Petite sale

Louise Mey · Chapitre 6 sur 12 · partie 1/3

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Petite sale

Samedi 15 février 1969

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Le portrait est pris en photo par Simone dont les mains ne tremblent pas, et on va réveiller un M. Sauzet, développeur de la boutique photo d’Ichy-sur-Loy. Pendant que le visage du dénommé Johnny est dupliqué, on dort quelques heures, parce qu’il faut bien.

Au premier étage du café de Salors, Gabriel se coule avec chemise, slip et chaussettes dans les draps qu’il trouve toujours aussi glacés et humides. Le radiateur est à fond mais Gabriel a froid, si froid que ses dents qui claquent l’empêchent de dormir. L’image de la petite fille s’est faufilée avec lui sous l’édredon, il ne parvient pas à la chasser – tout, tout est froid ici, même ses pensées sont glaciales, il tente de se concentrer sur le portrait, le jeune homme, enfin quelque chose, ils vont peut-être la retrouver. Il est recroquevillé, ses pieds sont douloureux de froid, son dos, ses jambes sont couvertes de chair de poule, son sexe minuscule. Il tente d’invoquer l’image de Claudia, de la laisser le laver, le réchauffer ; il pense à sa peau, à ses cheveux. Mais ce sont d’autres images qui reviennent, toujours les mêmes, celles d’une toute petite fille, perdue, immobile, glacée.

Il finit par dormir par bribes, par lambeaux, mal, et quand Dassieux toque à sa porte un peu avant 6 heures, il est toujours frigorifié.

— Je t’attends en bas, fait la voix de Dassieux à travers le bois.

Gabriel lance un « Merci » pâteux et descend du lit. Va ouvrir le rideau de sa petite fenêtre. Le jour hésite, semble sur le point de renoncer. Dans la grand-rue, quelques passants. En face du café, il voit une silhouette familière sortir d’une maison en pierre à un étage. Catherine.

Il se frotte le visage, sent les concrétions au coin de ses yeux, son haleine chargée. Il devrait avoir faim, il a juste froid. Dehors, la fille de la ferme s’est mise en marche, les épaules raides et voûtées, la démarche rapide. Elle part sans doute au Domaine, discrète, pressée ; elle sort de son champ de vision et Gabriel s’éloigne de la fenêtre, va ouvrir le robinet. Son royaume pour de l’eau chaude.

En bas, Dassieux a les yeux bouffis et trempe une épaisse tranche de pain dans du café au lait.

— Je ne te demande pas si tu as bien dormi, fait Gabriel.

— En effet. Comme ça, je ne te demanderai pas non plus, et tout le monde en reste là.

Il faut connaître Dassieux, mais cette réponse n’a rien de méchant. C’est comme ça qu’il parle, souvent. De plus en plus.

— Tu sais, je me disais… commence Gabriel.

— Hon-hon, le coupe son collègue, la bouche pleine, en secouant la tête.

Gabriel hausse les sourcils.

Il regarde autour de lui. Au bar, les cafés de ceux qui vont travailler et les cafés-goutte de ceux qui vont travailler le feu au ventre. Il y a un air de famille, non, un air de région, c’est compliqué à expliquer – mais quand ses yeux se posent sur l’homme au catogan, Gabriel y voit cet air qui manque et comprend que c’est lui qui motive la prudence de Dassieux.

Gabriel observe le nouveau venu. Il a les cheveux aux épaules, retenus par un cordon de cuir, sur le dessus du crâne c’est la débandade mais sur les côtés, les longueurs résistent. L’homme porte une paire de blue-jeans et un pull à col montant en laine grise. Une veste en jean clair est accrochée au dossier de sa chaise et Gabriel pense : « Il doit se peler », lui qui frissonne déjà dans sa grosse veste en cuir. On ne voit de l’homme que son pull, sa tête et le catogan. Il est assis face au poste de télévision mais bouge fréquemment la tête pour regarder qui entre, qui sort, et bientôt il se retourne, comme s’il avait senti que Gabriel le scrutait. Il a un nez pointu, qui va de l’avant, les oreilles discrètes, non vraiment, le type n’est pas du coin. Gabriel se remet à manger sa tartine.

— Claudia m’arrache les yeux si je la réveille à une heure pareille. Mais Yvette est déjà levée, non ? Tu lui as parlé ?

— Hon-hon, fait de nouveau Dassieux, montrant d’un doigt sa bouche pleine – qu’on le laisse manger.

 

Quand Dassieux lui tend la petite raclette à givre, Gabriel, sans même faire attention, lâche : « Mais c’était déjà moi hier ! »

— Eh oui, la hiérarchie, que veux-tu.

Gabriel racle le pare-brise de la 204 avec application, dans la nuit encore épaisse, comme le bon élève qu’il est. À l’intérieur, Dassieux souffle sur ses doigts pour les réchauffer. Quand Gabriel se glisse sur le siège et referme la portière, le skaï de la banquette est glacial, bien évidemment.

Dassieux grommelle :

— Ce pays, nom de Dieu. Qu’est-ce qu’il fait froid.

— Tu aurais gratté la vitre, tu serais réchauffé, avance Gabriel. Tu ne voulais pas parler à l’intérieur du café ? Le type au catogan ?

— Je te mets mon billet qu’il est journaliste. Ça fait six jours que ça traîne. On nous a fait venir sur place. Je pense que c’est en train de prendre de l’ampleur. Tu as quoi avec toi ?

— Quoi avec moi ?

— Tu as laissé tes notes dans la chambre ?

— Non, rien, j’ai tout dans mon carnet, dit-il, en tapotant la poche poitrine de sa veste.

— J’ai pris tout ce qu’on avait à l’hôtel. On va laisser ça chez Aubreuil. Convergence des expertises, et ce genre de choses. Ça fera plaisir aux patrons.

Il tourne la clé de contact, le moteur toussote. Encore. Et encore.

— Et puis comme ça, Salors pourra passer changer les draps et rajouter des couvertures.

La voiture démarre.

 

— Les journaux sont entrés dans la partie, annonce le capitaine, en indiquant d’un geste du menton le quotidien national posé sur une table.

Ils sont tous les trois seuls, dans le bureau d’Aubreuil. Les néons sont allumés. Leur lumière blanchâtre et aiguë fait papillonner les yeux de Gabriel.

Dassieux soupire :

— Il me semblait bien.

— Mais encore ?

— On pense qu’un journaliste a pris pension chez Salors.

— Jusqu’ici, la presse locale était restée très sage. Oui, entrez.

Simone fait son apparition, un plateau à la main. Cela sent le café.

