Solex, rentre seul, rarement tard.
— Ce matin, il est parti ?
— Tôt. On a entendu la bécane qui démarrait dans la rue devant, dit Sellier.
— Ça fait un bruit… ajoute madame.
Le reste du temps, le gamin travaille dur, on en est content. Son seul défaut peut-être, c’est qu’il règle le transistor de l’atelier pour attraper du rock américain, et Sellier n’aime pas trop ça, n’y comprend rien. D’ailleurs ces derniers temps, Jean-Pierre laisse la radio allumée tout le temps chez lui, ça crachouille en permanence, un petit côté chat qui geint, et puis ça coûte, madame n’est pas d’accord. Sellier dit que c’est son seul défaut, qu’on lui passe. Jean-Pierre vient de Couvron-et-Aumencourt, on lui donne un lundi par mois pour qu’il puisse prendre deux jours et rentrer chez sa mère l’aider un peu, elle vit seule. Il dit oui au coup de rouge le midi, mais par politesse plutôt, le verre reste souvent plein. Il ne boit pas le soir.
— Comment vous savez ça ? demande Aubreuil.
— Il y aurait des bouteilles dans ses poubelles, affirme la femme.
Il est clair qu’elle garde sa maisonnée à l’œil et doit tomber d’autant plus haut.
— Il y était, chez sa mère, lundi dernier ?
— Oui.
— Il faut l’appeler, qu’on vérifie, dit le capitaine.
— Je peux m’en charger, propose Gabriel.
— Elle n’a pas le téléphone, prévient la fille Sellier. Mais sa voisine, si. C’est de là qu’elle appelle quand des fois il y a une urgence. C’est aussi dans son dossier, ici.
— Le poste de téléphone est en bas, je vous accompagne, propose Sellier.
Gabriel le suit jusqu’au garage, par un escalier intérieur où l’odeur de cambouis et d’essence le prend au nez.
— Voilà, ici, dit Sellier en ouvrant la porte d’accès au garage dans un geste que Gabriel trouve trop lent.
— Comment une gamine a pu dormir chez vous sans que vous le sachiez ?
C’est sorti sans qu’il puisse le retenir et Gabriel essaye de contrôler son ton, d’y modérer l’incrédulité et la colère, oui, la colère. Il est en colère contre le type en face de lui, contre ses « Ah bah mais comment c’est possible » qui reviennent comme une comptine tant il peine à y croire. Les mains de Sellier sont épaisses et calleuses, et même si c’est dimanche, il reste du cambouis incrustée sous les ongles ras, dans une coupure moitié séchée, tout énerve Gabriel maintenant, il sait que c’est la fatigue, alors il reformule :
— Je veux dire, elle est petite, ça fait du bruit les enfants.
Et Sellier, tout en allumant les lumières dans l’atelier désert, dit :
— Ah bah comment c’est possible, moi, je ne sais pas, l’atelier… il y a du boucan, les moteurs, les machines… Dans la deuxième cour, on met le bois, mais Jean-Pierre est serviable, cette semaine, il nous a apporté les bûches.
Et il s’interrompt, conscient de ce qu’il vient de dire, avant de reprendre :
— Du coup, cette semaine, on n’a pas eu besoin d’y aller…
Gabriel décroche le téléphone.
— Il n’est pas allé chez sa mère lundi. Il lui a écrit il y a quinze jours, pour dire qu’il y avait trop de travail, que le patron avait décidé qu’il ne pourrait pas s’absenter ce jour-là, annonce Gabriel de retour au salon.
— Je n’ai jamais dit ça, se défend Sellier.
— Sa « bécane », c’est quoi ? demande Aubreuil.
— Un S3800. Un Solex.
— Pas de plaque, donc, dit Gabriel, se passant une main sur le front.
Il se lève pour se dégourdir les jambes, jette un coup d’œil par la fenêtre. Au-delà des rideaux de dentelle, la rue est calme, les flocons virevoltent dans le halo jaunâtre du lampadaire d’en face. La Renault beige des journalistes est là. Son capot est vierge de neige, il doit être encore chaud, elle vient d’arriver.
— Non, mais peut-être qu’avec la marque, la couleur… avance Sellier ?
— Tous les S3800 sont noirs, indique Sellier.
— Il est parti vers où ? demande Aubreuil.
— La rue est en sens unique…
— Il a un signe distinctif, son solex noir ?
— Oui, il a des autocollants… répond sa femme.
— Non, il a tout enlevé récemment, il a dit qu’il l’avait acheté comme ça et qu’il était temps qu’il le nettoie… rappelle sa fille.
— C’était quand, récemment ? insiste le capitaine.
La jeune femme réfléchit.
— Forcément avant la mi-janvier, parce que je me souviens que pour faire ça, il s’était installé à côté du petit sapin qu’on met dans l’atelier, pour la Noël. Un petit, juste pour dire, vous voyez ?
— Il rentre à quelle heure, en général, le dimanche ?
— Maman ? demande la fille Sellier à sa mère, avant d’expliquer : je ne suis pas là d’habitude le dimanche, on déjeune chez mes beaux-parents et on rentre chez nous.
— 20 heures, habituellement, 20 h 30 au plus tard.
Aubreuil regarde sa montre. Il est 19 heures.
— Réfléchissez encore : pas de point de chute, pas d’amis proches dans le coin ?
— Vraiment, les seules fois où il découche, c’est pour aller chez sa mère.
— L’adresse de sa mère alors, là, c’est la bonne ? demande Aubreuil.