— Merci madame Mahieux, vous pouvez nous laisser. Par respect pour la famille, je pense, L’Union a suivi l’affaire sans verser dans le sensationnalisme ni solliciter les parents de Sylvie. Mais si les journaux nationaux commencent à couvrir l’enlèvement de manière plus racoleuse, les rédactions locales auront peut-être l’impression qu’elles ont quelque chose à prouver… quoique L’Union soit traditionnellement…

Gabriel, lisant, fronce les sourcils, et passe les larges feuilles de papier à l’encre un peu baveuse à son collègue, interrompant de fait le capitaine.

— Comment ça « un autre fils » ? demande Dassieux, ébahi, en parcourant l’article, avant de laisser le journal retomber au bout de ses bras.

Le capitaine reste très calme, mais Gabriel croit voir sa moustache vibrer brièvement de contrariété. Aubreuil confirme :

— Un autre fils. Je l’ai appris comme vous en lisant l’article. Mais j’ai croisé le maire en arrivant ce matin et il se souvenait du bonhomme.

— Personne dans l’équipe n’était au courant ? s’étonne Dassieux. Simone, elle n’est pas du coin ?

— Son mari est d’Anceny, elle-même est de Compiègne. Elle ne connaît pas spécialement les Demest, même si leur réputation dépasse de loin la vallée de Saint-Dury. Elle m’a confié que son époux met un point d’honneur à ne « pas colporter les ragots ». Dommage pour lui, car je pense qu’il n’a pas fini d’en entendre parler. Quoi qu’il en soit, ne faites pas de reproche à Simone, elle est très contrariée d’avoir comme nous appris par hasard l’existence de cet aîné.

— Une femme qui apprend un cancan par le journal, commente Dassieux, d’un ton bienveillant. On comprend qu’elle soit contrariée.

L’aîné en question se prénomme Augustin, comme son père. Il a refusé de reprendre la ferme, enfin, d’être celui qui reprendrait la ferme. Il a aussi refusé les études de commerce qu’on avait prévues pour lui. Et d’effectuer son service militaire. En fait, Augustin Demest fils a tout refusé, et il est parti. Et c’est d’ailleurs comme ça que le second fils Demest, Michel, est devenu Demest fils. L’aîné a été rayé de la carte, plus personne n’en parle. Demest père lui a également coupé les vivres. Ce qui en fait un suspect intéressant.

Aubreuil s’accorde une seconde de pause, puis :

— Si je vous ai demandé de venir avant mes hommes, c’est que j’aimerais que nous nous mettions d’accord pour organiser la suite des opérations.

— Nous vous écoutons, dit Dassieux, les doigts gris d’avoir, à son habitude, soigneusement refermé puis lissé les pliures du journal.

 

— On a passé plusieurs heures avec Demest, sa femme, son fils… enfin, personne à la ferme n’a évoqué l’existence d’un fils aîné ! s’exclame un des gendarmes, le lieutenant Chaval sans doute – Gabriel commence à les distinguer – avec le même ton d’incrédulité fatiguée qu’il a eu lui-même plus tôt, dans le bureau du capitaine.

— Oui, tempère Aubreuil, toujours modéré ; on a lancé une recherche, mais si on en croit cet article, il serait à Paris.

— Et nous, nous sommes ici, dit Dassieux, sans qu’il soit clair qu’il s’en amuse, s’en émeut ou le regrette. J’ai appelé Paris après avoir lu l’article en question. Nos collègues se rendront sur place dès qu’Augustin Demest fils aura été localisé. A priori, nos ordres à Sautet et moi-même sont de rester ici, à vos côtés.

— La lettre anonyme est adressée à « Demest », réfléchit Gabriel à voix haute. Est-ce que son fils s’adresserait à lui de cette manière ?

— Il ne va pas commencer par « salut papa », fait remarquer le lieutenant Chaval.

Gabriel acquiesce, bonne pâte. Il n’aime pas qu’on lui manque de respect mais il n’y a pas insulte, irritation seulement, et Dassieux affiche un tel détachement face à ce genre de pique, que Gabriel se contente de laisser son collègue déteindre sur lui, et se concentre sur l’essentiel.

— Sans vouloir vous offenser, ajoute Chaval, après quelques secondes de silence, donnant raison à Dassieux et à sa stratégie des plumes de canard.

— Pas d’offense, rassure Gabriel. Ça mine, cette affaire.

— Moi ce qui me mine, c’est qu’aucun des Demest n’a rien dit, confesse le lieutenant Fournier, et plusieurs des gendarmes ont des signes d’assentiment. Personne n’a rien dit. On a passé du temps à la ferme, avec les Demest oui, mais aussi avec leur régisseur, lundi soir on est passés au café avec Charpentier pour discuter avec les clients, des gens d’ici, et puis on a parlé avec les ouvriers, certains à plusieurs reprises… Qu’on apprenne ça par la presse… Si personne ne nous dit rien, comment ils veulent qu’on avance ?

— Les gens parlent, souligne Aubreuil. Simplement, pas à nous. Et c’est un problème.

Il y a un discret concert dans la pièce, d’épaules qui se baissent, d’yeux que l’on frotte, d’arêtes du nez que l’on pince. La fatigue est là et la frustration palpable.

— Comprenez bien. Une partie importante de ce village, de cette région, vit grâce à Demest. Par Demest. Il emploie à plein temps une vingtaine d’hommes du village et des environs. Au plus fort des récoltes, il emploie aussi leurs femmes, et leurs enfants s’ils sont en âge. Sur une de ses nouvelles parcelles, il a initié la construction de douze maisons qui seront proposées à des ouvriers à son service. Des maisons peu luxueuses, mais modernes, avec toilettes, salle de bains et eau chaude. Cela semblera peut-être banal à certains…

Une nouvelle fois, Gabriel sent que le capitaine Aubreuil se retient de les regarder en disant cela. Il s’abstient de répondre, même s’il pourrait le détromper avec véhémence : depuis son arrivée surtout, il est pleinement conscient de la convoitise qu’une salle de bains avec eau chaude peut générer.

— …Mais dans la région, ce genre de commodités s’implante de manière très aléatoire, selon les finances de chaque foyer. Travailler à la ferme, pour des jeunes gens peu formés qui voudraient s’installer, fonder une famille, va devenir très enviable. Demest, enfin sa femme surtout, donne beaucoup à l’église ; la réfection du toit, l’année dernière, est venue avec une petite plaque au nom de Demest. Il finance également un fonds de scolarisation pour les enfants de ses employés, une sorte de prime de rentrée qui permet d’acheter fournitures, habits neufs… Il gère sa ferme en bon père de famille, disons. Je pense que ses employés lui sont acquis. Il peut y avoir eu des désaccords, des conflits, mais pour l’instant, mes équipes et moi-même avons constaté une grande discrétion, et donc une grande loyauté de la part des employés de Demest envers leur patron.

— Le silence, ce n’est pas forcément du respect, souligne Gabriel.

— Est-ce qu’on a les noms d’ex-employés mécontents ? demande Dassieux ?

— Nous avons les registres d’embauche et les historiques de paie du Domaine, c’est tenu au cordeau, répond le lieutenant Fournier. Mais aucune mention « est parti en claquant la porte », ce qui vous surprendra peu.

— Demest, il vous vire, mais vous ne partez pas, explique Chaval. Pour aller où ? Pour faire quoi ? Le travail ici, c’est lui. De toute façon, est-ce qu’on ne perd pas de temps ? On ne devrait pas chercher Johnny ? Mon capitaine ?

Le capitaine s’autorise un petit soupir.

— S’il faut interroger tous ses ex-employés, nous le ferons. Mais il a fallu prioriser, et nous avons sans doute bien fait de ne pas y consacrer trop de ressources, puisque au final c’est, comme le souligne Chaval, ce gamin, ici, qui est notre principal suspect. (Aubreuil pointe du doigt le portrait de Johnny.) Charpentier est passé à Ichy-sur-Loy récupérer les copies du croquis. Notre mystérieux « Johnny ». J’ai reçu toute latitude pour décider de la conduite à tenir. En collaboration avec nos collègues de Paris, bien sûr.

Petit geste de bonne volonté de Dassieux et Gabriel.

— Le juge Fiquet nous suggère très fortement de consacrer nos ressources à « Johnny », qui apparaît, vous en conviendrez, comme un suspect convaincant. Et c’est ce que je suis prêt à faire mais… le commissaire Dassieux et l’inspecteur Sautet pensent qu’abandonner immédiatement toute autre piste serait une erreur, et ils ont fait part de ces réserves au juge.

Dassieux hoche la tête.

— Bien. De notre côté, nous allons nous occuper de faire la tournée des antennes départementales ; peut-être Johnny est-il déjà dans les fichiers de la gendarmerie nationale, ou a-t-il déjà attiré leur attention. Oui, madame Mahieux ?

— Nous pourrions utiliser le bélinographe ? Je sais que la gendarmerie d’Ichy en a un, leur secrétaire me l’a dit. Dans la région, probablement Compiègne et Soissons, sans doute Villers… Cela vous éviterait le déplacement.

Le capitaine a un regard vers la machine flambant neuve installée sur un petit meuble, derrière le bureau de Simone.

— Si vous savez faire fonctionner cet appareil… allez-y. Puis, reprend-il, nous passons aux bars, commerces des communes environnantes pour montrer le portrait et tenter de retrouver la trace de Johnny. En procédant de manière concentrique en partant de Saint-Dury. Fournier, Chaval, je vous laisse organiser vos équipes. Et nos collègues parisiens vont reprendre les entretiens au Domaine. Tenter de comprendre pourquoi nous avons appris l’existence d’Augustin Demest fils par la presse, chercher à savoir si quelqu’un de la famille connaît ce Johnny. Ou parmi le personnel.

Dassieux hoche la tête, de nouveau.

— Tout le monde a lu le journal, j’imagine, ajoute Aubreuil à l’attention de ses hommes, qui finissent de se repasser le quotidien.

— Capitaine… j’ai entendu l’information à la radio hier soir tard, informe Fournier. Je voulais entendre ce qu’avait dit le juge… et après, j’ai entendu ça, le frère aîné.

— Hier soir ? s’étonne Aubreuil.

— Quelle fréquence ? demande Chaval.

— RTL. Le flash de minuit. Un certain Philippe Declerc serait sur place ? répond Fournier.

— Cela dit quelque chose à quelqu’un ici ? demande Aubreuil. Savoir à quoi il ressemble nous serait utile.

Simone, sans cesser de distribuer les clichés tout frais développés par le photographe d’Ichy-sur-Loy tard dans la nuit, secoue elle aussi la tête.

— Non, ce nom ne me dit rien.

— Inconnu au bataillon chez nous, conclut Aubreuil, pressé de passer à la suite, alors contentez-vous de prêter attention à qui traîne dans les environs quand vous montrez la photo ou interrogez des gens.

— Ça, on peut aider, dit Gabriel. Il suffit de demander à nos collègues de Paris, ils sauront sûrement qui est le type. Et eux aussi, ils ont un bélinographe.

— Quoi qu’il en soit, comme nous nous en faisions la remarque avec le commissaire Dassieux et l’inspecteur Sautet, la presse semble s’emballer un peu. Gardez votre sang-froid, continuez de travailler et prenez vos précautions.

— En tout cas, il y a un journaliste tout frais livré à Saint-Dury, informe Dassieux. Ce matin, chez Salors, il y avait un homme inconnu qui petit-déjeunait dans la salle.

— Il avait un micro ?

Dassieux hausse les sourcils, en signe d’ignorance.

— Je ne l’ai pas vu, si c’était le cas, répond Gabriel. Dassieux et moi, on a repéré celui-là mais il y en a peut-être d’autres.

— Son nom ?

— Je ne lui ai pas demandé, fait Dassieux. Mais on peut miser sur Declerc, si vous êtes d’humeur à parier.

— Et si on s’en servait ? lance soudain Gabriel. Si on parlait aux journalistes ? Qu’on transmettait le portrait à la presse écrite ? À Télé-Soir ?

— Oui, j’y ai pensé… dit le capitaine, mais je suis méfiant pour ma part. Si ce Johnny lit la presse, écoute la radio ou que sais-je, et qu’il voit son portrait et se sent en danger, il peut faire du mal à la petite… Cela pourrait être un atout, mais aussi un risque. Le juge Fiquet s’y refuse. Pour l’instant, il souhaite s’adresser à la population de manière régulière, mais sans dévoiler trop de l’enquête et je me range à son avis. Prenons une journée pour voir si nous pouvons retrouver Johnny par d’autres moyens, sans l’alerter inutilement.

Dassieux hoche la tête.

— Bien. Il est déjà 7 h 15. Vous avez vos instructions. Je vous rappelle qu’à partir de maintenant, vous n’échangez sur l’affaire qu’ici, dans cette pièce, ou dans vos véhicules, à moins d’être certains que personne n’est à portée de voix. Quand vous vous arrêtez pour manger, prendre un café, fumer : ne laissez rien filer. Le lieutenant Chaval va rester avec Dassieux et Sautet, pour pallier leur connaissance très récente de la région.