La fille Sellier hoche la tête.
— Bien, reprend Aubreuil, je vais envoyer quelqu’un. Et au cinéma, aussi. Et on va vous laisser des hommes. Lieutenant Chaval, vous allez me chercher Augier et Bernard.
Aubreuil se lève, se dirige déjà vers l’entrée. Gabriel s’extrait à son tour du fauteuil qu’on lui avait proposé, en demandant :
— Et… elle aurait besoin de deux millions de francs, la mère de Jean-Pierre ?
— Ah bah, dame, on aurait tous besoin de deux millions ! dit très naturellement Sellier.
— Arrête, Richard, enfin, le réprimande sa femme. Oui, oui, elle peine un peu. Elle l’a élevé seule. Mais ce n’est pas sa faute. Et c’est un bon garçon, ajoute-t-elle.
— C’est vrai que c’est un bon gars, approuve le garagiste.
On les laisse là, assis sur le canapé, le père qui fume puis s’essuie la bouche, fume puis s’essuie la bouche, la fille tripotant son médaillon, la mère les mains vernies accrochées aux bras du fauteuil, comme pour trouver une prise dans un terrain glissant.
Dans l’entrée, le capitaine a déjà terminé de se concerter avec ses lieutenants.
— Augier va rester avec vous, lance-t-il aux Sellier.
— On n’a rien vu venir, entend une dernière fois Gabriel alors qu’ils descendent dans la cour.
En bas, un des hommes d’Aubreuil annonce :
— La presse est là. Ils posent des questions.
— Eh bien, qu’ils en posent, écarte Aubreuil. Nous, nous avons des choses à faire. Restez concentrés.
Chargés de cette consigne de silence, on quadrille le quartier. Dans les rues déjà endormies en ce dimanche soir d’hiver, on ne croise pas grand-monde. Au bout de la rue, on sonne chez les habitants du carrefour, pour demander où est parti le solex, mais personne n’a fait attention. Seule une femme, insomniaque, soutient qu’elle a vu passer un solex, mais très silencieux celui-ci, bien après l’heure du dîner presque tous les soirs de la semaine qui vient de s’écouler. On note, au cas où. On va jusqu’au cinéma, on montre la photo au guichet, rien. On va chercher l’ouvreuse, qui avec sa petite lampe aveugle les spectateurs de la séance en cours, un visage après l’autre, Gabriel et Dassieux collés à ses talons. Rien. Au cas où, on laisse un homme à la sortie.
À 22 heures, on retourne chez Sellier. La Renault beige n’est plus là. Jean-Pierre n’est pas rentré, son heure est passée depuis longtemps, pourtant.
— Il ne rentrera pas, dit Chaval à voix haute.
Personne ne répond.
— Pas de sac ou de valise en vue. Des cintres vides. Plus d’affaires de toilette. Pas de papiers d’identité, ni d’argent, insiste le lieutenant.
— J’ai demandé à sa mère s’il portait un bijou, quelque chose de distinctif, acquiesce Gabriel. Elle m’a dit que oui, une gourmette, qu’il y tient et ne la met pas au travail. Mais on n’a pas trouvé de gourmette chez lui. Donc on peut partir de l’idée qu’il a quitté son domicile, avec tout ce qu’il a de précieux. À part peut-être son transistor, un Optalix.
— Vous voulez laisser des hommes ici ? demande Dassieux à Aubreuil.
Le capitaine allume une cigarette, pour se donner le temps de la réflexion.
— Dès demain matin tôt, je vais commencer à placer des hommes à certains endroits, autour du lieu de la remise de rançon. Le rendez-vous est à midi, mais il faut qu’ils soient sur place avant. J’ai envoyé Chabrot chez la mère de Jean-Pierre. Dupuis est à la sortie du cinéma. Augier et Bernard vont rester ici, au cas où.
Gabriel comprend. Aubreuil n’a pas assez d’hommes. Ils ont tissé un filet ces derniers jours, mais les mailles sont trop lâches, on ne peut pas mettre un gendarme derrière chaque arbre, et Jean-Pierre est parti. Il n’est pas au cinéma avec une fillette de quatre ans – Gabriel se répète très fort qu’elle est avec lui. Ailleurs.
— On peut rester, nous, si vous voulez, propose Dassieux. S’il n’est toujours pas rentré demain matin…
— Très bien, oui. Très bien. Si je veux vous appeler, je passerai par le numéro des Sellier.
Gabriel regarde la rue déserte. La neige s’est arrêtée mais une brume épaisse la remplace, et le froid qu’ils ont tenu à l’écart en se démenant pour aller jusqu’au cinéma, revenir, frapper aux portes, l’attend au tournant. Il referme sa veste jusqu’au menton.
— Ça va aller, dans la voiture, Dassieux ? ne peut-il s’empêcher de demander.
— Ce qui va m’aller surtout, c’est que je vais attendre à l’intérieur, là où c’est chauffé.
Dassieux a son ton un peu ironique, comme s’il l’avait bien eu, c’est lui qui propose mais c’est Gabriel qui va veiller.
— Sois tranquille, Gabriel. Je ne vais pas t’abandonner seul face aux froids polaires. Il y a une couverture dans le coffre, dit Dassieux. Tiens, si tu veux te réchauffer, offre-t-il en sortant une flasque de sa poche.
C’est la première fois que Gabriel la voit, il ne sait pas quoi répondre, il n’a pas envie de boire.
— Non ? Comme tu veux. On changera de place dans quelques heures. Je viendrai te chercher.
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