— On leur dit qu’on a une piste ? demande Gabriel. Aux Demest.

— Bien sûr, acquiesce Aubreuil. Cela donnera sans doute un peu de force aux parents. Avant de partir, est-ce que vous n’appelleriez pas à Paris, pour Declerc ?

— Si, bien sûr, acquiesce Dassieux. Gabriel va téléphoner, et Simone, vous voulez bien prendre le message quand ils rappelleront avec l’information ?

 

Chaval prend le volant et Gabriel se retrouve à l’arrière, au centre de la banquette. Cet observatoire inhabituel lui ramène des souvenirs de trajets familiaux, son père au volant, sa mère à droite, et lui, la tête dépassant à l’avant, la joue appuyée sur le molleton du siège passager, le nez plein des senteurs d’essence, mêlées au parfum maternel, fleuri.

— Content de vous retrouver à faire le guide régional, lieutenant Chaval ? demande Dassieux en allumant une cigarette.

— On monte à la ferme directement ? se contente de répondre Chaval, en terminant sa manœuvre et en les engageant sur la départementale.

— On monte à la ferme, confirme Dassieux. On va aller discuter de Demest fils aîné avec le grand patron, et puis voir si un nom lui vient quand on évoque les employés mécontents.

Chaval et Gabriel acquiescent.

En arrivant sur le plateau, ils dépassent une Renault beige, garée sur le bas-côté. Deux hommes font le pied de grue à quelques mètres de la grande grille de l’entrée. Elle est ouverte, pourtant ils restent dehors, debout dans le froid. Une caméra est sortie et posée sur son trépied qui prend la boue, mais elle ne tourne pas. On a dû leur interdire l’entrée.

— Qu’est-ce que je te disais, dit Dassieux.

 

— Je n’en ai pas parlé parce qu’il n’y a rien à dire, répond Augustin Demest. Augustin n’est plus mon fils, il est mort pour moi.

— Que s’est-il passé ? demande Chaval.

— Rien qui concerne l’affaire qui vous occupe.

— Permettez-nous d’en juger, rétorque Dassieux, avec un ton beaucoup moins accommodant que ce que Chaval a pu entendre jusqu’ici. Répondez à la question.

L’entretien n’a pas bien démarré. Demest les a reçus dans le bureau de son régisseur – Radier n’est pas en vue. Ou plutôt, Augustin Demest a accepté de les recevoir, tous ses gestes indiquant la faveur, c’est un homme très occupé. Si occupé qu’il n’a semble-t-il pas pensé à demander : « Et ma petite-fille ? »

Dassieux a commencé par évoquer son fils aîné, en passant. C’était une parenthèse, pour lancer le sujet de la conversation à venir, avant d’annoncer la lueur, l’espoir, le peut-être : ils ont une piste. Le portrait de Johnny. Mais au nom de son aîné, Demest s’est braqué. Et Dassieux, cernes profonds et nuit courte, en a fini avec les ronds de jambe. On en est là.

— Répondez à la question, intime de nouveau Dassieux.

Demest reste silencieux sur son siège. Gabriel l’observe. Il a quelque chose de glacé, à l’image de ce pays, à l’image des creux qui sillonnent sa vallée, sombres et muets, à l’image de la terre morne. Demest est semblable à ses champs : froid, dur à la tâche, gelé, animé par des projets plus grands, par des mouvements profonds. Il jauge les hommes qui lui font face. Si son visage exprime quelque chose, c’est une contrariété d’orgueil ; il n’aime pas le ton sur lequel on lui parle.

— C’est moi qui ai demandé à vous faire venir ici, répond-t-il finalement en regardant Dassieux, mais en ignorant Gabriel et Chaval.

— Et qu’est-ce que ça change ?

Dans le bureau, le poêle est éteint et il fait froid, un froid rancunier qui saisit et déçoit : à l’abri du vent et de l’extérieur, ils pensaient avoir chaud mais il n’en est rien, la pièce est plus glacée qu’hier encore et les mots de Dassieux s’accompagnent d’un petit nuage de vapeur.

— Je n’ai rien à me reprocher. Je n’ai rien à dire sur mon fils aîné. Vous n’êtes pas là pour fouiller dans des affaires qui ne vous regardent pas.

— Votre fils aîné, il est parti ? Ou vous l’avez mis à la porte ?

Demest ne répond pas.

Dans la lumière blanche qui tombe de la petite fenêtre, qui creuse ses traits et expose les veines saillantes de ses mains, Gabriel lui trouve soudain des airs d’araignée, grasse et avide, attentive. Demest a croisé les doigts, les pouces tournant l’un autour de l’autre, et Gabriel ne parvient plus à s’en défaire, ne voit plus que ça : une araignée énorme qui dévide son fil, tisse sa toile, ramène jusqu’à elle des proies emmaillotées et impuissantes.

— Vous lui avez coupé les vivres ? relance Dassieux. Il a besoin d’argent ?

Demest ne dit rien mais quelque chose bouge dans ses yeux, il commence à voir où on veut en venir. « Pas très rapide », se dit Gabriel, avant de se rappeler qu’il ne doit pas sous-estimer l’homme assis de l’autre côté du bureau. Demest est peut-être lent à la détente, peinant à comprendre ce qu’il refuse d’envisager. Mais autour du Domaine, à perte de vue, le petit empire rappelle à Gabriel que Demest peut aussi être rusé, redoutable.

Demest s’appuie un peu contre le dos du fauteuil. Il a un signe de la tête, un signe de bonne volonté : l’Empereur va parler, l’Empereur parle.

— Mon premier-né ne s’est pas montré à la hauteur. Ses livres, sa poésie, ses auteurs… j’ai laissé filé. Je l’ai laissé faire les études qu’il voulait. Mais à un moment, il faut rendre.

Il dit cela, sans paraître mesurer la violence tranquille de ce « Il faut rendre ». « Il faut rendre », dit l’Empereur qui, lui, ne donne rien. Il faut rendre car tout se prête, tout se paye, rien n’est offert.

— Rendre quoi ?

— Rendre…

Demest a une seconde d’hésitation, on dirait qu’il tente de trouver un langage commun, des mots qui permettraient aux étrangers de comprendre, eux qui n’ont pas la terre dans le sang et ne règnent que sur leurs propres vies, sans racines.

— Rendre à l’exploitation, à la famille. Il a voulu étudier ses… (il fait un mouvement de la main, empreint de mépris, ne se donne pas la peine de préciser), et ça allait bien, mais une fois que c’est fini, il faut travailler. Et il m’annonce qu’il veut devenir traducteur, voyager, poursuivre ses études peut-être. Je n’allais pas l’entretenir plus longtemps, ça non.

Gabriel pense à ses propres parents, son père revenu diminué du STO, sa mère vendeuse, aux sacrifices qu’ont dû leur coûter ses propres études, ses propres choix, à la fierté qu’il voit dans leurs yeux quand il retourne les voir pour déjeuner ; eux ont bataillé pour que leur fils puisse suivre une autre voie, faire autre chose. Quand Demest exige la reddition, à lui, au Domaine, à la terre. Une vie entière de betteraves, voilà le sacrifice qu’il attend de ses fils.

— Vous vous êtes séparés en mauvais termes, alors, avance Dassieux.

— Il a fait ses choix. J’ai dit que s’il partait, il partait. Il est parti.

— Et il pourrait avoir besoin d’argent ?

— Je l’ignore. Il a renoncé à toute prétention sur le domaine.

On attend, mais Demest n’ajoute rien. Sur ce que cela a pu faire à sa famille, que l’aîné soit désavoué. Pas un mot sur sa mère, son frère, sa sœur. Le sujet est clos.

Il y a un coup à la porte, Demest aboie « Quoi ! », et la poignée tourne. C’est la petite bonne de la cuisine, qui porte un plateau. L’Empereur lui fait signe d’entrer. Elle avance, la tête baissée, les tasses dans leurs soucoupes tremblotent, émettant un bruit aigu. Le plateau posé, elle attend, mais quoi ? Un signe de congé peut-être, mais Demest reste immobile, scrute les tasses, et puis la bonne. Il y a une question muette, un frémissement d’impatience, et la fille comprend ce qu’on attend d’elle : une explication. Il y a quatre tasses sur le plateau.

— C’est Mélie, comme il y avait… les messieurs…

Sa voix est faible et un peu geignarde, l’Empereur lui intime enfin, d’un mouvement de menton, de débarrasser le plancher, et elle se faufile, vite, jusqu’à la porte restée ouverte, souris craintive et primaire. Demest verse du café dans une des tasses et repose la cafetière. Il ne leur en offrira pas.

Dassieux bouge sur son siège, comme s’il faisait passer le poids de l’insulte d’une fesse à l’autre, pour soupeser en attendant de décider ce qu’il va en faire. Il finit semble-t-il par renoncer au sujet du fils, et fait mine de passer à autre chose :

— Bon. On va le retrouver et l’interroger, de toute façon.

L’Empereur avale une gorgée. Dans le bureau aux murs de pierre, on l’entend déglutir.

— On a peut-être une piste encourageante, dit Dassieux.

Demest boit, il doit être tout naturel pour lui de penser qu’on va lui servir l’information sur un plateau, puisque c’est ainsi qu’on lui apporte son café, puisqu’on est chez lui, puisqu’il est le maître. Mais Dassieux continue :

— Mais nous réfléchissons aussi à…

Demest avale sa gorgée et interrompt :

— Quelle piste ? Encourageante, qu’est-ce que ça veut dire ?

Dassieux croise les jambes.

— Il sent bon, ce café.

Gabriel reste silencieux, cela ne ressemble pas à Dassieux, cette petite cruauté, face à un homme dont la petite-fille manque, mais il comprend, au fond. Lui aussi, il commence à en avoir soupé du mépris ostensible du maître de la boue auquel il a fallu tout ce temps pour s’inquiéter de Sylvie. Demest toussote, il a avalé de travers. Il pose sa tasse et sert les trois hommes, sans trembler ni rien dire, mais les jointures sont blanches sur l’anse en porcelaine.

Dassieux remercie pour le café et explique. L’ouvrier en trop, payé par personne, introuvable depuis. Le portrait, la photo dupliquée, emportée par les équipes du capitaine Aubreuil, qui est en train d’être montrée alentour, en ce moment même. Leur volonté, cependant, de ne pas lâcher sans préavis leurs pistes antérieures, car on ne sait jamais.

— Alors nous cherchons qui d’autre aurait pu vouloir s’en prendre à la petite, non seulement pour l’argent, mais pour vous atteindre, vous.

— Je l’ai déjà dit, je suis connu dans la région. Et j’ai réussi. Le bien, ça fait des jaloux.

— Non, quelque chose de personnel.

Demest interrompt le trajet de la tasse.

— Quelqu’un qui aurait travaillé pour vous, ajoute Dassieux. Une vengeance.

— Une vengeance ? Contre moi ?

La voix est dénuée de scandale ou même de surprise ; de l’incompréhension seulement, pure et sincère – contre lui ? Contre ? Lui ? Rien ne va contre lui, ici. On file droit, chaque sillon obéit.

— Votre fils et votre belle-fille ont répondu à nos questions hier – comme vous le savez. Ils n’avaient aucune idée de qui pourrait leur en vouloir, à eux. Par ailleurs, c’est à vous que la lettre de rançon est adressée. Et, eh bien, nous savons que vous êtes un des plus importants employeurs des environs.

— Mais c’est stupide, si j’emploie ! Qui m’en voudrait de le faire travailler ?

— Quelqu’un qui se serait senti lésé ?

— Lésé de quoi ? J’emploie, je paye ! Ceux qui ne sont pas contents, ils vont ailleurs !

— Justement, monsieur Demest, si vous employez la moitié du village, ce n’est pas si simple d’aller ailleurs…

— Je ne garde pas les fainéants, mais je suis un bon patron. Ma femme donne aux œuvres, je fais des avances !

Demest s’énerve vite. Gabriel repense à la fille qui est venue déposer le café, à ses épaules crispées, à son balbutiement. Aux mots que Demest n’a même pas prononcés, attendant qu’on devine ses questions, ses ordres, comme on exige d’un chien qu’il comprenne. Au doigt et à l’œil. Sans doute cette fille-là ne pense pas, elle, que Demest est un bon patron.

— Quelqu’un qui aurait été congédié à l’issue d’un conflit… avance encore Dassieux.

— Quand on vire ici, c’est parce les gens travaillent mal !

Le vernis commence à craqueler, la vulgarité à poindre, la violence à tendre le gilet.

— Quelqu’un qui travaille mal et qui vous en voudrait, alors.

— Mais enfin ! Enfin non !

Et Dassieux n’en tire rien de plus. Demest ne voit pas qui, ne voit pas comment surtout, car, et cela est vite clair, il ne peut envisager qu’un employé ose s’en prendre à lui, à sa famille. Il s’est détourné de la colère qui a failli déborder, s’est mis à réfléchir vraiment, pourtant, ses petits yeux marron levés au plafond pour convoquer d’autres idées, des romanichels, peut-être ? Dassieux soupire :

— Une vengeance, une vengeance qui permet d’empocher deux millions au passage, c’est toujours bon à prendre. Et plus crédible qu’une bande de romanichels.

— Et aucune bande de passage dans la région au moment de l’enlèvement de Sylvie, ajoute Chaval pour faire bonne mesure, on a vérifié.

Gabriel ne parvient pas à comprendre si Demest se croit vraiment bon, généreux, ou s’il ne peut appréhender l’idée que son autorité soit remise en question, ébranlée. Et quand on tente de creuser, l’Empereur n’a rien à dire : sa mémoire est blanche des hommes qu’il emploie, une masse terreuse et corvéable, sans visages ni humanité ; au bout du compte, il se lève pour décréter l’entretien fini, enjoint à aller trouver son régisseur, qui aura, lui, le rôle des employés passés et présents, et peut-être quelque chose à leur dire.

— Dernière chose : cette tête-là, elle vous dit quelque chose ?

Demest se penche, observe le visage de Johnny. Il prend quelques secondes, puis repousse la photo, secoue la tête. Le message est limpide : Augustin Demest n’a rien à ajouter et plus de temps à perdre.

Ils sortent du bureau, Dassieux la photo toujours à la main. Sous l’auvent, la fille au plateau est occupée à charrier des seaux qui semblent très lourds. Quand elle les voit, elle s’écarte de leur chemin, quittant l’abri de la coursive, et continuer d’avancer à petits pas pressés sur la terre de la cour, durcie par le froid, chargée de ses seaux. Le régisseur n’est pas en vue. Ce samedi, l’activité de la ferme est diminuée. Le temps que Gabriel, Dassieux et Chaval aient fait quelques mètres dans la cour, Demest père a verrouillé le bureau et rejoint l’entrée aux marches en pierres : il est rentré.

Après avoir tourné sur lui-même et faute de pouvoir localiser un ouvrier qui pourrait l’aider, Chaval passe une tête par la porte de la cuisine, où la dénommée Mélie leur indique que Radier est rentré chez lui se changer en vitesse. Une histoire de glissade. Une histoire de boue.

— La maison derrière ? demande Gabriel à Chaval, qui hoche la tête.

— La petite en pierre, répond le lieutenant : à mi-chemin, avant celle des Italiens.

Gabriel se mordille la joue, cela le met mal à l’aise peut-être, à cause de Claudia ; « les Italiens ». Quand lui le dit, il n’y a pas de mal ; dans la bouche de quelqu’un d’autre, cela sonne vague et teinté de dédain.

— Les Italiens, vous les avez vus je suppose ? demande Dassieux, refermant la porte de la cuisine sur Mélie qui s’active.

— Pas en personne, répond Chaval. J’étais avec les bûcherons le premier soir. Les rapports ont été tapés par Simone Mahieux.

— Dans un rapport, il n’y a pas toujours tout.

Ils doivent faire le tour de la maison, continuer. Il y a des bâtiments, des hangars, le Domaine a des airs de château fort, pense Gabriel, en s’éloignant du donjon où le pouvoir des Demest est protégé. Ils quittent l’abri très relatif de la cour et s’avancent face au vent, vers le champ est.

— C’est Charpentier et Lequeux qui ont parlé aux Italiens. Surtout pour que ça soit fait, parce qu’ils sont huit seulement et que cet après-midi-là Radier a juré ne pas les avoir lâchés d’une semelle. Ils dépierraient un des nouveaux champs du bas.

— Il n’y a pas de machine qui fait ça ? demande Gabriel, distraitement, en fermant sa veste – le vent lui glace le ventre.

— On ne fait jamais passer de machine sans avoir d’abord creusé à la main, dans le coin. Ça s’est tellement battu par ici, dès qu’on bine, on risquerait de tomber sur un obus.

— De la guerre ? s’étonne Gabriel – il n’avait pas en tête que la région ait été particulièrement agitée en 1945.

— Pas celle à laquelle vous pensez, précise Chaval. La Grande Guerre, 14-18. On est à quelques kilomètres du Chemin des Dames. Vous marchez en ce moment même sur un sol qui abrite probablement un bon paquet de balles et quelques centaines de corps.

Gabriel regarde ses pieds, frissonne. Le froid, se dit-il.

— Pour en revenir aux Italiens, j’ai lu les PV de mes hommes, Charpentier et Lequeux. Ils sont appliqués, Charpentier et Lequeux, quand ils tapent leurs PV, et Simone encore plus depuis qu’elle est là pour aider. S’ils l’ont entendu, c’est dans le PV. Vous, vous en avez pensé quoi ?

— On leur a rendu visite, pour se faire une idée. Plutôt craintifs. Sauf un, Giovanni quelque chose… c’est un peu leur meneur, non ?

— Charpentier l’a mentionné.

— À les entendre, ils n’ont pas ménagé leurs efforts quand il a fallu chercher la fillette, dit Dassieux. Je pense qu’ils avaient peur que la disparition se retourne contre eux.

— Ils n’ont pas tort, acquiesce Chaval. Ce n’est pas pour rien qu’ils ont été questionnés la nuit même, efforts ou pas efforts. Ils sont mal payés. Sans femmes. On leur porte leur cantine, mais ça n’est pas les mêmes menus que les patrons, ça non. Le genre de vie qui s’accommoderait bien de deux millions de nouveaux francs.

— Ils vous ont dit tout ça, à vous ?

Chaval hausse les épaules, peut-être, mais il est déjà si crispé par le froid que cela se remarque à peine.

— Non, Mélie Bardan, de la cuisine. Quoi qu’il en soit, ils ne parlent pas tous bien français, Giovanni a aidé, mais mes collègues n’en ont rien tiré d’utile, et, eh bien, ils étaient avec Radier pour au moins une bonne heure avant que la gamine ne soit prise.

Plus loin sur le promontoire qu’occupe la belle ferme en pierres crème, à bonne distance même, la grande baraque en briques où logent les ouvriers italiens. De jour, elle paraît encore plus éloignée de la maison principale. Perdue entre ceux qui possèdent et ceux qu’on loue, une autre maison, plus petite, dont ils voient sortir Radier vêtu d’une veste trop légère pour la saison. L’homme s’immobilise sur le pas de sa porte, puis entreprend d’avancer vers eux. Sur le plateau, ils sont tous les quatre à découvert, et le vent froid leur donne un air de parenté, le menton baissé et les épaules hautes. Radier a dû essayer de compenser la légèreté de la veste en ajoutant des pulls, et sa silhouette pourtant mince est pataude – Gabriel se dit qu’eux aussi, depuis leur arrivée, doivent donner la même impression.

Ils se retrouvent à mi-chemin entre la ferme et la petite maison de Radier. Autour d’eux, les champs sont noirs et gris – Gabriel pense « couleur terre gelée ». La vallée décharnée n’est qu’un immense courant d’air.

— Vous travaillez le samedi, Radier ?

— S’il faut travailler et qu’on est samedi. Ici, on a le dimanche.

Radier presse les doigts d’une main avec ceux de l’autre, l’une puis l’autre, ses doigts sont d’une teinte sombre et indéfinissable, entre l’écarlate du sang fouetté par le froid et le brun d’une peau qui connaît la terre.

— Vous la faites durer, la semaine de quarante heures, commente Dassieux.

— Quarante heures ? renifle Radier. Aux PTT, peut-être. Ou à Paris.

Dassieux ignore la pique, se gratte le nez, le ton concerné :

— Plus sérieusement. Il n’y a pas eu une loi sur les cinquante-quatre heures maximales l’année dernière ?

Radier hausse les épaules, comme pour souligner que tous ces chambardements ne sont pas arrivés jusqu’à eux, qu’on n’a pas de temps à perdre avec ça.

— Ici, on travaille tant qu’il y a du travail.

— On vient vous poser des questions sur les employés qui auraient pu en vouloir à votre patron, annonce Chaval.

— C’est lui qui nous envoie, même, dit Dassieux, et s’il voulait mettre de la moquerie dans ses mots, le vent les a emportés trop vite pour qu’on puisse la sentir.

Radier ne demande pas « Lequel, de patron ? Le père ou le fils ? », tant il est désormais clair que Demest fils compte pour rien. Il n’affiche pas l’incompréhension butée de son employeur. Il se contente de sortir un gros trousseau de clés de sa poche et de dire :

— C’est dans le bureau de la cour.

— On vous suit.

 

Désormais quatre, ils font le chemin dans l’autre sens, bouches serrées contre le vent, jusqu’au bureau qu’ils ont quitté un moment plus tôt. Radier déverrouille la porte. Le plateau est toujours là, et Radier qui pourtant a les manières taiseuses de son patron ne peut retenir un : « Vous avez pris le café ? » étonné.

— Il a fallu négocier, répond Dassieux. Dites, avant toute chose : Demest nous a raconté que son aîné avait renoncé à toute prétention financière sur la ferme. C’est vrai ?

— Il a laissé une lettre, quand il est parti. On l’a apportée au notaire.

On entre dans le bureau.

— Et ce fils aîné, cet Augustin deuxième du nom, vous en pensez quoi ?

— Pas grand-chose, dit Radier en refermant la porte derrière Chaval, le dernier à pénétrer dans la pièce. Enfant, il était à l’internat, il venait aux vacances seulement, même pas le dimanche. Quand il était là, il restait dans sa chambre. Et puis quand il est parti à Paris pour ses études, il ne revenait plus qu’en été. Il ne s’est jamais intéressé aux affaires, à la ferme.

— Ça faisait des disputes ? demande Gabriel.

Radier hausse les épaules, reste sur son quant-à-soi.

— Des disputes qui font de la rancune ? ajoute Gabriel.

— Augustin était… je l’ai peu côtoyé, je vous dis. Mais il était secret. Il était… (Radier hésite) doux.

Radier n’ajoute rien. Gabriel se demande si ici, « doux » ne veut pas dire « faible ». Ou « inutile », peut-être. Pas les épaules pour porter la ferme, en tout cas.

— Vous pensez qu’il pourrait être derrière tout ça ?

— Je ne sais pas. Mais il a renoncé à la ferme, alors…

— C’est un non ? insiste Gabriel.

Dassieux s’approche de lui, les mains dans les poches de son manteau, touche son bras du coude. Dans leur langage commun, ça signifie « du calme », ou « arrête ». Gabriel obéit, fourre à son tour les mains dans ses poches, fait mine de s’intéresser à la vue qu’offre l’unique petite fenêtre, haute. Le bureau doit être une ancienne étable. Il ne voit que le ciel, d’un gris pâle et uniforme. À côté de lui, Dassieux bouge un peu, d’un pied sur l’autre, puis, d’une voix bonhomme :

— Alors Radier, vous allez pouvoir nous aider ?

— Bien sûr. Si Monsieur veut que je vous transmette des documents.

— Par exemple. Commencez donc par nous sortir cette liste, encourage Dassieux.

— La liste des employés congédiés ? s’enquiert le régisseur pour confirmation, en manipulant de nouveau le trousseau.

Il identifie la clé d’une armoire massive en bois brun qui trône contre le mur, derrière son bureau, à côté de l’impressionnant coffre-fort d’acier vert et brillant.

— Pour commencer, confirme Dassieux. Mais nous voulons vérifier qu’il n’y a pas quelque part un ancien employé mécontent du Domaine sur le point de toucher deux millions d’arriérés de salaire.

La porte de l’armoire grince, Radier pose un classeur sur le bureau, remarquant juste :

— Il y a tout, toute la liste, mais on vous l’a déjà donnée.

Chaval acquiesce :

— Oui, mais ce n’est pas exactement ça dont on a besoin, Radier.

— C’est de vos archives personnelles, là, indique Dassieux en toquant son crâne de l’index, juste au-dessus de la tempe.

— Demest père nous a soutenu qu’il n’y avait pas de mécontents. Nulle part dans ses employés passés ou présents. Nous, on n’y croit pas, dit Gabriel. Alors ? Expliquez-nous, Radier.

Le régisseur interrompt son geste.

— Comment ça, vous expliquer ?

— Expliquez-nous comment ça se passe vraiment, ici.

Radier est toujours debout, sec, la toile de sa veste d’été tendue aux aisselles par les pulls de laine lui donne l’allure d’un cadet attendant de récupérer de son aîné des vêtements qu’il ne sera pas le premier à porter.

— Qu’est-ce que ça peut changer, pour la petite ?

C’est à la fois un renoncement et une question, et Dassieux ne s’y trompe pas. Il s’avance et se penche, pose les mains bien à plat sur le bureau.

— Tout, Radier. Ça peut tout changer.

Radier frotte son menton, puis leur montre les chaises qu’ils ont quittées un peu plus tôt.

— Asseyez-vous, si vous voulez.

Il contourne le bureau, s’assied sur un petit tabouret face au poêle et entreprend de faire partir un feu. Gabriel ouvre la bouche, va relancer, mais Dassieux lui fait leur petit signe : attends.

Alors on attend, que le feu parte. Pour un feu, ça va vite. Pour un silence, ça fait long. Mais finalement, Radier referme la porte du poêle qui émet maintenant une chaleur appréciable dans le bureau glacial, et se met à parler.

— Il y a quelques gars qui sont partis en colère. Mais aucun qu’on aurait privé de son solde.

— En colère, pourquoi ?

— Il y en a eu deux, ces trois dernières années. Tous les deux parce qu’ils se sont syndiqués et ont voulu convaincre les autres.

— Un patron qui n’aime pas les syndicalistes, jusqu’ici, pas de surprise, commente Chaval.

Mais lui aussi perçoit semble-t-il la volonté de Dassieux de laisser parler le régisseur, et dès qu’il a fini sa phrase, le lieutenant se passe la main sur la bouche, comme pour la clore, et après quelques secondes, Radier reprend :

— On a fait les choses comme il fallait, ils ne sont pas partis sans rien, ils ont été payés justement. Ils ne peuvent rien nous reprocher.

— À part de les avoir licenciés pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec leur travail ou avec des impératifs économiques… des raisons illégales, pour tout dire, réplique Dassieux, sans animosité.

— Cet endroit, c’est une grosse machine à faire tourner. On ne peut pas se permettre d’avoir des gars qui prennent sur leur pause pour, pour, créer des problèmes.

— Leurs noms, alors ?

Radier n’a pas besoin de consulter son registre pour répondre :

— Bleuse, il y a deux ans, en 1967. Pruvot en 1966.

— Ce sont les seuls ?

Radier a un petit ton d’impatience :

— Mais il n’y a pas une cohorte de mécontents qui attend dans l’ombre de prendre sa revanche. On donne du travail, on donne des salaires, et plus même.

— Plus, c’est-à-dire ?

— Madame, déjà. Avec l’église… Elle et ses amies organisent des dons de vêtements, parfois c’est au village, parfois c’est ailleurs, mais elles donnent. Et puis il y a la kermesse de l’école, chaque année. Elle met en jeu un beau lot, il y a la tombola, ça fait des fonds en plus pour l’école… Et l’école, d’ailleurs. Elle organise un don de livres, chaque année, pour les enfants méritants.

— Bien, Madame donne. Et Monsieur ?

— Monsieur ne… il n’y a rien sous le manteau, rien de pas déclaré, si c’est ce que vous voulez dire.

— Radier, ce n’est pas le sujet, on recherche qui aurait pu enlever une petite fille de quatre ans, dit Chaval, qui ravale quelques mots supplémentaires et repasse immédiatement sa main sur sa bouche.

— Bien sûr, fait Radier d’un ton d’excuse, bien sûr. Ceux qui travaillent ici, depuis longtemps, on les connaît. Presque tous les hommes du village ont été employés au Domaine, à un moment ou à un autre. Et il y a… C’est davantage une… bon, mettez par exemple : un gars dont un des gamins tombe malade au moment du binage. Sa femme devait aller aux champs, on embauche à plein à ce moment-là. La famille, elle comptait sur un deuxième revenu. Mais l’enfant, il faut le veiller, il faut le garder, la femme ne vient pas. Ça arrive que Monsieur donne son aval pour une avance, quand l’homme travaille bien, quand il y a de la confiance. On ajuste après, on s’arrange. Sur l’année au final, ça ne change rien. Mais ça tire de l’embarras.

— C’est vous qui suivez ? Qui donnez l’argent ?

— Jamais sans son accord.

— Vous avez les noms ?

— Bien sûr. On garde une trace. Il y a une petite reconnaissance de dette, qu’on fait signer, et la paie tombe en avance.

— Si c’est une dette, ce n’est pas une avance, pointe Dassieux.

Radier lève un peu la main.

— C’est pareil. Quoi qu’il en soit, c’est dans les livres, c’est tracé.

— Qu’est-ce qu’il faut faire, pour mériter une de ces « avances », alors ?

— Mais rien de spécial, c’est une relation de confiance, comme je vous dis. Et ils sont reconnaissants. Alors, penser qu’un d’entre eux pourrait s’en prendre à la petite…

— Deux millions, c’est mieux qu’une reconnaissance de dette, vous en conviendrez, remarque encore Dassieux.

— Mais vous n’avez pas de patron, vous ? s’agace franchement cette fois Radier.

— Plusieurs, confirme Dassieux.

— Eh bien, c’est le patron, voilà. Ici, ça fonctionne comme il veut, et il veut que ça fonctionne comme ça, et les gens sont bien contents de pouvoir avoir une semaine d’avance quand il y a besoin. On peinerait à trouver des bras, si travailler ici était si mauvais.

 

— Est-ce qu’il ne comprend pas ce qu’il décrit ? s’étonne Gabriel, en refermant sur lui la portière de la R4, glissant sur la banquette arrière, pour se retrouver de nouveau la tête entre les deux sièges avant.

— Les avances, vous voulez dire ? demande Chaval, qui allume les phares.

La neige s’est mise à tomber, drue. Quand il manœuvre pour sortir de la cour, la lumière jaune éclaire furtivement la jeune fille de cuisine, qui quitte le bureau de Radier avec le plateau à la main.

— C’est généreux, reprend le gendarme, passant la seconde.

— Généreux ? Il tient tout le monde à la gorge ! Ce n’est plus un patron, c’est un usurier. S’il vire quelqu’un, qu’il décide de cesser de louer, d’un jour à l’autre, la famille entière peut se retrouver à la rue. Et les Italiens, c’est pire : ils peuvent perdre leur permis de travail, leurs papiers. Il se croit juste ? Mais c’est des pratiques d’un autre âge, on croirait qu’il vit entouré de serfs. C’est dégueulasse.

— C’est habile, tempère Dassieux. Entre ceux qu’il emploie et ceux qui lui sont redevables, la vallée tout entière dépend de lui. Une bonne manière de s’assurer que ses employés filent doux.

— Enfin, quoi qu’il en soit, avance Chaval sur un ton conciliant, ça fait d’autant moins de suspects.

— Ou d’autant plus, souligne Gabriel.

— Chaval, vous y connaissez quelque chose, à la betterave ?

— Je sais que ça pousse bien par ici.

— Bon, allons manger un bout. Ça calmera Gabriel.

À l’arrière, le Gabriel en question se cale le dos et croise les bras, dépité.

— Vous voulez rentrer à Anceny ? propose Chaval. Simone organise les provisions, il restera sans doute de quoi faire un casse-croûte.

 

Quand ils entrent dans la pièce commune, la secrétaire est en train de remballer les reliefs du repas avec des mouvements pressés et efficaces. Chaval demande s’il reste quelques tartines ; elle s’interrompt et laisse la place, repart s’activer devant sa machine à écrire.

Continuer : partie 2 sur 3